Sad Song
Le premier signe que quelque chose était différent ce matin-là fut le silence.
Thatch s'éveilla lentement, émergeant de rêves fragmentés qui s'évaporaient déjà dans la lumière grise de l'aube filtrant à travers le hublot de sa cabine. Il resta allongé sans bouger pendant plusieurs minutes, laissant son corps se réveiller à son propre rythme pendant que son esprit flottait encore dans cet espace flou entre sommeil et conscience où les pensées n'avaient pas encore vraiment de forme définie.
Sa cabine sentait le bois salé et quelque chose de plus subtil qu'il n'arrivait pas vraiment à identifier — peut-être juste l'odeur de ses propres draps qui n'avaient pas été changés depuis une semaine, ou le parfum persistant d'épices qui imprégnait tous ses vêtements après des années passées dans les cuisines du navire. La lumière qui entrait par le hublot était douce et dorée, promettant une belle journée, et il pouvait entendre le bruit lointain de l'équipage qui commençait déjà à s'activer sur les ponts supérieurs.
Mais ce qui le frappait le plus était le silence immédiat autour de lui. L'absence d'une présence qu'il était devenu habitué à sentir, même dans son sommeil.
Ritsu.
C'était la première fois depuis plusieurs jours qu'il passait une nuit entière dans sa propre cabine plutôt qu'affalé inconfortablement dans une chaise à côté du lit de Ritsu, ou pire encore, endormi par terre en tenant sa main pendant qu'elle dormait au-dessus de lui. Ses muscles auraient dû être reconnaissants de cette nuit passée dans un vrai lit avec un vrai matelas et un vrai oreiller, mais quelque chose en lui se sentait étrangement déplacé, comme si son corps avait oublié comment dormir dans le confort relatif de sa propre chambre.
Il avait rêvé d'elle, bien sûr. Des fragments de la journée précédente qui rejouaient en boucle derrière ses paupières closes — la pivoine blanche qu'il lui avait offerte et la façon dont elle l'avait regardée avec cet émerveillement qui avait fait quelque chose de douloureux dans sa poitrine. La façon dont leurs corps s'étaient inconsciemment penchés l'un vers l'autre comme des aimants incapables de résister à l'attraction. Et surtout, sa voix.
Cette voix rauque et brisée murmurant son nom comme si c'était quelque chose de précieux.
Merci... Thatch.
Il frissonna malgré la chaleur relative de sa cabine, fermant les yeux et laissant l'écho de ces mots résonner encore une fois dans son esprit. Il pouvait presque l'entendre maintenant, ce murmure étranglé qui avait été son premier vrai mot après des semaines de silence forcé. Son nom. Elle avait choisi de dire son nom.
Quelque chose de chaud et de presque douloureux se serra dans sa poitrine à ce souvenir, et il réalisa avec une clarté troublante qu'il pensait à elle avant même d'avoir complètement ouvert les yeux ce matin. Avant même d'être vraiment réveillé. Elle était la première pensée qui traversait son esprit au réveil et probablement la dernière avant qu'il ne s'endorme.
Quand est-ce que c'était arrivé exactement ? Quand avait-elle commencé à occuper autant d'espace dans sa tête et dans son cœur ?
Il ne pouvait pas pointer un moment précis. Peut-être que ça avait commencé quand il l'avait vue pour la première fois, brisée et mourante dans cette ruelle de Sabaody, et que quelque chose en lui avait immédiatement voulu la protéger. Peut-être que ça avait grandi progressivement pendant toutes ces soirées passées à son chevet, à lui raconter des histoires pendant qu'elle s'endormait en tenant sa main. Peut-être que ça avait cristallisé hier quand elle avait murmuré son nom avec tant d'émotion que son cœur avait failli exploser dans sa poitrine.
Peu importait quand exactement. Ce qui importait c'était que maintenant, penser à Ritsu était aussi naturel et automatique que respirer.
Avec un soupir qui était à moitié amusement de lui-même et à moitié quelque chose de plus compliqué, Thatch se leva finalement. Il y avait un équipage entier à nourrir et une journée de travail qui l'attendait, et rester allongé dans son lit à rêvasser à propos d'une femme qui le rendait complètement fou n'allait pas faire apparaître le petit-déjeuner par magie.
Même si une partie de lui aurait bien aimé pouvoir le faire, juste pour avoir une excuse de rester ici à penser à elle encore quelques minutes de plus.
La salle à manger était déjà à moitié remplie quand Thatch émergea des cuisines avec les premiers plateaux du petit-déjeuner. L'odeur de café fraîchement préparé, de pain grillé et de bacon frit flottait dans l'air chaud et humide, se mêlant aux voix bruyantes des pirates qui se réveillaient progressivement et commençaient leur journée.
Il servit Jozu en premier, déposant devant le commandant silencieux une assiette généreusement remplie d'œufs brouillés, de saucisses et de pain grillé qui disparaîtraient probablement en moins de cinq minutes. Jozu grogna quelque chose qui ressemblait vaguement à un remerciement, trop concentré sur sa nourriture pour vraiment former des mots cohérents.
Fossa arriva quelques secondes plus tard, s'affalant sur la chaise à côté de Jozu avec un bâillement qui montrait toutes ses dents.
« T'as pas l'air d'avoir beaucoup dormi, » observa Thatch en lui servant sa propre portion.
« Quart de nuit, » grommela Fossa en attrapant immédiatement sa tasse de café comme si c'était une bouée de sauvetage. « J'ai passé quatre heures à regarder l'eau et à me demander pourquoi j'avais choisi la vie de pirate plutôt que de devenir boulanger comme mon père voulait. »
Thatch rit franchement.
« Parce que tu aurais fait faillite en mangeant tout ton stock le premier jour ? »
« Probablement, » admit Fossa avec un sourire en coin avant d'enfourner une énorme bouchée de saucisse.
Thatch continua à faire le tour de la salle, remplissant les assiettes et les tasses, échangeant des plaisanteries avec ses frères d'équipage qui devenaient progressivement plus vivants à mesure que la caféine et la nourriture faisaient leur effet. C'était une routine qu'il connaissait par cœur après des années à tenir ce rôle, une danse bien rodée de service et de bonne humeur qui commençait chaque journée de la bonne façon.
Mais même au milieu de cette activité familière, une partie de son attention restait fixée sur l'entrée de la salle à manger, guettant inconsciemment quelqu'un de spécifique.
Quand Ritsu apparut finalement dans l'embrasure de la porte, flanquée de Marco et Haruta qui semblaient en pleine conversation animée à propos de quelque chose qui faisait rire le plus petit des deux, le cœur de Thatch fit ce truc stupide où il accélérait trop vite avant de manquer un battement complet. Une vague de chaleur et d'anticipation le traversa, ce mélange d'excitation et de nervosité qu'il ressentait maintenant chaque fois qu'il la voyait.
Elle portait une tunique simple couleur crème qu'Izou lui avait probablement donnée et ses cheveux roux étaient attachés en une queue de cheval lâche qui laissait quelques mèches encadrer son visage. La lumière matinale qui entrait par les grandes fenêtres de la salle à manger faisait briller ses cheveux comme du cuivre poli, et quand ses yeux bleus balayèrent la pièce et se posèrent sur lui, Thatch oublia complètement ce qu'il était en train de faire.
Il abandonna sans cérémonie Jozu et Fossa au milieu d'une phrase — quelque chose à propos d'un pari stupide qu'ils avaient fait la semaine dernière — et se dirigea directement vers la petite table dans le coin où Marco guidait Ritsu et Haruta.
« Bonjour, chaton, » dit-il en arrivant à leur table, déposant devant elle une assiette qu'il avait préparée spécialement ce matin.
Il avait fait très attention à choisir des choses qui ne seraient pas désagréables pour sa gorge encore sensible — des œufs brouillés crémeux plutôt que des œufs au plat qui auraient pu avoir des bords croustillants, du pain grillé coupé en petits morceaux et légèrement beurré, des fruits frais coupés en quartiers faciles à avaler. Même le thé qu'il déposa à côté de l'assiette était exactement à la température qu'elle préférait, assez chaud pour être réconfortant mais pas assez pour brûler sa gorge abîmée.
Ritsu leva les yeux vers lui et sourit, ce petit sourire timide qui transformait complètement son visage et faisait quelque chose de compliqué dans la poitrine de Thatch.
Puis elle ouvrit la bouche et murmura, sa voix rauque et brisée mais indéniablement réelle :
« Bonjour. »
Le monde entier sembla s'arrêter pendant une fraction de seconde.
Ce n'était qu'un mot. Un simple mot de salutation que des millions de gens prononçaient tous les jours sans y penser. Mais venant de Ritsu, de cette femme qui avait été réduite au silence forcé pendant des semaines, qui avait dû communiquer uniquement par écrit pendant si longtemps que Thatch avait presque oublié à quoi ressemblait vraiment sa voix, c'était extraordinaire.
Thatch sentit son sourire s'élargir malgré tous ses efforts pour rester calme et décontracté, sentit ce bonheur stupide et débordant monter dans sa poitrine comme des bulles de champagne. Et son cœur se remettait à faire des siennes. Il allait avoir besoin d'un bon cardiologue à ce rythme. Il voulait la soulever et la faire tournoyer, voulait rire et crier de joie, voulait faire mille choses complètement inappropriées qui attireraient beaucoup trop l'attention.
Alors à la place, il se pencha légèrement en avant avec un sourire exagérément théâtral et chuchota de façon conspiratrice :
« Ah bon ? Tu parles maintenant ? Personne m'avait prévenu. Je croyais que tu étais muette. »
Ritsu leva les yeux au ciel mais sourit plus largement, et Haruta éclata de rire en tapant sur la table.
« Très drôle, Thatch, » commenta Marco sèchement, mais ses yeux pétillaient d'amusement.
Thatch se redressa, essayant de retrouver une expression plus sérieuse même si le sourire refusait complètement de quitter son visage.
« Yori t'a donné son feu vert pour parler plus ? » demanda-t-il avec une vraie curiosité cette fois.
Ritsu hocha la tête avec enthousiasme, semblant ravie de cette nouvelle liberté même limitée.
Haruta s'éclaircit exagérément la gorge, se redressant sur sa chaise avec une expression faussement sévère qui était clairement censée imiter quelqu'un.
« Mais il ne faut pas abuser, » déclara-t-il d'une voix grave et autoritaire qui ne ressemblait en rien à sa voix normale. « Des petits mots par-ci par-là, pas de monologue, sinon je te remets au silence complet pendant une semaine. »
Son imitation de Yori était absolument terrible — beaucoup trop dramatique et avec un accent étrange qui ne venait de nulle part — mais elle fit sourire Ritsu si largement que Thatch vit ses dents, quelque chose de rare et de précieux qui le fit se réjouir intérieurement.
« Ta carrière d'imitateur est vraiment compromise, Haruta, » observa Marco avec amusement.
« Quoi ? C'était parfait ! » protesta Haruta, clairement faussement outré.
Thatch ouvrait la bouche pour ajouter son propre commentaire moqueur quand Marco l'interrompit soudainement.
« Et nous, on pue ? » demanda le premier commandant avec une expression de fausse indignation. « On a pas le droit de manger ? Ou tu comptes juste nourrir Ritsu et nous laisser mourir de faim ? »
Thatch se tourna vers lui avec un sourire diabolique.
« Toi, tu peux te rôtir et te bouffer, » répliqua-t-il en donnant un coup de pied dans la chaise de Marco qui bascula légèrement en arrière.
Marco attrapa le bord de la table pour éviter de tomber, puis se leva avec cette expression dangereusement calme qui annonçait toujours des problèmes.
« Tiens, le cuistot se rebelle, » murmura-t-il en s'approchant lentement de Thatch comme un prédateur qui encerclait sa proie. « Faudrait peut-être lui rappeler sa place ? »
Thatch eut juste le temps de réaliser son erreur avant que Marco ne l'attrape dans une prise sans échappatoire, bloquant sa tête sous son bras dans ce qui était essentiellement l'équivalent adulte d'une bagarre entre frères. Son poing frotta vigoureusement contre le crâne de Thatch avec juste assez de force pour être inconfortable sans vraiment faire mal, détruisant complètement sa coiffure soigneusement arrangée ce matin.
« Marco ! » cria Thatch avec indignation, essayant de se débattre. « Espèce de — laisse mes cheveux tranquilles ! »
« Quels cheveux ? » demanda Marco innocemment en continuant son assault. « Je vois qu'une coiffure ridicule qui méritait d'être détruite. »
« Elle est pas ridicule ! Elle est — »
Thatch se figea soudainement au milieu de sa protestation, tous ses muscles se tendant quand un son qu'il n'avait jamais entendu auparavant traversa le bruit général de la salle à manger.
Un rire.
Un rire féminin, légèrement rauque et clairement douloureux pour celle qui le produisait, mais indéniablement un vrai rire.
Le rire de Ritsu.
Le silence se fit progressivement dans la salle à manger alors que les conversations mouraient les unes après les autres, tous les pirates présents se tournant vers la source de ce son extraordinaire. Même Marco avait relâché sa prise sur Thatch, son bras tombant mollement alors qu'il regardait Ritsu avec des yeux légèrement écarquillés.
Elle les regardait tous les deux avec un éclat d'amusement pur faisant briller ses yeux bleus comme des saphirs sous l'eau claire, une main pressée contre sa bouche comme si elle essayait de contenir le rire qui continuait à s'échapper malgré ses efforts. Ses épaules tremblaient légèrement avec l'effort de rire silencieusement, et ses joues étaient légèrement roses soit d'embarras d'être devenue le centre d'attention soit simplement de l'effort physique de produire ce son après si longtemps.
C'était la première fois que quelqu'un sur ce navire l'entendait vraiment rire. La première fois qu'elle se laissait aller à ce point, qu'elle oubliait assez sa peur et son trauma pour produire ce son de joie pure et simple.
Et c'était à cause de lui et Marco qui se comportaient comme des idiots.
Thatch sentit quelque chose se gonfler dans sa poitrine, quelque chose de si chaud et de si puissant qu'il crut pendant un instant que son cœur allait littéralement exploser. Il voulait graver ce moment dans sa mémoire pour toujours — la façon dont la lumière tombait sur le visage de Ritsu, la façon dont ses yeux brillaient, la façon dont ce rire rauque mais magnifique résonnait dans l'air et faisait sourire tous ceux qui l'entendaient.
Je veux l'entendre rire tous les jours, pensa-t-il avec une clarté presque douloureuse. Pour le reste de ma vie, je veux être la raison pour laquelle elle rit comme ça.
Marco dut voir quelque chose sur son visage parce qu'il sourit légèrement, donnant une tape sur l'épaule de Thatch avant de le relâcher complètement.
« Je crois que ton châtiment est annulé, » murmura-t-il assez bas pour que seul Thatch l'entende. « Ça valait le coup. »
Thatch s'extirpa de la prise relâchée du phénix, enfonçant son coude dans l'estomac de Marco — doucement, plus pour la forme que pour vraiment faire mal — puis passa une main désespérée dans ses cheveux dans une tentative futile de remettre de l'ordre dans le désastre absolu que Marco avait créé.
Il sentit le regard de Ritsu sur lui et leva les yeux pour la trouver en train de le détailler avec une attention qui le fit rougir légèrement. Elle pencha la tête sur le côté dans ce geste curieux qu'elle faisait parfois, ses yeux parcourant son visage comme si elle le voyait pour la première fois.
Il se demanda ce qu'elle pensait. Si elle trouvait ses cheveux décoiffés ridicules ou si peut-être — et c'était probablement juste son imagination débordante — elle aimait bien le voir comme ça, moins soigné et plus naturel.
Elle ne dit rien, ne fit aucun geste pour indiquer ce qu'elle pensait, se contentant de le regarder encore quelques secondes avant de détourner les yeux vers son assiette avec ce qui ressemblait à un léger sourire aux lèvres.
Thatch dut se forcer à bouger, à arrêter de la fixer comme un idiot et à retourner à son travail.
« Va te pondre un œuf si t'as si faim que ça, » lança-t-il à Marco en passant devant lui pour retourner vers les cuisines chercher le repas d'Haruta qui attendait encore sur le comptoir.
Derrière lui, il entendit Haruta étouffer un rire et Marco marmonner quelque chose à propos de cuisiniers insolents qui méritaient d'être jetés par-dessus bord.
Mais tout ce que Thatch pouvait vraiment entendre c'était l'écho de ce rire rauque résonnant encore dans son esprit, et le sourire stupide sur son visage refusait absolument de disparaître.
La salle à manger commençait à se vider progressivement, les pirates finissant leurs repas et partant vaquer à leurs occupations de la journée. Thatch débarrassait les tables avec l'aide de quelques membres d'équipage de corvée, empilant les assiettes sales et les tasses vides sur de grands plateaux qu'ils ramèneraient aux cuisines pour le lavage.
Il était en train de nettoyer la table où avait mangé Vista quand Izou apparut à côté de lui sans un bruit, comme il le faisait toujours avec cette grâce silencieuse qui était presque inquiétante parfois.
« Tu veux un coup de main ? » proposa le seizième commandant en attrapant déjà un plateau vide.
« Toujours, » répondit Thatch avec gratitude.
Ils travaillèrent en silence pendant quelques minutes, tombant facilement dans un rythme coordonné né d'années à faire ce genre de tâches ensemble. Izou essuyait les tables pendant que Thatch ramassait les derniers plats, leurs mouvements efficaces et synchronisés.
Ce ne fut que quand ils furent seuls dans la salle à manger, le dernier membre d'équipage étant parti il y a quelques minutes, qu'Izou parla à nouveau.
« Tu les accompagnes sur l'île aujourd'hui ? »
La question était posée avec désinvolture, mais Thatch connaissait assez bien Izou pour savoir qu'il n'y avait rien de désinvolte dans cette interrogation. Il soupira, frottant une tache particulièrement tenace sur la table devant lui.
« Non. Il faut que je finisse l'inventaire, et après j'ai le repas du midi à lancer. »
Izou leva un sourcil élégant.
« On reste une semaine. Tu as le temps, non ? »
Thatch secoua la tête, posant son torchon pour regarder directement son frère.
« Je sais. Mais si Vadric décide de pointer son sale nez ou qu'on doive filer plus tôt que prévu, je préfère savoir que les cales sont pleines. »
C'était la bonne décision à prendre, la décision responsable qu'un commandant devait faire pour s'assurer que l'équipage était bien approvisionné quoi qu'il arrive. Thatch le savait. Izou le savait aussi, si l'expression compréhensive sur son visage était une indication.
Ça n'empêchait pas Thatch d'être profondément mécontent de ne pas pouvoir les accompagner. De ne pas pouvoir être là pour protéger Ritsu si quelque chose tournait mal. De devoir rester coincé sur le navire à compter des sacs de farine pendant qu'elle explorait l'île sans lui.
Izou sembla lire ces pensées sur son visage parce qu'il sourit légèrement, glissant quelque chose sur la table que Thatch venait juste de nettoyer.
Une enveloppe.
Thatch sourcilla, regardant l'objet simple avec confusion avant de lever les yeux vers Izou qui avait déjà repris son nettoyage comme si de rien n'était.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il prudemment.
« Ouvre et tu verras, » répondit Izou sans lever les yeux de la table qu'il essuyait méticuleusement.
Thatch s'essuya les mains sur son tablier, attrapant l'enveloppe avec une curiosité grandissante. Elle n'était pas scellée, juste fermée avec un rabat simple, et quand il l'ouvrit et regarda à l'intérieur, son souffle se coupa net.
C'était une photographie.
Ritsu et lui, sur le pont du Moby Dick, enveloppés par les couleurs dorées et roses du soleil couchant. La lumière de fin de journée faisait briller les cheveux roux de Ritsu comme du feu liquide et peignait la peau de Thatch de teintes chaudes qui le faisaient ressembler à quelqu'un dans un tableau plutôt qu'une vraie personne.
Il était penché vers elle sur la photo, pas sur elle mais vers elle, avec cette inclinaison naturelle du corps qu'il n'avait même pas réalisé qu'il faisait jusqu'à ce qu'il la voie capturée ainsi. Une de ses mains était dans sa poche et l'autre tenait la pivoine blanche, l'offrant à Ritsu avec un geste qui était à la fois hésitant et plein d'espoir.
Et Ritsu... Ritsu était légèrement penchée vers lui en retour, son corps créant ce centimètre supplémentaire dans sa direction qu'on ne choisit pas consciemment mais qui arrive quand on est attiré vers quelqu'un d'une façon qui dépasse la simple volonté. Ses yeux étaient levés vers lui, brillants et clairs même dans la photo, et il y avait quelque chose sur son visage — un mélange de surprise et d'émerveillement et de quelque chose de plus doux qui faisait mal à voir.
C'était comme regarder deux personnes qui étaient clairement, indéniablement attirées l'une vers l'autre d'une façon qui transcendait l'amitié ou l'affection fraternelle. C'était voir capturé sur papier quelque chose que Thatch avait essayé si fort de garder secret, de ne pas montrer, de protéger derrière des sourires décontractés et des plaisanteries légères.
Sa main tremblait légèrement en tenant la photo, et il jeta un coup d'œil troublé vers Izou qui l'observait maintenant avec cette expression calme qui ne révélait rien de ses propres pensées.
« J'ai pas pu résister quand on vous a vus comme ça, » expliqua Izou doucement. « Je me suis dit qu'il fallait immortaliser le moment où notre Dom Juan offre une fleur à une femme non pas pour qu'elle lui ouvre la porte menant à son lit, mais celle de son cœur. »
Les mots frappèrent Thatch comme un coup de poing dans l'estomac, volant tout l'air de ses poumons. Parce qu'Izou avait raison. C'était exactement ce que cette photo montrait — le moment où Thatch avait offert non pas juste une fleur mais une partie de lui-même, une vulnérabilité qu'il ne montrait jamais, une sincérité qu'il cachait habituellement derrière des sourires charmeurs et des compliments faciles.
Il ne dit rien pendant un long moment, se perdant dans les détails de la photo, dans la façon dont la lumière capturait ce moment fugace où deux personnes se rapprochaient l'une de l'autre sans vraiment s'en rendre compte. Il vit l'expression sur son propre visage — ce sourire contenu et précis qui était si différent de son large sourire habituel, quelque chose de plus intime et personnel qui n'était destiné qu'à elle.
Un fin sourire apparut lentement sur ses lèvres alors qu'il continuait de regarder la photo, et il sentit quelque chose se réchauffer dans sa poitrine.
Izou l'observait silencieusement, et dans ce silence, il remarqua quelque chose qu'il n'aurait probablement pas vu s'il n'avait pas connu Thatch depuis si longtemps.
Thatch était différent cette année.
À cette période, Thatch était normalement déprimé. Pas de façon évidente — il était trop doué pour cacher ses vraies émotions derrière des sourires et des plaisanteries pour que la majorité de l'équipage remarque quoi que ce soit. Mais ceux qui le connaissaient vraiment, qui l'avaient observé année après année pendant les six dernières années, voyaient les signes.
La façon dont son sourire ne montait jamais vraiment jusqu'à ses yeux pendant cette période. La façon dont il buvait un peu plus que d'habitude. La façon dont il passait de longues heures seul dans sa cabine à faire des choses qu'il ne partageait avec personne. La façon dont il posait des questions subtiles aux gens qui venaient de différentes îles, cherchant toujours, toujours, toujours des informations sur une petite fille blonde qui avait disparu six ans auparavant.
Mais cette année, Thatch semblait... plus léger. Pas complètement libre de cette tristesse qui le hantait chaque année à cette époque, mais certainement moins écrasé par elle. Et Izou savait exactement pourquoi.
Ritsu.
Ses sentiments pour elle, qu'ils soient conscients ou non, semblaient avoir fait oublier à Thatch un peu de sa déprime annuelle. Lui avaient donné quelque chose de nouveau sur quoi se concentrer, quelqu'un de nouveau pour qui se soucier d'une façon qui allait au-delà de la responsabilité fraternelle.
C'était à la fois touchant et légèrement inquiétant de voir combien Ritsu affectait Thatch, combien elle était devenue importante pour son équilibre émotionnel sans même s'en rendre compte probablement.
« Merci, » murmura finalement Thatch, sa voix basse et chargée d'émotion.
Izou sourit, ramassant son plateau de vaisselle sale.
« De rien. À défaut de passer du temps avec elle aujourd'hui, tu as ce cadeau. »
Il se dirigea vers les cuisines, laissant Thatch seul dans la salle à manger maintenant vide, tenant cette photo précieuse entre ses mains comme si c'était quelque chose de fragile qui pourrait se briser au moindre faux mouvement.
Thatch resta là pendant encore quelques minutes, incapable de détacher son regard de l'image capturée, avant de glisser finalement la photo dans l'enveloppe avec soin et de la ranger dans sa poche intérieure, juste au-dessus de son cœur.
Il avait du travail à faire. Un inventaire qui n'allait pas se terminer tout seul.
Mais pour l'instant, juste pour ce moment, il se permit de savourer la chaleur qui s'était installée dans sa poitrine et le sourire qui refusait de quitter son visage.
L'inventaire était un cauchemar.
Thatch était assis au milieu des cales du navire depuis maintenant plus d'une heure, entouré de sacs de farine, de barils de viande salée, de caisses de légumes et de fruits, et de dizaines d'autres provisions qui devaient toutes être comptées, vérifiées et notées sur les feuilles qu'il tenait dans ses mains de plus en plus frustrées.
Normalement, il était assez doué pour ce genre de tâche. Méthodique et organisé malgré son apparence de cuisinier décontracté qui lançait des blagues à tout bout de champ. Mais aujourd'hui, il n'arrivait pas à se concentrer pour sauver sa vie.
Il avait compté les mêmes sacs de farine trois fois et était arrivé à trois chiffres différents à chaque fois. Il avait noté vingt barils de viande salée alors qu'il n'y en avait que dix-sept. Il avait complètement oublié de vérifier la section des épices et avait dû y retourner après avoir réalisé son erreur quinze minutes plus tard.
C'était pathétique.
Avec un grognement agacé, il barra ses dernières notes qui étaient clairement fausses et recommença pour la quatrième fois à compter les maudits sacs de farine.
Un. Deux. Trois. Je me demande si Ritsu est avec Marco maintenant. Ou peut-être avec Vista ? Haruta va probablement la faire rire encore avec ses blagues stupides. Quatre. Est-ce qu'elle pense à moi ? Probablement pas. Elle est trop occupée à découvrir l'île. Cinq. Six. J'aurais dû y aller. L'inventaire aurait pu attendre. J'aurais dû —
« Merde ! »
Il avait perdu le compte. Encore.
Thatch jeta son crayon sur sa feuille d'inventaire avec plus de force que nécessaire, se laissant tomber en arrière pour s'asseoir sur un des barils, ses feuilles éparpillées devant lui comme une accusation de son incompétence actuelle.
Ses pensées dérivaient constamment vers Ritsu peu importe combien il essayait de se concentrer. Elle était comme une chanson coincée dans sa tête qu'il ne pouvait pas arrêter de fredonner, une présence constante qui occupait chaque recoin de son esprit même quand elle n'était pas physiquement là.
Il se demandait ce qu'elle faisait en ce moment précis. Si elle souriait à quelque chose que quelqu'un avait dit. Si elle écrivait sur son ardoise ou si elle essayait de parler avec cette voix rauque qui faisait quelque chose de terrible à son cœur chaque fois qu'il l'entendait.
Il se demandait si elle pensait à lui, même juste un peu.
Probablement pas autant qu'il pensait à elle, pensa-t-il avec une sorte d'amusement résigné de lui-même. Parce qu'il pensait à elle presque constamment maintenant, et ça commençait à devenir un vrai problème pour sa productivité.
Avec un soupir qui était à moitié frustration et à moitié quelque chose de plus doux, Thatch attrapa l'enveloppe précieuse qu'il avait posée à côté de lui et en sortit la photo avec des gestes précautionneux.
Il la regarda encore une fois, ses yeux traçant les contours du visage de Ritsu, la façon dont elle le regardait avec cette expression qui faisait quelque chose de douloureux dans sa poitrine.
Son cœur battait trop vite dans sa poitrine, ses mains tremblant légèrement en tenant la photo.
Avant même de vraiment réaliser ce qu'il faisait, il avait retourné la photo et saisi son crayon.
Photo prise par Izou, écrivit-il d'abord en haut, juste pour établir la provenance.
Puis en dessous, sans noter de titre ou de date parce que ce moment n'avait pas besoin de ces choses pour être compris, il laissa son crayon bouger presque de lui-même, couchant sur le papier les mots qui troublaient son esprit depuis qu'il avait vu cette photo pour la première fois.
Ne me regarde pas ainsi,
Comme si tu allais conquérir le monde à mes côtés,
Comme si tu pouvais abandonner ta vie pour la mienne,
Comme si la dévotion était quelque chose que tu porterais sans peur,
Parce que, si tu le fais, tu devrais savoir ceci,
Je ferai tout mon possible pour te rendre heureuse,
Je bougerai des montagnes silencieusement,
Je brûlerai mes mains pour atteindre ta joie et l'appeler mon but,
Alors ne me regarde pas ainsi, si tu ne le penses pas,
À moins que tu sois prête à rester à mes côtés,
À me choisir avec la même imprudence avec laquelle je te choisirai.
Il reposa le crayon avec des mains qui tremblaient maintenant pour de bon, regardant fixement les mots qu'il venait d'écrire comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre.
Qu'est-ce qu'il était en train de faire ?
Il relut le poème lentement, chaque ligne résonnant dans sa tête avec une vérité qui était à la fois terrifiante et libératrice. C'était ses sentiments exposés sans filtre, sans la protection habituelle de ses sourires charmeurs et de ses plaisanteries décontractées. C'était lui, vulnérable et honnête et complètement, désespérément amoureux.
La réalisation le frappa avec la force d'un coup de poing dans l'estomac.
Il était amoureux.
Pas juste attiré. Pas juste attaché. Pas juste protecteur d'une façon fraternelle.
Amoureux. Vraiment, profondément, irrémédiablement amoureux.
De Ritsu. De cette femme brisée et courageuse qui riait à ses blagues stupides et le regardait parfois comme s'il était quelque chose de précieux. De cette survivante qui avait traversé l'enfer et en était ressortie avec assez de force pour offrir sa compassion à d'autres même quand elle avait à peine assez pour elle-même.
« Putain, » murmura-t-il dans le silence des cales, se prenant la tête entre les mains. « Je suis vraiment foutu. »
Mais en même temps qu'il reconnaissait combien cette situation était compliquée — combien elle était traumatisée, combien elle avait besoin de temps pour guérir, combien c'était probablement la pire idée du monde de tomber amoureux de quelqu'un dans sa situation — il ne pouvait pas vraiment regretter.
Parce que l'aimer, même de loin, même sans jamais le lui dire, donnait une couleur à sa vie qu'elle n'avait pas eue depuis très longtemps.
Depuis Sohalia.
Avec des gestes précautionneux, presque révérencieux, Thatch replaça la photo dans son enveloppe, s'assurant que l'écriture sur le dos était complètement sèche avant de la refermer.
Il avait un inventaire à terminer. Et après ça, un repas à préparer. Et après ça... eh bien, il verrait.
Mais pour l'instant, il rangea l'enveloppe précieusement et se força à retourner au travail, même si ses pensées continuaient de dériver vers une certaine femme aux cheveux roux qui avait complètement bouleversé son monde sans même essayer.
« Père, j'ai terminé l'inventaire. Vous avez besoin de quelque chose en particulier que je devrais rajouter sur la liste ? »
Thatch entra dans la cabine massive de Barbe Blanche, tenant ses feuilles d'inventaire soigneusement remplies — enfin, après plusieurs faux départs et recommencements frustrants. Le vieil homme était assis sur son trône habituel, une bouteille de saké à portée de main et ce sourire légèrement amusé qu'il portait souvent quand il observait son équipage s'agiter.
« Non, mon fils, » répondit Barbe Blanche de sa voix profonde et grondante. « Fais voir. »
Thatch s'approcha et tendit les feuilles que Pops prit dans une de ses mains énormes, les parcourant avec l'œil expérimenté de quelqu'un qui avait géré des flottes entières pendant des décennies.
« Tu devrais augmenter les provisions de thé, » commenta-t-il après un moment. « On semble en boire plus que d'habitude ces derniers temps. »
Thatch sourit, sachant exactement pourquoi. Ritsu buvait du thé presque à chaque repas maintenant, et lui-même en préparait plusieurs tasses par soirée pour leurs moments ensemble dans l'infirmerie.
« Je m'en occupe, » promit-il.
Ils se mirent à discuter de sujets plus légers — une blague que Jozu avait essayé de raconter ce matin et qui avait lamentablement échoué parce qu'il avait oublié la chute, le pari stupide que Fossa et Blamenco avaient en cours sur je-ne-sais-quoi, les nouvelles qu'ils avaient entendues au port à propos d'un pirate rookie qui faisait parler de lui dans Paradise.
C'était agréable, cette conversation facile entre un père et son fils, remplie de rires complices et de cette affection profonde qui n'avait pas besoin d'être exprimée avec des mots parce qu'elle était présente dans chaque geste et chaque sourire.
Thatch était en train de raconter comment Haruta avait réussi à renverser un seau entier de farine sur lui-même ce matin en essayant d'atteindre une étagère trop haute, faisant rire Barbe Blanche de son rire profond et grondant, quand Pops se figea soudainement.
Il y avait quelque chose entre les feuilles d'inventaire. Quelque chose qui n'aurait pas dû être là.
L'enveloppe.
Thatch sentit son sang se glacer dans ses veines, réalisant avec horreur absolue qu'il avait dû accidentellement mélanger l'enveloppe avec ses feuilles d'inventaire quand il les avait ramassées dans les cales.
« Non, non, non, » murmura-t-il, mais c'était déjà trop tard.
Barbe Blanche avait pris l'enveloppe avec curiosité, l'ouvrant avec ces doigts énormes qui auraient pu écraser un homme mais qui manipulaient le papier délicat avec une douceur surprenante.
Il vit la photo. Il sourit largement, ce sourire connaisseur d'un vieil homme qui reconnaissait l'amour quand il le voyait même quand les personnes concernées essayaient de le cacher.
Puis il retourna la photo.
Et lut.
Thatch aurait voulu disparaître dans le plancher. Aurait voulu que la terre s'ouvre et l'avale tout entier. Il aurait voulu avoir n'importe quel fruit du démon qui lui permettrait de s'échapper de cette situation mortifiante.
Le silence s'éternisa pendant ce qui sembla être une éternité pendant que Pops lisait lentement les mots que Thatch avait écrits dans un moment de vulnérabilité qu'il n'avait jamais voulu partager avec qui que ce soit, et certainement pas avec son père adoptif qui le regardait maintenant avec une expression indéchiffrable.
Puis Barbe Blanche toussa légèrement, attirant l'attention de Thatch qui était resté figé près de la porte, trop horrifié pour bouger.
Thatch se précipita en avant, arrachant presque l'enveloppe des mains de Pops avec une urgence désespérée.
« C'est — je — ça devait pas — » bégaya-t-il, incohérent, serrant l'enveloppe contre sa poitrine comme pour la protéger de regards supplémentaires.
Barbe Blanche ne dit rien, se contentant de sourire largement sous sa moustache légendaire, ses yeux pétillant d'amusement et quelque chose de plus doux.
Thatch se dirigea rapidement vers la porte, voulant s'échapper de cette situation embarrassante le plus vite possible, mais la voix de Pops l'arrêta alors qu'il avait une main sur la poignée.
« Thatch... »
Il se figea, n'osant pas se retourner.
« Très beau, ce poème. »
Le ton était taquin mais pas moqueur, affectueux mais pas condescendant. C'était la voix d'un père qui voyait son fils tomber amoureux et qui en était secrètement ravi même s'il aimait le taquiner à ce sujet.
Thatch ouvrit la porte et sortit peut-être un peu trop précipitamment, refermant derrière lui pendant que le rire profond et grondant de Barbe Blanche s'élevait dans la cabine.
Pour un peu, il en aurait rougi.
Enfin, il rougissait déjà probablement, mais au moins personne n'était là pour le voir maintenant.
Il se dirigea rapidement vers sa propre cabine, serrant toujours l'enveloppe comme si sa vie en dépendait, ignorant les regards curieux de quelques membres d'équipage qui le croisèrent dans les couloirs et se demandaient probablement pourquoi leur quatrième commandant habituellement si calme et décontracté marchait comme si quelqu'un le poursuivait.
Dans sa cabine, Thatch s'enferma et s'appuya contre la porte fermée, respirant profondément pour calmer son cœur qui battait encore trop vite de l'embarras.
Il devait cacher cette enveloppe. Maintenant. Avant que quelqu'un d'autre ne tombe dessus et ne lise ces mots qu'il avait écrits dans un moment de faiblesse émotionnelle.
Il était certes un grand romantique — tous ceux qui le connaissaient bien le savaient — mais c'était une chose que ses frères et son père n'avaient pas besoin de découvrir le degré exact de romantisme dont il pouvait faire preuve quand il était vraiment, sérieusement amoureux.
Offrir une fleur devant tout le monde sur le pont du navire, d'accord. C'était acceptable. C'était le genre de geste grand et théâtral qui correspondait à son personnage public.
Mais que tout le monde lise ce poème où il livrait une partie si intime de ses sentiments ? Où il exposait sa vulnérabilité et ses espoirs et ses peurs sans aucun filtre protecteur ?
Non. Absolument pas.
Il s'agenouilla près de son lit et souleva la latte de plancher desserrée dans le coin, celle qu'il avait découverte par accident des années auparavant et qu'il utilisait depuis pour cacher ses possessions les plus précieuses.
Il récupéra la boîte en métal qu'il gardait là, posant ses mains sur le couvercle froid, mais avant même de l'ouvrir il savait ce qu'il allait voir.
Quand il souleva le couvercle, la première chose qui le frappa fut une photographie.
Une petite fille blonde aux yeux verts brillants, son visage fendu par un immense sourire qui montrait l'espace où elle avait perdu une dent de devant quelques semaines auparavant. Elle était perchée sur les épaules de Thatch — un Thatch plus jeune avec moins de rides autour des yeux et un sourire qui était peut-être légèrement moins forcé qu'il ne l'était devenu au fil des ans. Ils regardaient tous les deux Jozu qui faisait la photo, probablement en train de dire quelque chose de ridicule pour les faire rire si Thatch se souvenait bien de ce jour.
Sohalia.
Son souffle se bloqua dans sa gorge comme ça arrivait toujours quand il voyait cette photo, comme si quelqu'un avait serré un étau autour de sa poitrine et refusait de le lâcher.
Il s'adossa contre son bureau, tenant la photo avec des mains qui tremblaient légèrement, et laissa les souvenirs le submerger comme ils le faisaient toujours à cette période de l'année.
Dans quelques jours, ça ferait sept ans.
Sept ans depuis qu'elle était partie sur cette mission stupide et dangereuse malgré tous leurs avertissements, tous leurs arguments, toutes leurs supplications pour qu'elle attende, qu'elle soit patiente, qu'elle les laisse l'accompagner.
Sept ans depuis la dernière fois qu'il l'avait vue, debout sur le pont de ce petit navire qu'elle avait "emprunté" sans permission, son sourire confiant et son salut moqueur pendant qu'elle s'éloignait vers un destin qui l'avait avalée complètement sans laisser la moindre trace.
Sept ans depuis qu'il avait commencé à chercher, encore et encore et encore, interrogeant chaque informateur qu'il connaissait, suivant chaque piste aussi mince soit-elle, refusant d'accepter qu'elle puisse vraiment être partie pour toujours.
Et il avait oublié.
Il avait oublié que l'anniversaire de sa disparition approchait. Lui qui depuis six ans avait un rituel immuable à cette période — reprendre toutes les photos qu'il avait d'elle, se bourrer la gueule jusqu'à ce qu'il ne puisse plus penser clairement, reprendre l'enquête avec une détermination renouvelée même si ça ne menait nulle part, recontacter tous ceux qui auraient pu avoir des informations sur elle.
Mais cette année, il avait oublié.
Parce qu'il avait été trop occupé à penser à Ritsu. À veiller sur elle, à la faire sourire, à tomber amoureux d'elle sans même s'en rendre compte jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour reculer.
La culpabilité le frappa comme une vague glacée, lui coupant le souffle.
Comment avait-il pu oublier ? Comment avait-il pu laisser quelque chose d'aussi important que l'anniversaire de la disparition de Sohalia lui échapper complètement ?
Il avait échoué avec elle. Avait échoué à la protéger, à la garder en sécurité, à la retrouver après qu'elle ait disparu. Et maintenant il ne pouvait même plus se souvenir de l'honorer proprement à la date qui marquait la pire journée de sa vie.
Mais en même temps, une petite voix dans sa tête lui murmurait que Ritsu n'était pas Sohalia. Que Ritsu acceptait sa protection plutôt que de la rejeter. Que Ritsu restait là où il pouvait la voir plutôt que de partir seule vers des dangers inconnus.
Que peut-être, juste peut-être, il n'échouerait pas cette fois.
L'écho du rire de Sohalia résonna dans son esprit — ce rire joyeux et sans souci qu'elle avait avant que le monde ne devienne trop compliqué et trop dangereux. Ce rire qui ressemblait étrangement au rire rauque de Ritsu ce matin, même si les circonstances et les raisons étaient complètement différentes.
Thatch ferma les yeux, laissant ce souvenir audible se laver sur lui, puis prit une grande respiration tremblante.
Il devait bouger. Devait retourner au travail. Le déjeuner ne se cuisinerait pas tout seul et l'équipage comptait sur lui pour les nourrir comme il le faisait tous les jours.
Avec des gestes lents et délibérés, il plaça l'enveloppe contenant la photo de lui et Ritsu au-dessus de la photo de Sohalia dans la boîte, refermant le couvercle avec un clic doux mais définitif.
Deux femmes qui avaient changé sa vie de façons complètement différentes. Une qu'il avait perdue et qu'il cherchait encore. Une qu'il venait juste de trouver et qu'il refusait de laisser partir.
Il remit la boîte à sa place sous le plancher, replaça la latte avec soin, et se leva.
Il avait du travail à faire.
Et après le travail, il verrait Ritsu ce soir. L'entendrait peut-être murmurer quelque chose avec cette voix rauque qui faisait battre son cœur trop vite. La verrait peut-être sourire de ce sourire timide qui transformait complètement son visage.
Et pour l'instant, ça devrait suffire.
Même si son cœur lui disait que rien ne serait jamais vraiment suffisant tant qu'il ne pourrait pas lui dire la vérité de ce qu'il ressentait.
Mais ce jour viendrait. Ou peut-être pas.
Pour l'instant, il se concentrerait sur ce qu'il pouvait faire — la protéger, la faire sourire, être là pour elle de toutes les façons qu'elle accepterait.
Et essayer de ne pas penser au fait qu'il était complètement, désespérément, irrémédiablement amoureux d'une femme qui ne savait probablement même pas qu'il existait de cette façon.
Le déjeuner se passa dans un flou d'activité automatique. Thatch prépara les plats avec l'efficacité née de milliers de repas cuisinés au fil des années, ses mains bougeant presque d'elles-mêmes pendant que son esprit était ailleurs.
Il servit l'équipage avec son sourire habituel, plaisanta avec ceux qui essayaient de voler des morceaux supplémentaires avant que le repas ne soit officiellement servi, ignora les commentaires moqueurs sur sa coiffure qui était toujours un désastre depuis l'attaque de Marco ce matin.
Mais quand Ritsu entra dans la salle à manger entourée de Marco, Vista, Izou et Haruta, tous parlant avec animation de quelque chose qu'ils avaient vu sur l'île, Thatch sentit son masque se fissurer légèrement.
Il déposa son assiette devant elle avec son habituel « pour mon chaton », mais le ton de sa voix n'était pas tout à fait naturel. Pas assez enjoué. Pas assez décontracté.
Trop de choses se bousculaient dans sa tête — Sohalia, la culpabilité, l'amour qu'il venait juste de s'avouer à lui-même, le poème qu'il avait écrit et que Pops avait lu, l'enveloppe qui contenait maintenant un secret qu'il n'était pas prêt à partager.
Ritsu le détailla longuement pendant qu'il servait les autres, ses yeux bleus le suivant alors qu'il se déplaçait dans la salle. Il sentait son regard sur lui comme une pression physique, et il savait — savait — qu'elle voyait à travers son jeu d'acteur.
Parce qu'elle l'observait depuis des semaines maintenant. Avait passé des heures à le regarder, à apprendre ses expressions, à mémoriser ses habitudes. Elle le connaissait probablement mieux que la plupart des gens sur ce navire malgré le temps relativement court qu'ils avaient passé ensemble.
Bien sûr qu'elle voyait que quelque chose n'allait pas.
Il termina de servir aussi vite que possible et s'échappa vers les cuisines, ignorant le regard inquiet qu'Izou lui lança et le froncement de sourcils pensif de Marco.
Il avait juste besoin de tenir jusqu'à ce soir. Juste jusqu'à ce qu'il puisse se retrouver seul dans sa cabine ou peut-être avec Ritsu dans l'infirmerie où il pourrait enfin baisser sa garde et arrêter de prétendre que tout allait bien.
Juste quelques heures de plus.
Il pouvait le faire.
Le soir tomba lentement sur Hand Island, peignant le ciel de nuances orange et roses qui se réfléchissaient sur l'eau calme du port. Le Moby Dick se balançait doucement avec la marée, l'équipage se préparant progressivement pour la soirée — certains retournant sur l'île pour profiter des tavernes et des divertissements, d'autres se retirant dans leurs cabines pour se reposer.
Thatch avait préparé son plateau habituel — thé chaud et biscuits au miel — et se dirigeait maintenant vers l'infirmerie avec une anticipation mêlée d'appréhension qui lui nouait l'estomac.
Il voulait la voir. Avait besoin de la voir après cette journée longue et émotionnellement épuisante. Mais en même temps, il savait qu'elle poserait des questions. Qu'elle remarquerait que quelque chose n'allait pas parce qu'elle remarquait toujours.
Et il ne savait pas s'il pourrait lui mentir en face.
Il toqua doucement à la porte de l'infirmerie et entra sans attendre de réponse, comme il le faisait toujours maintenant.
Ritsu était assise sur son lit, et quand elle le vit, son visage s'illumina avec un immense sourire qui réchauffa quelque chose de profond dans la poitrine de Thatch, cette tendresse presque douloureuse qu'il ressentait maintenant chaque fois qu'elle lui offrait ce genre d'expression sans filtre.
« Bonsoir, » murmura-t-elle avec cette voix rauque qui était devenue son son préféré au monde.
Elle l'avait attendu. Avait clairement passé la journée à espérer qu'il viendrait comme il le faisait toujours, même si elle avait probablement été occupée et distraite par ses compagnons pendant leur exploration de l'île.
Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas passé une journée entière sans lui à ses côtés de près comme de loin. Izou l'avait prévenue qu'il avait du travail à faire, mais elle avait pensé qu'il les rejoindrait dans l'après-midi comme il l'avait fait d'autres fois. Elle avait été déçue de voir les heures passer sans lui, même si ses compagnons avaient vraiment tout fait pour qu'elle passe une incroyable journée.
Durant le repas du soir, il avait semblé un peu plus distant, déposant l'assiette avec son « pour mon chaton » habituel mais le ton de sa voix n'était pas comme d'habitude. Elle l'avait détaillé longuement et avait vu qu'il faisait semblant d'être enjoué. Il était très doué pour jouer la comédie mais elle avait passé tellement de temps avec lui à le détailler qu'elle avait vu à travers son jeu d'acteur très rapidement.
Elle avait interrogé discrètement Haruta qui avait été à côté d'elle, murmurant avec effort :
« Thatch, il va bien ? »
Haruta avait détaillé son frère et haussé les épaules en continuant de manger.
« Les inventaires, c'est l'enfer. Tu as dû en faire en tant que marine, c'est pas super comme activité, alors imagine pour nous avec le nombre qu'on est — plus de mille six cents. L'horreur. Il est crevé, c'est tout. »
Ritsu avait acquiescé, comprenant la logique derrière l'argument. Elle aurait presque pu y croire aussi, mais il n'y avait pas que de la fatigue, elle le sentait dans ses os. Mais elle n'avait rien dit, pas là, pas devant tout le monde.
Maintenant, en le voyant entrer dans l'infirmerie avec ce sourire qui n'atteignait pas vraiment ses yeux, elle sut avec certitude que quelque chose le troublait profondément.
« Thatch — » commença-t-elle à dire, mais il la coupa doucement.
« Comment s'est passée ta journée ? » demanda-t-il en déposant le plateau sur la petite table et en lui servant une tasse de thé. « Tu as vu des choses intéressantes ? »
Elle le regarda pendant un long moment, voyant la façon dont il évitait son regard, dont ses mains bougeaient avec un peu trop de précision en versant le thé, dont ses épaules étaient légèrement tendues malgré sa posture décontractée.
Mais elle décida de le laisser diriger la conversation, de ne pas le forcer. Si il voulait parler de ce qui le troublait, il le ferait quand il serait prêt.
Alors elle répondit avec enthousiasme même si une partie d'elle voulait juste sauter toutes les formalités et lui demander directement ce qui n'allait pas.
Elle parla parfois, sa voix rauque mais fonctionnelle maintenant même si Yori lui avait ordonné de ne pas en abuser. Elle utilisa surtout son ardoise pour les phrases plus longues, décrivant les boutiques qu'ils avaient visitées, les artisans qu'elle avait rencontrés, les choses extraordinaires qu'elle avait vues.
Apparemment, demain, Diego fait la statue de cire d'Ace, écrivit-elle à un moment.
« Ah oui, c'est vrai, » répondit Thatch avec un sourire qui était presque naturel cette fois. « Il est command que depuis quelques mois. C'est un petit rituel, on a tous les nôtres en tant que commandant. »
Ritsu fronça les sourcils, ne se souvenant pas avoir vu celle de Thatch dans l'atelier.
Thatch remarqua son froncement de sourcils et comprit immédiatement ce qu'elle pensait. Il cacha sa tête derrière une serviette avec un sourire espiègle.
« Je suis caché. »
Ritsu roula les yeux devant la blague terrible mais rit doucement quand même, le son rauque et légèrement douloureux mais authentique.
« Ça fait du bien de t'entendre rire, » murmura Thatch en baissant la serviette, son expression devenant plus douce. « Et ça te va bien. »
Ritsu se sentit troublée par le compliment, une chaleur montant à ses joues qu'elle ne pouvait pas vraiment contrôler. Elle baissa les yeux vers sa tasse de thé, souriant malgré elle.
Thatch se leva soudainement, et Ritsu sourcilla, surprise par le mouvement brusque.
« Désolé, » dit-il rapidement. « La journée a été longue. Demain je te montrerai ma statue si tu veux. Je te laisse te reposer. »
Il se dirigea vers la porte mais s'arrêta juste avant de l'atteindre, se retournant légèrement.
« Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux venir me voir. Tachi et Yori ne sont jamais très loin et Marco est de garde ce soir, donc tu ne crains rien. On veille sur toi. »
Il allait partir. Il allait s'en aller sans lui donner l'opportunité de vraiment parler, de vraiment connecter, de comprendre ce qui le troublait tant.
« Thatch, je... »
Le murmure rauque le fit se retourner immédiatement, attendant qu'elle finisse sa phrase.
Ritsu ouvrit la bouche, voulant dire tellement de choses — qu'elle voyait qu'il souffrait, qu'elle voulait l'aider, qu'elle se souciait de lui plus qu'elle ne savait vraiment comment exprimer. Mais les mots se coincèrent dans sa gorge, trop compliqués, trop lourds, trop impossibles à dire avec cette voix brisée qui ne coopérait jamais vraiment quand elle en avait le plus besoin.
Elle fronça les sourcils, pinçant les lèvres avec mécontentement, tapotant sa craie contre son ardoise pendant qu'elle réfléchissait à comment formuler ce qu'elle voulait dire d'une façon qui ne serait pas trop intrusive ou trop présomptueuse.
Finalement, elle écrivit simplement :
Si tu as besoin de parler, je suis là.
Thatch regarda les mots pendant un long moment, ne sachant pas vraiment quoi répondre. Parce qu'elle l'avait percé à jour complètement, avait vu à travers toutes ses défenses soigneusement construites et ses sourires forcés. Elle savait que quelque chose n'allait pas et elle lui offrait son aide, son écoute, un réconfort sans jugement.
Il sentit quelque chose se serrer douloureusement dans sa gorge, chamboulé par les sentiments qui l'assaillaient — de la gratitude qu'elle se soucie assez pour remarquer, de l'affection qu'elle veuille l'aider même quand elle avait ses propres problèmes bien plus graves, de l'amour pour cette femme extraordinaire qui continuait à le surprendre avec sa compassion malgré tout ce qu'elle avait traversé.
Le cuisinier traversa la pièce sans vraiment réfléchir à ce qu'il faisait, se laissant guider par une impulsion qu'il ne pouvait pas vraiment contrôler.
Il attrapa délicatement sa main, la soulevant avec douceur, et déposa ses lèvres sur le dos de sa main en parfait gentleman d'une autre époque.
Le geste était démodé et probablement ridicule dans le contexte moderne des pirates et de la violence, mais ça semblait être la seule façon qu'il pouvait penser pour exprimer combien son offre signifiait pour lui sans utiliser des mots qu'il n'était pas prêt à dire à voix haute.
Il se redressa lentement, gardant sa main dans la sienne pendant encore quelques secondes, ses yeux cherchant les siens.
Elle était troublée, ses joues légèrement rosées, ses yeux un peu écarquillés par la surprise du geste inattendu.
Thatch sourit, attendri malgré tout le poids qu'il portait dans sa poitrine.
« Je vais bien, » mentit-il doucement. « Merci de te soucier de moi. Ça me touche. »
Elle rougit un peu plus, semblant embarrassée d'avoir été aussi transparente dans sa préoccupation.
Il relâcha doucement sa main, ses doigts glissant contre les siens dans un dernier contact avant de se séparer complètement.
« Dors, maintenant, » murmura-t-il. « On se voit demain. »
Puis il s'en alla, fermant doucement la porte derrière lui et laissant Ritsu seule dans l'infirmerie faiblement éclairée.
Elle resta assise là pendant un long moment, son cœur battant trop vite dans sa poitrine, perdue dans ses pensées sur ce qui venait juste de se passer et ce que ça signifiait et pourquoi le simple fait qu'il ait embrassé sa main faisait naître ce tourbillon de chaleur et de confusion dans son estomac, cette sensation étrange et nouvelle qu'elle ne savait pas vraiment comment nommer mais qui ressemblait dangereusement à de l'espoir mélangé à quelque chose de plus doux.
Puis elle remarqua qu'il avait oublié le plateau.
Elle regarda l'objet pendant quelques secondes, hésitant. Elle ne sortait jamais seule normalement. C'était une règle non écrite mais strictement suivie depuis qu'elle était montée à bord du Moby Dick — jamais sans escorte, jamais sans protection.
Mais comme Thatch l'avait dit, Marco était de garde ce soir. Le navire était sûr. Les pirates dormaient ou étaient sur l'île à profiter de ce temps à terre. Rien ne pouvait lui arriver si elle marchait juste jusqu'à la cuisine pour ramener un stupide plateau.
Elle pouvait faire ça. Elle n'était pas complètement impuissante même si parfois elle se sentait comme ça.
Avec une détermination nouvelle, Ritsu se leva et attrapa un plaid qu'elle enroula autour de ses épaules pour se protéger de la fraîcheur de la nuit. Elle prit le plateau dans ses mains et sortit de l'infirmerie, se dirigeant vers les escaliers qui menaient au pont principal.
C'était un petit acte de rébellion, une petite affirmation d'indépendance qui ne signifiait probablement pas grand-chose dans le grand schéma des choses. Mais pour Ritsu, qui avait passé des semaines à être complètement dépendante des autres pour tout, c'était quelque chose.
C'était se prouver à elle-même qu'elle pouvait encore faire des choses simples sans avoir besoin d'aide constante.
Qu'elle était plus qu'une victime traumatisée qui devait être protégée en permanence.
Le pont était presque désert quand elle y arriva, juste quelques membres d'équipage de garde qui patrouillaient à intervalles réguliers. La nuit était claire et étoilée, l'air frais portant les odeurs mélangées de la mer et de la ville qui s'étendait sur l'île non loin.
Elle allait descendre directement vers les cuisines quand elle entendit des voix venant de l'avant du navire.
Deux voix qu'elle reconnut immédiatement — Marco et Thatch.
Elle s'arrêta automatiquement, ne voulant pas les interrompre, mais incapable de ne pas entendre ce qu'ils disaient dans le silence relatif de la nuit.
Ils étaient dos à elle, les avant-bras appuyés sur le bastingage, regardant vers la ville illuminée de Hand Island qui scintillait dans l'obscurité comme un collier de lumières dorées.
« Père m'a dit que tu as fini l'inventaire un peu avant le déjeuner, » disait Marco calmement. « Tu aurais pu nous rejoindre l'après-midi. »
« J'ai pas pu, » répondit Thatch, sa voix étrangement plate.
« Un problème ? »
Thatch garda le silence pendant un long moment, tellement longtemps que Ritsu crut qu'il n'allait pas répondre. Puis il parla, et sa voix était rauque d'émotion à peine contenue.
« J'ai oublié... »
Il marqua une pause douloureuse.
« J'ai oublié que l'anniversaire de sa disparition approche. »
Ritsu sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Elle ne bougeait plus, figée sur place, sachant qu'elle ne devrait pas écouter mais incapable de partir maintenant.
Marco ne répondit pas immédiatement, mais elle le vit se tendre, ses épaules se redressant légèrement.
« J'ai recontacté tous ceux qui auraient pu m'aider, » continua Thatch avec cette voix brisée qui faisait mal à entendre. « Comme je fais depuis sa disparition. Chaque année, les mêmes personnes, les mêmes questions. »
Une autre pause.
« Rien. Toujours rien. Je suis habitué maintenant. C'est juste que... j'ai oublié. J'aurais dû le faire il y a des jours. »
« Ne te sens pas coupable de continuer à vivre, Thatch, » dit Marco doucement. « Sohalia n'aurait pas voulu ça. »
Sohalia. La petite fille que Thatch avait élevée. Celle qui avait disparu il y a des années et qu'il cherchait encore, refusant d'accepter qu'elle pourrait être morte.
« Elle me manque, Marco. »
La voix de Thatch se brisa complètement sur ces mots, chargée d'une douleur brute et sauvage qui fit monter des larmes aux yeux de Ritsu.
« Cette sale gamine. Elle me manque. »
Marco posa une main sur l'épaule de Thatch, un geste de réconfort silencieux entre frères qui avaient partagé trop de pertes au fil des ans.
« Je sais, mon frère, » murmura-t-il. « Je sais. Moi aussi, elle me manque. »
« Elle n'est pas morte, » dit Thatch avec une conviction désespérée. « Je la retrouverai un jour. Et je lui passerai le pire savon de l'histoire des savons. »
Marco ne dit rien, et dans ce silence Ritsu entendit tout ce qu'il ne disait pas — le doute qu'il gardait pour lui-même, la pitié qu'il ressentait pour son frère qui refusait d'abandonner l'espoir même après tant d'années sans nouvelles, la douleur qu'il ressentait suite au vide de laissé par la disparition de la petite fille.
Ritsu sentit une boule douloureuse se former dans sa gorge, déglutissant avec difficulté alors qu'elle entendait la douleur brute dans la voix de Thatch quand il parlait de la petite sœur qu'il chérissait tant.
Elle se sentit coupable, comprenant soudainement que c'était sûrement parce qu'il s'était trop occupé d'elle qu'il avait oublié que l'anniversaire approchait. Qu'il avait négligé son rituel annuel de deuil et de recherche parce qu'il passait tout son temps libre à veiller sur elle, à la faire sourire, à lui tenir compagnie.
Elle secoua la tête, décidant de laisser ça de côté pour le moment. Elle ne pouvait rien faire maintenant, et écouter davantage serait une invasion de sa vie privée qu'il ne méritait pas.
Elle reprit son chemin aussi silencieusement que possible, se glissant dans le couloir qui menait aux cuisines sans se faire remarquer.
Une fois dans le couloir sombre et étroit, elle s'adossa au mur et inspira tremblante, sentant les larmes brûler ses yeux alors que la douleur qu'elle avait entendue dans la voix de Thatch résonnait encore dans son esprit.
Il souffrait tant. Portait tant de poids qu'il cachait derrière ses sourires faciles et ses plaisanteries légères. Et elle n'avait rien su, trop absorbée par ses propres problèmes et ses propres peurs pour vraiment voir ce qu'il traversait.
Elle prit une autre respiration profonde, essuyant les larmes qui avaient commencé à couler malgré ses efforts pour les retenir, puis se força à continuer vers la cuisine.
Le plateau devait être ramené. Et après ça, elle retournerait à l'infirmerie et essaierait de trouver un moyen de l'aider même si elle ne savait pas encore comment.
La cuisine était plongée dans l'obscurité quand Ritsu y arriva, zigzaguant à travers les tables et les chaises vides en utilisant sa vision de félin qui lui permettait de voir dans le noir presque aussi bien qu'en pleine lumière.
Elle pénétra dans la cuisine elle-même et chercha l'interrupteur à tâtons, allumant la lumière.
« Putain Thatch je t'assure que c'est pas ce que tu crois ! »
Ritsu sursauta violemment, manquant de renverser le plateau qu'elle tenait toujours dans ses mains tremblantes de la surprise.
Ace se tenait devant elle, les bras levés au dessus de sa tête dans un geste universel de reddition ou d'innocence, une patte de poulet dans une main et des traces de nourriture fraîche sur le visage.
Ses yeux étaient écarquillés, clairement paniqué d'avoir été découvert. Il avait cru que c'était Thatch qui venait de l'attraper en flagrant délit, et pendant une fraction de seconde son expression était celle de quelqu'un qui s'apprêtait à recevoir la correction de sa vie.
Puis il réalisa que ce n'était pas Thatch qui se tenait dans l'embrasure de la porte.
C'était Ritsu.
Son expression passa de la panique pure à un soulagement momentané — au moins ce n'était pas Thatch qui allait le tuer pour avoir cassé le cadenas et volé de la nourriture — puis presque immédiatement à quelque chose qui ressemblait à une nouvelle forme d'appréhension.
Merde. C'était Ritsu.
La femme qui avait essayé de le tuer. La femme qui tremblait de rage chaque fois qu'elle le voyait. La femme qui le regardait comme s'il était responsable de tout ce qui lui était arrivé.
Il attendit qu'elle panique. Qu'elle recule. Qu'elle transforme en tigre et lui saute à la gorge. Qu'elle fasse n'importe laquelle des réactions violentes qu'elle avait eues chaque fois qu'ils s'étaient retrouvés dans le même espace depuis son arrivée sur le navire.
Mais elle ne paniqua pas.
Ritsu vit le cadenas brisé au sol près du garde-manger et comprit rapidement son méfait. Il avait forcé le cadenas que Thatch mettait toujours sur le garde-manger la nuit pour empêcher les raids nocturnes — principalement de la part d'Ace qui avait une fâcheuse habitude de manger tout ce qu'il pouvait trouver quand personne ne regardait.
Ils se fixèrent pendant un instant qui sembla durer une éternité.
C'était la première fois qu'ils se voyaient seuls depuis la visite de Vadric sur le pont, la première fois qu'ils étaient face à face sans personne d'autre autour pour servir de tampon.
Et Ritsu se rendit compte avec une surprise qui la désarçonna légèrement que son envie de meurtre à l'égard du commandant de la seconde division était passée.
Elle ne ressentait plus cette rage aveugle qui l'avait consumée les premières fois qu'elle l'avait vu après Sabaody. Elle ne ressentait plus ce besoin viscéral de le brûler vif pour ce qu'il représentait — la nuit où tout avait basculé, où sa vie avait été détruite, où elle avait perdu tout ce qu'elle croyait savoir sur elle-même et le monde.
Elle ressentait... presque rien. Juste une vague reconnaissance qu'il était Ace, membre de cet équipage, quelqu'un qui avait essayé de la protéger quand Vadric était monté à bord même si elle l'avait à peine remarqué sur le moment.
« J'ai rien vu, » murmura-t-elle avec cette voix rauque qui lui coûtait encore un effort à produire.
Elle se détourna, posant le plateau sur le comptoir propre, puis se dirigea vers la sortie sans un autre regard vers Ace qui restait figé comme une statue au milieu de la cuisine.
« Merci, » dit-il rapidement alors qu'elle atteignait presque la porte. « C'est cool. Bonne nuit. »
Ritsu s'arrêta, se retournant légèrement pour le regarder. Il avait l'air sincèrement reconnaissant et peut-être juste un peu surpris qu'elle ne l'ait pas dénoncé ou pire.
Elle hocha la tête en guise de remerciement pour ses mots, puis s'en alla, refermant la porte doucement derrière elle.
Derrière elle, dans la cuisine maintenant silencieuse à nouveau, Ace resta figé pendant encore plusieurs secondes, tenant toujours cette stupide patte de poulet et essayant de comprendre ce qui venait juste de se passer.
Elle ne l'avait pas attaqué. Ne l'avait pas regardé avec cette haine pure qui l'avait glacé jusqu'aux os les premières fois qu'elle l'avait vu.
Elle avait juste... agi normalement. Comme s'il était juste un autre membre d'équipage qu'elle avait surpris en train de faire quelque chose de légèrement embarrassant.
« Elle a pas paniqué, » murmura-t-il dans le silence, une petite étincelle d'espoir s'allumant dans sa poitrine.
C'était juste un petit moment. Presque rien dans le grand schéma des choses.
Mais peut-être que c'était un début.
— À suivre —
Publié : 17/03/2026
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