Ce chapitre de fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de Novembre - Décembre 2025 : « Ça tombe à pic. »
Il naquit sur la terre un Ange…
Eloa aimait à vagabonder dans la Voie lactée, s’approchant toujours plus de cette terre où les Hommes menaient leur existence aussi éphémère que la rosée qui s’évanouissait une fois touchée par les premiers rayons du soleil. Jamais elle ne dépassait la barrière des nuages vaporeux parmi lesquels elle se fondait pour observer une forêt dont les oiseaux bigarrés s’envolaient parfois en une nuée arc-en-ciel, ou une mer dont l’écume des vagues blanchissait la profondeur de ses bleus marins. Mais ce qui la fascinait étaient ces êtres qui pouvaient aimer, souffrir, pleurer, se haïr, toujours prêts à s’entredéchirer pour une miette de pain, à succomber au moindre de leurs désirs, pour ensuite donner ce qui leur était le plus cher, aimer sans attendre en retour ou endurer les plus rudes supplices pour un être aimé.
Toutefois, ses congénères l’avaient toujours mise en garde : ne jamais s’approcher de trop près de la terre, au risque de tomber dans un gouffre dont on ne pouvait revenir. Mais Eloa ne résistait pas à l’attrait que possédait ce monde sur elle, tant par sa beauté que par la souffrance qui le traversait. La douleur des êtres, alors même qu’elle lui était inconnue, lui paraissait pourtant familière. Dès qu’elle la rencontrait, que ce soit de loin où au travers de récits qu’on lui contait, elle ressentait le besoin de l’atténuer, sans pour autant savoir comment, ce qui lui donnait toujours un air si mélancolique parmi la douceur et la gaieté de ses Sœurs.
Cette nuit-là, Eloa s’était glissée dans les vapeurs cotonneuses qui surplombaient, éparses, un lac qu’une forêt de hêtres et de chênes dissimulait aux regards indiscrets. La lune dispersait ses rayons argentés parmi les feuillages, comme si la forêt était devenue le miroir du ciel étoilé, scintillant de mille feux. La surface noire du lac, quant à elle, donnait l’illusion d’une tache sombre, tel un gouffre, que rien ne venait troubler. Touchée par la sérénité de ce paysage virginal, Eloa déploya ses larges ailes aux plumes blanches, planant avec délicatesse et légèreté jusqu’au milieu du lac dont les eaux dormantes reflétaient un ciel voilé. D’un battement d’ailes, Eloa s’arrêta, suspendue au-dessus de la surface lisse et noire, intriguée par son brillant reflet que les profondeurs du lac engloutissaient.
C’était la première fois qu’elle se retrouvait aussi proche de la terre, aussi loin de chez elle. Le silence de la nuit donnait à entendre le bruissement léger du vent dans les feuilles, les craquements sourds des branchages sous les pattes de velours des animaux nocturnes, la rosée qui se formaient sur chaque feuille, chaque bouton, chaque pétale, en de fines gouttes dont le poids faisait ployer les tiges, jusqu’à ce que l’une de ces gouttes tombe sur la surface plane du lac, la ridant d’ondulations fines et régulières. Cette goutte, telle une larme tombée d’une églantine, ramena Eloa à ses premiers instants de vie.
Au contraire de ses Sœurs et de ses Frères, Eloa fut un Ange qui naquit sur la terre. Tandis que le Fils de Dieu avait quitté la Béthanie, parcourant d’un pas lent la campagne, il s’arrêtait quelquefois, priant et consolant, écoutant la requête des uns, enseignant ses chemins aux enfants sans guide, rendant la vue à l’aveugle-né, soignant le lépreux et le sourd au toucher. Or, lui vint la nouvelle de la mort de Lazare, dont l’amitié n’avait pas de prix. Il rejoignit ses sœurs pour le pleurer. Et il pleura. Ces larmes saintes, à l’amitié donnée, ne furent toutefois pas abandonnées aux vents : des Séraphins, invisibles aux yeux des humains, les recueillirent en une urne de diamant et les portèrent aux pieds du Tout-Puissant qui donna l’âme et la vie à la divine essence. Ainsi naquit Eloa, de la douleur de la perte, des larmes du Sauveur.
Ses Sœurs et ses Frères expliquaient son attrait de la terre par cette origine qui lui était propre. Mais Eloa, au contraire de ses aînés, ne connaissait pas sa destinée. Elle errait donc dans les nuées, sereine et mélancolique, attirée par la terre des souffrances et des larmes avec le désir de les sauver.
Les ondulations s’estompèrent jusqu’à s’éteindre tout à fait. La surface du lac redevint lisse et calme, miroir aux ternes reflets. La lune continuait sa course dans le ciel scintillant que les nuages dissimulaient à peine, inondant de sa lumière diaphane la cime des arbres et le sous-bois qui bordait les rives tranquilles. La brise légère s’engouffrait dans les gerbes blondes de ses cheveux qui coulaient le long des épaules et du dos de l’Ange, telles des vapeurs aux molles ondes. Elle soulevait les pans transparents de sa tunique au tissu fluide comme l’eau, marquant ses courbes gracieuses, et portait ses longues ailes d’argent. Son pied blanc tour à tour se montrait et se dérobait, marchant dans l’air parfumé de roses et de hêtre au-dessus de l’eau dormante. Son regard, dont la lune même enviait la douceur, se plongeait dans les eaux sans fond, se perdant dans l’obscurité d’une nuit éternelle.
Portée toujours un peu plus vers son reflet, son pied effleura la surface de l’eau sombre. Une nouvelle ondulation se répandit, douce et lente, jusques aux rives. La sensation du liquide sur le bout de ses orteils la fit frémir. Lorsque les ondoiements prirent fin, une nouvelle forme était apparue sur la surface, assise sur un rocher du rivage. Eloa leva les yeux et l’aperçut.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement…
Sans l’avoir vu, son âme crut le reconnaître. Le jeune homme s’appuyait mollement contre la pierre, comme un cygne endormi qui seul, près de la rive, livre son aile à l’onde fugitive. Ses cheveux longs couleur de jais encadraient un visage harmonieux et viril, le menton imberbe, et l’œil perçant plongé dans l’abîme. Son dos recouvert d’une chemise d’albâtre ployait sous un fardeau invisible, son bras pendait le long de la pierre tandis que ses doigts effleuraient l’eau noire, troublant son reflet. Ses pieds étaient nus, posés sur la mousse du rivage, mouillés par l’onde qui allait et venait, faisant rouler les galets sous leur voûte plantaire. Son front est inquiet, son regard abaissé, mélancolique.
L’Ange l’observa avec étonnement, ayant cru sa solitude certaine. Pourtant, tout en cet homme l’attirait, mais ce fut lorsqu’il leva ses yeux d’opale sur elle qu’Eloa ne put plus s’en détacher. Il pleurait. La forêt tout entière s’était tue tandis qu’ils échangeaient leur premier regard. Le jeune homme ne parut point surpris, son air attristé et mélancolique était aussi fier que celui d’un roi, aussi lourd que celui d’un condamné, teintant ses yeux de gris d’où roula une larme sur sa peau diaphane. Toutefois, une lueur les traversa, fugitive, face à l’Ange en émoi. Eloa, suspendue dans son vol, était fascinée par cette larme qui coulait le long de sa joue. Sans peur et sans dessein, elle déposa un pied sur la surface de l’eau et se mit à marcher jusqu’à lui, lentement, sa main tendue vers ce si beau et si triste visage. L’onde troublée effaça les reflets, les enchevêtrant à mesure qu’elle approchait. Mais alors que ses doigts allaient frôler la goutte salée, le front de l’homme se plissa, il recula. Son regard s’était durci, empli de méfiance envers l’Ange, car son dessein lui était inconnu.
Un nuage passa devant l’astre nocturne, ses rayons argentés disparurent. Hésitante, Eloa suspendit son geste. Elle avait perçu les interrogations du jeune homme à son encontre. Lui s’était figé, toujours assis sur le rocher qui surplombait le rivage, ses yeux étincelants rivés sur l’Ange ingénue. Lorsque la lune réapparut, inondant le lac de sa lumière, son regard vacilla. L’éclat d’or des cheveux de l’Ange fit surgir son auréole, blanchie par la nuit. Eloa approcha sa main, ses doigts caressèrent délicatement la joue du jeune homme et récoltèrent la fine larme le long du sillon qu’elle avait marqué. La sensation de son toucher fut aussi ardente qu’une brûlure, comme si sa peau s’était embrasée soudainement. Pourtant, il resta immobile, subjugué par la beauté de l’Ange et sa grâce divine. Elle porta la larme à sa bouche, et goûta pour la première fois à l’essence où toutes les émotions humaines se concentraient. Eloa ferma les yeux pour mieux éprouver la nature de cette larme et ce qui l’avait fait naître, mais elle n’entendait pas les sentiments qu’elle portait en son sein.
Lorsqu’elle rouvrit ses yeux azurés, le jeune homme était descendu de son rocher et se tenait alors debout, ses pieds nus reposant sur l’herbe tendre qui bordait les galets de la rive. Sa silhouette bien faite et élancée le grandissait. Ses cheveux retombaient mollement sur ses épaules, leurs reflets de bleu et d’argent brillant comme des diamants dans les ténèbres d’une grotte profonde. Son port était celui d’un roi, sa stature était celle d’un chevalier rompu au combat, son être respirait une fierté proche de la vanité, mais son habit était celui du pauvre. Sa chemise de lin grossièrement tissé bâillait sur ses épaules, ouverte sur le haut de son torse. Son pantalon de coton brun qui laissait entrevoir ses chevilles était retenu par un simple cordon ceignant sa taille fine. Ses yeux brillaient maintenant d’une nouvelle ardeur. L’homme tendit sa main à l’Ange, l’invitant à le rejoindre.
L’habitante des Cieux hésita un instant : pouvait-elle approcher ? Les nuages s’étaient estompés, les étoiles scintillaient de mille feux dans la Voie lactée, alors que les murmures de la nuit éteignaient les trompettes célestes. Rien d’autre que le bruissement de la nature résonnait aux alentours, les pas feutrés du renard amenuis, la brise essoufflée mourant sur les cimes. Eloa fit encore un pas, puis déposa son pied céleste dans la fraîcheur de l’herbe terrestre. Ses ailes ployèrent en quittant le souffle d’air qui les portait. Sa main aussi fine et fragile qu’un oiseau sorti du nid rejoignit celle du jeune homme, soyeuse et ferme. Il saisit cette main céleste qu’il attira à lui pour la porter à ses lèvres, l’effleurant à peine. Cette même lueur aperçue passa comme un éclair dans son regard tandis qu’il admirait l’Ange qu’il menait dans le sous-bois, non loin du rivage.
Là, Eloa découvrit comme la Nature choyait les sens : un parterre de mousse et de feuillages les accueillit, moelleux et doux sous leurs pas. Un rayon de lune profitait d’une trouée dans l’épais feuillage pour illuminer l’endroit. L’églantine répandait son doux parfum sauvage, mêlé à la sève du mélèze qui siégeait un peu plus loin. Le doux clapotis de l’eau contre les pierres retentissait comme dans du coton, couvrant le hululement lointain de la chouette. La nuit était souveraine. Mais alors que l’Ange s’enivrait du nocturne silence et goûtait chastement aux charmes de la forêt, un frisson la surprit à parcourir son bras. Le jeune homme avait lâché sa main pour effleurer sa peau lisse et pâle sous le rayon de lune, du bout de ses doigts. L’étrange sensation de froid s’accompagna néanmoins d’une chaleur qui, naissant au creux de sa poitrine, monta jusqu’à ses joues, les teintant subrepticement de rose, tandis que ses yeux furent happés par la profondeur opaline des siens.
Sous l’éclair d’un regard sa force fut brisée…
La présence de cet Ange en ce lieu l’intriguait. Sa beauté et sa grâce le fascinaient plus qu’il n’aurait voulu le croire. Que faisait-elle là, et que cherchait-elle ? Ces interrogations le taraudaient comme s’il craignait qu’elle ne fût envoyée sur terre pour le quérir. Était-elle là, tentation parmi les tentations ? Tout en elle l’attirait, son regard, sa douceur, ses lèvres à demi ouvertes. L’Ange était bien à la recherche de quelque chose, mais elle-même ne savait quoi. Ses yeux à l’azur profond voulaient déceler des réponses au fond des siens. Il ne sut pas s’il pourrait lui apporter ce qu’elle attendait avec tant de ferveur, mais il partagerait avec elle ce qu’il connaissait de plus beau en ces lieux.
Sa main remonta le long de son bras jusqu’à son épaule, parcourut la courbe de son cou pour effleurer la naissance de sa joue. Ses doigts caressèrent cette peau que la lune rendait opalescente, puis se portèrent à ses lèvres roses d’où un souffle chaud s’exhalait. Il avait rapproché son corps du sien tandis qu’il recueillait le visage d’Eloa au creux de sa paume, savourant la brûlure divine comme une bénédiction. Aucune peur, aucune appréhension, l’Ange paraissait boire la clarté hypnotique de son regard, subjuguée par une chaleur nouvelle qui émergeait en son sein. Elle déposa ses mains délicates contre le tissu rêche de la chemise, écartant de ses doigts les pans qui couvraient son torse vigoureux. Il la laissa faire, le frisson ardent parcourait maintenant sa chair. Répondant à son geste, il attrapa les pans ballants de sa chemise et la retira d’un mouvement souple, dévoilant une musculature ciselée sous une peau de marbre ivoirin. L’Ange s’était figée, ses mains suspendues, dont le léger tremblement oscillait entre retenue et empressement, puis les reposa sur le galbe de ses muscles, parcourant de ses doigts leurs méandres sculptés. Il sourit face à l’innocence de son exploration qui attisait leurs sens. Il fit un nouveau pas vers elle et saisit son menton avec délicatesse afin que son regard se saisisse à nouveau du sien. Leurs souffles se mêlaient. Il huma le parfum céleste qui subsistait sur ses ailes, sa peau et ses cheveux d’or, puis goûta à la saveur suave de ses lèvres en un baiser délicat, presque timide, comme s’il retrouvait alors l’étonnement des premiers émois dans son innocence virginale.
Ô des instants d’amour ineffable délire !
Leur baiser se fit plus pressant ; il sentit les doigts de l’Ange se contracter contre sa peau tandis qu’il caressait son dos à travers le tissu léger et fluide de sa robe cristalline. Il remonta le long de ses omoplates qui saillaient avec douceur sous ses frémissements et fit tomber délicatement les nœuds qui retenaient les pans de sa tunique. Le vêtement virevolta jusqu’au sol, retombant avec mollesse sur le parterre de mousse et de feuilles. La sensation de la brise sur sa peau nue la fit frémir ; de ses bras il l’enveloppa, réduisant à néant l’espace qui les séparait encore, l’embrassant avec plus de force. Il s’abandonnait à cette étrange et délicieuse ardeur d’une première fois pourtant déjà vécue depuis longtemps. Ses gestes se firent à la fois maladroits et impérieux. La douceur de sa peau, le goût sucré de sa bouche, le feu qui se dégageait de son bas-ventre et qui le brûlait de même, l’enivraient. Il en voulait plus, mais se refusait à la brusquer ; si elle devait s’en aller à cet instant, c’était le condamner à des vies de souffrance. Il plaqua son corps frêle contre le sien pour sentir contre sa poitrine les battements de son cœur : il était tout aussi fébrile et cognait tout aussi fort que le sien. Il eut la sensation qu’elle était ce que l’homme poursuit dans l’ombre de ses jours, la jeune étoile qui de la vaste nuit perce le voile assombri.
Eloa s’abandonnait à l’étreinte de cet homme dont elle ne connaissait rien, et que tout pourtant poussait dans ses bras. Son regard, dès qu’il se posait sur elle, semblait la remercier d’avoir rencontré le sien, comme si ses yeux, voilés d’une ombre de tristesse, avaient entendu les siens qui les cherchaient sans cesse. La chaleur de sa peau contre la sienne était si nouvelle, l’ardeur de ses lèvres pressées contre les siennes si vive, comme s’il buvait dans le calice qui donnait la vie, que tout son corps, sans même qu’elle ne s’en rende compte, répondait oui. Son souffle devint plus rapide, galvanisé par ce feu qu’il avait fait naître et alimentait de ses caresses. Ses doigts frôlèrent la naissance de sa poitrine ferme, explorèrent le galbe de ses seins qui, pour la première fois se soulevait et soupirait, pour s’arrêter sur leurs pointes qui durcirent de désir. Elle ressentait son exaltation derrière sa retenue. De ses ailes blanches et duveteuses, elle les couvrit tous deux, celant leur intimité à la lune que des nuages venaient pudiquement recouvrir.
Après avoir goûté à ses lèvres, il voulut goûter à l’âcre suavité de sa peau tendre et délicate, la baisant longuement du cou vers l’épaule, puis descendit jusqu’à son mamelon que sa langue fit se dresser un peu plus. Une douce lamentation franchit les lèvres de l’Ange alors qu’il enfermait dans la chaleur de sa bouche son téton à l’auréole ambrée. Puis il s’agenouilla devant elle, sa bouche parcourant son ventre jusqu’à rencontrer sa fine toison d’or. Eloa poussa un gémissement soudain lorsqu’il glissa sa langue entre ses secrètes lèvres. Ses doigts s’engouffrèrent dans la chevelure noire du jeune homme, se crispant dans la découverte de sensations exquises et inconnues. Son bas-ventre fut parcouru de tremblements, sa peau frissonna de plaisir. N’y tenant plus, elle tomba à genoux dans un bruit mat, froissant son étoffe et la mousse. Il se saisit de son visage et lui fit goûter son plaisir avec langueur avant de glisser sa main entre ses cuisses. Ses bras autour de son cou, Eloa l’entraîna contre elle ; elle voulait plus, qu’il ne se retienne plus.
Ils s’allongèrent tous deux sur le lit que la Nature leur avait laissé, s’embrassant et s’entrelaçant comme si leurs corps ne cherchaient à faire plus qu’un. Le vent portait leurs gémissements à travers le sous-bois, le bruissement soulevait les feuilles de chaque arbre, leurs branches vibraient à l’unisson, transmettant les ondulations de ces deux êtres qui s’aimaient pour la première fois dans la passion et l’innocence. La forêt tout entière palpitait au rythme des profonds coups de reins que l’Ange recevait dans une extase qui l’envoûtait pour la porter plus haut qu’elle n’avait jamais été. Ses ailes à l’entour, et son sein et son bras répandirent alors le jour.
Ainsi le diamant luisit au milieu des ombres…
Leurs deux corps retombèrent l’un sur l’autre, la respiration haletante, frémissant d’extase, leurs parfums s’enchevêtrant sur leur peau, sur leur langue et dans leur sein. Toutefois, le jeune homme s’effraya de cette lumière qui l’avait inondé, il tremblait, comme si toutes les souffrances contenues dans la larme qui avait fait naître l’Ange Eloa l’avaient imprégné. Il tremblait d’effroi devant celle que pourtant il adorait, et eut peur qu’elle ne revienne jamais. Il souffrait depuis si longtemps, son esprit par le mal abattu, et avait cru ne plus jamais pouvoir remonter jusqu’à tant de vertu. Sa tête gisait sur ses seins, auréolée de sa sombre chevelure, son regard cherchant refuge à ses yeux éblouis. Il tendit sa main vers celle d’Eloa qui reposait mollement sur le tapis de mousse, cherchant à la saisir comme si son salut pouvait en dépendre, comme si sa repentance ne pouvait passer que par cet Ange.
Mais Eloa eut un sursaut et se releva sur son séant. Elle sentait maintenant son corps lourd, comme si la pesanteur la retenait sur ce sol qu’elle avait dorénavant foulé et qu’elle ne pourrait plus quitter. Elle prit peur. L’Ange se leva tout à fait, saisissant sa tunique qu’elle serra contre son corps appesanti et recula sans voir la main tendue avec détresse de son amant. Elle sentit ses ailes ployer tout à fait, des plumes tombèrent une à une au sol, grises et ternes. Eloa courut alors vers le rivage du lac, comme pour prendre son élan, et souleva par deux fois ses ailes dépitées, entr’ouvrant pour gémir ses lèvres enchantées. Mais ses pieds s’enfoncèrent dans les eaux noires et tranquilles. Les étoiles s’étaient voilées.
Lorsqu’il aperçut son regard apeuré, prête à fuir vers les cieux de lumière sans lui, il se leva d’un bond et se mit à sa poursuite, plus fort désormais, retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais. Il la rejoignit dans les flots où elle s’était enfoncée jusqu’à la taille, les plumes de ses ailes gisaient sur la surface comme de mouvantes étoiles. De ses mains, il la saisit et l’enlace tout contre lui. Ses cheveux dénoués sont épars, rien ne semble arrêter ses sanglots. Eloa se tourne vers lui, le visage baigné de larmes, et dépose sa tête contre son épaule. Le souffle du jeune homme, comme un doux chant apaisant, s’insinue dans ses membres, elle perçoit son désir qu’elle reste auprès de lui, elle le voudrait aussi. Deux fois encore levant sa paupière infidèle, promenant des regards encore irrésolus, Eloa chercha ses Cieux qui ne la regardait plus. Elle se raccrocha alors au jeune homme, habitée par l’amour qu’il avait fait naître en elle et qu’il lui promettait éternel par son étreinte ferme et sensuelle.
Alors qu’il apaisait ses peurs, le jeune homme avait saisi l’Ange dans ses bras et avançait d’un pas lent et conquérant vers le milieu du lac sans reflets. L’eau les recouvrait à mi-poitrine, mais il paraissait sûr de lui. Son regard était à la fois déterminé et triste. Eloa ne quitta plus ses yeux d’opale qui la dévoraient de désir, mais où la souffrance était d’autant plus vive. Avait-elle réussi au moins à soulager sa peine, à lui qui lui avait ouvert les portes de l’Amour ? Elle enserra son cou de ses bras, prête à le suivre où qu’il aille, liant son destin à son sort. Ils nageaient maintenant dans l’eau noire, leurs visages l’un contre l’autre, front contre front. D’un souffle, il plongea, emportant l’Ange dans les profondeurs.
Les ondulations disparurent de la surface, comme si ce que la forêt avait abrité cette nuit-là n’avait jamais existé. La Nature en garderait le secret : le vent émiettait leurs gémissements par-delà les cimes, la terre enfermait leurs frémissements dans ses profondeurs, et le lac engloutit leurs corps dans son royaume maudit. Seul un écho vint mourir sur les rives, relâché par les dernières ondes, traces de leur nuit :
Seras-tu plus heureux, du moins, es-tu content ?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan.