Hors de lui, Luffy s’acharnait à dire que toute cette histoire était du grand n’importe quoi.
Selon les dires de Johnny, Nami aurait poignardé Usopp lorsque celui-ci faisait face à Arlong en personne et l’aurait ensuite jeté à la mer.
Johnny se moucha du dos de sa main, le regard perdu dans le vide.
— Tu avais raison Noriko, s’excusa-t-il, tout est de ma faute. Si je ne l’avais pas laissé tomber…
— Nami a déjà sauvé Zoro, le rassura calmement Noriko, je suis sûre qu’Usopp est en vie.
— Elle doit avoir ses propres raisons d’agir ainsi, souligna le bretteur, même si je persiste à dire qu’on peut pas lui faire confiance.
— Nami est notre amie, insista Luffy avec colère, elle n’aurait jamais fait une chose pareille !
— Votre amie ? Laisse-moi rire.
Tous se retournèrent. Nami leur faisait face. Les mains derrière le dos, son débardeur laissait apercevoir un tatouage étrange encré sous la peau de son épaule.
Zoro dégaina immédiatement, la sommant de lui dire ce qu’était advenu Usopp.
La navigatrice roula des yeux, prétendant qu’il était certainement en train de dériver dans l’océan. Elle s’évertua à expliquer qu’elle était déjà pirate, mais affiliée à son capitaine Arlong et qu’elle n’avait fait que les manipuler depuis le début dans l’unique but de dérober le butin d’un certain Baggy. Assurant n’avoir que faire du Vogue Merry – qu’ils pouvaient le récupérer s’ils le souhaitaient –, elle ajouta qu’ils n’avaient rien à faire ici et qu’ils devaient partir.
Pour toute réponse et loin d’être perturbé, Luffy tourna les talons et alla s’installer à l’ombre d’un arbre dans l’unique but d’y faire une sieste.
Noriko cilla plusieurs fois. L’étrange manière qu’avait le capitaine pour gérer des crises la laissait pantoise. Plus le temps passait, plus elle se demandait comment elle allait pouvoir atteindre Grand Line en leur compagnie.
De son côté, Nami injuria le Chapeau de Paille pour son manque de sérieux et s’enfuit en courant.
Elle prit soin de cacher une de ses mains, mais Noriko aperçut très clairement un bandage ensanglanté.
En attendant que Luffy ne se décide à bouger, les camarades débattaient du sort du tireur d’élite, affirmant que Nami mentait et qu’elle ne l’aurait jamais tué de sang-froid.
— Elle est blessée à la main, précisa Noriko.
Comme si de rien n’était, Usopp émergea soudainement de la forêt et corrobora leurs dires.
Complètement trempé et à bout de souffle après avoir passé ses derniers moments à fuir, il rapporta que Nami avait planté le poignard dans sa propre main et non dans son ventre. À voix basse, elle lui avait ordonné de fuir s’il voulait sauver sa peau et l’avait poussé dans l’eau.
Usopp précisa qu’Arlong était puissant et qu’il était préférable de fuir cette île au plus vite.
Luffy ouvrit enfin un œil.
— Vous voyez bien qu’il est vivant.
— Ça fait plaisir de voir que tu t’inquiétais, s’offusqua l’intéressé en brandissant un poing menaçant.
— Bon alors, on fait quoi ? s’agaça Zoro.
— On a de la visite, prévint Noriko.
Provenant certainement du village que le bretteur avait quitté quelque temps plus tôt, une jeune femme aux cheveux violets s’avançait vers eux d’un pas déterminé.
— C’est vous les copains de Nami ?
Incertains d’être dignes de ce titre, ils la dévisagèrent, tandis que son expression devint furieuse.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? s’inquiéta-t-elle. Elle est différente de d’habitude. Pour la première fois, elle est rentrée à la maison en pleurant et d’après ce que j’ai pu comprendre, elle a dit avoir fait du mal à des amis et qu’elle pourrait plus jamais naviguer avec eux !
— C’est quoi ces conneries ? rétorqua Zoro. Elle a dit qu’elle voulait plus nous voir parce qu’elle veut être loyale envers Arlong.
— Mais c’est n’importe quoi ! Elle le déteste plus que tout au monde !
Voyant leur air interloqué, la jeune femme soupira longuement et se passa une main dans les cheveux.
— Je crois que vous méritez quelques explications.
La nouvelle venue n’était autre que Nojiko, la sœur aînée de Nami. Petites, une ancienne Marine les avait adoptées et élevées comme ses propres filles dans le village voisin, Cocoyashi.
Un jour, Arlong et sa bande avaient débarqué et déclaré que toute l’île lui appartiendrait. Pour survivre, les habitants devaient débourser des sommes colossales en guise de taxes. S’ils ne pouvaient pas payer, leurs maisons étaient ravagées et ils étaient soient tués, soit chassés de l’île s’ils arrivaient à fuir.
Avec à peine de quoi payer pour ses filles, la mère de Nami et Nojiko avait ainsi péri de la main d’Arlong. Il avait ensuite fouillé sa maison et découvert quantité de cartes dessinées à la main.
Lorsqu’il avait voulu s’en emparer, Nami – qui n’avait que huit ans à l’époque – avait hurlé qu’il s’agissait de ses dessins et qu’il n’avait pas le droit de s’en emparer.
Arlong avait alors eu l’idée d’un horrible chantage et avait enlevé la petite fille. En échange de ses talents cartographiques, il rendrait la liberté aux habitants de son village. Elle avait accepté et il avait cruellement rajouté la condition qu’elle devrait y ajouter la somme d’un million de Berrys – cela expliquait pourquoi Nami était obsédée par les trésors et l’argent.
— On est tous au courant au village, souffla Nojiko, mais on prétend le contraire depuis plus de huit ans. On fait semblant de la détester pour avoir rejoint l’équipage d’Arlong.
Elle secoua la tête et fronça les sourcils.
— On veut pas être un fardeau pour elle, se justifia-t-elle. Si elle n’est pas aimée ou soutenue, elle n’aura aucune raison de rester ici. Et vu toutes les occasions de quitter librement cette île quand elle le souhaite pour ses recherches, elle finira par partir !
Nojiko pinça les lèvres, une colère évidente montant en elle.
— Et pourtant, cette entêtée s’obstine à vouloir racheter notre liberté… quitte à y laisser sa vie.
Sans prévenir, Luffy se leva et prit la direction du village.
Nojiko regarda le reste des compagnons et s’interposa avant qu’ils ne bougent.
— Vous vous rendez compte qu’elle a traversé tout ça toute seule pendant des années ? Vous êtes les seuls à qui elle a daigné accorder sa confiance et elle s’en veut tellement de vous avoir manipulé qu’elle est en train de tout remettre en question ! Elle a eu un aperçu de ce que pouvait être sa vie et je sais qu’elle n’aspire qu’à une chose : vous suivre.
— Mais elle ne peut pas tant que cet Arlong vous tient entre ses mains, conclut Sanji en sortant un paquet de cigarettes de sa poche.
Nojiko hocha la tête avec un air grave.
— On a essayé, confia-t-elle avec tristesse. Tellement de fois. Il est trop fort et Nami nous a fini par interdire de s’en approcher.
Silencieuse depuis le début, Noriko sentait son sang pulser dans ses veines. Si elle avait songé, l’espace d’un instant, à proposer ses services de navigation pour rejoindre Grand Line sans Nami, elle reconsidérait maintenant ses positions et les regrettait.
Celle qu’elle voyait comme une amie avait toujours été attentionnée à son égard et n’avait finalement pas agi par simple cupidité, mais par manque de choix.
Elle serra les poings. Même si c’était temporaire, Luffy était son capitaine et ses compagnons de route composaient son équipage. Il était temps pour elle de se comporter officiellement comme l’une des leurs.
— Rejoignons notre capitaine, proposa-t-elle avec un sourire. Quitte à la forcer à venir avec nous, Nami sera notre navigatrice et je suis sûre que Luffy est déjà parti la chercher.
Bien décidés à libérer Nami du joug d’Arlong, les Chapeaux de Paille arrivèrent à l’entrée de Cocoyashi.
Les sens en alerte, ils avaient croisé tous les villageois qui couraient vers eux. De ce qu’ils avaient compris, ils avaient tous avoué à Nami être au courant du chantage depuis le début et avaient donc décidé une bonne fois pour toutes de mettre un terme au règne d’Arlong.
Tous savaient qu’un massacre s’en suivrait.
Johnny et Yosaku les avaient donc suivis pour les protéger et, quitte à user de la force, arrêter leur folie suicidaire.
Au milieu de l’allée principale, leur capitaine se tenait aux côtés de Nami.
Agenouillée, elle hurlait de désespoir et martelait le sol de ses poings, prétendant que Luffy ne savait pas ce qui s’était passé et qu’il n’avait rien à voir avec toute cette histoire.
Le Chapeau de Paille resta silencieux.
À bout de force, la jeune femme fondit en larmes, et dans un souffle, supplia finalement Luffy de lui venir en aide.
Pour toute réponse, il retira son couvre-chef et l’enfonça sur le crâne de la navigatrice, puis hurla que c’est ce qu’il comptait faire.
Noriko s’avança et avisa Nami qui était prostrée. Une de ses épaules était en sang et sa peau avait été arrachée. Le cœur de la manieuse d’eau se serra en comprenant que son amie avait fait ce qu’elle n’avait jamais eu le courage de faire : arracher son tatouage.
— Je m’occupe d’elle, souffla-t-elle, je vous rejoindrai après si tu es d’accord.
Luffy inclina le menton et fit volte-face vers ses autres compagnons.
— Allons-y, ordonna-t-il en prenant la direction d’Arlong Park.
Assise devant la maison d’enfance de Nami, Noriko passait doucement une bulle d’eau sur la peau de celle-ci, absorbant le sang qui coulait abondamment avant de le rejeter dans une bassine à ses pieds.
Le corps parcouru de sanglots, son amie n’avait pas prononcé le moindre mot, se contentant de renifler bruyamment.
Noriko était également silencieuse, concentrée sur ce qu’elle faisait. À l’aide de ciseaux, elle découpait délicatement le vêtement ensanglanté, tout en continuant de faire danser les bulles qui continuaient à accomplir leur tâche. Elle entreprit de faire un bandage, mais précisa qu’il lui faudrait des points de suture.
— Je suis désolée, lâcha finalement Nami.
— Tu n’es pas responsable de quoi que ce soit, rassura la manieuse d’eau avec douceur, tu as fait ce qu’il fallait.
La navigatrice serra les dents au moment où Noriko ajusta le pansement avec force afin d’arrêter l’hémorragie.
— Qui est Baggy ? demanda-t-elle pour changer de sujet. Je crois avoir compris que vous aviez fait équipe pour dérober son trésor.
Nami laissa échapper un soupir amusé.
— Baggy le Clown, rectifia-t-elle. Il avait une carte indiquant la route à prendre pour rejoindre Grand Line. Les choses se sont gâtées et Luffy a fini par lui botter les fesses.
— Je suppose que cette carte est entre tes mains, sourit Noriko.
— J’espère qu’elle me servira pour vous y emmener.
La manieuse d’eau s’immobilisa un instant avant de continuer son soin. Elle ne voulait pas crier victoire trop vite, mais était heureuse de savoir que Nami comptait bel et bien les accompagner.
Une explosion les fit sursauter.
Toutes deux levèrent les yeux et ouvrirent la bouche en apercevant une énorme bête qui ressemblait à une vache croisée avec un poisson.
— Qu’est-ce que c’est que ça !? blêmit Noriko.
— On dirait Meuh-Meuh ! s’affola Nami.
La manieuse d’eau manqua de s’étrangler avec sa propre salive quand la navigatrice précisa qu’il s’agissait d’un Monstre Marin au service d’Arlong.
Reconnaissables par leurs croisements entre un animal terrestre et aquatique, ces créatures agressives qui peuplaient les océans pouvaient cependant être intimidées et domestiquées par plus fort qu’elles.
— Ils doivent livrer un combat acharné, songea Noriko.
— Je peux pas les laisser combattre sans moi, murmura faiblement Nami.
La jeune femme aux cheveux blancs dut la forcer à rester en place quand elle voulut se lever.
— Va les aider, supplia la navigatrice en lui retirant la bande des mains.
— Hors de question que je te laisse, s’opposa aussitôt Noriko.
— Je me débrouillerai ! cria-t-elle avant de baisser d’un ton. Je t’en prie… tu leur seras plus utile qu’à moi.
La manieuse d’eau ouvrit la bouche, puis la referma face au visage implorant de son amie. Elle hocha la tête et partit sans perdre de temps.
— Je te rejoins au plus vite, insista la rouquine dans son dos.