The New Era

Chapitre 4 : Cicatrices invisibles

5139 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 27/12/2025 19:33

Le silence qui accueillit leur retour au campement était aussi lourd que la fumée qui s'élevait encore du village dévasté.

Aucune célébration. Aucun cri de victoire. Seulement le poids écrasant de ce qu'ils venaient de vivre.

Les pirates se dispersèrent lentement, chacun portant le fardeau de ses propres démons. Certains s'installèrent autour des feux mourants, le regard perdu dans les flammes. D'autres disparurent dans leurs tentes sans un mot. Les conversations, lorsqu'elles existaient, se réduisaient à des murmures étouffés.

Sohalia marchait comme un automate, ses pas la guidant sans qu'elle en eût conscience. Le sang du Marine avait séché sur sa peau, formant une croûte rougeâtre qui tirait désagréablement. Elle le sentait. Elle le voyait. Mais surtout, elle ne pouvait l'oublier.

Les yeux du Marine. Son dernier regard. La lame sectionnant sa gorge.

« Non... »

Elle s'immobilisa brusquement, portant une main tremblante à sa bouche. La nausée montait, irrépressible.

« Lia ? »

La voix de Marco lui parvint comme à travers un brouillard. Elle leva les yeux vers lui, incapable de former le moindre mot.

Le commandant de la première division posa doucement une main sur son épaule. Ses flammes bleues dansaient faiblement autour de lui, reflet de sa propre fatigue émotionnelle.

« Va te laver, » dit-il avec douceur. « L'étang est à cinq minutes vers l'ouest. Tu te souviens ? »

Elle hocha la tête mécaniquement.

« Tu veux que je t'accompagne ? »

« Non. » Sa voix lui sembla étrangère, distante. « J'ai besoin d'être seule. »

Marco hésita, visiblement inquiet, mais finit par acquiescer. « D'accord. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit... »

Elle ne le laissa pas terminer, s'éloignant déjà vers la forêt.

L'étang apparut entre les arbres, surface paisible reflétant le ciel qui s'assombrissait. Sohalia s'arrêta au bord de l'eau, contemplant son reflet.

Une inconnue lui renvoya son regard.

Du sang maculait son visage, ses vêtements, ses mains. Ses cheveux blonds étaient collés par endroits, teintés de rouge sombre. Ses yeux – ses propres yeux – semblaient vides, hantés.

« On dirait une psychopathe, » avait ri Jozu.

Il ne savait pas. Il ne pouvait pas savoir.

D'un geste brusque, elle arracha ses vêtements souillés et pénétra dans l'étang. L'eau froide la saisit, mais elle s'en moquait. Elle avança jusqu'à ce que l'eau lui arrivât à la taille, puis commença à frotter sa peau avec une violence presque désespérée.

L'eau autour d'elle devint rapidement rose, puis rouge.

Le sang du Marine. Son sang.

« S'il vous plaît... aidez-moi... je ne veux pas... »

Sohalia s'immobilisa, les mains figées contre son visage. La voix du Marine résonnait dans son esprit avec une clarté atroce.

« JE NE VEUX PAS MOURIR ! »

Un sanglot lui échappa. Puis un autre. Et soudain, elle ne put plus s'arrêter.

Elle pleura pour le Marine dont elle ne connaissait même pas le nom. Pour tous ceux que Jef avait contrôlés, transformés en marionnettes. Pour Thatch. Pour la guerre qui ne faisait que commencer.

« Lia ? »

Elle se retourna vivement, découvrant Marco debout au bord de l'étang. Il avait dû la suivre, inquiet.

« Je... » Sa voix se brisa. « Je n'ai pas pu le sauver, Marco. J'ai essayé, mais... »

« Ce n'était pas ta faute. »

« SI ! » L'eau éclaboussa autour d'elle tant elle frappa la surface avec violence. « J'aurais dû être plus rapide ! J'aurais dû... »

« Sohalia. » Marco s'avança dans l'eau, toujours habillé, ne semblant pas s'en soucier. « Tu as fait tout ce que tu pouvais. Jef... son pouvoir est monstrueux. Personne n'aurait pu sauver ce Marine. Personne. »

« Alors pourquoi ai-je l'impression d'avoir échoué ? »

Marco la rejoignit et posa ses mains sur ses épaules. « Parce que tu as un cœur. Parce que tu te soucies des gens. Et c'est exactement ce qui fait de toi quelqu'un de bien, yoi. »

Sohalia s'effondra contre lui, ses larmes se mêlant à l'eau de l'étang. Marco la serra doucement, ses flammes bleues les enveloppant tous deux d'une chaleur apaisante.

Ils restèrent ainsi un long moment, jusqu'à ce que les sanglots de Sohalia se transforment en hoquets, puis en silence.

« Lave-toi correctement. Puis on retourne au camp. » dit finalement Marco.

Elle acquiesça faiblement.

Lorsqu'elle émergea de l'étang une dizaine de minutes plus tard, vêtue de vêtements propres qu'elle avait apportés, le sang avait disparu. Mais pas le souvenir.

Jamais le souvenir.

Le campement était plongé dans une obscurité presque totale lorsqu'ils revinrent. Seuls quelques feux brûlaient encore, projetant des ombres dansantes sur les tentes.

« Pops te cherchait, » l'informa Marco. « Il veut te parler. »

Sohalia hocha la tête et se dirigea vers le centre du camp où Barbe Blanche se tenait habituellement. Elle le trouva assis légèrement en retrait, observant ses fils dispersés autour des feux.

L'Empereur leva les yeux à son approche. Son regard se posa sur elle avec une intensité particulière, comme s'il pouvait lire à travers son masque de façade.

« Ma fille, » dit-il de sa voix grave.

« Père. »

Un silence s'installa. Sohalia attendit qu'il prît la parole, ne sachant que dire.

« Marco m'a raconté ce qui s'est passé au village, » commença Barbe Blanche. « Le suicide du marine. »

Elle se crispa imperceptiblement.

« Ce n'était pas ta faute. »

« C'est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c'est la vérité. » L'Empereur marqua une pause. « Mais je sais que cela ne rend pas les choses plus faciles. »

Sohalia sentit sa gorge se serrer à nouveau. « Je n'arrive pas à oublier ses yeux. La façon dont il m'a regardée... suppliant... et je... »

« Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir. » La voix de Barbe Blanche était ferme mais empreinte de compassion. « Jef Mentaru est notre ennemi, pas toi. C'est lui qui a du sang sur les mains. Pas toi. »

Elle voulut protester, mais il leva une main massive pour l'interrompre.

« Nous partons demain à l'aube. »

Sohalia cligna des yeux, surprise par le changement de sujet. « Si tôt ? »

« Rester ici trop longtemps serait dangereux. Jef sait où nous sommes. Il pourrait frapper à nouveau. » Barbe Blanche se pencha légèrement en avant. « J'ai envoyé un message à nos alliés locaux. Ils protégeront les villageois et assureront la reconstruction. Mais nous, nous devons bouger. »

« Je comprends. »

« Tu dormiras dans les dortoirs avec le reste de l'équipage. Cinquième division. »

Sohalia acquiesça. « Très bien. »

« Repose-toi, ma fille. Demain sera une longue journée. »

Elle se retourna pour partir, mais la voix de Barbe Blanche la retint une dernière fois.

« Sohalia. »

« Oui, Père ? »

« Je suis fier de toi. Malgré tout ce que tu as traversé, tu es revenue. Tu te bats. Tu résistes. » Un sourire triste apparut sur son visage balafré.

Les larmes lui montèrent aux yeux, mais cette fois, elle réussit à les retenir. « Merci, Père. »

Sohalia erra dans le campement durant ce qui lui sembla une éternité. Elle ne pouvait se résoudre à rejoindre les autres, à faire comme si tout allait bien.

Elle finit par s'asseoir sur un tronc d'arbre couché, légèrement à l'écart. De là, elle observait les pirates dispersés autour des feux. Certains tentaient de manger, d'autres fixaient simplement les flammes.

Personne ne riait. Personne ne célébrait.

Ils avaient gagné la bataille, techniquement. Les Marines avaient battu en retraite. Le village était sauvé.

Mais à quel prix ?

« Tu ne manges pas ? »

Sohalia sursauta légèrement. Vista se tenait près d'elle, deux bols fumants dans les mains. Il lui en tendit un.

« Je n'ai pas faim, » murmura-t-elle.

« Tu dois manger quand même. » Vista s'installa à ses côtés, son éternel haut-de-forme légèrement incliné. « Ordre du médecin. »

Malgré elle, un faible sourire étira les lèvres de Sohalia. « Depuis quand es-tu médecin ? »

« Depuis maintenant. » Il lui poussa le bol dans les mains. « Mange. »

Elle obéit à contrecœur, portant une première cuillerée à ses lèvres. Le ragoût était chaud, réconfortant. Elle n'avait pas réalisé à quel point elle avait faim jusqu'à ce moment.

Ils mangèrent en silence durant quelques minutes. Puis Vista reprit la parole, sa voix basse et posée.

« Que s'est-il réellement passé pendant le combat ? Marco m'a dit que tu semblais pétrifiée. »

Sohalia inspira profondément. Elle savait que cette conversation arriverait tôt ou tard.

« Jef Mentaru. » Elle marqua une pause, les images revenant avec une clarté douloureuse. « Il m'a parlé. À travers le soldat. Il m'a menacée. »

« Et ? »

« Il a torturé le Marine. » Sa voix se brisa légèrement. « Il lui a rendu le contrôle de son corps petit à petit. Juste assez pour qu'il réalise ce qui se passait. Juste assez pour qu'il supplie. Pour qu'il espère. »

Vista demeura silencieux, son visage grave.

« Et puis il lui a fait trancher sa propre gorge. » Les mots sortirent dans un souffle. « Devant moi. Pendant que je regardais, impuissante. »

« Sohalia... »

« C'était un message. Pour moi. Pour nous tous. » Elle leva les yeux vers Vista, et il put voir toute la douleur qu'elle tentait de dissimuler. « Il voulait me montrer son pouvoir. Sa cruauté. Il voulait que je sache que je ne pourrais sauver personne. »

Vista posa une main réconfortante sur son épaule. « Ne t'en fais pas. Nous allons l'arrêter. Ensemble. »

« Comment ? » La question sortit plus désespérée qu'elle ne l'aurait voulu. « Comment peut-on combattre quelqu'un qui peut vous forcer à vous tuer vous-même ? »

« En étant plus forts. En nous préparant. En apprenant à résister. » Vista se leva, tendant la main pour l'aider à se relever également. « Shanks va nous entraîner. Son Haki peut renforcer notre volonté. Et tu nous as dit toi-même comment neutraliser Jef – briser le contact visuel. »

Sohalia accepta sa main et se leva. « Et si ce n'est pas suffisant ? »

« Alors nous trouverons une autre solution. » Vista lui offrit un sourire rassurant. « Mais nous ne l'affronterons pas seuls. Nous sommes une famille. »

Elle acquiesça faiblement, voulant croire en ses paroles.

Vista s'éloigna pour rejoindre quelques autres commandants, la laissant seule avec ses pensées.

Sohalia termina son repas en silence, puis se dirigea vers sa tente. Elle était épuisée – mentalement, émotionnellement, physiquement. Elle avait besoin de repos.

Mais lorsqu'elle s'allongea dans son sac de couchage et ferma les yeux, le sommeil refusa de venir.

À chaque fois qu'elle fermait les paupières, elle revoyait le Marine. Son regard suppliant. Le sang jaillissant de sa gorge.

Elle se tourna et se retourna durant ce qui sembla des heures, cherchant vainement une position confortable. Mais ce n'était pas son corps qui était inconfortable.

C'était son esprit.

Finalement, épuisée par ses propres pensées, elle sombra dans un sommeil agité, peuplé de cauchemars sanglants.


Le cri la réveilla en sursaut.

Sohalia se redressa brusquement, le cœur battant à tout rompre, cherchant la source du danger. Puis elle réalisa.

Le cri venait d'elle.

« Lia ? » La voix inquiète de Vista résonna depuis l'extérieur de sa tente. « Ça va ? »

Elle porta une main tremblante à son front, sentant la sueur qui perlait sur sa peau. « Oui... oui, ça va. Juste... un cauchemar. »

Un silence. Puis : « Tu veux que je reste ? »

« Non. Merci, Vista. Je... j'ai juste besoin d'un moment. »

« D'accord. Mais si tu as besoin de parler... »

« Je sais. Merci. »

Elle entendit ses pas s'éloigner et se laissa retomber sur son sac de couchage, fixant la toile de la tente au-dessus d'elle. Les premières lueurs de l'aube commençaient à filtrer à travers le tissu. Bientôt, il serait temps de se lever. De démonter le camp. De partir.

De continuer.

Sohalia ferma les yeux, sachant que le sommeil ne reviendrait pas. Elle resta simplement allongée, attendant que le soleil se lève complètement.

Quelque part dans le campement, elle entendit les premiers pirates commencer à s'activer. Le démontage du camp avait commencé.

Avec un soupir, elle émergea de sa tente.

Un nouveau jour. Une nouvelle bataille à venir.

Et elle serait prête.

Le soleil était à peine levé lorsque Barbe Blanche donna l'ordre de démonter le campement.

L'atmosphère demeurait lourde, mais les pirates s'activaient avec une efficacité née de longues années de pratique. Les tentes s'effondraient les unes après les autres. Les feux étaient éteints, les provisions rassemblées.

Sohalia démonta sa propre tente en silence, ses gestes mécaniques trahissant son manque de sommeil. Elle roula son sac de couchage, rassembla ses affaires, et chargea le tout sur ses épaules.

« Bien dormi ? »

Elle leva les yeux et découvrit Marco qui l'observait, une tasse de café fumant dans chaque main. Il lui en tendit une.

« Pas vraiment, » admit-elle en acceptant la boisson avec reconnaissance. « Cauchemars. »

Marco hocha la tête, compréhensif. « J'imaginais. Tu as crié cette nuit. Vista est venu me prévenir. »

« Désolée de vous avoir inquiétés. »

« Ne t'excuse pas. » Marco but une gorgée de son propre café. « C'est normal d'être affectée par ce que tu as vu. Nous le sommes tous. »

Sohalia observa le campement autour d'elle. Les pirates travaillaient en silence, leurs visages fermés. Même les habituels bavards semblaient n'avoir rien à dire ce matin.

« Ils sont tous choqués, » murmura-t-elle.

« Oui. » Marco suivit son regard. « Mais ils s'en remettront. Nous nous en remettons toujours, yoi. »

« Comment fais-tu ? » La question lui échappa avant qu'elle ne pût la retenir. « Comment arrives-tu à continuer après avoir vu... tout ça ? »

Marco fut silencieux un long moment. Puis il répondit, sa voix basse et pensive :

« En me souvenant pourquoi nous nous battons. Pour protéger ceux qui ne peuvent se protéger eux-mêmes. Pour notre famille. Pour un monde meilleur. » Il posa une main sur l'épaule de Sohalia. « Et en sachant que si nous abandonnons, des hommes comme Jef gagneront. »

« Ensemble, » murmura Sohalia, se rappelant sa promesse avec Ace.

« Exactement. »

Ils terminèrent leur café en silence, puis se joignirent aux autres pour achever le démontage.


Une heure plus tard, le campement n'était plus qu'un souvenir. Les pirates se rassemblèrent par divisions, prêts à entamer la longue marche vers le rivage où les attendaient leurs navires.

Sohalia rejoignit la cinquième division, chargée comme une mule avec son sac, sa tente pliée et son sac de couchage. Les hommes de Vista la dévisagèrent un instant – avec son mètre soixante et ses cinquante-deux kilos, elle semblait ridiculement petite comparée à eux.

Mais aucun ne fit de commentaire désobligeant. Au contraire, plusieurs lui offrirent de porter une partie de ses affaires. Elle déclina poliment, déterminée à se débrouiller seule.

« En avant ! » rugit la voix de Barbe Blanche, résonnant à travers toute la forêt.

Et la longue colonne se mit en marche.

Les quatre heures de marche furent éprouvantes.

Le terrain était accidenté, parsemé de racines traîtresses et de pierres glissantes. Le poids des bagages tirait douloureusement sur les épaules de Sohalia, mais elle serra les dents et continua.

Autour d'elle, les hommes de la cinquième division marchaient avec une détermination silencieuse. Certains tentaient bien de lancer quelques conversations, mais ils retombaient rapidement dans le silence.

L'atmosphère demeurait lourde. Le poids de ce qu'ils avaient vécu la veille pesait sur chacun d'eux.

À mi-chemin, alors que Sohalia trébuchait pour la énième fois, une main massive se posa sur son épaule pour la stabiliser.

« Ça va ? » demanda un homme à la peau mate, aux larges épaules et aux bras aussi épais que la taille de la jeune femme.

« Oui, merci... » Elle chercha son nom dans sa mémoire. « Dom, c'est ça ? »

Il sourit, révélant des dents d'un blanc éclatant. « C'est ça. Tu es sûre de ne pas vouloir d'aide avec tes sacs ? »

« Je peux me débrouiller. »

« Je n'en doute pas. Mais l'orgueil n'a jamais aidé personne à porter des charges lourdes sur quatre heures de marche. »

Sohalia hésita, puis céda. « D'accord. Tu peux prendre la tente ? »

Dom saisit le ballot avec facilité, comme s'il ne pesait rien. « Avec plaisir. »

Ils marchèrent côte à côte durant un moment. Dom lançait de temps en temps quelques remarques légères, tentant manifestement de détendre l'atmosphère. Sohalia apprécia l'effort, même si elle ne parvenait pas vraiment à se dérider.

« Tu étais là hier ? » finit-elle par demander. « Au village ? »

L'expression de Dom s'assombrit. « Oui. J'ai vu... le marine. Le suicide. »

« Je suis désolée. »

« Pourquoi ? Ce n'était pas ta faute. » Il marqua une pause. « C'était horrible. Je n'avais jamais rien vu de tel. Mais Vista nous a expliqué. Ce Jef... il va payer pour ce qu'il a fait. »

Sohalia acquiesça silencieusement.

« Tu le connais, pas vrai ? » reprit Dom. « Jef, je veux dire. »

« Oui. Je l'ai affronté. Je l'ai emprisonné. » Sa voix se durcit. « Et maintenant, je vais le tuer. »

Dom la regarda avec surprise, puis un respect nouveau apparut dans ses yeux. « Je n'en doute pas. »

Ils continuèrent en silence, mais il était moins pesant qu'auparavant. Plus... compréhensif.

Lorsque le Moby Dick apparut enfin entre les arbres, Sohalia ne put retenir un soupir de soulagement.

Le navire imposant se dressait fièrement dans la baie, sa figure de proue en forme de baleine blanche scintillant sous le soleil. Même de loin, il dégageait une aura de puissance et de sécurité.

Maison.

Le mot résonna dans l'esprit de Sohalia avec une force surprenante. Oui, c'était ça. Le Moby Dick était sa maison. L'avait toujours été.

Les divisions se dispersèrent sur le rivage, chacune s'occupant de charger les provisions et l'équipement. Sohalia suivit Dom à bord, l'aidant à ranger les tentes et les sacs de couchage dans les soutes prévues à cet effet.

Une fois la tâche accomplie, ils remontèrent sur le pont. L'agitation du chargement battait son plein. Les commandants aboyaient des ordres, les hommes couraient dans tous les sens, les provisions s'empilaient.

« On va lever l'ancre ! » cria quelqu'un.

« Tous aux postes ! »

Sohalia et Dom se joignirent à l'effort pour hisser la massive ancre. Même avec la force combinée de dizaines d'hommes, la tâche était ardue. Les muscles de Sohalia brûlaient, mais elle persévéra.

Finalement, l'ancre fut remontée et fixée. Les voiles se déployèrent, claquant majestueusement au vent.

Et lentement, le Moby Dick commença à s'éloigner du rivage.

Sohalia se dirigea vers la proue du navire et s'appuya contre le bastingage. L'air marin emplissait ses poumons, frais et vivifiant. L'île de Saint Poplar rapetissait progressivement derrière eux. Elle inspira profondément, savourant cette sensation de liberté qu'elle n'avait pas ressentie depuis si longtemps.

Autour du Moby Dick, trois autres navires – les répliques plus petites – prenaient également le large, formant une impressionnante flotte.

« Belle vue, n'est-ce pas ? »

Sohalia se tourna et découvrit Ace appuyé contre le bastingage non loin d'elle. Il observait l'horizon, son chapeau de cowboy légèrement incliné pour protéger ses yeux du soleil.

« Oui, » répondit-elle simplement.

Un silence confortable s'installa entre eux. Ace ne semblait pas pressé de parler, et Sohalia appréciait cette compagnie silencieuse.

« Tu n'as pas dormi, » finit par constater Ace. Ce n'était pas une question.

« Toi non plus. »

Un sourire fugace passa sur le visage d'Ace. « Cauchemars ? »

« Oui. »

« Moi aussi. » Il tourna la tête vers elle. « Le marine... je n'arrive pas à l'oublier. »

« Moi non plus. »

Ace serra les poings. « Jef va payer. Pour ce qu'il a fait à ce marine. »

« Ensemble, » murmura Sohalia, se rappelant leur promesse.

« Ensemble, » confirma Ace, son regard rencontrant le sien.

Ils restèrent ainsi un long moment, deux âmes blessées trouvant du réconfort dans leur solidarité silencieuse.

Puis Ace se redressa. « Je vais aider avec les voiles. À plus tard. »

Sohalia le regarda s'éloigner, puis reporta son attention sur l'océan.

La guerre continuait. Les batailles à venir seraient difficiles. Mais elle n'était pas seule.

Et c'était tout ce qui comptait.

Les heures s'écoulèrent dans une sorte de transe. Sohalia resta à la proue, perdue dans ses pensées, observant l'horizon qui se déroulait devant eux.

Elle ne remarqua pas le temps passer. Le soleil traversa lentement le ciel, sa lumière dorée se transformant progressivement en teintes orangées et roses tandis qu'il déclinait vers l'horizon.

Lorsque Sohalia revint à elle, la lune brillait déjà dans le ciel nocturne, projetant un chemin argenté sur les vagues sombres.

Son estomac gargouilla bruyamment, lui rappelant qu'elle n'avait rien mangé depuis le petit-déjeuner.

Avec un soupir, elle se dirigea vers la cuisine.

Le bruit l'assaillit dès qu'elle ouvrit la porte. Contrairement au silence pesant qui avait régné durant la journée, la cuisine était pleine de vie. Des dizaines de pirates s'entassaient autour des longues tables, mangeant, buvant et – surprise – riant.

Sohalia s'immobilisa sur le seuil, déstabilisée par ce changement soudain d'atmosphère.

Peut-être avaient-ils simplement besoin d'un peu de temps. Peut-être que le retour au Moby Dick, leur refuge, leur avait permis de commencer à tourner la page.

Elle se faufila à travers la foule, cherchant un endroit où s'installer. Son regard croisa celui de Vista, assis à une table avec quelques autres commandants. Il commença à lever la main pour l'inviter à les rejoindre.

« SOHALIA ! »

La voix tonitruante de Dom résonna à travers toute la cuisine, faisant taire momentanément les conversations. Il se tenait debout près d'une table, agitant frénétiquement le bras.

« Par ici ! J'ai gardé une place ! »

Mal à l'aise d'être ainsi le centre de l'attention, Sohalia esquissa un sourire crispé et se dirigea vers Dom. Vista lui lança un regard amusé tandis qu'elle passait devant lui.

Elle s'installa sur le banc à côté de Dom, qui lui offrit un sourire éclatant.

« Tu étais où ? On commençait à s'inquiéter ! »

« À la proue. J'avais besoin de réfléchir. »

« Eh bien, maintenant tu as besoin de manger. » Il fit signe au cuisinier. « Une portion pour la demoiselle ! »

Quelques minutes plus tard, un bol fumant de ramen était posé devant elle. L'arôme délicieux lui fit réaliser à quel point elle était affamée.

« Merci, » murmura-t-elle avant de commencer à manger.

Dom lança la conversation, parlant de tout et de rien – des anecdotes amusantes sur l'équipage, des histoires de leurs précédentes aventures. D'autres hommes de la cinquième division se joignirent à la discussion, et bientôt, Sohalia se retrouva entourée de rires et de chaleur humaine.

Elle ne participait pas vraiment, se contentant d'écouter et de manger. Mais c'était agréable. Réconfortant.

Peut-être que tout irait bien, finalement.

Après le dîner, Sohalia retourna sur le pont. Elle avait besoin d'une douche – l'eau de l'étang de la veille n'avait pas vraiment suffi.

Elle arpenta le pont durant un moment, attendant que les hommes eussent terminé. Les salles de bains du Moby Dick étaient partagées, et par respect, elle préférait attendre que tous fussent passés.

Finalement, elle vit un flot d'hommes émerger, cheveux mouillés et vêtements de nuit enfilés.

Elle se dirigea vers l'escalier menant aux douches, mais s'arrêta net lorsque la porte s'ouvrit une dernière fois.

Marco apparut, cheveux en bataille, une serviette blanche jetée sur ses épaules. Il portait son éternelle chemise mauve ouverte – visiblement, il n'avait pas jugé nécessaire de la fermer après la douche – et avait troqué son pantalon habituel contre un simple caleçon noir. Dans sa main droite, il tenait son pantalon trempé.

L'ensemble était plutôt comique.

« Sohalia ? » Il sembla surpris de la voir. « Tu n'es pas encore couchée ? »

« J'attendais que vous ayez terminé. Et je n'ai plus dix ans, Marco. »

Compréhension illumina le visage de Marco. « Ah. Oui, bien sûr. Désolé, on a pris notre temps, yoi. »

« Ce n'est pas grave. »

Marco recommença à sécher ses cheveux avec la serviette, créant un désordre encore plus chaotique. « Ne te couche pas trop tard. Demain sera encore une longue journée. »

« Je sais. »

Il lui adressa un sourire chaleureux, puis disparut dans l'escalier menant aux cabines.

Sohalia pénétra dans la salle de bains et l'odeur la frappa immédiatement. Les gels douche masculins – forts, musqués – saturaient l'air.

Elle soupira et se dirigea vers la cabine la plus éloignée. Les petites cloisons en bois offraient un minimum d'intimité, et elle remercia mentalement le charpentier qui les avait installées.

L'eau chaude détendit immédiatement ses muscles endoloris par la longue marche. Elle leva le visage vers le jet, laissant l'eau ruisseler sur sa peau.

Pour la première fois depuis la bataille, elle se sentait presque... normale.

Elle attrapa son gel douche à la framboise et se lava lentement, savourant le parfum fruité qui chassait les odeurs plus lourdes. Lorsqu'elle sortit enfin de la douche, propre et détendue, elle se sentait presque humaine à nouveau. Elle enfila son vieux jogging et un t-shirt propre, enroula sa serviette autour de ses cheveux mouillés, et quitta la salle de bains.

Un vent froid balaya le pont, la faisant frissonner. Elle accéléra le pas, pressée de rejoindre la chaleur relative des dortoirs. Elle traversa le pont rapidement, ses pieds nus silencieux sur le bois. Il ne lui restait que quelques mètres à parcourir lorsqu'elle se figea brusquement.

Une porte.

Une porte qu'elle connaissait bien, même si toutes se ressemblaient.

Combien de fois avait-elle franchi ce seuil en appelant joyeusement son occupant ? Combien de fois était-elle entrée en râlant, en riant, en pleurant de joie ?

Jamais en pleurant de tristesse.

Jusqu'à maintenant.

Sa main se tendit instinctivement vers la poignée, tremblante.

La cabine de Thatch.

« Elle est vide. »

Sohalia sursauta violemment. Ace se tenait derrière elle, émergeant de l'ombre. Son expression n'était pas hostile – juste... triste.

« Personne ne peut la prendre, » continua-t-il doucement. « Pops a donné l'ordre. La cabine de Thatch reste vide. Par respect. »

Sohalia sentit sa gorge se serrer. « Il... il me manque tellement. »

« À moi aussi. » Ace s'approcha et se plaça à côté d'elle, regardant la porte close. « Chaque jour. »

Ils restèrent silencieux un long moment, deux personnes unies dans leur deuil.

« Je n'arrête pas de penser, » murmura Sohalia, « que si j'avais été là... si je n'avais pas été capturée... peut-être que... »

« Non. » La voix d'Ace était ferme. « Ne fais pas ça. Ne te torture pas avec des 'si'. Thatch ne voudrait pas que tu te blâmes. »

« Comment le sais-tu ? »

« Parce que je me blâme aussi. » Ace ferma les yeux. « J'aurais dû être là cette nuit-là. J'aurais dû veiller. Peut-être que si j'avais... »

« Ce n'était pas ta faute. »

Ace rouvrit les yeux et la regarda. « Exactement. Ce n'était la faute ni de toi ni de moi. C'était la faute de Teach. Lui seul. »

Sohalia hocha lentement la tête.

« On le vengera, » dit Ace avec une détermination farouche. « Ensemble. Tu te souviens ? »

« Ensemble, » répéta Sohalia, sa voix plus assurée.

« Exactement. » Ace posa brièvement une main sur son épaule. « Mais pour ça, on doit être forts. Reposés. Prêts. »

« Je sais. »

« Sohalia. Ace. »

Ils se retournèrent tous deux. Vista se tenait au bout du couloir, les bras croisés, son expression bienveillante mais ferme.

« Allez dormir tous les deux. »

Ace hocha la tête. « Oui, commandant. »

Il adressa un dernier regard à Sohalia – un regard de compréhension mutuelle – puis disparut dans sa propre cabine.

Sohalia jeta un dernier coup d'œil à la porte de Thatch, puis se dirigea vers l'escalier menant aux dortoirs.

Vista la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis secoua tristement la tête avant de regagner sa propre cabine.

Le dortoir de la cinquième division était spacieux mais bondé. Des lits superposés s'alignaient le long des murs, chacun occupé par un membre de l'équipage.

Sohalia descendit prudemment l'escalier raide, manquant la première marche dans la pénombre. Un couloir étroit s'ouvrait devant elle, bordé de plusieurs portes.

Elle compta mentalement. Cinquième division. Cinquième porte.

Elle l'ouvrit et tomba sur un homme qu'elle reconnut vaguement. Il leva les yeux de son livre et la dévisagea un instant, surpris, puis lui fit signe de le suivre.

Il la conduisit silencieusement vers un lit superposé dans le fond de la salle.

Le lit du haut était déjà occupé par Dom, qui ronflait paisiblement. Son bras et sa jambe gauche dépassaient du bord, et Sohalia se demanda sérieusement si le lit n'allait pas s'effondrer sous son poids. Mais pour l'instant, il tenait bon.

Elle ouvrit le petit tiroir encastré dans le bois du lit et y rangea soigneusement ses vêtements de rechange, quelques livres qu'elle avait emportés, et une petite boîte contenant des objets personnels.

Puis elle sortit une photo et la posa délicatement sur la petite étagère fixée au mur près de son lit.

La photo la montrait entourée de sa tante Emi et de son oncle Hachiro. Elle portait sa petite cousine Maiya dans ses bras, et la fillette arborait un sourire éclatant. Sa famille. Sa vraie famille de sang. Un pincement douloureux lui serra le cœur. Ils lui manquaient. Terriblement.

Mais elle avait fait le bon choix en restant. Jef devait être arrêté. Teach devait payer.

Et elle ne pourrait accomplir cela qu'ici, avec les pirates de Barbe Blanche.

Elle posa sa serviette au bout du lit, retira ses rangers, et se glissa sous la couverture.

Au-dessus d'elle, Dom continua de ronfler bruyamment. Autour d'elle, d'autres hommes dormaient déjà, leurs respirations créant une symphonie désordonnée.

Sohalia ferma les yeux.

Les images commencèrent immédiatement à défiler. Le marine. Le sang. Les yeux suppliants.

Elle serra les poings sous la couverture, luttant contre la panique montante.

« Respire, » se murmura-t-elle. « Juste respirer. »

Lentement, elle parvint à calmer les battements affolés de son cœur.

Elle pensa à Ace. À leur promesse. « Ensemble. »

Elle pensa à Marco. À sa gentillesse. « Ce n'était pas ta faute. »

Elle pensa à Vista. À son soutien. « Nous sommes une famille. »

Elle pensa à Barbe Blanche. À sa fierté. « Je suis fière de toi. »

Et petit à petit, bercée par les ronflements de Dom et la certitude d'être entourée de sa famille, Sohalia glissa dans le sommeil.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis la bataille, elle ne fit aucun cauchemar.


RÉÉCRIT : 27/12/2025

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