Noriko

Chapitre 102 : Cohabitation forcée (1)

10227 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/11/2026 09:50

    Noriko n’avait plus bougé, les yeux grands ouverts fixés sur un point invisible. Mihawk se demanda si elle respirait toujours. Lorsqu’il s’apprêta à évoquer le dernier journal qu’il lui avait caché, elle cilla plusieurs fois et ancra son regard dans le sien.


    — Tu savais.


    Il fronça les sourcils, pas certain de savoir à quoi elle faisait allusion.


    — Tu savais où je me trouvais à chaque instant, insista-t-elle.


    — Seulement depuis ta deuxième fugue, précisa-t-il. J’avais accepté de prendre un morceau de ta carte de vie après t’avoir recueillie.


    Elle réprima un sourire nerveux et ravala ses larmes.


    — Je savais même pas que j’en avais une.


    Le Corsaire resta silencieux, tout en redoutant sa réaction. Elle était suffisamment intelligente pour tirer les conclusions par elle-même.


    — Où est-elle, Mihawk ?


    Il ferma les yeux.


    — Où est ma carte de vie originale ?


    Le Corsaire saisit son verre et observa longuement le liquide ambré.


    — Tu te souviens de la fois où j’ai réparé ton fermoir ?


    Elle porta instinctivement une main à sa chemise, à l’endroit où se trouvait le collier qui ne la quittait jamais. Les larmes roulèrent sur ses joues au moment où elle secoua la tête.


    — Non, c’est… c’est impossible.


    — Ta croix est creuse et un morceau est enroulé à l’intérieur. J’ai soudé la base : tu ne pourras pas le retirer.


    Noriko porta la main à sa bouche quand un sanglot lui échappa.


    — Je suis désolé, je…


    — Tout ce temps…, coupa-t-elle d’une voix brisée. Tu pouvais me traquer durant tout ce temps, alors que tu… tu me faisais croire que j’étais libre de mes mouvements.


    Avec calme, Mihawk plongea la main dans sa poche et sortit la carte qui s’était à moitié consumée quelques jours plus tôt.


    Noriko se décomposa quand il la laissa tomber sur la table.


    — C’était uniquement pour m’assurer que tu étais saine et sauve, rien de plus. J’ignorais sincèrement que j’allais te trouver sur East Blue ; je me suis toujours empêché de regarder la direction qu’elle indiquait.


    Il savait pertinemment qu’elle ne le croirait pas, mais il tenait à le lui dire.


    Elle fixa le papier un bref instant, puis leva un regard implorant vers lui.


    — Lui aussi ?


    Comprenant qu’elle parlait de son indésirable de père, Mihawk prit une longue gorgée avant de hocher la tête.


    Noriko pinça les lèvres en reniflant et resta silencieuse.


    Le Corsaire savait que la vérité lui ferait mal, mais il n’aurait jamais pensé qu’il en pâtirait également.


    — Je veux que tu saches que…


    Elle leva une main pour le faire taire.


    En voyant son regard noir, Mihawk souffla du nez, mais passa outre son geste irrespectueux. S’il s’emportait maintenant, il la perdrait pour toujours.


    Sans un mot, elle se leva et glissa les doigts dans son col. Il se retint de faire la moindre remarque lorsqu’elle arracha violemment le pendentif de son cou. Avec un dégoût qu’elle ne dissimulait même pas, elle le jeta sur la table et tourna les talons. Elle se figea quand il se redressa à son tour.


    — T’avise pas de me suivre, cracha-t-elle. Je compte pas m’approcher des baboons.


    Ses pieds nus ne firent pas de bruit quand elle grimpa l’escalier en pierre, contrairement à l’énorme porte d’entrée qui grinça à son passage.


    Dépité, Mihawk abattit ses paumes sur la table et soupira en laissant ses épaules s’affaisser. Contrairement à son habitude quand il s’agissait de Noriko, ce n’était pas un soupir de lassitude, mais de profonde tristesse.


    Saccager ce qu’il y avait autour de lui aurait été d’une efficacité redoutable pour détendre ses nerfs, mais il devait se forcer à garder le contrôle.


    Pour elle.


    Le cœur battant à tout rompre, il se passa une main sur le visage avant de tendre le bras vers la bouteille d’eau-de-vie quasiment vide. Il but le reste au goulot, puis expira longuement.


    Un faible sourire étira ses lèvres quand il récupéra le collier qu’il serra dans sa paume.


    Noriko était perdue, mais tiendrait bon. Ce qu’elle avait traversé à Marineford l’avait suffisamment forgée pour affronter ce qui l’attendait.


    Le Corsaire ne la presserait pas.


    Plus jamais.


    Le liquide brûlait encore sa gorge quand il songea à ce qu’elle devrait apprendre de la bouche de son père.


    Il se laissa tomber sur sa chaise, posa lourdement les pieds sur la table et pencha la tête en arrière en soufflant. Bien décidé à attendre le retour de Noriko autant de temps qu’il le faudrait, il se remémora le jour où l’indésirable avait surgi dans son bureau, un sac sur l’épaule et l’air bête de celui qui était prêt à changer à jamais le destin d’une enfant.


    Enfoiré d’indésirable.


*****


    — Entraîne-la, Œil de Faucon. Apprends-lui à se battre et tout ce qu’il faut savoir pour survivre. Et quand elle sera prête, je prendrai le relais pour lui enseigner la maîtrise du Haki.


    — Tu ne sais rien de sa puissance, cingla-t-il, elle n’est pas comme toi et n’aura pas forcément besoin de l’être.


    — Très bien, concéda placidement le pirate. Si tu estimes qu’elle peut s’en sortir sans moi, je m’opposerai pas à ton jugement.


    — Et pour le Fruit ?


    — C’est tout autant ta fille que la mienne, désormais, donc…


    — Donc ? se méfia Mihawk.


    — C’est toi qui l’élèves, alors la décision t’appartient.


    — Elle est trop jeune pour le moment. Je t’appellerai si je me décide à le faire.


    — Mihawk ?


    Le Corsaire se leva, suffisamment agacé pour vouloir en savoir davantage.


    — Rien ne dit qu’elle acceptera en plus.


    Il se dirigea vers la porte en soupirant.


    — Mihawk, répéta un peu plus fort le pirate.


    Celui-ci n’avait pas bougé de sa chaise et affichait un air dépité.


    — Elle me détestera si je la force, mais je suppose que tu n’en as rien à faire et… Tu comptes te lever, oui ou merde ?


    — Mihawk !


    — Quoi encore !? s’exaspéra le Corsaire en refermant machinalement la porte pour lui faire face.


    — Je t’ai demandé si tu avais entendu parler du Mizu Mizu no Mi, mais j’ai jamais dit que je l’avais trouvé.


    Mihawk joignit ses mains en prière sous son menton et inspira pour garder son sang-froid.


    — Je suis à deux doigts de t’écorcher vif, donc soit tu parles, soit je t’interdis de revoir Noriko jusqu’à la fin de tes jours. Si cette fichue goutte n’est pas le Fruit en question, c’est quoi ?


    Le pirate s’agita nerveusement sur sa chaise.


    — C’est pas censé représenter une goutte mais un œuf.


    Le Corsaire en oublia toute frustration tant il fut abasourdi.


    — Tu devrais te rasseoir, suggéra l’indésirable.


    Avec un profond soupir de lassitude, il obtempéra, sans manquer de remplir de nouveau son verre.


    Son camarade fouilla dans l’une de ses poches et ressortit un carnet.


    — Tout est là. Me demande pas comment, mais Roger avait accumulé beaucoup d’informations. Ce ne sont que des suppositions, bien sûr, mais je pense que ça recèle une part de vérité.


    À mesure que Mihawk tournait les pages, la stupéfaction marquait les traits de son visage.


    Je vais vraiment le tuer.


    — Il n’aurait jamais existé ? murmura-t-il pour lui-même en levant le nez vers le pirate.


    — Ça n’enlève rien à ses propriétés de Logia, mais…


    — Mais c’est plus que ça.


    — Un Logia mythique ? se risqua timidement le pirate avec le début d’un sourire.


    Mihawk sentit les muscles de son visage s’affaisser et eut une irrésistible envie de l’étrangler.


    — Te rends-tu au moins compte de ce que tu as devant les yeux, bougre d’idiot ?


    — À ton avis, pesta l’indésirable aussitôt offusqué, pourquoi tu crois que je l’ai ramené ?


    — Et tu vas le donner à Noriko.


    — Tu vas le donner à Noriko.


    Une veine battit furieusement sur sa tempe.


    — Ne joue pas à ça avec moi, prévint-il en claquant sa main sur le bureau. C’est toi le responsable de cette situation, je te rappelle.


    — Que j’assumerai en temps voulu.


    Exaspéré, il le dévisagea avec hargne, puis replongea dans sa lecture.


    — Si ces lignes sont vraies, cette chose pourrait être incontrôlable, maugréa-t-il.


    — Pas si tu l’entraînes.


    — En quoi la faire devenir forte influencerait sa maîtrise ? Ce n’est a priori pas un Zoan, vu qu’elle en serait dissociée.


    — Mais elle ne ferait qu’un avec. Ça ne change pas que c’est un Fruit comme un autre, elle apprendra à s’en servir. Et le plus tôt sera le mieux.


    Le Corsaire secoua la tête.


    — Non, refusa-t-il en jetant le carnet devant lui. Elle est trop jeune.


    — Pour l’instant oui, se désola le pirate sans récupérer son bien, mais il en va de son avenir et je veux avoir l’esprit tranquille. Une fois qu’elle le maîtrisera, personne ne pourra s’en prendre à elle.


    — Personne ne pourra la tuer, rectifia Mihawk avec agacement. Sous réserve de la maintenir en vie pour s’approprier la puissance du Fruit qui disparaîtra durant mille ans à venir, ils s’en prendront bel et bien à elle. Tout ce qui contient de l’eau, n’est-ce pas ? J’ose espérer pour toi qu’ils ne songeront pas aux océans.


    — Tu l’as dit toi-même : je ne connais rien de ses propriétés. Donc eux non plus. Ils penseront au Fruit de l’eau, comme tout le monde.


    Le Corsaire passa sa langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure. Ce qu’il pouvait le détester lorsqu’il avait raison.


    — Donc tu prendrais le risque, s’indigna-t-il avec un rire méprisant. Tu crois vraiment que Roger peut être le seul à avoir compris ? Te rends-tu seulement compte des sévices qu’elle subirait si elle avait le malheur de se faire attraper pour son vrai pouvoir ? Elle serait emprisonnée, torturée, voire pire tant qu’elle resterait en vie. Elle passerait le reste de ses jours sous la coupe des plus puissants, forcée d’essayer de contrôler les mers, et lorsqu’elle serait suffisamment brisée et qu’ils ne pourraient plus rien lui infliger de plus, ils s’en prendraient à tous ceux qu’elle aime. Elle n’a que cinq ans, putain, et tu la condamnes déjà à une vie de solitude.


    — Je sais. Mais je sais aussi que ça n’arrivera p…


    — Tu parles d’en faire une arme, espèce de cinglé !


    Le pirate inspira sans le quitter des yeux, puis fit claquer sa langue au palais.


    — Je parle de la protéger.


    Haletant, le Corsaire serra les dents pour ne pas perdre davantage son calme. N’y avait-il vraiment aucune autre solution ?


    — C’est ma fille, continua l’indésirable, et mon sang coule dans ses veines. Elle aura une force surhumaine et sera capable d’endurer ce qu’une personne ordinaire ne pourrait même pas envisager.


    Il voulut protester, mais son ami leva une main pour l’interrompre.


    — C’est aussi ta fille, Œil de Faucon. Elle aura une capacité d’adaptation à toute épreuve et apprendra à ne jamais se laisser abattre, quelle que soit la situation dans laquelle elle se trouvera.


    Son assurance déconcertante le fit ciller plusieurs fois. Jusqu’à quel point avait-il tout prévu ?


    — Et c’est aussi la fille de Kiyo, ajouta le pirate dans un soupir. Elle sera donc bornée et impulsive, mais surtout très courageuse.


    Il réprima un frisson lorsque son bras le tirailla, et craqua ses cervicales d’un geste nerveux.


    — Mihawk, reprit son non-invité en ancrant son regard dans le sien. Ce Fruit destructeur est une bombe à retardement. Rien ne peut affirmer ce que ce carnet avance à ce propos, mais si le Gouvernement Mondial apprenait son existence, le monde sombrerait dans le chaos. Tu ne peux plus le nier, maintenant.


    Sa mâchoire se crispa et les battements de son cœur s’accélérèrent. Il comprenait désormais la résignation de son ami et se maudissait de déjà pencher en sa faveur.


    Et merde…


    — Elle me détestera encore plus, soupira-t-il en s’efforçant de baisser le ton.


    — Elle n’en saura rien.


    — Comment cacher une chose aussi énorme ? Elle finira bien par se rendre compte que quelque chose ne va pas avec son Fruit et il faudra bien lui expliquer pourquoi.


    — Je m’en occuperai personnellement.


    Mihawk ne put s’empêcher de souffler du nez.


    — C’est censé me rassurer…


    — Quand elle sera adulte, je lui dirai tout et elle comprendra. En attendant, persuade-la de s’entraîner. Prétends qu’il s’agit du Mizu Mizu no Mi et surtout, garde-la éloignée de son Haki.


    — Tu m’emmerdes avec ton Haki.


    L’indésirable accepta volontiers l’insulte, puis désigna le carnet du menton.


    — Quand tu l’auras lu et appris par cœur, brûle-le. Il aurait été préférable qu’elle le lise, mais on sera au moins certains de n’être que deux à connaître la vérité.


    Mihawk le laissa quitter le bureau en silence. Comme souvent entre eux, les mots étaient inutiles.


*****


    Ignorant où elle allait et complètement perdue, Noriko ne cessait d’avancer en boitillant au milieu d’un brouillard dont elle se savait à l’origine. Tout se mélangeait tellement dans son esprit qu’elle remarqua à peine qu’elle traversait une des nombreuses forêts de l’île. Ses pieds nus étaient douloureux, mais lui assuraient au moins d’être toujours consciente. Lorsqu’elle manqua de trébucher sur une racine, elle jura sans pour autant ralentir.


    « — Y a du dessert, tonton ? »


    — Arrête.


    « — … tu le saurais si tu m’aidais à préparer le repas. »


    Elle se tapa frénétiquement le crâne pour rester concentrée. Hors de question de revivre ce jour cauchemardesque.


    — Noriko.


    Un hoquet de terreur lui échappa à cette voix qu’elle rêvait pourtant d’entendre. Pétrifiée, une main posée sur son cœur qui battait à un rythme effréné, elle inspirait et expirait bruyamment.


    — Noriko…


    Non… Non, non, non.


    Son esprit lui jouait encore des tours, mais cette fois, elle ne le laisserait pas prendre le contrôle. Elle secoua la tête et s’enfuit en courant.


    — Noriko.


    — Tais-toi… Tais-toi, tais-toi, tais-toi.


    Le bruit de l’océan réduisit ses pensées au silence. Sachant désormais où elle se trouvait, elle fonça jusqu’à dépasser les arbres. Lorsque ses pieds quittèrent la mousse humide pour fouler la roche poussiéreuse attendue, elle se laissa tomber à genoux.


    Le brouillard resta derrière elle ; un vent violent balaya son visage et dégagea ses cheveux en arrière. Les yeux plissés, elle put nettement observer l’étendue bleue qui semblait sans fin. À des centaines de mètres plus bas, les vagues venaient se fracasser contre les rochers dans un terrible vacarme.


    Tremblante, des sanglots comprimaient sa poitrine et l’empêchaient d’inspirer correctement. Des images défilèrent devant ses yeux, et dans chacune d’entre elles, Mihawk apparaissait. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, aussi loin qu’elle pouvait se remémorer ses moindres faits et gestes, il était là. Il avait toujours été là. Elle retroussa sa lèvre supérieure sur ses dents serrées et laissa un cri guttural s’échapper de sa gorge quand elle enfonça plusieurs fois ses poings dans le sol. Chaque souvenir la ramenait à ce jour où son destin avait changé.


    « — C’est pour ton bien, alors ne complique pas les choses ! »


    — Arrête ! rugit-elle.


    Si son père et Mihawk n’avaient pas été là après sa naissance, elle n’aurait pas survécu aux griffes de sa propre mère. Mais s’ils n’avaient pas été là, elle n’aurait jamais porté cette terrible malédiction qui la suivait.


    Elle leur devait tout. Et elle ne leur devait rien.


    Toute sa vie n’était qu’un tissu de mensonges et de manipulations.


    « — J’en veux pas ! »


    Sa propre voix emplie de terreur résonna dans ses oreilles. Les larmes inondèrent ses joues.


    Elle fixa son tatouage avec haine et planta ses ongles dans la terre, puis, ne tenant plus, releva la tête en poussant un hurlement qui vint du fond de ses entrailles.


    Épuisée, ses épaules s’affaissèrent, uniquement secouées par les spasmes provoqués par ses sanglots.


    — Noriko.


    Elle hoqueta et leva le menton. Son souffle se coupa. Ses yeux s’écarquillèrent. Face à elle, flottant au-dessus du vide et coiffé de son chapeau orange, se trouvait Ace.


    Noriko se concentra sur ses genoux et s’essuya le nez du dos de la main. Son esprit, rien d’autre.


    — T’es pas réel.


    — Je le suis si tu le désires.


    Elle pouffa nerveusement, puis reporta son attention sur lui. Sa bouche se tordit quand elle remarqua qu’il portait un bracelet de perles rouges à chaque poignet. Un grognement rauque lui échappa.


    — Je suis fatiguée, Ace… tellement fatiguée d’être en colère, mais je… je veux pas être folle, je… veux pas te parler.


    — Alors ne parle pas.


    Stupéfaite, elle sonda son regard qui se voulait tendre. Ses lèvres bougeaient quand il parlait et sa poitrine se soulevait légèrement à chaque respiration.


    Et si, l’espace d’un instant, elle cessait de lutter ? Plus que jamais elle se sentait esseulée. Plus que jamais elle avait besoin de lui. Tant qu’elle restait sans bouger, elle ne risquerait pas de perdre le contrôle. Ace ne se risquerait jamais à lui faire du mal.


    Elle gémit quand elle renifla, puis serra ses bras contre elle. Sa peau tatouée semblait pulser sous ses doigts.


    Ace lui sourit.


    Il ne lui en fallut pas plus pour la faire craquer.


    — Je voulais te rejoindre, sanglota-t-elle, je voulais vraiment !


    — Je sais. Mais tu ne peux pas. Et tu ne pourras jamais.


    Noriko se recroquevilla un peu plus. Il souffla du nez avec amusement, puis leva la tête pour regarder le ciel comme s’il le découvrait pour la première fois.


    — Tu m’as promis de vivre et aujourd’hui me semble être une bonne journée pour commencer.


    Elle avala sa salive. Pourquoi la torturait-il ainsi ?


    — Une vie qui n’est que mensonge.


    — C’est faux, c’est qu’une succession d’arrangements avec la vérité.


    — Te fous pas de moi !


    — Très bien, alors cite-moi une seule fois où on t’a menti.


    Prise au dépourvu, elle tendit finalement son bras pour lui montrer la croix, prétendument le symbole de sa famille.


    — Ils… ils m’ont marquée comme du bétail ! s’emporta-t-elle. Même ce qui me définit depuis toujours, c’est… Rien n’est vrai…


    — Une simple histoire qu’on raconte à un enfant avant de dormir pour le rassurer.


    — Mon collier, enchaîna-t-elle.


    — Un cadeau intéressé pour ton père et utilitaire pour Mihawk.


    Elle pinça les lèvres. Cette manie d’avoir toujours raison ne l’avait pas quitté.


    — Et ne me quittera jamais.


    Sa bouche s’ouvrit sans qu’elle ne puisse parler et les lèvres d’Ace s’étirèrent en un sourire narquois.


    Elle se raidit quand il s’approcha d’elle.


    — Ils ont attendu que tu sois en âge de comprendre. Je t’accorde qu’ils auraient pu te dire la vérité dès le début, mais c’était risqué de te voir perdre la tête.


    — C’est pas ce que je fais, là ?


    Ace rit.


    Le cœur de Noriko se brisa au souvenir de cet écho. Elle baissa la tête pour pleurer doucement quand il s’immobilisa devant ses genoux. Le voir de près serait beaucoup trop douloureux.


    — Il est la personne que tu connais le mieux et qui t’aime le plus au monde.


    — Non ! s’insurgea-t-elle sans oser le regarder. C’est toi, ça, c’est…


    Sa voix se brisa à travers ses larmes.


    — C’est à toi que… que ce rôle revient, putain.


    — Mais je suis plus là.


    — Arrête !


    Il resta silencieux.


    Noriko souffla longuement pour se calmer et serra les paupières quand il s’accroupit afin de lui faire face.


    — Je t’en supplie…


    — Je t’aime, mais je suis plus là pour te protéger, contrairement à lui. Tu dois lui laisser une chance.


    Elle hoqueta avant de gémir bruyamment.


    — Redis-le, implora-t-elle faiblement. Ace… redis… redis-le.


    Il laissa son chapeau tomber dans son dos et se pencha un peu plus vers son oreille.


    — Je t’aime.


    Ce fut trop pour Noriko, qui se jeta à son cou sans attendre. Elle savait qu’elle s’écraserait dans la poussière, mais sa folie fut plus forte que sa raison.


    Elle se figea quand les bras d’Ace se refermèrent sur elle. Tout était comme dans ses souvenirs. La chaleur qui irradiait de lui. La peau lisse sous ses doigts. Les cheveux toujours doux. Et par-dessus tout : l’odeur de pin.


    Alors Noriko le serra plus fort contre elle. Elle le serra pour ne plus jamais le lâcher. Elle le serra pour le garder près d’elle pour toujours. Lorsqu’elle fut assurée qu’il était réellement là, elle explosa en sanglots.


    — Tu me manques tellement…


    — Je suis désolé.


    Il la força à reculer puis glissa les doigts sur son front pour dégager les longues mèches collées à ses joues mouillées.


    Noriko cala ses mains sous ses oreilles et détailla chaque petit trait de son visage. Ses yeux sombres, ses taches de rousseur, sa petite ride liée à son unique fossette qui n’apparaissait que quand il riait aux éclats. Tout resterait à jamais gravé dans sa mémoire.


    — Laisse le passé où il est, chuchota-t-il.


    Elle secoua la tête.


    — J’y arriverai pas sans toi…


    — Tu le fais déjà, assura-t-il.


    Elle se laissa faire quand il l’aida à se redresser.


    — M’abandonne pas, Ace.


    — Jamais.


    Il sourit, posa une main sur sa nuque et l’attira à lui pour l’écraser contre son torse. Noriko sut à travers ses tremblements qu’il le faisait pour la dernière fois et sut qu’il pleurait quand il renifla.


    — Je t’aime, hoqueta-t-elle.


    Il lui leva le menton pour sonder son regard à travers ses larmes. Son sourire ne l’avait pas quitté.


    — Tiens ta promesse et tout se passera bien.


    Il se pencha pour l’embrasser longuement. Elle garda les yeux fermés quand il recula. Lorsqu’il posa ses lèvres sur son front, elle les rouvrit.


    Ace avait disparu.


*****


    Noriko se rassit à la table de la cuisine après avoir débarrassé, tandis que son oncle s’affairait à aiguiser un couteau.


    — Y a du dessert, tonton ? demanda-t-elle en jouant avec le journal laissé sur la table.


    — Mihawk, corrigea-t-il sans se retourner. Et tu le saurais si tu m’aidais à préparer le repas.


    — Je croyais qu’on avait un accord : tu fais à manger, je mange.


    — Un accord que tu as passé avec toi-même, je suppose.


    — Je mets la table et je fais aussi la vaisselle, surenchérit-elle en levant un index.


    — Oui, uniquement si je te le demande.


    Elle fronça les sourcils, tandis que la lame affûtée tapait désormais une planche en bois à un rythme régulier.


    — Le résultat est le même vu que je le fais à chaque fois. D’ailleurs t’es pas obligé d’utiliser autant de couteaux quand tu cuisines.


    — Je tâcherai de m’en souvenir.


    Elle se renfrogna quand il ne réagit pas à sa mauvaise plaisanterie, puis baissa le regard.


    Mihawk était austère et ne riait jamais. Il n’avait jamais été un grand bavard non plus, mais depuis quelque temps, il faisait de moins en moins d’efforts pour converser avec elle. Et elle en souffrait.


    Peut-être avait-il des problèmes avec son travail ?


    Ou peut-être qu’il ne m’aime plus.


    Sa pensée l’attrista et elle se tritura les doigts. Il était sa seule famille et s’il ne voulait plus d’elle, elle se retrouverait seule.


    Où irait-elle s’il l’abandonnait ?


    Un cauchemar trop récurrent passa dans son esprit : des visages qu’elle ne reconnaissait pas accompagnés de cris de terreur. Elle secoua la tête pour le chasser. Elle ne se souvenait plus de l’orphelinat dans lequel elle avait été placée à la mort de ses parents, mais ne souhaitait en aucun cas y retourner.


    Elle pinça les lèvres et décida de ne rien laisser paraître. Si Mihawk ne voulait plus lui parler, elle ne le forcerait pas, et s’il souhaitait la détester, elle le laisserait faire.


    Noriko força un sourire quand il se retourna avec une assiette entre les mains, et le transforma peu à peu en une grimace de dégoût quand il la posa devant elle avant de s’asseoir.


    — C’est quoi ?


    Il parut surpris.


    — Un fruit, que veux-tu que ce soit ?


    Elle resta perplexe un bref instant et approcha son nez du plat.


    — Il a une drôle d’odeur.


    Mihawk roula les yeux en faisant glisser une petite fourchette près d’elle, puis reprit la lecture de son journal.


    — Ne dis pas n’importe quoi, mange.


    Elle piqua plusieurs fois la chair dont la texture faisait penser à de la mangue et fut catégorique : elle n’avait jamais vu de fruit bleu.


    — Je crois que j’ai plus faim, grimaça-t-elle en mettant ses mains sous la table.


    — Tu as pourtant l’habitude de manger des fruits, souligna le Corsaire en se servant un verre de vin.


    — Pas ce genre-là.


    — On ne va pas y passer la journée, soupira-t-il avant de prendre une gorgée.


    Si Noriko n’avait déjà plus d’appétit, elle avait désormais mal au ventre et elle eut soudainement chaud. Pas une seule fois son oncle ne l’avait regardée dans les yeux et il semblait en colère contre elle alors qu’elle n’avait rien fait. Pourquoi se comportait-il de manière aussi étrange ?


    Le souvenir d’un énorme livre qu’elle refermait d’un coup sec s’insinua dans sa mémoire.


    — C’est un Fruit du Démon ? murmura-t-elle d’une voix presque inaudible.


    Elle crut que Mihawk allait mourir étouffé tant il toussa longuement. Il se racla la gorge et marmonna pour lui-même quand il reposa son verre. Son regard sévère ancré dans le sien la fit regretter de s’être bêtement trahie.


    — Qu’est-ce que tu as dit ? siffla-t-il en reprenant son souffle.


    Elle baissa les yeux.


    — Comment peux-tu connaître l’existence des Fruits du Démon ?


    Noriko essuya ses paumes moites sur son pantalon.


    — Regarde-moi quand je te parle.


    Elle obéit. Sa bouche trembla sans qu’elle ne puisse la contrôler.


    — Je… Je sais plus, mentit-elle en rougissant.


    — Noriko, insista-t-il en haussant le ton.


    Sa main blanchit légèrement quand il serra son poing.


    — Je… Je l’ai lu dans un livre, avoua-t-elle.


    — Quel livre ?


    Cette fois, elle ne put contrôler les larmes qui brouillèrent sa vision.


    — Un de ma bibliothèque ? s’impatienta-t-il. Tu es entrée dans mon bureau ?


    Penaude, elle baissa de nouveau le regard. Les larmes coulèrent sur ses joues.


    — Non…


    — Ne me mens pas ! s’emporta-t-il en tapant du plat de la main sur la table. Tu sais très bien que tu as l’interdiction formelle d’y aller !


    Les yeux fermés, Noriko pleurait en silence. Ce n’était pas la première fois qu’elle se faisait gronder pour une bêtise, mais celle-ci était assurément la plus grosse d’entre elles depuis qu’elle avait voulu trouver un baboon.


    — Je le ferai plus, geignit-elle en cherchant son pardon.


    — Tu dis toujours ça, s’exaspéra-t-il en se pinçant l’arête du nez.


    Il avait raison et elle se sentit honteuse d’avoir encore la même excuse. Elle savait très bien ce qu’elle faisait, mais la jolie couverture du livre doré et la curiosité l’avaient poussée à passer outre la consigne de ne pas y toucher.


    — C’est bien un Fruit du Démon, concéda-t-il.


    Elle sursauta et le regarda avec des yeux ronds. Pourquoi voulait-il qu’elle en mange un dans ce cas ? Son menton trembla quand elle essuya négligemment ses joues.


    — Mais tonton, je… je veux pas être maudite, moi.


    — Ne commence pas, coupa-t-il. Je t’ai toujours dit que tu devais devenir forte.


    Oui, mais elle avait cependant toujours cru qu’il lui apprendrait à manier un sabre.


    — Ça me fait peur, avoua-t-elle en étouffant un sanglot.


    — Tu ne risques rien, c’est…


    Il se tut pour l’observer hoqueter et lutter vainement contre ses larmes, puis tendit une main vers son visage.


    — Que sais-tu de ces Fruits ? demanda-t-il en recoiffant une longue mèche blanche.


    Noriko réfléchit un court instant et se remémora tout ce qu’elle avait lu. Peut-être qu’en étant honnête, elle ne serait pas punie. Ou du moins, pas longtemps.


    — Ils sont maudits et donnent un pouvoir si on le mange.


    — Quoi d’autre ?


    Elle eut un frisson et renifla bruyamment.


    — On peut plus aller dans l’eau sans se noyer, chuchota-t-elle. On coule.


    Mihawk se massa longuement les paupières et plongea dans une intense réflexion.


    Elle se tendit en attendant qu’il reprenne la parole et esquissa un faible sourire quand il planta son regard dans le sien.


    Il secoua la tête et récupéra son journal.


    — Mange ton Fruit.


    — Mais pourquoi ? gémit-elle.


    — Parce que je te l’ordonne.


    Sa voix était dure et son ton sans appel. Noriko savait que le moment était venu de se taire et que sa prochaine protestation viendrait à bout de sa patience, mais ce fut plus fort qu’elle.


    — Tonton… Je… je veux nager, moi. Tu as promis que tu m’apprendrais.


    Il se figea, puis coula un regard vers elle, comme s’il n’était pas certain qu’elle ait osé lui répondre.


    — Je ne t’ai rien promis du tout, cingla-t-il, je t’ai toujours dit que c’était inutile. Ne déforme pas la vérité.


    Elle pleura de nouveau.


    — Je veux pas être maudite, répéta-t-elle.


    — Noriko, maugréa-t-il en se frottant la tempe, ne m’oblige pas à te forcer.


    Elle savait que c’était lui l’adulte. Elle savait que c’était lui qui commandait. Mais elle savait aussi qu’elle ne se laisserait pas faire. Elle refusait tout bonnement d’abandonner son rêve depuis toute petite.


    Ses poings tremblèrent. De colère cette fois.


    — Non.


    Il referma lentement son journal et la regarda sans dire un mot.


    — T’as pas le droit de m’obliger, cria-t-elle soudainement à travers ses larmes, t’es… t’es pas mon père !


    Abasourdi, Mihawk cilla plusieurs fois.


    Les mains sur la bouche, Noriko regretta aussitôt ses paroles. Et surtout d’être dans la même pièce que lui.


    Il passa sa langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure.


    Sans réfléchir, elle se leva d’un bond pour s’enfuir dans sa chambre.


    La chaise du Corsaire crissa au même moment et ses doigts se refermèrent sur son avant-bras l’instant d’après.


    — Non ! hurla-t-elle en se débattant.


    — Ça suffit, Noriko ! tonna-t-il. C’est pour ton bien, alors ne complique pas les choses !


    — Je m’en fiche de mon bien, je suis très bien comme je suis ! T’as qu’à le manger toi-même, d’abord !


    Elle tenta de se dégager en frappant son poignet. Exaspéré, Mihawk la tira vers lui, passa un bras devant son ventre pour la soulever et revint vers la table. Il grogna une parole inaudible entre ses dents et planta rageusement la fourchette dans un morceau de Fruit qu’il rapprocha du visage de Noriko.


    Celle-ci se débattit de plus belle.


    — J’en veux pas !


    — C’est juste une bouchée, ne fais pas l’enfant !


    Elle gigota tellement qu’elle réussit à prendre appui sur le rebord de la table à l’aide de ses pieds et à pousser de toutes ses forces sur ses jambes. Déséquilibré, Mihawk tomba à la renverse en l’entraînant avec lui. Elle voulut se redresser, mais il resserra son emprise sur elle et la plaqua contre son torse.


    Paniquée, elle le griffa pour qu’il la lâche et, s’apercevant qu’il tenait toujours la fourchette, tenta le tout pour le tout. Elle avisa l’avant-bras qui la maintenait et le mordit de toutes ses forces.


    Il y eut un mouvement presque imperceptible de son tuteur.


    Elle s’immobilisa aussitôt lorsqu’elle ne sentit pas le tissu de la chemise, mais une texture farineuse. Surprise, elle hoqueta de stupeur. Myrtille, savon, noix de coco, pignon et mie de brioche rassie, cet affreux mélange de goûts amers et sucrés glissa sur ses papilles avant de s’enfoncer dans sa gorge.


    Noriko voulut le recracher, mais la main de Mihawk écrasa fermement sa bouche et leva sa tête. À travers des gémissements étouffés, elle lutta pour respirer correctement et tenta de se débattre. Ce n’est que lorsqu’il pinça son nez et qu’elle manqua cruellement d’air qu’elle consentit enfin à avaler.




    Mihawk laissa retomber son crâne sur le sol en soufflant de soulagement. Haletant, il balança la fourchette d’un geste saccadé et retira la sueur qui perlait sur sa lèvre supérieure. Jamais il n’aurait cru que faire manger de force une enfant aussi chétive que Noriko serait aussi intense. Il inspira longuement et baissa le regard vers elle.


    Toujours allongée sur son torse, la respiration saccadée, elle ne bougeait plus. Il relâcha son ventre et se redressa aussi délicatement que possible. Elle s’agenouilla devant lui, sa longue chevelure masquait son visage et seuls les tremblements de son corps trahissaient sa terreur.


    Me pardonneras-tu un jour, ma princesse ?


    Il avala sa salive et tendit maladroitement une main vers elle pour la recoiffer. Les yeux exorbités, elle fixait un point invisible et affichait une mine horrifiée.


    — Noriko…


    Elle le repoussa d’un revers de main.


    — Je vais mourir, cracha-t-elle à voix basse.


    — Mais non, tu ne vas pas mourir, rassura-t-il. Je te promets que tout ira b…


    — Je suis maudite, ajouta-t-elle, je… je pourrai jamais…


    Mihawk se raidit lorsqu’elle leva subitement son regard vers lui. Ce n’était plus de l’innocence qu’il voyait dans ses yeux mais une véritable haine.


    — Ta faute, Mihawk.


    Il n’eut pas le temps de répondre. Elle se leva et s’enfuit à toutes jambes. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que la porte de sa chambre ne claque violemment à l’étage.


    Le Corsaire se frotta vigoureusement le visage en se maudissant à voix haute, puis, de rage, abattit son poing sur le sol et brisa l’une des immenses pierres qui le composaient.


*****


    Son sabre aurait laissé une preuve trop évidente.


    Malgré son épais manteau, le plat de la lame s’écrasa entre ses omoplates lorsque son dos cogna contre le mur. Les dents serrées et le regard planté dans le vide, Mihawk ne relâcha cependant pas sa prise : sa victime qui gesticulait entre ses bras arriverait bientôt à bout de force. Les cris étouffés qui parvenaient à ses tympans s’espacèrent d’abord peu à peu jusqu’à se taire pour de bon. Il ferma les yeux lorsque le corps s’affaissa contre lui, mais garda ses bras contractés et suivit son mouvement jusqu’au sol. Ce ne fut que lorsqu’il ne sentit plus que son propre rythme cardiaque qu’il s’autorisa à reprendre son souffle.


    La mâchoire crispée par l’atrocité qu’il venait de commettre, il secoua la tête pour chasser l’image du visage implorant définitivement gravée dans son esprit, puis, avec une grimace, laissa enfin retomber le cadavre encore chaud.


    N’ayant pas le temps de reprendre contenance, le Corsaire écrasa une main tremblante sur sa bouche pour retirer la sueur qui perlait sur sa lèvre supérieure et souffla longuement. Sans un regard pour celui qui ne vivait plus, il se redressa d’un pas mal assuré avant d’aviser la porte. Quelque part, seule et terrifiée, Noriko attendait toujours d’être retrouvée.




    Mihawk sursauta, ramené au présent par les battements de son cœur qui tentait de sortir de sa cage thoracique. Les coudes dans la table et les ongles enfoncés dans son cuir chevelu, il craqua nerveusement ses cervicales – un réflexe pourtant perdu depuis longtemps – tandis que la bouffée de chaleur qui montait en lui menaçait de le faire vomir.


    La gorge sèche, il avala sa salive et exhala bruyamment afin de reprendre son calme.


    Il redressa brusquement la tête quand il sentit la présence de Noriko, ne l’ayant même pas entendue arriver, et déglutit pour s’empêcher de la bombarder de questions.


    Plantée à l’entrée de la cuisine, elle fixait ses pieds en passant son poids d’une jambe à l’autre. Il ne s’attarda pas sur ses yeux rougis et gonflés ni sur ses tremblements et se concentra sur son crâne qui saignait.


    Elle renifla et posa une main dans ses cheveux en bataille.


    — J’ai… j’ai glissé.


    Il soupira de soulagement et se leva afin de s’approcher. Le chemin de la guérison serait long, mais tant qu’elle le lui permettrait, il resterait à ses côtés pour l’aider à le suivre.


    — Allons te soigner, dit-il simplement.


    Le regard éteint, elle hocha la tête.




    Installée sur un meuble de la salle d’eau du bas, Noriko siffla entre ses dents quand le Corsaire posa un carré de coton imbibé de désinfectant sur son cuir chevelu. Tout en lui maintenant le crâne pour l’empêcher de bouger alors qu’elle faisait tressauter sa jambe, il tapota la compresse plusieurs fois.


    — Ça pique, se plaignit-elle en serrant les paupières.


    Il souffla du nez, ayant l’impression d’avoir de nouveau une enfant assise devant lui après s’être écorché un genou.


    — Dit-elle après avoir supporté d’être recousue à vif.


    Elle caressa son épaule qui guérissait toujours.


    — Ça pique quand même, bougonna-t-elle par principe.


    — Arrête de gigoter.


    Il inclina sa tête pour capter la lumière du jour et observa la plaie de plus près. Certain qu’elle n’avait nullement besoin de points de suture, il la relâcha.


    — Regarde où tu mets les pieds à l’avenir.


    Elle resta silencieuse et observa ses orteils meurtris, désormais propres et recouverts d’une épaisse paire de chaussettes.


    Mihawk rangea la trousse de secours. Ni lui ni elle n’avait relancé la conversation de la cuisine. S’il supposait qu’elle ne souhaitait pas le faire, il éprouvait cependant le besoin d’être sincère ; sans compter qu’il avait un dernier sujet inévitable à aborder avec elle, un imprévu plutôt, comme il préférait le nommer. Il ferma les yeux face à un oubli pour le moins essentiel : il y avait également un parasite dont il se serait bien passé.


    — Merci de… de m’avoir sauvée, balbutia Noriko.


    Sorti de ses pensées, il massa ses paupières fatiguées.


    — N’exagère pas, ce n’était qu’une égratignure.


    — Je parlais pas de ça.


    Il interrompit son geste, puis inspira longuement avant de reporter son attention sur elle.


    — Tu l’as tuée pour moi.


    Mihawk secoua la tête avec désolation.


    — Pas un seul jour ne passe sans que je le regrette. Chaque fois que je te regarde, c’est elle que je regarde et chaque fois que je te vois vraiment, elle revient me hanter.


    Les lèvres pincées, elle battit des cils.


    — Mais sache que je le referai sans hésiter.


   Elle resta interdite face à ce fait indéniable.


    — Je te demande pardon de t’avoir arraché ta mère, mais certainement pas pour t’avoir permis de vivre.


    Elle ouvrit plusieurs fois sa bouche tordue d’amertume.


    — Tu… Tu crois que j’éprouve quoi que ce soit pour cette femme ?


    Abasourdi par ces propos, il resta muet de stupeur.


    — Tu n’es pas responsable de sa folie.


    Mihawk vacilla et dut se rattraper au mur pour ne pas flancher. Après ce qui avait semblé être une éternité, la cicatrice qui décorait son bras s’enflamma.


    Reprends-toi, crétin.


    Il se frotta le visage. Toute cette culpabilité portée sur ses épaules depuis des années venait de manquer de l’écraser complètement.


    — Je sais pas si je pourrai te pardonner de… pour ta manière de faire, reprit Noriko, mais je… je pourrai jamais t’en vouloir de m’avoir protégée.


    Il sonda son regard quand elle se mit à pleurer.


    — Tu m’as laissée croire que tu m’aimais pas, sanglota-t-elle. Toutes ces années, tu m’as laissée te haïr parce que tu décidais à ma place mais…


    Elle renifla. Ses propos incohérents appuyaient la détresse dans laquelle elle était plongée.


    — Si tu veux que je te fasse de nouveau confiance et que j’oublie tout ce qui s’est passé, tu… tu devras me jurer que tu le referas plus jamais.


    Confiance…


    Hébété, le Corsaire resta pantois. Les mots étaient inutiles, alors il n’en prononça que très peu.


    — Je le jure.


    Son souffle se coupa quand elle se jeta dans ses bras. Après un court instant, il posa une main sur son dos secoué par les sanglots, une autre à l’arrière de son crâne et l’écrasa contre lui.


    — Je le jure, répéta-t-il en retenant ses larmes.


    Elle enfonça sa joue contre son torse en exhalant un soupir saccadé.


    — Je te déteste tellement…


    Il haussa les sourcils en inclinant légèrement la tête.


    — Je sais.


    Elle pouffa d’un rire nerveux et agrippa un peu plus fort sa chemise.


    Mihawk embrassa le haut de sa tête, puis posa son menton dessus.


    — Je commence à m’y faire, murmura-t-il.


    Alors qu’elle se calmait peu à peu, la réalité le rattrapa quand la porte d’entrée grinça.


    Et merde.


    Noriko se laissa faire quand il prit délicatement son visage entre ses mains et qu’il essuya ses joues à l’aide de ses pouces.


    — J’assumerai tous les non-dits, princesse, mais sache que je ne t’ai jamais menti. Pas une seule fois. Tu comprends ?


    Il la retint quand elle voulut tourner la tête.


    — Tu comprends ? insista-t-il.


    — O… oui, mais pou… pourquoi tu t’affoles ?


    — ŒIL DE FAUCON !


    Il se crispa à cette voix stridente qu’il ne supportait déjà plus et se retint de jurer en faisant jouer sa mâchoire.


    — Cette maudite vermine parasite, maugréa-t-il.


    Il soupira de lassitude et ses épaules s’affaissèrent quand il relâcha doucement Noriko avant de la précéder dans le couloir. Il leva une main pour qu’elle attende et dépassa seul l’angle du mur.


    Avec ses immondes cheveux roses et son ours en peluche ridicule qu’elle trimballait partout, la fille-fantôme débarqua en trombe, un doigt menaçant pointé vers lui.


    — TOI ! hurla-t-elle.


    — Fantômette.


    Sachant d’avance qu’il ne pourrait pas en placer une, Mihawk croisa les bras en prenant soin de barrer le passage à Noriko.


    — As-tu la moindre idée de tout ce que j’ai enduré après m’avoir envoyée à l’autre bout de l’île pendant plus de dix jours sans rien d’autre que les vêtements que j’ai sur le dos !? On a dû trouver à manger, on a dormi à même le sol, j’ai pas pu me laver, je suis couverte de crasse et… et… et ma jupe est toute déchirée !


    Il passa la langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure. Encore et toujours, il se demandait pourquoi il ne l’avait pas balancée à la mer.


    — Je te parle ! s’égosilla-t-elle. T’as rien à dire pour t’excuser !?


    — Tu es rentrée un jour trop tôt.


    Le visage du parasite vira au cramoisi.


    — Pe… Perona ? interpella Noriko en posant une main sur le bras de Mihawk qui la laissa passer à contrecœur.


    L’intéressée la regarda avec dédain, la lèvre supérieure retroussée.


    — Alors c’est ça, s’offusqua-t-elle avec dégoût. Tu nous as chassés pour pouvoir tranquillement prendre du bon temps ?


    Le Corsaire eut l’envie fugace de lui arracher la langue avant de s’imaginer la lui faire avaler. Il plissa les yeux en se demandant ce qui serait le plus douloureux et s’apprêta à lui dire sa façon de penser, mais Noriko fut plus rapide que lui.


    — T’as dit quoi, là ?


    Tiens, tiens…


    Il retint une remarque cinglante quand le parasite fronça les sourcils. Peut-être aurait-il dû l’informer de la présence de sa nièce et qu’elle était moins d’humeur que lui à l’entendre débiter de telles ignominies.


    — Je suis ici chez moi, cracha-t-elle en s’approchant.


    — C’est quoi ces conneries ? se moqua Fantômette.


    Décidément, sa bêtise se confirmait chaque fois qu’elle ouvrait la bouche. Elle écarquilla les yeux quand elle sembla enfin comprendre.


    — Attends, t’es… t’es dans l’équipage de… T’étais à Thriller Bark, putain ! T’étais là quand l’autre tordu m’a envoyée ici !


    Un sourire mauvais étira les lèvres de Noriko.


    — Je vois que t’as pas changé, tu jacasses toujours autant.


    Elle grogna presque de colère.


    — T’es la tarée que tout le monde cherche, la criminelle que j’ai vue dans les journaux de l’autre tacitur—


    Une bulle écrasa sa bouche et la fit reculer. Des fantômes apparurent aussitôt autour d’elle, mais s’immobilisèrent dès l’instant où l’eau couvrit également son nez.


    — Rappelle-les, fulmina Noriko qui avait une paume ouverte.


    Sur ses gardes, Mihawk les observa en silence. Sa nièce n’étant pas en état de se battre, il interviendrait si la situation dégénérait.


    Le parasite gémit quelques instants en gesticulant, puis d’obtempéra. Son visage fut libéré. Elle toussa avant d’inspirer à plein poumons.


    — T’es complètement folle ! s’étrangla-t-elle.


    — Je suis ici chez moi, répéta Noriko avec un faux calme. Pour une raison que j’ignore, mon oncle t’a laissée en vie et je n’irai donc pas à l’encontre de sa décision, mais je te conseille vivement de le respecter et de te faire très discrète si tu veux pas le faire changer d’avis, t’as compris ?


    Mihawk réprima un sourire en entendant être ainsi nommé. En avait-elle seulement eu conscience ou s’était-elle laissée emporter par son intimidation ? Quoi qu’il en soit, il n’avait jamais été aussi fier qu’en cet instant de son habileté à ne pas se laisser marcher dessus.


    La fille-fantôme se mordit la lèvre tandis que Noriko referma son poing avec une lenteur contrôlée, puis baissa finalement le regard en hochant la tête.


    Efficace.


    Bien, maintenant que la question était réglée, une autre méritait de s’y attarder : combien de temps mettrait l’imprévu pour retrouver son chemin ?


    La porte qui grinça répondit à ses songes.


    Noriko lui lança un regard inquisiteur quand de lourds pas résonnèrent.


    — Je lui ai raconté la guerre dans les moindres détails, affirma Mihawk. Il sait ce que tu as traversé.


    Elle fronça les sourcils, le souffle déjà court.


    — Noriko ?


    Quand elle le vit, elle perdit toutes les couleurs de ses joues et se tétanisa sur place. Elle avala bruyamment sa salive et essaya plusieurs fois de parler. Les larmes inondèrent ses yeux avant qu’elle ne puisse y arriver.


    — Zo… Zoro…


    Le Corsaire fit claquer sa langue au palais.


    — Viens Fantômette. Laissons-les.


    Le parasite le suivit sans broncher quand il rejoignit le salon. Avec un peu de chance, Noriko avait réussi à la dresser et elle resterait silencieuse jusqu’à ce qu’on l’autorise à parler. Il soupira face à son propre déni.


    Lorsqu’il ouvrit la fenêtre pour atteindre le balcon, il ferma les paupières pour lutter contre la douleur qui s’empara de son cœur. Dans son dos, sa princesse pleurait en poussant des cris étouffés.


    Faisant confiance à Roronoa quant à ce qu’il convenait de faire, il sortit à travers le brouillard épais qui s’éclaircit entièrement avant de réapparaître de moitié, pour mieux s’envoler par la suite.


    Les faibles rayons du soleil qui éclairaient rarement les environs tapèrent dans son dos. Il retroussa ses manches pour s’occuper. Son regard s’attarda sur la cicatrice qui ornait son bras. Un sourire triste étira ses lèvres. Au fond de lui, son instinct venait de lui souffler qu’elle ne le ferait plus jamais souffrir.

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