The New Era

Chapitre 55 : Entre l'Amour et la Cendre

10843 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/01/2026 15:47

Île d'Ohara, Grand Line.

Le sabre du marine fendit l'air avec une précision mécanique qui glaça le sang d'Ace. Il bloqua l'attaque d'une main enflammée, détournant la lame plutôt que de la briser. Le soldat n'avait aucune technique véritable, aucune stratégie élaborée, juste cette violence méthodique et implacable qui rendait chaque affrontement plus dérangeant que le précédent. Ce n'était pas un adversaire qu'il combattait. C'était une marionnette dont quelqu'un d'autre tirait les fils.

« Obéir... obéir... obéir... »

La litanie s'échappait des lèvres du marine comme une prière corrompue, ses yeux vides fixant un point invisible quelque part au-delà d'Ace, au-delà de ce monde peut-être.

Le commandant de la deuxième division esquiva la contre-attaque plutôt que de riposter avec force. Depuis le début de ce combat absurde, il avait neutralisé une dizaine de ces soldats sans en tuer un seul, utilisant juste assez de force pour les assommer, les immobiliser, les désarmer. Mais ils continuaient à venir, vague après vague, comme une marée humaine inépuisable dont chaque assaut était plus épuisant que le précédent.

Autour de lui, la bataille faisait rage avec cette même frustration palpable. Vista parait les coups avec ses épées jumelles dans un tourbillon de pétales de roses, créant des barrières florales pour bloquer les attaques plutôt que de trancher la chair. Jozu encaissait les assauts dans sa forme de diamant étincelante, utilisant sa masse pour repousser sans blesser. Même les pirates les plus aguerris, ceux qui n'avaient jamais hésité face à un ennemi, montraient une retenue inhabituelle.

Parce que ce n'étaient pas de vrais ennemis. Juste des victimes.

Un jeune marine se jeta sur Ace avec un cri qui tenait à la fois du hurlement et du sanglot. Il ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, avec ces joues encore rondes de l'adolescence maintenant striées de larmes. Sa voix tremblait quand il hurla : « Je ne veux pas... s'il vous plaît... arrêtez-moi... quelqu'un... »

Mais ses mains refusaient d'obéir à sa volonté. Elles chargeaient son fusil avec des gestes saccadés, visaient avec une précision qu'il n'avait probablement jamais eue consciemment, tiraient sans que son doigt ne semble même presser la détente.

Ace évita les balles d'un simple pas de côté fluide et attrapa le fusil avant que le jeune homme ne puisse recharger.

« Hé, calme-toi. On va t'aider, d'accord ? C'est fini. »

« Tuez-moi. »

Le marine sanglotait ouvertement maintenant, son corps secoué de spasmes incontrôlables.

« S'il vous plaît... Je ne peux pas... je ne peux pas arrêter de... j'ai tué... oh Dieu, j'ai tué... »

Ace sentit quelque chose se tordre douloureusement dans sa poitrine. D'un geste précis et presque doux, il frappa le marine à la nuque, juste assez pour couper court à sa conscience torturée. Le corps s'effondra comme une poupée de chiffon et Ace le rattrapa avant qu'il ne heurte le sol, le déposant à l'écart du chaos avec une délicatesse qui aurait surpris quiconque ne connaissait pas vraiment le commandant de la deuxième division.

« Combien de temps encore ? »

La voix de Vista était tendue malgré son calme habituel. Il parait trois marines simultanément, ses lames traçant des arcs gracieux dans l'air.

« Sohalia doit avoir détruit cette sphère maintenant, non ? Ça fait des heures qu'on se bat. »

« Elle affronte probablement Jef en ce moment même. »

Ace évita une nouvelle charge, créant un mur de flammes qui força les marines à reculer sans les brûler.

« Ça prend du temps de tuer quelqu'un qu'on a aimé. »

« Trop de temps. »

Jozu projeta un marine dans un groupe de ses camarades, les faisant tomber comme des quilles.

« Ces hommes souffrent. Chaque seconde de plus est une torture. »

Et puis, sans le moindre avertissement, cela se produisit.

Un marine s'effondra. Puis un autre. Puis dix. Puis cent.

Comme des marionnettes dont on aurait simultanément coupé tous les fils, les soldats possédés tombèrent dans un concert de bruits sourds et de gémissements étouffés. Certains s'écroulèrent à genoux, les mains griffant le sol comme pour se rattraper à la réalité. D'autres basculèrent en avant, le visage dans la poussière et les cendres d'Ohara. Quelques-uns restèrent debout quelques secondes, chancelants comme des ivrognes, avant que leurs jambes ne cèdent aussi.

Le silence qui suivit fut plus assourdissant que n'importe quel cri de bataille.

Les pirates se figèrent, armes encore brandies, ne comprenant pas immédiatement ce qui venait de se passer. Autour d'eux, des centaines de corps jonchaient le sol comme les pièces éparpillées d'un jeu d'échecs abandonné. Certains étaient immobiles, d'autres tremblaient violemment. Tous libérés de l'emprise qui les avait transformés en instruments de mort.

« Qu'est-ce que... » Vista laissa sa phrase en suspens, les yeux écarquillés d'incompréhension.

Ace fut le premier à comprendre. Son visage s'illumina d'un mélange de soulagement et d'inquiétude qui ne faisait pas bon ménage.

« Elle l'a fait. Sohalia a détruit la sphère. »

Le son de son nom sembla briser le charme. Autour d'eux, les pirates commencèrent à réaliser, des murmures s'élevant comme une vague.

« La sphère est détruite ? »

« Lia a réussi ? »

« Les marines ne bougent plus ! »

« Elle l'a vraiment fait ! »

Mais Ace ne partageait pas leur soulagement grandissant. Son regard était rivé sur les ruines au centre de l'île, là où Sohalia était partie seule. Là où elle affrontait Jef. Là où tout pouvait encore mal tourner.

Marco atterrit en douceur à quelques mètres d'eux dans un froissement d'ailes bleues et de flammes qui se dissipaient. Il avait combattu depuis les airs pendant tout ce temps, gardant un œil vigilant sur l'ensemble du champ de bataille, prêt à intervenir où c'était nécessaire. Mais maintenant, toute son attention était focalisée sur un seul point : les ruines au centre de l'île, là où Sohalia était partie seule il y avait... combien de temps déjà ? Une heure ? Deux ? Le temps avait perdu tout sens dans le chaos de la bataille.

« Elle a réussi, yoi. »

Sa voix était étrangement neutre, trop neutre, et Ace connaissait assez son frère pour reconnaître ce ton. C'était celui qu'il prenait quand il essayait de garder le contrôle, de ne pas montrer la terreur qui le rongeait de l'intérieur.

« Alors pourquoi tu ne souris pas ? » demanda Ace en s'approchant, laissant ses flammes s'éteindre complètement.

Marco ne répondit pas immédiatement. Il ferma les yeux et Ace vit ses traits se concentrer intensément. Le Haki de l'observation. Il cherchait à sentir Sohalia au milieu du chaos résiduel de l'île.

Les secondes s'étirèrent, devinrent des minutes. Trop longues. Beaucoup trop longues.

Quand Marco rouvrit enfin les yeux, Ace y vit quelque chose qu'il n'avait vu qu'une seule fois auparavant, ce jour terrible où Thatch était mort dans leurs bras : une peur pure et viscérale qui déchirait le masque habituel du commandant.

« Elle est... faible, yoi. » Les mots sortaient avec difficulté, comme s'il devait les arracher de sa gorge. « Très faible. Je peux à peine la sentir. C'est... c'est comme une bougie qui vacille dans le vent. »

« Mais elle est vivante ? » pressa Ace, même s'il redoutait la réponse.

« Pour l'instant. » Marco déploya ses ailes instinctivement, son corps entier tendu vers l'action. « Mais elle est... »

Un grondement sourd coupa court à sa phrase. Le son venait des profondeurs de l'île, un rugissement de terre et de pierre torturées qui fit trembler le sol sous leurs pieds. Au centre d'Ohara, les ruines de l'arbre de la cognition vacillèrent visiblement même à cette distance, des nuages de poussière s'élevant dans le ciel gris comme des fantômes.

« Merde. » Ace sentit son sang se glacer. « L'île s'effondre ? »

« Non. » Les yeux de Marco étaient écarquillés d'horreur, fixant les ruines comme s'il pouvait voir à travers. « Pas l'île entière. Juste... juste là où elle est. Les ruines ne vont pas tenir, yoi. »

Il n'attendit pas. Il n'hésita même pas. Ses flammes explosèrent autour de lui dans une détonation bleue aveuglante et il s'envola vers le centre de l'île à une vitesse que même Ace, habitué à sa rapidité, avait rarement vue. Mais après quelques mètres seulement, il s'arrêta brusquement en plein vol, flottant dans les airs comme suspendu entre deux décisions, visiblement déchiré.

Ace comprit immédiatement le dilemme.

« Va. On s'occupe d'ici. »

« Les marines... »

Marco regardait en arrière, vers les centaines de soldats effondrés qui commençaient à reprendre conscience.

« On s'en occupe. »

Ace mit toute la conviction dont il était capable dans ces mots.

« Elle a besoin de toi. Vas-y, Marco. »

Le commandant de la première division hésita encore une fraction de seconde, son regard alternant désespérément entre les ruines qui s'effondraient et les marines vulnérables éparpillés autour d'eux. Son devoir de commandant lui hurlait de rester, d'assurer la sécurité de l'équipage, de s'occuper de la situation ici. Mais son cœur - ce cœur qu'il avait essayé si fort de garder sous contrôle pendant toute la bataille - lui criait d'aller vers elle.

« Reviens-moi. »

Les mots sortirent dans un murmure si bas qu'Ace faillit ne pas les entendre, une prière répétée comme un mantra.

« Tu as promis, Lia. Tu m'as promis. »

Puis il partit dans une explosion de flammes bleues, laissant derrière lui une traînée lumineuse dans le ciel gris d'Ohara comme une comète filante à l'envers.

Vista abaissa lentement ses épées et observa la scène qui se déroulait autour de lui. Les marines commençaient à reprendre conscience, un par un, par petits groupes. Certains émergeaient lentement de l'inconscience comme s'ils se réveillaient d'un rêve profond. D'autres se redressaient brusquement avec des halètements horrifiés, comme s'ils avaient été arrachés à un cauchemar pour se retrouver dans un autre.

Le premier à vraiment bouger fut un capitaine d'une trentaine d'années, avec des cheveux grisonnants prématurément et un visage marqué par trop de batailles. Il ouvrit les yeux, cligna plusieurs fois comme pour chasser un brouillard, puis regarda ses mains. Ses mains couvertes de sang. Du sang qui n'était pas le sien.

Son visage passa de la confusion à l'incompréhension, puis à l'horreur absolue quand la mémoire de ce qu'il avait fait revint comme un tsunami.

« Non... » Le murmure était à peine audible. « Non, non, non, ce n'est pas... ce n'est pas possible... »

Il se leva d'un bond trop rapide, chancela, ses jambes refusant de le porter. Il tomba à genoux, ses mains tremblant si violemment qu'elles semblaient sur le point de se détacher de ses poignets. Quand il les porta à son visage, Vista vit que ses yeux étaient devenus fous, perdus quelque part entre l'incrédulité et le désespoir.

« Qu'est-ce que... qu'est-ce que j'ai fait ? Oh mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait ? »

D'autres marines se réveillaient maintenant, et leurs réactions étaient toutes des variations du même thème horrifiant. Incompréhension qui cédait la place à la mémoire. Mémoire qui cédait la place à l'horreur. Horreur qui cédait la place à un désespoir si profond que même Vista, endurci par des années de piraterie et de batailles, sentit son cœur se serrer douloureusement.

Le jeune soldat qu'Ace avait assommé plus tôt reprit conscience et, comme par réflexe, regarda immédiatement ses mains. Il les tourna, les retourna, les examina comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, comme si elles étaient devenues des créatures étrangères attachées à ses poignets.

« J'ai... j'ai tué... » Sa voix se brisa en mille morceaux. « Oh mon Dieu, j'ai tué des civils... des femmes... un enfant qui me suppliait... et je... et je... »

« Tu n'étais pas toi-même. »

Vista s'approcha doucement, rangeant ses épées pour paraître moins menaçant.

« Tu étais contrôlé. Possédé. Ce n'était pas ta faute. »

Mais le jeune homme secoua violemment la tête, des larmes jaillissant de ses yeux comme si un barrage venait de céder.

« Vous ne comprenez pas ! Je les voyais ! Je voyais leurs visages ! Une femme qui me suppliait d'épargner son bébé... un vieil homme qui me connaissait, qui m'appelait par mon nom... et je ne pouvais pas m'arrêter ! Je voulais m'arrêter mais mes mains... mes mains bougeaient toutes seules et je... »

Il vomit soudainement, son corps secoué de spasmes violents. D'autres marines firent de même autour de lui, incapables de supporter le poids écrasant de ce qu'ils avaient été forcés de faire, de voir, d'accomplir.

Le capitaine que Vista avait remarqué en premier se releva péniblement et regarda les pirates qui les entouraient. Dans ses yeux brillait quelque chose qui ressemblait à de la supplication mêlée d'une culpabilité insoutenable.

« Vous... vous devriez nous tuer. » Les mots sortaient difficilement, comme s'il devait les arracher de sa gorge. « Nous le méritons. Nous méritons tous de mourir pour ce que nous avons fait. »

« Non. » La réponse de Vista fut ferme, sans appel.

« J'ai coulé un navire de réfugiés. »

Le capitaine continua comme s'il n'avait pas entendu, comme s'il avait besoin de confesser ses péchés même si personne ne l'absoudrait jamais.

« Des femmes. Des enfants. Des bébés. Je les ai regardés se noyer et je ne pouvais rien faire pour les arrêter. Ma propre main appuyait sur le bouton des canons encore et encore, et je hurlais à l'intérieur mais aucun son ne sortait... »

« Écoutez-moi tous ! »

Vista éleva la voix pour que tous les marines qui reprenaient conscience puissent l'entendre, pour que ses mots portent malgré les sanglots et les gémissements.

« Ce n'était pas vous. Vous n'étiez que des victimes aussi. Quelqu'un vous a volé votre volonté, a transformé vos corps en armes, a fait de vous des marionnettes. Mais vous êtes libres maintenant. C'est fini. »

« Libres. » Un autre marine répéta le mot avec une amertume si profonde qu'elle semblait empoisonner l'air. « Comment puis-je être libre avec le sang de centaines d'innocents sur les mains ? Comment puis-je vivre en sachant ce que j'ai fait ? »

Vista n'avait pas de réponse à ça. Comment aurait-il pu ? Certaines blessures ne guérissaient jamais. Certains souvenirs ne s'effaçaient jamais, ne s'estompaient jamais, même avec le temps. Ces hommes porteraient le poids de leurs actions forcées pour le reste de leur vie, peu importe qui était vraiment responsable, peu importe qu'ils n'aient eu aucun contrôle.

Jozu s'approcha, sa forme de diamant étincelante disparue pour révéler son apparence normale et son expression inhabituellement douce.

« Certains d'entre eux ont besoin de soins médicaux. Blessures graves. »

« On s'en occupe. » Vista se tourna vers l'équipage rassemblé. « Rassemblez les blessés. Soignez tout le monde - nos hommes d'abord, mais les marines aussi. On ne les laisse pas mourir ici. Qu'ils soient nos ennemis ou non, ils ont assez souffert. Plus qu'assez. »

Les pirates de Barbe Blanche - ces hommes que le monde appelait monstres, démons, fléaux des mers - commencèrent à soigner leurs ennemis avec une douceur qui aurait surpris quiconque ne les connaissait pas vraiment. Parce que c'était ce qu'on leur avait appris. Parce que c'était ce que leur père aurait voulu. Parce que, au fond, c'était ce qu'ils avaient toujours été : une famille qui protégeait ceux qui ne pouvaient pas se protéger eux-mêmes.

Un jeune marine regarda avec des yeux écarquillés de confusion un pirate panser sa blessure à la jambe avec des gestes experts et étonnamment tendres.

« Pourquoi... pourquoi vous nous aidez ? On vous a attaqués. On a essayé de vous tuer. On a... »

« Parce que notre sœur vous a libérés. » Le pirate serra le bandage avec soin. « Et on ne va pas laisser son sacrifice être vain. »

« Votre... sœur ? »

« Sohalia Shizen. » Le pirate se releva, un sourire triste sur les lèvres. « C'est elle qui a détruit la chose qui vous contrôlait. Elle a risqué sa vie pour vous libérer. Pour vous rendre votre volonté. »

Le marine baissa les yeux, et les larmes coulèrent silencieusement, traçant des sillons propres sur son visage couvert de poussière et de sang.

« Alors... alors nous lui devons tout. Notre vie. Notre liberté. Tout. »

« Ouais. » Le pirate tendit une main pour l'aider à se relever. « Ouais, vous lui devez tout. Alors vivez. Vivez bien. Vivez dignement. C'est comme ça que vous la remercierez. C'est comme ça que vous honorerez son geste. »

Ace regardait vers les ruines au centre de l'île, là où Marco avait disparu dans une traînée de flammes bleues. Une autre secousse ébranla le sol, plus violente cette fois, et il dut écarter les jambes pour garder l'équilibre. Au loin, il pouvait voir les ruines trembler dangereusement.

« Tiens bon, Sohalia. » Les mots sortaient comme une prière murmurée. « Marco arrive. Tiens juste bon encore un peu. »

Mais quelque chose dans son ventre - cette intuition qu'il avait toujours eue, ce pressentiment qui l'avait sauvé plus d'une fois - lui disait que ce ne serait pas si simple. Que même si Marco arrivait à temps, le prix de cette victoire serait bien plus élevé qu'ils ne l'avaient imaginé. Que Sohalia avait payé un prix terrible pour leur liberté.

Derrière lui, un marine sanglotait en répétant sans cesse comme une litanie brisée :

« Pardonnez-moi... pardonnez-moi... je vous en supplie, pardonnez-moi... »

Et Ace se demanda combien d'entre eux ne pourraient jamais se pardonner eux-mêmes.


Les débris de la sphère gisaient autour de Sohalia comme les restes éparpillés d'un rêve brisé, des éclats de lumière mourante qui s'éteignaient un à un dans l'obscurité croissante comme des étoiles filantes tombant dans le néant. Elle était à genoux, le corps secoué par des tremblements qu'elle ne pouvait plus contrôler, vidée de presque toute son énergie après avoir détruit le réceptacle maudit de l'ancêtre.

Et devant elle, au milieu de ces ruines d'un espoir fou et empoisonné, se tenait Jef.

Il ne bougeait pas. Ne parlait pas. Se contentait de fixer les morceaux éparpillés de la sphère avec une expression que Sohalia n'arrivait pas à déchiffrer malgré les années où elle avait appris à lire chacune de ses expressions. De la rage ? Du chagrin ? De l'incompréhension ? Une trahison qui lui déchirait l'âme ? Peut-être tout cela à la fois, mélangé en une émotion si complexe qu'elle devenait indéfinissable.

« Tu as détruit... »

Sa voix était si basse qu'elle était presque inaudible, à peine plus qu'un murmure rauque qui semblait lui arracher la gorge.

« Tu as détruit des siècles de notre héritage... Des siècles de sacrifices... d'espoirs... »

Il leva enfin les yeux vers elle et Sohalia vit quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps dans ce regard. Quelque chose qui ressemblait presque à du chagrin véritable, pas la rage froide et calculée de l'ancêtre qui le possédait, mais la douleur brute et primitive d'un homme qui venait de perdre tout ce pour quoi il s'était battu, tout ce en quoi il croyait encore.

Sohalia se força à se relever, ignorant les protestations hurlantes de chaque muscle de son corps. Ses jambes tremblaient comme des branches dans la tempête. Sa hallebarde pesait soudainement une tonne dans sa main mais elle la maintint pointée vers lui, refusant de montrer à quel point elle était faible, à quel point elle était proche de l'effondrement.

« J'ai détruit une prison, Jef. » Sa voix était plus ferme qu'elle ne l'aurait cru possible. « Une malédiction. Un poison qui nous rongeait depuis des générations. Ce n'était pas notre héritage - c'était notre damnation. »

« Tu ne comprends pas ! »

Les mots explosèrent hors de lui avec une violence soudaine qui fit sursauter Sohalia malgré elle. L'air sembla vibrer autour de lui, chargé d'une énergie électrique et dangereuse.

« Tu n'as jamais compris ! Jamais ! »

Il ouvrit sa main et deux Fragments apparurent dans sa paume, brillant d'une lumière écarlate maladive qui semblait pulser au rythme erratique de son cœur. Sohalia sentit son propre cœur louper un battement, puis deux. Elle avait presque oublié dans le chaos de la bataille qu'il en possédait deux. Deux Fragments. Deux morceaux de cette malédiction ancienne.

« Mais ce n'est pas fini. » Sa voix retrouvait peu à peu cette qualité étrange qui la glaçait jusqu'aux os, ce mélange horrible de l'homme qu'il avait été et de la chose qu'il était devenu. « Je peux encore... je peux encore tout réparer. Tout reconstruire. Réaliser enfin notre rêve. »

« Non. » Sohalia secoua la tête, sentant les larmes monter malgré elle. « C'est terminé, Jef. Laisse-moi t'aider. Laisse-moi te libérer de ça. »

Sa voix se brisa légèrement sur les derniers mots et elle détesta cette faiblesse, détesta montrer à quel point ça lui coûtait. Mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Parce qu'en regardant cet homme - cet homme qui portait encore le visage de celui qu'elle avait aimé plus que tout - elle voyait des fragments éparpillés d'un passé qu'elle avait cru enterré, des souvenirs qui remontaient malgré elle comme des cadavres refusant de rester sous terre.

« S'il te plaît. » Le mot sortit dans un souffle brisé. « Il reste peut-être encore une part de toi là-dedans. Le Jef que j'ai connu. Celui qui riait. Celui qui rêvait. Celui que j'ai... »

Elle ne finit pas sa phrase. Ne put pas.

Mais Jef comprit. Bien sûr qu'il comprit. Il l'avait toujours comprise, même quand elle ne se comprenait pas elle-même. Un rire s'échappa de ses lèvres - amer et douloureux, comme le son d'une âme qui se brise en mille morceaux coupants.

« Celui que tu as aimé ? » répéta-t-il, et il y avait tant de souffrance dans ces mots que Sohalia sentit quelque chose se tordre brutalement dans sa poitrine. « C'est ça que tu allais dire, Lia ? »

Le surnom. Ce surnom qu'elle n'avait pas entendu de sa bouche depuis des mois, depuis une éternité. Il la frappa comme un coup physique, lui coupant le souffle.

Son regard se durcit soudainement, redevenant cette chose froide et terrible qui lui donnait envie de détourner les yeux.

« Ce Jef est mort. Tu l'as tué quand tu m'as abandonné. Quand tu as choisi eux plutôt que moi. Quand tu as décidé que leur amour valait plus que le mien. »

« Je ne t'ai pas abandonné. »

Les larmes coulaient maintenant librement sur les joues de Sohalia et elle ne fit aucun effort pour les cacher.

« Je t'ai emprisonné pour te protéger, pour protéger tout le monde de cette... chose qui allait te dévorer. De cette malédiction qui te transformait en quelqu'un que tu n'étais pas. »

« Me protéger ? » Jef rit encore, mais c'était un son sans joie, sans chaleur, juste un bruit vide et creux. « Tu appelles ça me protéger ? M'enfermer pendant sept mois dans une cellule comme un animal enragé. Me traiter comme un monstre. Refuser de me voir même une seule fois, même pour me dire au revoir. »

« Je ne pouvais pas ! »

Les mots jaillirent d'elle avec une intensité qui la surprit elle-même, avec une violence émotionnelle qu'elle n'avait pas sentie venir.

« Chaque fois que je venais près de ta cellule, je... je ne pouvais pas supporter de te voir comme ça. Enchaîné. Brisé. Ce n'était plus toi. Ce n'était plus l'homme que j'aimais. »

« Et qu'est-ce que je suis maintenant, Lia ? » demanda Jef d'une voix soudainement douce, presque tendre, presque comme avant. « Tu me regardes maintenant et qu'est-ce que tu vois vraiment ? »

Sohalia le regarda. Vraiment le regarda, au-delà de l'aura sombre qui l'entourait, au-delà de la folie qui brillait dans ses yeux. Et pendant un instant - juste un instant fragile et douloureux - elle vit au-delà. Elle vit le garçon qui lui avait appris à danser sous les étoiles du royaume. Le jeune homme qui lui avait montré la chapelle secrète et l'avait écoutée parler du Moby Dick pendant des heures, sans jamais se lasser, sans jamais la juger. Son premier ami sur cette île-prison. Son premier amour. Son premier tout.

« Je vois quelqu'un que j'ai perdu. » Les mots sortirent dans un murmure brisé. « Il y a longtemps. Trop longtemps. »

Quelque chose passa sur le visage de Jef. Un éclair de douleur si brut, si viscéral qu'il sembla le transpercer de part en part, déchirant le masque qu'il portait.

« Alors libère-moi. » Sa voix était redevenue neutre, mais Sohalia pouvait entendre le tremblement en dessous. « Tu veux dire me tuer. Dis les choses comme elles sont, Sohalia. Ne te cache pas derrière des euphémismes. »

Le silence qui suivit fut lourd de tout ce qu'ils ne pouvaient plus dire, de toutes les promesses brisées comme du verre sous leurs pieds, de tous les rêves morts et enterrés. Autour d'eux, les ruines de l'arbre de la cognition gémissaient douloureusement, des morceaux de bois carbonisé tombant des hauteurs comme des larmes silencieuses pleurées par l'Histoire elle-même.

Puis Jef serra les Fragments dans sa main si fort que ses phalanges blanchirent, et quelque chose changea dans son expression. Une détermination terrible, presque suicidaire, s'installa sur ses traits.

« Tu te souviens, Lia ? » dit-il soudainement, et sa voix avait perdu cette qualité étrange pour redevenir presque normale, presque celle du Jef d'avant. « On avait promis de changer le monde ensemble. Toi et moi. De rendre notre peuple fier. De leur montrer qu'on pouvait être plus que des prisonniers sur une île oubliée. »

Le souvenir frappa Sohalia avec la force d'un raz-de-marée, l'emportant malgré elle vers le passé.

C'était le soir, et ils marchaient dans les jardins du royaume au crépuscule, dans cette heure magique où le ciel se teintait de rose et d'or, où le monde entier semblait retenir son souffle entre le jour et la nuit. Jef lui tenait la main - la première fois qu'il avait osé le faire, la première fois qu'il avait franchi cette limite invisible entre l'amitié et quelque chose de plus. Sohalia se souvenait encore de la chaleur de cette paume contre la sienne, de la façon dont ses doigts s'étaient entrelacés aux siens avec une hésitation adorable, de ce sentiment étrange de légèreté qui avait envahi sa poitrine comme si elle allait s'envoler.

« Un jour, Lia. » Il regardait vers l'horizon où le soleil se couchait dans une explosion de couleurs. « Un jour, on changera ce monde ensemble. Toi et moi. On rendra notre peuple fier. On leur montrera qu'on n'est pas des monstres. Qu'on peut être des héros. »

« Comment ? » avait-elle demandé avec cet optimisme naïf qui caractérisait la jeunesse. « Comment on va faire ça ? »

« Je ne sais pas encore. » Il s'était tourné vers elle et lui avait souri - ce sourire qui la faisait toujours fondre, qui illuminait son visage entier et faisait pétiller ses yeux verts. « Mais ensemble, on trouvera. On trouvera forcément. N'est-ce pas ? »

« Ensemble. » Elle avait répété le mot comme une promesse sacrée. « Toujours ensemble. »

Et puis il l'avait embrassée, là sous les étoiles qui commençaient à percer le voile du ciel assombri comme des diamants sur du velours. Son premier baiser. Son premier amour. La première fois qu'elle avait vraiment cru qu'elle pouvait avoir un avenir heureux, même sur cette île-prison, même avec toutes ces lois qui les étouffaient. Parce qu'elle l'avait lui. Et c'était tout ce qui comptait.

« Je me souviens. »

Sohalia revint au présent avec une douleur lancinante dans la poitrine. Elle ramena sa main libre contre son cœur comme pour contenir cette douleur qui menaçait de la submerger.

« Je me souviens de tout, Jef. Chaque moment. Chaque promesse. Chaque rêve qu'on a partagé. »

« Alors pourquoi ? » La voix de Jef se brisa comme du verre qui explose. « Pourquoi tu as tout gâché ? On aurait pu... on aurait pu être heureux ensemble. Puissants ensemble. Libres ensemble. On aurait pu réaliser tous ces rêves. »

« Ce n'est pas moi qui ai tout gâché. » Les mots sortaient doucement mais avec une conviction d'acier. « C'est cette maudite haine. Le jour où tu as commencé à lire ses ouvrages interdits, tu as commencé à changer. Lentement au début, si lentement que je n'ai pas vu venir. Et quand j'ai compris, quand j'ai réalisé ce qui t'arrivait... il était trop tard. Je n'ai pas pu te sauver. »

Jef ferma les yeux, et quand il les rouvrit, ils brillaient d'une lumière qui n'était plus humaine, qui n'avait jamais été humaine.

« Non. » Sa voix redevint froide, glaciale même. « Tu ne voulais pas me sauver. Tu voulais m'arrêter. C'est différent. Très différent. »

Il leva les deux Fragments au niveau de sa poitrine et Sohalia comprit soudainement avec une clarté horrifiante ce qu'il s'apprêtait à faire.

Non. Non, pas ça. N'importe quoi sauf ça.

« Jef, non ! » Le cri lui échappa malgré elle. « Tu ne sais pas ce que... tu ne peux pas... »

Mais il était trop tard. Les mots ne pouvaient plus rien arrêter.

« Si je ne peux pas avoir le pouvoir absolu... »

Un calme terrible s'était emparé de lui, ce calme qui précède les tempêtes les plus destructrices.

« Si je ne peux pas réaliser notre rêve... »

Il pressa les deux Fragments contre sa poitrine nue.

« Alors au moins... je deviendrai ce que nos ancêtres craignaient le plus. Je deviendrai leur pire cauchemar. »

Sohalia avait vu ce processus une fois auparavant. Elle l'avait vécu dans sa propre chair, ressenti dans chaque fibre de son être quand le Fragment s'était intégré à son corps au temple maudit de Las Camp. Elle se souvenait de la douleur - oh, elle se souvenait si bien de cette agonie indicible, de cette sensation d'être déchirée de l'intérieur, quand les veines cristallines avaient commencé à pousser dans son système circulatoire comme des racines empoisonnées, s'enroulant autour de son cœur comme des lianes parasites qui aspiraient sa vie.

Mais ce qu'elle voyait maintenant était pire. Tellement, tellement pire.

Jef hurla.

Ce n'était pas un cri de rage ou de triomphe. C'était un hurlement de douleur pure et absolue, le son primaire d'un homme dont le corps était littéralement déchiré de l'intérieur, dont chaque cellule criait à l'agonie. Les Fragments ne se contentaient pas de reposer sur sa poitrine. Ils s'enfonçaient dedans, fondant à travers la peau et les os comme s'ils n'étaient rien, comme s'il était fait de papier plutôt que de chair et de sang.

Sohalia regarda avec une horreur grandissante des veines cristallines exploser sous la peau de Jef dans un réseau complexe et malsain, se propageant depuis sa poitrine vers le reste de son corps comme du poison liquide. Rouge sang et or malade. Elles couraient le long de son cou dans des lignes sinueuses, descendaient vers ses bras en spirales serrées, remontaient vers son visage en ramifications qui ressemblaient à des éclairs figés. Partout où elles passaient, sa peau devenait translucide, presque transparente, révélant l'éclat malsain et pulsant des cristaux en dessous, comme si son corps entier se transformait en verre vivant.

« JEF ! » Sohalia fit un pas vers lui, le bras tendu, mais une onde de force invisible la repoussa violemment. Elle s'écrasa contre un mur de bois pourri qui céda sous l'impact.

L'aura qui émanait maintenant de Jef était suffocante, écrasante. Une pression physique dans l'air qui rendait difficile de respirer, de penser, de bouger, d'exister. Le sol sous ses pieds se fissura avec des craquements secs qui résonnaient comme des os brisés. Les murs autour d'eux tremblèrent dangereusement. Et Sohalia comprit avec une clarté horrible et absolue que les ruines ne survivraient pas à ça.

Jef tomba à genoux, son corps secoué de spasmes incontrôlables. Les veines cristallines continuaient à se propager, plus rapides maintenant, plus voraces, comme si elles avaient faim, comme si elles devaient consommer tout ce qu'il était. Quand Sohalia avait fusionné avec un seul Fragment, le processus avait pris des heures, presque une journée avant de devenir critique. Mais Jef avait deux Fragments. Deux. Le processus était accéléré, amplifié, multiplié par quelque chose qu'elle ne pouvait même pas imaginer.

« Ça... fait... mal... »

Les mots sortaient entre deux convulsions violentes qui tordaient son corps dans des angles impossibles. Du sang coulait de ses narines en filets épais. De ses oreilles. Du coin de ses yeux. Ses yeux - oh mon Dieu, ses yeux - étaient maintenant complètement dorés avec des stries écarlates qui les traversaient comme des éclairs de sang, comme si les Fragments eux-mêmes regardaient à travers lui, comme s'il n'était plus qu'une coquille vide pour quelque chose d'ancien et de terrible.

Sohalia se força à avancer, luttant contre la pression invisible qui tentait de la repousser. Chaque pas était une agonie, comme marcher contre un ouragan de force pure, comme essayer de remonter une cascade. Ses pieds glissaient. Ses jambes tremblaient. Mais elle ne pouvait pas s'arrêter. Pas maintenant. Pas alors qu'il souffrait ainsi, pas alors qu'il mourait lentement devant elle.

« Jef, laisse-moi t'aider ! » Sa voix était rauque, désespérée. « On peut les extraire ! Marco et Yori, ils ont réussi avec moi, ils m'ont sauvée, ils peuvent faire la même chose pour toi ! Il suffit juste que tu... »

« NON ! »

Le hurlement de Jef fit littéralement vibrer l'air, créant des ondulations visibles qui déformaient l'espace. Il leva la tête et son regard croisa celui de Sohalia. Pour un instant - juste un instant infiniment précieux - elle vit le vrai Jef derrière les yeux dorés. Terrifié. Souffrant. Conscient de ce qu'il était en train de devenir, de ce qu'il ne pourrait plus jamais défaire.

« Cours. » C'était sa vraie voix maintenant, brisée et suppliante. « Lia... cours... Pars d'ici... COURS ! »

Mais Sohalia secoua la tête avec une détermination farouche, les larmes coulant librement sans qu'elle ne tente même de les retenir.

« Je ne te laisserai pas. Pas cette fois. Plus jamais. »

Jef ferma les yeux comme s'il acceptait son sort, comme s'il abandonnait le combat. Et quand il les rouvrit, ils n'étaient plus les siens. Les Fragments avaient gagné la bataille pour son âme.

Il se releva. Non, il fut soulevé par une force invisible et terrible, ses pieds ne touchant plus le sol, flottant comme une marionnette suspendue à des fils invisibles. Son corps irradiait maintenant une lumière si intense, si aveuglante que Sohalia dut lever une main tremblante pour protéger ses yeux. Les veines cristallines couvraient maintenant presque toute sa peau dans un réseau complet et horrifiant, pulsant au rythme affolé d'un cœur qui battait bien trop vite. L'aura autour de lui s'intensifia encore jusqu'à devenir visible même à l'œil nu - des vagues d'énergie rouge et or qui déformaient l'air comme de la chaleur au-dessus du désert, qui faisaient onduler la réalité elle-même.

« Pouvoir... »

La voix qui sortit de la bouche de Jef n'était plus la sienne. C'était un mélange horrible, cauchemardesque, de sa voix et de quelque chose d'autre, quelque chose d'ancien et de terrible qui n'aurait jamais dû parler avec une gorge humaine.

« Tant de pouvoir... infini... absolu... »

Il leva une main presque distraitement et l'un des murs massifs de l'arbre explosa sans qu'il ne le touche même. Un simple geste et des tonnes de pierre et de bois se transformèrent en poussière, disparurent dans un nuage gris.

Sohalia comprit avec une terreur qui lui glaça le sang dans les veines qu'il n'y avait plus moyen de l'arrêter. Pas avec la force. Pas avec la raison. Pas avec l'amour. Le Jef qu'elle avait connu était enfermé quelque part dans ce corps devenu arme, hurlant peut-être dans les profondeurs de sa propre conscience, mais impuissant, complètement et totalement impuissant.

Et les Fragments... les Fragments consumaient tout ce qu'il était, le transformant seconde après seconde en quelque chose qui n'était plus humain, qui n'avait peut-être jamais été destiné à l'être.

Le combat qui suivit n'avait rien d'un affrontement noble entre deux guerriers d'égale puissance. Ce n'était pas une danse élégante d'escrime et de stratégie. C'était la lutte désespérée et pathétique d'une femme épuisée contre un monstre qu'elle avait autrefois aimé plus que sa propre vie.

Jef ne bougeait presque pas. Il n'avait pas besoin de bouger. Il se contentait de lever une main avec une lenteur presque nonchalante et l'espace autour de Sohalia se tordait comme du métal sous la chaleur. La gravité quintuplait, décuplait. L'air lui-même devenait une prison invisible qui l'écrasait contre le sol avec une force qui lui brisa presque les côtes. Elle créa désespérément des lianes pour se propulser hors de la zone d'effet, utilisant tout ce qui lui restait de pouvoir, mais elles se désintégrèrent au contact de l'aura de Jef, se transformant en cendres avant même de l'atteindre.

Elle essaya de l'attaquer de loin, lançant des piques de bois cristallisé avec toute la force qu'elle pouvait rassembler, mais ils fondaient avant même de l'atteindre, consumés par la chaleur intense qui émanait de lui comme s'il était devenu un soleil vivant.

Elle essaya de s'approcher, de trouver une ouverture, n'importe laquelle, mais chaque fois qu'elle se rapprochait de plus de quelques mètres, une nouvelle vague d'énergie la repoussait violemment, la projetant contre les murs ou le sol avec une force qui lui arrachait le souffle.

Et pendant tout ce temps, Jef la regardait avec ces yeux qui n'étaient plus les siens, avec une expression presque triste sur son visage qui se désintégrait lentement, qui se craquelait comme de la porcelaine sous la pression.

« Tu... ne peux pas... gagner. »

Chaque mot semblait lui coûter un effort immense, comme s'il devait les arracher d'une gorge qui n'était plus tout à fait humaine.

« Je suis... devenu... »

Il ne finit pas sa phrase. Son corps convulsa violemment et il poussa un nouveau hurlement qui fit trembler les fondations mêmes des ruines. Les veines cristallines se propagèrent encore, envahissant maintenant son visage entier, serpentant autour de ses yeux comme des rivières de sang et d'or, s'enroulant autour de sa bouche. Sa peau commençait à se craqueler sous la pression interne, des fissures lumineuses apparaissant le long de ses joues, de son cou, comme s'il allait littéralement se briser de l'intérieur, exploser en mille morceaux.

Sohalia comprit soudainement avec une clarté horrible.

Il n'était pas en train de devenir un dieu. Il était en train de mourir.

Les Fragments ne lui donnaient pas un pouvoir illimité. Ils le consumaient de l'intérieur, brûlant sa force vitale comme du combustible. Exactement comme ils l'auraient fait avec elle si Marco et Yori n'avaient pas extrait le Fragment à temps, si elle n'avait pas eu la chance d'être sauvée. Mais Jef avait deux Fragments. Deux. Et personne ne viendrait le sauver. Personne ne pouvait plus le sauver.

« Jef. » Sa voix était brisée par l'émotion, par le chagrin qui menaçait de l'étouffer. « Tu es en train de mourir. Arrête. S'il te plaît, arrête maintenant avant qu'il ne soit trop tard. »

« Je... ne peux... plus... »

Il tomba à genoux avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Ses mains griffaient son propre torse dans un geste désespéré, ses ongles laissant des traces sanglantes sur sa peau cristallisée, comme s'il essayait d'arracher les Fragments de sa poitrine, de les extirper de sa chair.

« Lia... aide-moi... s'il te plaît... »

Ces mots. Prononcés avec sa vraie voix, remplis d'une terreur enfantine, d'une vulnérabilité absolue. Ils brisèrent le cœur de Sohalia en mille morceaux coupants.

Elle courut vers lui sans réfléchir, ignorant la douleur qui explosait dans chaque partie de son corps, ignorant l'aura qui lui brûlait la peau comme un fer rouge, ignorant tout sauf ce besoin viscéral d'être près de lui. Elle devait le toucher. Devait essayer de faire quelque chose, n'importe quoi, même si c'était futile, même si c'était impossible.

Sa main atteignit son épaule et la chaleur était si intense, si inhumaine qu'elle sentit sa peau cloquer instantanément, sentit l'odeur horrible de sa propre chair qui brûlait. Mais elle ne retira pas sa main. Elle la garda là, ignorant la douleur, parce que c'était Jef et qu'elle lui avait promis de ne jamais le laisser seul.

« Je suis là. » Les mots sortaient dans un murmure brisé mais déterminé. « Je suis là, Jef. Je ne te laisserai pas mourir seul. Je te le promets. »

Il leva les yeux vers elle et pendant un instant - un seul instant parfait et douloureux - ses yeux redevinrent verts. Ce vert qu'elle avait tant aimé, ce vert qui lui rappelait les jardins de leur enfance. Le Jef qu'elle avait connu, celui qu'elle avait aimé, la regarda avec tant de reconnaissance, tant d'amour, tant de regret accumulé que Sohalia sentit quelque chose se briser définitivement en elle.

« Lia... » Sa main se leva avec un tremblement pathétique et toucha doucement sa joue dans une caresse fantôme. « Je... je t'aime... toujours... je t'ai toujours aimée... »

« Je sais. » Les sanglots la secouaient maintenant sans retenue. « Je sais, Jef. Moi aussi. Moi aussi je t'ai aimé. »

« Mens... » Un sourire fantôme, triste et doux. « Mais... merci quand même... »

Puis les yeux redevinrent dorés dans un flash aveuglant et Jef hurla à nouveau, son corps s'arquant sous une nouvelle vague de douleur qui le tordait comme une branche dans la tempête. L'aura autour de lui explosa avec une force qui força Sohalia à reculer malgré elle, la projetant plusieurs mètres en arrière.

Les ruines tremblèrent si violemment qu'elle crut un instant qu'elles allaient s'effondrer immédiatement. Des morceaux massifs du plafond commencèrent à tomber, créant des cratères là où ils s'écrasaient. Des fissures énormes apparurent dans le sol, s'élargissant rapidement comme des bouches affamées.

Sohalia réalisa avec une horreur absolue ce qui allait se passer.

Jef allait exploser. Et quand il le ferait avec deux Fragments fusionnés en lui, il emmènerait avec lui toute l'île. Tous ses frères qui se battaient encore. Tous les marines inconscients qui commençaient à peine à reprendre conscience. Tout le monde. Tout serait détruit.

À moins que...

À moins qu'elle ne l'arrête maintenant. Tout de suite. Avant qu'il ne soit trop tard.

Sohalia ferma les yeux et prit une décision qu'elle savait ne jamais pouvoir défaire, une décision qui la hanterait pour le reste de sa vie, quelle que soit sa longueur.

Sa main serra sa hallebarde plus fort, si fort que ses phalanges blanchirent. L'arme tremblait dans sa prise. Ou peut-être était-ce sa main qui tremblait. Elle ne savait plus. Elle ne voulait plus savoir.

Des images défilèrent dans son esprit comme les pages d'un livre qu'on feuillette trop vite. Marco qui lui disait "Reviens-moi" avec cette intensité brûlante dans ses yeux dorés. Son père Barbe Blanche et son sourire protecteur qui la faisait se sentir en sécurité. Ace et sa confiance inébranlable en elle qui l'avait toujours portée. Maiya qui avait besoin d'elle après avoir perdu son père. Hachiro qui lui avait demandé de protéger sa fille.

Et Jef. Le Jef d'avant. Celui qui lui avait appris à danser. Celui qui lui avait promis qu'ils changeraient le monde ensemble. Celui qui avait été son pillier. Celui qui avait été son premier amour, son premier tout.

"Je suis désolée, Marco," pensa-t-elle avec une tristesse infinie. "Je ne pourrai pas tenir ma promesse de revenir."

Elle regarda Jef qui se tordait de douleur, prisonnier de sa propre folie, consumé de l'intérieur par les Fragments qu'il avait cru pouvoir contrôler, qu'il avait cru pouvoir utiliser.

"Mais au moins," continua-t-elle mentalement, "je ne te laisserai pas mourir seul, Jef. Comme on avait promis, tu te souviens ? Ensemble jusqu'au bout. Toujours ensemble."

Elle ouvrit les yeux.

« Jef. » Sa voix était claire malgré les larmes qui coulaient sans s'arrêter. « Regarde-moi. S'il te plaît. Une dernière fois. Juste une dernière fois. »

Et miracle parmi les miracles, il la regarda. Ses nouveaux yeux dorés se posèrent sur elle et pour un instant - juste un instant volé au destin - elle vit une lucidité douloureuse y briller comme une bougie dans la nuit.

« Je suis désolée. » Les mots sortaient dans un murmure brisé. « Désolée de ne pas avoir pu te sauver. Désolée qu'on en soit arrivés là. Désolée pour tout ce qui aurait pu être et ne sera jamais. »

Elle s'avança, hallebarde levée, chaque pas comme marcher vers sa propre exécution, vers la fin de tout ce qu'ils avaient été.

« Mais je vais te libérer maintenant. Je te le promets. Tu seras enfin libre. »

Jef ne bougea pas. Ne se défendit pas. Peut-être parce qu'il ne pouvait plus contrôler son corps déchiré. Peut-être parce qu'une partie de lui, enfouie profondément sous les couches de folie et de douleur, voulait que ça se termine, priait pour que ça se termine.

Sohalia arriva devant lui. Sa main libre se leva et toucha doucement sa joue, la partie qui n'était pas encore complètement couverte de veines cristallines. Chaude. Si chaude qu'elle lui brûlait la paume, qu'elle sentait sa peau cloquer. Mais c'était toujours la joue de Jef. C'était toujours lui sous toute cette corruption.

« Repose-toi maintenant. » Sa voix était à peine audible. « Tu es libre. Enfin libre. »

Un sourire triste, infiniment triste, étira les lèvres craquelées de Jef.

« Libre... » Il répéta le mot comme s'il le découvrait pour la première fois. « Oui... enfin... »

Elle se pencha et embrassa son front dans un dernier geste de tendresse, un dernier adieu à tout ce qu'ils avaient été, à tout ce qu'ils auraient pu devenir.

Puis elle planta sa hallebarde dans son cœur.

Ce ne fut pas violent. Ce ne fut pas brutal. Ce fut presque... doux. La lame traversa sa chair avec moins de résistance qu'elle ne l'aurait cru, glissant entre les côtes comme si son corps acceptait enfin la fin, accueillait la mort comme une vieille amie.

Jef inspira brusquement, un son court et haché, ses yeux s'écarquillant. Mais au lieu de la douleur que Sohalia redoutait d'y voir, elle vit quelque chose d'entièrement différent apparaître dans ces yeux dorés.

Du soulagement. Un soulagement si profond, si absolu qu'il semblait illuminer son visage entier.

« Merci... »

Le murmure était à peine audible, mais c'était entièrement sa voix maintenant, entièrement Jef et personne d'autre.

Sohalia le serra contre elle alors qu'il commençait à s'effondrer, le retenant comme s'il était la chose la plus précieuse au monde.

Elle sentit le moment exact où il mourut. Son corps devint soudainement plus lourd, tout le poids mort retombant sur elle. La tension le quitta comme l'air s'échappant d'un ballon percé. Les yeux dorés s'éteignirent progressivement, redevenant verts - ce vert magnifique qu'elle avait tant aimé - pour quelques secondes précieuses avant de se fermer définitivement, paisiblement.

Un léger sourire resta sur ses lèvres. Paisible. Enfin en paix après tant de tourments.

Sohalia le berça doucement, assise dans la poussière et les débris d'un monde qui s'effondrait, tenant le corps de son premier amour contre elle comme une mère bercerait son enfant. Des sanglots la secouaient, profonds et déchirants, libérant des années de douleur refoulée, de culpabilité, de regrets.

Autour d'eux, l'aura destructrice s'était dissipée comme de la fumée dans le vent. Les tremblements s'étaient arrêtés. Le silence était revenu, lourd et oppressant. Mais Sohalia savait que ce n'était qu'un répit temporaire. Les ruines avaient été trop affaiblies. Elles ne tiendraient plus longtemps.

Elle baissa les yeux et vit les veines cristallines sous la peau de Jef commencer à se rétracter lentement, se détachant de son système circulatoire maintenant que son cœur ne battait plus pour les alimenter. Le processus était à la fois fascinant et horrible à regarder, comme observer une plante parasite mourir avec son hôte, se dessécher et tomber en poussière.

Finalement, après ce qui sembla une éternité, les deux Fragments se "détachèrent" complètement. Ils remontèrent à travers sa chair dans un processus que Sohalia détourna les yeux pour ne pas voir, trop révulsée par cette vision cauchemardesque. Puis ils tombèrent sur le sol à côté du corps avec un tintement cristallin étrangement musical, comme des gouttes de pluie sur du verre.

Ils pulsaient encore faiblement, comme des cœurs secondaires arrachés brutalement de leur hôte, couverts du sang de Jef qui les rendait encore plus écarlates.

Sohalia les regarda longuement, ces objets maudits qui avaient tout détruit. Une partie d'elle - une grande partie - voulait les écraser, les détruire, s'assurer qu'ils ne feraient plus jamais de mal à personne, qu'ils ne briseraient plus jamais une vie.

Mais elle se souvenait des histoires. Des légendes anciennes de son peuple transmises de génération en génération. De la créature appelée Vieilombre qui sommeillait quelque part dans les profondeurs, attendant. Et de la prophétie qui disait que seuls les quatre Fragments réunis pourraient la sceller à nouveau si elle se réveillait, si elle remontait des abysses pour dévorer le monde.

« Je ne peux pas... les laisser ici... » marmonna-t-elle, sa voix rauque et brisée. « Quelqu'un d'autre... pourrait les trouver... pourrait être tenté... comme Jef...»

Elle déposa avec une douceur infinie le corps de Jef sur le sol, arrangeant ses membres dans une position qui semblait moins brisée, moins pathétique, plus digne. Elle ferma ses yeux verts pour qu'il ait l'air de dormir plutôt que d'être mort. Puis, avec des mains tremblantes qui pouvaient à peine se refermer, elle rampa vers les Fragments.

Le simple fait de les toucher lui donna la nausée. Des flashs de souvenirs - pas les siens, mais ceux de Jef enregistrés dans les Fragments - déferlèrent dans son esprit comme un raz-de-marée. Leurs premiers rires ensemble. Leur premier baiser sous les étoiles. Les promesses murmurées dans l'obscurité. Et puis l'obscurité elle-même - le moment terrible où il avait fait son choix. Comment tout avait basculé en un instant. Comment l'amour s'était transformé en obsession, puis en folie, puis en ce monstre qui avait détruit tout ce qu'ils avaient construit.

"Je suis désolée," murmura-t-elle en glissant les Fragments dans la sacoche à sa ceinture avec des gestes maladroits. "Pour tout. Pour ne pas avoir été assez forte pour te sauver."

Elle essaya de se relever mais ses jambes refusaient de la porter, comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. L'adrénaline qui l'avait soutenue jusqu'ici, qui l'avait maintenue debout contre toute logique, s'évaporait rapidement, laissant derrière elle une fatigue si profonde, si totale qu'elle en était presque paralysante.

« Sceller... Vieilombre... » Les mots sortaient péniblement, à moitié consciente. « Comme prévu... »

Puis son corps lâcha complètement. Elle s'effondra sur le corps de Jef, sa joue contre son torse immobile et froid, trop épuisée même pour se redresser.

« Désolée, Marco », murmura-t-elle dans l'obscurité qui l'envahissait comme une marée montante. « J'ai essayé... j'ai vraiment essayé de revenir... mais je ne peux plus... »

Le grondement commença doucement, presque imperceptiblement. Un son grave et sourd qui semblait venir des entrailles mêmes de la terre, comme si l'île elle-même pleurait. Sohalia ouvrit péniblement les yeux, sa joue toujours posée sur le torse de Jef. Elle sentait le sang - son sang à lui - sécher sur sa peau, collant et froid. Sentait le poids des Fragments dans sa sacoche comme une accusation, comme un fardeau qu'elle porterait toujours.

Un autre grondement, plus fort cette fois, plus insistant. La terre trembla et un morceau du plafond s'effondra à quelques mètres d'elle seulement, explosant en un nuage de poussière qui la fit tousser faiblement.

L'arbre de la cognition - ce vestige tragique d'une époque révolue, ce témoin silencieux de tant de tragédies accumulées - n'allait plus tenir longtemps. La destruction de la sphère, le combat contre Jef, l'énergie folle des Fragments... c'était trop. Bien trop. Les ruines déjà fragilisées par vingt ans d'abandon ne survivraient pas à tout ça.

Sohalia savait intellectuellement qu'elle devrait bouger. Se lever. Courir aussi vite que ses jambes brisées le permettraient. Mais son corps refusait catégoriquement de lui obéir, comme s'il avait décidé de faire grève. Chaque muscle était une agonie. Chaque respiration brûlait comme si elle inhalait du feu liquide. Elle avait tout donné - tout son pouvoir, toute son énergie, tout ce qu'elle était et même ce qu'elle n'était pas - pour détruire la sphère et affronter Jef.

Il ne restait plus rien. Juste une coquille vide.

Un morceau de bois carbonisé tomba près de sa tête, si près qu'elle sentit le déplacement d'air. Elle le regarda avec un détachement étrange, presque paisible. C'était donc comme ça que ça se terminerait ? Ensevelie sous les débris d'Ohara, tenant le corps de l'homme qu'elle avait aimé puis tué de ses propres mains ? Mourant dans les ruines d'un rêve brisé ?

Il y avait une certaine poésie tragique là-dedans, supposa-t-elle avec une ironie amère. Les poètes auraient adoré. Quelle belle fin.

« Marco... » Le murmure s'échappa d'elle dans le silence ponctué de craquements sinistres.

Des images défilèrent dans son esprit épuisé comme les fragments d'un rêve qui s'efface. Marco qui lui disait "Reviens-moi" avec cette intensité qui la faisait fondre. Son père Barbe Blanche et la façon dont il l'avait serrée dans ses bras quand elle était revenue après sept ans, comme s'il ne voulait plus jamais la lâcher. Ace qui lui avait fait confiance pour cette mission impossible. Ses frères - tous ses frères qui comptaient sur elle, qui l'attendaient.

Et Maiya. Oh, Maiya. Cette petite cousine qu'elle aimait comme la sœur qu'elle n'avait jamais eue. Qui venait de perdre son père. Qui allait maintenant perdre Sohalia aussi. Qui serait seule.

« Je suis désolée, » répéta-t-elle, les larmes coulant silencieusement en laissant des traces propres sur son visage couvert de poussière.

Avec un effort surhumain qui lui arracha un gémissement, elle parvint à rouler sur le côté, s'éloignant du corps de Jef. Elle ne voulait pas l'écraser quand les ruines s'effondreraient définitivement. C'était stupide - il était mort, ça n'avait plus aucune importance - mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Peut-être que si elle était morte dans l'embuscade des marines quand elle avait quinze... Peut-être que Jef n'aurait jamais pu avoir les informations que Sohalia lui avait confiait... Peut-être que tout cela n'aurait jamais existé...

Elle finit sur le dos, regardant vers le ciel à travers les branches brisées et noircies de l'arbre. Le ciel sombre d'Ohara. Mais non... attendez. Est-ce que c'était... rose ?

L'aube. L'aube se levait sur les ruines.

Sohalia n'avait pas réalisé combien de temps s'était écoulé. Toute la nuit. Elle avait combattu toute la nuit - contre les généraux possédés, contre les marines transformés en marionnettes, contre la sphère et son ancêtre maléfique, contre Jef et les démons qui le possédaient.

Et maintenant le soleil se levait, indifférent à sa douleur, indifférent à sa mort imminente, indifférent aux tragédies qui s'étaient jouées dans l'obscurité. Un nouveau jour commençait. Un jour qu'elle ne verrait pas. Un jour qui continuerait sans elle.

Un calme étrange l'envahit, s'installant dans ses os comme une présence familière. Pas vraiment de la résignation. Plutôt... de l'acceptation. Elle avait fait ce qu'elle devait faire. Elle avait détruit la sphère. Elle avait arrêté Jef. Elle avait récupéré les Fragments pour qu'ils ne tombent pas entre de mauvaises mains, pour qu'ils puissent servir à sceller Vieilombre.

Elle avait accompli sa mission. Au final, c'était tout ce qui comptait.

"Au moins," pensa-t-elle avec un sourire triste qui tirait douloureusement sa peau, "ils sont saufs. Marco, père, mes frères... Maiya... ils sont tous saufs. C'est tout ce qui compte vraiment."

Un morceau plus gros s'effondra sur sa gauche, faisant trembler violemment le sol et la faisant rebondir légèrement. La fin approchait. Elle pouvait la sentir venir comme on sent l'orage approcher.

Sohalia ferma les yeux, acceptant son sort avec une grâce qu'elle ne se connaissait pas. Des souvenirs défilèrent derrière ses paupières closes - pas les mauvais cette fois, pas les tragédies et les douleurs. Non, les bons moments. Les rires sur le Moby Dick. Les repas chaotiques avec ses frères où la nourriture volait plus qu'elle n'était mangée. Les soirées paisibles à écouter les histoires de Barbe Blanche, bercée par sa voix grave. Les moments silencieux avec Marco, quand il ne disait rien mais sa présence seule suffisait à la réconforter, à la faire se sentir en sécurité.

Et oui, même les souvenirs de Jef. Le bon Jef. Celui d'avant la haine et la folie. Celui qu'elle garderait dans son cœur pour toujours, celui qui serait à jamais le garçon qui lui avait appris à danser sous les étoiles.

Un papillon doré apparut soudainement près d'elle, surgissant de nulle part, brillant faiblement dans la lumière croissante et rosée de l'aube. Sohalia ouvrit légèrement les yeux, surprise. Le don de Gaïa s'était dissipé il y a des heures. Les esprits étaient partis, retournés là d'où ils venaient. Comment...?

Le papillon se posa délicatement sur sa main ensanglantée et Sohalia sentit une chaleur douce l'envahir, se répandant depuis ce point de contact. Pas la chaleur brûlante et destructrice des Fragments. Quelque chose de différent. De maternel. D'aimant.

"Maman?"

Le papillon battit doucement des ailes, comme un dernier au revoir, une dernière bénédiction d'une mère à sa fille. Puis il s'envola gracieusement vers le ciel rose, disparaissant dans la lumière de l'aube comme un rêve qui s'efface au réveil.

Sohalia sourit. Un vrai sourire cette fois, pas amer, pas triste. Juste... en paix.

"Je peux partir en paix," pensa-t-elle. "Je peux enfin me reposer."

Le grondement s'intensifia dramatiquement. Les murs tremblèrent si violemment qu'ils semblaient sur le point de se liquéfier. Des fissures énormes apparurent partout, courant le long des surfaces comme des éclairs noirs qui déchiraient la réalité.

Et puis elle entendit un autre son. Un son qui ne venait pas des ruines qui s'effondraient mais de l'extérieur, porté par le vent. Un cri. Quelqu'un qui hurlait son nom avec une désespération qui lui fit mal au cœur.

« SOHALIA ! »

Cette voix. Elle connaissait cette voix entre toutes. Elle l'aurait reconnue n'importe où, même à l'autre bout du monde.

« Marco ? »

Le murmure était incrédule, plein d'espoir et de confusion.

Elle essaya de tourner la tête, de regarder vers l'entrée, mais son corps refusait toujours de bouger plus que de minuscules mouvements pathétiques. Tout ce qu'elle put faire fut d'ouvrir la bouche, d'essayer de répondre, de faire savoir qu'elle était là.

« Ici... » Sa voix était si faible, à peine un murmure rauque. « Je suis... ici... Marco... »

Elle ne savait pas s'il l'avait entendue. Le grondement était si fort maintenant, assourdissant. Mais elle sentit quelque chose - un flash puissant de Haki de l'observation qui balayait la zone comme un radar. Il la cherchait. Il était venu pour elle. Il avait tenu sa propre promesse.

"Marco."

Les larmes coulant à nouveau sur ses joues poussiéreuses.

Elle ne sut jamais s'il l'avait trouvée à temps ou non.

Parce qu'à cet instant précis, avec un craquement terrible qui résonna comme l'annonce du jugement dernier, une poutre massive se détacha du plafond. Sohalia la vit tomber vers elle en apparence ralentie - cette masse énorme de bois carbonisé qui avait autrefois fait partie du plus grand arbre du monde, du symbole de toute la connaissance humaine.

Elle n'avait plus la force de l'esquiver. Plus la force de créer un bouclier. Plus la force de lever même le petit doigt. Plus la force de faire quoi que ce soit d'autre que d'attendre.

Elle ferma les yeux et pensa une dernière fois à tous ceux qu'elle aimait, laissant leurs visages défiler devant ses yeux fermés comme un diaporama d'adieu.

Puis tout devint noir.

Un son assourdissant. L'impact qui fit vibrer ses os. La douleur - brève mais intense, une explosion de pure agonie.

Puis plus rien.

Silence.

Obscurité.

Le vide.


Marco explosa à travers l'entrée effondrée des ruines comme une comète bleue, ses flammes illuminant l'obscurité poussiéreuse qui régnait à l'intérieur. Son Haki de l'observation pulsait désespérément, frénétiquement, cherchant, cherchant sans relâche...

Là. Il la sentait. Faible, si terriblement faible, mais elle était là. Elle était encore là.

« SOHALIA! »

Le hurlement lui arracha la gorge en se précipitant vers l'intérieur, ses ailes le propulsant à une vitesse folle.

Mais au moment même où il franchissait le seuil, au moment précis où il allait enfin la voir, les ruines s'effondrèrent définitivement.

Des tonnes de pierre et de bois s'abattirent dans un rugissement apocalyptique qui couvrit même son cri de désespoir. La poussière explosa en un nuage si épais, si dense qu'elle obscurcit même la lumière brillante de ses flammes bleues.

"NON!"

Il plongea quand même, ignorant le danger, cherchant désespérément à la protéger de ses ailes, de son corps, de tout ce qu'il avait. Mais c'était trop tard. Trop de débris. Trop rapide. Trop de tout.

Les décombres l'engloutirent aussi, l'avalant dans leur chute inexorable.

Et tout ce qui avait été l'arbre de la cognition - ce monument millénaire à la connaissance, ce témoin silencieux de tant d'histoires, de tant de vies - s'effondra définitivement dans un nuage de poussière qui monta vers le ciel comme l'âme du bâtiment s'envolant, ensevelissant ses derniers secrets sous des tonnes de ruines.

Quand la poussière retomba enfin, lentement, il ne restait plus qu'un amas chaotique de pierres et de bois brisés. Une tombe pour les rêves morts.

Silence.

Juste le son du vent qui soufflait doucement sur les ruines et les cris lointains des pirates qui accouraient, alertés par le bruit de l'effondrement.

Quelque part sous ces décombres se trouvaient Sohalia, Jef, et peut-être Marco.

Le soleil continuait à se lever, indifférent, peignant le ciel d'Ohara en rose et or.

Un nouveau jour commençait.

Mais pour certains, il était peut-être déjà trop tard.


Publié le 27/01/2026.


Merci, à très vite (demain).

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