Les fantômes du passé

Chapitre 6 : Photo

6645 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/10/2026 18:56

Je descends du camion de l’agence et me dirige à l’arrière pour prendre mes affaires. Généralement, j’évite de monter dedans ou même de le conduire. La seule fois, que je l’ai fait, mon estomac et celui de McGee s’en souviennent encore. Mais voulant éviter de me retrouver seule avec Parker, je me suis résignée. Heureusement qu’on est parti avant le déjeuner, je n’avais rien à rendre. Par contre, je meurs de faim et la bonne odeur de nourriture qui flotte depuis les brasseries aux alentours, n’arrange rien. J’essaie de restreindre les bruits de mes gargouillements en toussant pour les dissimuler, honteuse de ne pas avoir prévu un en-cas pour éviter ce genre de situation. J’avance vers la scène de crime lorsque je sens mon téléphone vibrer dans ma poche de blouson. Je lève un sourcil en voyant le nom qui s’affiche : Kyv. C’est assez rare que mes deux amies m’appellent dans la journée, préférant le soir pour être sûr de tomber sur moi, plutôt que la voix mécanique de mon répondeur.

- Il y a un problème, je décroche à la hâte.

Je suis soulagée d’apprendre que rien de grave ne leur était arrivée, à elle et Tam, et que c’était juste pour me parler enfin du gage. Je m’excuse et veux lui signaler que le moment n’était pas le bienvenu, mais elle a cette fâcheuse tendance à imposer sa parole, et ne me laisse pas en placer une. Je coupe court à la conversation, n’ayant pas que ça à faire.

- Écoute, je dois y aller. Envoie-moi un message pour me dire ce que tu veux, ok. Bye.

Je n’ai pas le temps de terminer l’appel que je le reçois déjà.

Kyv

je veux une photo de ton chef !

Syna

????

Je te rappelle

La requête de mon amie a court-circuité mon cerveau et je ne sais plus mettre un pied devant l’autre. Que veut-elle dire par une photo ? Je regarde dans la direction de Parker, qui est en train de parler avec le légiste Palmer, et je me vois mal aller vers lui et demander gentiment « je peux te prendre en photo ? ». Même avec le plus beau sourire, il me regardera sûrement comme une extra-terrestre. Et puis on est plus au collège. Le mieux que je peux faire, c’est de la faire changer d’avis. Mais quand elle a un truc en tête, elle peut être aussi têtue que moi. Bon, j’arrête de me prendre la tête et je retourne me focaliser sur mon travail.

L’équipe a été appelée suite à la découverte d’un corps dans une ruelle, en face de la base de Quantico, par le gérant d’une brasserie sorti jeter ses poubelles. La victime, un homme d’une quarantaine d'années, gît sur le bitume, droit et les mains croisées sur le torse. Sa position perturbe mes sens, on aurait dit qu’il dormait. Si on exclut le fait qu’il a les yeux grands ouverts, vitreux et ayant perdu toute chaleur. Au vu des blessures ensanglantées sur le torse, il semblerait qu’il soit mort par balle. Je suis sceptique au vu de la scène de crime propre. Où se trouve le sang de la victime, après avoir reçu au moins 3 balles dans le corps ? Plusieurs hypothèses font leur chemin dans mon cerveau, confirmé par la conversation entre Parker et Palmer, le médecin légiste. Le corps a été déplacé et mis en scène de manière macabre pour faire passer un message. Ou bien pour orienter l’enquête.

Muni de l’appareil photo, je tourne autour du cadavre tel un vautour sur sa proie, pour prendre chaque angle, chaque indice allant des blessures aux grains de poussière sous ses semelles, qui pourrait nous donner la moindre réponse sur l’assassin. De temps en temps, je me surprends à glisser l’objectif vers Parker, qui est plutôt photogénique. Tout en ayant l’impression d’être sous la coupe de Kyveli, je cherche l’angle parfait qui reflète l'étendue de son aura, mais surtout l'entièreté de son visage émacié. Elle n’acceptera jamais une photo floue ou avec peu de matière. Je dois agir de manière discrète, bien que la discrétion ne fasse pas partie de mes compétences d’enquêtrice. Mettez-moi dans une salle remplie de tasses et vous pouvez être sûr qu’à peine le pied posé dans la salle, le monde entier entendra la vaisselle se briser et mon juron en voyant le méchant se sauver. L’impulsivité qui s’est emparée de mon corps depuis que je suis agent me colle à la peau, m’empêchant d’agir silencieusement et d’être envoyé en mission de reconnaissance. Par contre, demandez-moi de défoncer des portes ou de plaquer un suspect et là, je serais la personne qu’il vous faut. Encore un échec. Suis-je démasquée ? Pourtant aucun signe de Parker envers ma direction. Mais dès qu’une occasion en or se présente, la tête de mon chef se retrouve dans un angle bizarre, comme si une entité le protégeait de mon objectif. Après plusieurs tentatives ratées, j’abandonne l’idée de le photographier maintenant, espérant réussir à faire changer mon amie.

- Agent Howard ? C’est bien vous ?

La voix grave et vieillissante n’a pas perdu de son autorité, ni du respect qu’on lui doit. Mon corps se raidit en sentant un regard surpris de me trouver ici. L’affaire m’a pris toute mon intention que j’avais occultée de mon esprit le lieu où je me trouvais, en face de Quantico, là où sont formés les agents du FBI. Plus de vingt ans auparavant, j’ai étudié ici-même à l'académie du FBI sur ordre de mon paternel, ne me laissant pas le choix de faire carrière ailleurs. Une formation intensive de deux semaines ne laissant aucun répit pour les nouveaux agents. Ma foi, je me suis fait plus d’ennemies que d’alliés, car au vu de mon nom, les autres candidats pensaient, à tort, que j’avais été pistonné et que je n’avais aucun talent. Ils ont vite déchanté après avoir vu mes performances aux différents tests et la façon dont les instructeurs se trouvaient systématiquement sur mon dos. Aucun moment de répit, je devais faire mes preuves et je devais répondre à des attentes que les autres ne pouvaient imaginer. C’est à ce moment-là, que j’ai mis mes sentiments et mes émotions de côté, ne montrant que rigueur et détachement, quand j’ai appris que mon père avait expressément demandé aux instructeurs d’être sévère envers moi.

Une colère froide, limpide et douce monte lentement en moi à chaque fois que mon cerveau m’envoie les images par intermittence. Une séance de sport supplémentaire. Des hurlements dans mes oreilles. Des repas sautés, car je finissais généralement après le service de la cantine. Une vieille rancune que je croyais éteinte. L’homme s’avance vers moi dans mon dos, n’ayant aucune échappatoire, je me retourne sourire au visage.

- Agent Lewis, ça me fait plaisir de vous savoir en forme, je lui souris en tendant la main.

- Plaisir partagé, affirme-t-il en acceptant ma poignée de main. J’ai été déçu d’apprendre que vous avez quitté le bureau. J’avais de grands espoirs en vous, ainsi que votre père. Je me demande où est passée la résilience dont vous avez fait preuve quand je vous formais. Je ne m’attendais pas à ce que vous abandonniez aussi vite. Il prend une grande inspiration, regarde ma veste et ajoute : je vois que vous portez l’uniforme du NCIS maintenant.

Je ressens tout le mépris quand il prononce le sigle de mon agence. L’entente entre nos deux agences n’a pas toujours été au beau fixe, mais en tant qu’adulte, on devrait pouvoir mettre notre rancune de côté. Enfin, de ma bouche, on pourrait croire à une blague. Mais j’essaie de prendre sur moi, même si j’ai encore du mal à le montrer.

- Peut-être que je n’étais pas l’agent parfait que vous pensez, vous et mon père. J’ai enfin réussi à trouver ma place au NCIS. Je pensais que vous seriez fière de votre élève.

- Je maintiens surtout que le FBI vous va mieux. Vous n’êtes encore qu’un simple agent de terrain. Alors qu’au FBI, vous serez cheffe d’équipe ou même sous-directrice d’une antenne. Vous gâchez votre talent chez eux.

- Je serai surtout le pantin de mon père. Le propulsant encore plus haut et à fermer les yeux sur les innocents pris dans l’engrenage de son orgueil, je lance avec mépris.

- Tout ce que votre père a fait, il l’a fait pour vous, souligne Lewis sans sourciller. Il est certes sévère et ambitieux, mais il vous aime. Vous ne pouvez pas lui enlever ça.

- Quel père aimant renie sa fille, quand celle-ci décide de prendre un autre chemin que celui qu’il a tracé pour elle ? J’éructe en mettant l’accent sur chaque mot.

La conversation commence à s’éterniser et à partir dans une direction qui ne me plaît pas. Palmer a retiré le corps, seul Parker est resté à observer la scène. Intrigué par cette discussion ou par protection mal placée. Je n’en ai aucune idée et je m’en fiche complètement. Toute cette histoire ne le concerne pas et devoir me mettre à nu devant lui, ne m’enchante pas non plus. Il fallait mettre fin à cette scène ridicule et quoi de mieux que de balancer toute l’amertume emmagasinée durant ces nombreuses années.

- Vous pouvez être fière. Votre agent parfait a réussi un exploit. Se mettre l’agence à dos jusque dans les hautes sphères de la direction en seulement cinq ans de service. Et ça, vous ne pouvez pas me l’enlever, je lui balance avec un sourire large et en le regardant dans les yeux.

Je vois son visage pâle perdre de son sourire, ne devenant qu’une boule ridée et sans humanité. La colère transperce son regard et je sens qu’il a une extrême envie de répliquer, mais je ne lui en laisse pas le temps. Je ressens une certaine satisfaction de le voir devenir tel qu’il est un homme méprisable et qui doit tout à son apparence irréprochable.

- Je dois vous laisser. J’ai une enquête à mener. Au plaisir de vous revoir, je fais en me retournant pour me diriger vers mon véhicule, loin de lui, loin de ce lieu.

Du coin de ma rétine, lorsque je me retourne pour partir, un sourire s’est affiché sur le visage de Parker. Mais l’action a été tellement rapide que ce n’était peut-être que mon imagination. En tout cas, si ce que j’ai vu est exact, cela veut dire que mon patron a de l’humour ou qu’il hait autant que moi le FBI. Ma préférence va vers la première, car j’apprécie beaucoup les hommes qui ont de l’humour. Cette pensée me fait sursauter. Évidemment, je parle dans un contexte professionnel en insistant bien dessus pour le faire entendre à mon esprit jusqu’à ce qu’il se taise.

Réuni au centre de l’open space, on attend Parker pour le débriefe habituel sur la victime. L’équipe commente la dernière lubie de Torres sur les boissons de légumes verts. Je pourrais me joindre à eux, mais je ne peux m’empêcher de penser à ma rencontre avec mon ancien instructeur. Les mots qu’il a dits sur mon père, sur le fait qu’il m’aime, restent coincés dans ma gorge telle une balle coincée dans le tuyau de l’aspirateur bloquant ma respiration. La suffocation dans laquelle je me trouvais, ne transperce pas sur mon visage n’alarmant en aucune façon mes collègues. Alors que de l’intérieur, un cri étouffé ronge l’entièreté de mon corps. J’aurais voulu courir, hurler toute ma haine. Je pensais que cette histoire était derrière moi, mais il a suffi d’une seule remarque pour que tout remonte. Je hais cette faiblesse en moi. Si seulement je pouvais faire table, rase du passé et simplement effacer l’existence de mon père, tout serait plus facile. Avant de mettre un mot qui aurait pu chambouler toute mon existence, la voix de McGee me fait revenir dans la conversation.

- Tu en penses quoi Syna, m’interroge-t-il.

- De quoi ? Des jus de légumes ? Je réponds déstabilisée par le fait que la conversation soit venue vers moi.

- Tu nous écoutes pas ?

- Si si. Je pense que c’est très sain pour le corps. Bien mieux que mes cafés trop riches en sucres. Je devrais peut-être m’y mettre aussi, j’expire sans aucune conviction.

- Tu veux goûter ? Me demande Nick en me montrant sa gourde.

La couleur vert foncé du liquide ne me donne pas beaucoup envie. Des sortes de filaments, sûrement dû à un légume, flottent à la surface et une odeur forte de bois et de vert finit de me dégoûter à vie des légumes verts. Je retrousse le nez en m’éloignant de son récipient en faisant non de la tête. Il souffle en me disant que je rate quelque chose. Moi, je voulais seulement l’épargner lui et mes collègues de me voir rendre de la bile sur la moquette.

- Ça va ? Tu as l’air distante depuis ce matin, s’inquiète de nouveau McGee.

Au moment où je vais répliquer, que tout allait bien, la voix de Parker résonne dans l’open space et me sauve d’une discussion que je ne voulais pas avoir.

- Qu’est-ce qu’on a ? nous demande Parker.

- La victime, Victor Vasquez, 45 ans, divorcé, pas d’enfant, je dis en sautant sur la télécommande pour mettre les infos sur le grand écran. Ancien lieutenant qui a été affecté à plusieurs reprises en Irak et en Afghanistan. Il a reçu deux fois la médaille du mérite. Il a pris sa retraite à la suite d'une blessure à l’épaule. Il vit en Virginie.

- Il travaillait à la base de Quantico depuis cinq ans en tant qu’instructeur des jeunes Marines. D’après le témoignage des étudiants de la base, il semblait apprécié et n’avait pas d’ennemies, suit Nick en me prenant la télécommande et la passant ensuite à Jess.

- Son ex-femme, Sophie Carlson, 43 ans, enseignante à l’université en Virginie. D’après ses réseaux sociaux, elle est en couple avec un certain Matthew Bradley, 44 ans, juriste pour une boite privée dans l’aéronautique.

Mes yeux s'écarquillent lorsque la photo de Matt se retrouve sur le grand écran. Je reconnais sans mal ses cheveux brun foncé coupés en brosse, ainsi que la profondeur de ses yeux d’un gris tempétueux. Le bouc naissant le rend encore plus séduisant qu’il y a cinq ans. De toute ma carrière, j’avais eu pour principe de sortir avec des hommes loin du monde dans lequel j'évoluais. Pour éviter de me retrouver dans cette situation, celle de devoir interroger une connaissance et de me retrouver impliqué personnellement, sans le recul nécessaire. Après un temps à me remettre de la nouvelle qu’il était peut-être impliquée dans le meurtre de Vasquez, je dirige ma conscience vers l’écran où les comptes en banque de la victime sont affichés. D’après McGee, rien ne sort de l’ordinaire.

- Bon travail. Torres et McGee retournaient à la base pour fouiller son bureau et parler à son supérieur. Knight, contactez l’ex-femme pour lui apprendre le décès de son ex-mari et savoir si le divorce a été difficile. Howard et moi, on va se rendre à son domicile, nous dirige Parker en lançant des ordres clairs et précis.

Je constate qu’il suit les ordres du directeur avec soin et me garde près de lui. Au moins, cela me donne une opportunité de lui parler de ma relation avec Matt. Même si je n’aime pas mêler ma vie privée à mon travail, dans ce cas de figure, la procédure m’y oblige. Si je dissimule des informations, un coup sur les doigts ne suffira pas. Je dois lui dire pour gagner sa confiance et qu’il puisse se fier à moi et à mon intégrité dans l’équipe. Le trajet dure plus d’une heure, j’ai le temps de me confesser, pensais-je en contemplant mon téléphone. Mais avant, je dois régler le cas Kyveli.

Syna

C’est quoi cette histoire de photo ?

Kyv

Pour voir à quoi il ressemble ?

Pourquoi répondre en forme de question ? Des fois, je me demande si on descend de la même planète.

Syna

Je ne comprends toujours pas

C’est ça ton gage ?

Kyv

Oui

Et de la curiosité

Syna

Demande moi autre chose

Mais pas ça

C’est déjà compliqué entre nous

Kyv

Whaoo tu l’as déjà mis en colère

Te connaissant la prochaine étape

c’est le resto

La réponse est tellement inattendue que mon téléphone glisse de mes mains jusqu’à mes pieds. Je peste contre elle tout en me penchant pour le récupérer. Malgré moi, un sourire s’affiche sur mon visage en repensant à la scène de ce matin quand il est venu me chercher ou encore celle où il m’a protégé d’un vélo. Je vais garder ces informations pour moi, sinon elle va programmer le mariage.

- Un problème ? Me demande Parker intrigué de me voir tête en bas.

- Non, juste une amie qui m’a dit une blague, je réplique en lui montrant mon téléphone.

Je me focalise de nouveau sur ma conversation avec mon amie. Rien ne me vient pour la faire changer d’avis, j’ai complètement le cerveau au ralenti à cause d’un manque de glycémie. Je n’ai rien avalé depuis ce matin et mon estomac se réveille pile au moment où j’y pense. Le bruit est tellement fort que je suis sûre qu’on l’a entendu jusqu’à l’autre bout de la planète. Si seulement je pouvais me liquéfier et servir de carburant. Du coin de l’œil, je remarque mon supérieur chercher quelque chose dans la poche de sa veste et me tendre une barre protéinée.

- Prenez-là, ça va vous caler pendant un moment.

Devant mon inaction, il ajoute : à moins que vous n’aimez pas les fruits rouges ?

- Si j’adore les fruits rouges ! J’exulte en prenant la barre. Merci. Et vous ?

- J’en ai déjà mangé une tout à l’heure.

Sans attendre, je croque dans la barre pour enfin nourrir mon estomac et donner le sucre nécessaire à mon cerveau pour fonctionner de nouveau. Le croquant des céréales et le goût acidulé des fruits se répandent sur mes papilles et le long de mon œsophage. Je n’ai rien mangé d’aussi bon depuis longtemps. J’exagère un peu, mais c’est ce que je ressens actuellement.

- On a un point commun.

Je me retourne vers Parker déconcertée par cet aveu. Mon expression doit se situer entre la confusion et la sidération, car il poursuit sa pensée.

- Les fruits rouges.

Ah, ça vient de faire tilt dans mon cerveau ! Il fallait attendre que le sucre monte jusqu’en haut, mais je comprends enfin ce qu’il veut dire. Mais en vrai, on en a deux et je m’empresse de lui dire, comme si on était en pleine compétition.

- On en a deux, en fait, de point commun.

C’est à son tour d’être surpris et à moi de répliquer.

- Les fruits rouges et l’entêtement.

Je souris toute fière de ma trouvaille et pendant une micro-seconde, il reste immobile, son regard dirigé vers moi, comme si on était coupé du monde, avant de se reconcentrer sur la route. Qu’est-ce qui vient de se passer ? Une gêne alourdit mon corps et tout d’un coup, je ne suis plus à l’aise d’être à ses côtés. Mon téléphone vibre et un nouveau message de Kyv me sort de ce moment incommodant. Merci mon Dieu.

Kyv

Alors c’est ok pour la photo ?

ou on peut se faire un resto à 4

C’est toi qui voit :D

Un resto à 4, mais où va-t-elle chercher tout ça ? Elle ne lit pourtant pas de romance, elle en a même horreur. D’après elle, ce n’est pas assez réaliste et elle n’en voit pas l’intérêt. Mais par contre, pour se mêler de mes affaires de cœur, elle est toujours la première. Une contradiction à elle toute seule. L’idée ne me déplaît pas vraiment, à mon grand étonnement, mais il est trop tôt. Enfin, en pensant cela, je veux dire que je ne veux pas l’importuner avec les bêtises de Kyveli, pas que ça arrivera dans un lointain futur.

Syna

Ok pour la photo

juste une et interdiction de la

diffuser sur le net

Kyv

Tu me prends pour qui !!!

j’en ferai juste une cible

s’il te fait du mal

rien de bien méchant

Un minuscule rire s’échappe de ma bouche. Celui qui ressemble à un petit couinement ou gloussement. Celui qu’on préfère garder pour soi et éviter de partager. Un rire intimiste que d’ordinaires, je ne montre qu’à des personnes de confiance. Je cache ma bouche de ma main, me rappelant que je n’étais pas seule. Mais en même temps, imaginer Kyveli lancer des fléchettes sur la tête de Parker me fait rire, même si je suis désolée pour lui et qu’il ne le mérite pas.

Syna

Je t’interdis de faire ça !!!!

Bon je te laisse

Merci

Je range mon portable dans ma poche toujours le sourire aux lèvres. L’humour de Kyv arrive toujours quand j’en ai le plus besoin. Quand je suis dans un état de faiblesse et que j’ai besoin de changer mes idées. À croire qu’elle a des pouvoirs psychiques ou bien qu’elle a mis un logiciel espion sur mon téléphone, vu qu’elle est douée pour ce genre de chose. Je devrais peut-être demander à McGee de vérifier ? Cette pensée fait décrocher un nouveau sourire, étirant mes lèvres jusqu’à ce qu’elles ne forment qu’une toute petite ligne. Le miroir de courtoisie me renvoie mon sourire, que je ne peux m’empêcher de trouver niais au possible, loin de mon côté fermé et professionnel que j’affiche quotidiennement.

Bon, la pause Kyv est terminée, maintenant on se remet au boulot !

- Enfin vous souriez, me dit Parker tout naturellement.

- Quoi ?

- Depuis la rencontre avec votre ancien instructeur à l’académie, vous êtes sur les nerfs, le regard fermé et blessé. Le sourire vous va mieux.

Est-ce un compliment ? Ou juste de la gentillesse ? Que dois-je répondre ? Merci ? Avec lui, je n’arrive pas à garder ce masque fermé et j’ai l’impression de perdre tous mes repères. Déjà, ce matin, il y avait cette ambiance charmante qui s’est installée entre nous. J’ai même fait de l’humour, alors qu’il me faut généralement connaître la personne avant de m’y risquer. Et si pour une fois, je me laissais emporter par mon instinct et plus par ma raison, qui me pousse à trop réfléchir sur comment me comporter avec les autres. Mon instinct me dit que je peux lui faire confiance. Et je ressens un lien, à peine perceptible, entre nous. Peut-être parce qu’il a été agent au FBI et qu’il est plus à même de comprendre mon ressentiment envers l’agence, plus que les autres du moins. En tout cas j’ai envie de croire que ce n’est pas un hasard s’il est devenu mon chef d’équipe, mais un message de la providence qui mettra peut-être fin à ma haine intérieure.

- Je… commence Parker, mais il s’arrête un instant, réfléchissant à ce qu’il s’apprête à dire. Vous allez dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais si vous avez besoin de parler, n’hésitez pas. Je suis disponible, à n’importe quelle heure.

- Même la nuit ? Je ne peux m’empêcher de m’amuser avec lui, juste pour voir jusqu’où ses paroles sont sincères.

- Même la nuit, sourit-il.

- Ok, j’y songerai quand j’en ressentirai le besoin. Merci.

Maintenant, me dit la petite voix.

L’ambiance est propice à ce que j’avoue mon lien avec Matthew Bradley. Même si j’ai peur qu’il me mette de côté, c’est mon devoir de le prévenir. Et je ne veux rien lui cacher. Je m’apprête à révéler mon secret, lorsqu’il annonce qu’on est arrivé. La voiture s’arrête devant une maison blanche, ordinaire, comme on en trouve beaucoup dans la région. La pelouse qui borde le chemin vers la porte est tondue à ras et les arbustes bien taillés. La victime devait être une personne soigneuse au vu de son jardin impeccable. Sur le petit chemin caillouteux rouge menant vers la maisonnée, je m’arrête un instant pour prendre une longue respiration et faire redescendre la pression.

- Je dois vous dire quelque chose, je me lance enfin. Je connais un des potentiels suspects.

- Qui ? Me demande-t-il en s’arrêtant de marcher.

- Le, je commence en m’arrêtant mais pour une autre raison. La porte d’entrée était entrouverte et en sortant mon arme de son étui j’avertis mon boss : La porte est ouverte.

Parker sort également son arme et à son signal, nous pénétrons les lieux en s’annonçant, comme le veut la procédure. D’un commun accord, nous nous séparons, Parker s’occupe des pièces du bas et moi de l’étage. L’escalier se trouve à droite de l’entrée qui semble austère dans la pénombre. Comme si je me faufile dans un autre monde où le soleil s’est évaporé. Le craquement des marches finit par ajouter une ambiance sonore angoissante et peu engageante. Lentement, je me laisse dévorer par la nuit pour finir ma route devant un couloir menant dans quatre salles différentes. Aucun bruit ne s’échappe d’aucune salle, même si je relâche la pression sur mon arme, prudence étant mère de sûreté, j’avance à pas de loup vers la première salle à droite. La salle de bain, rien derrière le rideau de douche, ni derrière la porte. Je me dirige maintenant vers la pièce qui lui fait face. La superficie de la pièce ne laisse pas beaucoup d’espace pour se cacher. Au centre, se trouve un bureau, les murs sont recouverts de bibliothèques et c’est à peu près tout. Les deux dernières salles sont quasi identiques. Deux chambres, une pour la victime et l’autre pour des invités. L’inspection rapide des pièces étant finies, je lance un “rien à signaler” au bord de l’escalier et mon supérieur me renvoie la même chose. Maintenant, je passe à une inspection plus minutieuse des lieux. Je commence par les deux chambres. Aucun document ou d’indice montrant que Vasquez a reçu de la visite ou qu’il y ait eu lutte. Dans la salle de bain, j’ouvre l’armoire à pharmacie et ne remarque rien qui sort de l’ordinaire. Je finis ma visite dans la salle du bureau, je remarque l’absence d’un ordinateur portable au vu de la marque laissée par la poussière. Rien n’indique qu’il y a eu effraction, le pc peut se trouver dans son lieu de travail. Après avoir fait le tour des pièces, je descends pour trouver Parker dans le salon sens dessus dessous.

- Aucun signe de lutte ou de présence d’un autre individu. Par contre ici, un vrai capharnaüm, je résume mon compte rendu.

Plus je fouille le salon, moins je trouve de sens à ce bordel. Si un cambriolage avait eu lieu, pourquoi le haut n'avait pas été fouillé ? Est-ce parce que le voleur s’est fait prendre la main dans le sac ou alors le tueur veut nous mener sur une autre piste ? La seule chose que je peux faire dans l’immédiat, c’est de prélever quelques empreintes et d’attendre les résultats. Prélèvements terminés, je range les échantillons dans la mallette, que je m’empresse de refermer et de mettre près de la porte. Rien ne semble manquer dans cette maison, alors pourquoi prendre la peine de tout mettre en désordre. De plus, l'absence du portable me travaille. J’envoie un texto à McGee pour savoir s’il a trouvé un portable au bureau de la victime. Quelques secondes, plus tard, la réponse ne se fait pas attendre et comme je le soupçonnais, l'ordinateur est bien là-bas. Profitant d’avoir sorti mon téléphone, je reprends ma mission et à travers l’objectif, j’épie Parker dont le sérieux est imperturbable. Une occasion se présente, bien qu’il soit de profil regardant au loin, on ressent bien son aura charismatique et son charme. Sans hésitation, je prends la photo, même si un sentiment de honte et de mal-être s'installe en moi. J'enfouis mon smartphone dans la poche de mon pantalon en un éclair lorsque la tête de Parker tourne vers moi.

- Vous avez trouvé quelque chose en haut ? me demande Parker.

- Rien qui sorte de l'ordinaire. J’ai remarqué l’absence de son pc portable, mais il est à son lieu de travail. J’ai vérifié auprès de McGee.

- Bien. Rien non plus ici. On retourne au bureau pour faire analyser les indices et attendre le rapport de McGee et Torres.

Entre la maison et la voiture, Parker s’arrête exactement au même endroit que tout à l’heure, quand je lui avouais que je connaissais un potentiel suspect. Une peur immense s’empare de tout mon corps, je sens la transpiration couler sur mon dos et mon rythme cardiaque s’emballer. Peut-être qu’il m’a vu le photographier ? Alors que je réfléchis à plusieurs explications plus farfelues les unes que les autres, c’est autre chose que prononce la voix de Parker. Un soulagement immense se répand de la tête aux pieds.

- Au fait, c’est qui la personne que vous connaissez ? Réitère Parker comme si la conversation ne s’était pas arrêtée pendant plus d’une heure.

- Matthew Bradley, le nouveau petit ami de l’ex-femme de la victime, je lui révèle rapidement et avec une hésitation latente et un embarras pudique, je rajoute : c’est mon ex.

Devant cette révélation, Parker se fige et me perce de son regard pénétrant, cherchant si je blague ou si je suis sérieuse. Voyant que je reste de marbre, il comprend maintenant l’hésitation que j’avais pris pour lui avouer cette information.

- Vous croyez qu’il est…

- Impliqué ? Non. C’est un ange. Enfin, je veux dire que c’est quelqu’un de gentil, attentionné et qu’il ne s’énerve jamais. Il n’aurait jamais pu tuer quelqu’un.

- Vous le connaissez bien ?

- C’était il y a cinq ans, mais je ne pense pas qu’il ait changé.

- Les gens peuvent changer en cinq ans.

- Pas lui. Écoutez, je suis sortie avec lui pendant trois ans. Je le saurais si c’était un homme violent.

-Vous, commence Parker avant de ravaler la question qui lui brûle les lèvres. On en reparlera si son nom sort dans la liste des suspects. Par contre, si on doit l’interroger…

- Je connais la procédure. Je me mettrai en retrait.

La pause-déjeuner, si on peut l’appeler ainsi à 14 h passées, aurait dû se passer sans encombre si Kyveli n’avait pas refusé cette photo, car je la cite, “Je le veux de face”. Comme si être de face ou de côté changeait quoi que ce soit sur la perception et le physique de la personne. L’envie de l’envoyer bouler ne tenait qu'à un fil, mais ma longue expérience avec elle m’a appris plusieurs choses. Déjà, on ne discute pas avec Kyveli. Ma gorge s’en souvient encore, de ce long débat qui a duré des heures pour une broutille. Ensuite, elle n’abandonne jamais, même si elle a tort. Et enfin, elle fait ça uniquement pour m’embêter, certes avec gentillesse, mais je sais qu’au fond d’elle, ça l’amuse beaucoup. Si elle me voyait à l’instant dans cette position, elle serait en train de se tenir les côtes et me bassinera avec cette histoire pendant au moins une dizaine d'années. Bon, je suis un peu mauvaise langue, car je suis seule responsable de cette situation incongrue. Quand j’ai vu Parker assis devant son ordinateur, un scénario, digne d’un film comique, s’est écrit dans ma tête et c’était maintenant ou jamais. Avant de commencer, j’ai regardé les environs : personnes. Lentement, je me suis approché de la séparation qui fait face à son bureau et me suis accroupie pour éviter qu’il me voit. La moquette n’amortit en aucune façon ma posture, vu la douleur lancinante de mes genoux. Un mail pour le service comptable s’impose. Les bras levés, je regarde mon téléphone pour savoir si la tête de Parker apparaît. L’angle n’est pas favorable et l’écart minimaliste entre l’armoire et le bas de l’écran plasma rend l’opération délicate. J’espère que personne ne me voit, surtout de l’étage, car je ne saurais pas comment expliquer pourquoi je suis à même le sol, bras levé avec un téléphone en main. Les fourmis dans les bras et la nuque me signalent qu’ils ne tiendront pas longtemps. Après une vérification rapide, j’appuie sur le bouton de l’appareil. Alors que je regarde la photo, qui me semble ok, une tête apparaît à côté de la mienne et regarde dans la même direction. Mon sang ne fait qu’un tour refoulant un sursaut qui aurait pu me faire démasquer.

- C’est moi ou tu viens de prendre Parker en photo ? me dit la voix, qui n’est autre que celle de Nick.

- Euh, je ne sais pas de quoi tu parles, je bafouille en me levant tout en mettant mon portable derrière mon dos.

- Je t’ai vu, me regarde Nick.

- Qu’est-ce qui se passe ? Demande Jess en nous voyant dans un endroit inhabituel et un peu cachottier.

Bien sûr McGee l’accompagne !

- Syna a pris Parker en photo, répond Nick à voix basse.

- C’est faux, je mens avec conviction à mes deux autres amis.

- Montre ton téléphone, alors.

- Non, je réponds tellement vite que le mot coupable pourrait être écrit sur mon front. Tu as sûrement des hallucinations à cause de tes jus de légumes.

Jess et Tim nous regardent se chamailler avec un regard sceptique. Je ne vois pas comment me sortir de cette impasse, lorsque Nick élève la voix.

- Syna est une stalkeuse.

- Chut, je l’arrête en le frappant doucement sur le bras. Parker pourrait entendre.

Je regarde autour de moi et me rassure en voyant que personne ne s’occupe de notre petite discussion.

- Ok, j’ai pris une photo de Parker, je crache le morceau. Mais j’avais une bonne raison. Vous connaissez mon amie Kyveli. Elle aime lancer des défis et j’en ai perdu un. Comme gage, elle me demande une photo de mon nouveau supérieur. Discrètement. Si ça peut rester entre nous.

- Je comprends maintenant pourquoi à chaque photo de la scène de crime que tu as prise, Parker est dessus, me rappelle McGee.

- Mouais, je suis pas convaincu. L’explication semble trop parfaite, répond Nick.

- Moi, je pense que c’est plausible, dit Jess. Même si je ne connais pas cette Kyveli, Syna ne semble pas du genre à photographier les gens à leur insu.

- Merci Jess. Bon l’incident est clos, je demande plus à Nick qu’aux autres.

- Je peux savoir ce que vous faites ? La pause-déjeuner est fini depuis un moment.

Parker nous interpelle à quelques pas de nous. Il a dû bouger de son bureau discrètement pendant que l’on discutait, car je n’ai pas senti ses mouvements. Il doit être bon en filature, me dis-je dans la tête. J’espère qu’il n’a pas entendu le sujet de la conversation.

- Alors, relance-t-il.

- Euh, je commence, les yeux roulants dans mes orbites.

- Eh bien, poursuit Nick.

- On, réfléchit McGee.

- On parlait de l’affaire en cours, nous sauve Jess.

- Je vous écoute.

- Eh bien, on peut déjà éliminer l’ex-femme, vu qu’elle a un alibi, je déclare. Donc on peut aussi enlever son fiancé de la liste des suspects.

- Pas sûr, intervient Nick. D’après un témoin, la victime a eu une altercation avec un homme qui ressemble à Matthew Bradley.

- Bien allez le chercher pour l’interroger.

Je suis abasourdie d’apprendre l’altercation entre les deux hommes. Ça ne ressemble pas au Matt que j’ai connu. Peut-être qu’il a changé, finalement.

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