A la croisée des chemins

Chapitre 1 : LAURENT

Par April

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Cette fanfiction participe au jeu d'écriture : Mots-Clés « Frontière et Regrets » du forum fanfictions.fr (juillet/août 2024)



Une mosaïque odorante tapissait le sol. Dans ce déluge de nourriture émergeaient des assiettes en or et une orange, parfaitement ronde, juteuse à point. Laurent posa son talon dessus et l’écrasa lentement, savourant le bruit de succion, l’écoulement du jus, la résistance de plus en plus molle jusqu’à ce que le fruit supplicié soit réduit à l’état de flaque. C’était la tête d’Aimeric qui aurait dû se trouver là, la jolie petite tête d’Aimeric, qui avait gobé avec enthousiasme les promesses du régent. L’imbécile.

Des réminiscences de l’enfance surgirent et Laurent les força à regagner le fond de son esprit. Il referma soigneusement le coffre à souvenir, puis s’obligea à respirer calmement, profondément. Trop de choses s’étaient enchaînées, trop rapidement. Le défi de Touars, la victoire sur la plaine, la prise de Ravenel puis le baiser de Damen. Ses doigts calleux, ses lèvres chaudes… Cela avait-il été réel ? Oui, indéniablement. Cette éventualité était devenue une probabilité dès que tous deux s’étaient retrouvés sur les remparts.

Damen.

Une intéressante énigme. Un livre ouvert, si prévisible, désespérément naïf, mais aussi un guerrier d’exception, doté d’une intelligence stratégique hors du commun. Qu’aurait-on attendu d’autres de Damianos d’Akielos ? Les poings de Laurent faillirent se serrer, alors qu’il réalisait ce qu’il avait fait, ou plutôt, ce qu’il avait toléré. Il perdait complètement la tête, bon sang ! Il pouvait presque sentir le regard horrifié de son frère, Auguste, brûler son âme depuis l’au-delà : Damianos restait celui qui l’avait tué ! Comment envisager quoi que ce fût avec lui ?

Mais la sensation de lèvres fantômes sur les siennes ne le lâchait pas. Inutile de le nier, cela avait réveillé des émotions et des envies… troublantes, que le prince n’aurait jamais crues possibles. Auguste avait dit que l’époque où il se sentirait attiré par les hommes viendrait. Quelle cruelle ironie ! Et pourtant, la collaboration forcée avec Damen avait mené à une sorte de trêve fragile, puis à une forme de respect, et maintenant à...

Laurent balaya violemment le sol de son pied, envoyant les assiettes s’écraser les unes sur les autres. La nourriture imbibée d’eau se transforma en un mélange brunâtre alors que le tintement de l’or ricochait contre les murs. Bon sang, il devait se ressaisir. Perdre le contrôle à ce point-là ne lui ressemblait pas. Pire encore, il faisait le jeu de son oncle, qui devait jubiler, à l’imaginer se torturer ainsi l’esprit. Oui, il fallait se ressaisir. Réfléchir.

Aimeric, Jord. Prévoir le prochain coup politique devenait urgent, mais les pensées fuyaient comme l’eau d’un seau percé, se convertissait autre chose ; un genre d’énergie encore inédite. On y arrivait… Le pied du mur, alors que les grains du sablier s’écoulaient impitoyablement, inexorablement.

Car Damen partait demain.

C’était un fait.

Et il n’y aurait pas de deuxième chance.

Laurent pesa le pour et le contre. Sa colère, sourde, muselée, le suppliait de se rappeler de Damianos, le tueur de prince, l’héritier chéri d’Akielos. Rien ne pourrait réparer ce qui s’était passé à la bataille de Marlas, des années plus tôt, rien ne pourrait ramener Auguste. Mais d’autres images luttaient pour se superposer à celle-ci : Damen l’esclave, puis le soldat, l’allié qui avait déjoué une tentative d’assassinat, alors qu’il aurait eu toute les raison de trahir. Il y avait un autre moment, plus récent, dans les collines, où l’esclave aurait pu le livrer aux siens. Mais il ne l’avait pas fait.

La main de Laurent se referma sur un flacon d’huile qu’un des serviteurs avait posé là, tandis que sa respiration s’accélérait.

Il sortit.

 


Damen était dans ses appartement. Il devait avoir l’esprit particulièrement occupé, songea Laurent, puisque contrairement à ses habitudes, il ne l’entendit pas approcher. Le prince s’autorisa le luxe de l’observer durant quelques secondes : dos droit, peau bronzée, chevelure ébouriffée. Quel dommage que sa tenue vérétienne cache ses muscles, qu’il savait parfaitement ciselés.

Bon, cela avait assez duré.

Laurent referma la porte d’un geste sec. Damen se retourna, l’air sincèrement surpris :

- Je suis désolée, s’excusa-t-il. Vos serviteurs m’ont indiqué les mauvais appartements.

- Non, réfuta Laurent.

A ses oreilles, sa voix sonna étrangement, presque mal assurée.

Il y eut un bref silence.

-         Aimeric est de retour dans sa chambre, sous bonne garde, poursuivit Damen. Il ne causera plus de problèmes.

-         Je ne veux pas parler d’Aimeric. Ni de mon oncle.

Laurent s’avança, alors que sa résolution enflammait ses veines. Le souvenir du baiser flottait dans l’air, de plus en plus brûlant, de plus en plus tangible.

-         Je sais que tu prévois de partir demain. Tu vas franchir la frontière, et tu ne vas pas revenir. Dis-le, poursuivit-il.

-         Je…  Je vais partir demain. Je ne vais pas revenir. Laurent…

-         Non, je ne veux pas le savoir. Demain, tu pars. Mais tu es à moi, pour l’instant. Tu es encore mon esclave, ce soir.

Et il poussa Damen sur le lit. Sa surprise aurait été risible si l’air n’était pas chargé d’autant de tension.

-         Je… ne..

-         Je pense que si…

Et sous ses doigts, la veste de Damen commença à s’ouvrir. Ces gestes… Il avait tenté de les oublier, de les enterrer au plus profond de sa mémoire, avec tous ces autres souvenirs abjects, mais aujourd’hui, ils revenaient naturellement. Il faillit rire amèrement, mais bien sûr, il retint ce débordement.

-         Qu’est-ce que vous faites ?

-         Ce que je fais ? Tu n’es pas très observateur.

-         Vous n’êtes pas dans votre état normal, dit Damen. Et même si vous l’étiez, vous ne faites jamais rien sans une dizaine de raisons cachées.

Cette phrase fut comme un coup de poignard. Laurent se figea brusquement, et parla d’une voix douce-amère :

-         Ah ? Je dois vouloir quelque chose.

-         Laurent…

C’en fut trop. Il était temps de rappeler qui détenait l’autorité :

-         Tu prends des libertés. Je ne t’ai jamais donné la permission de m’appeler par mon nom.

-         Votre Altesse, dit Damen. Je ne pense pas que vous avez envie de moi. Je pense que vous voulez simplement me faire ressentir cela.

Laurent se demanda comment il pouvait être si aveugle. Il savait que sa réputation n’était plus à faire, mais trop de limites avaient déjà été franchies... Le simple fait qu’il l’ait autorisé à l’embrasser était une preuve de son attirance. Tant de naïveté… C’en était touchant. Autant continuer ce petit jeu :

-         Alors, ressens-le.

Et il glissa la main sous la veste ouverte de Damen, sous la chemise, jusqu’à son ventre. Ce simple contact fit naître quelque chose en lui. Une sensation étrange, insaisissable, brûlante, qu’attisa encore le souffle tremblant de l’Akielonien, exactement comme sur les remparts. Se pouvait-il que… ? Il raffermit encore sa prise, puis, pris d’une envie irrépressible, jeta la veste à terre, releva la chemise. Restait les lacets de jambe, qui s’ouvrirent et dévoilèrent enfin le corps de Damen. Nu. Offert.

Laurent ne put s’empêcher d’admirer les pectoraux bien dessinés, les biceps tendus, les abdominaux forgés par des années d’entraînement, la virilité au garde à vous. Tant de promesses, tant de possibilités. Son regard et son souffle se troublèrent :

-         Je vois que tu es bâti partout selon la même échelle, commenta-t-il pour faire diversion.

-         Vous m’avez déjà vu excité, par le passé, répliqua Damen.

-         Et je me souviens de ce que tu aimes.

Il referma son poing sur son gland et fit glisser son pouce sur la fente, y appliquant une douce pression. Il se remémora la tonnelle, quand il avait offert Damen en pâture à Ancel. La lutte intérieure, la résistance, puis la capitulation de l’Akielonien avaient représenté une victoire doublée d’une activité délicieusement divertissante. Mais aujourd’hui, la seule idée de voir Damen baisé par un autre – ou une autre - était intolérable. Comme c’était étrange... Pourtant, cela expliquait sans doute le baiser sur les remparts.

-         Tu aimais cela, aussi, avec Ancel, souffla Laurent en faisant décrire à son pouce un petit cercle humide.

-         Ce n’était pas Ancel. C’était vous, et vous le savez.

Cette réponse, simple et honnête, était curieusement réconfortante, à tel point que lorsque Damen eut un geste spontané, Laurent faillit le laisser faire. Il se ressaisit néanmoins. Cette intimité, qu’il avait autorisée entre eux, ne comportait pas cette possibilité là. Cependant, Damen restait Damen. A la place de se satisfaire de ce moment hors du commun, il lança :

-         Vous savez, Ancel avait utilisé sa bouche.

-         Je ne pense pas en avoir besoin.

Et c’était vrai. Quand on savait observer, décrypter, puis agir en conséquence, le corps d’un homme n’était qu’une simple devinette plus ou moins facile à résoudre. D’autres connaissances venaient cependant de plus loin, remontant à l’enfance, quand… Cette fois encore, Laurent réussit à faire rentrer ses souvenirs dans leur coffre, s’arc-boutant mentalement contre le couvercle pour le refermer. Il songea que le fait de prodiguer du plaisir le rendait dangereusement vulnérable, et en même temps, marcher au bord d’un abîme restait délicieusement intéressant. Il fallait garder l’équilibre, réfléchir à chaque geste tout en maintenant la distance. Sauf que le feu qui courait dans ses veines n’appelait pas à une interruption, mais à une chute voluptueuse.

La jouissance n’était plus très loin, maintenant. Damen luttait, mais Laurent l’amenait toujours plus près du précipice, stoppant une main qui tenta d’attraper, pour résister, les soies au-dessus de sa tête. Ce simple contact, et la puissance qu’il procurait, accéléra le souffle du prince, jusqu’à la lente apogée, la délivrance.

L’orgasme de Damen secoua Laurent tout entier : il n’arrivait pas à détacher ses yeux des siens, et se demanda soudain ce que ça lui ferait, de sentir ses mains sur lui.

A nouveau, une image d’Auguste s’interposa. L’instant explosa en mille morceaux silencieux.

-         Passable, lâcha Laurent avant de prendre son élan pour se relever.

Les émotions conduisaient sur des sentiers dangereux, imprévisibles. Quant aux abîmes, ils pouvaient certes sembler attirants, mais il valait mieux éviter d’y tomber. 

 C’était sans compter la main de Damen, qui lui saisit le poignet :

-         Embrassez-moi, implora-t-il.

L’embrasser ? Se rendait-il compte de l’énormité qu’il demandait ? Oui, évidemment, mais il avait pris le risque. Laurent hésita. Les remparts. L’étreinte. Les lèvres de Damen, fugitives, si fugitives. Puis le moment où Jord avait surgi, gâchant ce fragile instant, désormais en forme de point d’interrogation.

-         Embrassez-moi, répéta Damen.

Non. Oui. Laurent voulut se lever, mon son corps resta sur place. Ses yeux dérivèrent des yeux à la bouche de l’Akielionien et ne purent s’en détacher. Ses lèvres le picotèrent et la chaleur, dans son bas ventre, gagna en intensité. Ce devait être ce qu’on appelait communément le désir ; cette sensation, qui poussait les hommes à baiser comme des lapins ? Serait-ce si terrible de succomber à cette avidité ?

Avant d’avoir pu comprendre ce qu’il s’apprêtait à faire, Laurent s’avança, entrouvrant légèrement les lèvres. Sentir la bouche de Damen contre la sienne était… aussi étonnant que la première fois. Là où il s’était attendu à trouver de la dureté, de l’avidité, il n’y avait que de la douceur.

Puis Damen s’écarta, comme s’il s’était brûlé, et Laurent n’eut pas le temps de réagir, de masquer ses émotions. Il resta figé telle une stupide biche surprise par un chasseur. Les lèvres de Damen se posèrent délicatement sur son cou, et il sursauta. Bon sang, il fallait regagner le contrôle, et vite ! Il était encore possible de rebrousser chemin. De partir.

Cependant, le corps de Laurent ne semblait plus obéir. Pire encore, il restait frémissant, à l’affût de la moindre caresse que l’Akielonien pourrait lui offrir, s’épanouissant tandis que les doigts chauds effleuraient sa joue, puis ses cheveux. Et soudain, sa bouche se retrouva à nouveau collée à celle de Damen. C’était merveilleusement agréable, si bon qu’il entrouvrit les lèches et autorisa sa langue à explorer prudemment celle de l’esclave.

Pendant ce temps, il analysait toutes ses sensations : le battement affolé de son cœur, la tension dans ses muscles et la chaleur dans son bas-ventre, qui commençait à pulser dans tous ses membres. L’angoisse le saisit, alors il se concentra sur les mains de Damen s’attaquant à son col, et il s’étonna de ne pas empêcher ce geste.

La preuve de son désir fut bientôt là, révélée par la chemise ouverte : ses mamelons durs et pointés. L’éclat dans les yeux de Damen changea, trahissant un sentiment de satisfaction bientôt remplacé par son habituel air de prudence. Le prince eut envie de refermer le vêtement. De sortir de la pièce en courant. A la place, il dit :

-         Croyais-tu que j’étais fait de glace ?

-         Je ne ferai rien que vous ne désiriez pas, répliqua Damen.

Laurent dut se retenir de lever les yeux aux ciel. L’esclave réagissait comme s’il était fait de verre, comme s’il craignait de le voir exploser à tout moment.

-         Tu penses que je ne désire pas tout cela ? lâcha-t-il simplement.

Et il se sentit poussé sur le lit.

Ils s’observèrent mutuellement. Laurent avait dangereusement conscience d’être vulnérable, allongé sur le dos, une jambe pliée et légèrement écartée. Damen semblait lutter contre lui-même, son torse se soulevant avec force et ses yeux étincelant d’un désir brûlant.

C’était le dernier moment pour changer d’avis. Mais en réalité, la décision avait été prise dès que les doigts de Laurent s’étaient refermés sur le flacon d’huile. Pour dissimuler son trouble, le prince laissa un sourire suffisant se dessiner sur ses lèvres :

-         Tu aimes être au-dessus, on dirait, commenta-t-il.

-         Oui.

Et la main de Damen descendit le long de son ventre, délicieusement lentement, prélude à des secondes qui dureraient des heures, à un affolement mêlé d’excitation, à un tourbillon de culpabilité, de remords, de désir et…. d’espoir ?



To be continued...






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