Le Fancy Gorilla avançait sur une mer trop calme.
À cette distance, la base Marine aurait déjà dû envoyer son signal de retour : une confirmation de cap, un appel d’escargophone, la voix fatiguée d’un opérateur récitant la procédure comme on récite une prière apprise de travers. Nom du bâtiment. État de la coque. Blessés à bord. Heure d’arrivée. Rapport de mission.
Mais depuis une heure, il n’y avait rien.
Le navire continuait pourtant sa route, voiles gonflées, coque basse sur l’eau, proue tournée vers un port que presque tout le monde croyait encore sûr.
Presque.
Près de la cuisine, Gustave Briscard fixait une marmite comme si elle venait de lui manquer de respect.
— Ce n’est pas un ragoût, ça, déclara-t-il. C’est une tentative d’assassinat.
Milo Ranke leva la tête depuis le tonneau contre lequel il était assis.
— C’est vous qui l’avez fait.
— Justement. Je reconnais mes ennemis.
Tina Rivet traversa le pont avec une clé entre les dents et une boîte métallique sous le bras. Elle jeta un œil à la marmite.
— C’est normal que la cuillère tienne debout toute seule ?
Gustave regarda la marmite.
La cuillère était plantée au milieu du ragoût.
Droite.
Immobile.
— C’est la texture.
— Non. Ça, c’est un mur porteur.
Milo se pencha.
— On doit manger ça ?
Gustave attrapa la cuillère et tira dessus.
Elle ne bougea pas.
Un silence passa.
Tina sourit.
— Je peux l’utiliser pour réparer la coque ?
— Personne ne touche à mon ragoût.
Au centre du pont, Gory tira une note d’accordéon.
Une seule.
Grave.
Abominablement fausse.
Son béret sombre resta parfaitement en place. Le reste du navire, lui, eut l’air de tousser.
Gustave lâcha enfin la cuillère.
— Oui, capitaine. J’arrête.
Tina remit la clé entre ses dents avec un sourire.
— Il a dit que t’avais perdu.
— Il a dit que la discipline devait être restaurée.
Gory tira la même note une deuxième fois.
Elle grinça comme une planche qu’on force.
Milo baissa les yeux vers sa gamelle.
— Je crois qu’il a dit qu’on allait tous mourir.
— Par mon ragoût ? demanda Gustave.
Tina tapota la marmite.
— Ou par le mur porteur.
Sur le pont avant, Aldric Mirnan ne participait pas aux échanges. Son fusil reposait contre son épaule, et son regard ne quittait pas l’horizon. Il avait cette immobilité des hommes qui ont appris à écouter avant même de viser.
À quelques pas du grand mât, Ivar Ostrel gardait les yeux fermés. Ses doigts bougeaient lentement dans l’air humide, comme s’il cherchait à sentir la forme invisible du monde.
Nils Aler tenait la barre. Ses longues jambes étaient plantées dans le pont, droites et solides, et rien dans sa posture ne laissait croire que la mer pouvait un jour lui arracher le cap.
— Ivar, dit-il.
— Je sais.
— Tu n’as encore rien dit.
— Parce que je n’aime pas ce que je sens.
Milo reposa sa gamelle.
— Quoi ?
Ivar ouvrit les yeux. Il regarda d’abord le ciel, puis la mer, puis les escargophones de bord.
— Les mouettes de liaison volent trop haut. Les appels de la base sont coupés. Les courants sont calmes, mais les signaux autour du port se resserrent. D’habitude, une base Marine a un bruit. Même de loin.
— Un bruit ? demanda Milo.
Tina passa derrière lui.
— Avec Ivar, tout fait du bruit. La mer, les nuages, les boulons, les migraines.
— Surtout les migraines, dit Ivar.
Il posa une main sur le mât.
— Là-bas, ça ne sonne plus comme un port. Ça sonne comme une porte qu’on referme doucement.
Cette phrase fit taire le pont.
Près du bastingage, trois passagers de Shiragiri étaient assis sous une toile tendue. Une vieille femme aux cheveux blancs noués avec une cordelette bleue. Un pêcheur blessé, la jambe enveloppée dans un bandage de Tantine Moizel. Un garçon maigre aux joues creuses, qui tenait un bol chaud à deux mains.
Ils venaient d’une île que les cartes dessinaient rarement au bon endroit.
Shiragiri.
L’Île des Brumes Blanches.
La mission était simple, au départ : les ramener chez eux.
Nur Vellum était assise près d’eux, son carnet fermé sur ses genoux. Elle n’écrivait pas encore. Elle écoutait, et c’était déjà beaucoup.
La vieille femme regarda Ivar.
— Si la base ne répond plus, c’est qu’elle ne veut plus vous voir entrer.
Milo fronça les sourcils.
— Vous dites ça comme si c’était évident.
— Ça l’est.
— Chez vous, vous ne forcez jamais une porte fermée ?
— Chez nous, si tu forces la mauvaise porte, tu tombes d’une falaise.
Tina releva la tête.
— Enfin une réponse utile.
Le garçon but une gorgée de soupe.
— Ça arrive surtout aux gens pressés.
— Je déteste déjà cette île, dit Tina.
Le garçon la regarda, très sérieux.
— Alors faut pas courir.
Tina resta silencieuse une seconde.
— Bon. Ça aussi, c’est utile.
L’escargophone ouvrit les yeux.
Le silence tomba d’un coup.
Il aurait dû cracher la voix d’un opérateur, une formule de contrôle, un mot de passe ou une plainte sur la mauvaise qualité de la ligne.
Il resta muet une seconde de trop.
Ensuite, une voix de femme passa à travers les parasites.
— Fancy Gorilla, ici transmission de routine.
Milo se leva.
— C’est la base ?
Aldric leva une main.
Milo se tut.
La voix revint, basse et calme, trop maîtrisée pour être ordinaire.
— Le vieux gardien avait raison.
Gory ne bougea plus.
Nur vit quelque chose passer dans son regard : une reconnaissance ancienne, enfouie sous des années de mer et de missions.
La voix continua :
— Une cage ouverte n’est pas toujours une sortie.
Nils serra la barre.
Ivar ferma les yeux une seconde.
Gustave posa sa louche sur le bord de la marmite. Tina retira lentement sa clé de sa bouche.
— La marée du port a changé, dit la voix.
Les parasites mangèrent une partie du silence.
Puis, plus bas :
— La mission continue.
L’escargophone referma les yeux.
Le Fancy Gorilla continua d’avancer.
Personne ne parla tout de suite.
Milo regardait l’escargophone fermé.
— C’était…
— Prune Nishikawa, dit Aldric.
— L’amirale ?
— Oui.
Milo se tourna vers Gory.
— Pourquoi elle parle comme ça ?
Tina répondit sans douceur :
— Parce qu’elle veut rester vivante.
Le pêcheur blessé de Shiragiri baissa les yeux vers sa jambe.
— Elle vous a dit de ne pas rentrer.
— Elle n’a pas dit ça, répondit Milo.
La vieille femme le regarda calmement.
— Justement.
Gory posa l’accordéon à côté de lui et se leva.
Il regardait l’horizon, là où la base Marine aurait dû les recevoir.
Milo fit un pas.
— Capitaine ?
Ivar tourna la tête vers la pâleur lointaine.
— Shiragiri.
Gory ferma les doigts.
— OOK.
Nils tourna la barre aussitôt, d’un seul mouvement.
Le navire pencha, les voiles claquèrent, des outils glissèrent près de Tina. Elle les rattrapa au vol en marmonnant autour de sa clé serrée entre ses dents.
— Préviens quand tu changes l’avenir du navire !
Nils ne quitta pas la mer des yeux.
— J’ai prévenu.
— Quand ?
— En tournant.
— Je vais te démonter les jambes.
— Elles tiennent la barre.
— Je démonterai autour.
Gustave rattrapa sa marmite et la serra contre lui comme un père sauvant son enfant d’un incendie.
— Personne ne renverse le repas pendant une trahison historique !
Milo, lui, regardait la route disparaître derrière eux.
— On ne rentre pas.
Ce n’était pas vraiment une question.
Ivar posa une main sur le bastingage.
— Non.
— Mais la base…
Il s’arrêta.
Le mot resta seul.
La base, c’était le rapport qu’on rendait, les ordres qu’on recevait, les fautes qu’on expliquait, les blessés qu’on déposait, les vivants qu’on ramenait. La base, c’était l’endroit qui disait encore : vous êtes des Marines.
Et soudain, cet endroit ne disait plus rien.
Tantine Moizel sortit de l’infirmerie en essuyant ses mains sur un linge.
— Qui est blessé ?
Personne ne répondit.
Elle regarda les visages, l’escargophone fermé, la route abandonnée.
— Ah. Tout le monde.
Nur ouvrit son carnet.
Milo vit le geste.
— Tu vas écrire quoi ?
— Que nous avons changé de cap.
— C’est tout ?
Elle sourit doucement.
— Pour l’instant.
Le garçon de Shiragiri regarda les voiles.
— Vous venez chez nous ?
Ivar fixa la pâleur au loin.
— Oui.
— Alors gardez le blessé couché. L’entrée secoue.
Tantine posa aussitôt une main sur l’épaule du pêcheur.
— Il ne bouge pas.
Le pêcheur grimaça.
— Je peux marcher.
— Tu peux aussi tomber, et tu sembles meilleur dans ce domaine.
La vieille femme baissa les yeux vers la mer.
— Si la Marine vous cherche, elle ne s’arrêtera pas au port.
Aldric, à l’avant, vérifia son fusil.
— Elle ne s’arrêtera pas du tout.
---
Le demi-tour les éloigna du port.
Pendant une heure, l’équipage travailla comme le font les marins quand ils refusent de trembler : avec trop de précision, trop vite, et en parlant de tout sauf de ce qui approche.
Tina vérifia les renforts du gouvernail et les box fixées pour Gory. Nils tint le cap sans ciller. Ivar suivit les courants invisibles, parfois pieds nus sur le pont pour mieux sentir les vibrations. Aldric monta au point le plus haut du navire. Tantine changea le bandage du pêcheur de Shiragiri en lui ordonnant d’arrêter de prétendre que sa jambe était plus courageuse que lui.
Gustave força tout le monde à prendre une gamelle.
— On ne devient pas fugitif l’estomac vide.
Milo prit la sienne sans manger.
— Ranke.
— J’ai pas faim.
Gustave posa la louche avec une lenteur dangereuse.
— Je vais faire semblant de ne pas avoir entendu cette insulte.
— Ce n’est pas contre vous.
— Tout refus de manger est contre moi.
Tina passa derrière eux avec une sangle autour du cou.
— Donne-lui deux bananes. Ça marche sur le capitaine.
— Le capitaine est un gorille.
— Milo aussi, mais à l’intérieur.
Milo leva les yeux.
— Hein ?
Gory fit :
— OOK.
Tina claqua des doigts.
— Merci.
— Il n’a pas dit oui, protesta Milo.
— Il l’a dit assez pour moi.
Un rire bref passa sur le pont.
Petit, mais réel.
Les épaules de Milo se relâchèrent d’un cran.
Milo regarda sa gamelle, puis la mer.
— Après Shiragiri, dit-il.
Les mains de Tina s’arrêtèrent dans la box.
— On les ramène chez eux, continua Milo. On finit ça. D’accord. Mais après ?
Il serra la gamelle entre ses mains.
— On va où ? On fait quoi ? On est quoi ?
Gustave prit une inspiration.
— Après, on mange.
Tina ferma les yeux.
— Pitié.
— Je suis très sérieux. Les hommes qui ne savent plus où aller meurent plus vite quand ils oublient de manger.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est le début d’une réponse.
Milo secoua la tête.
— Je ne plaisante pas.
— Moi non plus, dit Gustave.
Personne ne sut répondre tout de suite.
Gory posa son accordéon sur ses genoux et appuya sur une touche.
Une note sortit de travers.
Le garçon de Shiragiri eut un petit rire avant de se couvrir la bouche. Tina regarda le ciel. Gustave soupira comme un homme à qui on venait d’annoncer une guerre de trente ans.
— Si c’est sa réponse, je demande un conseil de guerre.
Gory leva les yeux vers lui.
— OOK.
— Retiré.
Le rire revint, plus net.
Milo sourit malgré lui. Pas beaucoup. Assez.
Puis Gory se leva.
Il ne frappa pas son torse. Il ne montra pas les dents. Sans un geste de plus, il regarda les passagers de Shiragiri, puis son équipage, puis la route blanche devant eux.
— OOK.
Là, personne ne rit.
Milo baissa les yeux sur son uniforme. Ses doigts se crispèrent dans le tissu.
— On n’est pas des pirates.
Gustave grogna.
— Pas assez mal élevés pour ça.
Tina ouvrit la bouche.
— Parle pour toi.
Nur, qui n’avait pas encore écrit, posa enfin la pointe de son crayon sur la page.
— Alors on finit ce qu’on a commencé.
Aldric, depuis le haut du mât, ne dit rien. Il changea seulement d’appui, et sa lunette resta tournée vers l’horizon.
Nils répondit de la barre :
— Moi, je garde le cap.
Tantine ne dit rien non plus. Elle tendit une tasse chaude au pêcheur blessé, puis une autre à Milo.
Milo prit la tasse.
Ivar regardait l’horizon.
— Cap sur Shiragiri.
Gory posa les doigts sur son accordéon.
La note fut juste.
Gustave reprit sa louche.
— Voilà. La mission continue.
Le garçon de Shiragiri leva la main.
— C’est quoi, une mission ?
Tina réfléchit deux secondes.
— Un problème qui refuse de couler.
Gustave regarda sa marmite.
— Non. Ça, c’est mon ragoût.
Milo goûta enfin sa gamelle.
Il toussa.
Gustave sourit.
— Voilà. Il vit.
---
Le jour descendit lentement sur une mer de plus en plus pâle.
Le Fancy Gorilla prit une route que les cartes évitaient, une ligne de navigation faite de courants faibles, de vents contraires et de sensations qu’Ivar était le seul à pouvoir décrire sans donner l’impression d’inventer.
Le pêcheur blessé de Shiragiri se redressa un peu malgré la main de Tantine sur son épaule.
— Quand la brume arrive, ne cherchez pas la côte. Cherchez l’eau chaude.
Ivar tourna la tête.
— Sources ?
La vieille femme hocha la tête.
— Elles passent sous la mer près de l’entrée. On les sent dans le bois des barques.
Nils ajusta légèrement la barre.
— Combien de temps ?
— Une heure si votre navigateur est bon, dit le pêcheur.
Tina leva la tête depuis la box ouverte de Gory.
— Et s’il ne l’est pas ?
La vieille femme regarda Ivar.
— On repêche ce qu’on peut.
Ivar resta parfaitement immobile.
— Je vais prendre ça comme un encouragement.
— Prenez ça comme une information.
Tina eut un vrai sourire.
— Je retire ce que j’ai dit. Je l’aime bien.
Gory, assis près d’elle, inspectait une protection d’avant-bras qu’elle venait de fixer sur son avant-bras.
— Non, ne touche pas ça, dit-elle. C’est le verrou de sécurité.
— OOK.
— Oui, c’est justement parce que tu as compris que je m’inquiète.
Gustave arriva avec un sac de provisions.
Il en sortit une grappe de bananes, deux pains ronds, un paquet de viande séchée et une petite boîte de sel.
— Inventaire de combat.
Milo cligna des yeux.
— Inventaire de quoi ?
— Un capitaine de cette taille ne fonctionne pas à l’air marin.
Tina hocha la tête comme si c’était la plus grande évidence du monde.
— Réserves à portée de main. Sinon il fouille dans mes caisses.
Gory fit un bruit profond.
— OOK.
— Oui, tu fouilles proprement. Ça reste fouiller.
Gustave rangea les bananes dans une des grandes box latérales.
— Et il ne mange pas tout avant le combat.
Gory détourna lentement les yeux.
— Capitaine, dit Gustave.
— OOK.
— Je connais ce OOK.
Nur, assise près du bastingage, observait la scène avec un sourire faible. Elle nota quelques mots dans son carnet, puis s’arrêta.
Elle leva la tête.
Aldric avait bougé.
Un simple changement d’appui, presque rien. Mais chez lui, presque rien suffisait à faire taire le pont.
— Aldric ? demanda Nur.
Il ne répondit pas tout de suite.
Son œil était collé à la lunette de son fusil, pointée vers l’arrière du navire.
La mer derrière eux était vide.
Ou semblait l’être.
Ivar rouvrit les yeux.
Son visage avait perdu sa couleur.
— Ce n’est pas le courant.
Nils tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
Ivar tendit la main vers l’arrière, paume ouverte.
— Quelque chose coupe nos traces.
Tina referma la box de Gory sans un bruit.
Gustave posa le sac de provisions.
Milo se leva.
— Un navire ?
Aldric finit par répondre.
— Trop loin pour le voir clairement.
— Mais ?
— Il ne nous appelle pas.
La vieille femme de Shiragiri se redressa.
— Alors il ne vient pas demander la route.
Le garçon posa son bol.
Il ne souriait plus.
À l’horizon derrière eux, très loin, la lumière du soir glissa sur quelque chose qui n’aurait pas dû être là : une ligne sombre, basse, silencieuse, qui avançait dans leur sillage sans pavillon d’appel.
Un navire Marine.
Il ne lança aucun signal.
Il gardait la même distance, assez loin pour rester une ombre, assez près pour ne plus être un hasard.
Sur sa proue, un homme aux gants rouges suivait le Fancy Gorilla des yeux tandis qu’il disparaissait vers la brume blanche.
À cette distance, personne à bord du Fancy Gorilla ne pouvait distinguer son visage.
Mais lui ne quittait pas leur silhouette.
Comme un chasseur qui venait de trouver la tanière.
À bord du Fancy Gorilla, Gory se leva.
L’accordéon resta posé derrière lui.
Aucune note ne sortit.
Ivar murmura :
— Ils nous ont suivis.
Nils serra la barre.
Aldric arma son fusil.
Gustave posa une main sur les bananes.
Tina verrouilla la box.
Milo regarda les passagers de Shiragiri, puis la brume devant eux.
La mission continuait.
Derrière eux, la chasse venait de commencer.