Rousse

Chapitre 1 : Rousse

Chapitre final

1737 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 20/02/2026 16:03

Elle va me tuer.


Ranma courait à perdre haleine dans les rues de Nerima. Ses yeux parcouraient le trottoir, les bâtiments, les passants, évaluant chaque danger, calculant sa trajectoire et sa vitesse en fonction. Il était rapide, mais il fallait qu’il le soit plus encore.


Elle va me tuer.


Il aurait pu passer par les toits, mais il pleuvait (évidemment) et c’était un risque de trop, alors il était resté en bas, dans la rue, là où, si on omettait la circulation, il avait moins de chances de se briser le cou. Mais que ce dernier soit cassé par une voiture qui le renverse, par la chute depuis un toit, ou par les coups d’une combattante implacable, son sort serait le même.


Elle va me tuer.


Il transportait le fameux sac. Celui qui avait demandé des semaines de préparation. À réfléchir à chaque ajout, à ce qui serait utile ou non. Mais il ne pensait pas que ça pourrait l’aider dans la situation présente. Il s’était tellement préparé pour ce défi, et malgré ça, il avait trébuché au premier obstacle.


Elle va me tuer.


Sa frange rousse trempée de pluie, le souffle court, Ranma arriva enfin à destination. Ses muscles se raidirent, il redressa le dos, comme avant chaque combat. En tant qu’homme d’honneur, prêt à affronter son destin, il entra dans l’hôpital.


J’ai raté la naissance de notre premier enfant. Akane va me tuer.


...


Akane somnolait sur son lit dans la maternité, son nouveau-né emmailloté dans une couverture jaune pastel posé à côté d’elle. Elle était épuisée et vaguement en colère, le travail avait bien duré douze heures et Ranma n’était pas venu. Kasumi était restée avec elle, pour la soutenir, comme toujours. C’était appréciable d’avoir quelqu’un de si proche avec elle, quelqu’un qui avait déjà donné la vie à deux enfants.


Mais elle aurait aimé que son idiot de mari soit là aussi. Si elle n’était pas aussi fatiguée, elle le truciderait sur-le-champ. Ou du moins, c’est ce qu’elle pensait.


Elle ouvrit les yeux, dérangée par un raffut dans le couloir, et son regard se posa sur le minuscule visage de son bébé, dormant paisiblement à ses côtés. Toutes ses pensées négatives s’évaporèrent instantanément. Elle s’assit et prit son bébé dans ses bras, fascinée par la douceur de ses traits, captivée par le rythme de sa respiration.

Le vacarme devant sa porte allait en s’intensifiant, lui rappelant son agacement et sa déception envers Ranma.


— Mademoiselle !... Mademoiselle, attendez !!


— Je suis le père.


— Quoi ?? Mais vous êtes une fille !


— Ben le deuxième parent, si vous préférez !


La porte s’ouvrit d’un coup, et Ranma entra, dans sa version féminine (évidemment), tenant à deux mains son sac de maternité, comme s’il se raccrochait à une bouée. Son habituelle chemise chinoise avait disparu, son débardeur et son pantalon étaient déchirés par endroits, ses mains blessées, il avait l’air pitoyable, trempé et honteux. Bien fait pour lui, se dit Akane. 


Mais ça ne dura pas. Elle entrevit son alliance. Il la portait sur une chaîne autour du cou, afin d’éviter de la perdre quand il se transformait. Elle adorait qu’il la porte ainsi, plutôt qu’à son doigt. Elle pensait que personne ne remarquait jamais vraiment sa propre alliance, mais quand les gens regardaient Ranma, avec sa chemise ouverte de temps à autre, ils ne pouvaient que remarquer la fine chaîne qui tenait son alliance. La bague elle-même restait souvent cachée sous ses vêtements, mais quiconque les connaissait savait que cette chaîne portait l’alliance, et c’est tout ce qui importait à Akane. Et elle, elle savait. Que son alliance se tenait soit fièrement posée sur ses pectoraux, soit glissée entre ses seins. 


Comme elle l’était maintenant. La vue du bijou doré lui rappela à quel point elle aimait cette personne insupportable, lui rappela tout ce qu’ils avaient affronté pour arriver au point où ils en étaient. Soudain, la frustration de ces dernières heures semblait avoir disparu. Le son d’un petit gazouillis venant d’entre ses bras le lui confirma : elle lui avait pardonné.


Comme il fallait s’y attendre, il commença à bafouiller.


— Akane, je… Tout d’abord, excuse-moi, vraiment. Est-ce que ça va ? C’était douloureux ? Arf, bien sûr que ça l’était…


Il n’avait pas besoin de s’excuser. Nabiki lui avait tout raconté. Il allait partir pour l’hôpital quand la fourgonnette du refuge animalier du quartier est tombée en panne dans leur rue. Dans un concours de circonstances qu’elle n’a pas bien compris, mais qui ne l’étonna pas plus que ça vu de la “chance” habituelle de son mari, les animaux qu’elle transportait se sont échappés - et parmi eux, des tas de chats (évidemment). Déjà passablement stressé parce qu’Akane était à la maternité, Ranma a craqué quand les boules de poils ont commencé à se frotter contre lui, son esprit laissant place à celui d’un chat. Il se mit à se battre contre ses supposés congénères et puis disparut dans les rues de Nerima. Il avait fallu de longues heures à Nabiki, Ukyo et Konatsu pour le retrouver, le ramener au dojo Tendo et lui faire reprendre forme humaine. Ce n’est qu’à ce moment-là qu'il avait pu réellement prendre la direction de l’hôpital.


Le monologue se poursuivait.


— Je sais que je devais venir, et quand Nabiki m’a appelé, je suis venu dès que j’ai pu, et j’ai pris l’eau en chemin, et je n’ai pas eu le temps de me changer, et je suis désolé, tu voulais probablement voir ton mari aujourd’hui, pas ce… stupide corps de femme… Je-je comprends si tu me détestes, je m’excuse, je…


Elle l’interrompit finalement : — Ranma !


Elle vit ses yeux se poser sur elle, puis son air surpris quand il ne vit pas de colère sur son visage.


— Oui ?


— Tout va bien, dit-elle doucement.


Elle lui sourit, l’invitant à arrêter de se tourmenter et à la rejoindre dans sa bulle de douceur et de bonheur. Ça a dû faire effet : la respiration de Ranma se calma, ses muscles se détendirent ; il posa le sac de maternité sur une chaise et s’avança vers elle. 


— Tu veux la prendre ?


— La prendre ?


— Oui, c’est une fille.


Elle lui fit un sourire radieux. Ils ne voulaient pas connaître le sexe avant la naissance, d’une part pour éviter que leurs familles s’en mêlent et planifient toute la vie de ce bébé avant même qu’il soit né, d’autre part parce que garçon ou fille, ça ne faisait aucune différence pour eux.


— Va te laver les mains d’abord, et sèche-toi un peu, lui dit Akane en désignant la salle de bain dans un coin de la chambre.


Quand il en ressortit encore dans son corps féminin, le cœur d’Akane se serra. Ranma était si désemparé qu’il n’avait pas pensé à reprendre sa forme masculine ! Elle voulait tellement lui montrer à quel point elle était heureuse qu’il soit là maintenant, heureuse qu’il soit son mari, heureuse qu’il soit qui il est. Peu importe les transformations.


Akane replia ses jambes et l’invita à s’asseoir près d’elle. Elle plaça leur enfant dans ses bras, espérant que ça résoudrait le problème.


...


Ranma sortit de la salle de bain encore sous le choc des événements de la journée. Le travail d’Akane qui s’est déclenché, l’attaque des chats fous, sa course sous la pluie… Il n’avait même pas eu le temps de réaliser ce qui était en train de se passer.


C’est quand sa femme plaça le bébé emmailloté dans se bras qu’il en prit conscience. Il était maintenant papa. Il était émerveillé par sa fille, fasciné par la perfection de ses traits, dans lesquels il reconnut la forme du visage d’Akane.


Il était perdu dans ses pensées, sidéré par l’amour qu’il ressentait pour ce petit être et pour sa femme qui l’avait mise au monde. Il n’avait pas de mots pour exprimer ce qu’il ressentait, alors quand Akane se rapprocha, mit un bras autour de lui et posa sa tête sur son épaule, il se contenta de laisser échapper un soupir avant de déposer un baiser sur les cheveux de sa femme.


C’est à ce moment que le bébé bâilla et remua légèrement, et le bonnet qu’il portait glissa un peu. Ranma vit alors une mèche de cheveux roux, presque du même ton que la tresse qui pendait par-dessus son épaule.


Rousse, pensa-t-il. Elle est rousse ! Il se tourna vers sa femme.


— Akane, elle…, commença-t-il.


Elle ne le laissa pas finir : 


— Je sais… Elle est magnifique, non ?

— O-oui, répondit-il, sentant sa gorge se serrer. 


Il reconnut les signes que des larmes allaient couler sur ses joues, mais cette fois-ci, il s’en moquait bien. Il y avait trop de joie dans son corps, et si elle devait sortir sous forme de larmes, qu’il en soit ainsi.


D’une voix étranglée, il demanda à Akane : 


— Alors c’est pas si grave si je suis dans mon corps féminin aujourd’hui, non ?


Elle porta une main à sa joue, essuya une larme et répondit : 


— Ça ne l’est jamais. 


Quand elle l’embrassa tendrement ensuite, il sentit toute la tension quitter son corps.


Ce soir-là à la maternité, Ranma se blottit contre Akane dans le lit d’hôpital et versa encore des larmes de joie. Il l’aimait. Elle l’aimait, quoi qu’il arrive. Il était papa. Et ce qu’il pensait être une malédiction, au final, le liait désormais à sa fille de la plus belle et la plus inattendue des manières.



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