Suguri ne se souvenait pas avoir jamais dormi en l’absence de Zeiyu. Tant qu’il était sur le bateau, l’épuisement l’emportait sur l’étrangeté du mouvement des vagues, mais ici, dans cette petite baraque qui avait été visiblement bâtie pour répondre à un besoin urgent plutôt que pour durer, il prenait conscience d’à quel point sa vie avait été, somme toute, confortable.
Il ne pouvait reprocher à Teru son manque d’hospitalité. Ce dernier parlait volontiers, expliquant dans les grandes lignes où travaillerait Suguri, qui le superviserait et l’essentiel des tâches qui lui incomberait. Il se voulait rassurant.
— Taohua peut se montrer un peu… brusque dans sa manière de parler, mais tant que tu ne t’approches pas de sa petite-fille, je pense que tout ira bien.
Suguri hocha mollement la tête. Il n’était pas du genre à s’approcher de qui que ce soit — pas volontairement. Après un court silence, Teru remarqua :
— Tu n’es pas très bavard, ou c’est moi ?
Il acquiesça de nouveau.
— C’est la fatigue ? Si tu préfères qu’on remette les explications à demain, je comprendrais. Quand je suis arrivé au village pour la première fois, j’étais complètement dépassé, moi aussi. Ça me paraissait tellement différent de Johto… Et il n’y avait encore personne d’autre qui venait de la même région. Tout le monde me disait que j’avais un accent bizarre, mais pour moi, c’était les autres qui… Ah, pardon. Je parle trop.
Teru afficha un sourire contrit, mais la manière qu’il avait de combler le silence n’était pas ce qui dérangeait Suguri.
— Je ne sais juste jamais quoi dire, admit ce dernier à grand mal. Et si je parle, ça n’intéresse jamais personne.
Ou alors, pour les mauvaises raisons. Sa famille n’avait pas manqué de le réprimander quand il avait commis l’erreur de mentionner l’existence de Fouinette. Ses grands-parents l’avaient cru lorsqu’il avait promis de se tenir à distance du Pokémon sauvage. Zeiyu, elle, n’était pas dupe, mais elle savait bien que le petit Pokémon avait plus de raison d’avoir peur de son frère que l’inverse.
C’était comme ça pour tout. Pourvu que quelque chose pique la curiosité du jeune homme, les autres trouvaient toujours cela soit ennuyeux, soit trop étrange. Si, malgré lui, il se retrouvait à aborder les sujets qui l’intéressaient, il finissait invariablement par s’attirer regards inquiets ou rires moqueurs. Il avait appris, les années passant, qu’il était plus simple de tout garder pour lui et de s’en tenir au strict nécessaire dans ses interactions avec les autres. Ainsi, il était redevenu « Suguri, le petit-fils du faiseur de masques » aux yeux de tous, et rares étaient ceux qui avaient plus à ajouter pour le décrire. En dépit de leurs prises de bec quotidiennes, Zeiyu faisait figure d’exception.
Il était étrange qu’elle ne soit pas là, avec lui. Malgré la rancune qu’il éprouvait, Suguri ne pouvait s’empêcher de regretter son absence. Il était en terre inconnue, sous le toit d’un homme qu’il n’avait rencontré qu’une poignée de jours plus tôt, sur le point d’entamer ce qui ressemblait beaucoup à une nouvelle vie. Tous ses repères avaient volé en éclat du jour au lendemain, et l’absence de celle qui avait entraîné ce changement radical n’était pas pour apaiser son angoisse.
— Si on devait être intéressant pour avoir le droit d’ouvrir la bouche, personne ne connaîtrait le son de ma voix, commenta Teru avec nonchalance.
Suguri cligna des yeux, étonné de la sympathie qu’il lui témoignait.
— Mais peu importe. On ferait mieux de dormir. On a du travail qui nous attend demain.
Suguri acquiesça et, après un dîner frugal composé d’une soupe miso et d’un beignet de pomme de terre froid ramené du réfectoire, il découvrit que même si loin de chez lui, en l’absence de ses proches, il était capable de trouver le sommeil.
* * *
Au petit matin, Teru le tira du lit sans ménagement.
— Shō va nous attendre si on ne se dépêche pas. Elle devait aller chercher vos uniformes…
Suguri émergea de son futon l’esprit embrumé, avec l’impression d’avoir mieux dormi qu’il ne l’avait fait depuis des semaines, même s’il lui restait encore beaucoup de retard à rattraper.
Quelques minutes plus tard, il était dehors. Teru le mena le long d’une allée commerçante. Ils traversèrent un pont pour se retrouver devant un large pâturage délimité par une clôture en rondins. Suguri s’attarda sur le bois en question. L’écorce, blanche, lui indiquait qu’il s’agissait de bouleau. Son grand-père lui avait déjà fait travailler ce bois, mais l’arbre en lui-même ne poussait pas à Kitakami et il n’en avait encore jamais vu dans la nature. Se pouvait-il que les quelques morceaux qu’avait acquis Yukinoshita aient été coupés à Hisui ?
— Vous êtes enfin là !
Ce n’était pas Shō mais Zeiyu qui venait de les interpeler depuis le portail de l’enclos. Elle avait déjà revêtu l’ensemble bleu qui marquait à présent son appartenance au Corps des Chercheurs. Son haut était le même que celui de Shō, mais se démarquait par un hakama noué aux chevilles par de longues bandes de tissu blanc pour faciliter ses mouvements.
— Elle est trop grande, expliqua Shō devant le visage interrogateur de Teru. C’était la seule chose qui faisait l’affaire.
Zeiyu semblait bien contente d’avoir à résoudre ce genre de « problème ». Elle avait toujours été très fière de sa taille, et il y avait fort longtemps que leur grand-mère ne s’aventurait plus à mentionner qu’à son humble avis, les hommes préféraient les femmes de petite stature.
Shō remit un baluchon de tissu noué à Suguri, qui ne tarda pas à l’ouvrir.
— Si la taille ne convient pas, fais-le savoir à Taohua. C’est tout ce que j’ai trouvé au siège, alors il faudra bien que ça fasse l’affaire au moins pour le moment.
Il la remercia plus chaleureusement qu’elle ne s’y attendait. Il portait le même yukata depuis des jours, et il avait hâte de passer cet ensemble propre dont l’intérieur était doublé. S’il avait pu, il se serait changé aussitôt, mais il restait encore à faire avant qu’il ne puisse bénéficier d’un peu d’intimité.
— Maintenant, passons aux choses sérieuses. Il vous faut un partenaire Pokémon, leur apprit-elle. Les Artisans sortent souvent du village pour trouver des ressources, et même si je doute qu’on envoie Suguri beaucoup plus loin que les Plaines Obsidiennes, on n’est jamais à l’abri. Les Lixy ont les éclairs faciles et personne n’a envie de se retrouver démuni face à un Charmillon en colère. Quant à Zeiyu… ça fait partie intégrante du travail. Avec un partenaire, la capture des Pokémon sauvages devient bien plus facile. Le problème, maintenant, c’est de savoir quel Pokémon vous confier.
Shō posa un index distrait sur ses lèvres, l’air songeur.
— Vous n’avez encore aucune expérience, et si on vous confie un spécimen trop puissant, il pourrait se retourner contre vous…
— On devrait peut-être éviter les Pokémon au tempérament agressif ? nota Teru. On ne sait jamais. Même après trois ans à ce poste, j’ai toujours du mal à ce que mon Pikachu m’obéisse.
Shō acquiesça avec un sourire désolé.
— Pourtant, ils n’ont pas particulièrement tendance à s’en prendre aux humains, dans la nature… Tu es vraiment tombé sur un phénomène.
Teru éclata de rire, mais Suguri sentait, sans savoir comment, que le cœur n’y était pas. Il revint très vite au sujet qui leur importait dans l’instant, et dit :
— Pourquoi pas un Pokémon qui est né ici ? Ou bien un qu’on a attrapé très jeune. Ils auront plus l’habitude des humains.
— Bonne idée.
Shō, frappée d’inspiration, se dirigea sans plus un mot vers une jeune femme qui se tenait non loin de là. Cette dernière ouvrit le portail pour que Shō pénètre à l’intérieur du pâturage. Elle en était probablement la responsable. Si une seule personne était en mesure de prendre soin de tous les Pokémon qui vivaient ici, alors il n’y en avait sans doute pas tant que cela. Tout à coup, Suguri comprenait mieux l’insistance de Shimaboshi à leur faire rejoindre le Corps des Chercheurs.
Si Zeiyu n’était pas intervenue en sa faveur et qu’il y avait lui aussi été contraint, que se serait-il passé ? Avant qu’il n’ait eu le temps d’y songer plus longuement, Shō était revenue et tendait une Poké Ball à Zeiyu, qui la reçut avec curiosité.
— Celui-ci devrait faire l’affaire. Il a un an, tout au plus. Je l’ai attrapé dans les Terres Immaculées quand on travaillait à enrayer la propagation de l’espèce.
Elle fit pivoter le loquet en métal qui maintenait la Poké Ball fermée. Aussitôt, un petit Pokémon en jaillit, retrouvant sa taille d’origine en un instant avant de s’ébrouer une fois à terre. Suguri le détailla avec des yeux brillants. Il n’avait jamais rien vu de tel.
— C’est… un Goupix ? hésita Zeiyu, elle aussi ébahie par l’apparence de la créature devant elle.
— Tout à fait, confirma Teru. Un Goupix des neiges, importé à Hisui par un porteur de Pokémon venu d’Alola. Enfin… pas celui-là. Probablement. Il n’en avait que quelques-uns, mais il les a laissés s’enfuir alors qu’il explorait les Terres Immaculées. Ils se sont multipliés. Le clan Perle nous rebat encore les oreilles de cette histoire.
— On peut difficilement les blâmer. Ils chassent le même gibier qu’eux et en dehors des Guériaigles, ces Goupix n’ont aucun prédateur naturel. Il faut dire qu’ils se fondent bien dans le paysage, en plus.
— C’est la première fois que je vois un Goupix blanc, s’enthousiasma Suguri. À Kitakami, ils sont…
— Rouge orangé, pas vrai ? compléta Teru. Et ils sont capables de produire des flammes. Ceux qui vivent près de Kotobuki aussi. Je n’en avais jamais vu en vrai avant de quitter Johto, mais à ce qu’on dit, ce serait les mêmes. Alola est beaucoup plus loin d’ici. Peut-être que le climat est différent ?
Shō se racla la gorge pour rétablir le calme.
— Quoi qu’il en soit, je pense que ses attaques de glace seront utiles pour te défendre. Prend juste garde à ne pas le laisser s’échapper, compris ?
Zeiyu fit oui de la tête, avant de dévisager le petit Goupix qui la contemplait avec tout autant de curiosité. Suguri, lui, s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et tendit une main vers lui. Goupix renifla ses doigts. Comme il ne semblait pas le craindre, Suguri approcha doucement sa paume de la tête du Pokémon pour le caresser.
— C’est froid ! laissa-t-il échapper avec un rire surpris en effleurant la fourrure blanche.
— Ne va pas te faire des engelures, l’avertit Shō sans jamais se départir de son sérieux. Ce n’est pas pour rien si ce Pokémon supporte si bien le froid du nord de la région.
Zeiyu s’abaissa à son tour. Après un moment où l’hésitation se lisait sur son visage, elle décida finalement de rappeler Goupix dans sa Poké Ball.
— Qu’est-ce qu’il mange ? s’enquit-elle, n’ayant pas oublié les innombrables baies Oran que Suguri leur avait soustraites.
— Des Étourmi, des Laporeilles, des Marcacrins quand il a de la chance…
Zeiyu grimaça.
— Et je suis censée lui trouver tout ça ?
Shō éclata d’un rire franc.
— Non. De manière générale, dans le village, les restes des humains vont aux Pokémon. Ils ont tous leurs préférences, mais en ce qui concerne les Goupix, ils ne sont pas très difficiles. Ce sont des carnivores, mais ils mangent aussi des baies quand ils n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent.
Zeiyu n’avait pas l’air particulièrement rassurée, mais sa fierté l’emporta et elle s’abstint de poser plus de questions.
Suguri se redressa. Lui aussi devait recevoir un Pokémon, et cette information n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Après si longtemps à être moqué parce qu’il prenait soin de Fouinette, il avait l’impression de prendre sa revanche. Sur qui, sur quoi ? Il n’en était pas sûr, mais la satisfaction n’en demeurait pas moins réelle.
— J’ai le partenaire parfait pour toi, lui annonça Teru avec un large sourire.
Il lui tendit une Poké Ball que Suguri s’empressa d’ouvrir. Son excitation retomba quelque peu lorsqu’il découvrit le Pokémon à l’intérieur.
Ou plutôt… la pomme, puisque Verpom avait décidé de rester bien à l’abri dans son fruit.
Suguri et Zeiyu protestèrent d’une même voix.
— Qui protège qui, là ?
— Vous n’êtes pas sérieux ?
Même Shō semblait surprise par le choix de Teru.
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ? Il n’a pas l’air très résistant, et Nectarin n’est pas du genre à ménager ses troupes.
— Je croyais que le Corps des Artisans était plus sûr que celui des chercheurs ? s’indigna Zeiyu.
— Il l’est ! répliqua Teru. Personne ne demande aux Artisans de s’approcher d’un Pokémon baron.
— Un quoi ? intervint Suguri, mais personne ne lui prêta attention.
— Quand bien même, reprit Shō, il sera amené à sortir du village. Il aura besoin d’un Pokémon sur lequel il puisse compter, et là…
Verpom lui donnait raison en refusant obstinément de sortir de sa cachette.
— C’est un Pokémon natif de Kitakami, pas vrai ? Je ne sais rien de lui, et honnêtement, j’ai déjà bien à faire avec Pikachu et Héricendre. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de confier un Pokémon dont on ne sait rien au pâturage, surtout si on n’a pas eu l’occasion de l’étudier dans son environnement naturel, argumenta Teru. À côté de ça, on a deux personnes qui viennent de Kitakami aussi et qui ont l’air d’en savoir un rayon sur lui. Zeiyu sera amenée à se battre tôt ou tard si elle doit capturer des Pokémon, mais Suguri, pas forcément. Tant que Verpom distrait les Pokémon sauvages assez longtemps pour qu’il puisse fuir…
Shō plissa les yeux en direction de Verpom.
— J’aimerais bien être d’accord avec toi, mais tu l’as vu ? À ce niveau, Suguri aurait aussi vite fait de lancer des baies… Elles, au moins, elles seraient comestibles.
— La pomme reste comestible, rectifia-t-il. Tant qu’il y a un Verpom dedans, elle ne pourrit jamais. J’ai déjà croqué dans une pomme de Verpom sans faire exprès, et il s’est enfui en laissant son fruit derrière. Je pense que dans ces cas-là, ils en trouvent juste un autre.
Ses explications furent accueillies par des réactions diamétralement opposées. Shō acquiesça, visiblement très intéressée et curieuse d’en savoir plus. Zeiyu poussa un profond soupir en se frottant les paupières du pouce et de l’index. Teru, quant à lui, désigna triomphalement Suguri d’un geste de la main tout en se tournant vers Shō.
— Tu vois ? Il est parfait pour Verpom !
— Il vient quand même de dire qu’il a failli en manger un par erreur, souligna Zeiyu.
Puis, elle demanda à son frère :
— Tu es sûr de ça, que les pommes de Verpom ne se perdent pas ? Pourquoi tu n’as jamais rien dit ? Avec ça, on aurait pu s’assurer encore plus de réserves de nourriture !
Il secoua la tête de gauche à droite.
— La peau durcit et la texture de la chair change… Elles n’ont plus du tout le même goût qu’une pomme ordinaire.
Zeiyu afficha un air déçu.
À leurs pieds, Verpom avait laissé apparaître deux « feuilles » à travers un trou en haut de son fruit, qui clignaient de temps à autre. Il observait Suguri et celui-ci le lui rendait bien.
Shō fut la première à rendre les armes.
— Je ne peux pas nier que si quelqu’un doit s’occuper de Verpom, Suguri est clairement le mieux placé pour ça.
— Vous pourriez tout aussi bien lui donner un Magicarpe pour se défendre, leur reprocha Zeiyu.
— Magicarpe évolue en Léviator, ce ne serait pas une si mauvaise idée…
— Est-ce que Verpom peut évoluer, au moins ?
Les trois autres se tournèrent vers Suguri comme par réflexe. Il eut un mouvement de recul instinctif.
— Oui, il peut… mais je ne sais pas ce qui déclenche son évolution, ni ce qui détermine en quoi il se transforme.
Le regard de Teru s’éclaira tout à coup.
— Maintenant qu’on en parle, il me semble que le professeur Laventon avait dit quelque chose à ce sujet ! Comme quoi Verpom était courant à Galar et qu’il avait deux évolutions.
— Bien, lâcha Zeiyu. Confiez donc Verpom au professeur et donnez un vrai Pokémon à mon frère.
Shō et Teru firent non de la tête avec une vigueur qui ne laissait place à aucune contradiction.
— Si on fait ça, on aura une colonie de Verpom dans les Plaines Obsidiennes avant d’avoir le temps de dire ouf. Déjà qu’il faut toujours courir après son Moustillon…
Ils échangèrent un regard, avant d’arriver à un consentement mutuel.
— Suguri, prends-le.
— Je me charge d’interroger le professeur pour en savoir plus sur ses évolutions, promit Teru. Il n’en impose peut-être pas pour le moment, mais si tout va bien, ce problème se réglera de lui-même en temps et en heure.
Cela faisait beaucoup de variables sur lesquelles Suguri n’avait aucun pouvoir, mais il n’avait pas son mot à dire. Comme Verpom était complètement sorti, il s’accroupit devant lui. À ce seul geste, le petit Pokémon effectua un repli stratégique immédiat. Suguri ramassa la pomme creuse, les épaules basses. Habituer Verpom à sa présence n’allait pas être une mince affaire.