Le soleil du Wyoming tape fort, même quand on n’a pas vraiment d’endroit où dormir. Eliot Twist, seize ans, fils d’Aphrodite même s’il ne le sait qu’à peine commence sa journée comme toutes les autres : avec style.
L’air est sec, piquant, et le vent chaud secoue les herbes folles au bord des routes poussiéreuses. Dans une ruelle peu fréquentée d’une ville anonyme, à l’ombre bancale d’un panneau publicitaire rouillé, Eliot ouvre les yeux. Il est allongé sur une couverture usée, pliée trois fois, à même le sol dur. Sa chemise blanche à manches courtes est d’une propreté surprenante il faut dire qu’il ne dort jamais sans prendre soin de lui. Ses cheveux blond-châtain, ondulés et savamment décoiffés, encadrent un visage encore doux mais déjà marqué par les errances de la rue. Ses yeux bleus brillent d’un éclat vif, même dans la pénombre naissante.
D’un geste précis, il sort un petit miroir de sa poche intérieure et ajuste une mèche rebelle, effleurant du bout des doigts les fines bagues dorées qui ornent ses phalanges. Elles forment un poing américain en bronze céleste quand il les serre, mais pour l’instant, elles restent juste un accessoire élégant. Sa ceinture fine, ancienne, magique ceint sa taille, un souvenir énigmatique d’une mère qu’il n’a jamais connue. Il l’effleure distraitement, comme pour s’assurer qu’elle est là, qu’elle le protège.
Il se redresse, s’étire avec une grâce naturelle qui contraste avec la rudesse du décor. Il bâille, laissant échapper un souffle chaud, puis glisse de la ruelle vers la rue principale en sifflotant un air qu’il vient d’inventer. Même affamé, Eliot ne perd jamais son style : pantalon noir ajusté, chemise blanche impeccable, même tachée de poussière, et une démarche fluide qui capte le regard des rares passants.
Il connaît bien cette petite ville du Wyoming, un point perdu sur la carte où personne ne pose trop de questions. Ses journées sont rythmées par des habitudes fragiles et précaires, entre vols mesurés, rencontres furtives, et moments de solitude volés à la nuit. Aujourd’hui ne fait pas exception.
Il glisse dans un marché de rue improvisé, installé devant une station-service abandonnée. Des stands branlants exposent fruits secs, bouteilles d’eau tiède et quelques friandises de contrebande. Eliot s’approche du stand tenu par un jeune homme à l’allure robuste : tatoué, musclé, une mâchoire carrée digne d’un boxeur. Ses yeux noirs l’observent avec une curiosité mêlée de prudence. Eliot lui lance un sourire confiant, charmeur.
— T’es nouveau ? demande Eliot d’une voix douce, presque chantante.
Le jeune homme hésite un instant, puis répond, gêné :
— J’ai repris le stand de mon oncle... Kevin. Je m’appelle Kevin.
Eliot incline la tête, le regard pétillant.
— C’est un bon choix, Kevin. Moi, c’est Eliot. Tu veux goûter quelque chose ?
Il s’appuie sur le comptoir, sa main effleurant celle de Kevin, subtil mélange de défi et d’amusement.
— Je pourrais goûter à plein de choses, Kevin. Mais j’ai un faible pour les mangues. Sucrées, juteuses… un peu comme toi, non ?
Kevin rougit, un rire nerveux s’échappant de ses lèvres.
— T’es du genre à flirter pour bouffer gratos ?
— C’est pas du flirt, c’est... de l’art, réplique Eliot en haussant un sourcil.
Alors que Kevin éclate de rire, Eliot en profite pour subtiliser, d’un geste rapide et discret, trois pommes et une banane. Ceinture magique ou pas, il reste un voleur talentueux.
— Merci pour la conversation, lance-t-il en s’éloignant d’un pas souple. On se recroise peut-être, Kev.
Il passe le reste de la matinée à errer dans les rues poussiéreuses, volant quelques instants de répit. Il charme un touriste pour qu’il lui prête un chargeur de téléphone, déjeune avec les fruits volés dans un parc où quelques arbres malades tentent d’offrir de l’ombre. Le soleil tape fort et Eliot sent la sueur perler sur sa nuque, mais il s’en fiche.
L’après-midi, il s’offre une sieste dans une salle de cinéma abandonnée. Les fauteuils défoncés et les murs tagués ne l’empêchent pas de s’endormir, bercé par les derniers rayons de lumière filtrant par les fissures.
À la tombée de la nuit, il grimpe sur le toit d’un immeuble délabré, un de ses endroits favoris pour observer la ville. La lumière orange des lampadaires et le murmure lointain des voitures dessinent un décor mélancolique.
C’est là qu’il le voit.
Dans une ruelle en contrebas, un homme en manteau de cuir se bat avec une violence impressionnante contre trois agresseurs. L’un d’eux brandit un couteau, mais la lame se brise contre l’avant-bras de l’homme, comme si un mur invisible la repoussait.
Puis, une épée apparaît dans la main de l’inconnu. Bronze, scintillante, irréelle.
Eliot retient son souffle.
Le type est grand au moins un mètre quatre-vingts musclé, chapeau de cow-boy vissé sur des cheveux noirs en bataille. Il porte une veste marron élimée et un jean poussiéreux. Son visage dur, marqué par la vie, dégage une puissance sauvage. Son regard est un orage en approche.
Un frisson parcourt Eliot.
— Eh merde... encore un comme moi ?
Il sourit.
Peut-être que ce soir, il ne dormirait pas seul