1948

Chapitre 4 : Pauvre bêtes...

1873 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/06/2026 08:39

Le sommeil de plomb qui s’était emparé de nous après les vapeurs du whisky écossais fut brisé net. Ce ne fut pas une transition douce vers le réveil, mais une décharge d’adrénaline pure qui me fit dresser sur mon matelas, le cœur battant à tout rompre dans la poitrine.


Dehors, dans les premières lueurs blafardes d’un matin de décembre, un enfer sonore venait de se déchaîner. Ce n'étaient pas des aboiements de garde ou des grognements de querelle territoriale. C’étaient des hurlements d'une agonie absolue, des cris de terreur pure poussés par des bêtes qui se savent condamnées. Le raffut était dantesque, mêlant le fracas du bois brisé aux gémissements étouffés de chiens qu'on massacre.


En une fraction de seconde, le vieux réflexe du maquis reprit le dessus. Je sautai du lit, mes pieds nus claquant sur le plancher glacé de la chambre d'ami. Mes vêtements de la veille furent enfilés en un éclair. Dans le couloir, le plancher craquait sous les pas précipités des autres. Tout le monde était debout, réveillé en sursaut.


Chacun attrapa son arme dans une urgence fébrile. Jacques surgit de sa chambre, les yeux injectés de sang, armé de son lourd fusil de chasse à double canon. Le jeune Henri suivait, un vieux fusil de guerre Lebel à la main, hérité lui aussi des combats de la libération. De mon côté, je saisis mon calibre 12, tout en glissant discrètement dans la poche de mon veston de cuir le Walther P38 allemand. Quand je jetai un coup d'œil vers Landerieux, ma surprise fut totale : le jeune biologiste efféminé de Paris avait délaissé ses manières. Il tenait fermement dans sa main droite sa fameuse baïonnette « Rosalie », longue et effilée, tandis que de sa main gauche, il armait un vieux revolver d'ordonnance modèle 1892. Ses yeux bruns étaient étrangement calmes, fixes, froids. Il n’avait plus rien d’un rat de bibliothèque.


Nous dévalâmes l'escalier quatre à quatre. Jeanine restait en haut, postée près de la fenêtre de l'étage avec un vieux fusil, les yeux verts fixés sur la cour pour assurer nos arrières.


Jacques rua dans la lourde porte de la cuisine qui s'ouvrit sur le givre du matin. Un brouillard épais, typique des matins d’hiver en Lozère, flottait au ras du sol, rendant l’atmosphère fantomatique. Nous courûmes vers l'arrière de la bâtisse, là où se trouvaient les niches, près du grand hangar à foin.


En arrivant sur les lieux, le silence était revenu. Un silence de mort, lourd, oppressant, seulement troublé par le sifflement du vent glacial dans les branches des sapins proches.


Le spectacle qui s'offrait à nous sous la faible lumière de l'aube était un véritable carnage. Jacques possédait quatre chiens, de solides bêtes de ferme, rustiques et courageuses. Il y avait deux Beaucerons, des bas-rouges à la robe noire et feu, bâtis pour le travail et la garde, un grand Mâtin de Naples croisé qui ne reculait devant aucun sanglier, et un vieux Bouvier des Flandres au poil touffu et rêche qui passait ses nuits à veiller sur les granges. Des chiens de tête, capables de tenir tête à une meute de loups.


Sur les quatre, il n'en restait que deux dans la cour. Ou plutôt, ce qu'il en restait.


Le spectacle nous figea sur place. Le premier Beauceron gisait contre le mur de pierre du hangar. Il avait été complètement déchiqueté, le flanc ouvert de part en part, ses entrailles fumant encore sur la paille rougie par le sang. Sa mâchoire était brisée, témoignant de la violence inouïe de l'impact. À quelques mètres de là, le Bouvier des Flandres n'était plus qu'un amas de chair et de poils noirs informes. La force nécessaire pour réduire un chien de cette taille à un tel état en l'espace de deux minutes dépassait l’entendement. Le sang avait giclé jusqu'à hauteur d'homme sur les planches de bois du hangar.


— Oh non… pas mes chiens… murmura Henri, la voix brisée par les larmes et l'horreur.


Jacques ne dit rien, mais les jointures de ses mains devinrent blanches à force de serrer la crosse de son fusil. Sa mâchoire se contracta, une lueur de haine pure s'allumant dans son regard.


Je m'avançai prudemment, le fusil épaulé, inspectant les alentours de la scène de crime. C'est alors que je remarquai l'absence des deux autres animaux. Le second Beauceron et le grand Mâtin croisé avaient tout simplement disparu. Leurs niches étaient vides, leurs chaînes arrachées d'un coup sec, les maillons d'acier tordus comme s'ils étaient faits de fil de fer. Au sol, aucune trace de lutte prolongée pour eux. Pas d'autres cadavres. Rien que de grandes traînées sombres dans la neige fraîche et la boue gelée, qui s'étiraient en direction de la lisière de la forêt de Mende.


Landerieux s’approcha à son tour, s’accroupissant près des restes du Bouvier sans la moindre hésitation. Il inspecta les blessures, glissant la pointe de sa baïonnette pour mesurer la profondeur d'une entaille avant de se redresser, le visage spectral.


— Ils n'ont pas fui, dit-il d'une voix blanche mais assurée en me regardant. Les deux autres ont été emportés. Sûrement avalés tout rond par la créature. Regardez la forme de ces traînées… la bête a rampé en arrière pour regagner le couvert des arbres, traînant sa nourriture avec elle. Une masse pareille… elle a gobé le Mâtin comme une simple grive.


L’horreur de la situation s'abattit sur nous avec la rigueur du froid hivernal. Une créature capable d'attaquer quatre chiens d'assaut au cœur d'une ferme, d'en massacrer deux et d'avaler les deux autres en moins de cinq minutes, sans que nous ayons le temps d'intervenir.


Jacques se tourna vers moi, le visage déformé par la fureur du deuil.


— Pierre, on ne peut pas laisser passer ça. Cette saloperie est venue jusque dans ma cour. Elle a tué mes bêtes, elle a mangé mes chiens. Si on ne l'arrête pas aujourd'hui, la nuit prochaine, c'est ma femme ou mon fils qu'elle viendra chercher dans leur lit.


Je hochai la tête, la peur solidement ancrée au fond du ventre, mais la résolution du vieux résistant prenant le dessus. Le temps des rapports au maire et des doutes scientifiques était bel et bien révolu. Les morceaux de puzzle macabres s'assemblaient, et la piste était encore fraîche, fumante dans la neige du matin.


— On y va, dis-je en armant mon calibre douze d'un geste sec qui fit résonner le métal dans le silence de l'aube. Prenez vos cartouches et votre packtage.


Le froid nous piquait le visage tandis que nous repassions le seuil de la maison pour boucler nos sacs en vitesse. L’urgence nous tordait les boyaux, mais pas question de partir la fleur au fusil. On chargea les cartouchières de calibres douze, on vérifia les mécanismes des armes, et Landerieux glissa soigneusement ses flacons et sa baïonnette dans sa grande toile verte. Tout le monde était prêt, la rage au cœur et les muscles tendus.


Au moment de franchir la porte pour s'enfoncer sur la piste sanglante, Jacques s'arrêta net. Sa silhouette massive barrait la sortie. Il se tourna vers Henri. Le gamin tenait toujours son Lebel à deux mains, le regard farouche, brûlant du désir adolescent de venger ses chiens et de prouver sa valeur auprès des anciens du maquis.


Jacques posa une main lourde comme une enclume sur l’épaule de son fils.


— Toi, tu restes ici, Henri.


Le jeune homme accusa le coup comme s’il venait de recevoir une gifle. Ses sourcils se froncèrent aussitôt, et une lueur de révolte s'alluma dans ses yeux.


— Quoi ? Mais de quoi tu parles, papa ? On a besoin de tous les fusils ! Je sais tirer, tu le sais bien ! C'est mes chiens aussi qui se sont fait massacrer par cette saloperie ! Je viens avec vous, je ne suis plus un gosse !


L’insistance d’Henri faisait écho à notre propre jeunesse, à cette époque où l'on voulait courir au danger sans mesurer la taille de l'ennemi. Mais Jacques resta inflexible, le visage durci par une gravité que je ne lui avais pas vue depuis les heures les plus sombres de l'Occupation.


— Je sais que tu es un homme, Henri, reprit Jacques d’une voix sourde, presque basse, pour ne pas alerter Jeanine qui guettait toujours à l'étage. C'est bien pour ça que je te confie la tâche la plus importante. Regarde ce qui s'est passé cette nuit. Cette chose est venue jusque dans la cour, au nez et à la barbe des chiens de garde. Si nous partons tous les trois sous les bois et que nous la loupons, qui dit qu'elle ne fera pas demi-tour pour revenir ici en pleine journée ?


Henri ouvrit la bouche pour répliquer, mais son père ne lui en laissa pas le temps.


— Il faut quelqu'un de solide pour protéger la ferme, protéger ta mère et veiller sur les bêtes qui restent. Si cette bête revient rôder, tu es le seul rempart. Tu as le Lebel, tu as des munitions. Tu te postes à l'étage avec Jeanine, et vous ne quittez pas les fenêtres des yeux. Tu as compris ?


Le gamin jeta un regard vers moi, cherchant un appui, une étincelle de complicité de la part de l'oncle Pierre. Mais je me contentai de hocher la tête en silence. Jacques avait raison. On ne pouvait pas laisser Jeanine seule dans cette bâtisse isolée au bout du monde, alors qu'une abomination capable d'avaler des molosses tournait dans les parages.


La colère d'Henri fondit lentement, remplacée par le poids immense de la responsabilité. Il regarda son fusil de guerre, puis la cour enneigée où le sang de ses compagnons à quatre pattes finissait de geler. Il avala sa salive, redressa les épaules et planta ses yeux dans ceux de son père.


— C'est bon, finit-il par accepter, la voix un peu tremblante mais résolue. Je garde la maison. Je veillerai sur maman. Mais vous la crevez, cette chose, hein ? Vous me le promettez ?


Jacques serra l'épaule de son fils à lui en broyer les os, une fierté muette brillant un instant dans son regard de transition.


— On va lui faire payer, fiston. Rentre et verrouille tout derrière nous.


Sans un regard en arrière, nous fîmes demi-tour. À trois désormais, Jacques, Landerieux et moi. Nous franchîmes la palissade brisée de l'enclos et nous nous engageâmes sur la piste de mort, nous enfonçant sous la voûte sombre et glaciale de la forêt de Mende.

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