[Quelques heures plus tôt]
"Tu me dois des explications, Dabi."
Au milieu du jardin, éclairés par les timides premiers rayons du soleil, les deux complices s'observent. Nerveux. Le silence qui accompagne la demande du héros est atrocement pesant. Hawks sentirait presque le regard glacial du criminel lui brûler la peau. Il ne l'a jamais vraiment vu détendu : mais en cet instant, c'est comme s'il émanait de lui une aura meurtrière et démoniaque. L'oiseau ne peut réfréner un frémissement de ses ailes quand il plonge ses yeux dans les yeux bleus face à lui. Dabi ne répond toujours pas, et Hawks en vient même à se demander si son esprit est bien parmi eux, ou s'il n'est pas resté à Gifu, à des kilomètres de chez eux. Mais au plus ce silence perdure, au plus il sent la patience le quitter. La faute à la fatigue, probablement... et le vilain commence très, très sérieusement à lui taper sur les nerfs.
"Alors ? Je n'ai pas toute la journée." Sa voix est sèche, cinglante.
L'homme face à lui semble se raidir un instant, puis se relâcher enfin. D'un coup, c'est comme si la dangereuse aura qui l'enveloppait avait décidé de le laisser respirer à nouveau, lui permettant de retrouver sa contenance. Il tente d'esquiver la question, haussant les épaules.
"Ola, tout doux. Ce n'est pas franchement une heure pour..."
La réaction du héros est instantanée. Dans un élan de vitesse fulgurant, Hawks se jette en avant, agrippant fermement le col de la veste de son interlocuteur. Ses deux iris dorés luisent d'une colère qu'il laisse très, très rarement s'exprimer.
"Ça suffit, arrête de me prendre pour un con ! Tu t'es bien assez moqué de moi cette nuit et tu dois en être très fier. Maintenant, lâche l'affaire !" Il siffle à la manière d'un prédateur, ses pupilles dilatées, avant de continuer. "Ça ne te plaît sans doute pas d'entendre ça, mais il est temps que tu assumes tes responsabilités ! Alors, est-ce qu'on peut enfin se comporter en adultes et gérer ensemble cette fichue situation dans laquelle tu m'as embarqué ?!"
Le vilain serre les dents, il tremble légèrement, comme s'il se retenait d'exploser. Mais il se contente de forcer Hawks à le lâcher, s'éloignant de quelques pas, le dévisageant d'un air assassin.
"Qu'on gère ensemble ? Qu'est-ce qu'il y a à gérer ? Elle a rejoint le Front, tu l'as ramenée ici, ta mission s'arrête là. C'est à toi de lâcher l'affaire, Hawks !"
Le héros s'emporte de plus belle.
"Comment tu peux me demander ça, alors que tu m'as menti pour que je t'aide ?! Elle ne savait même pas ce qu'était le Front, Dabi ! Tu m'as demandé de l'enlever ! Et je suis censé faire comme si rien ne s'était passé ?!"
Le criminel fait tout pour garder son calme. Il se répète, d'une voix sèche, sans émotions.
"Ta mission est terminée. Retourne à ton infiltration chez les héros, et laisse la fille tranquille."
Hawks pousse un profond soupir d'agacement, laissant tomber ses bras le long de son corps. Il lui faut quelques secondes pour se ressaisir et calmer la colère qui bouillonne dans ses veines. Ce que Dabi lui demande est impossible. Il ne peut pas, d'un jour à l'autre, oublier ce qu'il vient de voir cette nuit. Il ne peut pas abandonner cette fille perdue et embrigadée malgré elle dans quelque chose qui la dépasse. Lâcher l'affaire ? Sérieusement... Le vilain devrait pourtant savoir qu'il s'adresse à un rapace à la ténacité sans limite.
"Dabi... Je ne sais pas si tu réalises à quel point c'est dur d'être ton allié..." Il hésite avant de continuer. "Si tu m'expliquais ce qu'il se passe, je pourrais t'ai..."
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que Dabi le saisit brusquement à la gorge pour le menacer de se taire. Le criminel lui hurle dessus, à la grande surprise du héros qui ne l'avais jamais vu perdre ses moyens auparavant.
"JE T'AI DIT DE LAISSER TOMBER !"
Les deux hommes se dégagent, s'éloignant de quelques pas l'un de l'autre. Hawks dévisage son complice, les yeux ronds. Ce n'est pas la sombre fumée qui s'échappe de sa peau qui commence à l'inquiéter. Ses yeux ont l'air perdus, presque... désespérés ? Il ne l'a jamais vu dans un tel état de détresse. Quelque chose cloche, il en est persuadé maintenant.
Dabi recouvre son visage de sa main, la tête et les épaules baissées. Il prend un instant pour se calmer avant de reprendre, la voix basse mais toujours remplie d'une colère grondante.
"J'espère que j'ai été suffisamment clair ? Je t'interdis de t'approcher d'elle ! Si je te vois rôder, je te considérerai immédiatement comme mon ennemi. Tu n'as pas à savoir qui elle est, ni pourquoi elle est là ! Il n'y a que cette fille et moi que ça regarde."
Hawks est désemparé. Il a bien compris que cette discussion tournait en rond, et que ce n'est pas le moment d'essayer de faire entendre raison à son interlocuteur. Dépité, il tente de calmer ses nerfs, relâchant ses épaules, ses ailes pendant mollement dans son dos.
"Yumei.
— Quoi ?
— Elle s'appelle Yumei. Je parie que tu n'as même pas pris la peine de lui demander son nom..."
Il soupire face à l'absence de réaction du vilain.
"En tout cas, elle est terrifiée par toi. Tu n'en a probablement rien à faire de mes conseils, mais au cas où... Tu devrais la laisser se reposer un peu et ne pas la brusquer, si tu veux avoir une chance qu'elle te fasse confiance."
Dabi semble étonné, pris de court par cette remarque à laquelle il ne s'attendait pas. Il détourne les yeux et laisse s'échapper un grognement agacé avant de remettre ses mains dans ses poches. Il reprend sa marche, passant à côté du héros sans le regarder. Au moment d'arriver à sa hauteur, il clôture la conversation par un :
"Va te faire foutre, Hawks."
Le héros soupire une dernière fois, fatigué par la tournure des évènements. Il se retourne pour regarder le brûlant criminel partir vers la résidence, la tête basse. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond avec ces deux-là, il en est persuadé maintenant. Mais Dabi semble refuser obstinément de le mettre dans la confidence. Était-ce de la pudeur ? Un manque de confiance encore tenace envers lui ? Ou bien... Avait-il peur d'être écouté par d'autres personnes ?
Hawks est forcé d'interrompre ses réflexions quand il remarque l'heure affichée sur son smartphone. Le travail l'attend. Il a raison, après tout. Ce ne sont pas mes affaires...
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Le cœur de Dabi bat à tout rompre dans sa poitrine. La colère et l'angoisse l'empêchent à nouveau de respirer convenablement. Il n'en peut plus de cette sensation de déchirement, cette impression d'être au bord d'un putain de précipice, sur le point de perdre à tout moment le contrôle et de laisser son feu intérieur le consumer tout entier. Il est fatigué, bordel : fatigué de sa nuit, fatigué de ses tourments, fatigué de ces visions qu'il n'arrive pas à chasser de sa tête depuis tout à l'heure et qui se rejouent, en boucle et en boucle, dans sa mémoire.
Il ne sait toujours pas ce qu'elles représentent, mais leur réalisme suffit à laisser la peur gangrener son esprit, pourrissant ce qui lui reste encore de lucidité. Les images repassent sans cesse derrière ses yeux qui ne peuvent plus pleurer. Être témoin de ses échecs, apercevoir le cadavre d'un de ses compagnons à ses pieds et se voir mourir lui-même, rempli d'amertume et de regrets, lui font beaucoup plus de mal qu'il n'aurait pu le croire. Et puis, il y a cette scène, qu'il a aperçue très brièvement mais qui pourtant s'est nettement imprimée dans son esprit. La vision de son enfoiré de père pleurant sur son putain de corps calciné et gelé à la fois, cette vision qui pourrait bien le rendre définitivement fou.
Parcourant les couloirs du Manoir, il sent sur lui se poser une série de regards inquisiteurs. Vu la tête qu'il tire, ces derniers doivent se demander s'il va bien... ou s'il prépare un mauvais coup, mais c'est le cadet de ses soucis. Il évite soigneusement de croiser leurs yeux, il n'a pas besoin d'aide et il est hors de question qu'il se confie à qui que ce soit. Il a juste besoin de repos... Dormir un peu, puis il pourra enfin faire le point avec son otage. Pendant un instant, il est tenté d'aller immédiatement l'interroger, maintenant qu'ils sont en sécurité et à l'abri des yeux et des oreilles indiscrètes. Mais, même si ça le tue de devoir l'admettre, il sait que cet imbécile de Hawks a raison. Elle parlera plus facilement si elle se sent en confiance et qu'il la laisse reprendre des forces.
Il se dirige alors vers sa propre chambre, la tête basse, le regard noir, ruminant ses mauvaises pensées. Il ne se rend pas compte qu'il passe à côté d'une tête connue avant qu'une voix ne l'interpelle, le sortant de cette spirale infernale.
"Eh, Dabi ! Tu as l'air en forme, aujourd'hui !"
Dabi lève la tête et pose un regard assassin sur Twice, qui ne semble pas perturbé le moins du monde par sa mine épouvantable. À vrai dire, il est un peu déstabilisé par l'attitude réjouie de l'homme à cagoule, tout à fait opposée à son humeur massacrante. Il soupire, ce qui lui permet de libérer un peu sa tête de toute cette noirceur. Il admet que la présence de Twice le soulage : comme si son camarade venait de l'attraper par le col de son t-shirt pour lui sortir la tête de l'eau dans laquelle il était en train de se noyer.
"Salut, Twice."
Un grand silence s'installe, qui ne gêne aucun des deux vilains. C'est une dynamique dont ils ont l'habitude et qui ne leur pose aucun problème. Malgré lui, Dabi se sent obligé de relancer la discussion. Il vient d'avoir une idée qui pourrait l'apaiser un peu pour les quelques prochaines heures.
"Au fait, tu seras peut-être content d'apprendre que j'ai recruté quelqu'un."
Comme il s'en doutait, son camarade a l'air surpris mais ravi. Ils n'ont pas le temps d'en parler davantage, parce que Dabi est brusquement interrompu dans sa lancée par un lourd poids s'écrasant sur son dos. Surpris, le souffle coupé, il n'a pas le temps de se débattre que la coupable saute déjà à côté de lui, dansant sur ses deux pieds.
"Hellooo, Dabi ! Tu as bien dormi ?? Tu as bonne mine !" Toga le dévisage, un grand sourire étirant ses lèvres de gamine.
Le jeune homme aux cheveux noirs grogne, levant les yeux au ciel. Décidément, on dirait que ces deux guignols font tout pour être les plus vexants possibles.
"Toga ! Dabi a trouvé quelqu'un pour rejoindre l'Alliance !
— Oh ! C'est vrai ??
— Je vous rappelle qu'on s'appelle maintenant le Front de Libération." Il roule ses yeux d'un air exaspéré.
Il ne souhaite pas se lancer dans cette discussion et continue rapidement :
"C'est une fugitive. Elle a tué quelqu'un... je crois. Bref, je l'ai casée dans la chambre du pigeon, elle est blessée et en train de se reposer."
Les deux compagnons prennent un petit moment pour intégrer la nouvelle. Ils sont probablement confus : ça ne ressemble pas du tout à Dabi de proposer l'hospitalité à une personne en fuite et de prendre soin d'elle. Ils se demandent sans doute aussi pourquoi il s'est permis de rentrer dans la chambre de Hawks, d'autant qu'ils pensent tous les deux que le héros est encore occupé à y dormir. Toga incline la tête, indécise.
"C'est une amie à Hawks ?
— Mmh. Non, aucun rapport. J'ai juste croisé l'emplumé quand il partait pour sa patrouille et il m'a laissé sa chambre. C'est tout.
— D'accord..."
La gamine doit remarquer l'inconfort dans sa voix et dans sa posture, parce qu'elle décide de ne pas insister. Elle lui renvoie un sourire chaleureux, qu'elle veut probablement rassurant même s'il lui donne un air plus terrifiant qu'autre chose.
"Compris, Dabi. On va s'occuper d'elle quand elle se réveillera, pour toi ! Tu peux aller te reposer."
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[Retour au présent]
"Eh mais ! T'es la fille dont les journaux parlent à la télé !"
Yumei, qui était encore en train de se remettre de son altercation avec Himiko, se fige quand elle comprend que cette phrase s'adresse à elle. Elle remarque les regards interrogateurs de ses deux compagnons, incapable de répondre, trop choquée par ce qu'elle vient d'entendre. L'hétéromorphe arrive à leur hauteur, la toisant de haut en bas, probablement déjà en train de se faire ses propres conclusions. Himiko lève les deux bras dans un grand élan d'enthousiasme.
"Ouah ! Je ne savais pas que Yumy était célèbre !"
Le lézard fronce les sourcils, l'air soucieux. Yumei aimerait pouvoir s'enfoncer dans le sol pour échapper à son regard inquisiteur. Twice remarque sa gêne, et décide de faire les présentations pour détendre l'atmosphère comme il le peut.
"Yumy, voici Spinner ! Lui aussi c'est un pote, il est fan de Stain et des jeux vidéo ! Bouh, c'est trop nul !"
Le dénommé Spinner ne semble pas relever la pique lancée par la seconde voix de Twice. Il dévisage toujours la jeune femme, l'air méfiant.
"Qu'est-ce que fait une journaliste ici ?"
C'est la douche froide pour Yumei. Alors qu'elle commençait tout juste à prendre goût à cette nouvelle réalité, loin de son passé et du monde, voilà que sa vie la rattrape d'un coup. Franchement, comment a-t-elle pu croire une seconde qu'elle pourrait changer aussi facilement ? Après tout, elle n'a fui de chez elle que depuis moins de 24h... Twice et Himiko la dévisagent à leur tour, inquiets. Elle bredouille entre ses lèvres tremblantes :
"Je... Oui, c'était mon métier, avant... Mais je ne compte pas y retourner..." Elle tortille nerveusement ses mains. "J'ai rejoint le Front, et je compte rester ici, avec vous..."
Les trois vilains ne répondent pas. Yumei prend soudainement peur de ce qu'ils sont en train de penser. Vont-ils la rejeter ? La chasser d'ici ? Vont-ils lui faire du mal ? Non... ça ne se peut pas... Elle avait enfin trouvé des personnes gentilles avec elle... Elle était enfin loin de tout ça... Elle ne veut pas tout perdre, pas encore...
Elle est tirée brusquement de sa tourmente par une main posée vigoureusement sur son épaule. Étonnée, elle relève les yeux vers Twice, qui se tient désormais juste à côté d'elle. Malgré son masque, elle peut deviner un sourire rassurant sur son visage.
"Les potes de Dabi sont nos potes... Tu te souviens ?"
Tremblante, Yumei sent les larmes lui monter aux yeux. En voyant son expression, Spinner se met à danser maladroitement sur ses pieds, conscient qu'il a peut-être dit quelque chose qu'il ne fallait pas.
"Ah, c'est une pote de Dabi... ?" Il marque une pause, visiblement étonné lui aussi que Dabi puisse avoir une pote. Il s'adresse à nouveau à Yumei. "J'ose imaginer que tu ne révéleras rien sur nous alors. De toute façon, vu ton crime, je suppose que tu ne travailles plus là-bas."
La jeune femme aux cheveux rouges baisse tristement la tête. Vu l'étonnement de Twice et d'Himiko, elle se sent un peu coupable de ne rien leur avoir dit jusqu'ici, et obligée de leur raconter la vérité.
"Oui, je suppose... Désolée d'avoir traîné à vous le dire... Voilà : j'ai poignardé mon fiancé. Je... Je ne sais pas s'il est encore vivant ou s'il..."
Elle ne termine pas sa phrase, laissant couler ses larmes. Contre toute attente, Himiko se jette dans ses bras, une expression troublée sur le visage. Yumei profite de ce câlin bienvenu pour s'abandonner contre ses épaules, se vidant de ces émotions qui la tourmentaient toujours depuis son réveil. Quand elle semble enfin se calmer un peu, l'adolescente lui murmure quelques mots d'une voix douce.
"Tu vois, tu es comme nous. Alors moi je t'aime, Yumy."