Entre Charme et Colère

Chapitre 2 : Welcome to my life

Par SuiteMonsieurBlue

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Je m'appelle Oliver DelMar. Seize ans. Originaire du Wyoming. J’ai connu plus de prisons pour ados que de chambres à moi. J’ai été élevé par le silence, nourri à la colère, et bercé par l’injustice. Ma mère m’a laissé à mon père quand j’avais huit ans. Mon père, lui, m’a vite laissé aux services sociaux. Depuis, je passe de foyer en centre, de centre en rue, de rue en cellule. Le système aime les gosses cassés, ça les occupe. Moi, j’ai appris à frapper pour exister.

Je ne suis pas sociable. Pas drôle. Pas bavard. Je parle avec mes poings. Et parfois, mes poings me répondent. Une fois, j’ai cogné un type qui tabassait une fille devant un bar. J’ai senti une brûlure dans mon bras droit, une lumière m’a aveuglé et une foutue épée est apparue dans ma main. Une vraie. Bronze, lourde, vivante. Elle vibrait dans mes doigts comme si elle me comprenait. Le mec a fui. Moi aussi. Depuis, je me persuade que j’ai rêvé. Que c’était un coup de chaud. Un délire de gamin brisé.

Mais ce soir-là, tout a changé.

Je marchais dans une ville sans nom, juste après la frontière du Wyoming. Petit bled paumé. Le genre de ville où même les paumés veulent pas vivre. Le soleil venait de se coucher, et l’air sentait la terre sèche, la graisse de friture et l’électricité des orages lointains. J’avais faim. J’avais soif. Et j’avais mal aux pieds. J’ai repéré un diner encore ouvert. Lumières fluorescentes, quelques bagnoles devant, rien d’anormal. Je suis entré comme un type normal.

Et là, je l’ai vu.

Assis à une table au fond, jambes croisées, chewing-gum en bouche, en train de feuilleter un vieux magazine comme si le monde tournait autour de lui. Eliot. Putain, Eliot. Il détonnait. Chemise blanche parfaitement repassée, pantalon noir sans une tache, cheveux ondulés, parfaits. Beau à se damner. Et insupportablement conscient de l’être. J’ai détourné le regard. Les types comme lui me filent de l’urticaire. Trop beaux. Trop sûrs. Trop brillants.

J’ai commandé un burger et un coca, priant pour que le vieux derrière le comptoir m’emmerde pas. Il a râlé pour ma veste crasseuse, mais m’a servi quand même. Pendant que je mangeais, j’ai senti le regard d’Eliot sur moi. Je l’ai ignoré. Pas longtemps.

— T’as une belle épée, cowboy.

Je lève les yeux. Il sourit. Grand sourire, dents parfaites. Il mâchouille son chewing-gum et me regarde comme on regarde un lion en cage. Intrigué, mais prêt à se reculer si ça grogne trop fort.

— Tu m’espionnes depuis combien de temps ? je demande, sec.

— Depuis que t’as flingué un empousa derrière la supérette. Belle prestation.

Je fronce les sourcils.

— Un quoi ?

— Empousa. Monstre grec. Moitié femme, moitié bête, toute garce. T’as pas remarqué que ses yeux viraient au jaune ?

Je le fixe. Il est sérieux. Et je déteste qu’il ait raison. Cette chose que j’ai affrontée, elle bougeait pas comme un humain. Elle grognait. Et elle a fondu en poussière quand je l’ai plantée.

— C’était pas humain…

— Bingo, cowboy.

Il se lève et s’installe à ma table sans demander. Il sent le savon et le vent chaud. Il s’étire comme un chat et me tend la main.

— Eliot Twist. Demi-dieu, voleur, poète occasionnel.

— Oliver, je réponds à contrecœur. Et je crois pas à tes conneries.

Il éclate de rire. Pas moqueur. Sincère.

— Tu viens de trancher un monstre avec une épée magique, et c’est moi que tu prends pour un baratineur ?

Je serre les dents. Il marque un point. Mais ça me gave qu’il le sache.

Il pose une main sur sa ceinture. Fine, ancienne, avec des gravures que je comprends pas. Et je sens… un truc. Comme un courant d’air tiède qui fait frissonner ma peau. Sa voix s’adoucit.

— On est pareils, toi et moi. Perdus. En colère. Puissants.

— Parle pour toi.

— Je parle à toi.

On reste là, à se jauger. Et je sais qu’il dit vrai. Même si je veux pas l’admettre. Je vois pas d’autres explications à ce qui m’arrive. Aux monstres. À l’épée. À cette rage qui brûle en moi quand je vois une injustice. Et à cette force qui me traverse quand je frappe. Comme si j’étais… plus qu’humain.

Il finit par se lever.

— Tu veux des réponses ? Suis-moi. Ou reste là, et continue à te mentir.

Il sort sans se retourner.

Je le regarde partir, puis je jette un œil à ma main. Elle tremble. Pas de peur. D’excitation. De… reconnaissance.

Je le suis.

**

On passe la nuit dans une station-service désaffectée. Il s’est trouvé une pièce à moitié propre, a étalé une couverture et s’est endormi comme un gosse. Moi, je dors pas. Je surveille. Toujours. C’est comme ça qu’on survit.

Vers quatre heures, il se réveille et me tend une pomme.

— J’en ai piqué quatre. Tiens.

Je prends. Je dis rien. Mais ça me touche plus que je veux l’admettre.

— Pourquoi t’es comme ça ? je finis par demander.

Il hausse les épaules.

— Parce que j’ai rien d’autre. Alors autant être beau, drôle et vivant.

Il me regarde longtemps. Puis il dit :

— Et toi, Oliver ? Pourquoi tu te détestes autant ?

Je me raidis. Il touche là où ça fait mal. Je réponds pas.

Il soupire. Il se rallonge, dos à moi.

— Un jour, tu devras choisir. Entre te punir pour ce qu’on t’a fait… ou vivre malgré tout.

Je le regarde. Et pour la première fois depuis longtemps, je me demande si je veux vraiment crever seul dans un fossé. Peut-être pas.

**

Le lendemain, on prend la route ensemble. À pied. Il parle, je grogne. Il vole, je protège. Il charme, je cogne. Un duo bancal. Une paire d’opposés.

Mais parfois, il me regarde comme si j’étais plus qu’un mec en colère. Et parfois, je le regarde comme s’il pouvait m’apprendre à respirer.

À la fin de la semaine, on croise un autre monstre. Une chimère, planquée sous une apparence humaine. Elle tente d’arracher la gorge d’un gamin.

Je sens l’injustice. Je sens l’épée apparaître. Et je frappe.

Eliot me couvre, ses bagues brillent d’un éclat surnaturel, et sa voix charme la créature, la ralentit.

On gagne. Ensemble.

On fuit. Ensemble.

Et ce soir-là, assis sous un ciel immense, près d’un feu volé à un campeur absent, Eliot murmure :

— Tu crois qu’on finira par trouver un endroit où on peut s’arrêter ?

Je le regarde. Ses yeux brillent. Il me fait peur. Il me donne envie de rester.

— J’en sais rien. Mais si on le trouve… tu pourras t’y reposer.

Il sourit.

Et je crois que pour la première fois, je souris aussi.

**





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