The New Era
Chapitre 14 : Chapitre 14 : Couronne et chaînes
6587 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 01/01/2026 22:18
Flash.
Lumière aveuglante.
Sensation de déchirement.
L'espace se tordit, se plia, se replia sur lui-même. Le monde explosa en un kaléidoscope de couleurs impossibles. Sohalia sentit son estomac se retourner, ses organes se comprimer, son corps tout entier se désintégrer et se reformer simultanément.
La douleur dans sa cicatrice explosa, aiguë et brûlante.
Puis...
Stabilité.
Sohalia s'effondra sur ses genoux, haletante.
Le sol sous ses mains était froid. Lisse. Pierre polie.
Elle leva la tête lentement, le vertige la submergeant par vagues. Sa main pressa instinctivement contre sa poitrine où la cicatrice pulsait douloureusement.
Les jardins du palais.
Elle était dans les jardins du palais royal.
Autour d'elle, la nature explosait en une symphonie de verdure. Des fleurs qu'elle n'avait pas vues depuis des semaines s'épanouissaient dans des parterres soigneusement entretenus. Des arbres centenaires étendaient leurs branches protectrices. Des fontaines murmuraient doucement.
C'était magnifique.
C'était étouffant.
Le palais se dressait devant elle, majestueux. Ses tours de marbre blanc s'élevaient vers le ciel, couronnées de végétation grimpante caractéristique des Shizen. Des vignes ornées de fleurs dorées serpentaient le long des colonnes. Des balcons débordaient de plantes luxuriantes.
Tout était... fixe.
Le palais ne bougeait pas au rythme des vagues. Il ne craquait pas sous le vent marin. Il était ancré. Permanent. Immuable.
Contrairement au Moby Dick.
La nostalgie la frappa comme un coup de poing.
Je viens à peine d'arriver et ils me manquent déjà.
« Princesse Sohalia. »
La voix du messager la tira de ses pensées.
« Veuillez me suivre. La Reine vous attend. »
Sohalia se redressa difficilement. Sa cicatrice protestait toujours, une douleur sourde irradiant dans tout son torse.
Yori m'avait prévenue. La téléportation pourrait rouvrir la blessure.
Elle inspira profondément et suivit le messager à travers les jardins, vers l'entrée principale du palais.
Chaque pas résonnait trop fort sur la pierre.
Trop rigide. Trop solide. Trop... mort.
Le bois du Moby Dick vivait. Craquait. Respirait.
Ici, tout était parfait. Figé dans une beauté immobile.
Ils traversèrent le grand hall d'entrée. Sohalia garda les yeux fixés devant elle, refusant de regarder les portraits ancestraux accrochés aux murs. Les visages de générations la fixaient avec leurs yeux peints.
Le messager s'arrêta devant une double porte ornée.
« La Reine vous attend dans le salon privé. »
Il frappa doucement.
« Entrez. »
La voix d'Emi.
Les portes s'ouvrirent.
Emi Shizen se tenait près de la fenêtre, baignée de lumière dorée. À l'instant où ses yeux se posèrent sur Sohalia, son visage s'illumina.
« Sohalia ! »
Elle traversa la pièce en quelques enjambées rapides et enveloppa sa nièce dans une étreinte chaleureuse.
Sohalia se raidit involontairement.
Emi se recula immédiatement, les yeux inquiets.
« Qu'y a-t-il ? Tu es blessée ? »
« Je... » Sohalia hésita. « Oui. Mais je vais bien. »
Emi fronça les sourcils. Sans un mot, elle guida Sohalia vers un canapé et commença à examiner sa nièce avec des yeux de mère inquiète.
« Montre-moi. »
Sohalia abaissa légèrement sa chemise, révélant les bandages qui entouraient sa poitrine.
Le visage d'Emi devint livide.
« Qu'est-ce que... »
« Jef, » dit simplement Sohalia.
Le silence s'abattit sur la pièce.
Emi inspira shakement, ses mains tremblant légèrement tandis qu'elle examinait les bandages.
« Tu... tu as failli... »
« Mourir ? » Sohalia termina la phrase. « Oui. Mais je ne suis pas morte. »
Emi releva les yeux, des larmes brillant dans ses iris verts. Sohalia sentit sa gorge se serrer.
« Je sais, tante Emi. Je sais. »
Elles restèrent silencieuses un moment, le poids des absences pesant entre elles.
Puis Emi se ressaisit, essuyant rapidement ses yeux.
« Le roi... »
« Je sais, » dit doucement Sohalia. « C'est Jef, n'est-ce pas ? »
Emi hocha la tête, la mâchoire serrée.
« Nous n'avons aucune preuve. Mais oui. Nous pensons que c'est lui. »
« Comment est-il entré ? »
« Nous ne savons pas, » admit Emi avec frustration. « Toutes les alarmes, tous les pièges... rien ne s'est déclenché. C'est comme s'il... »
« Comme s'il apparaissait et disparaissait à volonté, » termina Sohalia.
« Exactement. »
Sohalia fronça les sourcils. Ce pouvoir... elle ne le comprenait pas encore. Mais elle devait le découvrir.
« Le couronnement est demain matin, » continua Emi. « Tout est prêt. »
« Demain ? » Sohalia cligna des yeux. « Si vite ? »
« Les traditions doivent être respectées, » répondit Emi avec un soupir. « Le royaume ne peut pas rester sans dirigeant couronné. »
« Je comprends. »
Emi se leva et tendit la main à Sohalia.
« Viens. Je vais te présenter ta dame de compagnie. Elle va t'aider à t'installer. »
Sohalia suivit sa tante dans les couloirs du palais. Ses pieds connaissaient encore le chemin. Combien de fois avait-elle couru dans ces halls adolescente ?
Ils arrivèrent devant une porte dans l'aile ouest.
« Tes quartiers, » annonça Emi.
Elle ouvrit la porte.
La chambre était somptueuse. Un grand lit à baldaquin occupait le centre, drapé de soie verte et or. Des tapisseries anciennes ornaient les murs. Un balcon donnait sur les jardins et, au-delà, sur l'océan.
Une jeune femme se tenait près de la fenêtre. Elle se retourna à leur entrée.
De grands yeux verts. Des cheveux noirs attachés en un chignon élégant. Une beauté fragile et douce.
« Sohalia, voici Ume. Elle sera ta dame de compagnie. »
Ume s'inclina profondément.
« C'est un honneur, Princesse. »
Sohalia résista à l'envie de grimacer au titre.
« Enchantée, Ume. »
Emi tapota l'épaule de sa nièce.
« Je te laisse t'installer. Repose-toi. Demain sera une longue journée. »
Elle sortit, fermant doucement la porte derrière elle.
Sohalia et Ume se regardèrent.
« Puis-je faire quelque chose pour vous, Princesse ? » demanda poliment Ume.
« Juste... » Sohalia soupira. « Juste me laisser respirer un moment. »
Ume hocha la tête et se retira discrètement dans un coin de la pièce.
Sohalia s'approcha du balcon et l'ouvrit en grand.
L'air marin entra, portant l'odeur de l'océan.
Là-bas, quelque part sur ces eaux, le Moby Dick naviguait vers Veilombre.
Sans elle.
Marco était là-bas. Ace. Vista. Jozu. Barbe Blanche. Tous ses frères.
Sa famille.
Sa vraie famille.
Et elle était ici. Prisonnière d'une cage dorée appelée palais.
Sohalia ferma les yeux, luttant contre les larmes qui menaçaient.
Juste quelques jours. Le couronnement. Trouver des réponses sur Jef. Puis je rentre.
Chez moi.
Sur le Moby Dick.
Elle resta sur le balcon longtemps, regardant la mer, jusqu'à ce que le soleil se couche et que l'obscurité l'enveloppe.
Cette nuit-là, allongée dans le lit trop grand, trop silencieux, Sohalia ne trouva pas le sommeil.
Les draps de soie étaient trop doux. Le matelas trop moelleux.
Elle avait l'habitude du hamac qui se balançait avec les vagues.
Du ronflement de Dom dans le lit au-dessus.
Des bruits du navire la nuit – les pas de l'équipage, le craquement du bois, le murmure de l'océan.
Ici, il n'y avait que le silence.
Un silence étouffant.
Oppressant.
Sohalia fixa le plafond, sa main posée sur sa cicatrice.
Demain. Le couronnement.
Puis elle pourrait commencer à chercher des réponses.
Et ensuite...
Rentrer chez elle.
Un doux Soleil, les oiseaux gazouillant, la soie caressant sa peau. Ça aurait pu être un réveil parfait pour la jeune Sohalia Shizen, mais cette douceur du matin fut détruite par des coups puissants et répétitifs à la porte de sa chambre.
Sohalia ouvrit les yeux et se redressa vivement en toisant la porte. En grognant, elle mit son peignoir et ouvrit violemment le battant.
« Shizen-sama ! Vous n'êtes pas encore prête ? Le couronnement commence dans une heure ! Vous n'y serez jamais à l'heure, si vous traînez au lit ! Et, sans vouloir vous offenser Shizen-sama, une princesse ne traîne pas au lit », s'exclama Kyola en pénétrant dans la chambre sans l'autorisation de l'intéressée.
Ô joie ! Kyola, messager de la famille royale ! Depuis qu'elle avait remis les pieds sur cette fichue île, cet homme ne la laissait pas respirer. Ses éternels vêtements noirs faisaient ressortir ses cheveux blonds-roux. Il fila vers l'armoire afin de sortir les habits du jour de la jeune femme.
« Mais que faites-vous ?! Dépêchez-vous ! »
Deux légers coups firent taire l'homme au grand soulagement de la raison de Sohalia. Mais au grand désespoir de la méchanceté de la jeune femme, qui aurait apprécié lui mettre son poing dans la figure.
En soupirant, la Shizen ouvrit à nouveau la porte. Ume, sa dame de compagnie, fit un pas dans la pièce avant de se figer en apercevant l'homme.
« Kyola ? Que faites-vous là ? »demanda-t-elle, étonnée.
« Je suis venu réveiller la princesse, mademoiselle Ume. Il est tard, et le temps passe vite », répondit-il.
« Là n'est pas votre travail. Veuillez quitter cette pièce », lâcha-t-elle doucement avec un sourire venant atténuer la dureté de ses mots.
Kyola sortit après avoir salué les deux femmes.
Sohalia soupira en s'asseyant sur son lit et offrit un sourire joyeux à la jeune femme. Ume s'approcha de la garde-robe et en sortit une longue robe verte. L'une des plus belles robes de son armoire. Elle déposa délicatement le tissu sur le lit avant de se diriger vers la salle de bains.
« Pas la peine Ume », s'exclama Sohalia. « Comme Kyola l'a souligné, on n'a pas de temps. Je vais prendre une douche rapide », expliqua-t-elle en dépassant sa dame de compagnie.
Ume acquiesça et sourit.
Sohalia ferma la porte de la pièce et sauta dans la douche après avoir enlevé son peignoir et sa robe de nuit.
L'eau gifla son visage et elle ferma les yeux afin de profiter du bien-être du liquide sur sa peau.
Puis la douleur vint.
L'eau chaude coula sur sa cicatrice et Sohalia grimaça, serrant les dents.
Yori avait raison. La téléportation avait aggravé la blessure.
Elle examina rapidement la cicatrice sous l'eau. Pas de sang. Mais la peau était rouge, irritée, tendue.
Elle devrait refaire les bandages après la douche.
Un soupir d'ennui lui échappa pendant qu'elle se savonnait prudemment.
Une dame de compagnie... Elle n'en avait jamais eu besoin et surtout pas maintenant. Elle n'avait rien contre Ume. Cette jeune fille était la douceur et le calme incarné. Bien qu'elle reste toujours à ses côtés, Sohalia oubliait parfois sa présence. Ses grands yeux verts étaient doux, mais une lueur de douleur y brillait souvent, donnant à la jeune femme une allure fragile.
L'eau chaude commença à détendre ses muscles endoloris.
Sohalia souffla afin de dissiper cette peur qui ne la lâchait pas depuis qu'elle était partie du navire.
L'effroi de rester enfermée sur cette île et de ne plus jamais revenir sur le Moby Dick.
L'horreur de ce qu'il pourrait arriver à ses frères pendant son absence.
Sohalia ne se pensait pas spécialement puissante, mais elle savait pertinemment que son pouvoir pouvait protéger des vies. Jef pourrait attaquer n'importe quand le navire en forme de baleine et elle ne pourrait rien faire pour les aider, les protéger.
En dessous de la peur, il y avait la méfiance.
Sohalia savait parfaitement que certaines paires d'yeux qui ne cessaient d'épier ses faits et ses gestes étaient peut-être des hommes de Jef ou autres jaloux.
Celui dont son instinct ne cessait de lui hurler ses doutes était Kyola.
À son grand regret, la Shizen coupa l'eau et sortit de la cabine. Elle enfila son peignoir et retrouva Ume dans sa chambre.
Sa dame de compagnie désigna la coiffeuse d'un geste de la tête accompagné d'un sourire. Sohalia lui retourna afin d'adoucir la peine qu'elle lisait dans les yeux de la jeune femme.
Elle s'assit et laissa Ume jouer avec ses cheveux. La jeune femme la coiffa et son visage s'éclaira. Sohalia, pourtant pas ravie d'être prise pour une poupée, se laissa prendre au jeu et rigola avec la jeune femme.
« Ume ? » lança-t-elle en grimaçant lorsque la jeune femme lui tira quelques mèches.
« Pardon Mademoiselle, je vous ai fait mal ! » sauta-t-elle de suite aux conclusions.
« Mais non, Ume ! Et je t'ai déjà dit de m'appeler par mon prénom. On a pratiquement le même âge ! » s'exaspéra la pirate.
« Je ne peux pas Mademoiselle, si quelqu'un l'apprenait... » débuta-t-elle en grimaçant.
« Je lui dirais que je te l'ai ordonné ! Alors ne t'en fais pas pour les mauvaises langues, je les ferai taire ! Je te protégerai, Ume », la coupa-t-elle en souriant doucement à la dame de compagnie.
La jeune femme ne répondit pas immédiatement et continua de faire une tresse.
Sohalia ne quitta pas des yeux ceux verts de sa dame de compagnie. Lorsque cette dernière croisa son regard, elle lui envoya un sourire ravi.
La Shizen fut éblouie. Elle comprenait mieux pourquoi le Roi l'avait choisie pour être à ses côtés. Sans sourire, elle possédait une beauté fragile et douce, mais lorsque ses lèvres s'étiraient d'un sourire sincère et enjoué, elle semblait s'illuminer.
Sohalia se mit à rire et Ume la suivit dans son hilarité.
« Que voulez-vous donc Sohalia ? » enchaîna-t-elle en continuant de la coiffer.
Sohalia se retint de soupirer. Elle était ravie par le fait que la jeune femme l'appelle par son prénom, mais le vouvoiement la dérangeait encore.
« C'est toi qui as trouvé le Roi, n'est-ce pas ? » demanda la Shizen.
Ume se figea et observa avec horreur la future princesse dans le miroir. La dame de compagnie se recomposa rapidement un masque serein et hocha la tête.
« Je suis désolée. Tu dois sûrement le savoir, mais dès que toutes les cérémonies seront terminées, je repartirai afin de terminer ma mission. J'aurai quelques questions à te poser, sauf si tu ne veux pas y répondre... »
« Allez-y », accepta-t-elle.
« Tu as été interrogée par les gardes ? »
« Oui, je suis sûre que si vous leur demandez, ils vous donneront leur rapport », répondit-elle en terminant sa coiffure.
« Sais-tu ce qu'ils en pensent ? » questionna-t-elle en se levant.
« Ils ne comprennent pas pourquoi les alarmes ne se sont pas déclenchées. Jef venait du dehors, il s'est introduit illégalement sur l'île et rien n'a sonné, aucun piège ne s'est activé. Ils ont peur qu'il y ait des taupes et que des gens du dehors arrivent à débarquer sur l'île », souffla la jeune femme en enlevant le peignoir de la Shizen.
« Jef est peut-être puissant, mais il ne l'est pas assez pour déjouer les alarmes et les pièges. Nous sommes certains que Jef a un, voire, plusieurs espions », affirma Sohalia en mettant la robe de cérémonie.
« Avez-vous des suspects ? » interrogea Ume en attachant la robe de la princesse.
« Seulement des hypothèses », lâcha la jeune femme en souriant. Merci Ume pour ton aide », ajouta Sohalia en mettant ses chaussures.
« Je vous en prie. Votre tante vous attend dans le salon », prévint la dame de compagnie en quittant la pièce.
Sohalia se leva et se dirigea vers la fenêtre. Elle l'ouvrit et s'accouda sur le balcon.
De là, la vue était splendide.
Le palais surplombait le village par sa hauteur et sa magnificence. Sohalia pouvait voir les enfants courir vers le temple, les adultes, apprêtés de leurs plus beaux habits, suivaient en souriant, profitant du Soleil et de la douceur de ses rayons. Elle percevait les pêcheurs attacher et sécuriser leurs embarcations avant de se joindre à la foule.
La mer s'étendait à perte de vue, ne cessant de lui rappeler ceux qui lui manquaient.
La jeune Shizen se détourna du paysage et sortit de la pièce avec réticence.
La prochaine fois qu'elle y mettrait les pieds, elle serait devenue princesse.
Pour l'énième fois, Emi replaça une mèche derrière l'oreille de Sohalia et caressa la joue de sa fille Maiya.
Dire que la chef de la Lignée des Shizen était sur les nerfs aurait été un euphémisme.
Sohalia ne pouvait que la comprendre. Emi avait toujours protégé sa fille des autres Lignées. Ce jour-là était la première fois qu'elle l'exposait ainsi à la vue de tous.
Hachiro s'approcha, posant doucement une main sur l'épaule de sa femme.
« Tout ira bien, » murmura-t-il.
Emi inspira profondément, hocha la tête.
Elle jeta un dernier coup d'œil à Sohalia et Maiya, serra la main de son mari, inspira et expira longuement puis fit face à la porte.
Les deux battants de bois s'ouvrirent dans un grincement.
Les yeux de Sohalia mirent un moment à s'adapter à la luminosité de la chapelle. Elle fronça des sourcils et plissa des yeux.
La dernière fois qu'elle était venue dans ce lieu, il y faisait si sombre.
Maiya saisit la main de sa cousine et écarquilla les yeux d'émerveillement.
La chapelle était à l'image de la Lignée des Shizen.
La nature avait pris place en tant qu'invité privilégié.
Le sol en pavé était recouvert d'herbes et de fleurs. Sohalia pouvait même distinguer de la mousse dans les coins les plus sombres. De longues tiges s'étaient entortillées aux bancs et laissaient leurs fleurs se reposer délicatement sur le haut des sièges.
Sous la lumière d'or, que les vitraux laissaient passer, les grains de pollen étaient d'une blancheur éclatante.
Toutes les couleurs étaient présentes et se mariaient à merveille. Différentes espèces de fleurs, d'herbes, d'arbustes se croisaient avec délicatesse.
Sohalia serra la main de sa cousine, éblouie et émue par le spectacle qui se déroulait devant ses yeux.
Son regard croisa celui de sa tante. Emi lui offrit un sourire rayonnant et attrapa la main de son mari qu'elle pressa avec amour. Hachiro lui retourna son sourire et fit un pas vers l'intérieur.
Sohalia suivit son oncle, tentant de cacher les émotions qui la traversaient.
Maiya serra fortement sa main et d'un coup d'œil lui intima de regarder le sol.
Elle obéit et faillit se figer sur place.
À chaque pas que sa tante et son oncle faisaient, des fleurs s'épanouissaient, semblant les saluer majestueusement.
Rêvait-elle ?
C'était la vision la plus belle qu'elle n'avait jamais eue de sa vie.
Elle en frissonna.
Sohalia fixa ses yeux verts sur les quatre trônes qui lui faisaient face. Chaque siège était entouré de fleurs qui n'avaient pas encore éclos.
Son cœur se mit à battre à un rythme effréné.
Bientôt, elle serait véritablement princesse de l'île, d'un peuple.
Emi coupa court à son émoi en s'installant sur le plus grand des trônes. Dès qu'elle fut installée, des lys blancs s'ouvrirent paisiblement. La chef de la Lignée des Shizen semblait être allongée dans un champ de lys.
Hachiro se pencha vers Sohalia et lui prit doucement la main afin de la guider vers son siège.
Dès qu'elle s'assit, des roses rouges apparurent autour d'elle. Elle resta impassible et copia le sourire de sa tante.
Son oncle emmena Maiya jusqu'à son siège et dès que l'adolescente fut dessus, des pivoines roses s'épanouirent avec lenteur. Les yeux de la jeune fille brillaient de joie, d'admiration, d'excitation face à ce monde qu'elle rencontrait pour la première fois.
Hachiro s'installa et des anémones hépatiques bleues s'éparpillèrent autour de lui, renforçant la blancheur de ses cheveux.
Sohalia ne prêta que peu d'attention à la prêtresse au début de la messe. Elle ne pouvait s'empêcher de regarder à nouveau les vitraux qui racontaient l'histoire du peuple de l'île, mais aussi les légendes.
Son attention fut très vite rappelée à l'ordre par une voix.
Calme. Douce. Cristalline.
S'élevant dans la chapelle comme un chant d'oiseau au lever du jour.
La jeune femme se concentra sur la personne qui détenait une telle voix.
Elle fut surprise de découvrir que la chanteuse était bien plus âgée que ce qu'elle imaginait. La femme avait les yeux fermés et les bras tendus vers le ciel. La peau de ses mains et de son visage était ridée par les années qu'elle avait vécues. Bien qu'âgée, la femme avait gardé ses cheveux d'un noir intense.
Soudain, la lumière se fit plus éblouissante, les plantes plus majestueuses. Tout semblait rayonner d'une beauté indescriptible dans la chapelle.
Son regard se posa sur la porte et elle découvrit avec stupeur que la nature avait également repris ses droits sur l'île tout entière.
Discrètement, la Shizen tourna la tête vers le château et écarquilla les yeux. Il était envahi par la nature.
Étonnée, Sohalia prêta davantage attention aux paroles de la prêtresse et se laissa doucement bercer par sa voix enchanteresse.
La femme chantait doucement la naissance du peuple, de sa montée en puissance et de la trahison qu'il avait dû subir, du massacre auquel il avait dû faire face, de son exil, de la création de l'île.
La Shizen ne vit pas le temps passer et fut surprise lorsque la femme se tut.
Elle ouvrit les yeux et Sohalia resta émerveillée par ses orbes d'or.
La femme prit une couronne d'or emmêlée de lys puis la déposa doucement sur la tête d'Emi Shizen.
La prêtresse prononça quelques paroles dans une vieille langue que Sohalia ne comprenait pas et se recula légèrement.
Elle tendit humblement la main à la nouvelle reine. Cette dernière lui sourit et la prit délicatement comme si elle avait peur de briser la vieille femme.
Lorsqu'Emi fut debout, des hurlements de joie retentirent.
Sohalia sursauta.
Elle avait été tellement envoûtée par le lieu, qu'elle n'avait prêté aucune attention aux personnes assistant à la cérémonie de couronnement.
La jeune femme remarqua alors à quel point la chapelle était surpeuplée. Toute l'île s'y trouvait et applaudissait la nouvelle Lignée dirigeante.
Hachiro se leva et aida sa fille à descendre de son trône, Sohalia s'empressa de les imiter et se rapprocha de sa tante.
Les cris redoublèrent.
La Shizen détailla cette foule avec stupeur puis se figea.
Elle connaissait ces yeux par cœur pour les avoir fixés des heures entières.
Des yeux d'un vert étincelant de malice où elle arrivait à distinguer des éclats argentés.
Jef...
Un homme passa devant lui et Sohalia fronça des sourcils.
Lorsque l'homme s'écarta, Jef avait disparu.
Son cœur battait la chamade.
Comment diable faisait-il pour venir sur cette île sans activer pièges et alarmes ?
Son cerveau tournait à plein régime pour répondre à cette question. Mais rien ne lui venait à l'esprit.
Même s'il avait des alliés sur l'île, ils ne pouvaient pas tout désactiver.
Sohalia soupira et ferma les yeux.
À quel point était-il puissant ?
Avait-elle la force de l'arrêter ?
Elle en doutait.
Même avec un entraînement intensif avec tous les commandants de l'équipage, elle ne pourrait devenir aussi puissante que Jef.
Elle rouvrit les yeux et embrassa du regard l'étendue bleue au-delà des vitraux.
Comment allaient-ils ?
Que faisaient-ils ?
Une légère brise sembla caresser son visage malgré les murs de la chapelle.
Elle avait l'impression d'être revenue dans le passé.
Elle ne pourrait jamais vivre en paix ici.
Ce n'était pas chez elle.
Sa maison était un navire en forme de baleine, voyageant à travers le monde avec son équipage, avec la famille l'habitant.
Deux légers coups à sa porte retentirent et elle sursauta.
Sohalia était revenue dans sa chambre après la cérémonie, le cœur lourd.
Emi entrebâilla et passa la tête. Elle rentra et s'accouda sur le balcon à côté de sa nièce.
Sohalia la dévisagea un moment, attendant qu'elle parle puis elle retourna à sa contemplation.
La chef des Shizen se mit à détailler la jeune femme. C'était fou à quel point elle ressemblait à sa sœur en cet instant.
Appuyée sur le balcon, ses longs cheveux blonds ondulant dans l'air au rythme du vent, le regard perdu vers l'horizon et son esprit à des lieues de l'île.
Eri avait toujours été en quête de liberté, mais dès qu'elle avait connu son mari, son envie de vivre en dehors de ces murs s'était renforcée.
Sohalia était comme ses parents. Un petit électron libre qui ne souhaitait pas être attaché à un endroit, sauf un.
Emi se redressa.
« Ils vont bien », lâcha la reine.
« Comment peux-tu le savoir ? » soupira la jeune femme en faisant face à son vis-à-vis.
« Hum, je ne sais pas. Peut-être parce qu'ils n'arrêtent pas de nous appeler depuis trente minutes... » railla sa tante en appréciant la mine surprise de sa nièce.
« Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ! » répliqua-t-elle en filant vers la porte de sa chambre.
« J'ai pensé que tu avais besoin d'encaisser un peu », répondit la femme en attrapant la main de la pirate. Et je suis venue te prévenir qu'il va falloir choisir une Lignée », ajouta-t-elle.
« Une Lignée ? » répéta la jeune femme ne voyant pas où sa tante voulait en venir.
« Il y a maintenant une place vacante au Conseil, il faut la combler. »
« Oh », souffla-t-elle en voyant maintenant où était le problème.
La jeune femme fronça des sourcils et commença à réfléchir à toute vitesse. Qui pouvait siéger au Conseil ? La Lignée la plus logique à choisir était celle des Mentaru, malheureusement jamais le peuple ni le Conseil n'accepteraient.
Sohalia devait bien avouer qu'elle n'était pas des plus ravie non plus par cette idée.
« Pas la peine de te faire exploser les neurones », s'amusa sa tante. « On en discutera plus tard. Va donc décrocher avant que ton oncle passe l'escargophone par la fenêtre », précisa la reine en sortant de la pièce.
Sohalia cligna des paupières et sourit.
Elle les avait appelé son Père la veille et donnait le numéro. Elle lui avait promis de les appeler avant le couronnement.
Elle ne les avait pas appelés. Elle ne voulait même pas imaginer le sermon auquel elle aurait droit.
La jeune femme suivit sa tante dans le salon et jeta un regard d'excuse à son oncle qui luttait contre ses envies meurtrières à l'égard du pauvre escargot.
Elle attrapa l'animal et l'emmena dans sa chambre afin d'offrir un peu de paix à sa famille et de pouvoir discuter tranquillement.
Une fois installée sur son lit, elle décrocha.
« Sohalia Shizen ! » s'époumona Marco.
Rapide le phénix !
Elle n'avait même pas eu le temps de dire quoi que ce soit.
« Bonjour Marco ! Comment ça va ? » répondit-elle joyeusement.
Jouer la carte de l'innocence était sûrement la meilleure chose à faire.
« Oh, ne joue pas à ça avec moi ! » entendit-elle grogner.
Elle ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel.
« Je suis désolée, Marco ! J'ai traîné au lit ce matin et j'ai failli être en retard pour le couronnement. »
« On fait sa feignasse Sohalia ? » lança gaiement Dom.
« Je profite du fait que je n'ai pas de ronfleur la nuit pour me reposer, nuance ! » répliqua-t-elle en souriant.
« Dit celle qui nous vrille les oreilles la nuit », rétorqua-t-il.
« Je ne ronfle pas, je respire fort, ce n'est pas pareil », grogna-t-elle.
«Ouais, ouais, c'est ce qu'on dit », s'exclama-t-il.
« Retournez au travail, bande de flemmards ! » s'énerva le phénix.
Sohalia sourit en imaginant le regard noir du commandant de la première division.
« Alors Sohalia ? Cette cérémonie ? » demanda le Paternel.
« Magnifique, merveilleux. Même une combinaison de ces deux mots ne suffirait pas. »
« Tant mieux. Bon, je vais vous laisser, j'ai du travail à faire », s'éclipsa le capitaine.
« À plus tard, Père. »
Un silence s'installa.
Sohalia entendit des bruits de fond – des pas s'éloignant, une porte qui se fermait.
Puis la voix de Marco, plus basse, plus intime.
« Que comptes-tu faire aujourd'hui ? » questionna le phénix.
« Eh bien, il va falloir qu'on choisisse une famille pour remplacer celle manquante au conseil », grogna-t-elle en s'écroulant sur son lit.
« Quelques idées ? »
« Oui et non. La Lignée des Mentaru est celle qui est censée succéder, mais avec ce que Jef fait... »
« Je vois... Rien de nouveau sur lui ? »
- Non, enfin si », répondit-elle en se relevant.
« Explique. »
Sa voix était tendue. Inquiète.
Sohalia hésita.
« Il a assisté à la cérémonie. »
Silence.
Puis :
« Pourquoi ne pas l'avoir arrêté ?! C'était une superbe occasion qui ne se représentera pas de sitôt ! »
Le commandant de la première division était furieux.
« Car il n'est resté que quelques secondes », souffla-t-elle en frissonnant.
« Il a pris peur ? » s'étonna-t-il.
« Non, il est venu me faire peur. Il est venu me prouver qu'il pouvait rentrer et sortir de l'île comme il voulait », contredit-elle.
« Il serait peut-être plus sage que... »
« Non, je ne rentrerai pas », coupa-t-elle. « J'ai encore du travail ici. Je ne suis pas seule, et puis même si je l'étais, je sais me défendre ! » s'énerva-t-elle.
Silence à nouveau.
Puis, plus doucement :
« Bien. »
Sohalia écarquilla les yeux et fixa avec stupeur l'escargophone.
Venait-il d'abandonner ?
C'était bien une première !
Elle cligna plusieurs fois des yeux.
Puis la voix de Marco reprit, encore plus basse :
« Tu me manques déjà, yoi. »
Le cœur de Sohalia rata un battement.
Elle ouvrit la bouche. La referma.
Qu'était-elle censée répondre à ça ?
« Je... »
Deux petits coups retentirent et la tête de sa tante apparut dans l'entrebâillement de la porte.
La jeune Shizen acquiesça et attendit que la femme se retire.
« Il faut que j'y aille, on m'attend », lança-t-elle précipitamment.
« Rappelle-nous ce soir ! Et fais attention ! »
« Oui, oui », répondit-elle, exaspérée.
Mais son cœur battait toujours trop vite.
Tu me manques déjà.
Elle raccrocha et prit l'escargophone. Elle revint dans le salon où sa famille l'attendait.
Elle s'assit avec eux bien que son esprit fût toujours sur le Moby Dick.
Marco était encore plus protecteur avec elle qu'auparavant, non ?
Elle secoua la tête et se joignit à la conversation sur la future famille à prendre part au Conseil.
Mais ses pensées revenaient sans cesse à ces mots.
Tu me manques déjà.
Comment diable en était-elle arrivée là ?
Ah, oui... Sa tante !
Elle n'arrivait toujours pas à croire qu'elle avait réussi à se faire embarquer dans une après-midi shopping !
Faire les magasins n'était pas un problème en soi, mais elle trouvait juste qu'il y avait plus important. Ils n'avaient toujours pas trouvé de Lignée capable de remplir le vide au conseil. Et l'impatience grandissante de certaines familles se faisait clairement ressentir.
Sohalia soupira lorsqu'Emi s'extasia, à nouveau, sur une robe verte.
Pourquoi du vert ?!
Certes, c'était la couleur de la nature et donc de leur Lignée, mais étaient-ils pour autant obligés de se vêtir obligatoirement en vert ?
Elle abandonna sa tante devant la vitrine et continua son chemin, observant distraitement les boutiques du village.
Au détour d'un magasin, un éclat noir attira son attention.
Elle se figea et détailla intensément ce tissu noir.
Puis, suivant son instinct, la jeune femme se mit à poursuivre l'étoffe.
Les vêtements sombres, les cheveux blancs, il n'y avait aucun doute sur la famille dont était issue cette personne.
Mais pourquoi suivait-elle cet homme ?
Ce n'était pas forcément Jef.
L'homme se faufila dans une petite rue entre deux bâtiments et Sohalia se précipita à sa suite.
Sa cicatrice la lança soudainement, une douleur aiguë irradiant dans sa poitrine.
Elle grimaça, pressa une main contre sa blessure, mais continua d'avancer.
L'homme se tenait debout au milieu de l'allée et semblait beaucoup s'amuser de cette petite poursuite.
Sohalia se statufia, attendant qu'il frappe.
Mais il n'en fit rien.
Il continua de la dévisager avec cet amusement dans les yeux.
C'était une chance inespérée qu'on lui donnait. Elle avait une chance de stopper Jef dès maintenant. Il s'offrait à elle sur un plateau d'argent.
Elle ne doutait pas qu'il sondait ses pensées. Il saurait à l'instant même où elle le penserait quand elle attaquerait.
Il fallait qu'elle soit vive et précise afin qu'elle ne s'y reprenne pas à deux fois, lui laissant une chance de lui échapper à nouveau.
Au moment où elle allait s'élancer, il se mit à parler, la figeant.
« Magnifique cérémonie, je dois bien l'admettre. »
Hein ?!
Voilà quelle fut sa pensée. Très éloquent, n'est-ce pas ?
Elle s'attendait à des menaces, des railleries, des insultes, à tout, sauf à ça !
« Je suis ravi de voir que j'arrive toujours à te surprendre. C'est ça qui permet à un couple de durer : la surprise ! »
Mais de quoi parlait-il ?
Il n'avait tout de même pas pris tous ces risques pour lui balancer un tas de conneries ?
Quoique... Le connaissant, ça lui correspondrait bien.
« Ah, tu me blesses, Sohalia-chan. Est-ce si dur de croire que je suis venu pour toi et toi seule ? »
Cette conversation n'avait déjà pas de sens, mais plus elle continuait et plus la jeune femme se sentait perdue.
« Que viens-tu faire ici ?! » s'écria-t-elle en perdant le peu de patience qu'elle possédait.
« À ton avis ? » répondit-il d'un ton joueur.
« Tu as été banni et condamné à mort. Ne crois pas que tu puisses te promener dans cette île comme bon te semble ! » s'énerva-t-elle.
« Je ne viens pas me promener. On va dire que seuls mes yeux se baladent en ce moment. D'ailleurs, mes mains en sont jalouses », rétorqua-t-il en lui lançant un sourire charmeur.
« T'as qu'à te crever les yeux, ça les soulagerait ! Maintenant, réponds à ma question ! » intima-t-elle en s'avançant vers lui.
La seconde d'après, elle se retrouva plaquée contre le mur.
Jef la maintenait fermement, un sourire sadique dansant sur ses lèvres.
Sa main raffermit sa prise autour de son cou.
La douleur dans sa cicatrice explosa.
Sohalia grimaça, retenant un cri.
La blessure. Elle n'était pas complètement guérie.
Jef colla son corps contre le sien et approcha sa bouche de son oreille.
« Ma douce Sohalia-chan... Tu n'as pas changé. Tu es toujours aussi sulfureuse, magnifique, vivante et sauvage. Tu as cet attrait du dehors qui ne fait que rajouter à ton charme un peu de piment », souffla-t-il en plantant ses yeux verts dans ceux de son vis-à-vis.
Pendant un instant, le silence perdura entre les deux protagonistes.
Le Mentaru ne cessait de boire du regard les réactions de la jeune femme. Ces yeux avaient toujours été des livres ouverts à tous lecteurs un tant soit peu doués.
Il avait toujours été attiré par son caractère qui la faisait paraître comme insaisissable.
L'attraction que Jef avait eue sur elle dans le passé renaissait en cet instant où ils étaient si proches.
Elle ressentait avec force la chaleur de cet homme qu'elle avait désiré.
Pourquoi ces sentiments, qu'elle avait crus éteints à jamais, se ravivaient ?
Elle les avait crus morts et voilà qu'ils reprenaient vie tel un phénix renaissant de ses cendres.
L'image d'un phénix bleu s'imposa dans son esprit.
Marco.
Et elle se raidit de fureur.
Jef, ne comprenant pas ce changement d'attitude, sonda, en vain, ses pensées.
« Sohalia-chan... Pourquoi luttes-tu ? Avec ce que tu sais, et ce dont je suis capable, nous pourrions asservir les hommes du dehors. Nous pourrions reprendre possession de ce qui nous est dû. »
« C'est donc une proposition ? Partager le trône que tu convoites ? » cracha-t-elle en tentant de se défaire de sa prise.
« Oui, c'en est une. Je ne le convoite pas, il nous appartient. Je ne fais que reprendre notre bien ! » siffla-t-il en serrant son cou.
« Lorsque tu perds une guerre, il est normal que tu perdes quelque chose. Notre peuple a perdu la guerre. Il en a subi les conséquences », répliqua-t-elle difficilement en griffant la main qui la retenait prisonnière.
« Nous n'avons rien perdu ! Ils ont agi comme des lâches ! Ils nous ont attaqués par-derrière », s'écria-t-il en se rapprochant d'elle.
« Certes, leur attaque n'a pas été faite dans les règles, mais nous ne sommes pas tout blancs non plus ! » hurla-t-elle en s'arcboutant.
La surprise de ce rejet empêcha Jef de la retenir prisonnière contre le mur.
Elle se faufila et se plaça au milieu de la rue avant de le toiser.
« Tu ne penses pas que nous avons un tant soit peu mérité ce qui nous est arrivé ?! » continua-t-elle en s'avançant.
« Mérité ?! » ragea-t-il en faisant un pas vers elle.
« As-tu oublié une partie de l'histoire ?! Tu fais comme si nous n'avions rien à nous reprocher ! Es-tu sûr d'avoir lu toutes les parties de l'histoire ?! Ou n'as-tu retenu que ce qui t'intéressait ?! Nous les avons traités comme des animaux ! Et encore ! Nous traitions mieux nos animaux que les hommes du dehors ! Nous avons imposé nos idées, nos lois en les effrayant. En massacrant quiconque était contre nous ! Ne penses-tu pas que ça soit logique qu'ils se soient rebellés et qu'ils nous aient fait payer nos actes immondes ?! »
« Tu les défends ! » l'accusa-t-il.
« Non ! Je dis juste que l'histoire est plus complexe ! »
« Pourquoi ?! » s'étrangla-t-il.
« Parce que je leur dois la vie ! Parce que je suis une foutue bâtarde ! Parce que je suis une pirate ! Parce que je n'ai rien demandé ! Parce que je t'emmerde ! »
L'éclat argenté dans les yeux verts de Jef se fit plus vif.
Il s'approcha d'elle.
Sohalia l'avait déjà vu en colère, rageant contre des injustices, mais jamais elle ne l'avait vu furieux.
Bien que toutes les fibres de son corps lui criaient de partir en courant et en braillant comme une folle, elle ne bougea pas d'un millimètre.
Elle se tendit, prête à encaisser une attaque des plus puissantes.
Elle ne cilla pas tandis qu'il avançait encore vers elle.
Soudain, la voix d'Emi vint briser l'atmosphère dangereuse et leur bulle.
Sohalia fronça des sourcils, mais garda un œil sur Jef.
Ce dernier sembla se rendre compte qu'il s'était bien trop attardé. Il se recula et se détendit quelque peu.
« Tu as fait ton choix, prépare-toi à le payer. »
Sohalia s'élança, vainement.
Jef Mentaru venait de disparaître.
Pourtant, lorsqu'Emi apparut au coin de la ruelle, les menaces de l'homme flottaient encore dans l'air.
« Sohalia ! Qu'est-ce que... »
Emi s'arrêta net en voyant le visage de sa nièce.
Puis son regard descendit.
« Tu saignes. »
Sohalia baissa les yeux.
Du sang tachait sa robe, s'étendant lentement sur le tissu vert.
Sa cicatrice.
La confrontation avec Jef avait rouvert la blessure.
« Je... »
Ses jambes cédèrent.
Emi la rattrapa avant qu'elle ne s'effondre.
« Hachiro ! HACHIRO ! »
Le monde se mit à tourner.
« Reste avec moi, Sohalia. Reste avec moi ! »
Puis tout devint noir.
REECRIT : 01/01/2026