Voilà où j’ai entendu ce nom, lorsque j’étais agent du FBI. D’après mes souvenirs, il était dans une autre agence et les dirigeants ne tarissaient pas d’éloges à son sujet. Alors, il a vraiment été viré pour avoir désobéi aux ordres. Pas surpris venant du Bureau. Comment avoir de la sympathie pour eux si même avoir une carrière exemplaire ne signifie rien ? Malgré moi, je me surprends à avoir de la compassion pour lui.
Je me demande dans quel état il a vécu son licenciement.
Y réfléchir ne changera pas sa situation et n’améliorera pas mon aversion envers le Bureau. Et puis, il a bien rebondi en devenant notre chef d’équipe, donc je n’ai pas à m’en faire. En le détaillant bien de la tête aux pieds, son allure crie agent du FBI : son costume, sa coupe de cheveux ou encore sa façon de se tenir. Sauf la cravate. Je me surprends à ressentir une petite déception. Et dire que je le trouvais séduisant. Maintenant, c’est la douche froide.
Enfin, pas comme si j’étais intéressée.
Je reviens à la situation présente, à savoir que la conversation s’est arrêtée après que McGee nous a présentés, mon supérieur et moi. Peut-être attend-il que je me présente à mon tour. Avant que je ne fasse le premier pas, la voix grave de mon supérieur supplante mon courage.
- Est-ce un problème que je sois un ancien du Bureau ? S’adresse Parker à mon encontre, le ton plus posé que tout à l’heure.
Si je vous dis oui, vous allez démissionner.
Je garde ces pensées pour moi et réponds de manière détournée : Pourquoi il y aurait un problème ?
- Parce qu’à chaque fois que vous entendez le mot « Bureau » ou « FBI », on dirait que vous avez mangé un aliment avarié, m’informe-t-il. Vous voyez, vous venez de retrousser votre nez.
Je fais vraiment cette expression ? Je n’ai jamais pris le temps de me regarder dans une glace en prononçant le nom de mon ancienne agence. Mais je veux bien le croire ; sinon, il ne l’aurait pas souligné. Il va falloir que je fasse attention à mes expressions faciales en sa présence. Dur pour une personne impulsive, qui démarre au quart de tour.
- Longue histoire et ça ne vous concerne pas, le mettant en garde de ne pas s’aventurer sur ce terrain miné.
Il me dévisage comme si la réponse était marquée sur mon front. Puis son visage s’illumine telle une ampoule, comme s’il venait de découvrir une vérité absolue. Je comprends qu’il sait qui je suis. Maintenant, est-il assez bête pour le dire à voix haute ?
- Howard, comme le sous-directeur Howard ?
Apparemment, il l’est.
Pour seule réponse, je lui lance un regard assassin à faire frémir le plus cruel des criminels présents dans nos prisons. Il ne relâche pas la pression de nos regards, bien que je le voie devenir de plus en plus fébrile. Je n’ai jamais perdu à ce jeu et ce n’est pas aujourd’hui que cela va arriver. Contrairement à lui, j’ai toute la journée, étant consignée à des tâches administratives. De son côté, il peut être appelé à tout moment pour aller sur le terrain. J’espère que le coup de fil arrivera vite, car je ne veux pas rompre le contact et je sais que lui non plus, par souci d’asseoir son autorité sur moi. Je n’ai rien contre l’autorité, mais la personne doit la mériter et ce n’est pas le cas ici. Maintenant, je comprends mieux les propos vagues du directeur et de Gibbs. À croire qu’ils pensaient que j’allais lui sauter dessus en apprenant la nouvelle, et ils n’avaient peut-être pas tort. Cette constatation enfonce encore plus mon humeur dans les tréfonds du tolérable.
Le dénouement ne vient pas de nous, mais d’une tierce personne que je ne connais pas encore. Au son de sa voix surprise, nos regards se dirigent d’un même élan vers l’origine du bruit.
- Eh bien, quelle ambiance électrique, lance la voix, il y a eu un mort ?
- Presque, répond McGee avant de s’adresser à moi. Syna, voici l’agent Knight, la deuxième recrue dont je t’ai parlé hier.
- Enchantée, Knight, je me présente en tendant la main. Moi, c’est Syna Howard.
- Enchantée, appelle-moi Jessica ou Jess. C’est comme tu veux.
- Va pour Jess, alors. Tu peux m’appeler Syna. Ça me fait plaisir de ne pas être la seule femme dans l’équipe.
Et quelle femme ! Sa silhouette montre un corps athlétique avec des jambes longilignes et musclées. Elle est un peu plus grande que moi, de quelques centimètres, et laisse ses cheveux longs détachés. Si je fais la même chose avec les miens, soit je ressemble à une drôle de dame, soit j’ai une crinière de lion. Donc, je préfère les attacher en queue de cheval bien serrée après les avoir lissés. La raison principale pour laquelle je me lève si tôt. En tout cas, elle semble sympathique et fun. J’ai hâte de passer plus de temps avec elle. Bishop étant partie, j’avais peur de me retrouver qu’avec des êtres débordants de testostérone.
Je la laisse s’installer à son bureau et retourne vers le mien pour retirer le permis de Parker du grand écran, avant qu’elle se demande, elle aussi, ce qu’il fait là. Pas envie de revivre cette discussion stérile. En passant devant le bureau du chef, l’odeur fruitée qui émane de la boîte blanche me donne l’eau à la bouche. Mon estomac commence à s’agiter, réclamant le délice que semble contenir ce paquet de la boulangerie. Dommage pour lui, étant rancunière, je m’interdis d’accepter quoi que ce soit venant de cet homme.
- J’ai amené des pâtisseries libanaises à la pistache, n’hésitez pas, nous avertit-il en désignant la boîte.
Je m’assieds derrière l’énorme pile de dossiers qui m’attend chaudement depuis mon départ. Trois ans qu’ils attendent d’être remplis et archivés. Je pleure intérieurement devant la montagne de travail qui m’attend. Il ne me semble pas avoir signé pour me retrouver toute la journée derrière un bureau.
Si tu avais rendu tes rapports en temps et en heure, tu serais en train de lire le rapport qui t’intéresse, me dit la voix pernicieuse qui parle alors que personne ne lui demande son avis. Je la bloque dans un coin de ma tête et m’attelle à la tâche en prenant le premier dossier.
- Tu es sûr que tu n’en veux pas ? me demande Nick la bouche pleine, ils sont délicieux.
- Non, merci, je n’ai pas faim.
Grouick.
Comme pour me contredire, mon ventre se permet de faire des gargouillis, faisant monter le rouge aux joues. Le traître. Je fais comme si de rien n’était et me concentre sur le dossier. Mauvaise nouvelle pour moi, la tâche semble plus ardue que je ne l’envisageais, car je ne me souviens plus du tout de l’enquête. J’ai beau lire le nom de la victime et celui du suspect, rien n’y fait. Apparemment, ma mémoire a décidé de faire grève. Moi qui voulais expédier rapidement ce boulot, je vais devoir consulter le rapport de mes autres collègues.
Parker s’avance vers mon bureau, d’un pas décidé à mettre fin à notre dispute. Mais, avant de prononcer quoi que ce soit, son téléphone sonne. Le coup de fil que j’attendais arrive enfin.
- Prenez vos affaires, on a un marine mort en Virginie, nous prévient-il. Vous ne venez pas avec nous ? me demande-t-il, étonné que je ne bouge pas d’un pouce.
- Le directeur m’a demandé de finir mes dossiers avant de reprendre le terrain, je réponds sans lever les yeux des documents.
- Je vois. Quand je serai rentré, nous discuterons de notre différend.
Il souffle devant ma non-réaction et se dirige avec les autres vers les ascenseurs. Est-ce que j’exagère de me comporter comme une adulte immature ? Peut-être, mais c’est mon moyen de défense pour ne pas me sentir trop impliquée émotionnellement quand un problème surgit. Au pire, je m’excuserai et tout ira bien. Sauf s’il est aussi rancunier. Mais ce n’est pas le premier adjectif que j’utiliserais pour le décrire. Je dirais plutôt compréhensif et franc.
Profitant que l’équipe soit sur le terrain, je consulte les vidéos de surveillance près du parc du Potomac de ce matin, pour vérifier l’incident. Parker semble sûr de lui et moi aussi, donc je veux tirer cette histoire au clair pour au moins repartir sur de bonnes bases. Si l’erreur vient de moi, j’assumerai ma faute et lui présenterai des excuses. Il me faut quelques minutes pour télécharger les vidéos. J’observe attentivement les images qui se déroulent sous mes yeux et j’ai du mal à comprendre ou plutôt je ne veux pas. Ma silhouette traverse au vert et la voiture de Parker aussi. Logiquement, c’est impossible. Pourtant, c’est ce qui se déroule sur l’écran. Mes yeux cherchent le petit bonhomme vert et en poursuivant la vidéo, il est rouge, juste avant l’incident, au moment où j’ai mis le pied sur la bande blanche. Encore plus improbable.
Cinq minutes plus tard, mon cerveau semble bloqué sur les images de la vidéo de surveillance, cherchant à comprendre la logique dans cette affaire. La synchronisation entre moi traversant et la voiture de Parker qui débarque est quasi parfaite, excluant donc le défaut d’affichage ou un bug. Seul le piratage peut donner ce genre de résultat précis et instantané.
Il me faut un autre point de vue.
L’horloge de mon PC indique dix heures passées et il faut au moins deux heures pour revenir de Virginie, je ne peux pas me permettre d’attendre les autres. Et puis je dois m’occuper des dossiers avant la fin de la journée, si je veux rentrer chez moi. La seule solution se trouve sous mon étage et je viens de me souvenir que je n’ai pas encore été voir la scientifique. J’embarque une copie de la vidéo, plus les notes de frais que je déposerai en passant, même si je doute de me les faire rembourser. Mais ils étaient en tête de la pile de dossiers, alors on ne sait jamais.
Comme à mon habitude, je me dirige vers l’escalier, évitant comme la peste les ascenseurs. Pas seulement parce que c’est meilleur pour la santé, mais parce que j’ai la phobie des espaces clos. La claustrophobie est apparue dans ma vie lors d’un voyage scolaire, quand j’étais au collège. Sur le sentier détrempé par les fortes pluies de la veille, le sol s’est affaissé sous mes pieds, m’entraînant dans une grotte souterraine. Bloquée à cause de la terre et des pierres qui recouvraient la seule issue, j’ai attendu deux jours dans la pénombre, des bruits venant de toutes les directions, avec peu d’eau et une entorse. Une joie immense s’était répandue en moi quand j’ai vu le visage de mon père parmi les équipes de secours. Je n’avais pas pleuré autant depuis la maternelle, quand un autre enfant avait volé mon jouet préféré. Si mon père s’était contenté d’être un papa poule et aimant, notre relation ne serait pas aussi dégradée. J’expire les pensées et les images de ce qu’aurait été ma vie si on avait encore cette complicité. Bref, depuis ce jour, les espaces clos provoquent chez moi une crise de panique pouvant aller jusqu’à l’évanouissement. Malgré les nombreuses thérapies, rien n’y fait, ma peur s’est installée dans un endroit inconnu de mon corps et ne veut plus me lâcher.
Le labo de Kasie n’a pas trop changé depuis mon absence, peut-être de nouveaux équipements plus performants, mais ne connaissant pas leur nom ou leur fonctionnement, je ne saurais dire lesquels. La coupe afro de mon amie s’agite devant son écran ; elle est sûrement en train de faire des analyses pour une affaire d’une autre équipe.
- Salut Kasie, je ne te dérange pas ? j’annonce en m’avançant vers elle comme si on s’était quittées la veille.
- Syna ! Tu es revenue ! Elle m’enlace avec force pour être sûre que je ne suis pas un mirage et reprend : Tu vas mieux ?
- Oui, je commence, avant de me rappeler les événements de ce matin. Non, je me suis disputée avec Parker.
Je m’avachis sur la chaise qui se situe à côté d’elle. Quand je suis avec elle, j’ai tendance à ne rien garder pour moi. S’il y a une personne que je dois éviter si je veux garder un secret, c’est bien elle. Peut-être parce qu’elle a un sourire à faire fondre les cœurs gelés ou bien parce qu’elle passe sa vie à tout analyser, et quand son regard te croise, elle te scanne au rayon laser de la tête jusqu’à la moindre cellule de ton anatomie.
- Ah. C’est quelqu’un de bien, laisse-lui sa chance. On est dans le même bateau maintenant.
- Pourquoi tout le monde me répète ça ? Je ne vais pas l’étriper parce que c’est un ancien du Bureau, j’expire mon mécontentement en levant les bras.
- Alors pourquoi vous vous êtes disputés ? m’interpelle Kasie, intriguée.
- Les images parleront mieux que moi.
Je lui donne la clé USB et je lui explique ce qui se déroule à l’écran : moi en train de traverser et la voiture de Parker qui pile devant moi. Son regard aussi semble perplexe et réfléchit à différents scénarios pouvant expliquer l’incident.
- Voilà la raison de notre dispute. Mais ce n’est pas le plus important, j’affirme d’un mouvement de tête vers l’écran. Tu en penses quoi ?
- C’est trop bien orchestré pour que ce soit un bug. C’est intentionnel. Mais pour en être sûre, on va se rendre sur place.
- Sur place ? Tu veux dire dans les égouts et regarder directement dans le programme du feu ?
- Oui. Allez, ça va être fun.
Fun n’est pas le premier mot que j’emploierais pour parler des couloirs sous terre, poussiéreux et qui sentent mauvais. Une odeur âcre oscillant entre la putréfaction et les déchets. J’essaie de ne pas penser à l’absence de lumière, ni à l’étroitesse des lieux, et encore moins au sentiment d’étouffement qui m’envahit. Ma limite dans un endroit clos est de moins de cinq minutes, alors je prie pour que Kasie finisse le plus rapidement possible. Personne au bureau ne sait pour ma phobie et j’aimerais le garder pour moi.
Kasie branche son portable sur l’ordinateur pour disséquer le code et comprendre pourquoi le feu a réagi ainsi en ma présence. Elle pince ses lèvres charnues et fronce les sourcils en lisant le code informatique. Ma curiosité me titille de lui demander ce qu’elle a trouvé, mais mon corps trépigne d’une envie d’extérieur et je passe d’une jambe à l’autre, montrant mon impatience de fuir ce souterrain sombre et malveillant, loin des prairies et du ciel bleu. En plus, je suis quasi sûre d’être épiée par des yeux jaunes intrigués de voir deux humains se promener chez eux.
- Tu as bientôt fini ? je demande, n’en pouvant plus de rester debout sans rien faire.
- Oui, répond-elle. Tu as ton kit pour empreintes ?
Bien sûr que je l’ai, je ne pars jamais de l’agence sans mon sac à dos qui contient tout ce dont j’ai besoin pour recueillir les indices précieux qui nous serviront à trouver le coupable. Je dépose mon sac sur le sol et sors le matériel. J’applique de la poudre dactyloscopique sur le boîtier et utilise le pinceau à fibre de verre pour révéler l’empreinte. Une empreinte partielle apparaît, je la prélève grâce à du scotch et la colle sur une feuille blanche. Maintenant, il ne restera plus qu’à la calquer et laisser l’ordinateur effectuer la recherche dans toutes les bases de données dont on dispose.
De retour à l’air libre, j’inspire de grandes bouchées d’oxygène. Bien qu’elles soient polluées par la circulation, je la préfère à celles enfermées, sentant la moisissure et les excréments. Avant de retourner dans nos locaux, nous commandons notre déjeuner, un sandwich pour Kasie et pour moi une salade riche en fibres et en protéines. Je reprends mes habitudes alimentaires saines, vu que ma mère a une cuisine délicieuse, mais riche en graisses. Si je veux être en forme pour le marathon le mois prochain, il va falloir que je réhabitue mon corps à une alimentation équilibrée, bien que je fasse quelques aménagements en dégustant des sucreries de temps en temps. Ou régulièrement, pour être honnête. Mais généralement, je fais une cure de sucre et de graisse la semaine qui précède la course. J’ai toujours fonctionné ainsi et mon corps a toujours répondu présent. J’espère que la pause de trois ans ne va pas chambouler totalement mon processus.
Je m’attendais à ce que Kasie m’explique tout une fois dans son labo, mais elle reste songeuse sur la façon de me dire la vérité. Ce silence s’insinue dans mes veines et me fait angoisser : c’est plus grave que ça en avait l’air au premier abord. N’en pouvant plus, je l’aborde sèchement.
- Bon, tu vas me dire ce que tu as découvert ?
- Ok, je cherchais juste comment te l’annoncer, me sort-elle en évitant mon regard inquisiteur.
- M’annoncer quoi ?
- Je suis désolée de te dire ça, mais tu étais visée. Regarde.
Elle me montre le code informatique, un ramassis de lignes de différentes couleurs, bleues, vertes, que je ne comprends pas. Sceptique, je continue d’écouter son explication. D’après elle, le feu tricolore a été piraté par une personne expérimentée qui s’est servie de la reconnaissance faciale pour activer son code. Il lui fallait juste une photo et c’est ce qui se trouve dans les fichiers. Une photo de moi récente, très récente. Celle implantée dans le code est zoomée sur mon visage, mais celle qui est dans le fichier image est entière. On m’y voit de face en train d’entrer dans le parc ce matin même. Un frisson remonte le long de mon dos. Je n’ai rien remarqué, je me suis sentie en sécurité, comme d’habitude. Mon inactivité ces trois dernières années a fait baisser mes défenses et barrières. Après tout, je passe d’un environnement où tout le monde est gentil et allié, à mon univers dur où je risque ma vie à chaque instant et où la liste de mes ennemis est longue comme la muraille de Chine.
En tout cas, la personne qui a pris la photo semble me connaître, ou du moins ma routine. Est-ce que c’est en rapport avec l’enquête d’il y a trois ans ? Il se sent peut-être menacé que je me souvienne de quelque chose, ce qui l’a poussé à agir ? Bonne nouvelle pour toi : je ne me souviens de rien, alors lâche l’affaire, sinon je vais creuser jusqu’à ce que je te retrouve et tu regretteras de ne pas avoir passé ton chemin. Rien ne m’écœure plus qu’un être obsédé par sa proie au point de définir sa vie à travers elle. J’en ai déjà connu par le passé, hors de question de le revivre à nouveau.
Maintenant que je connais l’origine de cet incident, la seule question que je me pose, c’est de savoir si j’en parle à Parker ou pas. Je peux omettre la vérité et juste dire que je me suis trompée. Je préfère perdre un peu de fierté que la vision qui s’implante en moi. C’est clairement un acte hostile envers un agent et l’agence a une réponse stricte pour ce genre de chose : la mise sous protection. Cependant, je ne veux pas que ma vie se résume à être accompagnée par quelqu’un à chaque déplacement, de chez moi à mon boulot. De me retrouver dans des planques sordides et étroites. Si j’habite dans une maison, c’est parce que la vie en appartement ne m’offrait pas l’étendue dont j’avais besoin. Il faut garder cette découverte pour nous, mais je ne sais pas si ma camarade sera du même avis.
- On ne doit le dire à personne, je tente, même si je connais déjà la réponse. Kasie a le cœur sur la main.
- Au contraire, on doit le dire. Syna, quelqu’un a essayé de te tuer.
- Oh arrête, Parker ne roulait pas si vite, j’aurais fini avec quelques égratignures, rien de grave. C’est sûrement une mauvaise blague. Avoue, vous saviez que je revenais et vous avez voulu me faire peur. Maintenant que j’ai découvert le pot aux roses, on peut passer à autre chose.
J’essaie de détendre la situation, je ne crois pas un seul instant ce que je dis et Kasie me regarde, furieuse, comme si je venais d’insulter sa famille.
- On ne ferait jamais ce genre de blague.
- Au FBI, si.
J’ai été sujette à beaucoup de blagues, alors ça me paraît léger, mais c’est pas le sujet, comme me le rappelle mon amie.
- Eh bien, ce sont des cons. Mais là, on parle de ta vie, Syna. Tu ne peux pas l’ignorer et moi non plus.
- Pourtant tu vas le faire, car tu es mon amie. Je viens juste de revenir. Je n’ai pas envie de m’afficher devant les autres. J’ai déjà du mal à me souvenir de mon accident, alors je n’ai pas la force d’affronter une autre menace.
- Donc, la meilleure solution, c’est de l’ignorer ?
Je sais qu’elle veut m’aider et qu’elle est inquiète pour moi, mais cela ne fera qu’accentuer mon mal-être et me faire comprendre que ma place n’est pas ici.
- Non, ce n’est pas ce que je dis, j’avoue mon intention depuis le début. Je veux juste garder ça pour moi, le temps de saisir l’ampleur de la situation. Quand j’aurai mes réponses, j’en parlerai aux autres.
- Et je vois déjà comment ça va se passer. Ils vont être en colère contre toi. Si tu veux arrondir les angles avec Parker, ce n’est pas en cachant une information aussi vitale.
- Écoute, je m’occuperai de Parker et des autres plus tard. Pour l’instant, la seule chose que je veux savoir, c’est qui est le hacker derrière tout ça. Et tu es la seule à pouvoir m’aider.
Je la supplie du regard. Un regard presque larmoyant, comme on en trouve sur les vidéos canines trouvables sur Internet. Elle souffle et accepte ma proposition.
- D’accord, finit-elle par dire, mais je continue à penser que tu as tort.
- Merci. Quand tu auras le nom, envoie-le-moi et efface tout ce que l’on vient de découvrir. Je te fais confiance, je hausse le ton en retournant en haut.
Avant de revenir à ma place, je pars vers l’espace commun où l’on peut manger et discuter en toute discrétion. J’ouvre le réfrigérateur pour sortir ma salade, que j’avais mise là avant de retourner dans le labo. Avec ce que je viens de découvrir, mon appétit ne se manifeste pas, alors c’est avec le cœur lourd que je retourne m’installer à mon bureau. Heureusement, l’équipe n’est pas encore rentrée. Un soulagement parcourt mon corps. Je déteste cacher des choses à mes collègues, mais j’ai besoin de temps pour l’accepter moi-même. Et je ne veux pas être une source d’ennui.
La salade engloutie, je poursuis mes dossiers que j’ai salement abandonnés. Tout en attendant le mail de Kasie, je consulte les rapports numériques de mes collègues pour me souvenir de chaque affaire. À force de réfléchir, ma tête tourne et me fait mal. J’ai peur de faire une crise, alors je relâche la pression. En une demi-heure, j’ai traité la moitié des dossiers ; je peux bien faire une pause pour calmer ma douleur. Il me reste la seconde partie de la journée pour faire le reste.
Je surprends mon regard à faire des allers-retours vers le bureau de Parker, précisément en direction de la boîte blanche. Il faut dire que les rayons du soleil qui passent à travers la verrière, au-dessus de ma tête, font augmenter la chaleur et entraînent les effluves sucrés des pâtisseries dans toute la pièce. En plus, mon estomac m’informe que la salade n’est pas assez consistante après l’effort mental que je viens de fournir un instant plus tôt. Je sais que j’ai dit que je n’accepterais rien de cet homme. Mais pourquoi rester rancunière alors qu’il n’y est pour rien ? Notre dispute est entièrement ma faute. Je me dirige vers son bureau, prends un roulé et le goûte. Le goût de la pistache épicée à la cannelle, ainsi que la confiture de dattes, se répandent sur mon palais, libérant toute la teneur en sucre dont j’avais besoin pour me remonter le moral. Je retourne à ma place, les mains remplies de ces petites pâtisseries délicieuses.
Bien sûr, c’est à ce moment-là que l’équipe revient ; j’enfourne le dernier dans ma bouche et mâche rapidement pour camoufler mon crime. Je fais semblant d’être plongée dans un dossier et d’être surprise quand ils m’annoncent leur retour. Je discute un peu, leur signale que j’ai déjà mangé et que je suis occupée avec mes tâches administratives. Ils sont compatissants envers moi, personne n’aime écrire des rapports, alors en faire toute la journée s’apparente à de la torture. Parker s’invite dans le groupe, sans prononcer un seul mot, les yeux rivés sur moi. De couleur noisette, ses prunelles changent de couleur pour passer au jaune, en fonction de la manière dont nos regards s’accrochent. Aucun de nous ne relâche l’étreinte visuelle, l’atmosphère devient lourde et gênante.
- Je peux vous parler un instant ? me demande-t-il.
- Je suis occupée, mais quand j’aurai fini, je vous écouterai, je lui déclare sans ciller.
- Ce n’était pas une question, m’informe Parker, le regard plus intraitable.
Apparemment, il veut qu’on ait cette petite conversation de suite. Je me lève et attends les premiers mots cinglants que prononcera sa voix grave. Mais au lieu de ça, il s’éloigne, m’invitant à le suivre. Nous nous éloignons du groupe sous l’air incrédule de la troupe. Je prends conscience qu’il m’emmène en hauteur, dans la salle de conférence, là où on interroge les familles des victimes. Personne ne viendra nous déranger là-bas. Une boule se forme dans mon ventre et, pour une fois, j’appréhende de me retrouver seule avec lui. Je pensais qu’avec son faciès doux, il serait moins sévère. Une erreur de jugement due à sa barbe bien taillée le rendant adorable comme un doudou que l’on veut câliner. Pas que je veuille le faire, mais il a ce truc en lui qui donne confiance. Mais je ne suis pas concernée.
Nous pénétrons dans la pièce et il referme la porte après que je sois entrée. Bon, il faudra que je crie fort si jamais je veux de l’aide. Mais tout va bien se passer, nous sommes tous les deux des adultes raisonnables et professionnels. À moins que…
Il est du genre à prendre la personne seule et lui crier dessus jusqu’à ce qu’elle fonde en larmes, intervient de nouveau mon esprit trop intrusif et débordant d’imagination.
À présent, je me vois en pleurs, alors que la dernière fois que j’ai versé des larmes, c’était durant ma dispute avec Gibbs. Finalement, la boucle est bouclée. Je m’engueule avec Gibbs avant de partir et je reviens pour réitérer avec mon nouveau patron. Un cercle vertueux tout en délicatesse. Je ris de mon propre sarcasme.
Il me toise de toute sa hauteur, je me sens si frêle en face de lui. Il fait une tête de plus que moi, a une musculature supérieure à la moyenne des personnes de son âge et il doit connaître différentes techniques de combat, comme tout agent qui se respecte. Je n’ai pas peur de lui, mais plutôt de ce que je peux faire dans un état colérique. Il m’est arrivé par le passé de casser quelques nez, simple geste défensif. J’analyse son attitude, son expression est ferme mais pas agressive et sa posture est décontractée et affable. Mon attention, jusque-là défensive, se déleste d’un poids dans mon sternum. Je viens seulement de relâcher la pression sur mes épaules qu’il ouvre la conversation sur une question épineuse.
- Est-ce à cause de l’incident ou c’est parce que je suis un ancien du FBI que vous me détestez ? commence Parker par ce constat limpide.
Je prends du temps pour explorer mes propres sentiments le concernant. Est-ce que je le déteste ? Non. Je ne ressens aucune animosité envers lui. Est-ce que je lui fais confiance ? Idem. J’accorde ma confiance qu’aux personnes qui le méritent et que je connais. Parce qu’il était un ancien agent du FBI ? Oui et non. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir travaillé dans l’agence. Il y a des personnes sympas. Mais le voir ici me rappelle son fonctionnement et son manque de compromis. Pour l’instant, je veux éviter de parler de mes ressentiments à l’égard du FBI. Car je sais que je vais vite monter au quart de tour et, si possible, j’aimerais l’éviter. Alors je débute par l’événement de ce matin pour mettre les points sur les i.
- Concernant l’incident, c’est oublié. C’est le contrecoup de l’accrochage. Je viens juste de revenir, alors je pensais que tout se déroulerait sur des roulettes. Au lieu de ça, je coupe la fin de ma phrase.
- J’ai failli vous écraser, finit-il à ma place. Je m’excuse de m’être emporté de la sorte, ça n’a fait que vous braquer. Surtout que vous ne me connaissez pas.
- Pas la peine de vous excuser, je dis calmement. C’est plutôt à moi de le faire. J’étais tellement sûre de moi que j’ai consulté les vidéos du trafic pour connaître la vérité et pour montrer vos torts. Mais je me suis trompée, confesse-je en haussant les épaules. Vous aviez raison, le feu était vert pour vous et rouge pour moi. J’ai dû mal voir. Alors je suis désolée de vous avoir traité de chauffard ou d’autre chose.
Je me souviens que sous le coup, j’avais crié « connard », mais je me refuse à le redire. Il ne mérite pas ça, même si c’est un ancien du Bureau.
- Alors laissez-moi m’excuser d’avoir dit que vous étiez folle.
- Bien, on est quitte alors, je souris. Notre collaboration peut officiellement débuter maintenant.
Je lui tends la main pour sceller notre réconciliation. Il l’accepte sans hésitation. Nos deux mains se joignent dans une étreinte sans pudeur et avec fermeté. La douceur de sa paume caressant la mienne me surprend, m’attendant à une main remplie de callosités. Un frisson, suivi d’une douce chaleur, monte le long de mon bras, me désemparant. Je coupe court à ce contact avant que la chaleur ne se répande plus profondément en moi.
Pensant que la discussion est close, je me dirige vers la porte lorsque le timbre roc de mon supérieur m’arrête de manière brutale et peu rassurante sur la prochaine conversation qu’il veut aborder.
- Et concernant l’autre sujet ? Le fait que je sois un ancien du FB…
Je serre les mains et me retourne pour déverser ma bile. Il n’a pas compris que je voulais éviter le sujet, alors je vais lui faire comprendre de manière moins élégante, mais qui j’espère s’imprimera dans sa cervelle.
- Vous êtes bête ou quoi ? J’aboie fortement, me faisant postillonner. J’évite le sujet et vous sautez à pieds joints dedans. Je ne veux pas en parler et vous n’avez pas besoin de le savoir.
- Au contraire, ça me permettra de mieux vous connaître et de comprendre votre fonctionnement.
- Gibbs n’a pas eu besoin de le savoir pour travailler avec moi, je balance de but en blanc avec un mépris crasse soulignant la différence entre mes deux chefs.
Au début, mais il n’a pas besoin de le savoir.
Il fronce les sourcils, atterré par mes propos. Je crois l’avoir blessé plus que je le voulais.
Excuse-toi avant qu’il ne soit trop tard, m’intime la voix, mais je ne trouve pas le bon timing pour le faire. Mon supérieur enchérit sur un ton beaucoup plus sévère.
- Je ne suis pas Gibbs et je travaille différemment. Mais pour une collaboration efficace, il va falloir se faire confiance mutuellement.
Confiance. J’en ai marre que tout le monde me demande de faire confiance aveuglément envers lui. Ce mot a toujours été un poison pour moi. Il m’a fait miroiter un monde où quand tu accordes ta confiance, elle te sera rendue. Dans le mien, ce n’était qu’une succession d’échecs et de vulnérabilité. Plus jamais je ne prendrai un nouveau coup de couteau dans le dos. J’ai assez souffert.
- Que l’on soit clair là-dessus. Je ne vous fais pas confiance, je lui crie à la figure. Je n’avais pas vu que nos corps s’étaient autant rapprochés. Sa chaleur corporelle irradie de son corps, rencontrant la mienne et faisant monter la température de la pièce. Je continue ma répartie, l’empêchant d’intervenir, alors qu’il en avait envie au vu de ses mâchoires qui se décontractent : Et ça n’a rien à voir avec votre passé dans cette agence merdique ou parce que je vous déteste. Mais seulement parce que… parce que…
Ma tête vrille dans ma boîte crânienne, me faisant reculer et tituber. Je prends appui sur la table pour ne pas tomber. Le liquide chaud et familier descend le long de mes cavités nasales, je place ma main pour éviter de répandre du sang partout. Mon chef oublie notre altercation et me fait m’asseoir sur une chaise.
- Tenez, me dit-il en me passant une serviette. Qu’est-ce qui…
- C’est rien. Juste un contrecoup de l’accident, je le coupe en prenant le tissu blanc. Merci.
Je vois son inquiétude transparaître dans ses yeux, alors que jusqu’ici il n’y avait que de la colère.
- Je vais bien. Je vous le jure, je le rassure avec une voix plus calme et, je l’espère, une expression moins virulente. Ça m’arrive quand je réfléchis trop et quand je m’emporte. Mais ça va vite s’arrêter. Vous voyez, je ne saigne déjà plus.
Comme si je venais de faire une prophétie, le sang s’arrête de couler après mes mots. Une petite crise, suite à une journée chargée par un effort considérable qui demandait une concentration constante et une dispute que j’aurais pu éviter, si j’arrivais à être plus honnête avec les autres.
Il passe une main sur son visage chamboulé par ce qui vient d’arriver. Il ne s’attendait pas à ce que je finisse en sang pour un simple haussement de ton. Je redoutais d’en avoir une devant mes collègues, par peur qu’ils prennent des pincettes avec moi et me traitent différemment. Mais devant mon nouveau chef, je redoute qu’il me mette à l’écart et de ne pas avoir l’occasion de faire mes preuves. Surtout, cela m’éloigne de la vérité sur les événements d’il y a trois ans.
- Comment faire pour gagner votre confiance ? Me surprend-il.
Son corps est accroupi à hauteur du mien, sa tête près de la mienne. Je sens presque son souffle sur mon visage. La gêne de cette promiscuité me fait river les yeux loin des siens, vers ses lèvres que je distingue pour la première fois. Elles sont fines et d’un rose pâle sans gerçure. Finalement, je reporte mon regard ailleurs car le rouge commence à me monter aux joues et je refuse qu’il en soit témoin.
- Eh bien, pour commencer, évitez de poser les questions qui fâchent. Je le vois sourire, m’entraînant à mon tour. Ensuite, laissez-moi le temps de vous connaître et d’apprendre votre façon de travailler. Et enfin, n’ébruitez pas ce qu’il vient de se passer, le saignement et le vertige, pour ne pas inquiéter les autres.
- D’accord. Mais vous devriez en parler aux autres.
- Pour qu’ils s’inquiètent et me maternent ? Jamais.
- Non, parce que ce sont vos amis. Je me trompe ?
- Peut-être, mais pas aujourd’hui, je finis par dire devant cet argument imparable. Je suis fatiguée et j’ai encore du travail à finir avant la fin de la journée.
- Bien. Reposez-vous encore un peu avant de descendre.
- Vous voyez. C’est ce genre de comportement que je veux éviter, j’affirme en croisant les bras.
- Désolé. Je suis de nature à m’inquiéter facilement pour les autres. Je ne recommencerai plus.
- Bien, car je suis de nature bornée et rancunière et vous ne voulez pas m’avoir comme ennemie.
- Je crois que j’en ai eu un aperçu aujourd’hui, sourit-il de nouveau, dévoilant ses dents blanches. Enfin, pas si rancunière que ça, je vois que vous avez apprécié les gâteaux.
Je me crispe sur le fauteuil et je feins de savoir de quoi il parle : Je ne vois pas ce qui vous fait dire ça.
- Vous avez de la crème de pistache, juste ici.
Il avance son doigt pour me montrer le responsable qui m’a trahie et, surprise par son geste, je recule la tête et essuie le coin de ma bouche. Il s’excuse et se relève pour me laisser de l’espace. Cette scène me perturbe, car on dirait qu’elle sort tout droit d’une comédie romantique. Je secoue la tête pour me faire oublier cette pensée étrange et me lève lentement. Ma tête me fait encore un peu mal, mais je ne ressens plus de vertige. Nous décidons d’un accord commun que la discussion est terminée et nous retournons ensemble à l’étage inférieur.
De retour chez moi, après une journée éreintante émotionnellement parlant, je me détends dans un long bain chaud et prépare un thé à la camomille pour apaiser mes nerfs. Avant d’éplucher les deux dossiers que j’ai ramenés du boulot, je prépare un gratin de légumes avec du poulet, un plat rapide et qui nécessite peu d’attention, le four va faire tout le travail pour moi.
Je m’installe sur le canapé, repliant les genoux à côté de moi. J’attrape le dossier le plus urgent, celui du hacker. Kasie me l’a envoyé tard dans la soirée, avec les autres analyses et le côté discret de la mission, elle avait peu de temps à s’y consacrer. C’est plutôt une bénédiction, je préfère le faire au calme chez moi, loin des regards indiscrets de mes collègues.
Quand je suis revenue de ma conversation avec Parker, ils m’ont scrutée sous toutes les coutures pour connaître mon état psychique. Pour m’épargner des heures de questions inarrêtables, j’ai fini par céder et leur ai expliqué que notre différend était résolu. Mon expression semblait satisfaite et réaliste, car ils n’ont pas creusé plus loin. Je me souviens encore de leur visage satisfait que l’entente entre moi et Parker devienne moins électrique. De larges sourires et un regard fier. Apparemment, Torres et McGee pensaient que je n’accepterais jamais un supérieur venu du FBI. Ma réaction ne leur donne pas totalement tort, mais j’ai envie de voir jusqu’où ira notre collaboration. Sera-t-elle toujours aussi énergique ou bien les choses se calmeront et la confiance prendra le dessus ? Je croise les doigts pour la seconde option, la première serait trop épuisante à tenir sur le long terme.
J’avise la photo du hacker agrafée sur la feuille de présentation du personnage. Un homme ordinaire entre trente et quarante ans, crâne dégarni et barbe naissante. Il se nomme Mike Scott, a un casier judiciaire assez long entre vols, recels, voies de fait et piratages. Il a fait plusieurs séjours en prison, dont le dernier en date au moment de mon accident. Ma théorie vient de tomber à l’eau. Tout cela n’a rien à voir avec mon retour. Alors pourquoi s’en est-il pris à moi ? Je creuse plus en profondeur, cherchant une adresse récente, des possibles liens avec des personnes que j’ai arrêtées et qu’il aurait pu rencontrer en taule et enfin ses relevés bancaires et téléphoniques. Aucune adresse connue, la dernière date d’il y a vingt ans. Concernant de potentiels alliés, il n’a croisé aucune personne que je connaisse.
Une odeur délicieuse venant de la cuisine m’informe que mon gratin est cuit. Travailler le ventre vide ne m’aidera pas à réfléchir convenablement. D’un pas lourd et abattu par ma journée, je me dirige vers l’îlot central. Je me sers une grosse portion et un verre d’eau, puis repars vers mon salon.
Une ombre passe devant ma fenêtre qui donne sur le devant de la maison, me faisant sursauter. Si je n’avais pas de bons réflexes, mon assiette aurait fini par terre, se brisant et répandant son contenu sur le carrelage blanc. Tout en calmant mon palpitant, je pose l’assiette sur la commode et en sors mon arme de service. En ouvrant la porte, je remarque que j’ai oublié de la fermer à clé. Je me sens tellement en sécurité dans mon quartier que j’y pense une fois sur deux.
Maintenant, il va falloir le faire tous les jours.
Je sors, arme à la main, prête à servir au cas où. J’avance lentement vers l’origine de l’ombre, mais je ne vois rien. Alors que je pensais que mon imagination était l’auteur de cette frayeur, j’entends du bruit à trois heures derrière moi.
- Il y a quelqu’un ? j’appelle en me retournant.
Une personne sort de la pénombre et avance à tâtons vers moi. Je resserre ma pression sur le grip de mon Beretta. La silhouette ratatinée sur elle-même, arborant un chignon et une longue robe avec un tablier, me semble familière. Le son de la voix douce et enchantée m’aide à identifier l’intrus.
- Mme Jerkins, je souffle de soulagement en rentrant mon arme dans mon pantalon. Qu’est-ce que vous faites dehors à cette heure-ci ? Je vous ai pris pour un intrus.
- Désolée, je ne voulais pas vous effrayer. J’ai vu votre voiture hier et je voulais vous saluer, mais vous aviez de la compagnie.
Elle semble sur la défensive, comme si elle me taisait un secret qu’elle n’aurait jamais dû découvrir.
- Autre chose ?
- Eh bien, pas que je regardais chez vous, mais il y avait une personne, je crois que c’était un homme, qui s’est approchée de votre domicile. L'homme est resté là pendant quelques minutes, puis il est parti. J’ai trouvé ça bizarre, alors je suis venue vous prévenir.
Comme à son habitude, ma voisine d’en face adore fureter chez les autres, à la recherche de ragots croustillants. Dès mon installation, les autres voisins m’ont mis en garde : faire attention à ce que je montre ou dis, si je ne voulais pas que tout le quartier le sache. Apparemment, elle aurait été l’investigatrice de beaucoup de divorces. Je pense plutôt que les fautifs sont les seuls responsables de leurs actes. De mon côté, j’aime bien sa compagnie et il faut l’avouer, ma vie sentimentale n’étant pas rocambolesque, elle n’a rien à se mettre sous la dent. Mais aujourd’hui c’est différent, elle a vu quelque chose. Et puis c’est la seule à être venue me souhaiter la bienvenue, donc je peux bien prendre du temps pour elle.
- Vous avez vu à quoi il ressemblait ou la voiture dans laquelle il est venu ? Je la questionne, sachant qu’étant malvoyante, elle aurait sûrement du mal à me décrire la personne ou le modèle du véhicule.
- Non, il avait une capuche sur la tête et il me semble qu’il était à pied. Par contre, son attitude était étrange. Il était suspicieux et regardait constamment à droite ou à gauche. C’est tout ce que je peux vous dire. Vous avez des problèmes ?
Le timbre de sa voix tire sur l’inquiétude, mais je la rassure rapidement : Non, tout va bien. Rien que je ne puisse gérer seule, j’affirme avec un grand sourire.
Je rentre enfin chez moi, après avoir passé cinq minutes avec elle à me souhaiter la bienvenue, des questions plein la tête. Sur la personne et s’il y avait un lien avec ce matin. Les événements s’enchaînent depuis mon retour et je n’arrive pas à suivre. En tout cas, il est difficile de nier le point commun entre les deux affaires.
Moi.
Je regrette de ne pas avoir écouté Kasie et d’avoir caché la vérité à mes collègues. Se plaindre maintenant ne changera pas la situation. La seule chose que je peux faire, c’est d’enquêter jusqu’à ce que tous les éléments s’imbriquent et me délivrent la réponse.
À contrecœur, j’avise l’assiette froide et décide de manger quand même, car la nuit sera longue. Je continue de poursuivre les recherches sur le hacker. Les fadettes montrent un appel d’un numéro inconnu, donc intraçable, la veille, et il a également reçu un gros virement d’un compte étranger. La seule conclusion qui s’offre à moi est que quelqu’un a commandité l’incident de ce matin. Je déglutis péniblement, la sueur perlant sur mon front et coulant le long de mon échine. Plus je creuse, plus la situation empire.
Je zyeute le deuxième dossier que j’ai ramené, celui qui me tient à cœur et que je n’ai toujours pas ouvert. Je tends la main vers le dossier, lorsque je remarque qu’il y a de nombreuses notifications sur mon téléphone. Elles viennent toutes du même numéro, Kyveli. Avec tous mes soucis, j’ai oublié de les appeler pour dire comment s’était passée ma journée. Apparemment, Kyv semble énervée, d’après les nombreux appels en absence et les sms.
Kyveli
ta journée a dû tellement te plaire
que tu en oublies tes amies
allô
répond !
Laisse tomber
Syna
Désolée, j’étais occupée par le travail
Je vous appelle demain
Promis
Aucune réponse. Je me pince les lèvres en espérant que j’aurai du temps pour les appeler demain. Niveau rancune, Kyv obtient facilement la médaille olympique.
De toute façon, il se fait tard et mes paupières sont lourdes. Mon crâne est encore douloureux et je n’ai qu’une envie : c’est de me réfugier sous ma couette et d’oublier tout ce qu’il s’est passé. En rangeant mes dossiers, une photo glisse à terre. Celle d’une jeune femme qui ne me dit rien. Je la contemple un moment. Elle a de longs cheveux blonds ondulés, un regard volontaire et aimable, rien à voir avec sa photo prise à l’autopsie, avec son teint pâle et frêle. Je lis en diagonale le rapport pour savoir qui elle est. Il semblerait qu’elle ait été tuée le même jour que mon accident. Une paire de yeux effrayés surgit dans ma tête. La peur me fait refermer le dossier en vitesse, une douleur aiguë dans le crâne. Mon corps n’est pas encore prêt à se souvenir. Dépitée de ce constat, je décide d’aller dormir. La nuit porte conseil, comme on dit.
L’espace où je me tiens m’est inconnu. Une pièce plongée dans le noir, la seule source de lumière est le spot au-dessus de mon corps, tel un humoriste faisant son numéro sur scène. Je me déplace pour ne pas me retrouver sous les projecteurs, mais la lumière me suit comme un aimant. J’ai toujours détesté être sur le devant de la scène, préférant rester dans mon coin et ne pas faire de vagues. Cherchant l’acceptation et la validation de mes pairs. M’adaptant aux autres sans me dévoiler entièrement. Juste quelques brides pour donner du réalisme dans ma façon de cohabiter avec les autres. Le résultat était plus que mitigé et certaines personnes savaient que l’honnêteté ne faisait pas partie de mes qualités. Mais elles ne m’en tenaient pas rigueur, au contraire elles m’acceptaient telle que j’étais. Me tenir à l’écart était un moyen de me prévenir de toutes souffrances que j’avais trop connues durant mon adolescence.
Un bruit sourd et lourd raclant le sol approche face à moi. Le faisceau lumineux s’élargit, englobant toute la salle. L’origine du bruit émerge lentement, pas après pas, seconde après seconde. D’abord une silhouette blanche et auréolée d’une lumière éblouissante me faisant plisser les yeux. Puis du rouge, beaucoup de rouge, sur les cheveux, le visage et les vêtements. Enfin, l’individu féminin apparaît dans son ensemble, le regard haineux, animalesque, prête à se jeter sur moi et à me dévorer tout cru. Un sentiment d’effroi, jamais connu auparavant, même pas contre lui, s’empare de toute mon âme, bloquant ma respiration dans ma cage thoracique. Mon corps, comme paralysé suite à une piqûre de méduse, refuse de bouger d’un iota. Je ne peux qu’observer le danger parvenir jusqu’à moi. Le sentiment d’impuissance qui m’ébranle fait écho à l’entièreté de ma vie. J’ai beau jouer les dures, je suis faible.
Je peux enfin détailler la chose en face de moi. C’est la femme morte il y a trois ans. Sa bouche murmure un flow inaudible de paroles en continu. Mais sa diction se veut corrosive et malveillante, glaçant mon sang dans mes veines. Lorsqu’elle est suffisamment proche de moi, je saisis enfin le sens de ses mots. Des mots qui m’accablent, me frappent et m’étranglent au point de me ratatiner, en deux pliée sous leurs poids.
- Je n’aurais pas dû mourir ce jour-là. Vous étiez là pour me sauver. C’est votre faute. Vous m’avez tuée. À vous maintenant.
Elle me pousse de son doigt ensanglanté et je tombe dans un trou sans fond.