The New Era

Chapitre 54 : Chapitre 54 : Les Voix du Passé

9103 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/01/2026 19:00

Île d'Ohara, Grand Line.

Sohalia poursuivit sa marche déterminée vers le centre de l'île, le visage concentré. Le visage de Marco s'attarda dans son esprit quelques secondes encore, avec ses derniers mots qui résonnaient en écho : "Reviens-moi."

Elle le ferait. Elle devait le faire pour lui, pour son père, pour ses frères, pour Maiya, pour tous ceux qui comptaient sur elle.

Le chemin était jonché de débris, de pierres et de bois calciné, vestiges du Buster Call qui avait détruit l'île vingt ans auparavant. La nature avait repris quelques droits - de l'herbe poussait ici et là, quelques arbustes avaient survécu - mais les traces de destruction restaient partout, omniprésentes et indélébiles.

Derrière elle, les sons de la bataille résonnaient encore : coups de feu, explosions, cris. Ses frères se battaient contre les marines possédés, et Marco les aidait maintenant. Elle devait leur faire confiance et se concentrer sur sa propre mission : détruire la sphère, affaiblir Jef, puis l'éliminer, récupérer les Fragments et rentrer. Simple en théorie.

Elle avait poursuivi Jef jusqu'ici et l'avait vu se diriger vers le centre, vers l'arbre de la cognition ou ce qu'il en restait. Mais elle l'avait perdu de vue il y a quelques minutes. Peu importait : elle savait où il était, où il allait - vers la sphère, vers le réceptacle contenant l'âme de leur ancêtre.

La priorité n'était pas Jef, pas encore. La priorité était la sphère. Tant qu'elle existait, tant qu'elle alimentait l'armée de possédés, personne n'était en sécurité.

Sohalia accéléra le pas en ignorant la douleur dans ses côtes, les ecchymoses sur son corps et la fatigue qui commençait à la gagner. Elle avait déjà utilisé beaucoup d'énergie contre les généraux et les pirates possédés, mais elle devait tenir encore un peu, juste encore un peu.

Le centre de l'île approchait. Elle le sentait.


Sohalia s'arrêta devant ce qui restait de l'arbre de la cognition, et son souffle se coupa. Elle avait entendu les histoires, lu les rapports, vu les photos dans les journaux, mais rien, absolument rien ne l'avait préparée à ça.

L'arbre avait été majestueux, elle le savait. Les livres disaient qu'il mesurait plus de cent mètres de haut, que ses branches s'étendaient comme les bras d'un géant protecteur, que son tronc était si large qu'il fallait vingt personnes pour en faire le tour. Qu'il abritait la plus grande bibliothèque du monde et contenait des millénaires de savoir, des siècles d'Histoire, de connaissances et de sagesse.

Maintenant, il n'était plus qu'un squelette carbonisé, un cadavre d'arbre. Les branches qui restaient étaient noircies, cassées, pointant vers le ciel comme des doigts accusateurs. Le tronc était fendu en plusieurs endroits, béant, montrant ses entrailles calcinées. L'écorce avait été arrachée par endroits, révélant le bois mort en dessous, noir, sans vie, froid.

Et l'odeur de vieux bois brûlé, de cendre et de mort persistait encore, vingt ans après. Vingt longues années, et l'arbre portait encore les cicatrices de ce jour maudit.

Sohalia sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine, une tristesse immense pour ce qui avait été perdu, pour ce qui ne pourrait jamais être récupéré. Tout ce savoir, toutes ces histoires, toute cette Histoire partis en fumée.

Elle pénétra dans ce qui restait du tronc. Ses pas résonnèrent sur le bois mort avec un son creux et vide, comme si l'arbre lui-même pleurait. Elle leva les yeux vers là où il y avait eu un plafond, où il y avait eu des étages entiers de bibliothèque. Il n'y avait plus que le ciel visible à travers les branches cassées, gris et sombre, comme si même le ciel pleurait Ohara.

Ses doigts se tendirent malgré elle vers le mur le plus proche, vers ce qui avait été l'écorce protectrice de l'arbre. Elle ne put s'empêcher de frôler de la pulpe de son index la surface noircie de suie, rugueuse et sans vie. Le contact la fit frissonner. C'était si froid, alors qu'un arbre vivant était chaud, vibrant, plein d'énergie. Celui-ci était mort, complètement et irrémédiablement.

Un frisson traversa son échine, remonta le long de sa colonne vertébrale jusqu'à sa nuque. Elle ferma les yeux et sentit l'émoi la saisir : l'horreur, la tristesse, la colère. Sachant pourquoi toutes ces personnes avaient été assassinées si cruellement, si injustement - pour leur savoir, pour leurs questions, pour avoir osé chercher la vérité.

Elle rouvrit les yeux et les baissa vers le sol. Son regard se perdit sur les débris jonchant le plancher. Non, pas un plancher, juste de la terre recouverte de... choses.

Certains n'étaient que des objets témoignant de la vie quotidienne qui avait existé en ce lieu : une tasse brisée, un stylo, des lunettes aux verres fêlés, un livre à moitié brûlé aux pages noircies et illisibles, un châle, une chaussure d'enfant si petite, des jouets calcinés. Parce que des familles vivaient ici, des enfants jouaient ici, des gens riaient, aimaient, vivaient ici. Avant. Avant que le Gouvernement Mondial ne décide qu'ils devaient mourir.

Sohalia fit un pas, puis un autre, essayant de ne pas marcher sur les objets, respectant ce qui restait de leurs vies. Et puis elle vit autre chose, d'autres débris qui n'étaient pas des objets, ni du bois, ni des livres. Blanc, jaunâtre. Des os. Des morceaux de squelettes.

Oh non...

La bile lui brûla la gorge et remonta brutalement. Elle porta une main à sa bouche et essaya de se retenir, de ne pas vomir. Le Gouvernement Mondial n'avait même pas eu la décence de les enterrer, de leur donner des funérailles, de respecter leurs morts. Non, ils les avaient laissés là, à pourrir, à se décomposer, comme des déchets, comme s'ils n'avaient jamais été humains, comme s'ils n'avaient jamais été des personnes avec des noms, des familles, des rêves, des vies.

Un crâne gisait à quelques pas d'elle, encore partiellement attaché à une colonne vertébrale. Les orbites vides semblaient la fixer, l'accuser.

Pourquoi ? Pourquoi nous avoir oubliés ? Pourquoi nous avoir laissés ici ?

Elle détourna les yeux, ne pouvant plus supporter de regarder, mais où qu'elle regarde il y en avait d'autres, partout, éparpillés, mélangés aux débris, comme si leurs vies n'avaient eu aucune valeur.

Sohalia sentit les larmes monter, brûlantes et amères, pour ces gens qu'elle n'avait jamais connus mais qui ne méritaient pas ça. Personne ne méritait ça.

Elle inspira profondément et se força à avancer, à dépasser des morceaux de squelettes. Rares étaient ceux qui connaissaient la véritable raison qui avait mené à la fin du peuple d'Ohara. Il aurait dû y avoir des survivants, mais la folie d'un marine en avait décidé autrement. Sakazuki, qui avait coulé le navire des réfugiés, tuant même ceux qui n'étaient pas des érudits - des femmes, des enfants, des innocents.

Certains maudissaient les archéologues, pensaient que leur soif de savoir avait causé leur perte, les appelaient des "Démons". Un soupir lui échappa alors qu'elle caressait songeusement des marques de griffures sur un mur. Quelqu'un avait essayé de s'échapper et n'y était pas parvenu.

Depuis quand connaître son passé est un crime ? pensa-t-elle avec une rage sourde. L'Histoire est une matière bien trop souvent minimisée. Comment voulez-vous évoluer sans savoir d'où vous venez, ce qu'il s'est passé avant vous ? L'Histoire est là pour nous montrer les erreurs de nos ancêtres, pour nous empêcher de les imiter, apprendre de leurs erreurs et créer un monde meilleur. Pour moi, c'est le but de l'Histoire.

Le Gouvernement Mondial avait tant de sang sur les mains. Ohara n'était qu'un exemple parmi d'autres. Elle ne pouvait qu'espérer qu'un jour quelqu'un ferait résonner les voix disparues au fil des siècles, celles de ceux qui avaient voulu percer les secrets de ce monde et qui, malheureusement, avaient été réduites au silence prématurément, cruellement, injustement.


Une vive lumière attira son attention et son cœur loupa un battement. Une puissante énergie irradiait de cet éclat brillant, et elle sut sans l'avoir vue, sans l'avoir encore atteinte, que la source de cette lueur était la sphère - la sphère qui était un réceptacle pour l'âme d'un de ses ancêtres.

Elle ferma les yeux et s'octroya quelques secondes de répit pour se préparer mentalement au terrible combat qu'elle allait devoir affronter. Quelques images de Jef lui apparurent, doux vestiges d'un passé révolu teinté d'amertume - le Jef qu'elle avait aimé, celui qui n'existait plus, celui qui était mort, tué par l'ancêtre, par la possession, par la folie.

Une explosion au loin la fit sursauter. Elle se retourna brièvement vers l'entrée des décombres. De là où elle se trouvait, elle put ressentir le feu ravageur du pouvoir d'Ace. Son jeune frère se battait et protégeait leurs autres frères comme toujours.

Sournoisement, elle entendit sa voix claquer dans son esprit, ces mots qu'il lui avait dits il y a des semaines, des mois peut-être, quand tout avait commencé :

"Pourras-tu le tuer ? Au moment fatidique, pourras-tu lui porter le coup de grâce sans aucune hésitation ?"

Pourrait-elle ? Elle ne savait pas, mais elle devait essayer.

Sohalia fit de nouveau face à la lumière éblouissante de la sphère. Elle n'avait pas d'autre choix. Cette histoire avait commencé à cause de sa naïveté et elle avait coûté la vie à des personnes qui n'avaient rien à voir avec tout ce chaos : Emi, Hiroshi, Thatch, et combien d'autres encore ? Elle se devait d'y mettre un point final.

Elle se précipita à la poursuite de cet éclat, enferma ses doutes sur la possibilité de sauver Jef de l'emprise de leur ancêtre, emprisonna ses sentiments révolus, et laissa l'adrénaline pulser dans ses veines.


La commandante de la quatrième division de Barbe Blanche fut stoppée par la luminosité aveuglante. Elle plissa les yeux et fit un pas dans la pièce où tournait sur elle-même la sphère - magnifique et terrifiante à la fois, un globe de lumière pure flottant dans les airs, tournant lentement, inexorablement, comme un cœur battant. Le cœur de cette folie.

Elle entendit la porte derrière elle se fermer avec un claquement sourd et final, mais ne se retourna pas. C'était un piège, évidemment. Son Haki de l'observation avait déjà localisé Jef, assis dans un siège de l'autre côté du globe lumineux, la fixant curieusement.

Dans un soupir, le Mentaru se releva et ajusta les manches de son long manteau sombre en se préparant.

« Adieu, Sohalia-chan. »

Les mots tombèrent, prononcés avec tant d'indifférence, comme si elle ne comptait plus, comme si leur histoire n'avait jamais existé, comme si elle n'était rien.

Sohalia fut interloquée. N'aurait-elle le droit qu'à ces quelques mots ? Pas d'explication ? Pas d'adieux dignes de ce nom ? Juste... ça ?

Elle fit un autre pas en avant et voulut parler, voulut comprendre, mais la luminosité redoubla d'intensité à tel point qu'elle ne pouvait plus garder les paupières ouvertes. Forcée de fermer les yeux, aveuglée, elle se reposa sur son Haki de l'observation en guettant le moindre flux d'énergie provenant de ses deux adversaires : Jef et l'ancêtre dans la sphère.

« Sohalia-san, c'est un plaisir de rencontrer la souveraine de notre peuple. »

Sohalia sursauta en ne reconnaissant pas cette voix, différente de celle de Jef, plus grave, plus ancienne. Elle en conclut que son ancêtre venait de se joindre à eux. Deux contre un.

Elle serra les dents pour rester impassible. Cette voix était si désagréable aux oreilles, lui faisait le même effet qu'un crissement de craie contre un tableau, faisait grincer des dents et donnait envie de se boucher les oreilles.

« Je sais pourquoi tu es là, » continua l'ancêtre. « Tu veux stopper la folie meurtrière de ce Mentaru, tu veux arrêter l'armée de possédés, tu veux protéger ta famille de sang, de cœur, ton peuple et les innocents. »

Il énuméra tout comme s'il lisait dans ses pensées, comme s'il la connaissait, comme s'il comprenait. Un rire macabre résonna dans la pièce et sembla faire écho à l'intérieur d'elle, dans sa tête, dans son âme.

Sohalia déglutit, soudainement inquiète face à l'aura de puissance qu'il dégageait. Elle pouvait ressentir la rage qui sommeillait sous toutes ces banalités, une rage ancienne, terrible, dévastatrice.

« Des innocents ?! » Le ton changea brusquement en hurlement de fureur. « Ils sont coupables de génocide ! Tes pères, tes frères, ils sont tous marqués par les crimes de leurs ancêtres ! Ils sont coupables de ne pas nous avoir protégés alors qu'on assassinait nos enfants dans leurs berceaux ! D'avoir suivi les ordres et d'avoir fusillé nos femmes après leur avoir montré les cadavres de leurs progénitures ! Ils ne se sont pas rebellés contre ceux qui nous ont poussés à l'exil ! Ces personnes qui continuent de vivre comme des Dieux ! »

La rage débordait et l'accusation violente résonnait. Sohalia écoutait et comprenait la douleur, mais pas la haine aveugle, pas cette soif de vengeance qui ne mènerait qu'à plus de mort et plus de souffrance.

Les genoux de Sohalia fléchirent sans avertissement. Ses jambes cédèrent sous elle et elle tomba à genoux sur le sol dur.

Qu'est-ce que...

Des images fleurissaient dans son esprit. Non, pas fleurir - se déverser, s'imposer, envahir comme un raz-de-marée. Des souvenirs, mais pas les siens. Elle ne les reconnaissait pas, n'y avait jamais été, n'avait jamais vu ça. Et pourtant c'était si réel, si vivant, comme si elle y était maintenant, à cet instant précis.

La panique lui saisit le cœur et le serra violemment. Elle ne pouvait plus respirer, ne pouvait plus penser, ne pouvait que vivre ces souvenirs qui ne lui appartenaient pas et courir.

Soudainement, elle avait l'impression de courir. Ses jambes bougeaient d'elles-mêmes, pas dans la réalité mais dans la vision, dans ce cauchemar. Elle courait désespérément, le cœur battant à tout rompre. Vers quoi ? Elle ne savait pas, mais elle devait arriver avant qu'il ne soit trop tard.

Elle tourna dans une rue. Non, pas une rue - un couloir dans une maison, une maison en feu. Les flammes léchaient les murs et la fumée brûlait ses poumons, mais elle continuait, devait continuer.

Et puis elle le vit : un berceau au milieu d'une chambre, une chambre d'enfant avec des jouets éparpillés, des dessins sur les murs, une peluche - un ours brûlé à moitié. Mais le berceau...

Elle s'approcha lentement, redoutant ce qu'elle allait voir mais incapable de s'arrêter, attirée malgré elle. Elle regarda à l'intérieur et vit un drap blanc à l'origine, maintenant rouge, complètement rouge, imbibé de sang. Et dessous...

Oh non. Oh non, s'il vous plaît, non.

Dessous, une petite forme si petite, immobile et ensanglantée. Un bébé qui ne bougerait plus jamais.

Le désespoir la frappa comme un coup de poing. L'horreur, la douleur si intense qu'elle ne pouvait pas respirer. Un sanglot lui échappa dans la vision, dans la réalité - elle ne savait plus, ne distinguait plus. C'était trop, trop réel, trop horrible.

Des cris résonnèrent plus ou moins lointains - certains de douleur, d'autres de terreur, d'autres encore de rage et de désespoir, un mélange cacophonique qui lui vrillait les tympans et lui perçait le crâne. Mais un cri, un seul cri retint son attention et perça à travers tous les autres, plus fort, plus déchirant, plus personnel. Un cri de mère.

Elle le reconnut instinctivement. Ce n'était pas juste un cri de peur, c'était un cri de perte, de douleur absolue, le cri d'une mère qui vient de perdre son enfant ou qui est sur le point de le perdre.

Sohalia se remit à courir sans réfléchir, juste réagir, vers le cri. Elle devait faire quelque chose, arrêter ça, empêcher ça, même si ce n'était qu'un souvenir, même si c'était déjà arrivé des siècles auparavant. Elle devait essayer.

Elle courut à travers des couloirs, des pièces. Tout brûlait, tout mourait. Et puis elle se figea brutalement, comme si elle avait percuté un mur invisible.

Devant elle se jouait une scène qu'elle n'oublierait jamais. Un homme se tenait au milieu de la pièce, de dos. Elle ne voyait pas son visage, juste son uniforme blanc taché de sang - un uniforme de marine. Et dans sa main, il tenait...

Non. Non, non, non...

Un bébé, un nourrisson si petit, si fragile. Mais il ne le tenait pas avec précaution, pas avec douceur. Non, il le brandissait comme un trophée, comme un objet, par le pied. Tenant le bébé par le pied à l'envers, la tête en bas, comme une vulgaire poupée, comme une chose sans valeur.

Le bébé était sanguinolent, immobile, ne pleurait pas, ne bougeait pas. Mort. Le bébé était mort, et cet homme le tenait comme un déchet.

Sohalia sentit son estomac se retourner. La bile lui monta à la gorge, brûlante et acide. Elle voulait vomir, hurler, se précipiter et arracher ce bébé de ses mains, mais elle ne pouvait pas bouger, paralysée, spectatrice forcée de ce cauchemar.

Et puis elle vit la femme face au marine, à quelques mètres seulement. Une jeune femme belle, ou qui l'avait été avant. Maintenant son visage était déformé par l'horreur, par la douleur, par le désespoir absolu. Une main couvrait sa bouche, essayant de contenir le cri, le hurlement qui voulait s'échapper. L'autre main était tendue à moitié, tremblante, vers le nourrisson, vers son bébé, son enfant mort qu'elle ne pourrait plus jamais tenir, plus jamais bercer, plus jamais embrasser.

Des larmes coulaient sur ses joues, silencieuses et abondantes. Ses yeux étaient vides, comme si une partie d'elle était déjà morte avec son enfant.

« S'il vous plaît... » Sa voix était brisée, à peine audible. « S'il vous plaît... rendez-le-moi... »

Pas pour le sauver - il était trop tard pour ça. Juste pour le tenir une dernière fois, pour lui dire au revoir, pour pleurer sur son corps.

Le marine ne répondit pas et se contenta de rire, un rire cruel et moqueur. Puis il laissa tomber le bébé comme un déchet. Le petit corps heurta le sol avec un bruit sourd et final.

La femme s'effondra à genoux, rampa vers son enfant, l'atteignit, le prit dans ses bras et le serra contre elle en berçant le corps sans vie, pleurant et sanglotant, murmurant des paroles inaudibles - peut-être des excuses, peut-être des promesses, peut-être juste "je t'aime".

Le marine pointa son arme vers elle, vers la femme qui tenait son enfant mort.

« Non... » murmura Sohalia dans la vision. « Non, arrêtez... »

Mais personne ne l'entendait. Personne ne pouvait l'entendre. C'était déjà arrivé il y a si longtemps.

Elle entendit un coup de feu. Le son résonna, assourdissant et final. La femme s'écroula sur son enfant, le protégeant dans la mort comme elle n'avait pas pu le faire dans la vie.

Et puis tout disparut.

Sohalia inspira bruyamment, de retour dans la réalité, de retour dans la salle de la sphère. Mais le souvenir restait, gravé dans son esprit à jamais. Elle ne pourrait jamais l'oublier, jamais l'effacer - cette image, ces bébés morts, cette mère effondrée, ce rire cruel, ce coup de feu.

Elle tremblait de tous ses membres. Le sang battait dans ses tempes si fort qu'elle entendait son propre pouls, martelant, assourdissant. Des frissons la secouaient, violents et incontrôlables. Elle avait froid, si froid, comme si elle ne pourrait plus jamais se réchauffer.

Ses mains étaient serrées en poings si fort que ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes en faisant perler le sang. Mais elle ne sentait pas la douleur, ne sentait que l'horreur, la rage, le dégoût pour ce qu'elle venait de voir, pour ce qui avait été fait à ces gens, à ces innocents, à ces familles, à ces enfants.

Le globe s'esclaffa de nouveau, ce rire macabre résonnant dans la pièce, dans sa tête, moqueur et satisfait.

« Voilà à quoi ressemblent ceux que tu veux protéger au péril de ta propre vie, » déclara-t-il doucement, condescendant, comme s'il parlait à un enfant. « Je peux comprendre, cet amour grotesque que tu as pour eux. Je peux même te pardonner de ressentir cela pour ces déchets. »

« Me pardonner ? » répéta Sohalia, confuse. « De quoi ? Sans eux, je serais morte. »

« Ne vois-tu pas à quel point ils sont malfaisants ?! » hurla presque l'ancêtre avec une rage débordante. « Ils t'ont sauvée dans le seul but de te retourner contre nous ! Ta seule et véritable famille est celle du sang, celle qui est obligée de vivre recluse afin de survivre à ces monstres qui se prennent pour des Dieux et qui nous appellent des Démons. »

Il jouait sur la culpabilité, sur le sang, sur les liens familiaux.

« Nous devons les exterminer. Nous ne pouvons pas perdre une femme aussi puissante que toi, Sohalia-san. Ta puissance nous sera utile dans cette guerre. »

Il voulait l'utiliser pour sa puissance, pour son pouvoir.

« Rejoins-nous, Sohalia-san. Rejoins-nous et nous pourrons enfin être libres et reprendre ce qui nous appartient. Tu comprends, n'est-ce pas ? »

Sohalia cligna des yeux pour faire disparaître les dernières traces du souvenir terrifiant, reprendre contenance et réfléchir. Elle pouvait comprendre la douleur de cet homme, sa colère, sa rage même, mais certainement pas son idiotie. Pourquoi personne ne voulait comprendre ? Ils étaient, certes, des victimes actuellement, mais ils avaient été, auparavant, des bourreaux. Ils ne sont pas si innocents. Cycle de violence, vengeance appelant vengeance, sang appelant sang - ça ne s'arrêterait jamais, pas comme ça.

« Sohalia-san ? » insista l'ancêtre. « Rejoins-nous et tu régneras aux côtés de Jef. Tu pourras protéger Maiya d'un funeste destin. »

Maiya. Il utilisait Maiya. Manipulation émotionnelle pour la faire craquer.

« Désolée, » répondit Sohalia fermement. « Mais je vais rejeter votre proposition. Vous rejoindre serait admettre que tout ce à quoi je crois est une erreur, que j'ai bâti ma vie sur des inepties. »

Refus catégorique.

Durant quelques secondes, tout fut calme - silence et tension. Puis une force l'éjecta violemment contre la porte close. Gravité. Elle tenta de s'écarter en vain. La gravité la plaquait contre le bois et elle entendit craquer sous la force de cet assaut. La porte allait céder.

Douleur. Elle lutta pour ouvrir les yeux et observa un champ de force entourer la sphère - protection. Elle ne pouvait l'atteindre directement. Sa respiration devint laborieuse avec une pression sur le thorax qui rendait difficile de respirer.

Elle se mit à entendre des sons : explosions, cris, pleurs, aboiements, ordres, suppliques - cacophonie. Ce sont des souvenirs, réalisa-t-elle. Pas la réalité. L'ancêtre projettait son passé en elle.

« Tu as fait ton choix, » souffla l'ancêtre durement. « Souffre et meurs, traîtresse. »

Sentence et condamnation.

Sohalia s'évertua à repousser les souvenirs de son ancêtre en vain. La réalité fut balayée par des morceaux d'un passé douloureux qui hantait encore son peuple. Elle serra les dents et s'efforça de lancer une attaque, mais la gravité avortait chacune de ses tentatives.

Elle avait espéré garder son as pour en finir rapidement avec Jef, mais elle n'avait plus d'autre choix. Elle devait l'utiliser maintenant. Elle ferma les yeux.

Elle activa le don de Gaïa - sa dernière carte.

Elle ressentit, l'espace d'une seconde, la surprise de ses adversaires. Surprise de Jef, surprise de l'ancêtre. Ils ne s'attendaient pas à ça.

Tandis que des papillons dorés envahissaient la pièce - magnifiques, éthérés, nombreux - leur éclat faisait concurrence avec la sphère, permettant à Sohalia d'ouvrir les yeux sans grimacer. Elle pouvait voir à nouveau.

Elle concentra son Haki de l'observation sur Jef afin de ne pas être victime d'une attaque en traître, restant vigilante même si elle avait un avantage.

Les esprits se placèrent devant elle et créèrent un bouclier qui contra l'attaque de la sphère - protection. La gravité relâcha et Sohalia tomba lourdement au sol, resta agenouillée le temps de reprendre contenance.

Quand elle se redressa, elle fut estomaquée par le spectacle.

Un à un, les papillons devenaient flous, s'agrandissaient, prenaient forme humaine. Sohalia ne reconnaissait pas la majorité des personnes qui se révélaient devant elle - inconnus, probablement des ancêtres lointains, des membres du peuple morts depuis des siècles, venus l'aider. Elle leur serait éternellement reconnaissante.

Mais son attention fut attirée par une silhouette familière. Quelques secondes plus tard, elle retint un hoquet de stupeur.

Grand-mère...

Leïko. Sa grand-mère se tenait là, souriante et fière, exactement comme dans ses souvenirs. Le cœur de Sohalia se serra et des larmes montèrent à ses yeux.

D'autres silhouettes se dévoilèrent lentement à côté de Leïko : une femme qui ressemblait férocement à sa défunte tante, tenant la main d'un homme qu'elle ne connaissait pas mais qui lui semblait familier d'une certaine manière.

Puis elle les vit.

Thatch. Hiroshi. Lady.

Ses grands frères, ses protecteurs, ceux qui lui avaient appris tant de choses, qui l'avaient fait rire, qui l'avaient consolée, qui étaient morts trop tôt, trop jeunes. Sa figure maternelle qui l'avait tant de fois bercée, guidée, conseillée.

Ils émergèrent ensemble, se retournèrent brièvement et lui lancèrent ces sourires éclatants qu'elle connaissait si bien, qui disaient :

Tout va bien. On est là. On te protège toujours.

Sohalia ravala ses sanglots à grand-peine, se releva chancelante et fit un pas vers eux, voulant juste les toucher, même si ce n'était qu'une illusion, même si ce n'était que des esprits. Elle avait besoin de ce contact, de cette connexion, même glaciale, même douloureuse.

Deux autres papillons se transformèrent et prirent les traits de sa tante Emi et de son oncle Hachiro.

Le pas qu'elle s'apprêtait à faire vers eux se stoppa net, brutalement, comme si elle avait percuté un mur invisible.

Sohalia ne détachait plus ses yeux de la silhouette dorée de son oncle. Hachiro. Il était là, debout à côté d'Emi, souriant doucement avec ce sourire paternel qu'elle connaissait si bien.

Mais il ne devrait pas être là. Pas ici. Pas parmi les morts.

Non.

Le mot résonna dans son esprit, faible d'abord, puis plus fort.

Non. Non, non, non...

Elle blanchit et sentit le sang quitter son visage. Ses yeux s'écarquillèrent, fixés sur lui, sur son oncle qui ne devrait pas, qui ne peut pas...

Pourquoi est-il là ? Pourquoi est-il parmi les esprits ? Pourquoi est-il avec les MORTS ?

Son esprit refusait de traiter l'information, refusait de comprendre, parce que si elle comprenait, si elle acceptait, ça signifierait...

Non. S'il vous plaît, non. Pas lui. Pas Hachiro.

Mais la vérité était là devant elle, indéniable et implacable. Sa présence parmi les esprits ne pouvait signifier qu'une chose, une seule chose : Hachiro Mentaru Shizen n'était plus de ce monde.

Non.

Sohalia secoua la tête violemment, refusant.

Non, c'est pas possible. Il doit y avoir une erreur, une erreur dans le pouvoir de Gaïa. Ça ne peut montrer que les morts, alors il ne peut pas être...

Mais ses yeux ne mentaient pas. Hachiro était là parmi les esprits, translucide et doré comme les autres, comme Thatch, comme Hiroshi, comme Leïko, comme tous ceux qui n'étaient plus.

« Non... » Le mot sortit, à peine un murmure brisé. « Non... Hachiro... »

Ses jambes fléchirent et elle manqua de s'écrouler à nouveau sur le sol. Elle se rattrapa de justesse à genoux, tremblante. Ses mains cherchèrent un appui, n'en trouvèrent aucun et se posèrent sur le sol froid en griffant la pierre, comme si elle pouvait se retenir à quelque chose, à la réalité, à un monde où Hachiro était encore vivant.

Mais ce monde n'existait plus. Il était parti. Hachiro était parti. Mort.

Quand ? Comment ? Où étais-je ? Pourquoi je ne l'ai pas senti ? Pourquoi je ne savais pas ?

Une vague de tristesse la balaya. Non, pas juste de la tristesse - un tsunami, un raz-de-marée de douleur, de chagrin, d'horreur qui la submergea complètement, la noya, l'engloutit. Elle ne pouvait plus respirer, plus penser, plus rien sauf ressentir cette douleur, cette perte, cet arrachement.

Un sanglot lui échappa, puis un autre, puis un autre. Elle ne put les empêcher, ne put les retenir - ils jaillirent violents et déchirants.

« Hachiro... »

Elle prononça son nom comme une prière, comme une supplication, comme si le dire pouvait le ramener. Mais il ne revint pas, ne reviendrait jamais.

Les larmes coulèrent librement et abondamment sur ses joues, tombant sur ses mains, sur le sol. Elle ne les essuya pas, ne chercha pas à les cacher. Elle pleurait pour son oncle, pour l'homme qui l'avait accueillie, qui l'avait protégée, qui avait été comme un père quand elle n'avait plus le sien, qui avait veillé sur elle, sur Maiya, sur son peuple avec tant de sagesse, tant de bonté, tant d'amour.

Et maintenant il était parti, arraché trop tôt. Comme toujours. Pourquoi c'était toujours trop tôt ? Pourquoi ceux qu'elle aimait devaient toujours partir, la laisser, l'abandonner ?

Elle savait que ce n'était pas rationnel, que ce n'était pas juste - ils ne choisissaient pas de mourir. Mais ça faisait mal, si mal, comme si on lui arrachait une partie d'elle-même encore et encore et encore.

Combien devrait-elle en perdre ? Combien de fois devrait-elle dire au revoir ? Combien de fois devrait-elle pleurer sur les tombes de ceux qu'elle aimait ?

Maiya. Le nom jaillit dans son esprit comme un coup de poignard.

Oh non. Oh non, Maiya...

Son cœur se serra si fort qu'elle crut qu'il allait se briser, exploser dans sa poitrine. Sa cousine, sa petite sœur de cœur, cette jeune fille qu'elle aimait tant qui avait vécu toute sa vie dans un cocon d'amour, de chaleur, de protection. Ses parents l'adoraient - Emi et Hachiro la chérissaient plus que tout, l'avaient élevée avec tant de soin, tant de tendresse. Elle n'avait jamais manqué d'amour, jamais manqué d'attention, jamais manqué de parents.

Jusqu'à maintenant. Jusqu'à aujourd'hui. Parce que Emi était morte quelques semaines aupravant, assassinée par Jef. Et maintenant Hachiro...

« Non... » Sohalia porta ses mains à son visage et cacha ses yeux, comme si ne pas voir pouvait changer la réalité.

Mais ça ne changeait rien. Hachiro était mort et Maiya avait perdu son père.

Comment devait-elle se sentir ? Seule, si seule, abandonnée, orpheline à quinze ans seulement. Quinze ans. Elle était si jeune, trop jeune pour porter un tel poids, une telle douleur.

Sohalia l'imagina - Maiya effondrée sur le corps de son père, pleurant, sanglotant, hurlant peut-être, refusant de le lâcher, refusant d'accepter comme elle-même refusait, mais ne pouvant rien faire, ne pouvant rien changer, juste subir cette douleur, cette perte, cet arrachement.

Je suis désolée, Maiya. Je suis tellement désolée. J'aurais dû le protéger. J'aurais dû être là. J'aurais dû faire quelque chose.

Elle aurait dû écouter les avertissements, les mises en garde sur Jef, sur le danger. Elle aurait dû être plus prudente, plus vigilante. Elle aurait dû... tellement de choses.

Mais elle ne l'avait pas fait, et maintenant Hachiro était mort et Maiya était brisée, et c'était sa faute. Sa faute. Si elle n'avait pas été si naïve, si elle n'avait pas fait confiance à Jef, si elle n'avait pas amené ce chaos sur son peuple, sur sa famille... Hachiro serait encore vivant, Emi serait encore vivante, Hiroshi serait encore vivant, Leïko serait encore vivante.

Tant de morts, tant de pertes à cause d'elle, de ses choix, de ses erreurs.

« C'est ma faute... » murmura-t-elle d'une voix brisée et tremblante. « C'est ma faute... » Plus fort. Accusation. Condamnation. « Tout est ma faute... »

Cri désespéré.

« Si je n'avais pas... Si j'avais écouté... Si j'avais été plus forte... Si... Si... Si... »

Tant de si, tant de regrets, tant de culpabilité qui l'étouffaient, la noyaient, la détruisaient de l'intérieur. Elle ne méritait pas d'être reine, ne méritait pas leur amour, leur confiance, leur loyauté - pas quand tant étaient morts à cause d'elle, pour elle.

Elle aurait dû mourir à leur place. C'était elle que Jef voulait. Alors pourquoi étaient-ils morts ? Pourquoi les innocents payaient pour ses erreurs ?

Ce n'était pas juste. Ce n'était pas...

Un sanglot la secoua, violent et déchirant. Elle s'effondra complètement, front contre le sol, pleurant pour Hachiro, pour Maiya, pour tous ceux qu'elle avait perdus et pour tous ceux qu'elle perdrait encore avant que tout ceci ne soit fini.

Emi s'approcha doucement de Sohalia et tendit une main fantomatique qui frôla sa joue avec une tendresse infinie. La sensation la fit frissonner et grimacer légèrement - un froid mordant et piquant comme des milliers d'aiguilles de glace. Mais elle ne s'écarta pas et accepta ce contact, même glacial, même douloureux, parce que c'était sa tante et elle lui avait manqué, tellement manqué.

Sohalia déglutit difficilement, refoula ses sanglots et fit un pas vers sa famille - vers Emi, vers Hachiro. Elle offrit un sourire à son oncle, brisé, tremblant, plein de regrets, de culpabilité, de chagrin.

« Je suis désolée... » murmura-t-elle d'une voix à peine audible. « Tellement désolée, oncle Hachiro... »

Il ne dit rien et se contenta de sourire, ce sourire paternel et compréhensif qui disait :

Ce n'est pas ta faute. Je ne t'en veux pas. Prends soin de Maiya.

Elle hocha la tête en comprenant le message silencieux.

« Je te le promets... Je prendrai soin d'elle... Je la protégerai... Comme tu l'as fait... »

Puis elle se retourna vers les pirates - Thatch, Lady et Hiroshi qui se tenaient entre elle et la sphère, protecteurs même dans la mort. Elle leur offrit des sourires sincères, pleins d'amour et de gratitude.

« Vous m'avez manqué... » dit-elle simplement.

Ils lui répondirent par leurs sourires éclatants. Thatch tendit même la main vers elle et elle ne put s'empêcher de la prendre, ignora la morsure glaciale et se concentra sur la connexion, sur le fait qu'il était là, même brièvement, même sous cette forme.

Une caresse gelée dans son dos la fit se retourner. Leïko, sa grand-mère, qui lui souriait fièrement.

« Tu as grandi, ma chérie, » sembla-t-elle dire bien qu'aucun son ne sorte. « Tu es devenue si forte. »

Sohalia sentit les larmes monter à nouveau.

« Pas assez... » murmura-t-elle. « Jamais assez... »

Leïko secoua doucement la tête puis fit un pas de côté, révélant deux silhouettes que Sohalia n'avait pas encore vraiment regardées - une femme et un homme main dans la main, la regardant avec tant d'amour, tant de tendresse que ça lui coupa le souffle.

Sohalia embrassa du regard la femme. Elle ressemblait férocement à Emi - les mêmes yeux, les mêmes pommettes, le même sourire doux, mais différente aussi, plus jeune peut-être. Ses cheveux étaient longs, blonds, ondulés, encadrant un visage délicat, beau, paisible. Elle portait une robe simple et blanche qui flottait autour d'elle comme si elle dansait dans un vent invisible.

L'homme à ses côtés était grand et fort avec des épaules larges, des cheveux noirs également, courts. Des yeux... des yeux qu'elle connaissait parce qu'elle les voyait chaque fois qu'elle se regardait dans un miroir. Les mêmes yeux verts, perçants, intenses, pleins de vie même dans la mort.

Il souriait - un sourire fier, un sourire paternel qui disait :

C'est toi. C'est ma fille. Ma petite fille. Que tu es devenue grande.

Et Sohalia comprit sans qu'on ait besoin de lui dire, sans qu'on ait besoin de prononcer leurs noms. Elle savait au plus profond de son cœur, au plus profond de son âme qui ils étaient.

Ses parents. Eri et Kazuo. Ceux qu'elle n'avait jamais connus, ceux qui étaient morts quand elle n'était qu'une petite fille, ceux dont elle avait tant rêvé, tant imaginé, tant désiré rencontrer.

Et maintenant ils étaient là devant elle. Enfin.

« Sohalia... »

La femme chuchota son nom et c'était comme une caresse réconfortante, apaisante, maternelle. Sa voix était douce, mélodieuse, pleine d'amour - un amour inconditionnel et éternel qui avait survécu à la mort, aux années, à tout.

Sohalia sentit ses jambes faiblir.

« Maman... » Le mot sortit tremblant, brisé, plein de larmes. « Maman... »

Elle ne l'avait jamais dit, jamais prononcé ce mot en pensant à quelqu'un de réel. Lady avait été sa figure maternelle, Emi sa tante, mais sa mère était morte trop tôt pour qu'elle s'en souvienne. Et pourtant en cet instant, en prononçant ce mot, en voyant cette femme devant elle, elle sentit quelque chose - une connexion profonde, instinctive, primale, un lien qui ne pouvait être brisé même par la mort. Le lien entre une mère et sa fille.

Elle posa son regard sur l'homme, sur son père. Kazuo. Il la regardait avec tant de fierté, tant d'amour, tant de regrets aussi. Elle discerna l'émoi agitant ses prunelles embuées. Même en esprit, même translucide et doré, elle voyait les larmes qu'il ne pouvait pas verser, la douleur de ne pas avoir été là, de ne pas l'avoir vue grandir, de ne pas l'avoir protégée, de ne pas avoir été le père qu'il aurait voulu être.

« Papa... » murmura-t-elle.

Et son sourire s'élargit, fier, tellement fier de ce qu'elle était devenue malgré tout, malgré leur absence. Elle avait survécu, elle avait grandi, elle était devenue forte, courageuse, bonne - tout ce qu'ils auraient voulu et plus encore.

Sohalia avança rapidement cette fois, sans hésitation, vers eux, vers ses parents, ces fantômes du passé, ces êtres qu'elle n'avait jamais connus mais qu'elle aimait déjà, avait toujours aimé même sans les avoir rencontrés.

Elle se planta devant eux si proche qu'elle pouvait voir chaque détail de leurs visages. Elle les dévisagea intensément, désespérément, essayant de graver chaque trait, chaque ligne, chaque courbe dans sa mémoire pour ne plus jamais oublier, pour pouvoir se souvenir quand ils seraient partis, quand elle serait à nouveau seule.

Elle voulait se souvenir de ce moment pour toujours - de leurs visages, de leurs sourires, de leur amour. Même bref, même illusoire, c'était réel pour elle. En cet instant, c'était tout ce qui comptait.

Puis, ignorant le froid mordant qu'elle savait venir, elle les enlaça tous les deux en même temps, passa ses bras autour d'eux et les serra contre elle.

Le froid était terrible, pire que tout ce qu'elle avait ressenti - comme plonger dans de l'eau glacée, comme être transpercée par mille aiguilles de glace, comme étreindre la mort elle-même.

Mais elle s'en fichait, ne s'écarta pas, se serra plus fort, enfouit son visage entre eux et pleura comme une petite fille qui avait désespérément besoin de ses parents.

« Je vous aime... » sanglota-t-elle. « Je vous aime tellement... Vous m'avez tellement manqué... Même si je ne me souviens plus... Vous m'avez manqué... »

Elle sentit leurs bras se refermer autour d'elle, aussi froids, aussi éthérés, mais présents, réels, tenant leur fille qu'ils n'avaient pas pu voir grandir, qu'ils n'avaient pas pu protéger, qu'ils n'avaient pas pu aimer comme ils l'auraient voulu, mais qu'ils aimaient quand même à travers le temps, à travers la mort, à travers tout.

Un amour de parents éternel et inconditionnel qui ne mourrait jamais. Même quand leurs corps étaient partis depuis longtemps, leur amour restait. Et Sohalia le sentait dans cette étreinte glaciale. Elle le sentait, et c'était tout ce dont elle avait besoin pour l'instant - juste ce moment, ces quelques secondes avec ses parents. Enfin.

Un cri rageur la fit s'écarter brutalement de l'étreinte de ses parents et se souvenir de ce qui se jouait ici, de ce qu'elle devait faire.

Les esprits paraient brillamment chaque attaque dont elle était la cible - protection constante et infaillible. Elle ne pouvait pas les laisser se battre seuls, pas alors qu'ils lui avaient donné cette chance, ces quelques minutes pour revoir ceux qu'elle aimait, ceux qu'elle avait perdus.

Elle secoua la tête pour reprendre contenance et se concentrer sur la mission, sur ce qu'elle devait accomplir.

Puis elle s'accroupit et sortit de ses poches les clés - les quatre clés permettant de détruire la sphère. En métal ancien, froides sous ses doigts, lourdes, chargées de pouvoir, de promesse, de fin.

Elle fit apparaître quatre lianes qui jaillirent du sol autour d'elle - verdoyantes, vivantes, vibrantes d'énergie. Elles vinrent enlacer férocement les métaux en s'enroulant autour, serrant, puis disparurent dans le sol, invisibles, se déplaçant sous terre vers leur cible, vers les serrures cachées.

Sohalia déposa délicatement ses paumes contre le sol froid afin que ses créations puissent puiser dans ses forces, dans son énergie pour se déplacer, pour atteindre leur but.

Elle sentit immédiatement le drain, l'aspiration de son pouvoir, de sa vie coulant à travers ses mains, dans le sol, dans les lianes, les nourrissant, les guidant.

« Je peux rendre la vie à ceux que tu as perdus ! » s'écria l'ancêtre en tentant de la distraire une dernière fois. « Rejoins-nous et je les ferai revenir à la vie ! »

Tentation, offre impossible et mensongère, mais tentante quand même. Ramener les morts ? Avoir Thatch de retour ? Hiroshi ? Hachiro ? Ses parents ? Pour de vrai, pas juste des esprits, de vraies personnes vivantes et respirantes qui pourraient la serrer dans leurs bras sans froid, sans douleur, juste chaleur, amour, vie ?

Sohalia se redressa lentement en tanguant légèrement. L'énergie continuait d'être aspirée et les lianes se nourrissaient, invisibles. Elles traversaient les semelles de ses chaussures maintenant et plantaient leurs racines dans les plantes de ses pieds - douleur aiguë et lancinante, mais nécessaire.

Elle ne laissa rien paraître et fit semblant de prendre en considération sa proposition et pencha la tête comme si elle réfléchissait, jouait le jeu, gagnait du temps.

Puis elle détailla les esprits l'entourant - tous ces êtres qui l'aidaient, qui se battaient pour elle, qui la protégeaient même dans la mort. Elle sourit sereinement et paisiblement. Elle avait fait son choix il y a longtemps, avant même d'entrer ici.

Elle fit face à la sphère, prête à répondre, à rejeter une dernière fois cette offre empoisonnée.

« Un jour, j'ai interrogé un de mes frères sur la signification d'être un pirate, » commença-t-elle en racontant. « Est-ce qu'on était un pirate parce qu'on voguait sur les mers en quête d'aventures, sur un bateau porté par le vent et arborant un drapeau noir avec une tête de mort. »

Elle saisit la main de Thatch sans se soucier du froid se répandant dans son corps - connexion avec son frère.

« Il m'a souri et m'a emmené sur la proue du navire. Il m'a placée sur ses épaules et m'a demandé de me tenir debout et de fermer les yeux. Après quelques secondes, il m'a demandé comment je me sentais et je lui ai répondu : Libre. »

Elle se tourna vers la sphère.

« Si j'acceptais ta proposition, je ne serais plus libre. Je bafouerais les principes que mon père et mes frères m'ont enseignés. Je suis une pirate et donc, d'après certains préjugés, je suis égoïste. »

Elle envoya un dernier sourire à la sphère tandis qu'il hurlait des insanités, furieux et défait.

Elle se retourna vers les esprits et s'inclina respectueusement devant eux, profondément, avec révérence et gratitude.

« Je vous en prie ! » Sa voix résonna forte, déterminée et suppliante. « Prêtez-moi votre force ! »

L'éclat qui émanait d'eux augmenta immédiatement, brillant plus fort, plus lumineux, presque aveuglant mais beau, si beau. Ils hochèrent la tête un à un en acceptant sa requête, donnant leur accord, leur bénédiction, leur force.

Un à un, les êtres commencèrent à se transformer à nouveau en papillons, abandonnant leurs formes humaines, retournant à leur état d'esprits, prêts à se battre une dernière fois pour elle, pour son peuple, pour le futur.

Sohalia fit face à son ancêtre une dernière fois et sentit enfin que les lianes touchaient au but. Presque là, si proche.

« Je peux te rendre immortelle ! » insista l'ancêtre, désespéré maintenant, sentant sa défaite approcher. « Toi, mais aussi tous ceux que tu voudras à tes côtés ! »

Dernière carte, dernière tentative, mais trop tard, beaucoup trop tard.

Sohalia sourit.

« On ne peut être immortel, » répondit-elle calmement. « Mais on peut faire en sorte que les gens se souviennent de nous pour des centaines d'années. La vie est si précieuse car notre temps est compté. Si la mort n'existait pas, notre existence serait fade. »

Philosophie, sagesse, vérité, refus final.

Les esprits s'envolèrent en quatre groupes distincts - papillons dorés magnifiques et puissants fonçant vers le champ de force.

Au même instant, Sohalia s'abaissa vivement au sol, banda tous ses muscles et concentra toute son énergie dans son bras droit, son poing, et frappa de toutes ses forces.

La pierre explosa sous l'impact, se fissura, s'ouvrit, créant des trous, des passages pour les lianes.

Les papillons percèrent le bouclier brillamment, simultanément, coordonnés parfaitement.

Les lianes perforèrent le plancher, jaillirent, se faufilèrent dans les trous creusés par son poing, descendant plus profond vers les serrures cachées.

Sohalia ferma les yeux et visualisa avec son Haki de l'observation les quatre serrures disposées sous la sphère - protection ancienne, sceau puissant.

Les lianes atteignirent les serrures, guidées par sa volonté, par son pouvoir et placèrent les clés délicatement, précisément dans chaque serrure, une par une, puis les firent tourner lentement ensemble, synchronisées.

Le son résonna métallique, clair et final. La première serrure s'ouvrit. La deuxième. La troisième. La quatrième.

Toutes ouvertes, toutes déverrouillées. Le sceau était brisé.

L'ancêtre cria un cri de rage, de douleur, de défaite, assourdissant et déchirant, résonnant dans toute la salle, dans toute l'île peut-être.

Une lumière vive, aveuglante et éblouissante jaillit de la sphère - blanche, pure, terrible. Sohalia leva un bras pour protéger ses yeux mais ne put éviter d'être aveuglée.

L'explosion retentit. Le son résonna comme le tonnerre, comme un tremblement de terre. Le sol de l'île d'Ohara trembla violemment - toute l'île. Des fissures apparurent dans les murs, dans le sol, des morceaux de pierre tombèrent du plafond qui n'existait plus.

La sphère se brisa en mille morceaux, en mille éclats qui retombèrent comme une pluie de lumière puis s'éteignirent un à un jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le silence et l'obscurité.


Sur le navire du Royaume.

Maiya était toujours recroquevillée près du corps de son père qu'Akihide avait déposé avec respect sur le pont. Kino était à ses côtés sans rien dire, juste là, présence silencieuse et réconfortante. Nostradamus dirigeait le navire en retour vers la plateforme pour chercher Sohalia, inquiet, tandis qu'Akihide observait l'île et les combats en se demandant si Sohalia allait bien.

Soudainement, les marines s'effondrèrent partout. Ceux qui se battaient contre les pirates du Moby Dick tombèrent inconscients comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils.

Confusion.

Que se passait-il ? Pourquoi ?

Puis ils comprirent.

« Elle l'a fait... » murmura Akihide. « Sohalia a détruit la sphère... »

Soulagement, mais aussi inquiétude. Ils regardèrent vers les ruines.

Où était-elle ? Allait-elle bien ?

Elle devait encore affronter Jef.

Maiya leva les yeux en entendant et comprenant. Sohalia avait réussi. Un faible sourire apparut sur ses lèvres, puis elle pensa : A quel prix ?

Hachiro était mort.

Victoire amère, tellement amère.


Sohalia resta à genoux, épuisée et vidée de toute énergie, de toute force, respirant difficilement, chaque inspiration brûlait, chaque expiration était douloureuse. Elle avait utilisé trop d'énergie, trop de pouvoir, mais c'était fait. C'était enfin fait.

Elle leva lentement la tête et regarda autour d'elle. La sphère n'était plus, juste des morceaux éparpillés partout, inertes, sans lumière, sans pouvoir. Morts, comme l'ancêtre qu'ils contenaient.

Les esprits commençaient à partir. Les papillons s'envolaient lentement, un à un, disparaissant et retournant au repos éternel. Leur tâche accomplie, leur aide donnée, ils pouvaient enfin partir en paix.

Sohalia les regarda avec tant d'amour, tant de gratitude, tant de tristesse, parce qu'elle savait que c'était la dernière fois, qu'elle ne les reverrait plus jamais.

Thatch passa devant elle et s'arrêta brièvement. Il lui sourit, ce sourire éclatant qu'elle aimait tant, et leva une main comme pour dire :

Au revoir, petite sœur. Sois heureuse. Sois forte. Nous serons toujours avec toi.

Elle tendit la main vers lui et essaya de le toucher une dernière fois, mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Il était déjà parti, disparu dans la lumière.

Hiroshi suivit, lui aussi s'arrêta et lui sourit, hocha la tête avec fierté, tellement fier, puis partit à son tour. Lady lui envoya un baiser et un clin d'oeil avant de rejoindre les autres.

Leïko s'approcha. Sa grand-mère ne souriait pas, mais ses yeux brillaient d'amour, de fierté, de paix.

« Merci, grand-mère... » murmura Sohalia d'une voix brisée. « Pour tout. »

Leïko hocha doucement la tête, puis se pencha comme pour embrasser son front. Sohalia sentit un froid glacial mais aussi quelque chose d'autre, de chaud, d'amour, de bénédiction. Puis elle partit aussi.

Emi s'avança - sa tante, celle qui l'avait élevée, qui l'avait aimée, qui avait été comme une mère.

« Tante Emi... » sanglota Sohalia. « Je suis désolée... »

Emi secoua la tête comme pour dire :

Non. Ne sois pas désolée. Tu as fait ce que tu devais faire. Je suis fière de toi.

Elle tendit la main vers Hachiro qui s'approchait à son tour. Oncle Hachiro. Sohalia sentit son cœur se briser à nouveau.

« Oncle Hachiro... » pleura-t-elle. « Je suis tellement désolée... Maiya... S'il te plaît, veille sur elle, même de là où tu es, protège-la... »

Il hocha la tête gravement, solennellement, promesse silencieuse. Puis il lui sourit, ce sourire paternel et rassurant qui disait :

Tout ira bien. Elle sera forte. Comme toi. Prends soin d'elle pour moi.

Sohalia hocha la tête à travers les larmes. Hachiro et Emi se regardèrent, unis même dans la mort, puis partirent ensemble main dans la main comme ils l'avaient toujours été dans la vie.

Il ne restait plus que ses parents - Eri et Kazuo qui se tenaient devant elle main dans la main également, la regardant avec tant d'amour, tant de fierté.

Sohalia se releva, chancelante et titubante, mais se releva quand même et fit face à ses parents une dernière fois.

« Maman... Papa... » murmura-t-elle, sa voix se brisant. « Merci d'être venus, merci de m'avoir aidée. Je... je vous aime tellement... »

Eri sourit, ce sourire maternel doux, aimant, éternel. Kazuo hocha la tête, fier jusqu'au bout de sa fille, de ce qu'elle était devenue.

Puis ils commencèrent à se transformer à leur tour en papillons dorés, lumineux et magnifiques. Sohalia tendit les bras désespérément, voulant les retenir, les garder juste un peu plus longtemps, mais ils s'envolaient déjà, disparaissaient dans la lumière.

Les papillons tourbillonnèrent autour d'elle une dernière fois comme une étreinte, comme un au revoir, comme une bénédiction, puis s'envolèrent vers le ciel, vers la liberté, vers le repos.

Sohalia les regarda partir jusqu'au dernier, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'elle, seule dans le silence et dans l'obscurité.

« Reposez en paix... » murmura-t-elle d'une voix brisée par les sanglots. « Tous... Reposez en paix... Et merci pour tout... »

Les larmes coulèrent librement et abondamment. Elle ne chercha pas à les retenir, les laissa couler pour tous ceux qu'elle avait perdus, pour tous ceux qu'elle ne reverrait plus jamais, pour la fin d'une époque et le début d'une nouvelle sans eux, mais avec leurs souvenirs, leurs enseignements, leur amour qui resterait toujours dans son cœur.


REECRIT : 26/01/2026


Note de l'auteur :

Demain, l'aventure reprend.

Cette longue aventure qui dure depuis 2012/2013.

On finit cette histoire ensemble ?

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