Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée

Chapitre 4 : La branche forgée — Deuxième partie

Par BakApple

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La branche forgée

Deuxième partie


Plusieurs jours s’écoulèrent. À vrai dire, je ne savais pas exactement combien. J’avais l’impression que c’était hier, ou que plusieurs années s’étaient écoulées. Finalement, je n’en savais absolument rien. Mes journées sans Atria se ressemblaient beaucoup ; je me levais le matin, passais ma journée à la forge et allais me coucher à la tombée de la nuit. C’était là mon quotidien. La seule différence était son absence. Mon cœur était enseveli sous les cendres, devenu complètement insensible. Je me répétais que tout était redevenu comme avant, pour me rassurer. Mais je ne pouvais croire que rien ne s’était passé. Le charbon qui recouvrait mon cœur témoignait de la chaleur qui avait bel et bien existé.

« Werner, est-ce qu’il s’est passé quelque chose avec la chasseuse de l’unité Avis ? »

Erik m’interrogea, moi qui restais dans cet état.

« Rien du tout.

— N’importe quoi ! Vous vous voyiez tous les jours jusqu’à récemment…

— J’en sais rien. Elle est sûrement occupée.

— Menteur. Il s’est forcément passé un truc.

— Je suis un homme sincère.

— Toi, Werner, un homme sincère ? Bougon, plutôt, non ? Qui a bien pu dire ça ?

— C’est évident, qui dirait ça… »

Vous êtes toujours sincère.

J’eus une sensation de picotement. Les mots tracés ce jour-là dans mon dos me brûlaient, me faisaient mal. Ça brûlait encore dans les cendres. Quoi donc ? Tout. Et donc, une fois de plus, je m’ensevelis dans les cendres de mes pensées. Profondément.

Un craquement. Celui du bois sous l’effet de la chaleur me tira de ma torpeur. Lorsque je repris conscience, il faisait déjà nuit noire. Erik n’était plus là non plus. Un panier contenant ce qui était probablement un repas se trouvait là. Était-ce de la part d’Athos, ou d’Erik ? Je laissai échapper un long soupir. Je n’avais pas faim, mais je devais reprendre des forces. À contrecœur, je saisis le panier et l’ouvris. Les en-cas habituels, comme des sandwichs et une boisson. Mais… j’y trouvai une chose inhabituelle.

« Une lettre… ? »

Je sursautai en constatant l’écriture. Les mains tremblantes, comme si la force que j'avais déployée en plongeant ma main dans le feu ce jour-là n’avait été qu'un mensonge, j'ouvris prudemment la lettre.

« Werner, »

Ah, c’était bien l’écriture d’Atria. Je ressentis de la crainte. Pourtant, mon esprit me pressa, et mes yeux suivirent les mots.

« Je suis sincèrement désolée de ne pas avoir pu accepter vos excuses l’autre jour. Comme je l’avais écrit dans la lettre que je vous ai alors remise, vous n’y étiez pour rien. C’est ce que je ressens sincèrement. J’aurais souhaité accepter tout ce que vous m’avez offert. Mais je n’y suis pas parvenue. C’était entièrement dû à ma propre faiblesse.

« Alors je vous en prie, ne vous tourmentez pas. Vous êtes une personne bienveillante. Je n’oublierai jamais comment vous avez tenté de panser mes blessures, et comment vous avez tout fait pour me témoigner votre affection.

« J’espère que nous pourrons nous reparler après ma prochaine chasse. À bientôt.

« Atria, Chasseuse de l’unité Avis. »

 

Alors j’attendis le retour de l’autrice de cette lettre. En vérité, je brûlais d’envie de me précipiter près d’elle, mais je savais que cela ne ferait qu’empirer les choses. Malgré tout, mon impatience était insoutenable. Ce que j’attendais… C’était un signal de détresse de l’unité Avis. Notre unité Astrum se précipita vers le lieu d’où provenait le signal.

« Notre unité a rencontré le Zoh Shia, qui s’est subitement régénéré. Atria est parvenue à le vaincre, mais… »

J’écoutai l’assistante de l’unité Avis. Je l’écoutais, mais je ne saisissais rien.

« La vague de cristaux que le Zoh Shia a déclenchée à sa mort… Atria nous en a protégés. »

Le palico d’Atria, couvert de blessures, recevait des soins. Son état à lui seul témoignait de la violence du combat. Pendant qu'on l’aidait, il murmurait le nom de sa partenaire. L'équipe médicale tentait désespérément de le maintenir en place alors que, dans un état de confusion, il essayait de retourner sur le champ de bataille.

Je m'approchai. Son regard vague se tourna vers moi. Un mélange de haine et de regret, et pourtant, il implorait toujours de l'aide. L'équipe médicale lui administra un sédatif. Ses yeux se fermèrent lentement, emplis de regret.

« Est-ce qu’il survivra ? demandai-je à des membres de l’équipe de secours.

— Nous l’y aiderons, » me répondit-on avant de déplacer le palico vers une tente dédiée aux soins.

Je regardai les environs. Parmi eux, les cristaux blancs s’érodaient, comme s’ils tentaient de recouvrir l’entièreté de ces terres.

Olivia et moi prîmes la direction du champ de bataille. Plus je m’approchais et plus les cristaux se faisaient nombreux, et près de la Torche Draconique s’en tenait un, particulièrement gros. Je pus voir à travers la paroi une chevelure rouge.

« Installons notre campement ici. Une analyse est nécessaire. »

Je devais la sauver. Mais les difficultés étaient considérables. Si j’intervenais avec imprudence, je pouvais mettre en danger Atria, prise au piège dans ces cristaux de wylait aux propriétés extrêmement explosives ; tout comme je l’avais vue faire en utilisant les propriétés de son arme autrefois.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que je ne trouve la moindre façon de résoudre ce problème. J’entendis de quelque part une voix. « Elle doit déjà être morte. » Je cherchai son origine, mais ne trouvai personne contre qui diriger ma colère. Ce ne pouvait être nulle autre que la voix dans ma tête. Mon angoisse ne faisait que croître. Je ressentis une envie irrésistible de briser le cristal de force avec une pierre ramassée par terre. Plus le temps passait et plus je perdais mon sang-froid.

« Werner… Est-ce que tu réalises depuis combien de temps tu n’as pas dormi ? Si tu n’arrêtes pas, je vais t’assommer et te forcer à dormir. »

Olivia m’interpella en constatant mon état.

« Ah, tu tombes bien. Mais bon… Ne m’assomme pas. Juste un coup de poing suffira pour me réveiller.

— Ne fais pas l’idiot ! »

Le lourd bruit d’une claque résonna. Qui était assez stupide pour me frapper ? Ah, Olivia était justement ce genre de personne. J’étais vraiment un bon à rien. Étais-je donc incapable de lire jusqu’aux intentions de ma camarade de longue date ?

« Je suis à la traîne. Encore et toujours. »

J’entendis à nouveau ma voix. Je le savais, je le savais très bien. Et pourtant…

 

Mon esprit était embrumé de blanc. Ou plutôt, tous mes environs étaient blancs… voire couleur cendres. Ah, était-ce un rêve ?

Je devais me réveiller, et vite. Je devais me réveiller, et la sauver. Tu ne méritais pas de finir ta vie seule dans un endroit pareil. Je t’avais rendue triste. Je t’avais fait souffrir. C’était ma punition, pour que tu n’aies plus à porter ce fardeau. Je te sauverai, pour sûr, alors…

« Ça suffit, à présent. »

Une voix que je crus ne jamais avoir entendue. Si je songeai que c’était la voix d’Atria, ce devait sans doute être dû à mon rêve.

« Je vous pardonne. Je n’ai jamais éprouvé ni colère ni ressentiment envers vous. Ne vous blâmez pas. »

Avant même que je ne m’en rende compte, elle me tenait dans ses bras. Je ne sentais aucune chaleur ; c’était comme toucher un cristal froid.

« Abandonnez. Oubliez-moi. Oubliez-moi, et faites comme si rien n’avait eu lieu. Ainsi, vos soucis disparaîtront. Vous avez assez souffert.

— … quoi ? »

Je m’arrachai de son étreinte, la saisis par les épaules et hurlai.

« Pourquoi te manques-tu autant de respect ?! Même dans mes rêves ! Je déteste cette partie de toi ! Je ne t’oublierai pas ! Comment le pourrais-je ? Même si tu oublies, même si tu abandonnes, je n’arrêterai pas ! Imbécile ! »

Le silence s’abattit ; seule ma respiration résonnait. L’illusion d’Atria se dissipa en fumée. Je me levai et poursuivis son ombre. En me voyant ainsi, elle sourit d’un air embarrassé. Comme à son habitude.

 

L’extérieur était bruyant. Je bondis et ouvris le rideau de ma tente. Des cristaux se multipliaient à vue d’œil, envahissant le campement. Ils produisaient un bruit assourdissant, comme un cri strident qui semblait repousser quiconque approchait.

« Rah… ! »

J’eus beau tenter, bouchons d’oreilles ou autre, rien n’y faisait. Je m’approchai pourtant du cristal où reposait Atria. Comme pour m’ordonner de m’éloigner, les cristaux environnants se brisaient, me coupant çà et là. Malgré tout, je l’atteignis, et la touchai. Elle était aussi froide que dans mon rêve.

« S’il te plaît, rends-la-moi… »

Je priai le cristal, en me remémorant les paroles d’Atria d’autrefois, en pensant à la nature de la matière…

« C’est pas possible de l’échanger contre ma vie ? Je t’en supplie… »

Des cristaux se répandirent soudainement à mes pieds, comme s'ils tentaient de m'engloutir.

« Ha… C’est un échange. Vas-y donc. »

Tout en sentant les cristaux recouvrir et emprisonner mes jambes, je portai mon regard sur Atria dans son cristal blanc opaque. Ses cheveux roux scintillaient, comme emmurés dans des flammes.

« Si jamais ça suffit pas… désolé. »

Le cristal atteignit mon torse. J’étais impuissant, vraiment.

« Atria… Pour finir, je voulais m’excuser encore une fois. »

Au moment où il recouvrit mes lèvres, le cristal trembla comme un cœur. De petit, il devint grand… et la fissure s’élargit. Le cristal qui enveloppait Atria explosa alors de l’intérieur. Tout ce qui me retenait prisonnier, tout ce qui empiétait sur la zone voisine, tout s’écroula au sol dans un son cristallin, semblable à celui d’une pierre froissée par le vent – un son semblable à celui qui m’avait été transmis dans la nuit.

Alors, privée du soutien du cristal, Atria s’effondra devant moi. Je tendis la main et la rattrapai. Chaude, douce. Elle respirait. Elle vivait.

« Ah… »

Un son inarticulé s’échappa de mes lèvres et, comme en écho, ses yeux s’ouvrirent lentement. Ses yeux dorés, les mêmes que ce jour fatidique, rivés sur moi. Comme pour s’assurer qu’elle était bien réelle, je caressai sa joue du bout des doigts avant de la glisser dans le creux de ma paume. Atria m’imita et me toucha elle aussi. Un profond soulagement m’envahit… puis je perdis connaissance.

 

« À ce moment-là, je désirais vraiment mourir et ne faire plus qu’un avec la nature. Mais je ne pouvais y mêler Rédo. Mon palico, mon chasseur. C’est un doux felyne, il m’a toujours soutenue. Depuis toujours, toujours. Et il est fort. Même s’il me perd même s’il est triste, il surmontera tout cela.

« C’est pourquoi au moment où j’embrassais ma mort je l’ai éloigné de moi. Je me rassurais en me disant que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Plus besoin d'entraîner les autres dans ma vie, plus besoin de forcer qui que ce soit à partager ma solitude. C'était fini. Mon rôle était terminé. Et au moment de fermer les yeux, j’ai pensé à toi. Toi, renfrogné et bourru à notre première rencontre. Toi qui portais de l’intérêt à ma corne de chasse. Toi qui découvris mon secret. Toi qui, voulant me connaître, étendis ta main dans le feu.

« Et alors, j’ai eu l’impression que tu serais en colère contre moi. J’ai tendu l’oreille et, puisque tu t’apprêtais à te sacrifier pour moi, je me suis réveillée. »

Était-ce dû à la puissance de l’énergie vitale qui débordait de la Torche Draconique ? Atria ne portait aucune blessure lorsqu’elle s’extirpa du cristal. Moi, au contraire, étais en lambeaux, recouvert de coupures dues aux cristaux brisés. Sans savoir d’où, je songeai que je ne faisais que me blesser depuis que je l’avais rencontrée. Pendant ma convalescence, Atria venait me rendre visite dès qu’elle en trouvait le temps. Et, alors, assise à mes côtés, elle tissa ses mots.

Tout cela me paraissait irréel. Et même si ça n'était qu'un rêve, ça m’allait. Si je ne me réveillais jamais, eh bien… J'étais assez heureux pour penser ce genre de choses. Mais à chaque fois qu’Atria me souriait, à chaque fois que le temps qu’elle m’accordait se prolongeait, je me souvenais de ce qui couvait, brûlait en moi. Et je réprimais tout autant cette passion interdite au fond de mon cœur. Je devais devenir celui que tu espérais.

Eh, je serai à tes côtés. Oui, laisse-moi y rester. S'il te plaît, permets-moi nourrir cette illusion. Laisse-moi croire, comme un idiot, que tu m’acceptes tel que je suis.

« Je t’aime. »

Je t’aimais, vraiment. Reste à mes côtés ne serait-ce qu'une seconde de plus.

« Je t’aime, sincèrement… »

Je rapprochai mon front du sien. Cette chaleur… Cela me suffisait, juste ça. Je ne voulais plus jamais le perdre.

 

Après cela, quelques mois s’écoulèrent. Mes plaies avaient pleinement guéri. Et avec cela, suite à l’élimination du Zoh Shia, cause première de la menace qui pesait sur ces terres, la Guilde ordonna la réduction des unités de recherche situées dans l’Est. En apprenant la nouvelle, je me précipitai aux côtés d’Atria.

« J’ai pris la décision de partir d’ici quelques jours, m’informa-t-elle avec la même légèreté que si elle me saluait.

— Donc… Tu vas me quitter, c’est ça ?

— Oui… Werner, je ne t’oublierai pas. Je t’apprécie, moi aussi. Ce que tu as fait pour moi m’est spécial, très cher. Ne te fais pas plus de mal. Je vivrai ma vie convenablement, pour toi. Alors ne t’en fais pas, s’il te plaît. »

Non.

Ce n’était pas ce que je souhaitais.

Plongé dans mes pensées, je la vis se lever. La corne sonnant le départ de l’unité Avis résonnait. Atria me regarda, attendant ma réponse. J’avais toujours su que ce jour viendrait. Ainsi aujourd’hui était ce jour. Peu important ma réponse, elle disparaîtrait de ma vue. Dès lors, nous ne pourrons plus partager nos sentiments. Une fois cette expédition terminée, nous ne pourrons même plus communiquer – ni en face à face, ni par écrit. Oui, j’y pensais depuis le début. Le cœur d’Atria serait enfin libre, une fois hors de ma portée.

Alors… je lui répondis.

« Est-ce qu’on pourrait se voir une dernière fois, pour ta dernière nuit ? »

Atria acquiesça avec joie. Enfin, la dernière nuit arriva en un battement de cils. Nous décidâmes de nous retrouver en haut de la colline. Je portai en moi un fardeau, celui de cette passion qui couvait sous la cendre depuis toujours.

 

Puis vint la nuit. En haut de la colline. Sa représentation s’achevait.

« Ça s’est rafraîchi, aujourd’hui. Tiens, j’ai préparé du thé chaud. Quoi, c’est quoi cet air ? Même moi je sais préparer du thé, voyons. Allez, te moque pas. »

Je lui tendis la boisson. Atria la porta à ses lèvres sans la moindre forme d’hésitation. Je contemplai en silence le liquide glissant dans sa gorge. Puis le moment vint.

La tasse glissa de la main d’Atria dans un bruit métallique. Elle s’effondra ensuite comme si les forces lui manquaient. Je savais que cela se produirait, alors j’avais épaulé son corps avant qu’elle ne tombe. Je l’allongeai sur le dos, à même le sol.

« Tu t’en doutes, non ? Tu as déjà eu affaire à ça plusieurs fois, pas vrai ? Oui, c’est un poison paralysant que j’ai fabriqué à partir de lala barina. Je l’ai glissé dans ton thé. »

Atria, comme engourdie, me fixait d’un regard qui semblait m’interroger sur mes raisons. Mais j’étais devenu inébranlable face à ces yeux. Ma passion m’avait mené jusqu’à ces recours… Elle devait certainement se douter de ce que j’allais lui faire. Elle tendit désespérément la main ver son carnet et son crayon dans sa sacoche, dans l’espoir probable de m’arrêter de ses mots.

« Eh, ça suffit. »

Je jetai au loin la feuille et le crayon au bout des doigts de sa main étendue. Ils roulèrent et tombèrent jusqu’en bas de la colline.

« Je suis là pour t’empêcher de partir. »

Atria n’abandonna pas. Même après tout cela, elle croyait donc encore en ma bonté ? Pour preuve, elle leva alors la main dans ma direction et tenta de tracer ses mots de ses doigts tremblants. Ha, je n’avais même pas besoin de poser la question pour savoir. La seule chose que je ne comprenais pas, c’était ce que je devais faire pour qu’elle reste.

« Je veux rien savoir. »

Je lui plaquai le doigt, son bras, au sol. Le poison faisait visiblement faire effet. Elle n’opposa absolument aucune résistance, même à ma piètre force – à ma colère, à mon obsession.

J’eus envie de lui faire payer pour tout ce qui avait dégénéré. Malgré tout, Atria résistait encore. Les yeux embués par le poison, elle se débattait, tentant de m’arrêter.

Non pas parce qu’elle souffrait, mais pour m’empêcher de faire ce que je comptais. Cela ne fit que m’irriter davantage.

« Tu acceptais sans problème les désirs des autres, mais tu refuses de m’accorder le mien, hein ? »

Elle sursauta à mes mots.

Malgré tout, elle continuait à me repousser avec sa faible force. Je savais que c’était par pure gentillesse, mais je ne pouvais plus m’arrêter. S’il y avait quoi que ce soit qui pouvait la retenir, je m’y accrochais. Si elle allait partir malgré tous mes efforts pour la chérir, alors je voulais la faire souffrir de toutes les manières possibles. N'importe quoi m'aurait convenu, du moment qu’elle ne partait pas.

Ploc.

Sans que je ne m’en rende compte, des larmes débordaient, coulaient de mes yeux. Ah, je… Pourquoi ?

« Je… »

Je forçai ma voix.

« Je ne peux plus rester à tes côtés. Je ne veux plus te blesser. Et pourtant, je veux rester avec toi, même si je te fais souffrir. Je veux que tu restes à mes côtés. Je suis bizarre… J’ai toujours été fou. Il vaut mieux qu’on ne soit jamais ensemble. Oui, je me trompais. Je peux pas m’excuser. Tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai dit aujourd’hui, c’était mes vrais sentiments. J’ai tout fait de travers, mais j’arrive pas à me dire que je me suis trompé. Alors… »

Les mots me firent défaut. Mes larmes souillées furent recueillies par le bout des doigts d’Atria.

« Ha… »

Pourquoi en venir à de telles extrémités ?

« Tu es bizarre. »

À ces mots, comme pour les étouffer, Atria vint effleurer mes lèvres des siennes. Incapable de comprendre son geste, mon esprit abandonna simplement toute réflexion. Avant que je ne le réalise, ses bras m’atteignirent enfin, et ses doigts commencèrent à tracer des mots dans mon dos.

« Nous sommes quittes. »

L’instant d’après, je sentis un engourdissement gagner mon corps. Le venin paralysant de la lala barina qui subsistait sur ses lèvres m’avait gagné par son baiser.

« Ah… ha… haha… »

Je ne pouvais m’empêcher de rire. Pourquoi donc… C’était comme si j’étais alors la proie capturée.

Alors, engourdis, nous nous enlaçâmes dans une étreinte malhabile et nous embrassâmes. Nous nous entrelacions, de toutes nos faibles forces.

« Mon cher, si tu ne veux pas que je parte, dis-le. Je suis déjà toute à toi. »

Mes larmes ruisselèrent en sentant les mots écrits dans mon dos. Je ne savais si c’était de la joie ou quelque chose d’autre ; je ne pouvais que sourire dans cette douce torpeur. Moi aussi… depuis longtemps…

Moi aussi étais tout à toi.

 

Plus tard, Atria soumit à la Guilde une demande officielle de mutation. Bien que l’unité Avis ait été dissoute suite à la réduction des unités de recherche dans la région, Atria eut l’autorisation de rester encore quelques temps, en tant que membre de l’unité Astrum. Sa requête fut approuvée avec une facilité surprenante. Rédo déclarait fièrement que c’était sa récompense pour tous ses accomplissements jusqu’alors.

« Dis-moi, depuis combien de temps tu fais partie de la Guilde ? »

À l’intérieur de ma tente, Atria nettoyait son arme. Quant à moi, je lisais un ouvrage universitaire. Nous partagions notre temps ensemble, au même endroit. Cette nuit était devenue si ordinaire que j’aurais presque pu la tenir pour acquise, et pourtant elle ne l'était absolument pas. Je me souvins alors de l’expression de fierté de son palico, et l’interrogeai alors. Atria plongea dans ses pensées, avant de déposer doucement son arme et de me répondre.

« Pour cela, il faudrait remonter en arrière jusqu’à mon enfance. Oui, c’est une longue histoire, mais pourrais-je aussi te parler de ma voix ?

— Bien sûr, lui dis-je en me redressant. Je t’écoute. »

Elle sourit en entendant ma réponse, puis elle caressa doucement du bout du doigt les plis de mon front entre mes sourcils.

« Tu me dorlotes trop, Atria. »

Alors que je tentais de dissimuler la gêne de mes paroles, elle s'assit à côté de moi, me regardant avec affection, et commença à écrire dans le carnet qu'elle gardait toujours dans ma tente.

« Mon village natal se trouve bien au nord d’ici. Mais je doute qu’il n’en reste quoi que ce soit. Il n’apparaît même plus sur les cartes.

« Les visages de mes parents sont flous dans ma mémoire. Après tout, j'étais si jeune que je ne me souviens même plus du nom du village.

« ‘Legiana blizzard’… C’est une variante particulière du Vent de la dérive, le legiana, qui a été répertoriée par la Commission de Recherche de la Guilde. De même couleur et violence que la neige, il a envahi notre village. Terriblement féroce, il attaque humains et bétail à vue, mais ne se nourrit que d’herbivores qu’il peut capturer sans difficulté pour optimiser son énergie.

« C’est donc le bétail qui a été la cible des attaques. Cependant, sans bétail, impossible pour nous de survivre au rude hiver. Deux options s’offraient alors : nous battre jusqu’à la mort pour récupérer nos bêtes, ou nous cacher à en mourir de faim en espérant un miracle salvateur.

« Il était rare de voir des voyageurs dans notre village. C'était une région isolée et frontalière. Par conséquent, nous n'avions d'autre choix que de nous battre.

« Les villageois furent mordus et jetés à terre, comme pour signifier qu'ils gênaient, puis ensuite le legiana dévora le bétail… Combien de temps cela dura-t-il ? Je l’ignore. Mes parents me dirent, à moi toute petite, de me taire et d’attendre en silence. J’étais terrifiée, et me cachai dans la grande. En regardant à travers un trou dans le mur, je vis ce que je crois avoir été mes parents, étendus là — au-delà de ça, mes souvenirs sont troubles. Lorsque je me suis réveillée, une équipe de chasseurs de la Guilde était venue à mon secours. C’est pourquoi il était évident pour moi de rejoindre la Guilde. C’est devenu ma raison d’être.

« Quand cette mystérieuse wyverne blanche, l’arkveld, a attaqué les Terres Interdites, je me suis reconnue dans ce garçon, Nata, qui a réussi à lui échapper. C’est ce qui m’a poussée à m’engager à nouveau au sein d’un groupe, à me porter volontaire pour cette unité, ainsi que la raison pour laquelle je suis toujours incapable de parler.

« Ce legiana et mon village ne sont plus. Même si je parle, il ne me trouvera pas. Même si je romps ma promesse de ne pas faire de bruit, je ne rendrai pas mes parents tristes. Et malgré cela, je n’ai toujours pas retrouvé ma voix. Toutefois… Je pense que l’avoir perdue a renforcé ma détermination à ne pas les oublier. À présent que j’ai vaincu l’arkveld et ai fait une fois de plus face à mon passé, je veux la retrouver. Il y a une autre raison à cela, et elle est bien plus importante. »

Atria dirigea son regard vers moi.

« Mon amour. Je souhaite que vienne le jour où je pourrai prononcer ton nom de ma propre voix. »

Elle m’appela. Sans un bruit, mais du mouvement de ses lèvres, je compris qu’elle prononçait mon nom. Et je l’appelai en retour. Et ainsi, sans qu’aucun de nous ne dise quoi que ce soit, nos lèvres se rejoignirent.

 

Combien de temps restions-nous ainsi ? Sa chaleur corporelle s’estompa légèrement. Je vérifiai sa présence en lui caressant la joue, puis articulai enfin :

« Tu sais, je crois… que je veux juste te sentir au plus près de moi. J’ai envie de te connaître encore plus… Mais je sais pas encore clairement si ça va pas te blesser. Je… je sais que je suis bizarre à ma façon, mais malgré tout je ne veux pas te rendre triste. Je ne veux pas perdre à nouveau ta confiance. Je ne veux vraiment plus te perdre. »

Elle était si belle et délicate, comme si elle pouvait disparaître en un instant. Mais plus que tout, elle brillait fort, d’une passion intense. Alors, pour qu’elle se brise pas, pour qu’elle s’efface pas, je devais être plus doux que tout…

« Désolé. »

Atria me dévisagea, m’interrogeant de ses yeux sur les raisons de mes excuses.

« Si… Si je devais mettre des mots dessus, je dirais que je te vois comme un matériau ou un artisanat rare et précieux. Un peu comme… la Torche Draconique ou les techniques ancestrales de cette région. C’est… Tu es vraiment très précieuse pour moi, je veux te traiter avec le plus grand soin. Et aussi, je ne veux pas que quelqu’un t’enlève à moi, ni que tu t’en ailles. Je sais bien que t’es humaine, mais je ne connais pas d’autre façon d’aimer… »

Après avoir écouté mon aveu, elle me prit dans ses bras.

« Tu es véritablement sincère, » écrivit-elle dans mon dos.

Je la serrai à mon tour. Elle resta ainsi un moment, avant de s’échapper de mon étreinte pour se mettre à écrire à mes côtés.

« Werner. Mets-moi à l’épreuve. Expérimente sur moi. Autant que tu le veux. L’intensité de nos étreintes, la durée de nos échanges de regards. Le nombre de clignements de mes yeux, la dilatation de mes pupilles. Peut-être qu’avec cela, moi aussi finirai par comprendre certaines choses. De plus, quelque chose pourrait changer. Je veux sentir ta chaleur. Je veux que tu me regardes comme tu regardes l’âtre de ta forge. Je m’efforcerai d’être un matériau de qualité, le plus naturellement. Travaillons ensemble pour que je change de forme comme je l’aimerais. C’est mon souhait, ma propre conscience de moi-même, née en dehors de la chasse.

« Cela peut paraître étrange aux yeux des autres. Tout du moins, c’est l’impression que j’ai. Tu dis toi-même que tu es étrange, mais je ne le pense pas. Tu es l’homme le plus affectueux et sincère, de toutes les personnes que j’ai pu rencontrer. Tu vas peut-être le réfuter, mais pour moi c’est indéniable.

« Mon amour, resteras-tu à mes côtés et veilleras-tu sur moi désormais ? »

Elle m’interrogea par écrit. Ah, j’avais vraiment rencontré quelqu’un d’extraordinaire en venant sur ces terres. Je désirais passer ma vie entière à t’observer. À te parler, te toucher, contempler tes réactions. Je voulais être plus près de toi que quiconque pour voir ton évolution. Je voulais être le seul à intervenir. Je voulais te préserver et te transformer de mes propres mains.

Les lèvres d’Atria appelèrent à nouveau mon nom. Ah, en te rencontrant, j’étais devenu bien plus bizarre encore.

Mon amour.

 

 

Envolés dans les cieux, nous souhaiterions être deux oiseaux partageant leurs ailes, ensemble

Ancrés dans la terre, nous souhaiterions former un même arbre, ensemble

Les astres restent inchangés pour l’éternité, mais trouveront eux aussi un jour leur fin

Mais notre vœu d’amour profond présent en cet instant

Restera à jamais immortel

 

Bái Jūyì – Chant des regrets éternels (traduction libre)




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