Noriko
Assise sur un lit, les bras autour de ses genoux, Noriko caressait les perles rouges de son bracelet en tremblant, tétanisée par l’angoisse. Le regard fixé sur le chapeau d’Ace posé devant ses pieds, elle respirait à peine, perdue dans ses pensées.
Au centre de la pièce, un plateau contenant une assiette vide et des couverts trônait sur une table. Elle s’était forcée à finir son repas pour reprendre des forces et avait désormais la nausée.
À travers les hublots, le ciel promettait que la nuit allait tomber dans moins d’une heure. Elle s’en moquait, trop occupée à appréhender ce qui l’attendait et sachant pertinemment qu’elle ne trouverait pas le sommeil.
Après son altercation avec l’Empereur, elle avait docilement suivi Marco jusqu’à cette pièce beaucoup trop grande pour elle. Décorée de quatre grands lits, de tapis qui empêchaient de voir la couleur du sol, d’une grande table ronde, de quelques chaises de bois lourd serties d’accoudoirs et d’immenses armoires vides, il s’agissait de l’ancien dortoir des infirmières de Barbe Blanche – qu’il avait renvoyées sans sommation à l’approche de la guerre afin de les protéger.
Avec l’ordre de ne quitter ce lieu sous aucun prétexte, Noriko avait attendu jusqu’à ce qu’on lui apporte un repas.
Peu causant parce qu’elle avait lourdement insisté pour qu’il goûte son plat devant elle, le pirate – après avoir cédé – lui avait simplement laissé un nécessaire de toilette ainsi que des vêtements propres. Avec agacement, il s’était assuré qu’elle ne manquait de rien et avait tourné les talons.
Complètement seule, écrasée par la fatigue, et même si chaque geste avait été douloureux, la manieuse d’eau s’était ensuite abandonnée à une longue douche brûlante pour n’en ressortir qu’une fois sa peau rougie.
Elle avait ainsi pu prendre connaissance de l’ampleur des traces que portait son corps – ses jambes ornées de bleus tous aussi gros les uns que les autres depuis qu’elles avaient été coincées sous des ruines ou encore ses genoux écorchés ainsi que son dos violacé par endroits à force de tomber.
Elle avait remis le bandage sur son bras, avait longuement peigné ses cheveux – sans manquer de pleurer d’impatience à cause d’un nœud récalcitrant –, puis s’était habillée.
L’équipage ne comptant désormais que des hommes, il n’avait pas été aisé de lui trouver de quoi se changer. Sobrement vêtue d’un pantalon vert foncé et d’un haut sans manches noir, elle était recroquevillée sur un lit, immobile.
Ses yeux glissèrent vers ses bottes qui gisaient près de la porte. Couvertes de sang, de terre et de traces diverses, elles témoignaient de ce qu’elle avait traversé depuis que Brook s’était caché dans son placard.
Elle sourit tristement à ce souvenir et le regretta aussitôt.
Un poids tomba dans son estomac. Elle n’avait pas pensé à son équipage depuis qu’elle avait su qu’Ace était en danger. Elle s’en voulait. Elle ignorait où ses amis se trouvaient. Elle ignorait s’ils allaient bien. Elle ignorait si elle allait les revoir.
Elle enfouit son visage dans ses bras et se retint de pleurer. Il fallait qu’elle les détourne de ses pensées. Il fallait qu’elle oublie sa culpabilité. Il fallait qu’elle reste concentrée.
Pardonnez-moi… Je vous retrouverai quand tout sera terminé. Je vous le promets.
Elle redressa la tête et se leva d’un bond quand quelqu’un toqua à la porte.
— Tiens, lui dit Marco après avoir été invité à entrer, ça t’aidera à dormir.
Il s’approcha d’elle et lui tendit un cachet.
Noriko eut un mouvement de recul.
— Tu auras besoin de toutes tes forces pour sauver Ace, justifia le quadragénaire d’un ton las.
Son regard s’attarda sur le couvre-chef orange. Il soupira et se tourna vers la table. Sans un mot, il jeta le médicament dans le verre d’eau qu’elle n’avait pas touché et s’éloigna vers l’un des hublots.
Les yeux rivés sur la mousse effervescente qui grandissait à mesure que les bulles blanches et épaisses s’élevaient à la surface, Noriko fronça les sourcils.
Marco ne l’avait pas crue quand elle avait dit connaître Ace et l’avait uniquement ramenée à bord parce qu’elle avait prétendu devoir parler à Barbe Blanche de toute urgence. Néanmoins, il avait d’abord ri en demandant s’il s’agissait d’une ruse grossière pour s’en prendre à la vie de l’Empereur. De ce fait, rien n’indiquait qu’il ne se méfiait plus d’elle ou qu’il était d’accord avec son capitaine pour qu’elle reste parmi eux.
— Qu’est-ce qui me fait croire que je ne me réveillerai pas à Banaro ou que tu n’essaies pas de me tuer ?
Le Phénix observait la mer à travers un hublot et ne daigna même pas tourner la tête. Les mains dans les poches, il adoptait une posture décontractée.
— L’île est hors d’atteinte maintenant, mais tu veux peut-être que je le goûte devant toi ?
Elle grinça des dents à cette remarque acerbe, mais ne broncha pas.
— Si tout ce que tu as dit est vrai, je n’ai aucune raison de me méfier de toi. Et pour ce qui est de te tuer, j’ai pas besoin d’un vulgaire cach…
— Je dis la vérité ! s’emporta-t-elle sans relever la menace. Comment serais-je au courant pour Thatch si c’était pas le cas ? Ace m’a parlé de tous les commandants, il m’a parlé de toi et…
— Alors tu sais que tu peux me faire confiance, coupa Marco en se tournant vers elle. Barbe Blanche t’a autorisée à rester et je compte pas m’opposer à ses ordres. Je suis médecin, je sais très bien ce que je fais : ce cachet t’aidera seulement à trouver le sommeil.
Noriko se mordit l’intérieur de la joue et avisa le chapeau d’Ace. Laisser les coutures en relief glisser entre ses doigts la calma légèrement. Oui, elle connaissait la fonction qu’occupait le Phénix. C’était pour cette raison qu’à l’instar de tous les autres commandants qui avaient leurs propres flottes, il restait auprès de son capitaine.
À court d’arguments, elle s’éloigna pour se laisser tomber sur l’une des chaises encerclant la table. Le plateau-repas lui donnant une nouvelle nausée, elle s’en détourna pour ne pas l’avoir sous le nez.
— Ace m’avait proposé d’intégrer temporairement votre équipage, confia-t-elle en grattant le bois d’un des accoudoirs, le temps pour lui de faire sa propre justice. Peut-être que Barbe Blanche aurait plus facilement accepté ma présence, même s’il n’a pas l’air de vouloir s’entourer de faibles.
— Il ne veut pas de femmes, c’est différent. Je te l’ai expliqué : c’est sa manière de les protéger.
Elle esquissa une moue dubitative et parla sans réfléchir.
— Et je fais office d’exception ? Il doit vraiment vouloir ma mort.
Une veine palpitante apparut sur le front de Marco.
— Je te rappelle que tu es celle qui a insisté pour venir, cingla-t-il d’un ton réprobateur. C’est pas faute d’avoir voulu t’en empêcher, alors j’éviterais de me plaindre si j’étais toi.
Les joues de Noriko s’empourprèrent et elle détourna le regard : il était loin d’avoir tort.
Le médecin soupira bruyamment avant d’adopter un ton plus calme.
— Tu es bien une femme à ses yeux, et une gamine en plus de ça. C’est pas pour rien qu’il refuse de te voir, il veut simplement pas revenir sur sa décision ou la regretter.
La manieuse d’eau ne se laissa pas attendrir et haussa les épaules.
— Donc il culpabiliserait moins de me laisser me noyer plutôt que de m’envoyer au front ? songea-t-elle avec amertume.
Marco émit un souffle faussement amusé.
— Il s’est retrouvé au pied du mur. Il a pensé qu’Ace ne nous aurait jamais pardonné de t’avoir jetée par-dessus bord s’il te connaissait, et Banaro était trop loin, il voulait pas que je m’éloigne trop longtemps.
Elle crispa la mâchoire. Elle n’avait donc pas convaincu l’Empereur. Il n’avait seulement pas eu d'autre choix que de l’emmener.
— Je dois admettre que ça m’a bien arrangé, reprit Marco en s’étirant la nuque. Non pas que je sois incapable de parcourir une telle distance, mais j’avais aucune envie de t’avoir de nouveau sur mon dos.
Ignorant s’il la prenait de haut ou s’il tentait de se montrer sympathique, Noriko resta silencieuse. Elle l’observa se rapprocher de la table et jeter un œil au verre d’eau trouble. Il lui sembla même apercevoir un bref soulagement se lire sur son visage quand il constata qu’elle s’était bien sustentée.
Elle porta son attention vers le ciel qui s’assombrissait et se massa longuement les paupières pour s’efforcer de se détendre. Elle savait pourtant au fond d’elle-même que le médecin n’avait aucune mauvaise intention – Ace avait énormément parlé de lui et de sa gentillesse – et en d’autres circonstances, ils se seraient certainement très bien entendus. Malheureusement, le destin en avait décidé autrement et elle se trouvait donc là, face à un homme à qui elle accordait toute la méfiance dont elle était capable.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, il la dévisageait obstinément et une question semblait le tracasser. Surprise, le corps de Noriko se raidit.
Est-ce qu’il redoutait sa perte de contrôle ? Il n’avait cessé de la foudroyer du regard dès l’instant où il avait cru qu’elle maîtrisait le Haki des Rois.
Elle se crispa un peu plus quand il tira une chaise pour s’asseoir à son tour, et manqua de se lever quand il vint se placer face à elle.
Un coude posé sur la table, il laissa en suspens le dos de ses doigts devant ses lèvres, comme s’il cherchait ses mots.
Tandis qu’un des pieds de la manieuse d’eau tressautait de manière incontrôlable, il s’adressa finalement à elle d’une voix douce.
— Moi aussi, je veux le sauver, on le veut tous. Barbe Blanche a accepté de t’emmener à condition que tu te débrouilles seule une fois sur place, mais j’ai l’impression que tu n’as pas conscience de ce qui t’attend.
Elle retint son souffle, attendant la suite.
— Tu dois comprendre qu’on peut pas se permettre de perdre du temps à te protéger, reprit-il en pesant ses mots. Ce sera pas une simple altercation avec quelques soldats comme tu as l’habitude d’en voir sur Grand Line. Toutes les forces de la Marine seront réunies au même endroit, toutes les unités d’élite : les Amiraux, les Vice-Amiraux, les Colonels et j’en passe. La plupart d’entre eux sont des combattants du Nouveau Monde. Tu ne connais pas leur puissance.
— Je n’ai pas besoin de votre protection, assura-t-elle.
Elle ignorait pourquoi elle avait dit ça. C’était faux. Ses ongles enfoncés dans ses genoux pour s’empêcher de trembler, son cœur tentait désespérément de percer sa cage thoracique, tandis qu’au fond d’elle, elle avait envie de hurler. Comparé à ce qui l’attendait, les membres du CP9 et les Pacifistas passeraient donc pour des débutants.
Seule, elle ne s’en relèverait pas.
Marco la gratifia d’un regard désabusé, loin d’être dupe.
Bien que trahie par son corps, elle se força cependant à garder un visage impassible, n’ayant aucune envie d’entendre le même discours de Barbe Blanche concernant le fait qu’elle allait mourir dès les premiers instants.
— Je veux juste sauver Ace, reprit-elle. Notre but est le même, mais nous n’avons pas besoin de faire équipe. Tu t’inquiètes pour tes hommes, mais je leur demanderai pas de se sacrifier pour moi. Si je devais mourir, je mourrais seule.
Le Phénix la dévisagea longuement, comme s’il attendait désespérément qu’elle flanche. Il jeta un bref coup d’œil au verre d’eau et se racla la gorge.
— Là où je veux en venir, c’est qu’on saura bien assez tôt si Ace et toi avez réellement une histoire. À ce moment-là, si c’est vrai, tu pourras compter sur nous pour te protéger, quoiqu’il arrive.
Elle ne put s’empêcher de lâcher un souffle méprisant en détournant le regard. Un sourire furtif étira ses lèvres avant de disparaître aussitôt.
— Donc vous allez attendre qu’il soit libéré pour qu’il puisse vous confirmer mes dires, souligna-t-elle en cillant pour chasser des larmes. La confiance règne à ce que je vois.
Elle occupa ses mains tremblantes en triturant son bracelet de perles, ce qui n’échappa pas à Marco.
Même s’il agissait avec un calme insoutenable, il ne semblait pas pour autant se délecter de la situation.
— Tu n’imagines même pas jusqu’où certaines personnes peuvent aller pour tenter de porter atteinte à la vie de notre père, lâcha-t-il avec un certain détachement. Qui sait de quoi tu serais capable ?
La fatigue pesa si lourdement sur les épaules de la manieuse d’eau que celle-ci sembla tout juste se rappeler de sa présence.
Dépitée, elle baissa la tête.
C’était donc ça : depuis le début, Marco pensait qu’elle en avait après la vie de Barbe Blanche. Si la situation avait été toute autre, il y aurait eu de quoi franchement rire.
Comment Noriko, de par la médiocrité de sa puissance, pourrait s’imaginer ne serait-ce qu’un seul instant effleurer l’un des Quatre Empereurs ?
Elle soupira de lassitude tout en s’acharnant sur une nouvelle perle.
— À cause de mon pouvoir ?
— À cause de ton oncle.
Les ongles de Noriko s’entrechoquèrent si douloureusement qu’elle crut que l’un d’entre eux avait été arraché. Le souffle coupé, elle encaissa la réponse, ne s’attendant absolument pas à la mention de Mihawk.
C’était donc lui son problème ?
Un horrible pressentiment s’insinua dans son ventre. Par réflexe, elle posa sa main sur son tatouage dissimulé et le serra aussi fort qu’elle put.
Son menton tremblait encore lorsqu’elle leva les yeux vers le médecin qui sondait chacune de ses réactions.
— Qu… Quel est le rapport ?
— C’est un Grand Corsaire. Notre ennemi. Et un membre de ta famille.
Un pli se dessina entre les sourcils de la manieuse d’eau qui avait peur de comprendre.
— Je… Je suis pas envoyée par lui, se défendit-elle d’une voix blanche. Quelle que soit l’idée que vous vous êtes mise en tête, je suis pas sous ses ordres…
Marco se pencha vers elle. Ses coudes posés sur ses genoux, il la fixa sans ciller.
— Dans ce cas, serais-tu prête à l’affronter si la situation l’exigeait ?
Noriko sentit son cœur tomber dans ses talons. Le ton calme et résigné du médecin laissait croire que tout dépendrait de sa réponse, et elle n’avait aucune idée de ce qu’il en était.
Combattre Mihawk était l’idée la plus insensée qu’elle pourrait avoir.
Et la plus ridicule.
— Cette situation n’arrivera pas, assura-t-elle sans vraiment y croire. Il ne répond jamais aux convocations et…
— Il est du côté de la Marine. On a la certitude qu’il sera sur place, tout comme les autres Grands Corsaires qui ont été appelés pour nous repousser. Celui qui ne se présentera pas se verra destituer de ses privilèges.
Elle ferma les yeux et jura intérieurement. De tous les appels, il avait fallu qu’il réponde à celui-ci.
Si l’exécution d’Ace ne devait lui faire ni chaud, ni froid, Mihawk s’en prendrait tout de même à Barbe Blanche et à son équipage pour conserver son statut qu’il ne perdrait pour rien au monde. Malgré cette menace planant au-dessus de sa tête, il cherchait constamment des adversaires à sa taille pour contrer son ennui et ne laisserait donc pas une occasion pareille filer entre ses doigts.
Noriko pinça les lèvres, tentant de ne pas penser aux retrouvailles qui l’attendaient. Si elle n’était pas tuée par la Marine, nul doute que la fureur de Mihawk se chargerait de le faire.
Elle inspira et planta un regard déterminé dans celui de Marco.
— Même dans mes rêves les plus fous, je ne pourrais jamais l’affronter, affirma-t-elle. Je suis pas stupide, ni arrogante au point de penser pouvoir le battre.
— La confiance règne, n’est-ce pas ? répéta Marco en s’enfonçant dans le dossier de sa chaise. Que veux-tu que je réponde à ça ?
— En revanche, continua-t-elle sans relever l’interruption, lui tenir tête est ma spécialité. Si la vie d’Ace est en jeu, je le laisserai pas se mettre en travers de mon chemin. Ni lui, ni personne d’autre.
Marco esquissa un rictus.
— Tu es bien présomptueuse et quelque peu insolente pour quelqu’un qui a manqué de passer par-dessus bord, marmonna-t-il en tendant la main vers le verre d’eau.
Noriko suivit son regard. L’eau trouble avait blanchi et le médecin faisait des petits cercles avec sa main pour remuer le tout, s’assurant que le cachet était totalement dissous.
— C’est pas pour rien que tu m’as ramenée ici, présuma-t-elle, tu sais que je dis la vérité.
— Tu avais son chapeau.
— Que j’aurais pu trouver par hasard, rappela-t-elle vivement en croisant les bras, comme tu l’as si bien supposé.
— J’ai suivi mon instinct, nargua-t-il en levant les yeux vers elle, et j’espère sincèrement ne pas m’être trompé.
Il lui tendit le verre en la regardant avec insistance.
Elle émit un petit souffle agacé et lutta contre elle-même : tenir ses positions en affirmant qu’elle n’avait pas besoin de son aide ou céder à l’envie de faire taire la fatigue et les douleurs qui lancinaient son corps.
— Tu as été la première à parler de confiance. Nous t’avons acceptée parmi nous, alors à toi de faire le prochain pas.
Non sans rechigner, Noriko récupéra finalement le verre, grimaça et le vida d’une seule traite.
Roulée en boule en serrant son bracelet de perles rouges contre elle, Noriko tentait de faire disparaître le nœud formé dans son estomac. Son dernier échange avec Marco remontait à quatre jours, ce qui signifiait que le Moby Dick ne devrait plus tarder à arriver à Marineford.
Elle n’avait pas posé de questions. Savoir comment Barbe Blanche comptait franchir les Portes de la Justice ne l’intéressait pas. Elle se doutait que les courants réputés infranchissables n’étaient certainement pas un obstacle pour un Empereur.
Elle se retourna, cherchant à adopter une position plus confortable. La peur et l’angoisse rongeaient ses tripes, mais elle était plus déterminée que jamais à se battre.
Elle avait eu du mal à admettre que le médicament donné par Marco l’avait probablement sauvée de la folie. Après avoir dormi d’un sommeil sans rêve, et même si son esprit était toujours épuisé, elle sentait que son corps avait repris des forces. Les douleurs infligées durant sa lutte sur l’archipel Sabaody n’existaient déjà plus.
Elle sursauta lorsque les rayons de soleil éclairant la pièce disparurent soudainement. Intriguée, elle se précipita vers le hublot et retint un cri de terreur : le Moby Dick était en train de sombrer.
Sans attendre, elle ouvrit la porte de sa chambre à la volée et s’engouffra dans le couloir. Elle traversa ce qui s’apparentait à une salle de repos, tout en constatant l’absence de panique à bord malgré la situation anormale.
Lorsqu’elle pénétra un énième couloir, elle manqua de percuter Marco. Agacé, il poussa un juron et exigea des explications concernant sa présence hors de sa chambre.
— Mais on est en train de couler ! s’emporta-t-elle comme s’il s’agissait d’une évidence.
Il la rattrapa par le bras quand elle voulut aller sur le pont. Affolée, elle ouvrit plusieurs fois la bouche sans émettre le moindre son, se demandant comment il faisait pour être aussi calme dans un moment pareil.
— Calme-toi, enfin, t’as jamais vu de revêtement ou quoi !?
Noriko ouvrit de grands yeux.
Le revêtement consistait à enduire l’intégralité d’un navire d’une résine spéciale. La même que celle produite par les racines de la mangrove géante qui constituait l’archipel Sabaody et qui donnait cet aspect si singulier aux bulles qui s’en échappaient. Par ce procédé, n’importe quel navire était donc capable de fendre les eaux jusqu’à plus de dix mille mètres de fond.
Le visage de Rayleigh passa dans son esprit. L’artisan s’était-il acquitté de son travail ? Avait-il mis le Sunny en sécurité ? Combien de temps les attendrait-il, elle et son équipage ?
Elle ferma les yeux une seconde de trop et se passa une main sur le visage pour rester concentrée. Même si cela lui déchirait le cœur, elle ne pouvait pas se permettre d’y penser.
Marco la dévisagea avec insistance, puis soupira de lassitude. Il assura que tout allait bien, puis la ramena dans sa cabine.
Loin d’être sereine, Noriko repoussa les innombrables questions qu’elle avait en tête et se força à obéir.
Ce n’est que lorsqu’elle fut de nouveau assise sur son lit que Marco expliqua la raison de sa présence. Dans moins de trois heures, le Moby Dick serait dans la baie de Marineford : il était venu à sa rencontre pour lui imposer une exigence non négociable.
Malgré sa réticence, Noriko inspira profondément pour empêcher toute forme d’insolence de sortir de sa bouche et hocha la tête en signe d’accord.
*****
La température grimpait et l’océan s’éclaircissait de plus en plus, tandis que le Moby Dick remontait vers le soleil.
Lorsque le ciel bleu fut enfin visible, Noriko retint sa respiration et ferma les yeux. L’immense navire fendit les flots, resta suspendu dans les airs un bref instant, puis retomba sur les vagues dans un vacarme assourdissant.
La secousse fit perdre l’équilibre à la manieuse d’eau qui se recroquevilla contre la rambarde à laquelle elle s’accrochait.
Lorsqu’elle ouvrit enfin les paupières, elle eut tout juste le temps de voir le revêtement voler en éclats – comme les innombrables bulles éclatant sur l’archipel Sabaody.
Elle força sur ses jambes pour se mettre debout et manqua de s’affaisser de nouveau sous son propre poids lorsqu’elle prit conscience qu’elle surplombait la baie de Marineford de plusieurs mètres.
Située à l’arrière du navire avec une centaine de pirates, elle ne voyait que des quais qui les encerclaient presque, ainsi que l’unique passage qui permettrait de rejoindre Grand Line. Elle déglutit. Manœuvrer un navire aussi immense que le Moby Dick prendrait du temps, toute fuite serait tout bonnement impossible avant d’avoir gagné la guerre.
Au large de celui-ci, des navires se bousculaient presque pour rejoindre les extrémités de la baie incurvée en forme de croissant qui piégeaient tous ceux qui tentaient une approche. Marco avait prévenu Noriko : au nombre de quarante-trois, il s’agissait des équipages alliés de Barbe Blanche qui devaient assurer leurs arrières.
La manieuse d’eau sentit un fol espoir l’envahir. L’Empereur était donc loin d’être seul. Autour d’elle, les pirates faisaient signe aux nouveaux venus, un sourire aux lèvres.
Concentre-toi.
Elle vérifia que le chapeau d’Ace était bien dans son dos et remonta vers la proue du Moby Dick, tout en se concentrant sur les positions de ses ennemis.
S’élevant à quelques mètres du niveau de l’eau, les quais étaient noirs de soldats qui se comptaient par milliers. Tous parfaitement rangés, ils attendaient le début des hostilités. Noriko fut quelque peu rassurée, une vague bien maîtrisée suffirait certainement à emporter une bonne partie d’entre eux.
Derrière les Marines, un haut mur d’enceinte faisait le tour de la baie, comprenant à son sommet une centaine de tourelles plantées à intervalle régulier qui braquaient leurs tri-canons sur eux.
Un détail l’intrigua cependant : l’absence de cuirassés. Seuls deux navires de guerre mouillaient devant les quais et elle ignorait si c’était pour ne pas prendre le risque de tous les voir sombrer ou si la Marine avait échafaudé un plan quelconque consistant à ne s’en servir qu’en cas de recours ultime.
Un nouveau fracas se fit entendre, une pluie d’eau salée s’abattit sur le Moby Dick et un remous secoua la coque.
Autour du navire, trois autres bâtiments venaient d’émerger. L’un d’eux réunissait les commandants de la flotte Barbe Blanche, reconnaissables grâce à leurs avis de recherche. Les revêtements cédèrent dans un concert de bulles qui éclatèrent.
Un brouhaha général s’éleva du côté de l’ennemi et les milliers de soldats s’agitèrent.
Noriko resserra sa queue de cheval et ajusta les cordons du chapeau d’Ace autour de son cou afin de l’immobiliser entre ses omoplates. Elle avisa Marco et vint se placer à ses côtés, prenant soin d’ignorer le regard assassin qu’il lui lança.
— Je t’avais dit de rester à l’arrière, marmonna-t-il.
Elle ne répondit pas. D’ici peu, ils n’auraient même plus besoin de faire semblant de se connaître. Elle avait accepté de ne pas réagir sans réfléchir, pas d’être sous ses ordres.
Ses yeux balayèrent les alentours. Le lieu correspondait parfaitement à la description que le Phénix avait faite tantôt dans la journée.
Des escaliers disparaissaient à certains endroits du mur d’enceinte et si les extrémités de la baie n’offraient que l’accès aux quais, il n’en était pas de même concernant le centre du siège de la Marine : derrière les murs s’étendait la grand-place qui abritait d’autres soldats.
Au-dessus de celle-ci s’érigeait fièrement un immense bâtiment blanc serti du mot MARINE peint en bleu. D’autres bâtisses, moins imposantes, étaient visibles le long de la baie. Toutes arboraient des drapeaux flanqués des symboles de la Marine et du Gouvernement Mondial. Concernant la ville évacuée où vivaient habituellement les familles des soldats, elle se trouvait à l’arrière de la base, protégée par des fortifications.
Au pied de la structure principale, se trouvaient trois écrans géants, tous diffusant une image différente : le Moby Dick, la grand-place et… Ace.
Le cœur de Noriko bondit dans sa poitrine lorsqu’elle vit son visage tuméfié, laissant apparaître une stupeur bien réelle du spectacle qui se déployait sous ses yeux.
Ace…
Elle eut soudainement envie de hurler et enfonça ses ongles dans le bois du bastingage pour s’empêcher de le faire. Elle baissa les yeux vers l’échafaud qui surplombait la grand-place et aperçut la silhouette aimée agenouillée. Deux chaînes épaisses rejoignaient les mains derrière son dos et deux bourreaux armés de grands sabres l’encadraient.
Il peut encore être sauvé.
— L’exécution n’aura pas lieu avant trois heures, rappela Marco, comme s’il lisait dans ses pensées. On a le temps d’agir.
La gorge de Noriko s’assécha, ses mains tremblèrent et elle dut se forcer à détacher ses yeux de son amant pour pouvoir reprendre le cours de son inspection.
Aux côtés des bourreaux se trouvaient celui qu’elle reconnut comme étant l’Amiral-en-chef Sengoku. Elle ignorait de quoi il était capable, mais le devinait redoutable. Elle fut cependant soulagée de reconnaître l’homme qui se tenait en retrait de ce dernier : le Vice-Amiral Garp, le Héros de la Marine qui ne laisserait certainement pas son petit-fils mourir.
Les pieds métalliques de l’échafaud étaient plantés sur une esplanade faite de briques et de pierres. Trois fauteuils y avaient été installés, surplombant la foule de soldats. Sur les assises, se trouvaient respectivement Kizaru, Akainu et Aokiji, les trois Amiraux de la Marine.
Le pouls de la manieuse d’eau s’accéléra de plus belle. Barbe Blanche était considéré comme l’homme le plus fort du monde, mais tiendrait-il tête à autant de puissance ?
En contrebas, placés devant les hauts-gradés, des Géants armés jusqu’aux dents se tenaient prêts au combat. Noriko ne s’attarda pas dessus, si tout se déroulait comme prévu, elle n’aurait pas à les affronter.
Son cœur cessa de battre quand elle baissa les yeux. En première ligne, planté entre deux tourelles, Mihawk attendait, les bras croisés.
Les jambes de Noriko flageolèrent et une bile acide remonta dans son œsophage. Elle se pencha en avant pour inspirer profondément en se concentrant sur ses pieds.
Mihawk était-il au courant de sa présence ? Comment réagirait-il en l’apprenant ? Elle était cernée de centaines de pirates. Physiquement, et malgré sa chevelure blanche, il était impossible qu’il la repère... Mais c’était sans compter son Haki de l’Observation qu’il maîtrisait à la perfection.
À l’arrière de son crâne, se faufila un tiraillement qu’elle chassa aussitôt. Le regard désapprobateur de Marco poignarda son dos, elle s’en moqua.
Concentre-toi.
Elle releva le menton et se força à sortir son oncle de ses pensées. Désormais, elle ne pouvait plus reculer.
Elle avisa ceux qui se tenaient à ses côtés et n’eut aucun mal à reconnaître les autres Grands Corsaires : Bartholomew Kuma, qui l’avait envoyée à Banaro ; Gecko Moria, qui avait survécu à son duel contre Luffy à Thriller Bark, puis Doflamingo et l’impératrice Boa Hancock, qu’elle n’avait jamais rencontrés et dont elle ignorait tout de leur puissance.
Elle cilla plusieurs fois, constatant l’absence évidente de Jinbe, l’homme-poisson, et de Marshall D. Teach, dit Barbe Noire, le remplaçant de Crocodile, celui qui avait vendu Ace pour devenir Grand Corsaire.
Une colère l’envahit, ses yeux chauffèrent douloureusement. Elle ignorait si elle devait être soulagée de ne pas avoir à affronter une telle force ou si elle devait être déçue de ne pas avoir l’occasion d’enfoncer une bulle d’eau dans sa gorge.
Pourquoi manquait-il deux d’entre eux ? Leur statut était pourtant mis en jeu.
Noriko sursauta quand Marco claqua brutalement sa main près de la sienne sur la rambarde, rappelant silencieusement l’exigence qu’elle devait respecter.
« — Personne ne sait que t’es là. N’agis pas impulsivement et laisse-nous mener la première offensive. »
Elle pinça les lèvres en cillant et porta son regard sur Barbe Blanche.
Ce dernier montait les marches menant au sommet de la figure de proue représentée par une tête de baleine. La prestance qu’il dégageait coupa le souffle de la manieuse d’eau et elle comprit à cet instant pourquoi Ace avait choisi de le suivre jusqu’au bout du monde ; pourquoi il avait décidé de traquer Barbe Noire qui avait sali son honneur en tuant l’un des leurs.
Armé d’un bisento – une immense hallebarde qui devait faire dans les cinq mètres de haut – l’Empereur faisait face à l’entièreté de Marineford.
Malgré les milliers de personnes réunies, un silence de plomb régnait au sein du Quartier Général de la Marine. La voix de l’homme le plus fort du monde trancha le ciel.
— J’espère pour ta sale tête que mon fiston n’a rien, Sengoku.
Noriko regarda le visage d’Ace sur l’écran géant. Il semblait mortifié de la tournure des évènements.
Sans un mot supplémentaire, Barbe Blanche serra le poing et frappa le vide à ses côtés. L’air se fissura aussitôt et une onde de choc s’en échappa.
Le plancher du pont trembla sous les pieds de la manieuse d’eau et ses yeux s’écarquillèrent.
Le Fruit du Tremblement. Un Fruit du Démon capable à lui seul de fendre tout et n’importe quoi comme la terre et la mer ; capable de créer des séismes, des tsunamis et des raz-de-marée.
Le retour de la secousse ne se fit pas attendre. Deux vagues colossales s’élevèrent de part et d’autre de Marineford, menaçant de l’engloutir intégralement.
Paniqués, les soldats se replièrent, tandis que les pirates se contentèrent d’attendre sans aucune crainte.
Une silhouette s’éleva dans les airs à une vitesse folle. Deux jets de glace s’échappèrent de ses mains et figea instantanément les deux vagues en les transformant en icebergs géants. La glace continua son chemin, et, suivant le mouvement de la mer, encercla complètement Marineford.
Une vague de froid balaya l’assemblée. Les navires des alliés furent immobilisés. Toute fuite ou attaque extérieure était désormais impossible.
L’Amiral Aokiji arrêta son déferlement de givre. Sans perdre un instant, il fondit vers Barbe Blanche, un énorme poing de glace à la place de sa main.
D’un simple geste, l’Empereur le repoussa à l’aide d’une onde de choc qui partit de la pointe de sa hallebarde.
Le Marine fut violemment éjecté dans la baie. Pour éviter de couler à pic, il gela l’eau au moment où son corps en toucha la surface. Le gel se répandit, figeant cette fois les quatre navires de Barbe Blanche.
Passablement mécontent, l’Amiral se releva, s’éleva de nouveau dans les airs et regagna la terre ferme.
— La glace est suffisamment solide pour la traverser à pieds ! hurla un des hommes de Barbe Blanche.
Il n’en fallut pas davantage pour sonner la première offensive. Menés par les commandants, les pirates peuplant les trois navires qui encerclaient le Moby Dick sautèrent par-dessus les rambardes et s’élancèrent contre les Marines.
Simultanément, aux extrémités de la baie, les pirates alliés quittèrent également leur navire pour prendre les quais d’assaut.
Noriko se pencha par-dessus le bastingage, jaugeant la hauteur et comptant sur une de ses bulles pour amortir sa chute. Le froid qui se dégageait de la surface de l’eau solidifiée mordit aussitôt son visage.
Marco la retint vivement par le bras.
— Oublie pas notre accord : tu quittes pas le pont tant que je t’en ai pas donné l’ordre.
— Tu n’es pas mon supérieur, rappela-t-elle en se dégageant.
— Agis maintenant et tu mourras.
Elle se rembrunit. Une migraine naquit lentement au-dessus de ses cervicales.
— En quoi ma vie t’importe-t-elle ?
— À bord, j’en suis responsable. Une fois que tu auras foulé la glace, tu seras libre de faire ce que tu veux et de la perdre.
Elle serra les dents et regarda l’écran géant. Ace était figé de terreur. Devant ses yeux, son équipage fonçait droit vers la mort.
— Il y a un truc que le monde entier saura, reprit Marco, si quelqu’un s’en prend à l’un d’entre nous, le retour de force sera plus que terrible. Ceux qui ont fait des misères à Ace ne s’en sortiront pas comme ça.
Le sang de Noriko ne fit qu’un tour. Elle ancra un regard furieux dans celui du Phénix.
— C’est justement à cause de ça qu’il est sur cet échafaud. Pourquoi a-t-il fallu que vous le laissiez gérer cette affaire tout seul ?
Marco sonda son regard, puis humecta ses lèvres avant de porter son attention sur le champ de bataille.
— Barbe Blanche lui a dit de ne pas y aller, admit-il en croisant les bras.
La manieuse d’eau rata une respiration.
— Il avait un mauvais pressentiment, continua-t-il. Ace n’a pas voulu l’écouter, Barbe Noire était sous ses ordres et il en allait de l’honneur de Thatch et de notre père. Il se sentait responsable de tout ça et n’a pas voulu être accompagné. On a tous essayé de l’arrêter.
— Barbe Noire était plus fort que prévu, souffla Noriko qui réfléchissait en même temps.
Elle fronça les sourcils. Son absence l’intriguait toujours. Pourquoi devenir Capitaine Corsaire pour en perdre les avantages à la première occasion ?
Ace ne faisait pas partie de son plan initial. Il avait d’abord eu l’intention de livrer Luffy, Zoro et elle-même. Des primes suffisamment conséquentes pour bien se faire voir par la Marine et avoir le statut convoité.
Son estomac se contracta de douleur. Si Barbe Noire les avait attrapés, Ace n’aurait pas été pas sur cet échafaud à l’heure actuelle ; Luffy et Zoro auraient été enfermés à Impel Down ; quant à elle, son emprisonnement aurait peut-être déclenché les foudres de Mihawk et entraîné de terribles conséquences.
Elle secoua la tête. Refaire le monde avec des suppositions n’avancerait à rien. Ace n’aurait jamais arrêté de chercher Barbe Noire. Leur duel aurait fini par avoir lieu. Il aurait fini par perdre. Il aurait fini par être condamné à mort.
— Pourquoi ne pas avoir répondu à l’appel de la Marine ? lâcha-t-elle. Ça n’a aucun sens qu’il ne se soit pas présenté.
— C’est certainement pas pour rien, rétorqua le Phénix d’un air absent. Dans le fond, je suis persuadé que ce titre n’a aucune importance pour lui.
— Alors il aurait dû laisser Ace sur place au lieu de le livrer ! s’emporta Noriko qui sentait sa gorge se serrer.
Marco baissa les yeux vers elle.
— Même si c’est dur à avaler, dis-toi que s’il ne l’avait pas fait, il l’aurait certainement tué.
Une main invisible saisit les tripes de Noriko et les empoigna avec force.
— Il manigance quelque chose depuis le début, précisa Marco. C’est un homme dangereux et c’est pour ça que Barbe Blanche était prêt à rompre le code d’honneur : ne rien faire alors que l’un des nôtres avait été assassiné par un camarade.
Noriko resta muette d’effroi. Barbe Noire avait tué Thatch pour voler le Fruit du Démon que ce dernier venait d’acquérir : le Fruit des Ténèbres. La simple vue de l’île de Banaro avait suffi à faire comprendre que le pouvoir qui en découlait était dévastateur.
Un claquement de doigts avait suffi à Barbe Noire pour devenir puissant. Si le statut de Grand Corsaire ne lui apportait rien de plus, quel était son véritable but ?
Des cris de rage résonnèrent dans le ciel, attirant son attention. Couverts par les deux cuirassés qui armaient leurs canons, les soldats Marines couraient également sur la glace pour repousser l’assaut.
En quelques secondes, des milliers de personnes foulaient la glace. L’équipage principal de Barbe Blanche comportait plus de mille-cinq cents hommes. Les alliés devaient se compter au nombre de quarante-mille. Les rangs de la Marine avoisinaient les cent-mille hommes.
La rencontre entre les deux camps fut fracassante.
Les détonations de canons explosaient les tympans, les bruits de lames s’entrechoquant faisaient grincer des dents et les coups de feu faisaient vibrer l’air. Le tout était accompagné d’un mélange de cris de rage, de douleur et de hurlements d’agonie.
Noriko blêmit quand la glace prit une inquiétante teinte rouge.
Marco se crispa et attrapa la rambarde.
Elle suivit son regard et laissa échapper un hoquet de stupeur.
Face à eux, Mihawk se tenait sur le muret bordant le sommet des remparts et dégainait déjà sa lame noire – Kokuto Yoru, l’un des douze plus puissants sabres au monde. Sans le moindre effort, il abaissa son arme devant lui.
Noriko plaqua ses mains sur sa bouche quand une onde de choc verte dévastatrice fusa droit vers Barbe Blanche.
La puissance fut telle que la glace fut profondément tranchée en deux et tous les pirates et Marines se trouvant sur son chemin furent envoyés valser vers le ciel.
L’Empereur resta immobile. Au moment où l’onde allait toucher la proue du navire, une personne s’interposa et lutta ardemment pour la contrer. Le sol trembla, l’onde fut finalement déviée vers le haut, avant d’exploser dans un terrible fracas en teignant le ciel d’une lumière aveuglante verte.
Les yeux plissés et le cœur battant à tout rompre, Noriko abaissa son avant-bras avant de se pencher par-dessus bord.
Planté devant le Moby Dick et à peine essoufflé, Diamond Joz, le commandant de la troisième division de Barbe Blanche reprenait sa forme humaine. Les innombrables diamants qui recouvraient son corps se rétractaient sous sa peau et montraient aux yeux de tous qu’il n’avait aucune égratignure.
Les ongles plantés dans le bois de la rambarde, Noriko s’accroupit pour reprendre son souffle.
Putain…
Elle maudit intérieurement Mihawk et son envie de vouloir connaître les écarts qui le séparaient des plus puissants. Elle n’aurait pas su comment réagir s’il avait touché l’Empereur.
Une pulsation éclata dans l’arrière de son crâne, la forçant à se compresser les tempes en serrant les dents. Elle tenta de faire taire les aiguilles qui s’enfonçaient dans sa boîte crânienne, mais elles étaient beaucoup plus fortes que la fois précédente.
— Résiste, ordonna laconiquement Marco, tu risques de tous nous tuer si tu cèdes à la douleur.
Elle manqua de s’étrangler avec sa propre salive quand elle rata une respiration et leva un regard surpris vers lui.
— Qu… Qu’est-ce que tu as dit ?
Une lumière aveuglante attira son regard, la laissant sans réponse. Au-dessus de Barbe Blanche se tenait Kizaru, les bras écartés. Avec son air fatigué qu’elle lui connaissait bien, il esquissa un sourire satisfait et fit apparaître des dizaines de perles lumineuses.
— Tu m’éblouis avec tes conneries, maugréa l’Empereur en protégeant son visage de sa main.
Marco décolla si vite que le battement de ses ailes qui remplaçaient ses bras fit reculer Noriko.
Elle le suivit du regard, se jurant de ne pas le laisser partir sitôt la guerre terminée. Il savait quelque chose qu’elle ignorait et elle était bien décidée à savoir de quoi il s’agissait.
En un instant, le Phénix se trouvait devant Barbe Blanche. L’attaque le frappa de plein fouet.
La manieuse d’eau ouvrit de grands yeux.
Des flammes bleues recouvraient le corps de Marco qui se régénérait déjà.
— Quels que soient les dégâts, un Phénix renaît toujours de ses cendres, n’est-ce pas ? se moqua Kizaru.
— C’est pas ton attaque ridicule qui mettra le roi en échec, rétorqua le commandant.
D’un coup de pied agile, il frappa l’Amiral qui para l’attaque de son avant-bras. La force fut telle qu’il fut tout de même violemment repoussé et envoyé s’écraser dans le mur de la bâtisse principale. Une explosion lumineuse accompagna l’impact.
Noriko tremblait de tout son long. Le médecin de bord avait ingéré l’un des Fruits du Démon les plus rares du monde : Un Zoan Mythologique. Être invincible était une chose, mais à ceci s’accouplait sa force surhumaine et sa maîtrise du Haki de l’Armement – et certainement celui de l’Observation – qui le rendait surpuissant. Pour faire simple, Marco n’avait pas volé sa place de second d’un Empereur.
Kizaru réapparut en une fraction de seconde près des Marines. Il n’avait aucune égratignure.
La manieuse d’eau déglutit, les hommes de Barbe Blanche étaient tous redoutables, mais leurs ennemis l’étaient tout autant.
Elle serra la rambarde à s’en faire blanchir les doigts. Tout se déroulait beaucoup trop vite, elle ne ferait pas le poids. Un pied posé sur la glace et elle signerait son arrêt de mort.
L’Amiral leva une main en direction des Géants. Ceux-ci obéirent aussitôt et s’élancèrent sur la baie gelée.
— Laissez-les moi ! hurla Joz.
Il planta ses mains dans la glace, une sphère parfaite se dessina sur le sol. Celui-ci se fissura. Rapidement et comme s’il s’agissait d’un vulgaire caillou, le commandant souleva un iceberg aussi gros qu’un cuirassé et le jeta sur les Géants en poussant un cri de rage.
Des hurlements de terreur transpercèrent le ciel tandis que les Marines tentaient vainement de fuir pour éviter l’impact.
Akainu, le dernier des trois Amiraux se leva de sa chaise et brandit un poing qui grossit à vue d’œil avant de se transformer en lave. Il visa le bloc de glace et laissa partir des centaines de projectiles enflammés dessus
Tout en retombant, l’iceberg fondait à vue d’œil, puis finit par exploser en plusieurs milliers de blocs de glace.
Dans le ciel, le reste de morceaux de lave se solidifia de moitié et une pluie de météorites s’abattit les pirates.
L’un des bâtiments de Barbe Blanche fut touché et s’embrasa aussitôt. Piégés, les quelques hommes restés à bord sautèrent par-dessus bord pour sauver leurs vies.
L’explosion qui s’en suivit fit tomber Noriko en arrière. Les yeux à moitié fermés à cause de la chaleur intense qui s’en émanait, elle ne put qu’assister, impuissante, au festin des flammes qui dévoraient la carcasse du navire.
L’image du Merry en feu passa dans son esprit et son cœur se serra. Elle songea à éteindre l’incendie, mais son corps refusait de lui obéir. Très vite, la glace piégeant la coque fondit et le navire s’immergea peu à peu dans la baie, ne laissant qu’une fumée noire et opaque s’en dégager.
Barbe Blanche laissa échapper un rire rauque lorsqu’il rattrapa une météorite du bout de son bisento. Il souffla dessus pour éteindre les flammes et observa le météore encore fumant.
— Pratique pour allumer des bougies d’anniversaire !
Pendant ce temps, une dizaine de pirates avait réussi à faire tomber l’un des géants et finissait de l’achever en fracassant violemment son crâne. En apercevant sa cervelle éparpillée, Noriko eut un haut-le-cœur et dut détourner le regard pour ne pas vomir.
Ses yeux se posèrent sur les écrans géants. La bataille était retransmise en direct et Ace se mordait les lèvres jusqu’au sang.
Ce n’est qu’à cet instant qu’elle réalisa que les visio-escargophones devaient retransmettre les images ailleurs sur Grand Line et peut-être même sur les autres mers. L’exécution d’Ace n’était pas qu’un divertissement, mais une mise en garde contre les pirates du monde entier. Une vision de leur futur. Un aperçu du châtiment qui les attendait s’ils s’engageaient sur cette voie.
Pour faire simple, le Gouvernement Mondial affichait ouvertement sa puissance avec un sacrifice.
Elle serra les poings en fulminant intérieurement. La vie d’Ace n’était qu’un prétexte pour asseoir leur autorité. Un prétexte pour faire disparaître le sang qui coulait dans ses veines.
Des coups de canon déchirèrent le ciel. Le Moby Dick ainsi que les deux autres navires le cernant tanguèrent dangereusement.
Tous les tri-canons étaient braqués sur eux et les bombardaient sans s’arrêter. Il en fallait cependant plus pour abîmer le navire qui n’était pour le moment que secoué sans subir le moindre dégât.
Sur la glace, les commandants décimaient ceux en travers de leur route, créant une percée pour tous les pirates qui les suivaient. Ils les laissèrent partir devant avant de retourner en arrière pour protéger le Moby Dick.
Du côté des extrémités de la baie, les alliés de Barbe Blanche forçaient le passage et avançaient à vue d’œil et seraient bientôt sur les quais.
Les Géants donnaient cependant du fil à retordre et étaient beaucoup plus coriaces que les simples soldats. Les pirates devaient se mettre à plusieurs sur eux et perdaient du temps à s’en débarrasser.
Une odeur de sang s’éleva rapidement dans l’atmosphère, la fumée des canons teinta le ciel de gris et les brasiers laissèrent s’échapper une fine pluie de cendre.
La mort régnait en maître et dans chaque camp, les pertes humaines étaient incommensurables.
Noriko se cramponna à la rambarde lorsqu’un boulet de canon passa quelques mètres au-dessus de sa tête pour aller s’écraser sur le mât principal qui fut tout juste abîmé.
Elle chercha Marco du regard. D’après ce qu’il avait avancé dans sa cabine, les Géants auraient dû être vaincus depuis longtemps. Quel était donc le plan d’attaque qu’il avait voulu garder secret ?
Une secousse plus importante que les autres répondit à sa question. À un rythme régulier, des pas faisaient trembler le pont, les navires et la baie toute entière.
Elle se retourna et manqua de se ratatiner sur elle-même. Près des bâtiments alliés, une silhouette gigantesque se détacha de la fumée. À vue d’œil, l’homme surpassait largement tous les Géants réunis et devait mesurer dans les soixante mètres. Un Géant Antique. Comme le zombie utilisé par le Grand Corsaire Moria pour y enfermer l’ombre de Luffy lors de leur virée à Thriller Bark.
Lorsque le pied du colosse s’écrasa sur la glace près du Moby Dick, Noriko tomba lourdement sur le plancher. Elle avisa la baie gelée, tentant de savoir jusqu’où s’étendaient les pouvoirs d’Aokiji pour supporter un poids pareil.
Marco atterrit près d’elle, ses ailes toujours déployées.
— Quand Little Oz Junior aura fait le ménage, tu seras libre d’aller te battre. Sois prudente et essaie de rester en vie.
Elle bégaya sans réussir à aligner deux mots. Était-ce vraiment si compliqué de préciser que leur défense ultime était de faire appel allié gigantesque ? Le Phénix ne prit pas la peine d’attendre sa réponse et s’éloigna dans les airs pour repousser une salve de boulets de canon.
Les tourelles tournèrent les tri-canons pour bombarder le Géant Antique, tandis que Noriko se demandait bêtement s’il était apparenté à l’ancienne marionnette du Grand Corsaire.
Les hommes de Barbe Blanche reculèrent pour ne pas être touchés et attendirent que leur immense camarade fasse le ménage pour eux.
Les attaques des Marines furent inefficaces face au nouveau venu, tant sa peau était épaisse. Celui-ci décrocha une hache qu’il gardait dans son dos jusque-là et balaya d’un seul geste les canons se trouvant à gauche de la baie.
Sa voix gronda si fort que Noriko dut se boucher les oreilles.
— Je suis venu sauver Ace ! prévint-il. C’est un bon gars, il a toujours été gentil avec moi, hors de question que je le laisse mourir.
Ses coups de hache étaient d’une précision remarquable, pas une seule fois il ne toucha les pirates, se contentant de détruire les défenses du Quartier Général en emportant quelques Marines au passages.
Sur l’écran géant, des larmes apparurent aux coins des yeux d’Ace.
Les Géants ennemis n’attendirent pas plus longtemps et foncèrent sur Oz. À plusieurs, ils devaient estimer avoir une chance de le vaincre. Ils ne purent cependant que constater leur échec lorsque la moitié d’entre eux fut mortellement repoussé.
Oz plongea sa main sur un cuirassé de la Marine et l’arracha de la glace avec une facilité déconcertante. À son bord, des centaines de soldats chutèrent sur les bâtisses, la grand-place et la baie gelée.
À mesure que les corps s’écrasaient, des taches rouges apparaissaient, comme s’il ne s’agissait que de vulgaires gouttes de peinture jetées sur une toile.
Les canons fusaient toujours. Oz était résistant mais pas immortel, il restait une cible facile.
Sans prévenir, il balança le cuirassé sur une partie des Géants, les tuant sur le coup. Le navire de guerre continua sa course au-delà des quais et fit s’écrouler un pan du mu d’enceinte en emportant une centaine de soldats.
— Il a ouvert une brèche ! cria Joz.
Les pirates foncèrent vers la grand-place, tandis que les Marines se repliaient pour assurer leur défense.
Barbe Blanche soupira de lassitude et bougonna sans sa barbe.
— Ne confonds pas courage et témérité, Oz.
Un des écrans montra les Grands Corsaires. Parmi eux, l’impératrice Boa Hancock, qui était accompagnée d’un serpent, se décida à agir et embrassa le bout de ses doigts. Aussitôt, une centaine de flèches apparut dans les airs avant de foncer vers les pirates. Lorsque le pointe des projectiles les toucha, ils se transformèrent instantanément en pierre.
La Corsaire disparut des écrans et se jeta dans la foule.
Noriko fronça les sourcils lorsqu’elle la repéra de nouveau. Elle ne rêvait pas. Hancock s’en prenait maintenant aux soldats. Les Grands Corsaires avaient tendance à ne pas voir la Marine comme une alliée. Profitait-elle de la confusion pour régler ses propres comptes ? Elle n’avait pas l’air de se soucier de se faire arrêter pour trahison. Se déplaçant à une vitesse folle, elle dansait gracieusement parmi la foule, donnant des coups de pieds à tous ceux qu’elle croisait et les changeant en pierre. Plusieurs d’entre eux tombèrent et se brisèrent en morceaux.
Noriko inspira, prête à se jeter dans le vide. Elle tressaillit lorsqu’elle aperçut Kuma ouvrir ses deux paumes et s’immobilisa de terreur. Une petite bulle de la forme d’un coussinet s’envola avant de foncer vers l’estomac d’Oz.
Non…
Lorsqu’il fut percuté. Un flash aveugla toute la place et le souffle de l’explosion qui suivit força toutes les personnes présentes sur la glace à détourner le regard.
Le calme retomba, tous levèrent les yeux. Couvert de sang, Oz se tenait debout, à peine conscient.
— C’est quoi cette puissance ? souffla Noriko en observant Kuma.
Les tirs des tri-canons reprirent de plus bel, terminant d’achever ce qui restait du Géant Antique.
Une main tendue vers l’échafaud, celui-ci tituba, posa un genou à terre et dans une ultime attaque, laissa son poing retomber sur Doflamingo.
Ce dernier esquiva facilement l’attaque en se projetant dans les airs. Avec un rire cruel, il atterrit au centre des pirates qui luttaient toujours contre la Marine. Sans même prendre en compte leur existence, il abaissa son bras. L’instant d’après, la jambe d’Oz vola dans les airs, tranchée de manière nette.
Ace hurlait sur l’écran géant, tandis que Noriko ouvrait la bouche face à la mer de sang qui se déversait du corps du Géant. Elle ne comprenait pas ce qui avait pu se passer, Doflamingo n’avait même pas d’armes sur lui. Elle le regarda écarter fièrement les bras en riant aux éclats.
Immobilisé, Oz s’écroula. Le bas de son corps fracassa les quais, tandis que son torse tomba sur le mur d’enceinte et la grand-place. La respiration rauque, il se redressa en crachant du sang. Puisant dans ce qui était ses dernières forces, il tendit une main tremblante vers Ace.
Ce fut Moria qui l’acheva. Sa paume ouverte, il laissa apparaître une ombre qui fila s’enfoncer dans le cœur d’Oz. Le Géant Antique s’écroula pour de bon et ne respira plus.
Les larmes montèrent aux yeux de Noriko quand elle constata que son bras inerte reposait sur l’esplanade après avoir presque atteint l’échafaud.
Autour d’elle, les pirates hurlaient de chagrin en clamant haut et fort la mort héroïque de leur camarade.
Barbe Blanche baissa la tête en serrant les dents, profondément affligé par la perte de son allié.
— Passez par-dessus sa carcasse et foncez ! hurla-t-il d’une voix brisée.
Noriko frappa des poings sur la rambarde, puis balaya le champ de bataille des yeux. Tous les Géants étaient morts ou sur le point de l’être. Elle avait tenu sa parole envers Marco, plus rien ne la retenait à bord du Moby Dick.
Elle ne s’attarda pas sur son pouvoir qui ne demandait qu’à douloureusement exploser et chercha le chemin le plus rapide pour se rendre à l’échafaud. Si elle voulait être efficace, elle devrait éviter le combat contre les Grands Corsaires. Elle n’avait pas forcément peur de se battre, mais savait qu’elle serait trop faible pour contrer la moindre attaque.
Ses yeux se posèrent sur Doflamingo. Atmos le Buffle, commandant de la treizième flotte de Barbe Blanche, lui fonçait dessus avec un sabre prêt à le trancher. Contre toute attente, il s’immobilisa subitement devant lui, comme s’il était paralysé. Avec un sourire sadique, le Corsaire agita ses doigts. Aussitôt, le pirate se retourna contre ses hommes, et les massacra tous un par un.
Il le contrôle comme un pantin.
Un navire que Noriko reconnut comme un brise-glace passa en trombe à ses côtés avant de foncer vers les remparts pour ouvrir une autre brèche. Des alliés en descendirent avant d’entamer le combat.
Sur l’écran où était projeté Ace, elle aperçut Garp s’asseoir à ses côtés. Leurs lèvres bougèrent faiblement et les quelques mots échangés restèrent inaudibles. Son estomac tomba dans ses talons lorsqu’elle constata que le Vice-Amiral pleurait. Comptait-il rester les bras croisés ?
Sous ses pieds, le chaos total la ramena à la réalité. Des cris, des coups de feu et de lames perçaient ses tympans. La fumée des tirs de canon dansait toujours plus dans les airs et un voile réduisit sa visibilité.
De leurs côtés, les Grands Corsaires avaient tous rejoint la bataille sous réserve de perdre leur statut.
Moria faisait s’envoler des centaines de projectiles sombres autour de lui, plongeant sur les pirates avant de les soulever et de les laisser retomber inertes. Les ombres de ces derniers étaient ensuite précieusement récoltées.
De puissantes lumières vertes indiquaient que Mihawk n’était pas en reste et qu’il ne laissait aucun répit aux pirates.
Kuma faisait disparaître tous ceux qu’ils croisaient quand il ne créait pas d’ondes de chocs.
Hancock, quant à elle, continuait de s’en prendre aux Marines. Noriko ignorait la raison de son comportement, mais comprit que c’était de son côté qu’elle aurait le plus de chance de s’en sortir.
Les tri-canon continuaient de faire pleuvoir leurs boulets en direction du Moby Dick. Bientôt, la robustesse du navire et les efforts des commandants pour les repousser ne suffiraient plus.
Malgré une secousse important, la manieuse d’eau enjamba le bastingage et jaugea la hauteur à laquelle elle se trouvait.
Des hurlements, plus forts que tous ceux réunis de la baie déchirèrent le ciel. Instantanément, pirates et Marines levèrent le nez. Noriko les imita. Puis se tétanisa.
Un navire de guerre était en train de tomber du haut d’une des vagues gelées. Autour de lui, pas moins de deux cents personnes chutaient également, hurlant à s’en arracher la gorge. La plupart d’entre eux arboraient un uniforme de prisonnier et quelques personnes habillées en civils se détachèrent du lot.
Un cri resta bloqué dans la gorge de Noriko lorsqu’elle crut brièvement reconnaître Luffy.
Le cuirassé s’écrasa si violemment sur la glace que celle-ci céda à l’impact, laissant dangereusement apparaître la mer. Toutes les personnes à son bord tombèrent à l’eau, gagnant une chance de survivre à la chute spectaculaire.
Les combattants s’écartèrent du trou béant creusé dans la glace pour ne pas être emporté par la mer qui s’agitait.
Une poussière de glace envahit l’air et piqua les poumons de la manieuse d’eau. Sa gorge se déchira presque quand elle déglutit et une douleur martela l’arrière des yeux. Elle se recroquevilla contre la rambarde, tentant de faire le tri dans sa tête et suppliant son pouvoir de se tenir tranquille. Perdre le contrôle maintenant provoquerait un désastre sans nom.
Une fois le calme revenu, elle jeta un œil sur le cuirassé à moitié détruit qui sombrait lentement. Les larmes roulèrent ses joues et un sanglot compressa son thorax.
Debout, entouré de dizaines de prisonniers, son capitaine se craquait les doigts, prêt à intervenir. Ses vêtements étaient déchirés par endroit, son corps était parsemé de bleus et de coupures, et ses tremblements trahissaient son épuisement.
— Luffy…
Sa joie fut de courte durée lorsqu’elle reconnut Baggy le Clown, une de leurs ennemis, Crocodile, l’ancien Grand Corsaire, ainsi Mr 1 et Mr 3, les anciens membres du Baroque Works.
Luffy avait eu la même intuition que Noriko. Il était allé à Impel Down pour secourir Ace et sans qu’elle ne sache comment, il avait réussi à s’enfuir, emportant quantité de prisonniers avec lui.
Elle distingua d’autres personnes se tenaient aux côtés du Chapeau de Paille. Un homme immense arborant une masse de cheveux violets frisés qui tenaient droit sur sa tête et portant des collants résilles. Derrière lui patientait une vingtaine d’hommes, tous drapés de collants toués et de combinaisons étranges. Elle remarqua également la présence de Jinbe, l’un des Corsaires qui manquait à l’appel. Malgré son statut, il n’avait pas l’air menaçant et discutait avec Luffy comme s’ils faisaient équipe.
La manieuse d’eau essuya ses yeux du revers de la main. Avec son capitaine à ses côtés, elle se sentait capable d’affronter n’importe quelle armée.
Les poils de ses bras se hérissèrent lorsqu’elle aperçut Crocodile se changer en sable pour s’élever dans les airs. En un temps record, il fonça vers Barbe Blanche.
Noriko eut tout juste le temps de réagir et fit apparaître une bulle d’eau qu’elle lança sur l’ancien Grand Corsaire. Complètement trempé, ce dernier retrouva aussitôt son apparence humaine.
La manieuse d’eau se rua vers la figure de proue et fit apparaître une nouvelle bulle qu’elle lança dans les airs pour mieux la contrôler ensuite – face à ses pouvoirs, celui de Crocodile s’était déjà avéré inefficace. Son crochet levé, son vieil ennemi s’apprêtait à frapper.
Simultanément, Luffy sortit de nulle part, se jeta dans la bulle de Noriko et donna un coup de pied dans le bras de Crocodile pour le repousser. Mouillé, il ne passa pas à travers le sable et put donc le toucher.
Barbe Blanche baissa à peine les yeux, n’ayant même pas pris la peine de faire semblant de se défendre. Immobile, il les observa.
Crocodile recula en grinçant des dents et avisa le Chapeau de Paille.
— Au moment où nous sommes arrivés ici, notre accord a pris fin. Pourquoi est-ce que tu le protèges ?
— Parce que ce papy est important pour Ace, rétorqua le jeune pirate, alors je laisserai personne le toucher.
— Luffy ! hurla Noriko.
Ignorant la tension entre les deux hommes, elle se précipita sur son capitaine et se jeta dans ses bras.
Luffy fit un pas en arrière, puis, comprenant à qui il avait affaire, posa une main sur le chapeau d’Ace et la serra contre lui.
— Nori, balbutia-t-il. Comment tu… ?
Noriko plongea son nez dans son cou et inspira une odeur rassurante qui l’apaisa. Luffy était là, bien en chair, et se tenait devant elle. Sentant un regard oppressant, elle leva les yeux et aperçut Crocodile qui la foudroyait du regard. Comprenant qu’il ne pourrait rien faire tant qu’elle serait dans les parages, il s’assécha et se transforma de nouveau en sable avant de disparaître.
Des cris de stupeur s’élevèrent parmi les troupes ennemies. Noriko jeta un œil aux écrans géants et se crispa lorsqu’elle aperçut sa propre silhouette enlacer celle de Luffy. Sa présence, tout comme les retrouvailles avec son capitaine n’étaient désormais plus un secret. Elle regarda Ace. Sa tête d’abord tournée vers les écrans géants, il fit volte-face vers la baie en arborant un air horrifié. La bouche ouverte et les yeux écarquillés, il tremblait de tout son long. Ses lèvres bougèrent lentement, permettant à quiconque de lire un nom dessus : No-ri-ko.
La manieuse d’eau sentit son cœur se réchauffer.
Tiens bon, Ace. On arrive.
Elle se redressa avec un sourire et ancra son regard dans celui de son ami.
— Pas le temps de t’expliquer, Ace nous attend !
Le capitaine la dévisagea longuement. Des larmes apparurent aux coins de ses yeux. Son menton trembla. Il ouvrit plusieurs fois la bouche sans émettre le moindre son, puis baissa finalement la tête.
— Tu es vivante… Je suis si soulagée, si… heureux, renifla-t-il. Tous les autres, ils… J’ai rien pu faire. Ils ont tous disparu.
Noriko posa ses mains sur sa mâchoire et le força à la regarder.
— Nous les retrouverons, assura-t-elle en souriant, après avoir libéré Ace.
— Petit, grogna Barbe Blanche qui les observaient toujours, le Roux avait le même chapeau que toi dans le temps. Tu le connais ?
— Bah c’est lui qui me l’a donné, rétorqua Luffy comme s’il s’agissait d’une évidence.
Noriko se détacha de son capitaine et lui fit les gros yeux. Le moment était malvenu pour manquer de respect à un Empereur.
— Ton frère m’a parlé de toi, continua ce dernier, si t’es venu le sauver, sache que tu vas y laisser ta peau. Tout comme l’autre effrontée qui se tient à tes côtés.
Une veine apparut sur le front de Luffy qui regarda la jeune femme. Les sourcils froncés Il fit finalement face à l’homme qui le surplombait de plus de six mètres de haut et brandit un poing menaçant.
— Eh, l’ancêtre ! T’avises pas d’insulter un membre de mon équipage, tu m’entends !? Recommence et t’auras affaire à moi ! T’es là pour quoi, d’ailleurs ? Pour être Roi des Pirates ? Je te garantis que ce titre m’est réservé !
Barbe Blanche arrêta de respirer. Noriko se décomposa.
— Mais t’es malade ! hurla-t-elle en empoignant le col de son capitaine avant de le secouer. Tu sais à qui tu parles, au moins !?
— Bah, à un rival.
Le rire de Barbe Blanche empêcha Noriko d’étrangler Luffy.
— Tu manques pas de toupet, morveux. Je te préviens, si tu me gênes, je t’écrase.
— Ça me va.
Le Chapeau de Paille réajusta son vêtement comme si de rien n’était, puis prévint qu’il avait intercepté un appel de la Marine à bord du cuirassé. L’heure de l’exécution d’Ace avait été avancée et était imminente.
Noriko sentit un poids compresser son thorax.
Barbe Blanche retrouva son sérieux et le remercia pour cette information cruciale. Au même moment, Marco atterrit près de lui pour lui rapporter une conversation entendue qui confirma les dires du jeune pirate.
Luffy frappa l’un de ses poings dans sa paume et fit craquer ses phalanges.
— Allez Nori, on fait à ma façon.
Elle n’eut pas le temps de hocher la tête. Le bras de son capitaine s’enroula plusieurs fois autour de sa taille. L’instant d’après, elle était propulsée dans les airs.