Les fantômes du passé

Chapitre 8 : Pari

8697 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/10/2026 15:58

Clairement dormir dans ce genre de fauteuil, je le recommande à personne. Mon cou, mes épaules et le bas de mon dos s’en souviendront encore longtemps. Seul point positif, le visage endormi de Parker. Mignon. C’est le seul mot qui me vient à l’esprit, en le voyant apaisé et détendu. Merci à moi-même d’être une lève-tôt. À l’heure dite, Parker et moi sommes à l’étage habituel, à discuter sur nos douleurs tout en sirotant un café et grignotant une viennoiserie, jusqu’à ce que les autres arrivent.

Après concertation, nous avons décidé d’interroger des apprentis de l’académie. D’après le rapport de Torres et McGee de la veille, Vasquez s’était entiché des futurs agents esseulés qui se confiaient à lui. Mais du jour au lendemain, quelqu’un lui a demandé d’arrêter de perturber les élèves. Apparemment, il aurait refusé, car la souffrance des jeunes le tenait à cœur. Sur les trois, deux continuent leur formation, contrairement au troisième qui a arrêté, prétextant un problème familial. C’est un point à creuser, pour rapprocher le lieutenant et l’instructeur Lewis et peut-être trouver un mobile.

- Si possible, j’aimerais parler au troisième, Jason Rich, j’en informe Parker tout en cherchant l’adresse du jeune homme. C’est une bonne piste pour enquêter sur Lewis. Et puis je pense, non je sais ce qu’il peut ressentir.

- C’était mon intention. Peut-être qu’en ayant deux anciens agents du FBI, il se confiera plus facilement qu’à un inconnu. Vous avez l’adresse ? Me demande-t-il.

J’acquiesce et avant de rejoindre la voiture, Parker donne des instructions aux restes de l’équipe, en leur demandant d’amener les deux autres jeunes à l’agence pour interrogation. Après une vingtaine de minutes, nous arrivons à l’adresse indiquée sur le GPS. Devant l’immeuble des voitures de police, ainsi qu’un véhicule des pompiers, sécurisent les lieux. En haut, une silhouette debout près du bord prête à sauter. D’après le capitaine de police, qui supervise l’opération, l’homme en question se nomme Jason Rich et est là depuis deux heures menaçant de sauter dans le vide. Les pompiers ont déplié un matelas au cas où il chuterait accidentellement ou intentionnellement.

Sur le toit, nous rejoignons les policiers en contact avec le suicidaire, qui nous préviennent qu’il n’est pas coopératif et qu’il menace de sauter si on l’approche. La prudence est de mise pour ne pas effrayer cet être écorché par la rudesse de la vie. Avec l’accord des policiers, je prends le mégaphone pour établir un premier contact.

- Jason Rich. Ici l’agent Syna et Parker du NCIS, je nous introduis avec une voix claire et audible. On enquête sur le meurtre du lieutenant Victor Vasquez.

- C’est de ma faute s’il est mort, crie le jeune homme toujours au bord du vide. Sa voix transpire sa nervosité et sa tristesse, mélangée avec une détermination sans faille.

- Vous n’êtes pas fautif. Le lieutenant aurait fait la même chose pour n’importe qui d’autre. C’était dans sa nature de venir en aide aux autres, spécialement les personnes victimes d’harcèlement.

- Si je ne lui avais pas parlé, il serait encore en vie. Comment vivre après ça ? Pleure-t-il avançant encore plus près de la mort.

Il est en train de perdre pied et si je ne trouve pas les bonnes paroles, il peut sauter à tout moment. J’ai une solution, parler de ma propre expérience en tant que personne ayant voulu mettre fin à ses jours. Le problème, c’est que je ne veux pas aborder ce moment honteux de ma vie devant Parker. Mais si je ne m’ouvre pas envers Jason, jamais il m’accordera sa confiance. Entre mon humiliation et la vie d’un jeune, la décision n’a pas lieu d’être. J’ouvre le couvercle qui conserve ces émotions négatives enfermées et je les laisse se déverser comme de la bile après un jeûne prolongé.

- Mourir n’est pas la solution. Le lieutenant ne voudrait pas ça. Après une respiration, je me lance sur le moment le plus difficile de ma vie : moi aussi, j’ai pensé à me suicider, il y a trois ans de cela. Il réagit à mes propos, ce qui voulait dire qu’il m’écoute avec attention. J’étais au bord du gouffre et je me sentais inutile. Je pensais qu’en finir était la solution, mais en faisant défiler l’intégralité de ma vie, j’ai décidé de la continuer. Même si c’était dure. Même si la vie me réservera encore des difficultés. Parce que les visages tristes de ma famille ou de mes amis sont apparus devant moi et je ne voulais pas leur faire subir mon égoïsme. Il tilte sur le mot égoïsme. Aujourd’hui encore, j’ai honte de les regarder en face et je n’ose pas leur en parler, de peur de les décevoir. Vous aussi vous avez des personnes qui vous aiment ! Ne leur faites pas subir ça, je termine ma confession en larme.

J’aperçois un léger mouvement de recul, ce qui soulage un peu mon rythme cardiaque élevé et me pousse à continuer mes efforts. Je regarde vers Parker pour que nous réfléchissions à la meilleure façon de le faire renoncer. Son regard sérieux ne quitte pas l’endroit où se trouve Jason, mais lorsqu’il pose les yeux sur moi, j’y vois de la curiosité, du questionnement ou encore de l’inquiétude. C’est justement ce que je redoutais le plus. Après tout ça, il faudra sûrement en discuter. Même si je ne suis toujours pas prête d’aborder ce sujet. Je me reconcentre de nouveau sur le jeune homme.

- Qu’est-ce que je dois faire pour ne plus voir le lâche que je suis ? Comment racheter ma faute au près de Victor, supplie Jason la voix vibrante d’émotions.

- Aidez-nous à arrêter ce salopard de Lewis. C’est le seul responsable de la mort de Vasquez et de votre souffrance.

En entendant le nom de l’instructeur, il tourne pour la première fois sa tête vers nous. Ses joues rondes sont remplies de sillons de larmes et une lueur d’espoir brille dans ses yeux marron. Je lui demande la permission pour que nous le rejoignions, qu’il accepte d’un mouvement de tête. J’arrive presque à sa hauteur lorsqu’une bourrasque de vent le surprend, le faisant reculer. Son pied ripe sur la bordure et son corps bascule à l’arrière. Il bat des bras pour faire contrepoids, mais le vide l’attire et je le vois tomber, son visage affichant surprise et désespoir. Sans réfléchir, je cours vers lui et me baisse pour attraper sa main. Le poids de nos deux corps nous entraîne encore plus en direction du sol. Même s’il y a un matelas pour amortir la chute, au vu de la hauteur, on s’en sortira vivant mais pas indemne. Et je veux éviter d’être blessée alors que je viens de reprendre le service. J’essaye de m’accrocher à la corniche, mais avec le poids et la fatigue musculaire, je sens ma main glisser. Je ferme les yeux me préparant à la chute, quand deux mains ferment me saisissent.

- Syna ! Hurle Parker.

Avec l’aide des policiers, ils nous hissent sur le toit. En sécurité, je me libère de la peur en me mettant sur le dos et soufflant un bon coup. Mes larmes de soulagement coulent sans interruption en voyant que le jeune homme est également sauvé. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, pourtant mon visage n’affiche aucune douleur, mais un large sourire. Nous sommes sauvés. La main de Parker attrape la mienne et me remet sur pied. Mes jambes, encore tremblantes, se dérobent sous mon poids et je m’accroche à mon supérieur pour ne pas tomber. Sa main saisit ma hanche avec vigueur, me collant presque à lui. Nous restons ainsi pendant quelques secondes, qui me paraissent une éternité, tellement proches que je sens sa poitrine se soulever à chaque respiration, frôlant la mienne. C’est quand je sens son souffle sur mon visage, lorsqu’il me demande si ça va, qu’une gêne s’empare de moi et me fait reculer, prétextant que j’allais mieux, alors que je voulais juste éviter qu’il voit mon embarras et l’augmentation de mon pouls.

Après la peur de ma vie, je suis soulagée d’être assise sur ma chaise, mes pieds bien ancrés sur le sol. Il me faudra un certain temps avant de remonter de nouveau sur le toit d’un immeuble. Sauf si mon travail m’y oblige. Sur le chemin du retour, j’ai apprécié le fait que Parker n’évoque pas ma petite confidence, me laissant respirer et de me remettre de mes émotions. Jason Rich, quant à lui, a été conduit à l’hôpital par précaution. Parker et moi, nous avons pu l’interroger et il affirme que l’agent Lewis a fait pression sur eux, pour qu’ils arrêtent de répandre des rumeurs sur la façon dont ils sont traités, et qu’il a demandé à Vasquez de se mêler de ses affaires. De plus, celui-ci a menacé Lewis de révéler au grand jour ce qu’il se passait à l’académie du FBI à la presse et à l’agence mère. Pour preuve, il aurait mis des témoignages et des photos dans une clé usb.

- On dirait un mobile pour un meurtre, résume Nick. Il voulait pas que le bureau l’apprenne. Ça aurait fait une tache sur sa carrière.

- Je suis presque sûre que mon père aurait étouffé l’affaire, comme il en a l’habitude. Par contre il serait plus difficile de bâillonner la presse. On a notre mobile, mais il reste encore à prouver que c’est lui sur la vidéo de surveillance et de trouver le double de la clé.

- S’il ne l’a pas déjà détruit, nous décourage Nick, même si son intervention est logique.

Alors que je réfléchis à un moyen de relier les preuves à Lewis, je consulte mes mails. J’en ai deux non lus, l’un de mon contact de l’ATF et l’autre de Kasie. J’ouvre d’abord celui de la scientifique sur les empreintes trouvées chez Vasquez. Ce que je lis me sidère. L’individu qui a fouillé n’est qu'autre le témoin qui a menti sur la dispute entre Matt et la victime. Soit il est de mèche avec Lewis, soit Lewis le fait chanter en le faisant travailler pour lui.

- Parker, vous vous souvenez de la pagaille chez Vasquez. Kasie vient de m’envoyer les résultats. C’est Bill Brooks, le témoin. Comme quoi j’avais raison de vouloir le réinterroger, je jase avec un petit ton arrogant. Ce n’est pas tout, j’ai aussi le propriétaire de l’arme. J’ouvre le mail et survole le long mail de mon amie se plaignant de ne pas l’avoir appelé après mon retour, pour aller vers l’essentiel. Mon souffle se coupe et murmure de surprise : intéressant.

- Alors ? S’impatiente Parker en se penchant au-dessus de mon bureau.

Je relève la tête et celle de Parker est si proche que nos fronts et nos nez peuvent se toucher. Je lui souris de toutes mes dents, prenant mon temps pour faire durer le suspense.

- Une preuve irréfutable. L’arme fait parti d’une ancienne affaire du FBI. Et où est-elle conservée normalement ?

- Au vu de votre air ravie, je dirais à l’académie, sourit Parker à son tour.

- Exact. Il y a une pièce remplie de scellés de vieilles affaires, car il n’y a plus de place dans les archives du bâtiment principal.

- C’est suffisant pour un mandat, annonce joyeusement McGee. Je vais appeler le service juridique pour un mandat de perquisition et d’arrestation.

- Attends, je l’avertis avant qu’il prenne son téléphone. Il faut cette clé usb. Avec les témoignages et les photos, il ne pourra plus fuir. Après tout, il peut le mettre sur le dos de Brooks.

- Mais où peut se trouver cette clé, demande Jess.

- Je pense qu’elle est chez lui. Le gosse n’a seulement fouillé que le rez-de-chaussé. Vous en pensez quoi, chef ? Je me tourne vers lui impatiente d’entendre son ordre.

- Ça vaut le coup de chercher.

Pendant que Jessica, Parker et moi se rendons au domicile de Vasquez, McGee se charge du mandat et Nick convoque le témoin pour revoir avec lui son témoignage et obtenir de plus amples informations. Dans la maison, nous recherchons la clé avec minutie, principalement à l’étage. Je suis dans le bureau et fais les fonds de tiroir avec attention cette fois, à la recherche de double fond. Rien. Même sous les lattes qui craquent ou dans les livres de la bibliothèque. Aucune trace de la clé usb. À l’évidence, soit, Brooks l’a trouvé et c’est trop tard, soit elle est ailleurs. Mais nous n'avons pas le temps de chercher autre part. Dépités, nous rentrons à l’agence.

- Je nous ai fait perdre un temps précieux, je crache ma frustration dans la voiture. Et pendant ce temps-là, Matt est en cellule.

- J’ai approuvé votre idée, donc je suis tout aussi responsable, m’informe Parker. Allez, ne perdons pas espoir, il reste encore l’interrogatoire de Brooks, me dit-il en mettant sa main sur la mienne. Nick nous attend.

Je reste pantoise les yeux rivés sur sa main, me demandant si c’était intentionnel ou pas. Sa chaleur corporelle commence à se mêler à la mienne et plus le contact se prolonge, plus je l’apprécie au-delà de toute raison. Lorsque mon regard se fait plus intense, Parker remarque enfin son geste et le retire immédiatement en s’excusant. Derrière, j’oublie la présence de Jess, mais elle ne risque pas d’oublier qu’elle a assisté à un moment magique entre Parker et moi.

Comme elle aime me le rappeler dans la salle d’observation, pendant que Nick et Parker interrogent le témoin. J’essaie de me focaliser sur la conversation, mais entre Jess qui n’arrête pas de me poser des questions et le souvenir de la main de Parker sur la mienne, je finis par craquer.

- Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, non plus. C’est la première fois et ça m’a déstabilisé, finis-je par avouer. Sûrement, un signe d’affection paternelle, je marmonne dans ma barbe. Du coin de l’œil, je la vois sourire et je ne peux m’empêcher de lui poser la question : Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit pour que tu souries comme ça ?

- Rien. Je me disais que tu commençais à apprécier Parker, non ?

- C’est vrai, il est plus cool que je le pensais. Je détourne mon regard de la vitre pour le planter dans ceux de Jess et lui annonce dans un grand sourire : Je vais arrêter de faire ma pétasse avec lui.

- Bien. Car je trouve que vous formez un bon duo, m’avoue-t-elle en réfléchissant plus en profondeur. Comme Starsky et Hutch ou encore Crockett et Tubbs.

- Ouais, enfin pour nous ça serait plutôt du genre le sage et le bourrin, ou encore la rebelle et la raison, j’énumère en souriant de m’imaginer en duo célèbre avec lui.

Je me reconcentre de nouveau sur la conversation. Le témoin commence à paniquer quand Parker lui avoue tout ce qu’il risque pour faux témoignage et va jusqu’à la complicité de meurtre. Alors il finit par tout avouer. Que Lewis l’avait surpris en train de fumer de l’herbe et depuis, il était sur son dos. Et quand le marine fouillait dans les affaires de l’académie, Lewis l’a menacé de le renvoyer s’il ne l’aidait pas retrouver la clé usb.

- Elle n’existe pas. Vasquez m’a surpris chez lui en train de la chercher et il m’a avoué qu’il n’y en avait pas. C’était juste pour faire peur à Lewis, nous raconte Brooks, faisant enfin la lumière sur les événements. Je risque quoi ?

- Si vous nous auriez dis ça plus tôt, le juge aurait été plus clément. Si vous voulez évité la prison, alors témoignez contre votre instructeur, lui apprend Parker. Par contre, ça risque de compromettre votre avenir dans l’agence.

Il accepte bien que je voie de la tristesse d’apprendre qu’il ne sera jamais agent. C’était sûrement son rêve de gosse, comme c’était le mien. Encore un jeune détruit par l’arrogance de mon mentor. Mais le plus injuste dans cette histoire, c’est que Vasquez est mort pour rien. Il n’avait aucun moyen de pression, mais Lewis n’en avait aucune preuve, alors il a paniqué. Tout cette histoire m’écœure, rendant ma bouche pâteuse de dégoût. J’ai hâte de le confronter et de lui apprendre la vérité. Dans l’open space, nous nous préparons pour aller arrêter Lewis. McGee a obtenu les deux mandats et le directeur nous a demandés, je ne fais que répéter ses dires : « Allez cueillir ce salopard. »

- Prête, me demande Parker sachant combien cette histoire me mine.

- Non, mais c’est notre travail. Même s’il n’est pas joyeux, je lui réponds en mettant mon arme de service dans son étui.

- Bien, allons voir sa réaction en voyant débarquer 5 agents du NCIS, sourit Parker.

Devant l’établissement qui accueille les futurs agents, une boule de stress me serre la gorge. Revenir ici après toutes ces années ne m’enchante guère, surtout dans ces conditions. Les lieux n’ont pas changé, toujours aussi propre, sérieux et invulnérable. Pourtant, à l’intérieur de ces quatre murs, les circonstances étaient contradictoires à l’image que l’établissement renvoyait. Sur les affiches de recrutement ou le site internet, de nombreux slogans tels « Venez comme vous êtes » ou encore « Ensemble, rendons le monde plus sûr » chantaient les louanges d’une formation saine et amicale, avec toutes ces photos d’étudiants heureux d’obtenir leur diplôme. Mais la réalité était tout autre. Harcèlement. Pression. Aucune place pour l’amitié. Seulement pour la rivalité. D’après Lewis, cela forgeait le caractère et permettait de résister à l’exigence de la fonction. De mon point de vue, ce n’était que des conneries bonnes à conforter les forts dans leur cocon et à laisser les faibles à la traîne. Beaucoup d’agents ont été brisés et avaient démissionné peu de temps après. C’était un miracle que j’ai tenu cinq ans, mais je voulais prouver à mon père qu’il avait tort sur mon compte. Le rire retenu de Nick fait s’évaporer mon souvenir du jour où j’ai claqué la porte du FBI et je me retourne vers lui. Il était en train de regarder des photos collées sur le mur en face de l’entrée. Merde, avec mon stress, j’avais complètement oublié qu’à la fin d’une promotion, la photo des jeunes agents étaient épinglés, et sans notre consentement, pour montrer notre sourire après avoir survécu à ces semaines intensives et la fierté d’enfin enfiler notre uniforme et de recevoir notre badge.

- C’est toi sur cette photo ? Rit Nick. C’est dingue comme tu n’as pas changé.

Je jette un œil sur le cliché et j’ai envie de m’enterrer vivante avec. Outre l’air juvénile et naïf que j’avais à l’époque, c’était surtout le regard mort et vide, ainsi que l’absence de sourire qui me mettait mal à l’aise. L’impression de redevenir la moi d’avant. Mais Nick a tort et je devais lui dire : Bien sur que j’ai changé. J’ai plus de rides et de cheveux blancs !

Je jette un œil sur le cliché et j’ai envie de m’enterrer vivante avec. Outre l’air juvénile et naïf que j’avais à l’époque, c’était surtout le regard mort et vide, ainsi que l’absence de sourire qui me mettait mal à l’aise. L’impression de redevenir la moi d’avant. Mais Nick a tort et je devais lui dire : bien sûr que j’ai changé. J’ai plus de rides et de cheveux blancs !

- Je te parle de ta nature. La même coupe, les mêmes fringues, la même expression. Tu devrais te lâcher un peu.

- Je suis bien comme je suis et qui te dit que je me lâche pas en dehors du boulot, j’accentue mes propos avec un ton espiègle. En tout cas j’ai changé. C’est juste que tu n’es pas assez observateur.

- Où ? Relance Nick pliant les yeux sur la photo au cas où elle lui donnerait la réponse.

- Le sourire, intervient Parker après avoir jeté un coup d’œil sur la photo, prenant tout le monde au dépourvu.

Le regard des trois autres me toise avec étonnement et de la taquinerie se glisse dans leur sourire. Montrant de l’intérêt dans ce que venait de dire Parker. Surtout d’en comprendre le sens. Comme si je leur avais caché un quelconque rapprochement secret entre nous. Ce qui n’était pas faux, mais pas la vérité non plus. Notre relation est purement professionnelle et toujours en dents de scie. Bien que la remarque de Parker m’avait fait plaisir, et que lui avait remarqué ce détail alors que l’on se connaît seulement depuis quelques jours, contrairement à mes camarades, je ne laisse filtrer aucune émotion. Je lance des regards interrogatifs à mes collègues pour leur dire que je ne comprends pas leur sous-entendu.

- Je peux savoir ce que le NCIS fait ici, nous surprend une voix vieillissante. Vous voulez vous reconvertir ?

- On a déjà donné.

Comme si nos pensées s’étaient conciliées, Parker et moi rejetions la proposition d’une seule voix. Ce qui n’avait pas l’air d’amuser l’agent Lewis, au vu de son air agacé. Au contraire de mes collègues qui retiennent leur fou rire, tout en me regardant d’une lueur provocatrice. Ils sont en train d’imaginer des choses que je n’apprécie pas et qui n’existeront jamais.

- On a un mandat de perquisition à votre nom, l’avertit Parker en lui tendant le papier.

- Ridicule, lance Lewis en examinant le document. Vous perdez votre temps.

- Ça c’est à nous de le découvrir, prenant de vitesse Parker. À moins que vous ayez des choses à cacher ? Est-ce le cas, agent Lewis ? Je le questionne sournoisement.

- Bien je vais vous emmener vers le lieu, dit-il d’un ton détaché.

- Pas la peine, on trouvera notre chemin, insiste Parker devant la figure renfrognée de Lewis.

Pendant que mes collègues partent vers les lieux en questions, je reste à contempler le visage de mon ancien mentor pour y déceler le moindre changement de son état émotionnel. Et on peut dire que ça marche. Il semble nerveux et pressé. Notre venue l’a pris de court, comme un animal pris dans son propre piège. Bien mon plan semble fonctionner. J’ai demandé à Parker de fouiller les lieux à la recherche de l’objet dédoublant les clés, pendant que moi, je m’entretiens avec lui. J’ai besoin de ce moment pour comprendre son geste désespéré et irréfléchie, qui ne lui correspondait pas. Parker avait accepté en émettant toutefois de la réserve sur l’impact que cela pouvait avoir sur mon mental. Mais je l’ai rassuré en disant que c’était de l’histoire ancienne. Encore un mensonge, car voir Lewis dans cet état me perturbe plus que je l’aurais voulu.

Il se tourne vers moi surpris de me voir encore ici.

- Vous n’allez pas les rejoindre.

- Non, je voudrais m’entretenir avec vous sur…

- Je n’ai rien à dire, me coupe-t-il. Je connaissais même pas la personne décédée.

- Ce n’est pas ce que semble dire Jason Rich, je balance le nom de son ancien élève pour voir sa réaction. Vous savez celui qui…

- Je sais qui c’est. Un lâche. Allons parler dans mon bureau, on serra plus tranquille.

Son bureau n’avait pas changé en plus de vingt ans. Un meuble en chêne massif encombré de papiers éparpillés sur toute la surface et des photos de sa famille. Sur le mur à côté de sa photocopieuse, les dessins de ses enfants épinglés et jaunis par le temps. Une bibliothèque remplie de livres de cours. Et une vitrine où il gardait les objets à valeur sentimentale. Avant de vérifier si le matériel en question était toujours en place, la voix de Lewis me demande si je veux prendre du café. Je réponds par l’affirmatif et reprends l’inspection du meuble. Comme je m’y attendais, l’appareil n’est plus là. Au vu de l’absence de poussières à l’endroit où il se trouvait, ça ne faisait pas longtemps qu’il n’était plus à sa place. Je m’apprête à lui poser la question, lorsqu’il s’installe sur son siège et d’une voix pressante me lance.

- Posez vos questions. Je n’ai pas toute la journée. Contrairement à vous.

- Toujours aussi aimable, je réplique en m’asseyant face à lui. Je bois une gorgée de café, me faisant tirer une grimace à cause de son goût trop amer pour moi. Vous savez qu’il a essayé de se suicider ce matin. À cause de vous.

- De moi ? Ce n’est pas plutôt à cause de sa lâcheté. Ce gamin n’avait pas les épaules pour ce job. Son acte confirme mes dires. Les jeunes de maintenant sont si fragiles. Dès qu’on est sévère avec eux, ils se plaignent et arrêtent. Je me demande ce qui les a poussées à s’engager.

Ses mots me percutent de plein fouet. J’ai l’impression qu’ils m’étaient aussi adressée. Tout ce que cet homme a fait depuis qu’il a pris les rênes de l’académie, c’était de briser des carrières. La rage pulse dans mes veines, mais je ne dois pas la laisser prendre possession de mon corps. Je dois rester impartial. Il ne s’agit plus de moi.

- Ce n’est pas ce qu’il dit. Vous utilisez toujours les même méthodes d’enseignement. Elles étaient déjà désuètes à mon époque, alors en 2021, elles ont l’air archaïques. Il serait temps de prendre votre retraire, je lui suggère avec le sourire.

- Arrêtez de tourner autour du pot. Que voulez-vous savoir ?

- Bien. Votre relation avec le lieutenant Vasquez. C’est bien vous sur ces photos, en lui montrant les différentes photographies de l’homme en noir.

Il contemple les clichés un moment, avant de me les rendre en disant : Cet homme n’est clairement pas identifiable. Pourquoi pensez-vous qu’il s’agit de moi, me défie-t-il.

Bon s’il veut jouer, jouons.

- La démarche sur la vidéo ou encore l’intonation de la voix décrite par le barman, vous désigne.

- Irrecevable devant le juge. C’est tout ce que vous avez, après trois jours d’enquête.

- L’arme qui a tué le lieutenant a servi dans une vieille enquête du FBI. C’est bizarre car elle devrait être ici. Que trouvera-t-on si on la cherche ?

- Que quelqu’un a dû la voler. Et ça ne prouve toujours pas mon implication dans le meurtre de Vasquez.

Mon téléphone sonne inscrivant le nom de McGee. Pile au bon moment. Je m’excuse et me mets à l’écart pour l’écouter. Il m’avertit qu’ils ont trouvé le double de la clé de la voiture de Matthew Bradley caché dans un carton au milieu d’autres clés de voiture volée. Avec l’appareil qui a servi à la fabriquer. Je lui réponds que j’ai bien compris le message et raccroche. Dans la foulée, j’envoie un message à Parker pour qu’il me laisse plus de temps, pour le faire craquer.

Parker

Ok

On attend votre signal.

Avant de parler de la fameuse clé usb, mon piège pour le faire parler, j’évoque un peu le passé. Pour le rendre plus loquace et endormir sa méfiance.

- Tiens, il manque un objet dans votre vitrine, j’indique du doigt feignant la surprise. C’était quoi déjà. Hum. Je m’en souviens plus, mais il avait une certaine valeur sentimentale, il me semble.

- Oui. C’était notre première enquête avec votre père. Un réseau de vol de voiture. Malheureusement en voulant le nettoyer, il est tombé et c’est cassé.

- Alors pourquoi l’avoir utilisé pour tuer Vasquez, j’ébruite sans lever la voix dans sa direction.

- Pardon ? Je n’ai pas bien entendu.

- Il est encore tant d’avouer. Le juge en sera averti le jour de votre procès.

Son visage blêmit mais il n’en perd pas de sa vigueur : Avouer quoi exactement.

- Que vous avez tué le lieutenant Vasquez, à cause de ceci. Je lui montre la clé usb et la jette sur son bureau. Allez-y, regardez ce qu’elle cache. Vous risquez d’être surpris.

Je vois ses yeux s’écarquiller et dans un geste désespéré s’empare de la clé pour consulter les fichiers inexistants. Durant un petit moment, il fixe l’écran incrédule et oriente son regard perplexe vers moi.

- Surprise, la clé est vide. Il n’avait aucun documents sur vous, aucun témoignages, ni photos. C’était juste du bluff, pour vous faire peur.

- Je ne comprends pas, annonce-t-il en s’affalant sur sa chaise de bureau. Il avait dit que… Je pensais que… Mais il y avait rien… J’ai tué un homme pour rien…

La culpabilité s’affiche sur son visage frêle. D’un coup, on aurait dit qu’il avait pris dix ans. L’homme que j’appelais affectueusement tonton gamine, n’est plus que l’ombre de lui-même. J’espérai me tromper sur toute la ligne. Juste un faible espoir que l’homme intègre devant moi, ne devienne pas un meurtrier. Je le haïssais pour le mal qu’il m’avait fait. Mais une partie de moi l’admirait encore et je sais que sans lui, je ne serais pas là où j’en suis. Et je ne comprenais toujours pas le mobile. Pour quelle raison ? Ça ne pouvait pas juste être une histoire de fierté ? Il y a aussi l’implication de Matt, mais je pense en connaître la raison et cela m’horripile au plus au point.

Les épaules de Lewis s’affaissent comme s’ils capitulaient. Lewis expire avant d’avouer : je ne pouvais pas laisser cette affaire sortir. Ça aurait éclaboussé ton père. Alors je l’ai tué. Il ne voulait pas d’argent ou de juste fermer les yeux. Je n’avais pas le choix. Il ne voyait pas le mal qu’il faisait autour de lui. Ton père ne s’en serait pas sorti. Si j’avais su que la clé n’existait pas, je… Il tait la fin de sa phrase, les larmes perlant à ses yeux.

La colère, d’ici-là, contenu, déborde à grands flots bloquant ma respiration. Il a tout sacrifié. Sa carrière. Sa famille. Pour mon père ? Même quand il n’était pas question de lui, il fallait que tout revienne vers lui, comme un aimant attirait toutes la ferraille aux alentours. Néanmoins, ce n’était pas la chose qui m’excédait dans sa confidence, c’étaient les mots sur le lieutenant et le mal qu’il aurait infligé en révélant toute l’histoire. Et ça, il était hors de question que je le laisse passer. Il était temps de rendre des comptes avec ce vieil homme tombé en disgrâce. Temps d’alléger ma besace émotionnelle. Alors je pris une grosse inspiration, avant de cracher ma rancœur d’une voix vibrante et enraillée, en la laissant exploser.

- Le mal qu’il aurait fait ? Et celui que vous avez infligé pendant des années ! Toutes ces personnes brisées par votre vision, à mon père et à vous, de l’agent parfait ! Mon regard, empli de larmes, à cause des différentes émotions qui étreignaient mon âme, s’accroche à celui de Lewis, fuyant et résigné. Dans une complainte méprisante, j’ajoute sans ciller des yeux : et tout ça pour mon père. Je vous pensais intelligent, mais vous n’êtes qu’un idiot.

- Vous ne pouvez pas comprendre. Je ferais n’importe quoi pour votre père. Après tout, il a sauvé la vie de mon fils, formule-t-il les yeux humides. À voir votre réaction, vous n’êtes pas au courant. Pas étonnant quand on connaît votre père et sa manie de garder tout pour lui. Il soupire et regard droit devant lui, un sourire doux sur le visage, comme s’il voyait quelque chose que lui seul voyait. Avant de reprendre : c’était le jour où j’ai accouru pour vous prévenir, toi et ta mère, que ton père s’était fait tirer dessus. La balle était destinée à mon fils, mais ton père s’est interposé. Depuis ce jour, je me suis promis de toujours être de son côté et de lui rendre la pareille, s’il en avait besoin.

Le fils de Lewis a une dizaine d'années de plus que moi et est devenu agent du FBI, comme son père. Mais quand il a eu son premier enfant, il a mis fin à sa carrière de peur qu’on s’en prenne à sa famille. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, juste qu’il a quitté DC pour la côte ouest. On a jamais travaillé ensemble. Je sais juste que c’était un bon agent. Jamais je ne me serais douté qu’il y avait eu une telle histoire entre nos deux familles. Comme Lewis l’a mentionné, mon père gardait toujours des secrets, ne les partageant rarement pas avec ma mère ou moi. Je me souviens de ce soir-là, surtout des litres de larmes que j’avais versé en voyant mon père étendu sur le lit d’hôpital. Je devais avoir huit ans et c’était la première fois qu’il revenait blessé de son travail. C’est à ce moment-là que j’ai compris à quel point son travail était dangereux et que pour la première fois, j’avais ressenti de la fierté. Aucune larme ne coulait quand il ne venait pas me voir aux représentations de mon école. Car maintenant, je savais qu’il affrontait des dangers pour aider les autres. De la frustration émane de moi en pensant à ce qu’est notre relation aujourd’hui. Bien que je découvre enfin le lien qui les unissait, je n’arrivais pas à me faire à l’idée de tuer pour ça.

- Quand bien même vous lui êtes redevable, ça ne justifie pas le meurtre. Je ne pensais pas que vous descendriez aussi bas dans mon estime. Vos mains.

Il met ses mains derrière son dos pour que je lui passe les menottes et j’ouvre la porte pour laisser Parker l’emmener loin de moi. Les autres le suivent. Leur bienveillance me touche beaucoup. J’avais besoin de rester seule, alors les voir s’éloigner sans devoir évoquer le sujet, finit par ébranler le peu de force qui me restait. Après avoir pris mon temps à calmer mes nerfs et à essuyer mes larmes, je me dirige vers la sortie. Il ne reste plus qu’un véhicule, l’autre étant parti avec le coupable, et Parker adossé à la carrosserie, les bras croisés. Cette position n’a rien d’extraordinaire, mais je n’arrive pas à détacher mon regard de sa silhouette élancée, au fur et à mesure que j’avance dans sa direction. Je me surprends même à le trouver attirant. Je me pince les lèvres pour effacer cette pensée. Me voyant arrivée à sa hauteur, il s’éloigne et monte dans la voiture côté conducteur et je le rejoins, m’installant à ses côtés. C’est devenu une habitude de toujours être dans la même voiture, que j’ai l’impression d’être à ma place. Et ça ne me dérange pas, au contraire ça me plaît.

- Vous voulez en parler ? Demande Parker me coupant dans mes rêveries.

- Non.

- Ok. Si vous…

- Je sais. Merci. Je veux juste digérer tout ça et oublier.

Jusqu’à l’agence, le silence s’installe comme troisième passager. Je remercie intérieurement mon supérieur pour son tact, de donner du temps à mes émotions de s’en remettre. Après toutes ces disputes, il avait compris comment je fonctionnais et sa rapide adaptation me fait plaisir. Il est temps d’arrêter de le tester, je pouvais lui faire confiance maintenant. Je dis adieu à la Syna désobéissante, pour embrasser celle de maintenant, plus mature et moins taquine. Enfin, pour le côté taquin, on verra en temps et en heure.

À l’étage, les autres se félicitent de la fin de l’enquête en plaisantant au milieu de la salle. Une autre personne est avec eux, accompagnés d’un agent pour le ramener vers la sortie. Matt. Je suis heureuse d’avoir pu le sortir de cette impasse. Lorsque sa tête tourne vers moi, un énorme sourire illumine son visage, tel un golden retriever, et il s’avance d’un pas rapide. Il salue Parker en passant à côté de lui, avant d’arriver à ma hauteur.

- Syna ! Me prit-il dans ses bras. Ils m’ont dit que c’était grâce à toi qu’ils avaient trouvé le vrai coupable. Merci.

Il m’enlace encore une fois et je ne sais pas comment réagir devant cet étalage d’affections. Son odeur est toujours aussi envoûtante et une chaleur s’épanouit dans mon ventre. Le réconfort de ce câlin me fait du bien que je n’ai pas envie de le lâcher. Mais me rappelant où je suis, je m’éloigne pour le regarder et lui souris.

- Je n’ai fait que mon travail. Je savais que tu étais innocent. Sans savoir pourquoi je continue à m’épandre et délie la langue : dommage que tu as cassé avec ta copine. Vous formez un beau couple, enfin sur les photos du moins.

- C’est comme ça. Ça arrive. Je savais que ça marcherait pas, nous deux. Elle avait toujours de l’affection pour son ex-mari. J’étais un peu jaloux, me dit-il en levant les épaules.

- Et tu ne comptes pas te battre pour elle. Tu l’aimais non ?

- Oui, je l’aimais. Mais pas assez pour me battre contre son ex-mari militaire, blague-t-il. Et puis j’ai compris un truc en te revoyant. Il prit un bref instant, encadrant mon visage de ses mains après avoir remis une mèche derrière mon oreille, comme il avait l’habitude de le faire avant de m’embrasser. Il reprit et sa voix se veut plus intime et moins énergique, comme si ce qu’il allait dire allait changer notre futur : celle pour qui j’aurais dû me battre, c’est toi, Syna.

Je suis scotchée, avec une expression sûrement idiote sur le visage. Je ne m’attendais pas à cet aveu brut et intime. Et que dire de ce baiser sur mes cheveux ! Évidemment, mes collègues n’en ont pas raté une miette. Le rouge me monte aux joues et je m’éloigne avec Matt vers les ascenseurs pour plus d’intimité. Je n’arrive pas à décrire ce que je ressens, mais ça ne me déplaît pas d’apprendre qu’il a toujours de l’affection pour moi. Même si je suis totalement perdue.

- Je… il faut que je retourne au boulot. On s’appelle plus tard ?

- Oh oui, désolé de te prendre ton temps. Je peux t’appeler ce soir ?

J’acquiesce d’un hochement de tête en le regardant prendre l’ascenseur avec son accompagnant. Il a le sourire aux lèvres. Celui qu’il avait quand on s’est rencontré pour la première fois. Celui qui m’a fait craquer pour lui. Le revoir maintenant, après ma période difficile, était peut-être un signe du destin. L’idée de ressortir avec lui germe dans mon esprit que je chasse rapidement. Les principes que je m’étais fixés depuis ma vie d’adultes, interdisaient de recommencer avec un ex. Une histoire terminée était une histoire sans avenir. Et si je le blessai encore une fois ? Jamais je pourrais me le pardonner. Il a trop souffert à cause de moi. Il mérite quelqu’un qui le rend heureux. Et je ne suis clairement pas cette personne.

Une douleur lancinante se fait ressentir dans mon épaule gauche, sûrement un contrecoup de ce matin. Je cherche dans le tiroir de mon bureau le tube de crème contre les douleurs musculaires. Si j’avais été seule, j’aurais sans hésiter déboutonné ma chemise pour la mettre. Mais mes collègues étant présents et n’arrêtant pas de me regarder depuis le départ de Matt, cherchant le moindre indice d’un changement chez moi. Je décide de faire ça dans un coin plus confidentiel, à savoir les toilettes. Juste devant la porte, Jess m’attrape le bras et dans un souffle me dit « il faut qu’on parle ». Voilà comment je me retrouve en soutif dans le labo de Kasie, avec Jess m’appliquant la pommade qui sens le menthol. Kasie, elle, me regarde avec fureur, comme si j’avais abîmé un de ses bébés. Bon, j’en avais brutalisé un, avec une petite tape, pas de quoi tuer pour ça. Ne pouvant soutenir son regard, je finis par craquer.

- Je suis désolée pour avoir frapper ton spectromètre de masse.

- Oh c’est rien ça, sourie-t-elle faisant bouger sa main comme si elle s’en fichait. Mais ne recommence pas. Par contre tu as dormi dans mon labo cette nuit ?

- Oui, j’étais épuisée. Je n’avais pas la force de monter à l’étage. Mais ça ne se reproduira plus, si ça te dérange.

- Non, pas outre mesure. Sauf si tu es accompagnée.

Je déglutis en repensant à la nuit dernière. Même si on était séparé, Parker et moi avons dormi dans la même pièce. Rien de scandaleux, vu qu’il ne s’était rien passé entre nous, et qu’on est des adultes responsables. Et comme les autres étaient déjà partis, personne ne savait qu’on était resté. Je n’en avais pas parlé, alors comment était-elle au courant ?

OH MON DIEU !

Sur l’écran d’ordinateur, une vidéo tourne nous montrant en train de dormir. Puis le passage où je regarde Parker endormi pendant un certain moment, voir des minutes d’après le time code. Je ne pensais pas l’avoir observée aussi longtemps. Et depuis quand il y a des caméras dans le labo ?

- On est d’accord que tu mates Parker, s’amuse Kasie en agrandissant l’image.

- Je ne le mate pas, je m’insurge pour ma défense. Je vérifiais seulement s’il dormait encore. Et pourquoi il y a des caméras ?

- Oh, je les ai installées, car quelqu’un s’amusait à voler des gâteaux que je mettais au frais, explique Kasie. Les vols se sont arrêtés quand tu es parti, au fait. Une explication ?

- Qu’il ne faut jamais laisser un gâteau plus de 24 h sans surveillance avec Syna dans les parages, je tente une blague avec un grand sourire et un air désolé pour me faire pardonner.

- Bien tenté, mais… Elle suspend la fin de sa phrase en voyant clair dans mon jeu. Nous éloigner de Parker et de la conversation. Bref, reprenons, me sourit Kasie, tu le regardes pendant deux longues minutes. Et on m’a parlé d’une histoire de sourire.

- C’est Nick qui te l’a dit. J’en suis sûre que c’est lui. Ou bien toi, Jess, je m’offense en me retournant pour faire face à mon amie.

- On peut ajouter un geste tendre de la main de Parker sur celle de Syna, ajoute Jess pour enfoncer le clou.

Bien sûr, Kasie lui demande des détails et elle lui explique ce qu’elle a vu en enjolivant l’histoire, avec des joues qui rougissent ou des longs moments gênants entre moi et Parker. Ce qui est complètement erroné. Dire que j’avais prévenu Parker de faire attention et lui, il fait des gestes inexplicables et remplis de sous-entendu douteux.

Je me gratte la tête en soufflant, n’arrivant pas à trouver une solution pour m’échapper de là. Alors je leur parle de ce moment dans la voiture où Parker m’a avoué qu’il me trouvait mieux avec un sourire. Et que j’ai dû sourire plusieurs fois devant lui, sans m’en rendre compte. C’était tout. Rien de honteux ou qui pourrait fructifier un cerveau voulant voir ce qui n’avait rien à voir. Par contre, la réaction de mes collègues me prend au dépourvu. Elles se regardent en coin, sourient et s’éloignent pour chuchoter un instant. Puis reviennent le sourire encore plus large que tout à l’heure. Ça n’annonce rien de bon.

- Que penses-tu de Parker ? Et pas en tant qu’agent, rajoute Kasie pour préciser.

Donc en tant qu’homme ? Je repense au moment où je l’ai trouvé attirant tout à l’heure, mais il est hors de question que je révèle ça. Faisons dans le classique : c’est un homme charmant, attentionné envers les autres et sur qui on peut compter.

Avant de comprendre leur jeu, Jess intervient avec une autre question encore plus surprenante.

- Et de Matt ?

- Hmm, un ami trop séduisant à qui j’ai fait du mal. Pourquoi toute ces questions ? Je demande intriguée, même si j’ai peur d’en connaître la réponse.

- Kasie et moi, on a fait un pari. Avec qui tu allais sortir, entre Parker et Matt, d’ici la fin du mois d’octobre, résume Jessica sourire espiègle aux lèvres.

J’ai du mal entendre. Moi et Parker ? C’est insensé. Une hérésie même. D’abord, parce que c’est mon chef. De deux, il est plus vieux que moi. Je ne suis sortie qu’avec des hommes de mon âge. Et de trois, il a sûrement déjà quelqu’un, charmant comme il est. Concernant Matt, c’est compliqué. À part me mettre moi-même des bâtons dans les roues, je ne vois aucune raison valable de ne pas sortir avec lui. Sauf la peur de tout gâcher encore une fois. Et c’est déjà beaucoup pour moi. Plus qu’à leur expliquer que c’est un pari totalement ridicule.

- Vous avez perdu la tête ? Aucun des deux. Fin octobre je serai libre. Vous avez parié quoi ? Car vous allez perdre.

- On a pas encore décidé. Si tu as une idée.

- Je vais y réfléchir. Par contre pas un mot aux garçons, surtout pas à Palmer. Sinon toute l’agence sera au courant.

- Tu peux nous faire confiance. Et sinon entre nous, comment il est Parker lorsqu’il dort ? Me demande Kasie avec un clin d’œil.

- Ça reste entre nous, j’appuie longuement mon regard vers mes deux amies et après qu’elles ont acquiescé, je finis par avouer ce que j’avais ressentis : Mignon, c’est le premier mot que j’ai pensé.

- Qui est mignon ?

La voix de Parker, que je reconnais maintenant par cœur, retentit derrière moi. Je vois Kasie cacher l’image de toute à l’heure qui était encore sur l’écran. Je me retourne pour lui faire face et dans ma vivacité, j’appuie fortement sur le tube de crème, que j’avais entre les mains, saute pour se retrouver près de la porte.

- Personne, dit-on toutes les trois.

- Je viens vous prévenir que le directeur nous donnait notre après-midi. L’équipe B prend le relais, nous informe Parker, puis il se tourne vers moi : Je vous raccompagne chez vous ?

Pourquoi il dit ça maintenant ? Il a entendu notre conversation ? Les autres sont pendues à mes lèvres attendant ma réponse, mais je ne suis pas assez bête pour tomber dans le piège.

- Pas la peine, refusant son offre. Je veux être seule.

- Je vois. On se voit demain alors.

Une légère déception dans la voix de Parker me déstabilise pendant quelques secondes. Comme si je lui privais de son jouet favori. Ma compagnie lui est-elle agréable, malgré la façon dont je me suis comportée ? Cette simple pensée se grave à l’intérieur de moi jusqu’à ce que j’arrive à mon domicile.

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