The New Era
La salle de bal était transformée.
Sohalia s'arrêta sur le seuil, le souffle coupé.
Des milliers de lanternes flottaient sous le dôme de verre, créant un ciel étoilé artificiel d'une beauté à couper le souffle. Leurs lumières dorées et argentées dansaient dans l'air, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre et de glace. Des guirlandes de roses — fraîches malgré le froid — s'enroulaient autour des colonnes. Des tables chargées de nourriture bordaient les murs. Un orchestre jouait une mélodie douce et entraînante.
Et partout, des gens.
Nobles en tenues somptueuses. Pirates de Barbe Blanche en habits plus ou moins formels. Habitants de l'île dans leurs plus beaux vêtements. Tous mélangés, riant, dansant, buvant.
C'était magique.
« Impressionnant, yoi, » murmura Marco à côté d'elle.
Son bras était toujours lié au sien. Elle pouvait sentir la chaleur de sa peau à travers le tissu de sa chemise.
« C'est... magnifique, » souffla-t-elle.
Ils descendirent les quelques marches qui menaient à la salle. Immédiatement, les regards se tournèrent vers eux.
La jeune femme en robe verte, cheveux lâchés sur les épaules, au bras du commandant de la première division.
Les murmures commencèrent. Curieux. Amusés. Intrigués.
Sohalia sentit ses joues chauffer légèrement mais garda la tête haute.
Au fond de la salle, Barbe Blanche les observait depuis sa place d'honneur. Un sourire discret flottait sur ses lèvres. Il leva son verre dans leur direction — un salut silencieux — puis retourna à sa conversation avec un noble local.
« Lia ! »
Ace apparut devant eux, un immense sourire aux lèvres. Il tenait une chope de bière dans chaque main.
« Waouh ! Tu es... différente ! »
Elle leva les yeux au ciel.
« Je sais. Les robes, ce n'est pas mon truc. »
« Mais ça te va bien ! » insista-t-il.
Il lui tendit une des chopes. Elle la prit avec un sourire reconnaissant.
Marco, à côté d'elle, ne disait rien, mais son regard ne la quittait pas.
Izo et Haruta s'approchèrent à leur tour, suivis de Vista, Jozu et Rakuyo. Tous souriaient — certains de manière plus narquoise que d'autres.
« Belle soirée, » commenta Izo en regardant alternativement Marco et Sohalia.
« Très belle, » renchérit Haruta avec un clin d'œil.
Marco leur lança un regard noir. Ils rirent.
« Sohalia ! »
La voix de Leïko les fit tous se retourner.
La Reine s'approchait, radieuse dans sa robe verte ornée de roses. Ses cheveux blancs étaient tressés avec des fleurs fraîches. Elle souriait largement.
« Tu es magnifique, ma petite-fille. »
Elle prit les mains de Sohalia dans les siennes, les serrant affectueusement.
« Merci, » murmura Sohalia, émue malgré elle.
Leïko se tourna vers Marco. Son sourire se fit plus... malicieux.
« Et toi, jeune homme, » dit-elle en le détaillant de la tête aux pieds. « Tu prends bien soin d'elle, j'espère ? »
Marco se raidit légèrement, pris au dépourvu.
« Toujours, yoi. »
« Parfait. » Leïko hocha la tête, satisfaite. « Parce que si tu lui fais du mal, je te transforme en statue de ronces. Compris ? »
Le ton était léger, taquin, mais ses yeux bleus brillaient d'un avertissement très sérieux.
« Compris, yoi. »
Sohalia ne put s'empêcher de rire. Sa grand-mère était décidément... unique.
« Bien ! » Leïko tapa dans ses mains. « Maintenant, j'aimerais te présenter quelqu'un. »
Elle se tourna et fit signe à quelqu'un dans la foule.
Un jeune homme s'approcha.
Sohalia le regarda, curieuse.
Il était... beau. Il n'y avait pas d'autre mot. Grand, élancé, avec des cheveux si blonds qu'ils paraissaient presque blancs sous la lumière des lanternes. Ses yeux verts brillaient d'une lueur malicieuse. Un sourire charmeur flottait sur ses lèvres. Il portait un long manteau noir orné de broderies dorées représentant des fleurs — élégant et princier.
Il s'inclina d'abord devant Leïko avec respect, puis devant Sohalia.
« Sohalia, » dit Leïko avec un sourire étrange — mi-tendre, mi-nostalgique, « je te présente Akihide Shizen. »
Le cœur de Sohalia rata un battement.
Shizen.
« Le prince de cette île, » continua Leïko.
Elle marqua une pause et regarda Sohalia intensément.
« Et... l'enfant dont je t'ai parlé. »
Le monde de Sohalia s'arrêta.
L'enfant.
L'enfant qui a survécu.
Celui que Leïko a trouvé.
Celui qu'elle a élevé.
« C'est... » Elle ouvrit la bouche. La referma. Aucun son ne sortit.
Akihide sourit — un vrai sourire, chaleureux.
« Ravi de te rencontrer enfin, » dit-il d'une voix douce. « Leïko m'a beaucoup parlé de toi. »
Il lui tendit la main.
Après une seconde d'hésitation, elle la prit.
« Moi aussi, je... » Elle secoua la tête. « Enfin, elle ne m'a pas parlé de toi avant aujourd'hui, mais... »
Elle s'interrompit. C'était stupide. Elle ne savait même pas quoi dire.
Akihide rit doucement.
« Je comprends. C'est un choc. »
Un choc. Oui. C'était le mot.
Marco se raidit à côté d'elle. Elle sentit son bras se tendre.
Leïko les observait tous les trois avec un sourire amusé.
« Bien, » dit-elle finalement. « Je vous laisse faire connaissance. Akihide, prends soin de ta... » Elle chercha le mot. « ...sœur de circonstance ? »
Elle s'éloigna dans un bruissement de soie, laissant les trois jeunes gens ensemble.
Un silence gêné tomba.
Sohalia ne savait pas où regarder. Akihide souriait toujours, patient. Marco... Marco fixait le prince avec une intensité qui aurait pu faire fondre la glace.
Finalement, ce fut Akihide qui brisa le silence.
« On pourrait peut-être s'asseoir ? Discuter un peu ? »
Il désigna une table un peu à l'écart.
Sohalia hocha la tête.
« Bonne idée. »
Elle se tourna vers Marco.
« Tu... tu viens ? »
Il hésita. Elle voyait le conflit dans ses yeux.
Mais avant qu'il ne puisse répondre, Leïko réapparut comme par magie.
« Laisse-les un moment, jeune phénix, » dit-elle doucement en posant une main sur son bras. « Ils ont besoin de parler. Entre survivants. »
Marco se raidit encore plus. Mais il hocha la tête à contrecœur.
« D'accord, yoi. »
Il regarda Sohalia.
« Je serai là-bas si tu as besoin. »
Il désigna la table où étaient assis les autres commandants.
« D'accord. »
Elle lui pressa brièvement la main, puis suivit Akihide vers la table isolée.
Marco resta planté là, les observant s'éloigner.
Leïko sourit.
« Ne t'inquiète pas. Elle reviendra vers toi. »
« Je ne suis pas inquiet, yoi. »
« Bien sûr que non. »
Sohalia s'assit en face d'Akihide.
Un serviteur apparut immédiatement, déposant deux chopes de bière devant eux avant de disparaître aussi discrètement qu'il était venu.
Akihide leva sa chope.
« À notre rencontre ? »
Elle sourit malgré elle et leva la sienne.
« À notre rencontre. »
Ils burent.
Le silence retomba. Mais cette fois, il était moins gêné. Plus... contemplatif.
Sohalia l'observait discrètement. Cherchant des ressemblances. Des différences. Essayant de comprendre qui était cet homme.
L'enfant qui a survécu avec moi.
Le seul autre.
« Je sais que c'est étrange, » dit finalement Akihide. « Apprendre qu'il y avait quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui était là ce jour-là. »
Elle hocha la tête.
« Très étrange. »
« Leïko m'a raconté, » continua-t-il. « Comment elle t'a cherchée. Comment elle pensait que tu étais morte. » Il sourit tristement. « Elle a été soulagée d'apprendre que tu étais vivante. Et en sécurité. »
« Et toi ? » demanda Sohalia doucement. « Comment tu as... comment tu as fini ici ? »
Akihide but une longue gorgée avant de répondre.
« Je ne me souviens de rien. Avant que Leïko ne me trouve, je veux dire. »
Il la regarda intensément.
« As-tu des souvenirs ? Avant l'attaque ? »
Sohalia sentit son cœur se serrer.
« Non. Rien. Les cinq premières années de ma vie... » Elle fit un geste vague. « Un trou noir complet. »
« Pareil pour moi. »
Ils se regardèrent. Une compréhension mutuelle passa entre eux.
Deux orphelins sans passé.
Deux survivants sans mémoire.
« Leïko m'a raconté ce qu'elle sait, » dit Akihide après un moment. « Comment ta mère — notre mère ? Non, ta mère et mon... » Il fronça les sourcils. « C'est compliqué. »
« On ne sait même pas qui tu es vraiment, » réalisa Sohalia. « Quel âge tu as. D'où tu viens. »
« Leïko pense que j'avais trois ou quatre ans quand elle m'a trouvé. Ce qui ferait de moi... vingt-un ou vingt-deux ans maintenant. »
Sohalia hocha la tête. Elle avait vingt-deux ans. Ils avaient presque le même âge.
« Elle pense que j'étais un enfant d'une famille qui vivait sur l'île, » continua Akihide. « Pas un membre de ta famille directe. Mais proche. Assez proche pour être dans le rayon de protection que ta mère a créé. »
« Eri, » murmura Sohalia. « Ma mère s'appelait Eri. »
« Eri, » répéta-t-il doucement. « Leïko m'en a parlé. De son sacrifice. » Il baissa les yeux sur sa chope. « Je lui dois la vie. Et je ne me souviens même pas d'elle. »
Sohalia sentit les larmes monter. Elle les refoula.
« Moi non plus. »
Ils restèrent silencieux un long moment.
Puis Akihide releva la tête et sourit — un sourire déterminé.
« Mais on est vivants. »
Sohalia cligna des yeux.
« Quoi ? »
« On est vivants, » répéta-t-il. « On a survécu. On a trouvé des familles. Des gens qui nous aiment. » Il désigna la salle autour d'eux. « On a eu une seconde chance. »
Elle le regarda. Vraiment le regarda.
Et comprit.
Il avait raison.
Ils avaient perdu leur passé. Leurs souvenirs. Leurs premières familles.
Mais ils avaient trouvé autre chose.
« Tu as raison, » dit-elle enfin. Un sourire se dessina sur ses lèvres. « On est vivants. Et on a trouvé une famille. »
« Exactement. »
Il leva sa chope de nouveau.
« À nos familles. Anciennes et nouvelles. »
Elle trinqua avec lui, le sourire s'élargissant.
« À nos familles. »
Ils burent. Rirent.
Et pour la première fois depuis qu'elle avait appris l'existence d'un autre survivant, Sohalia se sentit... légère.
On est pareils, lui et moi.
Perdus. Sans passé. Reconstruits.
Mais vivants.
De loin, Marco les observait.
Il les voyait rire. Trinquer. Parler avec animation.
Proches. Complices.
La jalousie lui tordait les tripes.
« Calme-toi. »
La voix d'Izo le fit sursauter. Il n'avait même pas remarqué que son frère s'était approché.
« Je suis calme, yoi. »
« Bien sûr. C'est pour ça que tu as failli briser ta chope. »
Marco baissa les yeux. Effectivement, ses doigts serraient le verre si fort que ses jointures étaient blanches.
Il desserra sa prise avec un grognement.
« Ce n'est qu'une conversation, » continua Izo. « Ils apprennent à se connaître. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi tu as l'air de vouloir le transformer en brochette ? »
Marco ne répondit pas. Il se contenta de boire.
Izo soupira.
« Elle reviendra vers toi. »
« Je sais, yoi. »
« Alors détends-toi. Profite de la fête. »
Plus facile à dire qu'à faire.
« Tu danses ? »
La voix d'Akihide ramena l'attention de Sohalia sur lui.
La musique avait changé. Plus rapide. Plus rythmée. Entraînante.
Des couples se formaient sur la piste de danse improvisée au centre de la salle.
Akihide se leva et lui tendit la main.
Sohalia hésita.
Son regard dériva vers la table où Marco était assis. Il la fixait intensément.
Puis elle sourit.
« Pourquoi pas. »
Elle prit la main d'Akihide.
De loin, elle vit Marco serrer sa chope encore plus fort.
Désolée, pensa-t-elle avec un sourire intérieur. Mais je vais m'amuser un peu.
Akihide était un bon danseur.
Très bon, même.
Il la fit tourner avec aisance, ses mouvements fluides et assurés. Ils évoluaient au rythme de la musique, riant quand elle trébuchait légèrement sur ses talons maudits.
« Désolée, » haleta-t-elle en retrouvant son équilibre. « Ces chaussures sont des instruments de torture. »
« Je vois ça, » rit-il. « Tu veux que je demande qu'on t'apporte autre chose ? »
« Non, ça va. Je vais juste... faire attention. »
Ils continuèrent à danser.
Autour d'eux, d'autres couples les rejoignaient. Nobles et pirates mélangés. Habitants de l'île. Tout le monde profitait de la fête.
La musique accéléra.
Akihide la fit tourner encore plus vite. Elle rit, abandonnée à la joie du moment.
Puis, soudain, il la lâcha.
Elle cligna des yeux, surprise.
Il souriait et désignait un petit garçon qui les regardait avec de grands yeux envieux.
« Je crois qu'il veut danser, » dit Akihide.
Sohalia sourit et tendit la main à l'enfant.
« Viens ! »
Le garçon rougit mais prit sa main. Elle le fit tourner doucement, s'adaptant à sa taille. Il rit, ravi.
D'autres enfants les rejoignirent. Puis des adultes. Des femmes. Des hommes.
La piste se remplit.
Sohalia aperçut Haruta dans le public, souriant.
Sans réfléchir, elle l'attrapa par le bras et l'entraîna au centre.
« Lia ! » protesta-t-il en riant.
« Viens danser ! »
Il n'eut pas le choix.
La musique accéléra encore. Le tempo devint frénétique.
Sohalia tournait. Changeait de partenaire. Riait.
Elle passa entre les bras de Vista — qui dansait étonnamment bien pour quelqu'un de si sérieux. Puis de Dom, qui la fit tourner dans les airs en hurlant de joie. Puis de Jozu, qui était raide comme un piquet mais essayait quand même.
Elle dansa avec des femmes en robes chatoyantes. Avec des enfants qui riaient aux éclats. Avec des vieillards qui se souvenaient de leur jeunesse.
Elle se laissa emporter par la joie. La musique. Le mouvement.
Oublia tout. Jef. Thatch. Akainu. Les Fragments. Les Clés.
Il n'y avait que ça. La danse. La fête. La vie.
Ses cheveux volaient autour d'elle. Son souffle devenait saccadé. Ses joues brûlaient, mais elle s'en fichait.
Elle se sentait vivante.
La musique atteignit un crescendo.
Elle tourbillonna une dernière fois—
Et atterrit dans des bras fermes.
Familiers.
La musique s'arrêta.
Les applaudissements explosèrent de toutes parts.
Sohalia leva les yeux.
Marco.
Il la tenait contre lui, un bras autour de sa taille, l'autre tenant sa main.
Leurs visages étaient à quelques centimètres l'un de l'autre.
Elle pouvait sentir son souffle sur sa peau. Voir chaque détail de ses yeux bleus.
Sa poitrine, collée à la sienne, se soulevait rapidement à cause de son souffle erratique.
Le temps sembla se figer.
Ils se regardaient. Juste se regardaient.
Et dans ce regard, Sohalia vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant.
Quelque chose d'intense. De brûlant. De... dangereux.
Un immense sourire fleurit sur ses lèvres.
Il lui rendit son sourire.
Autour d'eux, une nouvelle musique commençait. Plus lente cette fois. Plus douce.
Mais Marco ne la relâcha pas.
Au lieu de ça, il la guida doucement à l'écart de la foule.
Vers une table désertée.
Il lui tendit une chope de saké.
Elle la prit avec reconnaissance, la vida à moitié d'un trait.
« Ce que ça fait bien, » souffla-t-elle en observant les danseurs autour d'eux.
Marco ne répondit pas.
Il la regardait juste, la dévorait du regard.
Ses joues rouges — preuves de l'effort qu'elle venait de fournir. Il mourait d'envie de les embrasser. De les sentir brûler encore plus sous ses lèvres.
Ses cheveux — parfaitement coiffés au début de la soirée — s'étaient complètement échappés et partaient dans tous les sens. Des mèches blondes encadraient son visage, retombaient sur ses épaules. Grâce à cette coiffure défaite, il avait une vue parfaite sur sa nuque.
Cette nuque qu'il rêvait de couvrir de baisers.
Un soupir de bien-être s'échappa des lèvres de Sohalia.
Toute son attention de Marco se focalisa sur cette bouche. Ces lèvres qu'il voulait tant goûter.
Merde.
Il détourna le regard avant de faire quelque chose de stupide, mais quand il leva les yeux, il croisa ceux de Sohalia.
Brillants de joie. De vie. D'innocence.
Et dans cette seconde, toute raison l'abandonna.
Sa décision fut prise.
Assez lutté.
Assez résisté.
Assez.
Le rire d'Ace, quelque part dans la foule, les fit sursauter tous les deux.
Le moment se brisa.
Sohalia cligna des yeux, comme sortant d'une transe.
« Je devrais... » Elle se racla la gorge. « Je devrais aller voir les autres. »
« Bien sûr, yoi. »
Elle se leva, hésita, puis posa brièvement sa main sur son épaule.
« Merci. Pour la danse. »
« De rien, yoi. »
Elle s'éloigna vers la foule.
Marco la regarda partir et prit une grande gorgée de saké.
Bientôt.
Très bientôt, il ferait quelque chose.
« Tu as finalement pris ta décision ? »
La voix d'Izo le fit se retourner.
Son frère était assis à la table, accompagné de Vista, Jozu, Rakuyo, Namur et Curiel. Tous le regardaient avec des expressions variées — amusement, curiosité, encouragement.
Marco hésita.
Devait-il vraiment en parler ? Maintenant ?
Mais en voyant leurs visages — ses frères, sa famille — il sut qu'il pouvait.
Qu'il devait.
Son regard dériva vers Sohalia. Elle riait avec Akihide de nouveau. Proche. Complice.
Le pincement de jalousie revint. Plus fort cette fois.
Il grogna, énervé contre lui-même.
Putain, je réagis comme un adolescent.
« Oui, » souffla-t-il sans lâcher Sohalia du regard. « Oui, j'ai pris ma décision. »
Le silence tomba sur la table, puis les sourires apparurent.
« Enfin, » dit Jozu avec satisfaction.
« Il était temps, » ajouta Vista.
« On pariait que ça prendrait encore six mois, » ricana Rakuyo.
Marco les ignora.
Toute son attention était focalisée sur la petite blonde qui tournait sur elle-même en riant, ses cheveux volant autour d'elle comme un halo doré.
Cette femme a mis mon monde sens dessus dessous.
Et je ne comprendrai sûrement jamais pourquoi le destin a choisi de faire d'elle le centre de mon univers.
Mais je suis las de lutter.
Las de m'éloigner.
Las de résister.
Il prit une longue gorgée de saké.
Autant abandonner la lutte.
Céder.
Me laisser consumer entièrement par ce désir viscéral qui me possède.
« À ta santé, » dit Izo en levant son verre.
Les autres l'imitèrent.
Marco sourit malgré lui.
« À la mienne, yoi. »
Ils burent.
Et sur la piste de danse, inconsciente de la décision qui venait d'être prise, Sohalia continuait de tourbillonner.
Leïko observait tout depuis son trône avec un sourire satisfait.
Elle voyait Marco qui ne quittait pas Sohalia des yeux.
Elle voyait Sohalia qui, malgré son rire et sa joie, jetait régulièrement des coups d'œil vers le phénix.
Elle voyait Akihide qui jouait son rôle à la perfection — gentil, charmeur, juste assez proche pour provoquer la jalousie mais pas assez pour être une menace réelle.
Parfait.
« Vous avez l'air bien amusée, Votre Majesté. »
Elle se tourna vers Barbe Blanche qui s'approchait, une chope massive à la main.
« Je le suis, » admit-elle. « C'est divertissant de voir les jeunes découvrir leurs sentiments. »
Le vieil homme rit.
« Vous êtes une manipulatrice, Leïko Shizen. »
« Je préfère le terme "facilitatrice". »
Il s'assit lourdement près d'elle, observant la salle.
« Ma fille semble heureuse. »
« Elle l'est. Pour ce soir du moins. » Leïko soupira. « Demain, la réalité reviendra. Les Fragments. Les Clés. Ce Mentaru. »
« Demain, » acquiesça Barbe Blanche. « Mais ce soir, laissons-les profiter. »
« Sage parole. »
Ils restèrent assis côte à côte, deux souverains observant leurs enfants danser et rire.
Et pour cette nuit, c'était suffisant.
La fête continua.
Des troubadours montèrent sur une petite scène et racontèrent des légendes de l'île — histoires de fées et de guerriers de glace. Des jongleurs divertirent la foule. Des magiciens créèrent des sculptures de glace qui flottaient dans l'air.
Sohalia applaudissait à chaque performance, émerveillée comme une enfant.
Akihide restait près d'elle, lui expliquant les traditions, les histoires.
Et Marco, de loin, observait.
Mais cette fois, il ne ressentait plus autant de jalousie.
Parce qu'il avait pris sa décision.
Et quand Sohalia tourna la tête et croisa son regard à travers la foule, elle lui sourit.
Un sourire qui disait : Je sais que tu es là. Je sais que tu me regardes.
Et ça me plaît.
Il lui rendit son sourire.
Bientôt, pensa-t-il encore.
Très bientôt.
SECTION V : VÉRITÉS AMÈRES
Ace s'effondra face la première dans son assiette.
Le claquement résonna dans le silence soudain qui s'était formé autour de leur table.
Puis il se redressa brusquement, du curry partout sur le visage, hurlant quelque chose d'incohérent sur un rêve impliquant des géants et de la viande.
L'éclat de rire de Sohalia résonna jusqu'à lui.
Il tourna la tête, aperçut la jeune femme qui se tenait les côtes, et lui fit un doigt d'honneur joyeux.
Elle rit encore plus fort.
Ace se nettoya tant bien que mal avec une serviette, grommelant contre sa narcolepsie qui choisissait toujours les pires moments pour se manifester.
Puis il se leva et se dirigea vers Sohalia.
« Viens, » dit-il en lui attrapant le bras. « J'ai besoin d'un verre. Et toi aussi. »
« Je ne savais pas qu'on était aussi proches, » le taquina-t-elle.
« On ne l'est pas. Mais j'ai des questions et tu vas y répondre. »
Le ton était léger. Mais ses yeux étaient sérieux.
Sohalia comprit immédiatement.
Il veut parler de Jef.
« D'accord. »
Il l'entraîna vers le bar, loin de la foule et commanda deux verres de rhum fort.
Sohalia vida le sien d'un trait.
Ace haussa un sourcil, impressionné.
« Alors, » commença-t-elle en reposant le verre sur le comptoir, « quelle est ta raison pour que tu m'offres un verre ? »
Elle le regarda avec un sourire moqueur.
« Soit tu veux me mettre dans ton lit, soit tu as pris un sacré coup sur la caboche ! »
Ace s'étouffa avec sa gorgée de rhum.
Il toussa violemment, les yeux larmoyants.
« Quoi ?! »
Sohalia lui tapa dans le dos, riant.
« Je plaisante. Enfin, à moitié. »
« Si je te mets dans mon lit, » dit-il une fois qu'il eut retrouvé son souffle, « je me fais refaire le portrait. Par Marco. Probablement plusieurs fois. »
Ils rirent ensemble.
Puis le silence retomba. Plus sérieux cette fois.
« Mais non, Marco t'adore. » rit-elle en lui pinçant la joue affectueusement. « Je le sais. »
Il la repoussa gentiment.
« Pourquoi il ferait ça ? » s'exclama-t-elle soudain, réalisant. « Attends, ça veut dire que Marco serait jaloux si... »
Elle s'interrompit, les joues rougissantes.
Ace la regarda avec un sourire en coin.
« Tu es lente à la détente, blondie. »
« Je t'emmerde. »
Il rit.
Puis son expression redevint sérieuse.
« Pourquoi tu ne m'as pas écouté ? » demanda-t-il doucement. « Hier. Au temple. Quand je t'ai dit de faire demi-tour. »
Sohalia soupira et commanda une nouvelle tournée.
« Je ne pensais pas qu'il m'attaquerait comme ça, » admit-elle en grimaçant. « Je m'attendais à ce qu'il envoie des Marines. Des géants. N'importe quoi. Mais pas... ça. »
« Une attaque mentale. »
« Oui. »
Ace hocha la tête, pensif.
« Tu ne trouves pas que c'était trop simple ? »
Elle leva brusquement les yeux vers lui.
« C'est exactement ce qui m'inquiète. »
« Développe. »
Sohalia but une gorgée, réfléchissant.
« Il y a une chance pour que le Haki de Leïko l'ait repoussé hors de l'île. Que l'attaque l'ait affaibli. Mais cette chance est mince. »
« Alors quoi ? Il s'ennuyait et voulait voir notre réaction face aux cadavres d'innocents ?! »
La colère perçait dans sa voix.
Sohalia posa une main apaisante sur son bras.
« Non. Je ne pense pas. Je crois plutôt qu'il est occupé à autre chose. Quelque chose de si important que ça lui prend tout son temps et son énergie. »
« Cette chose est si cruciale qu'il pourrait se permettre de perdre l'une des Clés de son système ? »
« Il y a de fortes chances. Jef ne prendrait pas de si gros risques s'il n'avait pas un avantage certain. »
Ace la fixa longuement.
« Tu le connais bien... »
Ce n'était pas une question. C'était une constatation.
Sohalia détourna le regard.
« Il n'a pas toujours été comme ça. Enfin, je crois. »
Silence.
Puis :
« Tu as eu une relation avec lui. »
Elle se raidit.
Comment savait-il ? Était-ce si évident ?
« Oui, » souffla-t-elle finalement. « Oui, j'ai eu une relation avec lui. »
Elle vida son verre.
« Mais si ça ne te dérange pas, je ne suis pas encore assez ivre pour en parler. Donc je vais retourner à la table. »
Elle se leva, déposa un léger baiser sur la joue d'Ace en guise de remerciement.
« Merci pour le verre. »
« Attends. »
Il lui attrapa la main. Fort.
Elle se figea.
« Pourras-tu le tuer ? »
La question tomba comme une pierre.
Dure. Directe. Sans détour.
« Au moment fatidique, » continua Ace en augmentant la pression sur sa main, « pourras-tu lui porter le coup de grâce ? Sans hésitation ? »
Sohalia le regarda droit dans les yeux.
Ne cilla pas une seule fois.
« Ace, » commença-t-elle avec une voix d'acier, « il m'a trahie. Il m'a dupée. Il a tué mon frère. Il menace mes deux familles. »
Elle marqua une pause.
« Je le tuerai de mes propres mains. Pas parce que c'est la mission qu'on m'a assignée. Mais parce qu'il s'en est pris à ceux que j'aime. »
Ses yeux brûlaient d'une détermination froide.
« Il paiera pour ce qu'il a fait. »
Le regard d'Ace changea, s'adoucit. Puis redevint neutre.
Il serra sa main une dernière fois — un signe qu'il comptait sur elle — et la relâcha.
« Bien. »
Il se détourna, repérant déjà une nouvelle proie à draguer dans la foule.
Sohalia resta immobile un moment et relâcha le souffle qu'elle avait retenu.
Elle ne disait pas ça juste pour rassurer Ace.
Elle se le promettait à elle-même.
Jef mourra de ma main.
Personne d'autre.
Ce sera moi.
Pour Thatch.
Pour ma famille.
Pour moi.
Sohalia retourna vers la table des commandants et découvrit avec stupéfaction que la plupart étaient affalés dessus, complètement ivres.
Jozu ronflait bruyamment. Vista marmonnait quelque chose d'incohérent. Rakuyo et Namur étaient carrément par terre.
Seul Izo tenait encore debout.
Enfin, "debout" était un grand mot. Il oscillait dangereusement sur sa chaise.
« J'AI GAGNÉ ! » hurla-t-il soudain en brandissant sa chope.
Il l'agita avec tant d'enthousiasme qu'il arrosa copieusement les malheureux passants.
Sohalia soupira.
Il est hors de question que je les ramène à leurs chambres. Qu'ils se débrouillent.
Elle chercha Marco du regard.
Il n'était plus là.
« Izo, » appela-t-elle en s'approchant prudemment. « Où est Marco ? »
Le commandant de la seizième se tourna vers elle. Ses yeux mirent un moment à faire la mise au point.
« Maaaarco ? » Il pointa vaguement vers la sortie. « Parti. Y a dix minutes. Vers sa chambre. »
« Sa chambre ? »
« Oui. Au palais. Pas au navire. Au palais. » Il rit. « Pourquoi tu vas au navire ? Vous avez des chambres ici ! C'est bizarre. T'es bizarre. »
« D'accord, merci Izo. »
Elle s'éloigna rapidement avant qu'il ne se mette à philosopher sur l'existence.
Pourquoi Marco était-il parti ? Sans elle ?
Un petit pincement d'inquiétude lui serra le cœur.
Elle chercha Leïko du regard et la trouva en grande conversation avec Akihide.
S'approcha.
« Grand-mère, »
Leïko se tourna vers elle avec un sourire.
« Ma chérie ! Tu t'es bien amusée ? »
« Beaucoup. » Sohalia sourit. « Merci pour cette soirée. C'était... magique. »
« Je suis heureuse que ça t'ait plu. »
Akihide s'inclina légèrement.
« C'était un plaisir de faire ta connaissance. J'espère qu'on aura l'occasion de se reparler. »
« Moi aussi. »
Elle hésita, puis l'embrassa brièvement sur la joue.
« Bienvenue dans la famille, je suppose. »
Il rit.
« Merci. Toi aussi. »
Sohalia se tourna vers Leïko pour lui dire au revoir, mais sa grand-mère la devança.
« Va le rejoindre. »
« Quoi ? »
Leïko sourit — ce sourire mystérieux qu'elle avait si souvent.
« Ton phénix. Il t'attend. »
Sohalia sentit ses joues chauffer.
« Je ne... Comment tu... »
« J'ai des yeux, ma chérie. » Leïko rit doucement. « Allez. Va. »
Sohalia ne se le fit pas dire deux fois.
Elle marcha dans les longs couloirs du palais.
Les lanternes flottantes étaient encore allumées, projetant une lumière douce et dorée. La musique de la fête s'éloignait progressivement derrière elle.
Elle pensa à la soirée.
À Akihide — son "frère" de survie. Celui qui comprenait. Qui avait vécu la même chose qu'elle.
À Marco — ses regards tout au long de la soirée. Cette intensité dans ses yeux.
Quelque chose a changé ce soir.
Quelque chose d'important.
Elle arriva aux couloirs des chambres d'invités, s'arrêta devant sa porte et hésita.
C'était une belle chambre. Luxueuse. Confortable.
Mais elle savait qu'elle ne pourrait pas y dormir seule.
Les images reviendraient. Jef. Thatch. Le sang.
Elle ne voulait pas être seule avec ses cauchemars.
Elle regarda la porte à côté de la sienne.
La chambre de Marco.
Elle se mordit la lèvre.
Est-ce que c'est une bonne idée ?
Mais même en se posant la question, elle connaissait déjà la réponse.
Elle avait besoin de lui. De sa présence. De se sentir en sécurité.
Elle frappa doucement à la porte.
« Marco ? »
Silence.
Puis des pas.
La porte s'ouvrit.
Marco se tenait là, torse nu, en simple pantalon de nuit. Ses cheveux étaient en désordre.
Il la regarda, interrogateur.
Sohalia se tortilla les doigts nerveusement.
« Ça te dérange si je reste avec toi ? »
Elle offrit un sourire contrit.
Marco ne dit rien. Mais quelque chose passa dans ses yeux. De la compréhension. De la tendresse.
« Tu n'arriveras pas à dormir s'il n'y a personne avec toi, » devina-t-il doucement.
Ce n'était pas une question.
Elle hocha la tête, la voix coincée dans sa gorge.
Il s'écarta sans un mot, la laissant entrer.
La chambre de Marco était similaire à la sienne.
Grand lit à baldaquin. Tapis épais. Tapisseries au mur. Cheminée où crépitait un feu chaleureux.
Mais c'était sa chambre. Elle portait déjà son odeur — cette senteur de mer et de feu qui lui était propre.
« Attends, » dit Marco.
Il alla vers une armoire, fouilla un moment, puis revint avec un t-shirt.
« Pour dormir. »
Elle le prit, reconnaissante.
« Tu... tu peux te retourner ? »
Il haussa un sourcil, amusé.
« Yoi. »
Il se retourna face à la fenêtre.
Sohalia retira rapidement sa robe — maudissant les dizaines de petits boutons dans le dos qu'elle dut torturer pour les défaire. Enfila le t-shirt. Il était immense sur elle, lui arrivant à mi-cuisses.
Elle brossa ses cheveux. Ils tombèrent en cascade sur ses épaules.
« C'est bon. »
Marco se retourna et se figea.
Elle se tenait là, pieds nus, en t-shirt trop grand, cheveux lâchés.
Belle. Vulnérable. Parfaite.
Il déglutit.
« Yoi. »
Elle grimpa dans le lit — ce qui n'était pas une mince affaire vu sa hauteur — et se glissa sous la couette épaisse.
Elle Resta de son côté, timide soudain.
Marco la rejoignit et s'allongea à côté d'elle.
Un espace raisonnable les séparait.
Le silence tomba.
Gêné. Chargé.
« On t'a coupé la langue en chemin ? » demanda-t-elle finalement, essayant de briser la tension avec de l'humour.
Il sourit.
« Fatigué, yoi. »
Puis, doucement, il tendit le bras et l'attira contre lui.
Elle se raidit une seconde — surprise, mais se détendit presque immédiatement.
Il plongea son nez dans ses cheveux, inspirant profondément et déposa un baiser sur son front.
« Dors, » murmura-t-il. « Je suis là. »
Son bras autour d'elle était protecteur, rassurant.
Sohalia resta ébahie un moment, ne sachant que faire.
Puis, lentement, elle se blottit contre lui, posa sa tête sur son torse et écouta les battements réguliers de son cœur.
C'était... apaisant.
Le sommeil commença à la gagner.
Elle bâilla.
Se tortilla légèrement pour trouver une position encore plus confortable.
« Merci, » murmura-t-elle dans un demi-sommeil.
« De rien, yoi. »
Elle s'endormit rapidement.
En sécurité.
Protégée.
Aimée — même si aucun d'eux ne l'avait encore dit à voix haute.
Marco resta éveillé encore un moment, la tenant contre lui, sentant sa respiration se calmer, devenir régulière.
Ma Lia.
Il ferma les yeux et s'endormit à son tour.
Dans la chambre silencieuse du palais, deux silhouettes reposaient, enlacées.
Marco, qui avait passé des mois à lutter contre ses sentiments, à s'éloigner, à résister.
Sohalia, qui avait été brisée par Jef, traumatisée, hantée.
Ce soir, dans cette chambre aux murs de pierre et de glace, ils avaient trouvé quelque chose de simple. De pur.
Un refuge.
Lui contre ses propres doutes.
Elle contre ses cauchemars.
Et dehors, par les fenêtres du palais, la neige continuait de tomber sur Yosei no Toketsu.
Recouvrant les ruines.
Cachant les cadavres du Temple.
Enterrant les secrets.
Mais dans les profondeurs du Temple du Cœur Gelé, les Sentinelles de Glace se mouvaient.
Leur mission : protéger le Fragment 4.
Leur ennemi : quiconque oserait s'approcher.
Et le lendemain, Barbe Blanche voudrait ce Fragment.
Le combat était inévitable.
Mais pour cette nuit, dans les bras l'un de l'autre, Sohalia et Marco dormaient en paix.
Et c'était déjà une victoire.
REECRIT : 10/01/2026