Fraternité Infaillible

Chapitre 20 : Tome 20 – Le Lion dans les Étoiles

1663 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/08/2025 23:12

Deux jours plus tard.


Un ciel bas couvrait Konoha d’une pellicule de gris. L’humidité collait aux murs, aux toiles, aux âmes. À la lisière du champ de bataille, là où le sol était encore scarifié par les impacts et les flammes, les ninjas de soutien avaient dressé un abri de pierre — une salle de fortune pour inventorier les pertes, laver les corps, écrire les actes. L’air y était lourd, saturé de cendres et d’herbes brûlées.


Au centre, sur une table brute, Nadhir reposait. Immobile. Sa tenue était déchirée aux flancs, son torse barré d’une longue estafilade assombrie. On aurait dit qu’il dormait — si le vent ne refusait pas obstinément de soulever sa poitrine.


Un scribe ninja déroula un rouleau et trempa son pinceau.


— Nom du défunt : Nadhir… murmura-t-il, la voix qui accroche.

— Vérifie encore le pouls, dit doucement son collègue, plus par respect que par espoir.


Le plus jeune des deux s’agenouilla. Doigts au cou. Rien. Il grimaça, se releva à demi — et buta contre un pied de la table.


Le choc fit vibrer le plateau ; son buste s’enfonça brièvement.

Le jeune infirmier se figea. Ses yeux s’agrandirent, incrédules.


— Attends. Il posa la paume à plat sur la poitrine.

— Quoi ? fit l’autre, le pinceau suspendu.

— Je… je crois que…

Un poum timide, infime, lui répondit sous la main.


Il déglutit. Reposa l’oreille. Un deuxième poum.


— Son cœur. La voix se brisa. Son cœur bat.


Le scribe recula d’un pas, comme si une prière venait d’être exaucée trop vite. La flamme d’une lampe vacilla, sans courant d’air.



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À Konoha, Naruto marchait seul sous l’auvent d’une échoppe fermée, les mains dans les poches de sa veste trop grande. Deux jours qu’il ne parlait presque plus. Deux jours qu’aucun bol de ramen n’avait su passer sa gorge. Il leva les yeux vers le ciel.


— Grand frère… souffla-t-il. La buée sortit en petit nuage.

La main douce d’Iruka, qui l’avait retrouvé au détour d’une ruelle, se posa sur son épaule.

— Tu peux pleurer ici si tu veux. Tu n’es pas obligé d’être fort tout le temps.

Naruto secoua la tête, essuya vite ses yeux — et continua d’avancer.

— Je dois être fort, moi aussi.



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Dans son bureau, Hiruzen relisait les rapports. Trois fois. Il posa la main sur le bandeau de Konoha posé à côté de sa pipe, sans l’allumer.


— Deux jours… et je n’arrive toujours pas à y croire, murmura-t-il.

Un ANBU flou apparut à genoux.

— Hokage-sama, les formalités pour l’inhumation sont prêtes. On attend votre ordre pour l’annonce au village.

Hiruzen hocha — puis s’arrêta, une seconde, comme si l’air lui picotait les doigts. Le vieux singe plissa les yeux vers le lointain, sans savoir encore ce qui venait de frémir.



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Retour au refuge de pierre. Le jeune infirmier n’osait plus respirer. Sous sa main, le battement hésitant reprenait, s’amplifiait, luttait.


— Il revient… Je crois qu’il revient !

— Appelle les renforts. Tout de suite ! Et n’écris rien sur ce rouleau, dit le scribe, brusquement très vivant.


À la jointure des dalles, une fine poussière se souleva. Une lueur à peine visible, dorée et violette, commença à sourdre de la peau de Nadhir comme d’une mèche que l’on rallume.



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…Et, très loin sous la peau, Nadhir ouvrit les yeux.


Il n’y avait ni plafond ni horizon, seulement une plaine de brume argentée et un ciel d’étoiles lentes, au pas égal, éternel. L’air vibrait d’une chaleur douce, qui sentait le bois ancien et l’encens.


— Réveille-toi.


La voix venait de derrière. Grave, ample, avec cette force tranquille que rien n’entame. Nadhir pivota.


Un homme s’avançait. Grand. Une crinière sombre emplissait ses épaules, comme un soleil fossile. Une armure Ōtsutsuki ancienne épousait ses muscles, gravée de lignes draconiques. Les yeux, d’un doré profond, regardaient comme on étreint.


— Qui… êtes-vous ? Où suis-je ?

— Dans ton subconscient. L’endroit où ton âme dérive quand ton corps hésite. On m’appelait “Crinière de Lion”… Je suis Abayu.

Le souffle de Nadhir se bloqua.


— Papa.


Il courut. Le choc de l’étreinte fit reculer la brume elle-même. Les larmes jaillirent, brûlantes, impossibles à contenir.


— C’est donc mon heure ? Tu es venu me chercher ?

Abayu secoua la tête, posa sa main large sur la nuque de son fils.


— Pas encore. D’abord, réponds. As-tu un but ?

Nadhir essuya ses joues du revers.


— Non.

— As-tu un nindō ? Une phrase, un serment, un fil rouge ?

— Non plus.


Abayu soupira, s’assit sur un rocher qui n’était pas là une seconde plus tôt.


— Celui qui n’a ni but ni volonté finit par se dissoudre, même s’il porte les plus grands dons. Un ninja sans “pourquoi” devient un fantôme dans sa propre histoire.


Nadhir baissa les yeux, serra les poings… puis releva le visage.


— J’ai… quelqu’un. Plus important que tout.

— Qui ?

— Naruto.

Un pli ému traversa le regard du père.


— Je ne le connais pas.

— Normal. Tu es mort avant lui.

— Oui. Le nom remonta, rugueux. C’est Kosmos qui m’a tué.


Un silence. L’immense plaine respirait avec eux.


— Écoute, reprit Abayu. Là-haut, au-delà des nuages des hommes, il existe des royaumes scellés. Des êtres y vivent, nos pairs, nos aïeux peut-être — prisonniers d’un ennemi qui aime les cages aiment l'arrogance.

Les yeux de Nadhir vacillèrent — surprise, colère, résolution, tout à la fois.


— Ça se fait trop… lâcha-t-il, mais ses pupilles disaient j’ai compris.

Abayu sourit brièvement, fier.


— Alors, choisis. Ton but. Ta voie. Ici.


Au-dessus d’eux, une colonne de lumière se détacha du ciel d’étoiles, lente et royale, comme le doigt d’un ancêtre posé sur un nom. Le sol de brume se mit à pulser.


— Mon heure arrive, dit Abayu en levant le menton. Je dois repartir.

— J’arrive avec toi !

— Non. Toi, vis. Il y a un enfant qui t’appelle. Et… Abayu posa ses deux pouces contre les tempes de Nadhir, le front contre le sien. …une promesse qui t’attend.


Alors, la douleur vint — pas une lame, un réveil. Quelque chose craqua dedans, net, pur. Les tomoe tournèrent, se déformèrent, et les pupilles de Nadhir se fleurdelysèrent en un dessin rouge et noir : le Mangekyō Sharingan s’ouvrit comme une blessure sacrée.


— Ton but ? souffla Abayu.

— nadhir dit.Protéger ce que j’aime. Toujours. Et briser les cages au-dessus des nuages.

— Voilà un nindō. Abayu sourit. Va.


La colonne les engloutit. Le père devint lumière. Le fils redevint poids.



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Au refuge de pierre, la lampe flamba toute seule. L’air claqua comme un drap sec. Le jeune infirmier recula en jurant.


Le corps de Nadhir inspira. Une grande goulée, rude, comme on boit après le désert. Ses doigts se crispèrent sur la pierre. Sa poitrine se souleva franchement. La lueur dorée-violette courut sous la peau, de la clavicule au sternum, puis s’éteignit.


— Il… il respire !

— … Le scribe lâcha le pinceau, qui tomba sur le rouleau, barbouillant son propre verdict.


Nadhir ouvrit les yeux. Le rouge noir y brûlait dans un calme effrayant. Il resta une seconde immobile, écoutant ses os, ses muscles, le monde — puis il tourna la tête vers la porte, comme si quelqu’un venait d’y frapper de très loin.


— Où est Naruto ? Sa voix était rauque, mais sûre.


Les deux ninjas échangèrent un regard. L’un s’élança vers l’extérieur :


— Envoyez un messager à l’Hokage ! Il est… vivant !



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Sur le toit de la Tour, Hiruzen leva subitement la tête. Un souffle chaud venait de traverser le village, invisible et doux, comme une caresse. L’ANBU devant lui chancela, rattrapa son équilibre et porta la main à son oreillette.


— Hokage-sama… Confirmation. Nadhir… Nadhir Ōtsutsuki est revenu à la vie.


Le vieil homme ferma brièvement les yeux. Une ride de fatigue s’effaça.

— Que personne ne hurle la nouvelle dans les rues. Amenez-le-moi… dès qu’il pourra tenir debout. Et… (il hésita, puis sourit pour lui-même) prévenez un petit blond à l’Académie. Discrètement.



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Dans une ruelle, Naruto s’était arrêté sous un torii de bois. Il posa sa paume sur le pilier, ferma les yeux. Protéger ce qu’on aime. La phrase d’Iruka tournait en lui, frottant une allumette contre son cœur.


Un chat passa en trottinant — mais ce n’était pas un chat. Bagheera posa le front contre la cheville du gamin et souffla :


— Écoute.

— Quoi ?

— Tu ne l’entends pas ?


Naruto fronça les sourcils. Au début, rien. Puis… un battement. Deux. Tres. Loin, très loin, mais à lui.


— Grand frère ? fit-il, la bouche ouverte.

Bagheera sourit, yeux mi-clos.


— C’est reparti.



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Nadhir se redressa, lentement. La douleur était là — honnête, franche — mais vivante. On lui passa une cape grise. Il se l’attacha sans mot dire. Avant de franchir le pas, il posa la main sur la table, une seconde, comme on remercie une vieille pierre d’avoir porté son poids. Puis il sortit.


Le ciel s’était éclairci d’un cran. Pas un soleil, pas encore. Mais la promesse.


À quelques pas, il s’arrêta. Il ferma les yeux. Les voix du monde s’alignèrent. Il trouva celle qui l’appelait depuis deux jours, une petite braise qui refusait de mourir.


— J’arrive, murmura-t-il.


Il fit un pas.


La poussière se leva.


Et Konoha respira de nouveau.

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