Entre Charme et Colère
Cela faisait une semaine qu’Oliver et moi nous étions rencontrés, et depuis, Oliver et moi marchions. On avait quitté le dernier motel avant l’aube, à moitié réveillés, à moitié vivants. Le genre de réveil où ton seul carburant, c’est l’adrénaline… et la peur qu’un autre monstre nous tombe dessus.
Faut dire qu’Oliver n’était pas du genre à s’éterniser quand il égorge un dragon des sables à six heures du matin. Il avait à peine eu le temps de s’essuyer le visage que, déjà, il m’ordonnait de faire mon sac.
Moi, je ne me suis pas fait prier. Comme a dit un grand philosophe dont j’ai totalement oublié le nom « Tout ce qui est susceptible d’aller mal ira mal. » En langage demi-dieu, ça veut dire : si t’en croises un, y en a probablement six autres derrière, planqués dans les cactus.
On marchait depuis… je dirais dix heures. Sans abri. Sans vraie pause. Sans sécurité. Et surtout, sans maudite pomme à se mettre sous la dent. Et moi, je marchais derrière Oliver, ce qui, objectivement, est la plus belle vue de ce foutu désert.
Et, accessoirement, un excellent moyen de me motiver à ne pas tomber raide mort de fatigue.
Alors forcément, au bout d’un moment, j’ai commencé à chanter.
— Cent kilomètres à pied, ça use, ça use… Cent kilomètres à pied, ça use les souliers…
— Ferme ton claque-merde, Eliot, grogna Oliver sans se retourner.
Il m’adore. Il m’adore tellement qu’il préfère me voir muet plutôt que desséché. C’est de l’amour rude, mais de l’amour quand même, non ?
— Hey, cowboy, dis-je en accélérant le pas pour arriver à sa hauteur, tu penses pas qu’on devrait faire une pause ? Se remplir un peu le ventre, dormir… Et si je suis très gentil, on pourrait même se tenir chaud cette nuit. Je suis d’humeur généreuse.
— Fais ce que tu veux. Moi, je ne m’arrête pas avant le coucher du soleil.
— Oh, désolé d’être humain et fatigué après dix heures de marche sans même une foutue pause pipi. Ni pomme. Ni baiser langoureux d’un ténébreux justicier du Wyoming.
— C’est pas toi qui disais qu’on était « plus qu’humains » ? me rabâcha-t-il, moqueur.
Je m’arrêtai net. Il marcha deux mètres avant de sentir que je ne le suivais plus. Quand il se retourna, j’étais déjà sur lui. Je lui pris le poignet pour le forcer à me regarder dans les yeux.
— Si tu veux vraiment faire ton cowboy solitaire, chevauchant vers le soleil couchant, c’est ton droit. Mais j’veux que tu me le dises dans les yeux. Que tu me dises que tu veux partir seul. Que tu veux me laisser derrière.
Il resta figé. Il réfléchissait. Je sentais son poignet trembler légèrement sous mes doigts. J’avais beau faire le type détaché, j’étais en train de prier intérieurement. Pas pour qu’il m’embrasse... enfin si, un peu mais surtout pour qu’il ne parte pas.
Ce n’était pas la première fois que j’avais un béguin pour un garçon. Mais là, c’était différent.
Oliver n’était pas comme les autres. Il était le premier fille comprise à résister à mon charme. Et ça me rendait dingue.
Une lueur de panique traversa son regard. Elle ne dura qu’un instant. Il reprit son masque de stoïcisme. Trop tard. J’avais vu. Il n’était pas aussi indifférent qu’il le prétendait.
— Non… non, t’as raison, souffla-t-il. On devrait s’arrêter. Manger un peu. Dormir aussi. Si on veut garder des forces pour demain, même si on sait pas trop où on va, au final.
— Albuquerque.
— Quoi ?
— C’est là qu’on va. Albuquerque.
Il fronça les sourcils. Un mélange de scepticisme et d’amusement.
— Et qu’est-ce que tu veux faire à Albuquerque, franchement ? Moi, j’aime bien les bleds paumés, ça me va. Mais toi, vu ta tête, ton style, ton… aura, j’te voyais plus du genre à viser New York ou San Francisco.
— Mon « aura » ? m’étonnai-je.
— Ouais, t’sais… sociable, bien habillé, brillant, chiant.
— Charmant, drôle, sexy, tu veux dire.
— Égocentrique et fatigant, ouais, confirma-t-il.
— Tu sais ce qu’on dit : « Le lion ne prête pas attention au venin des brebis égarées. »
— Qui dit ça ?
— Moi.
— Les brebis ont pas de venin, Eliot.
— L’important, c’est pas la forme. C’est le fond. Et t’as compris ce que je voulais dire, non ?
— T’es insupportable.
— Mais t’es toujours là.
Il secoua la tête avec un demi-sourire.
— Ok, alors, majesté Simba, dis-moi : pourquoi allons-nous à Albuquerque ?
Je fouillai dans mon sac et sortis notre maigre butin : trois pommes, un fond de barres énergétiques, et une bouteille d’eau chaude. Pendant qu’il commençait à frotter deux bouts de bois comme un scout, je répondis :
— Parce que je suis fan de Breaking Bad.
Oliver s’immobilisa.
— Attends… Tu veux dire qu’on va marcher 300 kilomètres à travers le désert, dormir sous les étoiles, risquer nos vies, pour aller à Albuquerque parce que toi, Eliot Twist, 16 ans, sans-abri et demi-dieu, t’es fan de Breaking Bad ?
Je levai à peine les yeux de la pomme que je découpais.
— T’as tout compris.
Il me fixa un long moment, incrédule. Puis il donna un grand coup de pied dans notre feu de camp improvisé, éparpillant les bouts de bois et envoyant valser les pommes.
— MERDE ! PUTAIN ! C’est pas possible ! t’explosa-t-il.
— Ho, ho, ho ! Calme-toi, mon bel étalon. Sinon on n’aura plus rien à bouffer.
Il s’arrêta. Son regard me frappa en plein cœur. Pas parce qu’il était furieux. Mais parce qu’il était blessé.
— Je… je croyais que t’étais sérieux, Eliot. Quand tu disais que tu voulais m’aider.
— Mais je le suis, répondis-je doucement. Et je le pense toujours. Mais… où veux-tu qu’on aille, Oliver ?
Il détourna les yeux. Sa voix était rauque, presque inaudible.
— Je sais pas… Quelque part. Un endroit pour… pour les gens comme nous.
— Tu sais aussi bien que moi que ça n’existe pas, murmurai-je.
Il resta silencieux un long moment. Puis il tourna les talons.
— J’vais prendre l’air.
— Prendre l’air ? Mais c’est tout ce qu’on a, de l’air ! On a de l’air pour sol, de l’air pour plafond, de l’air pour… Hé, je plaisantais ! Reviens !
Mais il avait déjà disparu dans l’obscurité.
Et moi, je me retrouvai seul avec des pommes écrasées et un feu éteint.
Je ris. Pas parce que c’était drôle. Parce que j’étais terrifié à l’idée qu’il me quitte vraiment.
Je l’aimais déjà trop.
Cela faisait plus d’une heure. J’avais voulu lui laisser le temps de souffler, mais là… je commençais à m’inquiéter sérieusement.
Je pris ma lampe torche. Je la fis tourner vers le désert. Et je partis à sa recherche.
— Oliver ! criai-je. Allez, mec, je rigolais, ok ? Tu sais très bien que je me fous de Breaking Bad. Bon, pas complètement, mais… j’essaie juste de pas paniquer, ok ?!
Pas de réponse. Juste le vent et le silence du désert.
— Si tu t’es fait bouffer par un griffon, je t’en voudrai à mort ! gueulai-je, les yeux humides.
Je tombai à genoux, en plein sable. Et je murmurai, presque inaudible :
— Reviens, s’il te plaît.