Le brouillard n'avait jamais vraiment quitté Storybrooke. Même lorsque le soleil d'août écrasait les toits ardoisés d'une lumière blanche et brûlante, la petite ville semblait respirer derrière un voile de vapeur invisible. L'air, saturé d'une humidité poisseuse, pesait sur les épaules des rares piétons. Le long de Main Street, les vitrines des pignons en brique mûrissaient et miroitaient sous la réverbération du ciel. Les trottoirs dégageaient une forte odeur d'asphalte surchauffé et de poussière cuite, tandis que les habitants traînaient leur pas, assommés, comme si la température étouffait jusqu'à l'élan de leurs pensées.
Pour Elena, pourtant, ce n'était pas cette touffeur estivale qui lui serrait la poitrine à lui en couper le souffle.
C'était le poids de la boîte de nacre.
Depuis son retour de la haute mer, elle ne s'était séparée du précieux artefact qu'une seule fois : pour le camoufler à la hâte derrière une rangée de vieux atlas géographiques poussiéreux, au fond du sanctuaire de la bibliothèque municipale. Personne n'aurait l'idée d'aller fouiller cette réserve obscure, coincée sous les charpentes de chêne. Personne ne prêtait jamais attention à la discrète bibliothécaire aux blouses en lin froissé. C'était précisément ce qui faisait sa force dans une ville rongée par le regard omniprésent de la maire.
La nuit précédente, recluse dans son petit logement et incapable de trouver le sommeil malgré l'épuisement, elle avait enfin osé défaire le fermoir de l'écrin à la lueur d'une bougie.
À l'intérieur ne reposait aucun miroir de verre poliment taillé.
Seulement une goutte d'eau.
Une unique larme liquide, suspendue au-dessus d'un coussin de velours bleu marine. Elle ne tombait pas, ne s'écrasait pas sur le tissu. Elle flottait dans les airs, parfaitement sphérique, immobile, comme si le temps lui-même s'était figé à sa surface.
Lorsque le bout des doigts tremblants d'Elena avait effleuré cette goutte, le décor de sa chambre s'était dissous.
Une vision d'une clarté violente l'avait submergée : les murs de pierre grise de la mairie, l'atmosphère feutrée du bureau de Regina avec ses boiseries sombres, puis le mécanisme d'une bibliothèque mobile qui glissait pour révéler un coffre de bois noir gravé de runes. Et tout autour, des dizaines de fils lumineux s'étiraient dans le vide. Chaque fil reliait un cœur enfermé à son propriétaire. Rouges étincelants, dorés ou argentés, tous vibraient d'une pulsation captive. L'un d'eux brillait plus intensément que les autres, éclairant les ténèbres d'un éclat bleu profond.
Le cœur de Graham.
Elena avait senti sa pulsation résonner dans sa propre chair, avait entendu ce battement assourdi. Puis la vision avait éclaté. À son réveil, la larme était redevenue parfaitement immobile dans son écrin. L'artefact marin fonctionnait. Il disait vrai.
Mais il révélait également une terrible évidence : même en connaissant l'emplacement exact du réceptacle, Elena ne pourrait jamais forcer le coffre de Regina. La magie protectrice qui entourait les collections de la Reine dépassait de loin ses modestes capacités. Une seule personne en ville savait contourner de telles barrières. Une seule personne connaissait les lois antiques de la magie mieux que la maire elle-même.
Mr. Gold.
Cette simple idée lui donnait envie de rebrousser chemin. Elle connaissait les légendes. Dans la Forêt Enchantée déjà, Rumplestiltskin ne rendait jamais service gratuitement. Chaque faveur devenait une chaîne invisible, chaque contrat liait une destinée, chaque promesse cachait une faille mortelle.
Et pourtant... Graham respirait encore sans véritablement vivre, le regard gris voilé par l'emprise du sortilège. Chaque journée passée sous le contrôle de Regina était une torture, une existence volée. Elena ne pouvait plus attendre.
Au même instant, dans la pénombre rafraîchie de sa boutique d'antiquités, Mr. Gold achevait d’ajuster une montre à gousset sous un globe de verre. Le choc métallique et strident du balancier de l'horloge comtoise résonna contre les vitrines chargées. Onze heures.
Un sourire lent étira ses lèvres fines, découvrant des dents légèrement jaunies par le poids de ses anciens pactes et de sa magie noire. Un sourire sans raison apparente pour un passant distrait. Ou plutôt... parce qu'il savait.
La magie avait une odeur, une saveur métallique d'ozone. Depuis l'ouverture du sanctuaire sous-marin, elle imprégnait les rues de Storybrooke comme une pluie invisible. Quelqu'un avait réveillé de très anciennes forces au fond de l'eau. Quelqu'un avait rapporté sur la terre ferme un objet qui n'aurait jamais dû quitter les abysses.
Et il savait parfaitement qui.
« Elena... » murmura-t-il, le prénom glissant entre ses dents avec une délectation savoureuse.
La jeune femme croyait encore avancer seule et masquée sur cet échiquier. Elle ignorait que chaque mouvement effectué depuis plusieurs semaines la rapprochait inexorablement de l'endroit exact où il désirait la voir : devant son comptoir, à bout de ressources, réclamant son aide.
La clochette de la porte tinta d'un bruit cristallin.
Ce n'était pas encore Elena. Belle entra la première, poussant la porte de bois massif. La jeune femme, vêtue d'une robe simple de couleur vive qui tranchait avec la pénombre du magasin, posa un lourd carton rempli de livres anciens sur le comptoir en acajou.
« J'ai trouvé ceci dans la cave de la bibliothèque, » dit-elle en essuyant une trace de poussière sur son front. « Vous m'avez dit que certains volumes pouvaient avoir de la valeur pour votre collection. »
Gold observa la pile d'un regard distrait, glissant sur les reliures en cuir usé sans s'y arrêter. Ses yeux dorés, striés de nuances ambrées, étaient fixés sur Belle, ou plus précisément sur l'ouvrage relié qu'elle gardait instinctivement serré contre son buste. Un vieux recueil de légendes arthuriennes aux dorures passées. Elle ne savait pas pourquoi ce livre l'attirait autant, ignorait que sous la malédiction, de vieux souvenirs cherchaient déjà à refaire surface.
De ses doigts fins bagués de platine, il repoussa doucement le carton.
« Gardez celui-là, » murmura-t-il d'une voix traînante.
Belle leva vers lui de grands yeux bleus empreints de confusion.
« Celui-ci ? »
« Il vous appartient plus que vous ne l'imaginez, ma chère. »
Elle fronça les sourcils, intriguée par la lueur insondable qui brillait dans le regard du vieil homme.
« Vous êtes vraiment étrange, Monsieur Gold. »
Le sourire du Ténébreux s'élargit, plissant les rides de son visage acéré.
« On me l'a souvent reproché. »
Elle le salua d'un signe de tête et repartit, l'air perplexe, serrant l'ouvrage contre elle. Lorsqu'elle eut disparu sur le trottoir, le sourire du prêteur sur gages s'évanouit net. Il bloqua sa canne à pommeau de marbre entre ses cuisses et posa ses deux mains sur le comptoir. La magie vibrait dans l'air. Elle approchait. Enfin.
Dehors, Elena resta plusieurs minutes immobile devant la grande vitrine de la boutique. Les antiquités semblaient l'observer à travers le carreau opaque : une horloge arrêtée, de lourds chandeliers en bronze ternis, une couronne de bal effilochée, et des miroirs aux cadres de bois sculpté. Chaque relique exhalait un secret, une tragédie oubliée.
Elle inspira profondément pour calmer le martèlement de son cœur, puis poussa la porte.
Le tintement de la clochette fendit le silence comme une condamnation. L'air était soudainement plus frais à l'intérieur, presque glacial. L'odeur du vieux bois, du cuir craquelé et de la cire d'abeille remplaçait la touffeur poisseuse de la rue.
Gold, adossé à une vitrine, ne leva même pas les yeux. Il essuyait distraitement la branche d'un chandelier d'argent avec un chiffon sombre.
« Je me demandais combien de temps vous mettriez avant de franchir ce seuil, Mademoiselle Woods. »
Elena s'immobilisa, la main encore posée sur le battant de la porte.
« Vous... vous saviez ? »
« Je sais beaucoup de choses, » répondit-il en faisant tourner l'argent entre ses doigts agiles. « Surtout lorsqu'une magicienne s'en va réveiller le Kraken au beau milieu de l'océan. »
Le sang quitta d'un coup le visage d'Elena.
« Personne n'était censé... »
« ... le savoir ? » la coupa-t-il.
Il leva enfin la tête. Ses pupilles dorées brillaient dans l'ombre du magasin d'un éclat presque sauvage.
« Vous oubliez à qui vous vous adressez. »
Un silence lourd, poisseux, s'installa entre eux, uniquement rythmé par le tic-tac étouffé des mécanismes au fond de la pièce. Gold contourna lentement le comptoir. Son pas inégal, marqué par le choc régulier de sa canne sur le plancher, semblait mesuré au millimètre près.
« Alors dites-moi... »
Sa voix était devenue douce, presque chaleureuse, empreinte d'un faux confort venimeux.
« Que désirez-vous obtenir qui mérite de pousser la porte du Ténébreux ? »
Elena sentit le contour rigide de la boîte de nacre peser contre ses côtes à travers son sac de cuir. Elle hésita une seconde, mais savait que mentir à Rumplestiltskin était un jeu perdu d'avance.
« Je veux rendre son cœur à Graham, » déclara-t-elle, la voix ferme.
Gold ne répondit pas immédiatement. Son sourire s'effaça très légèrement, ses sourcils se fronçant comme s'il évaluait la portée de ses mots.
« Voilà qui est... particulièrement intéressant. »
« Vous pouvez m'aider, » continua-t-elle.
« Oui, » dit-il simplement.
Le mot tomba dans le silence avec une clarté désarmante.
« Je peux contourner les protections de Regina. »
Le souffle d'Elena se bloqua dans sa gorge.
« À une condition, évidemment, » reprit-il.
Gold glissa entre deux meubles jusqu'à une vitrine éclairée. À l'intérieur, reposait une vieille plume noire taillée, posée sur un coussin de velours. Il l'effleura du bout de l'ongle à travers le verre.
« Avant de négocier le prix... »
Il tourna lentement son visage acéré vers elle, ses lueurs jaunâtres braquées sur ses yeux.
« J'aimerais voir ce que vous avez rapporté des profondeurs de l'océan. »
Le silence retomba sur la boutique. Elena comprit alors qu'en posant le pied dans cette boutique, elle venait de franchir un seuil invisible. Quoi qu'elle décide de faire désormais, il n'existait plus aucun retour en arrière.
Elena ne bougea pas d'un millimètre.
Sa main droite, devenue moite, se crispa instinctivement sur le tissu léger de sa blouse en lin, là où le contour rigide et lourd de la boîte de nacre reposait contre sa poitrine. Pendant plusieurs secondes, seul le tic-tac mécanique et entêtant d'une vieille pendule en acajou troubla le silence poisseux de la boutique.
Mr. Gold attendait, adossé avec une nonchalance calculée contre une haute vitrine d'exposition. Il n'avait jamais eu besoin d'insister ni de hausser la voix. À Storybrooke comme dans la Forêt Enchantée, les gens finissaient toujours par céder d'eux-mêmes, poussés par le désespoir ou l'orgueil.
« Vous savez déjà ce que c'est, » dit enfin Elena, la gorge asséchée.
Le sourire du prêteur sur gages s'élargit à peine.
« Je connais son existence, ma chère. Pas son état de conservation, » répondit-il d'une voix caressante.
Elle comprit immédiatement le piège dans lequel elle faillit tomber. S'il posait les yeux sur l'artefact marin, il pourrait en évaluer la puissance brute et peut-être chercher à la lui revendiquer. Et s'il refusait ensuite de le lui rendre... elle n'aurait absolument aucun moyen légal ou magique de s'opposer au Ténébreux.
« Vous n'avez pas confiance en moi, » murmura-t-il d'un ton faussement navré.
Cette remarque était si parfaitement absurde dans cette ville écrasée par la malédiction qu'elle arracha presque un rire amer à Elena.
« Vous devriez vous en réjouir. »
Gold inclina légèrement sa tête aux cheveux gris, amusé par sa repartie.
« Les personnes qui me font aveuglément confiance meurent rarement heureuses. »
Il tapota le fer de sa canne contre le parquet de sapin. Le choc métallique résonna dans le magasin.
« Alors ? Souhaitez-vous vraiment sauver ce cher Graham... ou repartir d'ici avec vos doutes et votre petite boîte ? »
Chaque seconde qui s'égrenait dans cette boutique glaciale rapprochait le shérif d'une nouvelle journée de torture sous l'emprise absolue de Regina. Elena inspira profondément l'air saturé de poussière et de cire ancienne, puis plongea la main dans son sac de cuir pour en sortir lentement le coffret de nacre.
La lumière blafarde de la boutique sembla virer au bleu au moment exact où l'écrin apparut. Autour d'eux, les vitrines chargées de babioles vibrèrent d'un tremblement imperceptible. Les vieilles montres à gousset alignées sur le comptoir cessèrent de battre pendant une fraction de seconde, et les flammes des bougies vacillèrent comme balayées par un vent invisible.
Gold ne cacha même pas son intérêt. Ses sourcils se froncèrent légèrement tandis qu'il se redressait.
« Magnifique... »
Il ne parlait pas comme un simple antiquaire passionné. Il parlait comme un homme retrouvant le vestige d'un très vieil ennemi.
Elena posa l'écrin sur le bois verni de l'acajou sans pour autant relâcher sa prise.
« Vous regardez, » dit-elle en plantant son regard dans le sien. « Vous ne touchez pas. »
« Sage décision. »
Elle défit le fermoir de cuivre et ouvrit délicatement le couvercle. La larme d'eau suspendue au-dessus du velours bleu marine brilla d'un éclat argenté presque aveuglant, projetant des ondulations aquatiques sur les boiseries sombres du magasin.
Pendant plusieurs secondes, Gold resta parfaitement immobile. Puis, ses pupilles sombres prirent cette teinte dorée, striée de lueurs ambrées et d'une féroce opacité, qu'Elena avait déjà aperçue dans ses cauchemars. Le Ténébreux venait de refaire surface. Pas Monsieur Gold, le prêteur sur gages boiteux de Storybrooke. Rumplestiltskin.
« Je croyais cet objet détruit depuis des siècles... » murmura-t-il, la voix soudainement plus basse, plus rauque.
« Vous le connaissez. »
« J'ai connu son créateur. »
Cette réponse, lancée avec une froideur détachée, glaça le sang d'Elena.
« Les Nymphes d'Avalon façonnaient ces miroirs pour contempler les liens sacrés entre les âmes, » poursuivit-il en observant la goutte d'eau avec une fascination sombre. « Elles n'imaginaient pas qu'un jour quelqu'un les utiliserait pour traquer des cœurs enfermés dans du verre. »
D'un simple mouvement de sourcil, sans poser le moindre doigt sur l'artefact, il referma doucement le couvercle de nacre. La magie brute avait obéi à son exacte volonté.
Elena sentit un frisson parcourir toute sa colonne vertébrale. Elle avait beau posséder quelques vestiges de son ancienne magie, cet homme appartenait à une autre catégorie. Une catégorie ancienne où les règles de la nature cessaient tout simplement d'exister.
« Vous pouvez vraiment récupérer le cœur de Graham ? » demanda-t-elle pour briser le sort.
Gold contourna le meuble pour repasser derrière son comptoir, retrouvant son attitude d'homme d'affaires.
« Oui. »
Il répondit avec une telle assurance qu'elle eut envie de le croire sur-le-champ.
« Les protections dont Regina a entouré son coffre sont puissantes, » admit-il. « Mais elles ont été conçues par une élève. Pas par le maître. »
Il prononça cette phrase sans la moindre vanité dans la voix. Comme un simple constat technique.
Elena hésita, son esprit cherchant la faille dans son discours.
« Alors pourquoi ne l'avez-vous jamais fait ? Si vous en étiez capable depuis vingt-huit ans ? »
Un sourire amusé et cruel revint sur les lèvres de Gold.
« Parce que personne ne me l'avait demandé, ma chère. »
Cette réponse était d'une logique insupportablement cynique. Elena sentit une colère froide, tenace, monter en elle.
« Vous auriez pu sauver des dizaines de personnes de son emprise ! »
« Bien sûr. »
Il haussa ses frêles épaules drapées dans son costume trois-pièces.
« Mais personne ne m'a jamais proposé un marché suffisamment intéressant pour que je lève le petit doigt. »
La touffeur extérieure du mois d'août semblait ne plus exister du tout. Dans l'enceinte de cette boutique, tout paraissait figé sous une couche de glace invisible. Même le temps peinait à s'écouler.
Gold tira de sous son comptoir un imposant registre relié de cuir sombre, aux coins renforcés de laiton. Les pages jaunies qu'il feuilleta d'un doigt expert étaient couvertes d'une écriture fine et élégante. Des centaines de signatures à l'encre noire. Des centaines de destins scellés.
« Parlons donc du prix, » glissa-t-il.
Le cœur d'Elena accéléra brutalement dans sa poitrine. Le piège se refermait.
« Je peux m'introduire dans la mairie, neutraliser sans bruit les protections de la Reine, et remplacer le coffre maudit pendant quelques minutes. Le temps nécessaire pour vous laisser récupérer le cœur de Graham. Puis je remettrai tout en place avant que Regina ne découvre la moindre anomalie. »
Il décrivait ce casse magique d'une simplicité déconcertante, comme s'il s'agissait d'une simple promenade du dimanche le long de la jetée.
« En échange... »
Il referma lentement le registre dans un claquement sec qui fit voler un nuage de poussière.
« Je veux votre premier souvenir. »
Elena fronça les sourcils, déstabilisée par la requête.
« Mon... mon premier souvenir ? »
« Le plus ancien, » précisa-t-il en penchant la tête. « Celui qui vous définit en tant qu'être humain. Votre toute première mémoire. »
Elle resta interdite, le regard fixe.
« C'est absurde. Pourquoi voudriez-vous une chose pareille ? »
« Pas du tout, » railla-t-il d'un ton professoral. « Les souvenirs possèdent une saveur très particulière. Les premiers sont toujours les plus précieux, les plus purs. Ils façonnent tout le reste de votre existence. »
Elle secoua la tête, incapable de comprendre la logique du Ténébreux.
« Pourquoi vouloir cela de moi ? »
Gold se détourna et s'approcha d'une étagère d'angle où étaient soigneusement alignées plusieurs fioles de verre ciselé. À l'intérieur de chacune d'elles, piégée dans le cristal, flottait une lumière brumeuse et mouvante. L'une était rouge sang, une autre verte comme de la mousse, une autre encore dorée ou bleue canard.
« Certains collectionnent les tableaux de maîtres, » murmura-t-il. « D'autres les couronnes d'or des royaumes déchus. Moi... je collectionne ce qui fait de chacun un être unique. »
Elena observa les fioles lumineuses. Un frisson d'horreur lui parcourut l'échine. Dans ces récipients de verre dormaient des rires d'enfants, des regrets éternels, des instants d'amour volés. Des morceaux entiers de vies brisées.
« Vous les leur avez volés... »
« Ils me les ont donnés, » la corrigea-t-il aussitôt en levant un index sévère. « Nuance capitale, ma chère. »
Elle détourna les yeux de l'étagère, l'estomac noué par le dégoût.
« Et si je refuse votre offre ? »
« Vous repartez avec votre boîte, » répondit-il sans hausser le ton. « Graham reste le jouet brisé de Regina. La boîte de nacre finira bien par attirer l'attention de la maire tôt ou tard. Et votre petite expédition clandestine avec le capitaine Hook n'aura servi à rien. »
Chaque mot prononcé par Gold était une lame bien affûtée. Il ne menaçait pas, ne haussait pas le ton. Il se contentait de dresser un état des lieux implacable. C'était mille fois pire.
Ne sachant plus comment masquer son trouble, Elena se mit à marcher à pas lents entre les rayonnages sombres. Des reliques venues de tous les royaumes oubliés s'entassaient là dans la pénombre : une quenouille en bois noir à la pointe usée, un miroir brisé dont les éclats reflétaient d'autres pièces, une rose rouge enfermée sous une cloche de verre, une lourde épée à la garde rouillée.
Puis son regard s'arrêta net.
Sur une étagère à hauteur d'yeux reposait un petit cheval de bois sculpté, aux formes naïves, la peinture rouge écornée par les années. Elena se figea, le souffle coupé. Ce jouet était le portrait craché de celui que son père lui avait taillé de ses propres mains lorsqu'elle n'était qu'une enfant, au cœur du domaine familial dans la Forêt Enchantée.
Sans réfléchir, poussée par une vague de nostalgie douloureuse, elle tendit la main vers le bois usé.
« Ne le touchez pas, » coupa immédiatement la voix de Gold.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, la main suspendue à deux centimètres du jouet.
« Parce qu'il ne vous appartient pas. »
Elle retira lentement sa main, le cœur battant à tout rompre, et se tourna vers lui.
« Vous faites exprès de laisser ces objets en évidence... Vous cherchez à me piéger. »
« Toujours, » admit le Ténébreux avec un sourire carnassier. « Une négociation est tellement plus intéressante lorsque les émotions s'en mêlent, vous ne trouvez pas ? »
Elena serra les dents à s'en faire mal. Il cherchait à la déstabiliser, à effriter ses défenses depuis la seconde où elle avait poussé cette porte. Elle comprenait enfin pourquoi tant de rois et de puissants magiciens avaient tout perdu face à lui dans l'ancien monde. Il ne gagnait pas uniquement grâce à la puissance brute de sa magie noire. Il gagnait parce qu'il disséquait et connaissait parfaitement le cœur humain.
« Il y a autre chose, » reprit Gold en levant un doigt bagué de platine. « Je ne vous ai pas encore parlé de la conséquence indirecte de ce transfert. »
« Il y a encore une autre condition ? »
« Une règle de la magie, nuance. Chaque souvenir sert de fondation à tous ceux qui le suivent dans votre esprit. Si je vous arrache le tout premier... »
Il marqua une pause calculée, savourant l'effet de ses mots.
« ... certaines émotions ou images associées disparaîtront inévitablement avec lui. »
Elena sentit son ventre se nouer violemment.
« Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? »
« Peut-être oublierez-vous à jamais le visage de votre mère, » expliqua-t-il d'un ton détaché. « Peut-être la douce sensation de sécurité que vous ressentiez enfant dans la maison familiale. Ou peut-être la toute première fois où vous avez compris ce qu'était l'amour. Il est rigoureusement impossible de le savoir à l'avance. Chaque esprit réagit différemment à l'amputation. »
Elena resta pétrifiée au milieu de l'allée sombre, les bras ballants. Dans ses scénarios les plus sombres, elle avait tout imaginé : il lui demanderait de l'or, des années de sa vie, sa propre magie, ou un service impossible. Jamais elle n'avait envisagé qu'il s'attaquerait à sa propre mémoire, à ce qui constituait l'essence même de son identité.
Gold posa ses deux mains sur le pommeau de marbre de sa canne. Puis, très calmement, d'une voix presque solennelle, il déclara :
« Toute magie vient avec un prix, Elena. »
Les mots semblèrent résonner dans les moindres recoins de la boutique, faisant trembler les miroirs. Même les rouages des pendules cessèrent un instant leur course. Elena comprit alors que cette phrase n'était pas une simple menace ou une raillerie : c'était la loi fondamentale, immuable, qui gouvernait tous les royaumes.
Un silence écrasant, insupportable, retomba entre eux.
Elle baissa les yeux vers le sac de cuir qu'elle serrait contre elle. Puis l'image de Graham s'imposa à nouveau à son esprit. Elle revit son sourire timide, puis ce regard vide et brisé lorsqu'il obéissait aveuglément aux ordres de Regina. Elle pensa à l'homme libre qu'il aurait pu être, qu'il devait être, si son cœur lui appartenait encore.
Ses doigts tremblaient irrépressiblement. Elena releva lentement la tête vers l'antiquaire.
« Et si... si j'accepte vos conditions... »
Gold esquissa un sourire imperceptible, un éclair de triomphe traversant ses yeux dorés. Comme s'il avait su, dès le tintement de la clochette d'entrée, quelle serait sa réponse.
Il ne répondit pas tout de suite. Il contourna lentement son comptoir en acajou, le choc du fer de sa canne marquant chaque seconde sur le plancher comme le décompte implacable d'une sentence. Son costume trois-pièces sombre ne plissait pas malgré la touffeur ambiante. Il s'arrêta devant une haute armoire vitrée où dormaient des parchemins scellés de cire rouge et des contrats jalousement gardés sous verre.
« Alors nous conclurons un marché, » dit-il en poussant un tiroir dissimulé sous le meuble.
Il en tira un rouleau de parchemin jauni, aux bords élimés. À peine le cuir du rouleau eut-il touché le bois noir du comptoir qu'il se déroula de lui-même avec un froissement sec. Une encre sombre se mit à courir seule sur la fibre végétale.
Elena sentit une onde glaciale traverser la pièce. Une magie ancienne, viscérale, plus vieille que les royaumes oubliés et plus lourde que les malédictions, venait d'éveiller l'air de la boutique.
Les mots s'inscrivaient en lettres moulées sous ses yeux :
Le Ténébreux s'engage à remettre le cœur du shérif Graham Humbert à sa propriétaire légitime sans que Regina Mills ne puisse empêcher l'échange.
Aussitôt, la plume invisible traça les lignes suivantes :
En contrepartie, Elena cède volontairement son premier souvenir, lequel deviendra la propriété exclusive du Ténébreux jusqu'à la fin des temps.
Elena sentit son souffle se bloquer. Aucune formule alambiquée, aucun détournement de langage. Seulement deux phrases claires. Deux destins scellés sur du papier.
Gold lui tendit une plume d'oie noire à la pointe d'acier. Ses yeux dorés, striés de nuances ambrées, luisaient d'une satisfaction retenue.
« La magie apprécie les accords simples, » murmura-t-il.
Elle refusa de prendre l'outil, reculant d'un demi-pas.
« Pourquoi Graham ? Pourquoi accepter ce marché ? Vous n'avez rien à y gagner directement. »
Un sourire mystérieux étira les lèvres fines du Ténébreux.
« Vous croyez vraiment que le cœur d'un chasseur est ce qui m'intéresse ? »
« Alors quoi ? » exigea-t-elle, les poings serrés dans les poches de sa blouse.
Gold leva lentement les yeux vers la grande horloge comtoise du fond. Les aiguilles de cuivre venaient de s'aligner verticalement dans un cliquetis métallique. Midi.
« Les histoires, ma chère, » répondit-il d'une voix caressante. « Regina croit contrôler chaque pièce de son échiquier. Elle pense connaître la moindre faille de ses sujets. Mais lorsqu'une personne est prête à sacrifier une parcelle d'elle-même pour en sauver une autre... le récit bascule. »
Il posa sa main baguée de platine sur le parchemin.
« Et les histoires deviennent tellement plus captivantes lorsqu'elles échappent à leur auteur. »
Elena fixa la plume noire. Ses doigts tremblaient d'un frisson incontrôlable. Elle ferma les yeux, et le visage de Graham envahit aussitôt ses pensées : son rire discret au comptoir du Granny's, le regard éteint qu'il tentait de masquer sous son insigne de shérif, et cette bonté tenace qu'il conservait malgré le vide dans sa poitrine.
Puis, une autre image surgit du fond de sa mémoire : une clairière baignée de soleil dans la Forêt Enchantée, l'odeur des pins, une petite main d'enfant blottie dans une paume plus grande et chaleureuse... Son père.
Était-ce cela que Gold s'apprêtait à lui arracher ? Le tout premier éclat de sa vie ? Si cette racine mourait, qui deviendrait-elle ?
Elle rouvrit les yeux, le regard durci par un élan d'effroi.
« Je ne peux pas. »
Gold ne manifesta aucune déception. Son visage resta lisse, totalement illisible. D'un geste lent et détaché, il roula le parchemin et le remit dans son logement.
« C'est votre choix, Mademoiselle Woods. »
Il reprit sa canne, signifiant que l'entretien était clos, abandonnant Graham à son sort.
Elena fit un pas vers la sortie, puis un second. Sa paume moite se posa sur la poignée de cuivre glacé. Mais au moment de pousser la porte, l'image du shérif lui revint, condamné à n'être qu'une marionnette sans âme entre les mains de Regina pour l'éternité.
Elle resta immobile de longues secondes, le front appuyé contre le bois de la porte.
« Attendez, » murmura-t-elle sans se retourner.
Derrière elle, le Ténébreux ne bougea pas d'un millimètre. Il avait attendu ce moment depuis sa venue.
Elena pivota et remonta l'allée sombre d'un pas lourd.
« Si je signe... vous tenez parole ? »
Le prêteur sur gages la fixa avec une gravité soudainement dénuée de toute moquerie.
« Je suis peut-être un monstre, Mademoiselle Woods. Mais je ne romps jamais un contrat. »
Elena saisit la plume noire. La tige était aussi froide qu'un glaçon. Dès que la pointe d'acier effleura sa peau, une légère entaille s'ouvrit au bout de son index. Une unique goutte de sang perla et s'écrasa sur le papier jauni.
D'elle-même, l'encre rouge traça son nom en lettres d'imprimerie : ELENA WOODS.
Le contrat s'embrasa à l'instant même dans une gerbe de flammes dorées. Sans se consumer ni dégager de fumée, le parchemin se transforma en une poussière étincelante qui tourbillonna dans l'air de la boutique avant de disparaître dans l'éther.
Puis la douleur frappa.
Brève, aigüe, comme une lame plongeant dans son crâne. Elena porta instinctivement les deux mains à ses tempes, chancelant sur le plancher. Dans sa tête, des images s'entrechoquèrent dans un maelström confus : de la lumière, le murmure d'un berceau, une voix de femme douce... puis plus rien. Le vide. Un trou noir, béant et silencieux.
Elle savait qu'une pièce fondamentale venait de lui être arrachée, mais elle était incapable de nommer ce qui lui manquait. Une larme solitaire roula sur sa joue.
De son côté, Gold ferma les yeux, savourant l'instant. Entre ses doigts fins flottait une petite sphère de lumière dorée où dansaient des silhouettes en miniature. Le tout premier souvenir d'Elena. Il referma doucement sa paume, et la sphère s'éteignit.
« Le marché est conclu, » déclara-t-il.
Il se dirigea vers un buffet imposant, verrouillé par plusieurs serrures de fer. Il en tourna trois avec une petite clé de cuivre. À l'intérieur reposait une clé forgée dans un métal noir et mat qui semblait dévorer la lumière. Son extrémité ne possédait pas de dents, mais des ondulations semblables à des racines desséchées.
« Ceci ouvre ce qui refuse d'être ouvert, » dit-il en la lui tendant. « Cette nuit, à minuit pile, la mairie sera déserte. Regina assiste à sa réception annuelle. Entrez par l'aile est. Le coffre se trouve derrière la troisième bibliothèque du bureau. La clé ne servira qu'une fois avant de tomber en poussière. »
Elena saisit le métal chaud et l'enfouit dans sa poche avec la boîte de nacre.
« Vous ne venez pas ? »
Gold esquissa un sourire énigmatique en se ré appuyant sur sa canne.
« Ce n'est plus mon histoire. Vous avez payé pour une chance... à vous de ne pas la gâcher. »
Avant de franchir le seuil, Elena s'arrêta, l'esprit encore engourdi.
« Pourquoi ai-je l'impression d'avoir perdu bien plus qu'un simple souvenir ? »
Pendant un très bref instant, la malice du Ténébreux s'effaça derrière les traits d'un vieil homme fatigué.
« Parce qu'un premier souvenir est la racine de l'arbre, Elena. Lorsqu'on tranche la racine... certaines branches finissent par mourir. »
Lorsqu'elle repoussa la porte, la touffeur d'août et l'odeur d'asphalte chaud la frappèrent à nouveau. Main Street poursuivait son cours : des enfants riaient devant le Granny's, des touristes photographiaient le clocher.
En traversant la rue, Elena aperçut la silhouette de Graham devant le poste de police. Il discutait avec Ruby. Il leva les yeux, la vit, et lui adressa un sourire sincère.
Elena s'arrêta sur le trottoir. Elle ressentait pour lui une immense tendresse, une inquiétude dévorante, le besoin absolu de le sauver. Mais au fond d'elle, quelque chose s'était éteint. Une étincelle, une note de musique ancienne avait disparu, laissant une sensation de froid au creux de sa poitrine.
Graham s'avança vers elle, les sourcils froncés.
« Elena ? Tu vas bien ? Tu es toute pâle. »
Elle cligna des yeux, serrant la clé noire au fond de sa poche.
« Oui... Ce n'est rien. La chaleur, juste la chaleur. »
Il hocha la tête, lui tapota doucement l'épaule et reprit sa marche. Elena le regarda s'éloigner sous le ciel lourd de Storybrooke.
Derrière la vitrine sombre de la boutique d'antiquités, le reflet de Mr. Gold se découpait dans l'ombre du verre. Les yeux brulants d'une lueur dorée, le Ténébreux observait la scène, un sourire cruel sur les lèvres.
« Les meilleurs marchés ne révèlent jamais immédiatement ce qu'ils coûtent... » murmura-t-il dans le silence de son magasin.
L'heure du choix approchait. Et la guerre contre la Reine allait enfin commencer.