Les cendres du passé

Chapitre 1 : Les règles non écrites

1796 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/11/2026 12:27

Le sous-sol de Gibbs était d'un calme immuable, baigné par l'odeur réconfortante de la sciure de bois et du bourbon. Au-dessus, le plancher craqua. Un bruit léger, presque timide, que l'agent spécial du NCIS repéra instantanément. Ce n'était ni le pas lourd de Vance, ni l'assurance feinte de DiNozzo.

Gibbs posa son rabot, gravit les marches en colimaçon et déboucha dans son salon sombre. Silhouette longiligne, mains enfoncées dans les poches d'un sweat-shirt trop grand, un adolescent fixait la vieille photo de mariage posée sur le buffet.

C'était Robin. À 15 ans, il avait les mêmes cheveux châtains indisciplinés que son père, mais le regard bleu d'acier de Jethro.


— Tu as laissé la porte ouverte, Oncle Jethro, dit le garçon sans se retourner, la voix légèrement muette par l'adolescence. Règle numéro 3, non ? Ne jamais aller nulle part sans son couteau... ou fermer sa porte, je ne sais plus.


Gibbs esquissa un rare et imperceptible sourire, le cœur serré par une vague de nostalgie.


— La porte n'est jamais verrouillée pour toi, Robin. Où est ta mère ?


— Au tribunal fédéral, répondit Robin en se tournant enfin. Elle prépare le procès contre le cartel de la côte Est. C'est pour ça qu'elle m'a envoyé ici. Elle dit que Washington est plus sûr que New York cette semaine. Mais je pense surtout qu'elle a peur.


Sarah Gibbs était une avocate de la défense devenue procureure redoutable. Depuis la disparition de son mari dans l'effondrement des tours du World Trade Center, elle s'était jetée à corps perdu dans la justice, élevant Robin avec une discipline de fer et un amour inconditionnel. Elle avait toujours refusé que Jethro interfère avec sa vie d'agent fédéral, redoutant que le danger du NCIS ne plane sur son fils.

Le téléphone de Gibbs vibra dans sa poche. Le nom de DiNozzo s'afficha. En décrochant, Gibbs ne quitta pas son neveu des yeux.


— Gibbs.


— Boss... on a un problème, la voix de Tony au bout du fil avait perdu toute sa légèreté habituelle. Une fusillade devant le tribunal de district. Une avocate a été visée. Elle s'en sort, mais sa voiture a été criblée de balles. Le tireur a signé son coup : c'est lié au cartel. Elle s'appelle Sarah Gibbs. Boss... c'est un parent à vous ?


Un silence de plomb tomba dans la pièce. Gibbs serra le combiné à en blanchir ses phalanges. Ses yeux se plantèrent dans ceux de Robin, qui comprit instantanément, à la seconde même, que la bulle de protection que sa mère avait construite venait d'exploser.


— J'arrive, dit Gibbs d'une voix coupante comme du verre. Prenez soin d'elle, DiNozzo. Si elle a une seule égratignure, tu répondras de moi.


Il raccrocha, prit sa veste d'un geste sec et regarda l'adolescent.


— Prends ton sac, gamin. On va au NCIS.


— Elle va bien ? demanda Robin, la voix tremblante mais les poings serrés, révélant ce même courage obstiné qui caractérisait les frères Gibbs.


— Ta mère est une battante, Robin. Et maintenant, elle a toute mon équipe avec elle.


Le ronflement familier du moteur de la Dodge Charger de Gibbs s'éteignit dans le parking souterrain du NCIS. Robin descendit du véhicule, son sac à dos jeté sur une épaule, les yeux fixés sur les portes vitrées du quartier général. À ses côtés, son oncle affichait ce visage de marbre que les criminels redoutaient, mais l'adolescent décelait la tension extrême qui faisait tressaillir la mâchoire du Marine.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'open space, le silence s'installa instantanément. Tony DiNozzo, un dossier à la main, s'arrêta net. Timothy McGee suspendit ses frappes sur son clavier, les yeux écarquillés.

Le gamin qui marchait dans les pas de Gibbs lui ressemblait de façon troublante : la même démarche assurée, le même port de tête, et ce regard bleu, perçant, qui semblait déjà tout analyser.


— Boss… commença DiNozzo, le regard oscillant entre Gibbs et l'adolescent. C'est…


— Mon neveu, Robin, coupa Gibbs d'une voix qui n'admettait aucune question. McGee, trouve-moi tout ce que tu peux sur le véhicule des tireurs. DiNozzo, où est Sarah ?


— Dans la salle de conférence, Boss. Ziva est avec elle. Elle n'a rien, mais elle est… furieuse.


Avant que Gibbs ne puisse faire un pas, l'ascenseur s'ouvrit dans un fracas métallique. Abby Sciuto en jaillit, ses couettes s'agitant dans tous les sens, un Caf-Pow géant à la main. Elle fonça vers Gibbs, s'arrêtant pile devant Robin. Elle pencha la tête, l'étudiant comme une formule chimique complexe.


— Oh mon Dieu, Gibbs ! Il a tes yeux. Et sa structure osseuse… c'est du Gibbs tout craché ! Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais un neveu ? Un mini-Gibbs de quinze ans qui traîne dans la nature sans que je le sache ? Mon cœur a failli s'arrêter !


Robin, un peu intimidé par le style gothique et l'énergie débordante d'Abby, esquissa un sourire timide.


— Bonjour. Je m'appelle Robin.


— Je m'appelle Abby, et nous allons être les meilleurs amis du monde, décréta-t-elle en lui attrapant gentiment le bras. Gibbs, je l'emmène au labo. C'est l'endroit le plus sûr du bâtiment, et j'ai des biscuits de l'espace.


Gibbs hocha la tête, un accord silencieux. Il posa une main ferme sur l'épaule de son neveu.


— Reste avec elle, gamin. Je reviens.



Gibbs poussa la porte de la salle de conférence. Sarah Wayne-Gibbs était debout, arpentant la pièce comme elle le ferait dans un tribunal. Sa veste de tailleur sombre était légèrement froissée, mais son autorité restait intacte. Ziva David, postée près de la fenêtre, échangea un regard lourd avec Gibbs avant de s'éclipser discrètement, fermant la porte derrière elle.


— Qu'est-ce qu'il fait ici, Jethro ? lança immédiatement Sarah, la voix vibrante de colère et de peur contenue.


— Il est en sécurité, Sarah. Ce qui n'est pas ton cas. Tu as failli te faire tuer ce matin.


— Mon affaire contre le cartel est blindée, et je savais à quoi je m'exposais ! Mais j'avais envoyé Robin à Washington pour qu'il soit loin de tout ça. Pas pour que tu l'amènes dans ton agence fédérale, au milieu de tes enquêtes sur des meurtres !


— Tu t'en prends à des tueurs professionnels, Sarah ! répliqua Gibbs, haussant exceptionnellement le ton, ses yeux bleus jetant des éclairs. Ils savent qui tu es. Ils savent que tu as un fils. Tu penses que New York est dangereux ? Le danger est venu jusqu'ici. Si je n'avais pas été là pour le récupérer, qu'est-ce qui se serait passé si une équipe du cartel l'attendait chez moi ?


Sarah s'arrêta net, le visage soudain pâle. La réalité de la menace venait de la percuter. Elle croisa les bras, comme pour se protéger.


— J'ai juré de le protéger, Jethro, dit-elle, sa voix se brisant légèrement. À son père. Avant qu'il ne… avant ce jour-là. Tu ne sais pas ce que c'est de vivre chaque jour avec la peur de perdre la seule chose qui te rattache encore à lui.


— Je sais exactement ce que c'est, Sarah, répondit doucement Gibbs, sa voix retombant dans un murmure chargé d'une immense douleur, évoquant le souvenir de sa propre fille, Kelly, et de sa femme, Shannon. C'est pour ça que Robin reste sous ma garde jusqu'à ce que ce cartel soit démantelé. Tu n'as pas le choix.


Flashback : 11 septembre 2001


Le mot choix, Gibbs se souvenait du jour où son frère n'en avait pas eu.

La mémoire de Gibbs dérapa quinze ans en arrière. Une matinée de septembre d'un bleu d'azur insolent. Jethro était alors un jeune agent du NCIS, de passage à New York pour une liaison inter-agences. Il était assis dans un café de Manhattan avec son jeune frère, Danny Gibbs.

Danny portait fièrement la lourde veste de protection du FDNY (Fire Department of New York), le casque de pompier posé sur la chaise d'à côté. Il riait, racontant les premières bêtises de Robin, qui n'était alors qu'un bébé de quelques mois.


— Tu devrais venir plus souvent à la maison, Jethro, disait Danny en souriant. Sarah adore quand tu es là, et le petit a besoin de voir son oncle le Marine.


— Le NCIS me prend du temps, Danny. Tu le sais, avait répondu Gibbs, sa réserve habituelle masquant son affection profonde.


Soudain, un grondement sourd, monstrueux, avait déchiré le ciel de Manhattan. Le sol avait tremblé. À travers la vitrine du café, les yeux des deux frères s'étaient tournés vers le sud. Une immense colonne de fumée noire s'échappait de la Tour Nord du World Trade Center.

Le bipeur de Danny s'était mis à hurler. Sans une seconde d'hésitation, le jeune pompier avait attrapé son casque.


— Je dois y aller, Jethro. C'est mon secteur.


Gibbs s'était levé d'un bond, son instinct de Marine prenant le dessus.


— Je viens avec toi.


— Non ! avait crié Danny au milieu du chaos naissant et des sirènes qui commençaient à hurler dans toute la ville. Reste avec Sarah. Prends soin de mon fils si… Prends soin d'eux, Jethro !


C'était la dernière fois que Gibbs avait vu son frère. Danny avait couru vers le danger, vers les tours en feu, pour ne jamais en revenir.


Retour au présent


Gibbs revint à la réalité dans la salle de conférence du NCIS. Les cris de New York et la poussière de ground zero s'effacèrent pour laisser place au regard fatigué de Sarah.

Elle soupira, capitulant face à l'évidence et à la détermination de l'homme en face d'elle.


— Il te ressemble tellement, Jethro. Parfois, quand il me tient tête, j'ai l'impression de voir Danny. Et d'autres fois… c'est toi que je vois. S'il te plaît, garde-le en sécurité.


Gibbs hocha la tête, le visage fermé, mais le serment gravé dans son cœur.


— C'est ma règle numéro 1, Sarah. On protège sa famille.


Il fit demi-tour et quitta la pièce pour rejoindre l'open space. L'équipe l'attendait, les visages graves, prêts à faire la guerre à quiconque oserait menacer le sang de leur patron.

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