Le faiseur de masques

Chapitre 15 : Lâcher prise

Par Orube

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Suguri ouvrit les yeux et se redressa, le cœur battant, pour se tourner vers le lit de fortune où dormait Teru. Dans son demi-sommeil, il avait été persuadé que ce dernier avait disparu sans laisser de traces, mais le garçon était bien là, toujours inconscient. Par fragments, les souvenirs le revinrent : l’attaque, puis l’après, la manière dont Zeiyu avait pris les choses en main alors que Shō était sous le choc et qu’il ignorait quoi faire. Il était encore tôt pour savoir si celle-ci lui avait sauvé la vie, mais si Teru s’en sortait, ce serait grâce à elle. Pour le moment, elle se reposait, sa veste épaisse pliée sous sa tête pour lui faire un oreiller de fortune. Goupix s’était lové à ses côtés tandis que Poltchagheist s’affairait à concocter quelque breuvage que nul n’aurait l’audace de goûter. Feurisson et Pikachu, eux aussi, étaient hors de leurs Poké Ball. Zeiyu les avait nourris avant de se coucher, et à présent, c’était Shō qui veillaient sur eux après les avoir vu refuser de quitter le chevet de leur porteur.


— Tu es réveillé ? chuchota-t-elle à Suguri. Tu t’agitais beaucoup dans ton sommeil.


Il eut un sourire amer.


— Je n’ai pas l’impression d’avoir dormi.


— Ça se comprend... Je ne pourrais pas m’endormir même si j’essayais. Dès que je n’ai rien à faire, les images me reviennent.


Elle se tut, comme gênée d’en avoir trop dit. Suguri dissimula son regard derrière ses cheveux en bataille tout en frottant sa joue du bout du doigt.


— Je pensais qu’il ne serait plus là.


Shō pencha la tête sur le côté d’un air interrogateur.


— C’est ça qui m’a réveillé, expliqua-t-il. Je m’attendais à trouver son lit vide.


Les lèvres de Shō formèrent un « oh » qui ne se traduisit pas en son. Elle baissa les yeux à son tour.


Suguri avisa sa sœur, qui paraissait tout aussi calme et rationnelle dans son sommeil qu’elle l’avait été quelques heures plus tôt.


— Désolé... J’ai été dur avec toi.


Shō mit une seconde à réaliser que c’était à elle qu’il s’adressait.


— Tu n’as dit que la vérité.


Il fronça le nez.


— Non. J’ai dit la première chose qui m’est passée par la tête pour que tu ne sortes pas d’ici.


Shō se fendit d’un léger sourire.


— Tu ressembles à ta sœur, pour ça. Elle parle avant et réfléchit plus tard.


Suguri eut un rire bref, mais sincère.


— C’est de famille. Si ça peut te rassurer, elle a toujours été comme ça, en tout cas avec les personnes à qui elle tient.


Puis, plus pour lui-même qu’autre chose, il ajouta :


— Elle ressemble un peu à notre grand-père, là-dessus.


Shō acquiesça sans un mot. D’un air absorbé, elle dénoua le carré de tissu qui couvrait ses cheveux pour les rattacher proprement, avant de retrousser ses manches et de plonger à nouveau le linge dont elle se servait pour rafraîchir Teru dans la petite bassine d’eau. Ce geste qu’elle répétait encore et encore aurait pu paraître insignifiant, mais Suguri comprenait pourquoi elle continuait : il était plus facile de s’y raccrocher que d’accepter qu’il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre, et espérer. Songeant que toute distraction était bonne à prendre, il demanda :


— Qui est Kotone ?


Une goutte d’eau s’écrasa au sol alors que Shō s’était interrompue, le linge à la main. Il lui fallut une seconde pour comprendre de quoi Suguri parlait. Elle reprit son geste, et désigna Teru d’un mouvement du menton :


— Sa petite sœur. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais il me parle d’elle de temps en temps. Je pense qu’ils s’entendaient bien.


Une ombre passa sur son visage.


— Il n’a plus de nouvelles d’elle depuis son intégration au Corps des Chercheurs. Peut-être que je me fais des idées, mais...


Suguri s’adossa contre la paroi de la grotte, paupières closes, et expira par le nez.


— Peu de gens arrivent à Hisui juste par goût du risque, n’est-ce pas ?


Shō acquiesça.


— On est loin de tout, sur une terre sauvage, chaque saison qui passe est une menace existentielle... Ceux qui quittent le continent de leur plein gré pour venir ici le font souvent pour échapper à la pauvreté... ou à la loi.


Suguri revit le symbole brodé de blanc sur l’unique haori que Teru portait jamais en dehors de son uniforme et de son yukata de nuit.


— Si sa famille est assez bien établie pour avoir ses propres armoiries... commença-t-il.


— Je sais. Mais je ne l’imagine pas fuir la police.


Il prit un moment pour y songer. Teru n’avait pas l’allure d’un malfrat, il était bien d’accord. Ceci étant, la loi était faite de telle manière qu’il n’était pas nécessaire d’avoir mauvais fond pour l’enfreindre. En l’état, seul le principal concerné pourrait leur en dire plus.


— Je me demande lequel des deux je fuyais, moi, souffla Shō.


— Peut-être aucun... Regarde-moi. J’ai débarqué ici presque par hasard. Presque, répéta-t-il avec un regard appuyé pour Zeiyu.


Shō laissa échapper un petit rire, le son cristallin et réconfortant après toutes ces heures de tension. Tout en effleurant les draps de Teru du bout des doigts, elle murmura :


— S’il y avait une bonne raison à ce que je me débrouille si bien avec les Pokémon, est-ce que tu penses que ça l’apaiserait ? Si quelque chose dans mon passé pouvait l’expliquer ?


Surpris, Suguri retourna à Shō son sourire peiné.


— Je ne savais pas si tu t’en rendais compte ou pas.


Elle serra les paupières.


— Ce serait difficile à manquer. De nous deux, c’est lui qui a le plus d’ancienneté. La première fois que je m’en suis aperçue, c’était le jour où je l’ai dépassé en grade. Il n’en a jamais rien dit, tu sais ? Honnêtement, je me porterais tout aussi bien sans ces insignes stupides... fit-elle en passant une main sur la portion de métal où étaient gravées ses étoiles. Ils font plus de mal que de bien.


Ses doigts se crispèrent sur la broche.


— Parfois, je me demande à quel point il se force pour faire bonne figure. J’ai peur qu’il finisse par me détester. Après ce qui s’est passé aujourd’hui...


Suguri vit ses joues se teinter de rouge et ses yeux se remplir de larmes. Elle prit une vive inspiration et se tut, le temps de ravaler son émotion. Il se détourna légèrement, conscient qu’elle aurait préféré qu’il ne la voie pas ainsi.


— C’est Farfuret qui l’a blessé. Pas toi.


Elle eut un hoquet incrédule.


— Il ne se serait jamais risqué à attraper Farfuret si je n’avais pas été là. Perilla était furieuse. Je l’entends encore pester dans le bureau de Shimaboshi...


Suguri acquiesça faiblement. Lui aussi avait été pris de court. Teru n’était pas exactement une tête brûlée, mais depuis qu’il avait décidé de prendre part à l’expédition pour le Contrefort Couronné, son attitude avait changé — comme s’il avait quelque chose à prouver. Il était mal placé pour le juger : lui-même avait espéré obtenir le respect de ses pairs en prenant le risque d’aller se procurer pour eux des ressources précieuses. Son retour avait été une cruelle désillusion ; pour autant, ce n’était rien en comparaison du prix que Teru payait pour l’imprudence dont il avait fait preuve.


Il n’était pas doué pour les mensonges, mais était-ce mentir s’il ne faisait que poser des mots sur quelque chose dont il était intimement persuadé, même s’il n’avait rien pour prouver ses dires ?


— Je crois que la seule personne à qui Teru serait capable d’en vouloir, c’est à lui-même.


Il s’attendait à ce que Shō ne trouve une bonne raison de le contredire. Cette dernière, cependant, médita ses paroles un moment.


— Ça lui ressemblerait bien.




* * *




Le temps s’étirait sans grand changement, et le soleil commença à décliner pour la troisième fois sans que Teru ne s’éveille. Shō refusait obstinément de dormir, mais sa résolution avait des limites. En s’apercevant qu’elle avait enfin sombré dans le sommeil, appuyée dans une position maladroite contre leurs bagages entassés là, Suguri la désigna d’un geste silencieux à Zeiyu. Celle-ci s’approcha de la jeune femme pour l’allonger plus confortablement. Elle y parvint sans la réveiller, signe s’il en fallait que Shō avait puisé jusque dans ses retranchements avant de céder à l’épuisement.


— Sa fièvre est retombée, rapporta Suguri après avoir apposé le plat de sa main contre le front de Teru.


— Bien. La plaie n’était pas infectée la dernière fois que j’ai vérifié.


Zeiyu rejeta la tête en arrière, yeux clos, dans un geste rare de sincérité.


— J’ai cru qu’on allait le perdre.


Sa réplique tira un rire jaune à son frère.


— Ça y est, on n’a plus interdiction de faire comme si c’était une réelle possibilité ?


Zeiyu lui répondit en souriant de toutes ses dents.


— Seulement maintenant qu’il est hors de danger.


— Tu es drôlement optimiste. Il est toujours inconscient.


— Pardon. Tu préférerais que je sois défaitiste, comme toi ?


Il y eut un silence. Suguri n’était pas exactement vexé, pas quand c’était un trait de caractère dont il était conscient et que lui-même n’appréciait guère ; pour autant, il ne savait pas comment réagir. Zeiyu, quant à elle, ramena ses cheveux derrière son oreille, le regard soudain baissé.


— Oublie ce que je viens de dire. Ou mets ça sur le compte de la fatigue. J’ai hâte de rentrer au village.


— Moi aussi.


Alors que Suguri était tourné vers Teru pour éviter d’avoir à croiser les yeux de Zeiyu, ce dernier frémit. Suguri se frotta les paupières, à moitié persuadé qu’il ne voyait que ce qu’il avait envie de voir. L’instant d’après, c’était une plainte faible qui s’éleva dans leur humble refuge. Zeiyu fit volte-face. Suguri n’avait pas rêvé.


Feurisson et Pikachu, eux non plus, n’avaient pas manqué le mouvement de leur porteur. Le premier appuya son museau contre les cheveux de Teru, tandis que le second s’approcha de son visage pour y apposer sa joue. Suguri réalisa juste à temps ce qu’il tentait de faire.


— Non, dit-il en soulevant Pikachu d’autorité. Je sais que tu veux bien faire, mais on ne partage pas son électricité avec les humains, compris ?


Pikachu lui retourna un visage interrogateur. Toutefois, il ne recommença pas après avoir été reposé au sol, préférant se poster sur le côté pour surveiller pendant que Zeiyu et Suguri examinaient Teru. Ce dernier esquissa un geste pour se tourner, et gémit sous le coup de la douleur qui s’ensuivit inévitablement.


— Ne bouge pas, lui conseilla Suguri sans être certain qu’il puisse l’entendre.


Les paupières du garçon papillonnèrent quelque peu sans que ses yeux ne se focalisent sur un point en particulier. Zeiyu prenait son pouls et sa température, l’air d’avoir oublié que Suguri l’avait fait à peine quelques minutes plus tôt.


— Tout va bien, fit-elle sans ôter les deux doigts qu’elle avait plaqués contre son cou. Tu as été blessé, mais tu vas te remettre. Tu ne te rappelles peut-être pas, tu es resté inconscient un moment. C’est normal. Ne panique pas, et n’essaie pas de bouger si ça te fait mal.


Il semblait la comprendre. Immobile, il fit un effort considérable pour ouvrir les yeux. Son regard rencontra celui de Suguri, qui força un sourire sur son visage malgré l’inquiétude qui le rongeait toujours. Il vit ses lèvres frémir.


— Shō... ?


Sa voix était rauque, si différente de ce qu’elle était d’ordinaire que Suguri eut une seconde d’hébétude. Il jeta un coup d’œil à la jeune femme, que toute cette agitation n’avait pas réussi à tirer de son sommeil.


— Elle n’a rien, grâce à toi, lui répondit Suguri. Elle dort, pour l’instant. Tu nous as fait une sacrée frayeur.


Comme pour illustrer ses dires, Feurisson décida que Zeiyu avait passé bien assez longtemps à s’activer autour de son porteur et se lova au creux de son cou.


— Tu vas lui tenir trop chaud, avertit Zeiyu sans pour autant avoir le cœur de déloger le Pokémon.


Teru poussa un soupir apaisé au contact de la fourrure tiède de son partenaire. Pikachu observa la scène, puis, constatant que personne ne chassait Feurisson, décida d’imiter son exemple, tout en gardant soigneusement son électricité pour lui. Suguri eut un petit rire devant ce tableau inhabituel. Il songea à regret qu’il aurait bien aimé que le photographe de Kotobuki puisse immortaliser cette vision, plutôt que les poses rigides auxquelles il astreignait les villageois.


La paix ne dura qu’une poignée de minutes. Au fur et à mesure que Teru reprenait pleinement conscience, les détails de ce qui s’était passé lui revinrent, jusqu’à ce qu’il rouvre les yeux.


— Où est Farfuret ?


Suguri sentit son cœur se serrer. Il se mordit la lèvre.


— Dans sa Poké Ball, l’informa Zeiyu d’un ton aussi neutre qu’elle en était capable.


Les mains jointes sur ses genoux, Suguri se tordait les doigts. Les mots finirent par lui échapper.


— Je l’ai laissé là-bas. J’avais peur qu’il se libère et qu’il attaque à nouveau.


Le visage de sa sœur était impassible. Comme il l’avait deviné, elle l’avait vu faire et n’avait rien trouvé à y redire. Sur le moment, cette décision, prise dans l’instant, lui avait semblé naturelle. Sensée. Ce n’est qu’une fois la nuit tombée qu’il avait commencé à s’interroger. Il avait verrouillé le mécanisme d’ouverture, il se souvenait de l’avoir vérifié. À moins de briser sa Poké Ball de l’intérieur, Farfuret ne pourrait pas s’échapper.


Combien de temps le Pokémon pourrait-il tenir sans eau ni nourriture ?


La question ne semblait même pas effleurer Zeiyu, pour qui seule la sécurité de ses camarades entrait en ligne de compte. Teru, lui, réalisa bien vite ce que Suguri faisait de son mieux pour ignorer depuis qu’ils s’étaient réfugiés dans cette grotte.


— Il faut aller le chercher.


Zeiyu manqua de s’étouffer.


— Tu es sérieux, là ? Tu n’en as pas eu assez ?


— Il était blessé...


— Figure-toi qu’il n’est pas le seul !


— Zeiyu.


Elle se tut, coupée net dans son élan. Suguri serra les poings, et reprit la parole.


— Farfuret est d’autant plus dangereux qu’il est blessé.


Teru acquiesça faiblement. Suguri déglutit avec peine.


— Je ne pense pas qu’aucun de nous soit en mesure de s’occuper de lui sans courir de risque. Tu le sais, pas vrai ? Déjà, au village, tu ne le laissais sortir qu’au pâturage.


Zeiyu jeta un regard en biais à son frère, comprenant soudain où il voulait en venir. Elle se mit en retraite malgré ses réticences.


— Je dois le relâcher, murmura Teru. Je ne peux pas le laisser dépérir dans sa Poké Ball.


— Tu n’es pas en état d’aller le chercher toi-même. Tu ne le seras pas avant plusieurs jours.


— Semaines, souffla Zeiyu.


Teru tenta de se redresser pour leur donner tort. Ils le laissèrent faire : la douleur eut tôt fait de le mettre face à la réalité. Son nez et ses oreilles se teintèrent d’un rose soutenu, et il ramena sa couverture assez haut pour dissimuler son visage.


— Je peux m’en charger, lui proposa Suguri.


Avant même que Zeiyu n’ait le temps de protester, il posa une main sur la Poké Ball de Pomdramour, et rappela :


— J’ai réussi à le maîtriser alors qu’il venait d’attaquer. Je sais où j’ai laissé sa Poké Ball. Même dans la neige, je la retrouverai.


Il n’avait pas la moindre intention de jouer les héros. Il refusait simplement d’abandonner Farfuret à un destin funeste, pas quand il voyait une alternative évidente.


— Je peux attendre que Shō se réveille.


Il interrogea Zeiyu du regard. Cette dernière affichait une expression compliquée. Il ne doutait pas qu’elle aurait préféré le retenir, mais elle savait aussi ce dont Shō était capable, probablement bien mieux que lui. Elle avait conscience, malgré son coup d’éclat récent, que la Chercheuse était de loin la plus compétente de leur quatuor. Si quelqu’un devait accompagner Suguri, c’était bien elle. Après quelques instants, il décida de prendre son silence pour un assentiment.


— Teru ?


Le garçon ne réagissait plus. C’était à peine si Suguri pouvait l’entendre respirer.


— Tu n’as qu’un mot à dire.


Teru se recroquevilla sous ses draps. Pikachu se pressa contre lui, les oreilles baissées, pendant que Feurisson s’engouffrait sous les couvertures avec un couinement désemparé. Suguri crut entendre un son étouffé, semblable à un hoquet, avant que Teru ne lui réponde :


— Je compte sur vous.




* * *




Shō n’avait posé aucune question lorsqu’au réveil, Suguri lui avait annoncé qu’ils sortaient. Elle avait juste passé sa veste, attaché ses cheveux et enfilé ses chaussures, sans un mot à propos des sanglots qu’elle ne pouvait pourtant ignorer, ni du visage rembruni de Zeiyu qui ne leur avait pas adressé la parole jusqu’à leur départ.


Dehors, une nouvelle couche de neige avait recouvert les traces de pas qu’ils avaient laissées derrière eux. Ce n’était pas grave : Suguri se souvenait du trajet. Il reconnaissait les angles tortueux de l’arbre au bord de la rivière, savait qu’ils devaient tourner à gauche moins d’une centaine de mètres après lui. Là se trouverait une petite mare d’eau, sa teinte carmin préservée même dans le gel. Ursaring les avait attaqués près des buissons séchés et épars qui se trouvaient derrière.


En arrivant au pied de l’arbuste où Farfuret s’était retourné contre Teru, Shō fit sortir Efflèche et Caninos. Suguri, avant de l’imiter, fouilla dans son sac pour en extraire le dernier Soignon qu’il lui restait. Il aurait voulu y ajouter un peu de nourriture, mais leurs vivres s’amenuisaient. Il n’était pas prêt à prendre le risque d’abandonner la moindre baie, pas tant qu’il ignorait quand ils seraient en mesure de regagner le village.


Shō s’agenouilla dans la neige et souleva la Poké Ball de Farfuret. Elle épousseta la poudreuse dont elle était recouverte, son expression indéchiffrable. Suguri tandis la main vers elle.


— Je vais le faire.


Elle lui remit Farfuret sans un mot et recula de quelques mètres. Efflèche, Caninos et Pomdramour se tenaient à ses côtés, prêts à intervenir au moins signe d’agression. Suguri contempla la surface rouge du Noigrume évidé et laqué. L’objet n’avait l’air de rien, et pourtant, il avait changé le cours de l’existence de son occupant. Farfuret n’avait pas choisi de se retrouver nez à nez avec un Ursaring, pas plus qu’il n’avait quitté le Contrefort Couronné de son plein gré. Dans une certaine mesure, il n’était pas responsable de ce qui s’était passé. Suguri en était conscient. Pourtant, sa main tremblait. Il revoyait Teru s’effondrer au sol chaque fois qu’il fermait les yeux, le sang qui imbibait peu à peu ses vêtements, la douleur sur le visage de celui-ci — tout ça alors même que le Chercheur ne voulait que soigner celui qui s’était battu pour lui. Les anciens de Kotobuki, à l’image des habitants de Kitakami, arguaient qu’humains et Pokémon n’étaient pas faits pour vivre ensemble. Parmi ceux-là, combien avaient été témoins d’une scène similaire au cours de leur vie ?


Il déverrouilla le mécanisme. Même ainsi, Farfuret ne donna aucun signe de vouloir se libérer par lui-même. Suguri brandit la Poké Ball et la lança de toutes ses forces dans la direction opposée à Shō et leurs partenaires respectifs. Farfuret apparut avec un éclat aveuglant. Hébété, le Pokémon s’ébroua, avant de remarquer la présence de Suguri et des autres. Toutes griffes dehors, il fit un pas en arrière. Suguri se saisit du Soignon et le lui lança. Farfuret fit un bond de côté pour l’éviter, toisa la plante du regard, avant de braquer à nouveau son regard vers l’humain qui venait de le libérer. Suguri pris une vive inspiration.


— Pomdramour ! Draco-Queue !


Cette capacité paraissait bien plus menaçante qu’elle ne l’était réellement. Farfuret, comme d’autres avant lui, se laissa tromper par le bluff de Pomdramour, et s’enfuit sans demander son reste.


Shō et Suguri patientèrent quelques minutes pour s’assurer qu’il ne rebrousse pas chemin. Lorsqu’il devint clair que cela ne se produirait pas, Suguri s’avança pour aller récupérer la Poké Ball à présent vide. Il l’ouvrit, une main sur chaque moitié de coque, et l’abattit contre son genou d’un coup sec. Elle se brisa net. Shō avait sursauté à son geste, mais se reprit vite. En le voyant jeter à terre ce qu’il restait du Noigrume, elle se contenta de chuchoter :


— Est-ce que c’était vraiment la seule solution... ?


Suguri sentit ses mains se raidir. Non. Ce ne pouvait pas être la meilleure issue possible, pas en sachant que Teru mettrait des mois à s’en remettre, que Farfuret ne regagnerait peut-être jamais sa montagne natale, et que l’un comme l’autre ne porteraient que des cicatrices du peu de temps qu’ils avaient passé ensemble. Mais, peu importe combien il aurait souhaité en être capable, il n’avait pas le pouvoir de réécrire le passé.


Alors que Shō avait tourné les talons et rebroussait lentement chemin, il remarqua un détail incongru à l’horizon. Des points vermillon qu’il faillit prendre pour l’un des nombreux points d’eau trouble du marais — sauf que ceux-ci se déplaçaient. Il plissa les paupières.


— Shō.


Cette dernière fit volte-face, alertée par l’urgence dans sa voix. Il pointa du doigt les silhouettes au loin, l’écarlate de leur uniforme reconnaissable entre mille grâce au manteau hivernal qui recouvrait le Marais Carmin.


— Le Corps de la Défense... Ils sont à notre recherche !




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