Un Dernier pour la Route par

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Side Story / Humour

15 Chapitre 5 - Partie 3

Catégorie: T , 2587 mots
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Elle n’emportait presque rien avec elle. La sacoche à son flanc ne contenait que quelques objets auxquels elle s’était attachée, ainsi que son journal. Il ne lui servirait plus, mais elle préférait ne pas le laisser derrière elle, à la merci de gens trop curieux. Elle avait soigneusement rangé, nettoyé et fermé la maison de Maxime, laissant tout derrière elle comme elle l’avait trouvé.

Le chat l’avait suivie tout au long du chemin, queue dressée, oreilles alertes, comme une ombre parmi celles du soir. La forme carrée du lycée se découpait devant eux. Face à la statue, Sunset Shimmer trembla, les yeux levés vers l’horloge. L’aiguille des minutes venait d’atteindre douze. Au loin, une cloche sonna.

La surface de pierre n’avait pas bougé, pourtant elle sentait que quelque chose avait changé. Une chaleur, une vibration, un bourdonnement… Sans chercher comment, la jeune femme sut que le passage s’était ouvert. Elle tremblait. Quelque chose de chaud se frotta sur sa cheville. Avec un sourire triste, elle prit le chat dans ses bras.

- Je ne suis pas certaine d’avoir le droit de t’emmener, tu sais. Je ne sais pas ce que ça fait aux chats.

Le félin ronronna.

- D’un autre côté, si tu me suis à mon insu, je n’y pourrai rien.

Elle reposa l’animal à terre puis se tourna vers le socle de pierre.

Son monde était là, de l’autre côté, à un mètre d’elle. Celui qu’elle quittait n’était pas le sien. En vérité, avait-elle jamais vraiment voulu qu’il le soit ? Elle avait voulu qu’il soit sien, pas le sien. Les visages oubliés de ceux et celles qu’elle avait laissés derrière elle assiégeaient son esprit. Ce qu’elle avait voulu fuir et laisser derrière elle la rappelait, à présent. Ce soir, elle les reverrait.

Elle la reverrait elle, surtout. Quoi qu’il se soit passé de l’autre côté, elle avait l’intuition, le sentiment, la certitude qu’elle serait là. Elle serra les dents. Il était trop tard pour y penser.

Le regard tourné vers ce qui avait été son lycée, elle laissa une dernière fois le vent du monde humain secouer ses cheveux, assura la prise de ses deux pieds sur le sol, fit jouer les os de ses poignets et de ses doigts, puis fit un pas et disparut



Une lumière bleue teintée de blanc et de violet brillait au-dessus d’elle. Des voix, des respirations, de lointains tintements… Son corps lui faisait mal. Elle s’y était attendu, mais le revivre…

Son squelette avait été retourné, ses doigts disparus, sa colonne vertébrale étirée et tordue. Elle se sentait drapée d’une nouvelle peau, chaude et piquante. Elle sentait les frissons dans les muscles de sa queue. Elle sentait le bois de ses sabots, dur comme la pierre, qui l’ancrait sur le sol. Elle sentait sur son front renaître cette étincelle oubliée depuis si longtemps et qui déjà grandissait, éblouissante dans son esprit, drainant sa force, ravivant en elle cette énergie endormie depuis tant d’années. Elle se sentait... vivante.

Mais elle n’était pas seule. Ses sens s'affinaient déjà, scrutant son environnement sans même qu’elle ne l’ordonne. Elle ne se trouvait dans aucune pièce du château dont elle se souvenait. Une grande silhouette blanche se dressait devant elle. Elle sentit plus qu’elle ne vit le sabot qui s’avança pour l’aider à se redresser, puis le visage penché vers elle.

Elle avait presque oublié à quoi ressemblaient la plupart de ceux qu’elle avait connus. Elle ne se souvenait même plus ne serait-ce que de la couleur de la moitié d’entre eux. Mais elle, elle ne l’avait pas oubliée. Et comme autrefois, tant d’années plus tôt, lors de leur toute première rencontre, elle lui souriait.

- Je suis heureuse de te revoir, Sunset. Je te souhaite un bon retour à Equestria.

La jeune licorne frémit.

Combien de centaines, de milliers de fois avait-elle répété ce qu’elle allait lui dire ? Tant de discours murmurés, pleurés, hurlés, écrits, jetés… Plus aucun ne lui revenait. Ce tendre sourire qui chassait les chagrins, ce soleil maternel qui irradiait de douceur, cette puissance bienveillante qui vibrait autour d’elle, ce regard améthyste qui scintillait comme l’aurore, cette voix douce et chaude qui murmurait jusqu’au creux de son oreille qu’elle était spéciale, qu’elle était unique, qu’elle était belle et qu’elle l’aimait... Sunset trembla. Célestia la prit contre elle pour la laisser pleurer.

- Tu m’as manquée, Sunset. Tu es restée partie si longtemps…

La jeune licorne mis fin à leur étreinte, son regard humide dans celui de son aînée.

- Mais je suis revenue, maintenant, Princesse. Je suis à nouveau là.

Célestia souriait toujours. Sur sa gauche et sa droite, deux autres juments l'observaient. La première, la plus sombre et la plus austère, Sunset ne l’avait jamais vue que dans les livres et sur les vitraux. La seconde, plus jeune, était une licorne qu’elle ne connaissait pas. Une licorne ailée.

- Nous aurons bien des choses à nous raconter, Sunset, murmura Célestia, son museau dans la crinière de son ancienne élève. Mais nous ne le ferons que quand tu le souhaiteras.

La jeune licorne se serra encore davantage contre le doux pelage de son ancien mentor, jusqu’à dresser l’oreille. Quelque chose manquait. Elle recula, incertaine, jusqu’à comprendre, jusqu’à se rappeler.

- Il… il n’est pas là ?



***



Le soleil écrasait la plaine, sans aucun nuage pour bloquer ses rayons, sans rien d’autre pour faire de l’ombre que quelques broussailles et un ou deux cactus. Les deux lignes d’acier brillaient jusqu’à l’horizon, où la chaleur faisait onduler l’air. Une petite bisonne avec un bandeau et deux plumes se grattait la joue.

- Je ne comprends pas.

- Y’a rien à comprendre ! Va-t-en !

- Mais vous ne pouvez pas rester là, il va bientôt arriver !

- Je sais, fous le camp !

Little Strongheart se gratta à nouveau la tête puis tourna le regard au loin, par où le train devait arriver.

- Il ne va pas pouvoir passer si vous restez là.

- Dégage ou je te mange !

On distinguait déjà, là où les rails semblaient se rejoindre, le nuage de poussière du convoi en approche. Maxime s’était longuement interrogé sur la manière de procéder. La position allongée, en travers des rails, avait l’avantage de la netteté et de la propreté, mais manquait quelque peu de panache. La position debout assurerait le spectacle, spécialement avec les bras écartés, mais elle restait un brin brouillonne. Il avait finalement opté pour la première, couché sur le dos, la nuque contre l’acier du rail. Moins tape à l’œil, mais plus reposant. La curiosité insistante de la petite bisonne l’empêchait hélas de savourer l’instant comme il l’aurait souhaité.

- Vous voulez que je coure leur dire de s’arrêter ?

- Silence ! J’essaie de me concentrer !

Il percevait déjà le faible crissement qui se propageait le long des rails.

- Il faudrait au moins leur faire signe, alors. Ils vont bientôt pouvoir nous voir.

- Va voir ailleurs si j’y suis !

Little Strongheart hésita. Maxime ferma les yeux. Il crut un moment que l’insistant ruminant était parti, jusqu’à ce qu’il l’entende crier.

- Stop ! Arrêtez !

Lancée au galop, la petite bisonne filait en direction du train.

- Qu’est-ce que tu fous ?! Tu vas tout faire rater !

Mais c’était trop tard. Dans une bouffée de vapeur et un crépitement d’étincelles, la locomotive bloqua ses roues, glissa en crissant sur encore deux cent mètres puis s’immobilisa. Little Strongheart bondissait de joie. Maxime se remit debout avec colère. Plusieurs formes colorées sautèrent de la motrice. Les os de ses doigts craquent quand il ferma le poing.

Il savait qu’elles pouvaient le localiser grâce à la carte et à sa marque, mais il ne pensait pas qu’elles feraient aussi vite. L’idée idiote qu’elles ne chercheraient peut-être pas à le retrouver lui avait même brièvement effleuré l’esprit. Il ne voulait plus les voir. Il ne voulait plus rien, sinon en finir ; et même ça, elles l’en empêchaient. Ce monde qui l’avait pris en otage n’allait-il donc jamais le laisser en paix ? Quoi qu’il fasse, il restait à sa merci, enfermé dans cette mauvaise blague qui n’en finissait pas. Il inspira un grand coup et croisa les bras. La licorne au crin rouge et or approchait, suivie par un chat au pelage délavé. Maxime aurait presque juré qu’il souriait.



***



Le soleil se couchait sur Appeloosa. Les poneys et les bisons qui peuplaient l’endroit avaient fait la fête aux nouveaux venus dès leur descente du train. Twilight et sa petite bande avaient aussitôt été escortées vers la bâtisse de bois qui faisait office de saloon, pour une soirée dont les échos retentissaient déjà sur la plaine. Maxime n’était resté que le temps de voler une bouteille de ce qui ressemblait à du whisky, en veillant bien à n'adresser la parole à personne. Adossé contre une des roues de la locomotive, à l’écart de la ville, il fixait avec lourdeur les yeux du chat assis devant lui.

Le chat se lécha la patte et se la passa derrière l’oreille. Maxime prit une autre gorgée. Il ne voulait même pas savoir pourquoi cette sale bête avait décidé de suivre Sunset Shimmer à travers le portail. La volonté de lui montrer jusqu’au bout et par tous les moyens laquelle de leurs deux espèces dominait réellement l’autre n’y était sans doute pas pour rien.

Des bruits de sabots s'approchaient dans la poussière, mais Maxime s’appliquait soigneusement à ne manifester aucune réaction. Il savait qu’elle finirait pas venir le voir ; ni lui ni elle ne pouvaient faire autrement. Elle s’assit près de lui, le regard fixé sur l’horizon.

- Alors, vous n’allez même pas essayer ?

Maxime desserra les dents. Au moins, elle ne perdait pas de temps en palabres.

- Essayer quoi ? lâcha-t-il sans la regarder. Rentrer chez moi ? J’ai abandonné. Et rester ici ? Plutôt retourner me coucher sur les rails.

Il attrapa la bouteille et prit une nouvelle gorgée. La licorne attendit qu’il l’ait reposée puis activa sa magie et la porta à son tour à ses lèvres. Le chat vint se rouler en boule contre elle.

- Je sais ce que je vous dois, dit-elle en le caressant. Mais vous ne voulez pas de mes remerciements, ni de ceux de personne d’autre. Vous m’en voulez. Vous pensez que c’est à cause de moi que vous êtes ici.

- Prouve-moi le contraire, cocotte. Et si tu n’y arrives pas, alors dégage.

Sunset Shimmer encaissa le coup. Tout ce temps passé loin de chez elle l’avait-il changée à ce point, qu’elle n’ait même pas envie de répondre par une pique acerbe ? Quelques années plus tôt, elle l’aurait fait sans aucune gêne, et même avec plaisir.

- Mais vous n’êtes pas seul, reprit-elle. Elles sont à vos côtés. Elles vous aident depuis qu’elles vous ont rencontré, et elles continueront à le faire, même si vous le refusez. Et même si ça ne marche pas, elles n’abandonneront pas. C’est comme ça, ici. Dans ce monde, les gens s’aident. Ils ne rejettent personne, même pas ceux qui se rejettent eux-mêmes.

Elle soupira. Maxime, par réflexe, lui tendit la bouteille.

- Quand je suis arrivée de l’autre côté, dans votre monde, personne ne m’a aidée, continua Sunset après avoir pris une autre gorgée. Personne n’aurait cherché à le faire, même si j’avais voulu qu’ils le fassent. Je voulais être seule, mais je l’aurais été de toute façon, que ce soit ou pas mon intention. Ici, on ne l’est pas. Jamais. Même quand on pense n’avoir personne, il y a toujours quelqu’un. Elles ne nous ont pas laissé seuls, ni vous, ni moi. Et vous… vous ne m’avez pas laissée non plus.

- Arrête. Ne me dis pas que c’est de vivre ici qui m’a changé. Vivre ici rend fou.

- Vivre ici rend meilleur. Ceux qui vivent ici sont bons. Ils le sont presque tous. La seule folie, c’est de ne pas s’en rendre compte et de vouloir partir… d’avoir voulu partir.

La voix de la ponette faiblit puis se brisa. Elle porta la patte à son front, tremblante.

- Je suis restée partie si longtemps ! Si loin ! Tout ça m’a tant manqué, mais j’avais peur de revenir ! Et maintenant, je suis à nouveau là, et elle me sourit ! Elle m’accueille ! Malgré tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai dit ! Vous savez ce que je lui ai dit, avant de partir ? Ce que j’ai dit à Célestia avant de franchir le portail ? Je voulais qu’elle souffre ! Qu’elle souffre de mon départ, du gâchis qu’elle avait fait ! Qu’elle souffre de savoir que je la haïssais et que je partais à cause d’elle !

Une larme tomba au sol. Le chat se mit à ronronner.

- Mais elle m’accueille. Elles m’accueillent toutes, et personne ne m’en veut. Elle ne m’en a jamais voulu, et ce n’est que maintenant que je le comprends.

Elle baissa le museau. Pour la première fois de la soirée, Maxime la regarda, mais cette fois ce fut elle qui n’osa pas croiser son regard.

- Mais vous avez raison, rien de tout ça ne vous aidera à rentrer chez vous. C’est injuste.

Et voilà, pensa Max. Tout avait été dit. Il ne lui restait vraiment plus rien à faire, maintenant. Sunset Shimmer prit une nouvelle gorgée, puis gratta une des oreilles du chat, qui ronronna de plus belle.

- Il vous aime bien, vous savez, reprit-elle. Et il est malin. Il a tout de suite compris ce qui s’était passé. Je suis sûre que c’est pour vous revoir qu’il m’a suivie.

Maxime fit à nouveau craquer ses poings. Si des ronronnements avaient pu exprimer la suffisance et le mépris, alors ceux qu’émettait en ce moment l'animal en auraient été.

- Est-ce qu’il a un nom, d’ailleurs ? demanda la licorne.

- Un truc du genre « Casse-toi », probablement.

La ponette ne put retenir un sourire. Maxime avala une dernière rasade de whisky, puis se leva en craquant, laissa la bouteille à Sunset et partit sans un mot dans la nuit qui tombait.




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