Patrocle

Chapitre 11 : Une gloire amère

1659 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/08/2022 23:42

Le prince Ramsès sentit une irritation grandissante en regardant le chirurgien examiner Patrocle. Ce dernier avait été transporté dans sa tente, et voilà des heures que son médecin personnel se trouvait à son chevet. Ce dernier se tourna vers lui.

— Je ne peux pas faire grand-chose, déclara-t-il. Son poumon a était perforé, et son corps a subi beaucoup de dégâts, ses os sont complétement brisés.

— Comment est-ce possible ? s’écria Ramsès surpris.

— On appelle cela la fièvre de sang, fit une voix sombre.

Ramsès tourna la tête et aperçu son père, le puissant Séthi, toujours habillé en armure de bataille.

— C’est un état d’esprit qui frappe certains guerriers, ils deviennent des machines à tuer redoutables. Ton arrière-grand-père était atteint de ce mal, et cela l’a tué quand il affrontait des Nubiens. Le corps ne peut jamais résister longtemps, l’esprit également.

Séthi regarda tristement Patrocle.

— Ce pauvre garçon va mourir avant même de connaître les bras d’une femme, quel triste fin !

— Mais on peut certainement le sauver ! Penthésilée a bien survécu non ? s’écria Ramsès.

— Penthésilée est la fille d’un dieu, tu comprends maintenant pourquoi elle est si redoutée même chez les siens, la fièvre de sang ne peut rien contre elle contrairement à ce garçon, il a reçu un don trop lourd sur ses épaules.   

— Il m’a sauvé la vie père, dit Ramsès furieusement. Sans lui je ne serais pas debout ici à vous parler.

— Il ne nous reste plus qu’à prier. En attendant je veux que tu sois présent à mes côtés demain aux aurores, les Hittites veulent négocier une paix blanche. Nous leur laissons Qadesh et nous gardons certaines cités que nous avons conquises.   

— Avons-nous gagné cette guerre, père ? demande Ramsès d’un ton las.

— Nous ne l’avons pas perdu, fils.

Pharaon jeta un dernier coup d’œil à Patrocle puis se retira. Ramsès jura entre ces dents et voulu crier sa rage. Il regarda furieusement son médecin et aboya froidement.   

— Je veux que tu le sauves, pas question pour lui de mourir.

Un corbeau passa au-dessus d’eux, criant et croassant. Ramsès frissonna.

— Comment font-ils pour savoir que la mort est proche ? soupira-t-il.

— Ils voient les esprits flotter au-dessus des corps, fit une voix terrible.

Ramsès et le médecin virent une grande femme, voilée, qui était apparue brusquement devant eux. Le médecin agrippa son pendentif et murmura une prière protectrice au dieu Ra. Surtout que cette femme avait un visage si pâle et des lèvres si noires qu’elle ressemblait à une créature sortie des abysses.

— Que viens-tu faire ici, femme ? lui demanda Ramsès nerveusement.

— Je sais y faire avec les blessures, prince. Tu ferais mieux de me laisser le soigner.

— Notre chirurgien est là, mais je te remercie pour ton offre.

Elle émit un rire glacial et Ramsès frissonna malgré lui.

— Ton chirurgien veut vite rentrer dormir, parce qu’il sait que le garçon n’a pas plus d’une heure à vivre encore. N’est-ce pas exact, Sinoué ?

— C’est exact, admit celui-ci.

— Tu es une sorcière ? s’enquit Ramsès.

— Entre autres, répondit la femme en se dirigeant vers le blessé sans se soucier davantage de Ramsès.

Sur son passage, il sentit une odeur de forêt émaner des vêtements de la femme, musquée et moite, comme l’odeur de feuilles pourrissantes ou d’écorce humide. il frissonna et l’observa se pencher sur Patrocle.

— Sortez toutes les deux, ordonna femme. Attendez au coin du feu. Je vous appellerai si besoin est.

— Il a les os cassés, déclara Sinoué d’une voix tremblante.

— Merci, répondit amèrement la femme mystérieuse. Peut-être que plus tard tu pourras m’apprendre à gober des œufs.

Ramsès et Sinoué le laissèrent aux soins de l’étrange femme. Le prince se tenait sur le pas de la sortie.

— Nous reviendrons demain chercher le cadavre, dit-il. Nous devons être prudents afin d’empêcher qu’une maladie se propage.

La femme tourna son visage voilé vers lui.

— Tu t’es bien comporté en l’amenant dans ta tente. C’était un acte charitable. Peut-être qu’à présent tu connaîtras la paix.

— Ce ne serait pas désagréable de connaître enfin la paix, répondit-il.

— Est-ce ce que tu souhaites ?

Ramsès soupira.

— Si j’avais un souhait à faire, ce serait qu’il s’en sorte, dit-il.

Sur ce, il se retira. Et la femme se pencha au chevet du blessé et murmura d’une voix à peine audible.

— Maintenant tout le monde te connait !

 

*

Cette nuit-là, Patrocle fit un étrange rêve. Il vit Aspasia sa nourrice  près d’un cours d’eau en train de tisser. Elle souriait, et semblait heureuse sous le soleil. Patrocle essaya de courir jusqu’à elle, mais ses jambes étaient trop lourdes, et il ne réussissait pas à bouger. Aspasia l’aperçut, mais elle se leva et s’éloigna de lui.

— C’est moi, Patrocle ! cria-t-il.

Aspasia se retourna une dernière fois et lui jeta un regard plein de haine. Mais elle ne parla pas. Son visage se changea et devint celui de Philomèle, et Patrocle vit qu’elle portait la tête tranchée d’Aspasia. Une brume se leva et elle disparut.

Patrocle se réveilla en sueur. L’odeur de chair brûlée flottait dans la tente. Séthi savait que les cadavres apportent toujours des maladies, et il faisait systématiquement brûler les corps à la fin d’une bataille. Cette fois-ci, il y avait eu tellement de morts qu’il avait fallu creuser une dizaine de fosses, et les feux avaient déjà brûlé une bonne partie de la nuit.

Patrocle repoussa ses couvertures puis grimaça de douleur, sa blessure à l’épaule lui faisait mal et même ses muscles étaient endoloris, il était faible mais pouvait faire quelques pas, il jeta un œil dehors. Il avait beau être minuit passé, des centaines de soldats travaillaient encore à la lueur de torches, portant des cadavres hittites et troyens afin de les jeter dans des fosses.

— Comment te sens-tu ? Lui demanda une voix dénuée d’émotions.

Patrocle se tourna lentement, et l’aperçue a quelque pas. Même voilée il savait qui était cette femme, ou cette apparition.

— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-il en respirant bruyamment.

— Tu voulais la gloire, Patrocle. Eh bien, tu l’as. L’histoire de ton courage s’est déjà répandue chez les Troyens, les Grecs et même au-delà de la Grande Verte. Tu es « le garçon qui a vaincu Penthésilée, et failli tuer Sarpédon ». N’est-ce pas ce que tu désirais ? Être célèbre ?

— Sarpédon n’est pas mort ? s’écria Patrocle surpris.

— Seulement blessé, n’oublie pas que c’est un fils de Zeus, et il n’est pas aisé de tuer un demi-dieu, tu es désormais son plus grand ennemi. Et l’amazone ne rêve que de se venger, c’est une fille d’Ares et je doute que tu puisses la vaincre une seconde fois.

— Tu as fait de moi un mort en sursis, tu me condamne à vivre et à regarder par-dessus mon épaule pour le reste de mes jours.

— C’est le prix de la gloire, bien d’autres vont désormais chercher à te défier, tu es reconnu et c’est ce que tu as demandé. Comment c’est la renommée Patrocle ? Te sens-tu différend ? As-tu des ailes maintenant ? Qu’est ce qui a changé en toi ? Crois-tu que ta mère regrette de t’avoir renié maintenant que tout le monde connait ton nom ?

— Pourquoi m’avoir guéri ?

— Ramsès l’a souhaité, et c’est mon destin d’exaucer les souhaits. Je donne toujours aux gens ce qu’ils demandent.

Patrocle s’assit et contempla le vide un moment puis poussa un soupire.

— Tu as raison, je voulais la gloire pour que… ma mère… puisse… m’aimer… elle m’a dit que je lui répugnais. J’avais l’espoir que cette fois, elle serait fière de moi.

Surpris de partager ses pensées avec être divin, Patrocle retomba dans le silence. Il vit qu’elle l’observait avec ses yeux noirs inexpressif.

— D’habitude, je ne parle pas ainsi, dit-il, soudain gêné.

— Une femme qui dit à son enfant qu’il lui répugne ne vaut rien, à mes yeux ! Lâcha-t-elle d’une voix vibrante. Alors pourquoi se soucier ensuite qu’elle soit fière de toi ou pas ?

Elle se leva puis sortit de la tente. Patrocle la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les ombres de la nuit.

Elle ne vaut rien.

La vérité toute simple d’une telle remarque sembla effacer d’un coup des années d’angoisse refoulée. Patrocle sentit le poids des regrets le quitter. Philomèle ne s’était jamais montrée une mère pour son enfant, se souciant de lui comme d’une guigne. Un cœur de pierre, manipulatrice, elle avait passé des années à tourmenter un enfant perdu et solitaire. La femme en noir avait raison.

Et l’ombre noire de Philomèle s’évanouit de son esprit comme brume au soleil.

— Aspasia tu me manque ! dit-il les larmes aux yeux.

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

     


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