War of Change

Chapitre 25 : Le fardeau du phénix

5656 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/03/2026 12:06

La grande salle n'avait pas été prévue pour les réunions graves.

C'était son problème, ce matin. Les lampes y étaient trop chaudes, les fauteuils trop familiers, et l'habitude qu'avaient les commandants de s'y retrouver après les escales y laissait une empreinte de légèreté qui rendait ce qui allait être dit d'autant plus difficile à porter. Marco le sentit dès qu'il entra, cette dissonance entre l'endroit et le moment, et il pensa brièvement qu'il aurait dû choisir un autre lieu. Mais il n'y en avait pas d'autre sur le Moby Dick qui aurait convenu davantage — et de toute façon, c'était trop tard.

Ils étaient tous là. Vista, les bras croisés sur la poitrine avec cette posture qu'il avait dans les moments où il attendait quelque chose de difficile. Izo, assis un peu en retrait, son kimono impeccable, son regard déjà attentif d'une façon qui signifiait qu'il avait déjà commencé à lire la situation avant même que Marco ouvre la bouche. Jozu, massif et silencieux à sa place habituelle, le regard posé sur Marco avec cette attention sombre qu'il réservait aux choses importantes. Haruta, qui avait cessé de faire quelque chose avec ses mains et regardait maintenant, incertain. Blamenco. Rakuyo. Namur. Les autres.

Marco resta debout.

Il avait réfléchi à comment débuter et avait conclu qu'il n'y avait pas de bonne façon de l'annoncer. Alors il commença directement.

« Je veux vous parler de Sohalia. »

Le silence qui suivit ces cinq mots était d'une nature particulière — pas un calme de surprise, parce que la plupart d'entre eux avaient assez d'expérience avec les réunions convoquées sans raison explicite pour deviner qu'il ne s'agissait pas d'un rapport tactique ordinaire. C'était un temps d'arrêt des gens qui retiennent leur souffle parce qu'ils pressentent quelque chose d'inconfortable.

Marco continua, parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire que continuer.

« Soyons honnêtes entre nous. Cette bataille contre Barbe Noire sera la plus difficile que nous ayons menée depuis Marineford. Il y aura des pertes. » Il marqua une pause volontaire, les laissant peser ce mot — pertes — avec tout ce qu'il contenait. « Du côté des hommes. Et du côté des commandants. »

Personne ne protesta. C'était la vérité, et ils le savaient tous. Certains des commandants présents autour de cette table ne reviendrait pas de la guerre contre Barbe Noire. C'était une certitude.

« Je pense que Sohalia ne devrait pas être là. »

Cette fois, la pause dura moins longtemps.

Blamenco fut le premier à réagir, se redressant légèrement avec cette façon qu'il avait de prendre de l'espace quand quelque chose le contrariait.

« Elle a recommencé l'entraînement depuis son retour, » objecta Blamenco, sa voix portant une contradiction calme et directe, sans agressivité. « Encore quelques mois et elle sera une adversaire bien plus redoutable qu'elle ne l'est déjà. Elle a son pouvoir, son don de Gaia, sa hallebarde, et les bases du Haki de l'observation et de l'armement. Se priver d'une alliée aussi puissante pourrait sérieusement nous desservir, Marco. »

« Je sais. »

Marco ne tenta pas de nier cet argument, parce qu'il était juste. Il avait passé assez de temps à les construire et les déconstruire dans sa tête pour savoir lesquels tenaient et lesquels ne tenaient pas.

« Elle a aussi des responsabilités sur son île. Une famille à protéger. »

« Elle est au courant de ses propres responsabilités, » observa Vista, neutre.

« On a juré de la protéger, » reprit Marco. « Quand elle était enfant. On avait promis à Père. »

« Elle n'est plus une enfant. »

C'était Izo, et sa voix n'avait pas de dureté — juste la précision tranquille de quelqu'un qui nomme les choses telles qu'elles sont.

Marco sentit quelque chose se contracter légèrement dans sa poitrine, mais il ne s'arrêta pas.

« J'avais promis à Thatch. » Sa voix baissa d'un demi-ton malgré lui, et il ne chercha pas à la corriger. « Il m'a dit que si un jour on retrouvait Sohalia, il ferait tout pour qu'il ne lui arrive rien. J'ai fait la même promesse. »

Le nom de Thatch tomba dans la salle et y resta, comme il le faisait toujours — un poids particulier que le temps n'avait pas dissout, qu'il n'avait fait que rendre plus précis, plus permanent.

Marco continua, parce qu'il avait préparé ces arguments et parce que c'était plus facile de continuer que de s'arrêter sur le nom de Thatch.

« Si Barbe Noire la kidnappe — et il essaiera, parce qu'il cherche des pouvoirs et que le sien est unique — ça ne la mettra pas seulement elle en danger. Ça mettra en danger toute l'île qu'elle protège. Il peut s'en servir comme levier. Il peut la forcer à plier ou décider que son île est plus utile réduite en cendres. »

Il regarda autour de lui, s'assurant qu'ils suivaient la logique.

« Elle est, à sa manière, notre héritière. Si elle meurt dans ce combat, tout ce qu'on a construit, tout ce que Père a voulu pour ses enfants, tout ce que Thatch et Ace portaient — ça meurt avec elle. »

Il y eut un mouvement dans la salle, pas une parole, mais quelque chose dans la façon dont certains bougèrent légèrement, un déplacement de poids, comme si les mots avaient touché quelque chose de physique.

« Elle porte la volonté de Thatch, d'Ace, de Père. » Marco n'élevait pas la voix — il n'en avait pas besoin. « On ne peut pas prendre le risque de la voir mourir dans ce combat. »

Il laissa ça reposer quelques secondes, puis ajouta ce qui lui restait.

« Et je sais que vous l'aimez tous. Vous n'avez pas envie de la voir traverser cet enfer. D'assister à nos morts. »

Ce fut Izo qui brisa le silence.

« Mais putain, Marco. »

Sa voix était basse, tranchante — pas de la colère, quelque chose de plus profond et de plus douloureux que la colère, une exaspération qui venait d'un endroit intime.

« Bien sûr que je ne veux pas la voir dans ce merdier. Je ne veux pas qu'elle voit nos cadavres, et je ne veux pas la voir morte. Mais ce que je veux importe peu. C'est ce qu'elle veut qui compte. Et elle veut se battre à nos côtés. »

Il s'arrêta une seconde, et quand il reprit sa voix était plus basse, moins tranchante, quelque chose de presque douloureux dedans.

« Bordel — elle est en train de planifier sa mort pour revenir vivre avec nous. Elle a déjà fait son choix. »

Le silence qui suivit ces mots fut différent de tous les précédents.

Marco se leva.

Ce n'était pas le mouvement de quelqu'un qui cherche à reprendre le dessus. C'était le mouvement de quelqu'un qui ne peut plus rester assis, qui a besoin que son corps fasse quelque chose pendant que sa tête continue à travailler contre lui.

« Izo a raison, » dit-il, et il y avait dans sa façon de le concéder quelque chose qui coûtait — cette façon qu'ont les gens d'admettre l'argument qui les démonte eux-mêmes. « Il y a autre chose. »

Il leur laissa le temps d'attendre.

« Barbe Noire cherche des pouvoirs à voler. Mon Fruit du Démon serait un atout de taille pour lui. »

Il n'avait pas besoin de développer. Tout le monde dans la salle connaissait la mécanique du Fruit des Ténèbres maintenant, ce qu'il faisait aux pouvoirs qu'il absorbait, le prix que ça coûtait à celui à qui on les prenait.

« Vous connaissez Sohalia, » continua Marco, et dans sa voix il y avait quelque chose qui ressemblait à de la résignation, à cette façon qu'ont les gens de parler de quelqu'un qu'ils aiment en sachant exactement ce dont ils sont capables. « Elle fera tout pour nous protéger, même si ça signifie risquer sa propre vie. On l'a vu avec Itsuki. Et c'est un miracle qu'Hiroshi ait réagi aussi vite ce jour-là — sinon c'était elle qui mourait, pas lui. »

La pause qui suivit fut plus long que les précédents.

Personne ne dit rien. Marco venait de passer une partie de la réunion à construire ses arguments, et il venait d'en formuler deux qui sapaient les siens — pas parce qu'il ne les connaissait pas, mais parce qu'ils étaient vrais, et qu'il était incapable de ne pas les dire. On pouvait voir ça sur les visages des commandants : non pas la satisfaction d'avoir gagné un débat, mais quelque chose de plus inconfortable, la reconnaissance que l'homme debout devant eux savait exactement ce qu'il demandait.

Ce fut Haruta qui parla ensuite, après un silence assez long pour qu'on sente que les mots avaient été pesés.

« Jamais elle ne te le pardonnera. »

Sa voix était douce. Pas de jugement dedans — quelque chose de plus proche de la tristesse, quelque chose qui venait d'une compréhension réelle de ce que ça signifiait.

« Certains d'entre nous mourront là-bas. C'est sûr. Et elle n'aura pas eu l'occasion de les voir une dernière fois. De leur dire au revoir. »

Haruta marqua une pause, ses yeux posés sur Marco avec une franchise tranquille.

« Marco... Tu pourrais mourir aussi ce jour-là. Et si tu t'en sors — si tu t'en sors — c'est ton couple que tu perdras sûrement. Non, pas seulement ton couple. Ta relation tout entière. La complicité. La confiance. L'amitié qui vous lie, qui existait bien avant que vous soyez ensemble. Tout sera fini. »

Le calme qui suivit ces mots était d'une nature différente de tous les précédents. C'était un silence qui s'installait dans les corps — on pouvait le voir dans la façon dont certains commandants baissaient les yeux, dans la façon dont Vista se redressa légèrement avant de se raviser, dans la façon dont Jozu posa son bras sur la table avec une lenteur délibérée, comme si le geste l'aidait à tenir quelque chose.

Tout le monde regardait Marco.

Marco fixait le sol un moment. Juste un moment — assez long pour que ce soit visible, pas assez pour que ce soit un effondrement.

Puis il se rassit. Il n'était plus debout, plus le commandant qui tient la salle — juste un homme dans un fauteuil, avec les coudes sur les genoux et les mains croisées, qui avait besoin que ses frères comprennent quelque chose qu'il n'arrivait pas encore à formuler proprement.

Quand il parla à nouveau, sa voix était différente. Pas brisée — Marco ne se brisait pas comme ça. Mais quelque chose avait cédé à l'intérieur, une couche de contrôle, et ce qui apparaissait en dessous était plus réel et plus difficile à regarder que tout ce qu'il avait dit jusque-là.

« Je l'aime. »

Il dit ça sans préambule, sans transition, parce qu'il n'y avait pas de façon gracieuse d'arriver à cette phrase.

« La semaine dernière, on a parlé de notre futur. D'enfant. »

Un rire très court, très bref, qui n'était pas de la joie mais quelque chose qui lui ressemblait de loin, cette façon qu'ont les gens de rire des choses qui leur font mal.

« Ça vous donne une idée d'à quel point je suis complètement fou d'elle. »

Il laissa ses mots planer dans l'air une seconde.

« Alors l'imaginer là-bas. La voir risquer sa vie, la voir mourir... c'est au-dessus de mes forces. »

Jozu bougea. Pas grand chose — il déposa son avant-bras sur l'accoudoir de sa chaise avec une lenteur mesurée, et regarda Marco avec l'attention sombre et directe qui était la sienne dans les moments importants.

« Tes arguments stratégiques étaient justes, Marco. » Sa voix était sans jugement, mais ferme — cette façon qu'il avait de nommer les choses sans les habiller. « Ta peur, ton amour pour elle — c'est ça le véritable moteur de ta décision. »

Il marqua une pause.

« Sois honnête avec nous, mon frère. On a tous déjà goûté à l'amour au moins une fois ici. »

Son regard dériva brièvement, et son pouce désigna Haruta avec une désinvolture élaborée.

« Sauf peut-être le nabot. »

Haruta se redressa comme si on lui avait envoyé une décharge électrique.

« Yoi ! »

Le mot claqua dans la salle avec une indignation si parfaitement calibrée que quelques rires brefs éclatèrent malgré le poids du moment — des rires courts, presque involontaires, de ceux qui arrivent quand la tension a besoin de quelque chose où se déposer. Haruta lui-même finit par souffler quelque chose d'imprécis qui ressemblait vaguement à une capitulation.

L'espace d'un instant, la salle respirait différemment.

Puis le silence revint, plus doux qu'avant, et dans ce silence Marco parla à nouveau. Cette fois sa voix avait quelque chose d'autre — pas de la stratégie, pas de la défense. Quelque chose de plus nu, de plus ancien.

« Vous savez ce que c'est, ce pouvoir, pour moi. »

Il n'avait pas besoin de préciser lequel. Ils le savaient tous.

« Les premières années, peut-être la première décennie, c'était de l'extase. J'ai goûté à tout ce que la vie pouvait offrir — les aventures, la nourriture, les boissons, les amitiés, les femmes. Je suis tombé amoureux tant de fois... »

Il s'arrêta une seconde. Pas longtemps.

« Et puis j'ai commencé à voir le mauvais côté de ce pouvoir. La mort qui avait déjà emporté certains de mes camarades ne viendrait sans doute jamais pour moi. J'ai commencé à ressentir une lassitude de cette vie que personne d'autre sur ce navire ne pouvait vraiment comprendre, parce que personne d'autre sur ce navire ne vivrait assez longtemps pour la ressentir. »

Dans la salle, personne ne bougeait. Vista fixait Marco avec une attention qui n'était pas celle d'un commandant évaluant une situation — c'était quelque chose de plus personnel, de plus fragile. Izo avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et il les étudiait plutôt que de regarder Marco, ce qui chez lui était une façon de donner de l'espace. Namur avait baissé les yeux vers la table. Rakuyo ne souriait plus.

« Cet abattement s'est un peu évaporé quand Sohalia est arrivée dans nos vies. »

Marco eut un sourire très bref, très petit, de ceux qui apparaissent quand on se souvient de quelque chose qui fait mal et du bien en même temps.

« Elle était assez active et assez imaginative pour empêcher un équipage entier de pirates de s'ennuyer. »

Des rires doux s'élevèrent autour de la table. Le genre de rires qui viennent de la mémoire — les yeux qui se lèvent légèrement comme si on cherchait quelque chose dans l'air au-dessus de soi, parce qu'on revoit quelque chose.

« Et puis elle a commencé à grandir. Devenant une jeune fille, puis une jeune femme — alors que moi je ne vieillissais plus, et vous tous si. »

Sa voix était posée, factuelle, et c'est précisément cette façon de dire les choses sans les dramatiser qui les rendait plus lourdes.

« Finalement, elle a disparu. Et la fatigue, l'accablement sont revenus. Père est devenu de plus en plus malade. J'ai compris qu'il y avait une possibilité réelle pour que je sois le dernier debout sur le Moby Dick, un jour. »

Jozu bougea imperceptiblement — ses épaules s'affaissèrent d'un centimètre, ce mouvement très petit que les gens font quand quelque chose qu'ils avaient refusé d'imaginer vient d'être formulé à voix haute.

« Ace a débarqué avec sa rage, sa jeunesse. Ça a été une nouvelle bouffée d'air frais. L'arrivée de Ritsu, toute une aventure. Et puis Thatch est mort, et mes craintes sont revenues. »

Marco baissa les yeux vers la table.

« Quand Sohalia est revenue dans nos vies, j'ai eu un nouveau souffle. J'ai appris à connaître la femme qu'elle était devenue, et j'en suis tombé éperdument amoureux. »

Il rit — un rire doux, légèrement moqueur de lui-même, qui détendait à peine et rendait ce qui suivait plus réel.

« Je me suis fait avoir comme un bleu. »

Quelques rires dans la salle, plus tendres que les précédents. Haruta avait les yeux brillants. Il regardait ailleurs.

« Un jour, elle m'a demandé ce qu'elle pouvait m'offrir à moi, le second de l'homme le plus fort du monde. »

La voix de Marco se fit un peu plus basse, pas d'un seul coup mais progressivement, comme si les mots lui coûtaient plus à mesure qu'ils se rapprochaient de quelque chose d'essentiel.

« Elle m'offre cette renaissance. Ce souffle de vie qui me fait croire encore qu'il y a de l'espoir, que tout est possible. Elle m'aide à combattre la morosité — cette morosité qu'elle est la seule à vraiment comprendre parce qu'elle est la seule à l'avoir vue. »

Le silence qui suivit était différent de tous ceux qui avaient précédaient. Quelque chose s'était déposé dans la salle qui n'était plus seulement la discussion de commandants sur une décision tactique. C'était quelque chose de plus vieux que ça, de plus humain. On pouvait le lire dans les visages — dans la façon dont Haruta regardait ses mains, dans la façon dont Namur avait baissé les épaules, dans la façon dont Vista fixait un point sur le mur sans vraiment le voir.

Marco leur laissa ce temps d'arrêt. Il le respecta lui-même, parce qu'il en avait besoin aussi.

Puis il reprit, et dans sa voix il y avait quelque chose de presque nostalgique, un sourire qui existait dans le ton sans forcément exister sur le visage.

« Quand je me suis rendu compte que Thatch avait des sentiments pour Ritsu, on en a parlé. Je l'ai conseillé. Et quand il m'a remercié, il m'a dit que le jour où ça m'arriverait à moi, il serait là. Qu'il devrait me rappeler que j'étais un idiot, me donner de mauvais conseils, me tenir la main métaphoriquement. » Il s'arrêta un instant. « Il m'a dit que quand ça me tomberait dessus, ça me frapperait deux fois plus fort. Il avait raison. »

Personne ne dit rien car il n'y avait rien dire. Le commandant de la quatrième division n'était plus là pour aider ses frères à prendre la bonne décision. Il ne pouvait plus lui dire qu'il allait commettre la plus grosse connerie de sa vie, qu'il était un putain idiot et que tout ceux qui pensaient à exclure Sohalia étaient, eux aussi, des cons.

« J'ai trouvé cette femme. Et je ne veux pas la perdre. Je suis prêt à tout pour la garder saine et sauve — même à ce qu'elle me haïsse au point de ne jamais pouvoir me pardonner. »

Vista prit une inspiration lente et contrôlée.

« Marco... »

Jozu le coupa. Pas durement — avec la précision d'un homme qui sait qu'on peut rester dans l'émotion toute la nuit et ne jamais arriver nulle part si on n'aide pas à poser la question concrète.

« Qu'est-ce que tu nous demandes exactement ? De lui mentir pendant des mois de préparation ? »

Marco le regarda.

« On avait fixé une date approximative pour le combat. On avance d'une semaine — sans qu'elle le sache. On met l'équipage au courant à la dernière minute. »

Izo souffla lentement par le nez. Ce n'était pas un soupir d'acceptation — c'était le soupir de quelqu'un qui réalise l'étendue exacte de ce qui est proposé.

« Ça ne va pas leur plaire. Tu vas demander aux hommes que Sohalia commande d'aller au combat sans elle, sans la voir une dernière fois. »

« J'en ai conscience. »

Vista regarda autour de lui. Il laissa le silence durer encore quelques secondes, attendant que chacun soit certain de n'avoir plus rien à dire. Puis il posa les mains à plat sur la table.

« Votons. »


A Laugh Tale, à cette même heure, Sohalia présidait le Conseil.

La grande salle des lignées sentait la cire et le bois comme toujours, mais l'atmosphère ce matin n'avait rien de routinier. La lumière entrait par les hautes fenêtres en biais, posant des rectangles pâles sur le sol de pierre, et dans ce silence d'avant-séance on entendait le jardin intérieur — les oiseaux, une fontaine quelque part, la vie ordinaire du palais qui continuait sans se préoccuper de ce qui allait être décidé ici. Akihide n'était pas là — c'était un choix délibéré, pesé avec Maiya la veille au soir, parce que certaines discussions se tiennent mieux en l'absence de la personne concernée. Sohalia l'avait mis au courant de cette décision et il avait accepté sans protester, comprenant que c'était le plus intelligent à faire pour que leur plan fonctionne et qu'elle lui en était reconnaissante.

Nostradamus était présent à sa place habituelle, ses yeux blancs fixés dans sa direction avec cette précision troublante qu'il avait pour quelqu'un qui ne voyait pas de la même façon que les autres. Il n'avait pas encore parlé depuis le début de la séance, et son silence était de ceux qui pesaient — non pas parce qu'il était hostile, mais parce que les silences de Nostradamus précédaient toujours quelque chose.

Kino représentait la lignée des Kasai avec la concentration propre et séparée qu'il avait dans les réunions officielles — il regardait Maiya exactement autant que nécessaire et pas davantage, ce qui, de sa part, demandait un effort que Sohalia appréciait.

Nostradamus prit la parole le premier pour exposer le contenu des décrets. Sa voix était mesurée, précise, chaque formulation choisie pour être à la fois claire pour les présents et inattaquable sur le plan légal. Il y avait deux textes. Le premier établissait la citoyenneté permanente de Laugh Tale pour Akihide Shizen, irréversible, indépendante du mariage et de la couronne, ancrée dans la loi de l'île plutôt que dans la personne de la reine. Le second formalisait son titre de conseiller permanent auprès de la régente — un ancrage dans la structure de pouvoir de Maiya, qui lui donnait une existence institutionnelle au-delà du seul fait d'être le mari de Sohalia.

Les débats qui suivirent étaient de ceux où personne ne s'oppose frontalement mais où plusieurs personnes cherchent des angles, des précisions, des façons de montrer qu'elles ont examiné les choses. Le chef des Kasai demanda des précisions sur les implications en cas de remariage éventuel. La chef des Mizu voulut savoir comment le titre de conseiller interagissait avec les prérogatives du Conseil. Nostradamus répondit à chaque question avec la même précision tranquille, sans jamais se laisser pousser dans une imprécision.

Sohalia présidait et laissait faire, parce que laisser faire était parfois la stratégie la plus efficace. Elle connaissait ce Conseil, elle en connaissait les lignes de fracture et les points d'équilibre. Elle savait que les questions posées n'étaient pas des oppositions sincères — elles étaient une façon de participer, de montrer qu'on n'avait pas été roulé, qu'on avait examiné les choses.

Ce fut Maiya qui parla lorsque les questions commencèrent à s'épuiser.

Elle ne se leva pas, ne haussa pas la voix. Elle parla avec la sobriété directe qui était sa façon à elle d'être sérieuse — pas de rhétorique, pas d'ornement, juste les mots nécessaires posés exactement là où ils devaient l'être.

« La probabilité de mourir en couche n'est jamais nulle. »

Elle laissa sa déclaration planer dans l'air une seconde. Quelqu'un au fond de la salle se racla légèrement la gorge, puis se tut.

« Nous en avons eu la preuve récente. La reine a subi une fausse couche. »

Sa voix ne flancha pas sur ces mots — elle les posa avec la même sobriété que les précédents, parce qu'elle savait que c'était la seule façon de les dire sans les transformer en quelque chose de plus lourd qu'ils n'avaient besoin d'être pour cet argument.

« Ce qui nous a rappelé, c'est que même dans les situations qui semblent maîtrisées, même quand tout est prévu, les choses ne se passent jamais exactement comme prévu. Il est donc normal, il est prudent, il est raisonnable que la reine souhaite s'assurer que son mari — le futur père de ses enfants — soit protégé quoi qu'il arrive. »

Nostradamus n'avait pas bougé pendant tout ce temps. Ses mains étaient posées à plat sur la table devant lui, paumes contre le bois, et ses yeux blancs fixaient quelque chose légèrement au-dessus de la ligne de l'horizon de la salle. Ce n'était pas de l'indifférence — c'était son attention à lui, dense et immobile, celle d'un homme qui écoutait avec quelque chose qui n'était pas les oreilles.

Une brève image traversa l'esprit de Sohalia pendant que Maiya parlait — une semaine sur l'Archipel silencieuse et volcanique, la cabine du Moby Dick, la façon dont Marco avait mis sa main sur la sienne quand ils avaient parlé de l'avenir. Elle la chassa immédiatement et ramena ses yeux sur la salle.

Kino parcourut la table du regard avec cette efficacité discrète qu'il avait dans les moments où il évaluait un consensus.

« Votons. »


La conversation den-den mushi s'établit en début de soirée.

Sohalia appela depuis ses appartements, Ume discrètement retirée dans la pièce voisine, la fenêtre ouverte sur le jardin où les fleurs du soir commençaient à peine à annoncer leur parfum à venir. Elle avait dans la voix cette qualité particulière qui arrivait après une victoire — pas l'exultation bruyante, mais quelque chose de plus profond et de plus satisfait, l'énergie de quelqu'un qui a bataillé et qui sent encore dans ses muscles le souvenir de l'effort.

« Ils ont voté pour. »

Elle n'attendit pas de réponse avant de continuer, parce qu'elle avait trop envie de dire ça, de le poser quelque part, de le partager avec quelqu'un qui comprendrait exactement ce que ça représentait.

« Les deux décrets. Au complet. Même les Kasai n'ont pas voté contre — ils se sont abstenus, ce qui pour eux équivaut presque à un soutien. Maiya a été parfaite. L'argument sur la mortalité maternelle, ils ne pouvaient pas le contourner sans avoir l'air de suggérer qu'une reine ne devrait pas avoir le droit de se préoccuper de sa propre mort. »

Elle rit — ce rire bref et satisfait de quelqu'un qui a bien manœuvré.

« Akihide est protégé, Marco. Quoi qu'il m'arrive, il sera protégé. Ça ne le rend pas intouchable, rien ne l'est vraiment, mais c'est deux couches de protection légale et politique superposées que personne ne pourra effacer d'un trait de plume. »

Le silence de Marco dura une seconde de trop.

Sohalia nota cette seconde. Elle ne dit rien immédiatement, attendant sa réponse, et pendant cette attente elle réorganisa mentalement ce qu'elle venait de sentir — le décalage, léger, entre ce qu'elle attendait de lui et ce qui arrivait. Elle l'attribua d'abord à la distance, à la mauvaise transmission du den-den mushi, à la possibilité qu'il soit occupé à autre chose en même temps. Elle l'attribua ensuite, avec un sourire intérieur, à la jalousie — à la possibilité que "protéger Akihide" dans sa bouche sonnât encore de façon étrange pour lui. Elle avait appris à lire cette nuance chez Marco et à la trouver affectueuse plutôt qu'exaspérante.

Mais quand il répondit, sa voix n'avait pas la texture de la jalousie. Elle avait quelque chose d'autre, quelque chose que Sohalia ne sut pas immédiatement nommer — une légèreté qui sonnait légèrement faux, comme quelqu'un qui fait l'effort d'être présent et qui n'y arrive qu'à moitié.

« C'est une bonne nouvelle. »

Sohalia laissa passer un instant.

« Tu es fatigué. »

Ce n'était pas une question. Elle connaissait assez sa voix pour qu'elle saisisse la différence.

« J'ai eu une longue réunion avec les commandants. »

Il y eut quelque chose dans la façon dont il prononça ça — une légère hésitation après le mot "commandants", imperceptible pour quelqu'un qui ne l'aurait pas écouté aussi attentivement qu'elle l'écoutait — et Sohalia sentit son attention se préciser.

« Une réunion sur quoi ? »

« Des questions tactiques. La progression de Barbe Noire dans les territoires. »

La réponse était trop lisse. Pas fausse exactement — probablement pas entièrement fausse — mais lisse d'une façon qui évitait quelque chose. Sohalia resta silencieuse un moment, pesant si elle voulait pousser ou non. Elle décida de ne pas pousser, pas ce soir, pas comme ça.

« Sohalia ? Tu es là ? »

« Je suis là. » Elle marqua une courte pause. « Je suis désolée de ne pas être à tes côtés pour t'aider à porter ce fardeau. J'aimerais tellement être avec toi en ce moment. Te prendre dans mes bras. »


Dans sa cabine, sur le Moby Dick, Marco ferma les yeux.

Il était assis à son bureau depuis plus d'une heure, les cartes devant lui qu'il ne regardait plus. Il avait la main posée à plat sur la carte des territoires et il ne sentait rien sous ses doigts, ni le papier ni ses propres doigts vraiment, cette anesthésie légère qui arrivait quand on pensait trop longtemps à des choses trop lourdes. Il était comme éteint, faisant le deuil des conséquences de ses décisions.

Il pensa à elle qui rentrait dans quelques mois pour rejoindre ce combat. Il pensa à la façon dont un combat de cette ampleur pouvait se dérouler. Il pensa à ce que ça signifiait pour lui — deux possibilités, deux façons de la perdre, et dans les deux cas cette certitude qu'une version de leur vie ensemble prenait fin là. Soit il mourait et n'aurait jamais à voir son visage trahi après. Soit il survivait et il verrait son visage — et ce qu'il lirait dedans ne serait plus jamais ce qu'il lisait dedans maintenant.

La culpabilité arriva comme elle arrivait toujours — sans prévenir, avec ce poids particulier qu'ont les choses sur lesquelles on n'a encore rien décidé mais qu'on sait déjà qu'on a commencé à décider.

Il chercha quelque chose qui le ramènerait dans la conversation. Quelque chose qui l'en éloignerait aussi.

« Dis-moi en plus sur ce que tu aimerais qu'on fasse, » souffla-t-il, et dans sa voix il y avait le commencement d'un sourire qui n'était pas entier mais qui essayait. « Ça aide. »

Sohalia rit.

Ce rire-là — ce son précis, cette façon qu'elle avait de rire quand elle était surprise par quelque chose et qu'elle trouvait ça charmant — lui fit quelque chose dans la poitrine qu'il reconnut pour ce que c'était : du soulagement. Pas de la joie, pas encore. Juste le soulagement que sa voix soit là, que ce rire soit là, que ce soit elle au bout du fil et qu'elle ne sache pas encore.

Elle lui répondit sincèrement, et il sourit dans le silence de sa cabine, et les cartes étaient toujours là sous sa main, et la nuit dehors commençait à les envelopper.


Plus tard ce soir-là, dans la grande salle du Moby Dick, quatre commandants étaient attablés devant des verres.

Pas toute une réunion, pas une discussion officielle — juste quatre personnes qui avaient besoin de ne pas être seules avec ce qu'elles savaient, et qui avaient trouvé le même endroit pour ne pas y être seules.

Haruta regardait son verre depuis un moment sans y avoir touché. Quand il parla, sa voix était posée, presque douce.

« Au moins, on pourra organiser un peu de temps avec elle avant de partir. En tête à tête. On pourra créer des souvenirs avec elle pour lui dire au revoir, au cas où. »

Izo le regarda de côté, avec quelque chose d'amer dans le coin de l'œil.

« Si on revient en vie, » lâcha-t-il, « elle nous en voudra aussi de lui avoir caché ça. »

Vista porta son verre à ses lèvres mais ne but pas tout de suite. Il fixait le bois de la table.

« Je le comprends, » murmura-t-il finalement, sa voix était basse, mais stable. « Après Ace. Après Père. Après tous les autres... »

Il s'arrêta.

Il ferma les yeux une seconde — juste une seconde — comme si l'image qui venait de lui traverser l'esprit était quelque chose qu'il fallait chasser physiquement avant de pouvoir continuer à parler.

Jozu posa son bras lentement.

« Prions les dieux pour qu'on soit juste assez blessé pour qu'elle ne puisse pas nous en vouloir de trop, » grommela-t-il. « Mais pas assez pour ne jamais la revoir. »

Izo eut un rire — court, sans joie, de ceux qui arrivent quand quelque chose est suffisamment absurde et suffisamment douloureux en même temps pour ne pas savoir quelle autre réponse lui donner.

« Superbe possibilité qu'il nous reste. »

Personne ne répondit à ça.

Vista but enfin une gorgée, reposa son verre avec soin, et laissa le silence exister autour d'eux encore un moment.

Les commandants avaient voté et évincé Sohalia de la prochaine guerre contre Barbe Noire.


— À suivre —


Publié : 15/03/2026


Selon vous, Marco vient-il de sauver Sohalia… ou de détruire leur avenir ?

Les commandants ont voté pour protéger Sohalia… contre sa propre volonté.

Mais peut-on vraiment protéger quelqu'un en lui retirant le droit de choisir ?

Qu'auriez-vous voté à leur place ?

Merci d'avoir lu !

J'ai très hâte de savoir ce que vous avez pensé du chapitre.👀

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