« Je suis de plus en plus convaincu que c'est une belle idée de merde. »
Nous sommes à Musutafu en fin d'après-midi. Çà et là, les habitants commencent à rentrer chez eux, éreintés après leur journée de travail ou d'école, pressés de regagner le confort de leur logement et de retourner auprès de leurs familles. Comme tous les jours de la semaine, c'est la même routine pour chacun dans ce quartier résidentiel calme. Mais aujourd'hui, au milieu des riches maisons traditionnelles japonaises, deux individus dénotent.
Cachés au coin de la rue afin d'observer une résidence bien particulière, Tōya et Hawks ressemblent à deux agents en pleine mission d'infiltration. Le premier s'est camouflé sous son grand manteau noir large qui couvre l'entièreté de ses cicatrices, un masque en tissu sur la bouche, capuche sur la tête ; le second a emprunté l'épais sweat noir de son complice pour y dissimuler la partie de ses ailes dont il ne peut pas se séparer, caché lui aussi derrière un masque ainsi qu'une casquette. Il porte également un sac en bandoulière sur son épaule, dans lequel il a dissimulé le restant de ses plumes.
« T'étais pas obligé d'accepter ma proposition, hein. Si c'est pour râler tout le long, on peut toujours rentrer. »
Tōya pousse un grognement agacé que Hawks ignore malgré son propre inconfort. C'est vrai, le héros doit admettre que son idée est peut-être un peu merdique. Il ne sait pas trop ce qui lui est passé par la tête quand il a proposé au manieur de flammes de l'aider à observer sa famille de loin. À vrai dire, même si Tōya lui a avoué l'autre soir qu'il rêverait de revoir son frère et sa sœur, Hawks ne s'était pas attendu à ce qu'il soit vraiment motivé par l'idée.
Et quelle idée risquée... Ils sont venus sans avoir prévenu ni le Front (hors de question d'y aller truffé de micros), ni ses collègues héros qui le croient à nouveau en maladie. Mais, après avoir élaboré tout un plan ensemble, l'enthousiasme de son ami l'avait dissuadé de revenir sur sa proposition.
Maintenant qu'ils sont là, il se rend compte à quel point ils sont les pires pour passer inaperçus. Entre le corps couvert de cicatrices de Tōya et sa propre célébrité, c'est quasiment mission impossible de s'approcher de la demeure des Todoroki sans être remarqués par quelqu'un. Et tout ça pour quoi ? Pour rester à distance, invisibles, puisqu'il est hors de question que Tōya rentre subitement chez lui maintenant. Pas après être devenu Dabi, pas après les crimes qu'il a commis. Être repérés serait même la pire des catastrophes : il serait arrêté aussitôt et jeté derrière les barreaux du Tartare sans qu'on lui laisse une chance de s'expliquer. Quelle plaie... Est-ce que tous ces risques en valent seulement la peine ?
Hawks tourne la tête vers Tōya. Ce dernier a l'air anxieux, mais il décèle en même temps une lueur d'excitation dans son regard. Oui, définitivement. Rien que pour ces yeux, ces risques en valent la peine. Le jeune homme mérite de savoir que le frère et la sœur qu'il aime encore vont bien. Qu'ils vivent une vie normale, loin des vilains. Loin de lui et de ses propres malheurs.
Hawks sort son téléphone de sa poche pour consulter l'heure.
« Bien, Endeavor et Shōto doivent entamer leur patrouille du soir. On ne risque pas de tomber sur eux, mais on ferait mieux de ne pas tarder tout de même. Tu es prêt ? »
Tōya acquiesce silencieusement. Ils attendent que la rue se dégage et que la majorité des passants regagnent leurs maisons, puis se dirigent vers le grand portail entourant la résidence de la famille Todoroki. Là, ils n'ont pas le temps d'hésiter : ils s'assurent de n'avoir personne en vue, puis se font la courte échelle pour passer au-dessus de l'épais mur qui entoure la cour avant de la maison. Heureusement, ils sont tous les deux suffisamment entraînés et en bonne condition physique pour que ça ne leur pose aucun problème.
Une fois dans le jardin, ils s'empressent de se dissimuler au couvert des quelques arbres qui bordent la maison. Hawks sent Tōya frémir à côté de lui. Le jeune homme est probablement assailli d'un tas d'émotions en cet instant. Revoir cette maison dans laquelle il a grandi, ce foyer duquel il a été arraché doit lui faire du mal. Sans trop réfléchir, le héros lui saisit le poignet, serrant doucement sa main dans un geste qui veut dire "ne t'en fais pas, je suis là", ce qui surprend son camarade. Ce dernier lui adresse un signe de tête entendu pour lui signifier qu'il est prêt à continuer, et ils recommencent à marcher, penchés en avant, longeant silencieusement la façade.
Leur plan n'est pas de rentrer à l'intérieur, même s'ils auraient pu : comme toutes les résidences traditionnelles japonaises, la maison est toujours ouverte. Les risques sont trop grands, alors ils ont décidé de se cantonner aux fenêtres. D'un pas leste, Tōya les emmène vers leur première cible. La chambre du plus âgé de ses deux frères, Natsuo.
Discrètement, les deux amis risquent un coup d'œil à l'intérieur. Mais à leur grand désarroi, ils constatent que la pièce est vide. C'était malheureusement à prévoir : ils ne connaissent rien de la vie des enfants Todoroki. Ils ne pouvaient que compter sur la chance pour tomber sur l'un d'entre eux au bon endroit au bon moment. Hawks entrouvre précautionneusement la fenêtre de quelques centimètres afin de laisser l'une de ses plumes entrer dans la résidence à la recherche d'une présence ailleurs. Mais après quelques minutes, il est forcé de se rendre à l'évidence. Le frère n'est pas à la maison pour le moment.
Déçus, ils continuent leur parcours, longeant la façade arrière, pour arriver à la fenêtre de Fuyumi. Et cette fois, bingo : la sœur de Tōya est bien là.
La jeune femme est assise à un bureau, penchée sur une pile de documents qui ressemblent à des devoirs d'école. Cheveux attachés par une pince, lunettes rectangulaires sur le nez, elle passe méthodiquement d'une copie à l'autre, empilant les corrections terminées avec soin. Elle a l'air paisible, mais son visage trahit une certaine mélancolie qui ne semble jamais vraiment la quitter, même dans un instant de concentration comme celui-ci. Hawks risque un regard vers Tōya, qui a l'air hypnotisé par sa présence.
« Fuyu... Elle a tellement grandi. Elle est devenue si belle... comme maman. »
Il ne semble pas vraiment se rendre compte qu'il prononce ces paroles tout haut, ce qui fait fondre le cœur du héros. Qui aurait cru que Dabi, l'une des plus grandes terreurs du Japon, possède un côté si attendrissant ? Ce dernier remarque soudain que Hawks l'observe, et revient à lui, détournant les yeux en bougonnant.
« Si tu répètes ça à qui que ce soit, je te bute. »
L'oiseau ne peut réprimer un rire amusé.
Ils restent là encore quelques instants, puis se décident finalement à rebrousser chemin. Puisqu'ils savent qu'il n'y a personne d'autre à l'intérieur, ils se permettent de s'échanger quelques mots tout en restant quand même discrets.
« Pas trop déçu pour Natsuo ?
— Mh. Je peux pas vraiment me plaindre. Il se portera mieux loin de moi de toute façon.
— On peut toujours revenir, si tu veux.
— Je sais pas... Je pense que... »
Soudain, tous les sens de Hawks se mettent en alerte. Dans sa besace, ses plumes ont commencé à s'agiter, signe qu'elles ont capté la présence de quelqu'un. Sans réfléchir et sans prévenir, il pousse violemment Tōya dans un buisson avant que ce dernier ne termine sa phrase. Heureusement, le vilain comprend tout de suite qu'il n'a pas intérêt à parler quand il entend Hawks hausser la voix tout en abaissant le masque qui lui cachait le bas du visage, faisant parfaitement semblant que la situation est maîtrisée.
« Ah, Natsuo Todoroki, bonjour ! Je suis heureux de te croiser, je te cherchais justement ! »
* * *
Tōya s'écrase lourdement dans le grand buisson touffu planté le long de la façade de sa maison d'enfance. Le choc lui coupe le souffle, et il lui faut quelques secondes avant de réaliser ce qu'il vient de lui arriver. Dans sa chute, son masque en tissu s'est accroché à une branche, dévoilant son expression enragée. Alors qu'il s'apprête à insulter le héros de tous les noms avec la ferme intention de lui sauter dessus en retour, il est stoppé net dans son élan quand ce dernier se met soudain à parler à quelqu'un d'autre.
Les yeux du noiraud s'écarquillent. Il se redresse lentement en position assise, soucieux de ne pas dépasser de la végétation, ignorant la douleur du choc qu'ont dû encaisser ses poignets. Aussi discret que possible, il écarte quelques branches feuillues pour observer Hawks sans se faire remarquer. Sa vue est limitée, mais suffisante pour distinguer une grande silhouette à la tignasse blanche, qui surplombe l'oiseau d'une bonne dizaine de centimètres.
Natsuo ? Son Natsu ? Son petit frère, juste là, à quelques mètres de lui ?!
Tōya réprime une exclamation de surprise, qu'il étouffe à temps en plaquant sa main sur sa bouche. Dépassant de la sacoche du héros, quelques plumes de ses ailes frémissent en réaction à son imprudence. Nerveux, le vilain inspire profondément pour faire le vide et contenir le tremblement de ses mains.
Calme-toi, Tōya. Calme-toi. Ce n'est que Natsu... Bordel. Ce n'est que le petit frère dont tu étais si proche et que tu n'as plus vu depuis dix ans, adulte, juste en face de toi.
À quelques pas de lui, Natsuo renvoie à Hawks un regard mêlé d'étonnement et, surtout, de beaucoup de méfiance. Ce qui est tout à fait normal : personne ne s'attend à trouver le Numéro 2 des héros habillé en civil dans sa propriété privée en rentrant de l'école. Il ne prend pas la peine de le saluer, immédiatement sur la défensive.
« Hawks ? Qu'est-ce que vous faites dans notre jardin ? »
Il croise les bras et toise l'oiseau du haut de sa grande taille, sourcils froncés. L'oiseau en question fait tout pour avoir l'air le plus naturel possible, même si Tōya parvient à percevoir le tremblement subtil de sa voix.
« Ah, désolé pour ça ! J'ai sonné et personne ne répondait, alors j'ai voulu vérifier que la maison était vide. Ce n'est pas très poli de ma part, je m'en rends compte... »
Peu soucieux de l'inconfort du héros, Tōya ne perd pas une miette de cette scène à laquelle il n'est pas convié. Natsuo, bordel. Il n'en revient pas à quel point ce dernier a changé. Comme sa sœur, il s'est bonifié avec l'âge... et qu'est-ce qu'il est grand maintenant. Malgré la surprise de le revoir, le vilain ne peut ignorer la petite pointe de jalousie qui lui pince le cœur. Quel enfoiré... Il a largement dépassé les 1m80, lui. C'est moi l'aîné, c'est pas juste...
Il se surprend à s'imaginer lui faire le reproche de vive voix. À lui parler à nouveau. Il y a à peine quelques jours, cette pensée ne lui aurait même pas traversé l'esprit mais, maintenant qu'il essaie de changer, il se rend compte qu'il en meurt d'envie. Comme c'est stupide... Franchement, il vaut mieux que son frère continue de le croire mort. S'il doit apprendre pour son appartenance à l'Alliance des Super-Vilains, pour ses crimes... il ne voudra jamais le faire entrer à nouveau dans sa vie.
Pourtant, Tōya rêverait qu'un jour...
Un jour...
Il secoue la tête, chassant ces pensées naïves pour se reconcentrer sur la discussion.
Natsuo a l'air très mal à l'aise face à Hawks. Ce n'est pas très étonnant : depuis quelques mois, le jeune héros s'est beaucoup rapproché de son père qu'il déteste. Il n'approuve sans doute pas cette relation de proximité et doit penser que la présence du Numéro 2 a un rapport quelconque avec son géniteur.
« Mmh. Et donc, vous me cherchiez ?
— Alors, oui, en fait, j'ai quelques questions à te poser. Si ça ne te dérange pas d'y répondre, bien sûr. »
Attends... quoi ?! Le cœur de Tōya rate un battement. Ce n'est pas du tout le plan ! Le plan, c'est de se barrer immédiatement si quelqu'un les surprend... Qu'est-ce qui lui prend, à ce con ?! Depuis quand a-t-il des choses à dire à son frère ? Coincé dans son buisson, il ne peut qu'observer le piaf partir en roue libre, obligé de lui accorder une confiance aveugle. Et ça ne lui plaît pas, vraiment pas du tout.
« Heu, oui, je peux répondre à vos... questions. »
Natsuo coule un regard vers la porte d'entrée de sa maison, comme s'il hésitait à proposer au héros d'aller s'installer plus confortablement à l'intérieur. Mais il se ravise, impatient de clôturer cette discussion le plus rapidement possible.
« Mais vite. Ma sœur m'attend. D'ailleurs, je ne comprends pas comment elle ne vous a pas entendu sonner...
— Ah, c'est bizarre en effet... »
Hawks semble avoir de plus en plus de mal à masquer sa gêne. C'est d'ailleurs pareil pour Tōya qui, assis en tailleur, doit faire un effort immense pour ne pas agiter nerveusement son genou, ce qui attirerait immédiatement l'attention sur lui. Il n'est pas dupe : il sait que le piaf est en train d'improviser quelque chose pour justifier sa présence inexplicable à cet endroit. Pourtant, le vilain est pris d'un très mauvais pressentiment, et il commence à redouter la tournure de cette discussion. Il observe Hawks réajuster sa casquette pour masquer son embarras, et tend l'oreille quand ce dernier baisse légèrement la voix.
« Bon, voilà... Je vais être franc avec toi. Je ne suis pas ici pour prendre de vos nouvelles. Depuis l'attaque d'Ending, je mène une enquête en parallèle, hum... disons, un peu officieuse... »
Hawks jette un coup d'œil rapide vers la maison, comme s'il redoutait que quelqu'un l'écoute.
« Ton père n'est pas au courant. Il est... mmh, trop impliqué émotionnellement pour rester objectif. En tout cas, plus j'avance, plus j'ai l'impression que cette affaire dépasse une simple attaque de vilain. Que ça pourrait toucher à votre famille entière... et pas seulement à Endeavor. »
Natsuo se raidit, et le visage de Tōya commence à devenir blême. En un instant, le nom d'Ending a réveillé de douloureux souvenirs chez les deux frères. Tōya est pourtant certain que Hawks n'est pas au courant de son implication dans l'attaque de ce fou furieux. Et même si c'était le cas, il n'a aucune envie que son frère en ait le moindre indice. Le noiraud commence doucement à perdre patience, de plus en plus énervé par cette situation qui échappe complètement à son contrôle. Il ne comprend pas où veut en venir Hawks, et il doit faire preuve d'un véritable effort pour contenir le feu qui commence déjà à gronder en lui.
Contre toute attente, la mention de cette enquête officieuse semble tout de même piquer la curiosité de son petit frère, qui entre dans le jeu de l'oiseau.
« Je ne sais pas trop... C'est bien Endeavor qu'Ending voulait attaquer, pas moi. C'est toujours pour ses conneries à lui qu'on souffre, ma sœur, mon frère et moi.
— Et c'est exactement pour ça que j'enquête sur vous, ses enfants. Tu vas trouver que ça sort un peu de nulle part, mais... En fait, je m'intéresse particulièrement aux évènements qui entourent la disparition de ton frère, Tōya. »
À la mention de ce nom, les deux Todoroki affichent en cœur une expression abasourdie. Alors que Tōya fulmine depuis sa cachette, le visage de Natsuo se ferme instantanément. Il semble à la fois parcouru d'une vague de colère mais également d'une confusion palpable.
« Qu'est-ce que vous racontez ?! Tōya est mort dans un accident. Il n'y a rien de plus à savoir... !
— Oui, c'est ce qui est déclaré officiellement. »
Le jeune homme aux cheveux blancs s'apprête aussitôt à protester, mais le héros ne lui en laisse pas le temps et continue rapidement.
« Et je ne le remets pas en question ! Mais dans le cadre de mon enquête, je dois comprendre comment c'est arrivé. Vérifier chaque piste. Est-ce que la mort de Tōya aurait pu être mêlée à quelque chose de plus grand ? Est-ce que quelqu'un pourrait avoir mis son nez dans vos histoires de famille ? Je cherche à vous protéger, ça tu peux en être sûr ! Mais je ne peux pas le faire si je ne comprends pas tout. Et j'aimerais éviter de demander à ton père, il... J'ai l'impression qu'il occupe une place trop controversée dans cette histoire. »
Face au regard glacial que lui renvoie son interlocuteur, Hawks risque un pas en avant, adoucissant encore davantage sa voix pour attiser le moins de méfiance possible.
« Je ne suis pas là pour Endeavor, Natsuo. Je suis là parce que je pense que votre famille a besoin d'aide, particulièrement toi, et que ta relation avec Tōya est une piste qui mérite d'être explorée. Alors... est-ce que tu veux bien me décrire comment il était ? Les souvenirs que tu as de lui ? Grâce à toi, tu me permettras de tous vous aider. »
Tōya jurerait voir Hawks se tourner légèrement vers lui en prononçant cette dernière phrase. C'est alors qu'il comprend enfin.
Le héros a improvisé tout ce putain de scénario pour... lui permettre d'entendre Natsuo parler de lui ?