« Rien ne mérite qu’on y croie sur cette Terre. Pourtant, j’ai eu moi aussi envie de croire à ce que tu appelles l’amitié. Mais c’est un peu tard… »
Les dernières paroles qu’il avait prononcées retentirent dans l’esprit de Shinadekuro. Comme le grondement d’une cataracte, un éclair de conscience tonna dans son cerveau. Il ouvrit les yeux sur un monde qui n'était que turbulence, bouillonnement et frénésie. Une vague carmin lui aspergea le visage et s’insinua dans ses narines et sa bouche, béante dans un réflexe respiratoire qu’il ne put assouvir. Un goût de sang, amer et ferreux, inonda ses sens, le submergeant de sa chaleur glaçante et putride. Il se débattit et réussit tant bien que mal à sortir la tête de ce liquide poisseux et malsain. Autour de lui, d’autres visages, exsangues et blafards, se faisaient engloutir. Les affres d’une longue période passée à se démener dans le flot écarlate se lisaient dans leurs yeux larmoyants. Des larmes rouges. Des larmes de sang. Shinadekuro nota avec horreur que les sanglots, plutôt que de s'extérioriser délicatement, s’inséraient de force dans les canaux lacrymaux des martyrs. Dès que l’une de ces âmes en peine coulait et se noyait, terrassée par le courant bourreau, elle réapparaissait un peu plus loin, respirant de nouveau, ranimée pour mieux continuer de souffrir.
Je dois me sortir de cet enfer, songea Shinadekuro.
Il avisa la rive, visible par-delà les remous sanglants. Elle n'était pas si loin, mais le peu de distance à parcourir lui paraissait insurmontable, le fluide alentour aspirant ses forces. Il aurait très bien pu se laisser aller. Après tout, il était à peu près sûr d'être mort, tué par le chevalier de bronze du Dragon. Alors à quoi bon ? Il était sur le point de se résigner quand, soudain, un visage attira son attention. Un visage identique au sien, mais dont les cheveux d’ébène étaient ornés de reflets violets, là où les siens l'étaient de teintes bleutées. Un mélange de consolation et de désolation l’envahit. C’était son jumeau, son frère aîné, Fukuryu, occis également par Shiryu.
Les paroles, ses propres ultimes paroles, celles qui l’avaient fait sortir des limbes du trépas se rappelèrent de nouveau à lui.
« J’ai eu moi aussi envie de croire à ce que tu appelles l’amitié. »
L’amitié. L’amitié fraternelle. La fraternité. La gémellité. Shinadekuro serra les dents et se fit violence. Il ne pouvait déshonorer les derniers mots qu'il avait prononcés avant de mourir. Il s’acharna et, petit à petit, centimètre par centimètre, rejoignit Fukuryu. Ce dernier se débattait également, mais vainement, sa cécité ne lui permettant pas de se repérer dans ce milieu agité où ses autres sens étaient inutiles. L’aveugle voulut échapper à la prise de son jumeau, croyant être la proie d’une créature démoniaque qui hantait ce bain de sang.
— Mon frère, c’est moi ! parvint à articuler Shinadekuro non sans avaler quelques lampées du fluide infernal. Nage avec moi ! Je vais nous guider jusqu'à la rive !
Fukuryu se calma aussitôt. Pourtant, Shinadekuro ne pouvait promettre à son frère qu'ils arriveraient à s’en sortir. Ils pouvaient seulement essayer. À tout prix. Hors de question qu'ils terminent comme ces êtres qui les entouraient, ces hommes et ces femmes destinés pour l'éternité à se vider et se remplir de leur sang. Celui-ci traversait douloureusement leurs pores, à la fois pour sortir et pour entrer dans leurs organismes à l’agonie. Fukuryu trouva en lui les forces de suivre son jumeau. Mais les remous n'étaient pas propices à la nage et leurs corps étaient de plus en plus lourds.
— Nos armures, gémit le jumeau aveugle. Elles se gorgent de sang !
Et il avait raison. Les vestiges de leurs armures du Dragon Noir, brisées par le poing de bronze de Shiryu, s’alourdissaient indéniablement. Leurs Clothes maudites semblaient aspirer le sang du bain écarlate.
— Débarrassons-nous en ! décida le cadet.
Sans le moindre état d’âme, Shinadekuro et Fukuryu se défirent de leurs sombres protections, ces ersatz d'armures sacrées qu'ils avaient pourtant si dignement revêtus. Les morceaux effrités coulèrent à pic les uns après les autres. Ce qu’ils devinrent, ils ne s’en soucièrent même pas, tant la délivrance fut grande. Les deux frères purent se mouvoir plus librement et moins pesamment, jusqu'à enfin atteindre une rive rocailleuse et acérée, mais qui leur parut ô combien salvatrice.
Après avoir repris son souffle, Shinadekuro se releva, laissant son jumeau se remettre. Ses sclères noires et ses pupilles d'un blanc brillant se posèrent sur le paysage autour de lui. Il ne reconnaissait rien. Tout était sombre, mais ce n’était pas l’obscurité des tunnels du Mont Fuji. Ils ne se trouvaient pas dans les grottes du volcan où ils avaient trouvé la mort, Fukuryu et lui. Nul plafond rocheux et suintant au-dessus de sa tête, mais un ciel d’un pourpre calciné, des nuages charbonneux et, dans le lointain, de la foudre cramoisie pleuvait. Inconsciemment, il devinait où son frère et lui avaient atterri. Mais il n’osait le prononcer, que ce soit à voix haute ou dans son esprit.
Fukuryu s'était redressé et son regard laiteux balayait sans voir les alentours. Sa cécité exacerbait néanmoins ses autres sens. Des sons terrifiants, des odeurs putrides et des saveurs immondes submergeaient horriblement ses perceptions. S’abaissant pour ramasser un peu de sol à examiner, il ne fit que racler un amas de poussières chaudes et humides qu'il lâcha aussitôt, dégouté par la sensation pâteuse.
— Où sommes-nous ? demanda-t-il péniblement à son frère.
Shinadekuro renifla bruyamment et claqua nerveusement la langue. Il n'osait pas répondre à son aîné. Cela aurait été admettre l’inacceptable évidence.
— Vous êtes en Enfer, déclara une voix nasillarde.
Le jumeau cadet se retourna vivement. Il n’avait senti aucune présence s’approcher d’eux, et pourtant, un individu hideux et famélique, au regard cruel et concupiscent, porteur d’une armure sommaire à la noirceur infinie et d’une faux effrayante, les observait assis sur un rocher. Fukuryu s'était relevé, ses sens restants surdéveloppés sur le qui-vive, et rapproché de son frère tout en restant dans son dos, comme une habitude rodée. D’instinct, il chercha de l'ombre dans laquelle se fondre et disparaître, mais dans un monde sans réelle source de lumière, aucun relief ne formait assez d’obscurité.
— Vous êtes en Enfer, répéta l’affreuse personne. Plus précisément dans la Première Vallée de la Sixième Prison. Nous jetons dans cet étang de sang infernal ceux qui ont vécu en cultivant la violence.
Un sourire sardonique déforma son visage déjà peu avenant. Son prognathisme s’accentua. Son front parut se bomber exagérément. Ses petits yeux caves semblèrent disparaître dans les replis de ses paupières verruqueuses. Sa trogne se plissa vers le haut, révélant des narines d’une saleté repoussante. Il se leva, brandissant sa faux.
— Je suis l’un des Squelettes gardiens de cette Vallée. Ma mission est de remettre à leur place les morts qui voudraient échapper à leur punition hadéenne.
Il frappa avec son arme. Mais Fukuryu avait anticipé son geste et eu le temps de murmurer ses instructions à son frère, comme à l’accoutumée dans leurs combats. Shinadekuro esquiva. Le Squelette recommença… pour le même résultat. Plusieurs essais infructueux eurent raison de son assurance apparente et le Spectre de bas rang se mit à frapper dans tous les sens, perdant tout contrôle. Il criait et hurlait sa frustration et sa colère de ne pas parvenir à toucher les jumeaux. La frénésie, devenue ridicule, cessa et le Squelette se plia en deux, essoufflé. Shinadekuro, qui n’avait plus peur de cet individu, s’approcha en levant un doigt. Un seul. L’index qui lui avait toujours suffi à se débarrasser de ses adversaires.
— Vous… n’êtes… pas des… morts comme les… autres, comprit le gardien de l'étang infernal en articulant difficilement.
— Tu as raison, confirma le cadet des jumeaux. Nous sommes les chevaliers noirs du Dragon. Et ce n'est pas cette mare bouillonnante et turbulente qui nous emprisonnera, même en Enfer. Tu es faible, Spectre. Ce n'est pas toi qui nous arrêteras !
D’un léger mouvement de son doigt, il forma une tornade horizontale de cosmos qui percuta le Squelette. La Surplis du soldat d’Hadès partit en morceaux et son porteur s’écroula. Shinadekuro n’en tira aucune fierté. Ce Spectre était d’une faiblesse atterrante malgré sa condescendance, et il n’y avait aucune gloire à cette victoire. La vigilance soudaine de Fukuryu l’interpella.
— D’autres arrivent, Shin, annonça l’aîné des jumeaux. Très nombreux. La cosmo-énergie de ton attaque a agi comme une balise. Nous sommes repérés.
Shinadekuro inspecta les environs. Il frissonna lorsque son regard passa sur l’étang carmin duquel ils avaient réussi à sortir. Les pauvres défunts qui s’y débattaient encore n'étaient pas secourables. Il ne les plaignit pas, mais il ne pouvait s’empêcher de penser que son frère et lui avaient failli connaître le même sort funeste. Dans leur malheur, ils avaient eu la chance de ne pas être considérés comme des chevaliers et n’avaient pas été envoyés dans le Cocyte, la Prison dédiée aux Saints d’Athéna osant défier les dieux, duquel ils n’auraient pu s’extraire. Emprisonnés comme des humains normaux, mais éveillés néanmoins au cosmos, c'était ce qui les avait sauvés… in extremis. Il aperçut un cours de sang sombre et fumant s'écouler en aval de l’étang infernal. Le torrent filait dans le lointain, vers ce qui ressemblait à une forêt obscure.
— Suis-moi, ordonna-t-il à Fukuryu. Fie-toi au son de la rivière. Si nous devions être séparés, continue dans le sens du courant, il y a une forêt. Nous pouvons essayer de les y semer.
Ils devaient fuir, échapper à ceux qui voulaient les jeter de nouveau dans le bassin sanguinaire. S'ils y étaient replongés, Shinadekuro doutait de leur capacité à s’en sortir une nouvelle fois. Puisant dans leurs réserves de volonté, seule source fiable d’énergie en ces lieux, ils prirent leurs jambes à leur cou. Fukuryu, habitué à se déplacer sans rien voir, y parvenait bien mieux que son frère cadet, dont la concentration était sans cesse perturbée par le paysage alentour. Des pauvres hères se mouvaient de-ci de-là dans un environnement déchiqueté. Le torrent de sang charriait des immondices et des restes plus ou moins humains, se débattant encore contre un courant inexorable et tortionnaire. Le ciel rougeoyait en pulsant, comme narguant les cœurs arrêtés des victimes avec un rythme qui ne les animerait jamais plus. Le cadet des jumeaux trébucha et se rattrapa. La moindre chute pourrait s’avérer la dernière, leurs poursuivants étant déjà sur leurs talons. Il entendait les cris de chasse sauvage des Squelettes, trop heureux de cette agitation impromptue qui brisait la monotonie de leur tâche. Shinadekuro se força à ne regarder que devant lui. Les arbres de la forêt qu’il avait aperçue depuis l’étang infernal grandissaient dans son champ de vision. Et le spectacle que ces géants ligneux abritaient se révéla.
Quand Shinadekuro et Fukuryu pénétrèrent dans les sous-bois, le cadet se réjouit que son aîné fût aveugle. Ils entraient dans la forêt des suicidés, la Deuxième Vallée de la Sixième Prison. Partout, ceux qui avaient mis fin à leurs jours recommençaient indéfiniment, itération dans la mort du choix qu'ils avaient fait de leur vivant. Mécaniquement, mais sous l’effet d’une compulsion à laquelle certains tentaient encore manifestement de résister, à en croire les expressions horrifiées sur leurs visages, ils taillaient des branches avec leurs dents. Celles-ci se déchaussaient, arrachées douloureusement par l’écorce dure comme de la pierre, mais repoussaient immédiatement jusqu’à ce que le travail de sape de l’émail sur le bois forme une lame, dont les suppliciés se servaient pour se trancher eux-même la gorge. Depuis l’ouverture béante, ils tiraient sur leur œsophage et extrayaient progressivement leur tractus digestif, avec lequel ils confectionnaient une corde pour se pendre. S’ils avaient le malheur de vouloir agripper ce lien improvisé pour se hisser et réduire la traction, les milliers d’échardes qu’ils avaient avalées en modelant la lame d’écorce leur tailladaient les mains. Ils restaient ainsi suspendus, dans l’atroce souffrance de la strangulation, jusqu’à ce que leurs viscères pourrissent assez pour ne plus les soutenir. Chutant alors lourdement au sol, ils recommençaient inexorablement.
C’est dans ce décor cauchemardesque que la battue se poursuivit. Même sans armure, les deux chevaliers noirs du Dragon retrouvèrent leurs réflexes de combat. Quel autre choix avaient-ils ? Mieux valait être vulnérables qu’inoffensifs. Shinadekuro affrontait ses ennemis dans les endroits les plus obscurs qu’il pouvait trouver, soutenu et guidé dans l’ombre par Fukuryu que la noirceur ne gênait pas. Cette organisation avait mis à mal Shiryu lui-même, lorsque le Saint de bronze les avait combattus de leur vivant. À combien de temps ces événements remontaient-ils ? Les jumeaux n’auraient su le dire. Ils ne savaient pas exactement si leur réveil dans l’étang infernal avait été immédiat ou reporté par rapport à leur trépas. Cela semblait à la fois récent et lointain, comme un rêve qui commence à s’effacer. Les chevaliers noirs de Pégase, d’Andromède, du Cygne et du Dragon, sous les ordres d’Ikki, avaient affronté les chevaliers de bronze pour la conquête de l'armure d’or. Shinadekuro et Fukuryu s’étaient opposés à Shiryu, qui les avait vaincus. Comment cette bataille s’était-elle terminée ? Ils ne le sauraient probablement jamais, ayant perdu dans la mort le droit d’obtenir le fin mot de l’histoire. Quoi qu’il en soit, ils vainquirent de nombreux Squelettes grâce à ce fonctionnement en duo, ce qui leur permit de s’échapper de cette forêt maudite et perverse, sains et saufs, si tant est que ces adjectifs pouvaient se justifier dans le monde des morts.
Ils débouchèrent ensuite sur la Troisième Vallée de la Sixième Prison : un désert ardent. Le spectacle ne fut pas moins éprouvant que celui auquel ils venaient d’assister. Le désert occupait une profonde cuvette, presque un cratère. À quelques centaines de mètres seulement du sol, un énorme soleil rouge sang irradiait et calcinait la surface. La chaleur fut irrépressible et intolérable. Seules leurs capacités surhumaines de chevaliers leur permirent d’avancer, péniblement, un pas laborieux après l’autre. Autour d’eux, les morts qui s'étaient enivrés leur vie durant de plaisirs malsains arpentaient l’étendue infernale, cherchant désespérément à s’abriter des rayons impitoyables de l’astre hadéen. Leurs peaux étaient écarlates, se couvrant de cloques brûlantes qui éclataient quand le liquide qu’elles contenaient montait en pression et arrivait à ébullition. Le fluide, de l’eau, de la lymphe et du sang mêlés au point d’en paraître incandescent, jaillissait tel une fontaine de lave qui finissait par s’écouler le long du corps des trépassés. Quand par malheur leurs bouches s’ouvraient dans un hurlement d’agonie, l'écoulement bouillant leur emplissait la gorge, les consumant de l’intérieur. Au moindre pas des suppliciés, leur peau parcheminée craquait sous l’effet de leur propre poids, laissant échapper un suintement sanguinolent qui se sublimait instantanément.
Protégés par leurs Surplis, les Squelettes gagnèrent vite du terrain sur Shinadekuro et Fukuryu. Fort heureusement, ils étaient beaucoup moins nombreux que dans la forêt. Les jumeaux du Dragon Noir suivaient toujours le torrent de sang. Étonnamment, ce dernier était encore bien plein et agité, malgré la brume carmin qui le survolait, signe que même la rivière s’évaporait sous l’effet de la chaleur écrasante.
— Shin, haleta Fukuryu. Nous ne leur échapperons pas dans notre état.
Le cadet savait que son frère avait raison. Mais il refusait de s’abandonner à un sort aussi horrible que celui qui leur était réservé. Pas question qu’il accepte une telle punition pour l'éternité ! Il ne se laisserait pas jeter de nouveau dans l'étang vermeil pour expier la violence de sa vie. La violence de leur vie, à son jumeau et lui. Perdit-il alors connaissance ? Il n’en sut rien. Toujours est-il que son esprit vagabonda dans son passé.
**
De parents japonais émigrés en Pologne, Fukuryu et Shinadekuro étaient nés à Cracovie en 1975, un an après la crise pétrolière qui allait propulser le pays au rang du deuxième plus endetté du monde par rapport à son nombre d’habitants. Dès qu'ils avaient ouvert les yeux, leur devenir avait été scellé. Le mélanisme de leurs sclérotiques, les pupilles de l’un aussi brillantes que le métal chauffé à blanc et celles de l’autre aussi ternes et mates que de la laitance, les faisaient passer pour des enfants du démon. Les jumeaux avaient été abandonnés sans état d'âme, le couple parental refusant de ramener chez lui une telle engeance. Placés en orphelinat, ils avaient connu une enfance miséreuse et sans amour. Ils avaient fini par fuguer, fuyant un avenir illusoire pour un sort incertain. Ils s'étaient retrouvés dans les rues en plein état de guerre, décrété en 1981 par le gouvernement polonais en réponse à la révolte populaire qui couvait. Mouvements de grève, manifestations et émeutes violemment réprimées furent leur quotidien. Plus aucune rue n'était sûre, surtout pour deux jeunes garçons de six ans faméliques, dont un aveugle. Pendant deux ans, Shinadekuro avait veillé sur son frère aîné durant la journée. La cécité avait permis à l’infirme de développer ses autres sens et les rôles étaient inversés durant la nuit. Ainsi l’efficacité des jumeaux était permanente, ce qui avait attisé les jalousies.
La loi martiale instaurée dans le pays n’avait fait qu’exacerber le sentiment d’injustice de la population et exagérer les inégalités. En 1983, la tension était à son comble. Le rationnement des ressources, quelles qu’elles soient, portait à son paroxysme l’ire et la détresse des plus démunis. La violence se mit à régner en maître. Les ruelles et les allées des quartiers les plus défavorisés, et les plus abandonnés, s’étaient muées en un dédale dans lequel les plus vils instincts de l’humanité fleurissaient. C’était voler ou être volé, frapper ou être frappé, tuer ou être tué. Dans cette effervescence du chacun pour soi, la gémellité s’était avérée, au début du moins, un atout majeur. Shinadekuro et Fukuryu pouvaient prendre en tenailles leurs cibles, d’autres enfants, aussi misérables qu’eux mais souvent seuls, et subvenir ainsi à leurs besoins, aux dépens de leurs victimes.
Combien d’entre elles étaient mortes des suites de leurs agressions ? Les jumeaux ne s’étaient même jamais posés la question. Leur peau crasseuse et leurs vêtements souillés, recouverts d’une couche sombre de suie et de poussières mélangées, la sclère noire de leurs yeux et leur chevelure d’ébène leur permettaient de se fondre dans les ombres avec une efficacité sidérante. Ainsi camouflés, ils attendaient leurs proies. Fukuryu, qui les entendait venir de loin, murmurait ses indications aux oreilles de son frère. Nombre d’individus approchant, la distance qui les séparait de l’embuscade, et parfois même leur état de santé ou la façon dont ils étaient habillés… le jumeau aveugle pouvait anticiper beaucoup de paramètres différents, ce qui permettait à Shinadekuro d’établir une stratégie adaptée à chaque situation. Ils ne faisaient confiance à personne et ne croyaient en rien, sauf l’un à l’autre. Mais même cela ne dura pas.
— Shin, avait un jour dit Fukuryu, si un jour tu ne reviens pas de l’une de tes prospections, je ne pourrai pas partir à ta recherche.
Il avait alors désigné son visage aveugle avant de poursuivre :
— Donc, si la situation inverse se présentait, je te demande d’accepter de m’abandonner et de continuer à survivre.
Il avait parlé le plus sérieusement du monde, exposant une vérité simple et indiscutable.
— Je ne le pourrai pas, avait répondu le jumeau cadet. Tu es mon frère !
Fukuryu avait haussé les épaules avec dédain.
— Ne crois pas en cette fraternité, Shin. Elle ne nous unit que parce que nous sommes nés le même jour, et de la même mère. Elle est très utile, c’est vrai, mais elle pourrait s’avérer une faiblesse. Cela ne servirait à rien de mourir tous les deux. Alors, on va se promettre une chose…
De ce jour, avec une froideur presque inhumaine pour des garçons de leur âge, les jumeaux s'étaient forcés à un détachement émotionnel total l'un envers l’autre. Ils étaient devenus deux existences concourant simplement à l’aboutissement d’une même mission : leur survie à tout prix. Ils avaient étouffé la croyance en la dernière chose à laquelle ils s’étaient, si peu que ce fût, raccrochés jusque-là : les liens d’affection. Leur efficacité en avait été décuplée, tout comme l’inimitié que celle-ci provoquait dans les bas quartiers. Une coalition de loqueteux et de miséreux s'était formée à leur insu, une association de pauvres hères et de criminels autoproclamés pas le moins du monde honteux de s’organiser contre deux gamins de huit ans.
Un jour que Shinadekuro était rentré dans leur repaire, il avait découvert que Fukuryu n'était pas là. Le jumeau aîné ne quittait jamais leur abri lorsque son petit frère partait en repérage la journée, préparant leur nuit de rapines et de rackets. Seul un mot, écrit en lettres écarlates sur les cartons de l’édicule de fortune, avait indiqué ce qu'il s'était passé. Le jeune aveugle avait été capturé et la seule chance d'empêcher sa mise à mort était de se rendre dans la grotte du dragon de Wawel.
Shinadekuro connaissait bien les lieux. La légende racontait que cette grotte, qui se situait au pied du château du Wawel, sous la colline surplombant Cracovie, avait abrité un dragon maléfique qui terrorisait les habitants de la ville, les forçant à lui délivrer des jeunes vierges qu'il dévorait. L'entrée se faisait du côté de la Tour des Voleurs. Il supposait que son frère avait été emmené bien plus loin que les quatre-vingts mètres de la section visitable. Il savait que la grotte était longue de deux-cent-cinquante mètres et avait déjà servi d’entrepôt, de maison close, d’auberge et d’habitation. Quelle pouvait être son utilisation maintenant que la ville se trouvait en état de siège ?
Malgré la promesse faite à Fukuryu, Shinadekuro ne pouvait pas le laisser. Il allait probablement se faire torturer, en représailles de leurs agressions. Le frère cadet avait décidé d’obtempérer, allant à l’encontre du serment qu’il s'était évertué de respecter… ironiquement par amour pour son jumeau. Force était de constater qu’il avait échoué à se détacher émotionnellement de celui qui avait été à ses côtés depuis la naissance, et même avant. L’âpre sensation de la trahison promissoire l'avait disputé sauvagement à l'amère impulsion de l’obligation fraternelle. Il se laissa séduire par cette dernière, dégouté de sa propre faiblesse mais incapable d’y résister.
Quand il était parvenu dans l’antre supposée du dragon malfaisant, il s’y était enfoncé. Les ombres ne lui faisaient pas peur mais elles lui avaient paru étranges sans la présence de son frère. Il n’avait jamais eu à craindre l’obscurité, mais quelques minutes passées seul en son sein lui avaient suffi pour développer une anxiété non coutumière. Tout avait soudain été exacerbé et le maelstrom d’informations normalement dévolues à Fukuryu l’avait étourdi. L’odeur suintante de l’humidité, le clapotis agaçant des gouttes, le contact abrasif d’une paroi rocheuse glacée pourtant lissée par les ans… Il avait difficilement tenu tête à cette kyrielle de sensations dont il n’avait jamais vraiment eu besoin de se préoccuper.
Puis, les crépitements aveuglants de torches subitement allumées avaient retenti et une clique disparate d’adultes et d’enfants, jusque-là à l’affût, l'avait accueilli brutalement. Les plus jeunes l’avaient encerclé, bloquant toute retraite, tandis que les plus âgés l’avaient agrippé avec une fermeté excessive et s’étaient mis à le traîner sans ménagement. Il avait été amené au plus profond de la formation karstique, où seules quelques bougies brillaient d’une flamme faiblarde et statique dans l’air immobile.
La lumière vacillante avait révélé une scène terrible. Fukuryu avait été suspendu par les poignets, à une corde elle-même reliée à un énorme crochet fixé au plafond. Son corps nu portait les traces de dizaines de coups de fouet et il semblait évanoui. Bien que soulagé de revoir son frère, Shinadekuro n’avait rien ressenti de particulier à la vue des blessures et des lacérations. Le serment avait-il finalement fonctionné ? Probablement en partie. Il avait ensuite été précipité à terre, s'était fait arracher ses pauvres vêtements et avait été également accroché, non sans molestation, à côté de son jumeau.
Sous les rires cruels et les brimades vengeresses de leurs bourreaux, les coups avaient plu. Fouet, bâton, poings, lames, tisons divers… rien n'avait été épargné aux deux frères. Dès qu'ils se laissaient couler dans l’inconscience, un seau d’eau glacée les réveillait et la torture recommençait.
— Je t’avais dit que la fraternité serait notre faiblesse, Shin… avait murmuré un jour Fukuryu.
On aurait dit qu'il ne lui restait plus qu'un souffle de vie.
— Tu n’as pas tenu ta promesse, avait accusé durement le jumeau aveugle. Nous allons mourir ici, tous les deux alors que tu aurais pu survivre.
Le reproche dénué de gratitude de son frère avait parachevé le processus d’inémotivité de Shinadekuro. Il avait senti une force s’éveiller en lui. Un torrent d'énergie sombre, grondante et rugissante s'était répandu dans son être, comme un dragon obscur nageant dans ses veines et ses artères. Il l'avait laissé l’investir, le consacrant à un statut supérieur au commun des mortels. Quand leurs tortionnaires étaient revenus, cela avait été pour découvrir que le cadet des jumeaux s’était libéré.
L’affaire s’était terminée dans le sang et le chaos, Shinadekuro s’abandonnant sans la moindre sensiblerie à une tuerie impitoyable. Cette nuit-là, un gamin de huit ans avait occis une vingtaine d’adultes dans la force de l’âge. Et, fait paradoxal si l'on considère qu’apprécier c'est déjà ressentir quelque chose, il avait aimé ça.
Des applaudissements l’avaient sorti de son état second. Un être de grande taille et très musclé, aux cheveux violets rosés et aux yeux sombres, une moitié de visage occupée par une large cicatrice, s’était extrait des ombres. Sans réfléchir, et croyant à un nouvel adversaire, Shinadekuro l'avait attaqué avec sa toute nouvelle puissance. Son poing, nimbé de cette énergie inconnue qui l’avait envahi, fut stoppé aussi simplement que s'il s'était agi d'une plume. Des flammes étaient apparues dans la main du nouveau venu et avaient brûlé les doigts du jumeau cadet qui s'était prestement mis hors de portée.
— Cette énergie est le cosmos, petit, annonça le géant. Je peux t’apprendre à t’en servir, si tu le désires.
Sans rien dire, Shinadekuro s’était posté devant son frère, en position de combat, ridicule enfant décharné contre un adulte atypique.
— Tu sembles avoir besoin d’une démonstration, lâcha cruellement l'inconnu. Death Queen Inferno ! [Brasier infernal de la reine de la mort]
Shinadekuro n’avait rien pu voir d’autre que les roches alentour se changer en lave sous l'effet de la friction des coups du colosse. L’attaque impossible avait fondu sur Fukuryu et lui. Les jumeaux avaient basculé dans un néant douloureux où avaient retenti les paroles suivantes :
— J'emmènerai avec moi celui de vous deux qui survivra à cette technique. Qu’il s’agisse de toi, qui t’es éveillé au cosmos, ou de ton frère que tu protèges, porteur du même potentiel, peu importe. J’ai besoin d’un Dragon Noir et c'est ici, dans cette grotte maudite, que je le trouverai.
L’inconscience avait duré longtemps, du moins lui avait-il semblé car il n’avait eu aucun moyen de mesurer la durée de son coma.
— Shin ?
Une voix dans sa tête.
— Shin !
Quelle insistance ? Ne pouvait-on pas le laisser tranquille dans la mort ?
— SHINADEKURO !
**
Il se réveilla… dans le désert ardent et rougeoyant de la Sixième Prison des Enfers. Fukuryu était à ses côtés, le secouant par l’épaule.
— Que s’est-il passé ? demanda Shinadekuro.
— Je ne sais pas, répondit son frère. Tu t’es soudainement arrêté d’avancer et tu ne répondais plus. Tu semblais en transe.
La chaleur et la fatigue. Cela ne pouvait être que ça. Son corps, bien que mort, souffrait des affres infernales. Qu’y avait-il d’étonnant à cela ? La douleur n’était-elle pas la raison d'être de l'inframonde ? Shinadekuro secoua vivement sa tête pour s’éclaircir les idées et effacer de son esprit ce cauchemar éveillé, refermer cette fenêtre évanescente sur cet odieux passé.
— Nos poursuivants ? s’enquit-il pour éviter d’avoir à s’expliquer.
Les cris de victoire répondirent à la place de Fukuryu. Les Squelettes seraient sur eux dans quelques secondes. Il regarda son frère. Ils étaient tous deux dans le même état. Au bout du rouleau. Malgré leurs capacités supérieures à celles des humains normaux, ils ne pouvaient pas résister à l’Enfer. Tôt ou tard, ils devraient bien subir ce que le Seigneur des Ténèbres avait prévu pour leurs péchés et leurs crimes. Dès que les Spectres les auraient rattrapés…
Shinadekuro avisa le torrent de sang dont ils suivaient la berge depuis le départ. Le courant était fort, rapide, assuré par le flot continu qui s'écoulait de l'étang infernal de la Première Vallée. De façon incroyable, il remontait le long de la pente, de l’autre côté de la cuvette désertique. Était-il poussé par le volume de sang ou les lois de la physique étaient-elles bafouables ici-bas ? Qu’importe, car il y vit un échappatoire potentiel.
— La rivière, Fukuryu. C’est notre seule chance. Elle nous emportera.
Le jumeau aîné ne dit mot. Ils savaient tous deux que, ne pouvant plus perdre la vie, ils y risqueraient leur mort. Que se passerait-il s'ils ne résistaient pas aux tumultes écarlates ? Échappés de leur Prison prédestinée, perdus entre les territoires infernaux prédéfinis, leurs âmes elles-mêmes pouvaient se faire dissoudre, sans espoir d'être reprises dans quelque supplice éternel que ce soit, les vouant à l’inexistence pure et simple. Mais que valait-il mieux ? Souffrir pour toujours de façon certaine ou disparaître potentiellement de la Création ? De deux pires, ils choisirent le moindre… et se jetèrent dans l’onde pourpre. Le sang qui coulait encore dans leurs organismes se mit au diapason avec celui qui constituait le torrent hadéen et les turbulences extérieures se firent internes. La douleur qui en résulta, indicible, les précipita dans des limbes cramoisis.
**
— Réveille-toi, petit dragon noir.
La voix que Shinadekuro entendait était celle du colosse qui les avait attaqués, Fukuryu et lui dans la grotte de Wawel. Jango n’avait pas eu à choisir finalement, ou plutôt, il avait tenu sa promesse d’emporter le survivant. Sauf que, défiant toute probabilité, ils avaient survécu tous les deux. Les jumeaux s'étaient donc retrouvés ensemble dans un endroit totalement inconnu, le pire endroit sur Terre à n’en pas douter, comme ils l’avaient découvert par la suite. Le sol était brûlant et les pluies continuelles toujours acides.
— Vous êtes sur l'île de la Reine Morte, avait annoncé leur ravisseur. Je m’appelle Jango. Vous allez me jurer obéissance et fidélité sur le champ. Sans ça, je vous tue, tout simplement.
Pas encore remis de leur évanouissement, les jumeaux n’avaient pu réfléchir à pleine capacité. Ne pensant qu'à leur survie qui tenait jusque-là du miracle, ils avaient bafouillé à la va-vite un serment d’allégeance d’une même voix pâteuse et peu assurée. Cela avait semblé suffire à Jango qui s’était auto-proclamé leur maître.
Cet homme féroce avait entrepris de former les jumeaux durant plusieurs années. S’ils avaient cru connaître le désespoir et la souffrance dans les rues de Cracovie, ils s'étaient grossièrement fourvoyés. L’entraînement du colosse à la large cicatrice faciale avait été d’une rudesse sans précédent en regard de qu’ils avaient déjà vécu. Le gaillard ne jurait que par la cruauté, la force brute et la perfidie, transmettant aux deux frères une maîtrise corrompue du cosmos, entachée d’une vision erronée de la place des chevaliers dans le monde. Car oui, ils avaient appris l’existence de la chevalerie d’Athéna sur l'île de Reine Morte. Mais elle leur avait été présentée comme une faction obsolète. Les hommes et les femmes qui réveillaient leur cosmo-énergie ne devaient pas, selon Jango, s’en servir pour défendre ou servir des dieux, mais au contraire pour s'affranchir de l’assujettissement des divinités et assouvir leurs désirs personnels. Shinadekuro et Fukuryu avaient résisté aux affreuses sessions d’entraînement de celui qu'ils s'étaient mis à considérer comme leur sauveur. Au final, chacun d’eux s’était montré digne de revêtir une armure du Dragon Noir et ils étaient ainsi entrés dans les rangs des Saints de l’ombre.
Par le passé, Jango avait redécouvert quelques armures noires, disséminées ici et là sur l’île maudite, et il avait alors décidé de se constituer une armée, un escadron de parias et de faux chevaliers. Il gardait par ailleurs pour lui-même une armure, une authentique armure sacrée, de bronze et non noire, qu'il ne portait jamais. Celle du Phénix. Un jour, l’île de la Reine Morte avait reçu la visite d’un garçon d’une quinzaine d’années qui en avait après la Cloth du Phénix. Les jumeaux et leurs compagnons avaient été vaincus à plate couture par la puissance phénoménale du jeune Ikki. Ce dernier s'était débarrassé de Jango, démontrant la véritable force d’un chevalier, sans commune mesure avec ce que le colosse leur avait promis. Sans contester sa suprématie, les chevaliers noirs s'étaient mis au service du nouveau maître de l’île. En suivant ses conseils, ils avaient gagné en maîtrise du cosmos et étaient partis en campagne contre ceux dont Ikki voulait se débarrasser : toute l’engeance de Mitsumasa Kido, ses propres frères. C'était durant cette bataille que Fukuryu et son frère avaient trouvé la mort, en se confrontant à la redoutable Colère du Dragon de Shiryu.
**
Arrivé à ce stade de ses souvenirs, et toujours charrié par la rivière de la Sixième Prison, il sembla d’ailleurs à Shinadekuro qu'il était encore emporté par le terrible courant de cosmo-énergie du chevalier de bronze du Dragon. Il entendait encore son grondement et ressentait sa force destructrice qui l’avait enveloppé et terrassé, à ceci près qu’il avait l’impression de tomber au lieu d’être pris dans un courant ascendant. La sensation de chute le réveilla. Ce n'était pas une sensation… c'était la réalité ! Autour des jumeaux, l’inframonde sembla s’effondrer. Le vide les happa dans un rugissement terrifiant. Une cataracte de sang se déversait depuis une haute falaise fouettée par une cinglante pluie de larmes sanglantes et rutilantes. Épuisés qu'ils étaient, Shinadekuro sut que c'était la fin du voyage. Le choc en contrebas allait les tuer dans le monde des morts… autrement dit, disperser leurs âmes aux quatre vents infernaux.
— Pas sous ma gouverne ! avertit une voix caverneuse en réponse aux pensées affolées du jumeau cadet.
Une forme immense et sombre les enveloppa, se déplaçant à contre-courant de la cataracte, et la dégringolade cessa, comme si le flot n’avait plus d’emprise sur eux. Les jumeaux étaient entourés d’anneaux serpentins aux écailles fuligineuses, des anneaux formant un corps gigantesque évoluant dans ce milieu poisseux et ponceau comme s'il s’agissait d’une simple cascatelle. L’espace ainsi formé ménagea un environnement dans lequel les deux frères purent échapper à une noyade cruorique. Une imposante tête draconique se pencha sur Shinadekuro et Fukuryu, emplissant leur champ de vision par son gigantisme. Il n'y avait aucune aménité dans son regard. Il les avait sauvés, certes, mais cela ressemblait davantage à une pulsion animale qu’à un geste de bonté. Le dragon noir les fixa intensément… puis renâcla et relâcha ses anneaux. Les jumeaux tombèrent lourdement. Alors qu’ils s’apprêtaient à être de nouveau emportés par le flux, ils atterrirent dans un bassin écarlate, étrangement calme malgré le fait qu'il s’agissait du pied de la cataracte. Aucun remou, aucune turbulence, aucune agitation. Et pourtant, la cascade s’y jetait, se déversant depuis les cieux pourpres et leur pluie vermillon.
Les jumeaux nagèrent jusqu’au rebord de la cuvette rocheuse recevant le flot carmin et se hissèrent sur la berge rocheuse, noire et brillante comme de l’obsidienne, mais constellée d’éclaboussures sanguines. Ils y reprirent leurs esprits, sauvés de justesse de l’oubli éternel. Shinadekuro regarda autour de lui. Avaient-ils semé leurs poursuivants ? Pouvaient-ils enfin prétendre au repos éternel ? Sans souffrance ? Il ne parvenait plus à l'espérer. Ils avaient certes réussi à s'échapper de leur purgatoire, mais pour ne faire qu'errer dans les Enfers, inlassablement pourchassés par les soldats de l'armée d’Hadès. Les Squelettes ne semblaient pourtant pas être parvenus jusque-là.
— Si tu cherches ces Spectres de bas étage, tu vas être déçu…
La voix provenait d’un énorme rocher trônant non loin de là. Un homme revêtu d’une armure sombre y était assis, presque nonchalamment, et les observait. Il semblait tranquille, mais une aura redoutable l'enveloppait. Shinadekuro commença à désespérer. Ils avaient échappé aux Squelettes pour se jeter dans la gueule du loup… un Spectre en bonne et due forme. Les jumeaux se relevèrent, pantelants, Fukuryu derrière son frère comme à son habitude, prêt à le seconder. Leur position ne faisait aucun doute : ils étaient les proies. Mais ils n’allaient pas se laisser faire. Le Spectre les toisa, semblant les juger. Sa Surplis reflétait les nuances grenat de la cataracte mitoyenne et la pluie y laissait de fines coulures assorties, presque élégantes malgré tout.
— Pourquoi vous a-t-il sauvés ? se demanda le soldat d’Hadès.
Shinadekuro se tendit.
— Il parle probablement de la créature qui a ralenti notre chute, lui murmura Fukuryu à l’oreille.
— Ce n’est pourtant pas dans son tempérament. Il se désintéresse totalement des âmes égarées habituellement, poursuivit le Spectre pour lui-même.
Se sentant humilié par l'intonation impersonnelle et détachée du questionnement, Shinadekuro se lança :
— Qui es-tu ? Viens-en au fait ! Si tu veux t’occuper de nous, qu’on en finisse !
Il se mit en garde, ce minime effort le faisant tanguer. Il sentit son frère se mettre dans une posture qui lui permettrait de pallier ses faiblesses si nécessaire… pour le peu de temps que durerait le probable affrontement, vu l'état dans lequel ils étaient tous les deux. Le ton hargneux attira l'attention de leur interlocuteur.
— Je suis Li Jun, Spectre du Dragon des Rivières Turbulentes, de l'Étoile Céleste de la Longévité. Je suis le gardien du torrent de sang de la Sixième Prison, celui qui prend sa source dans le lac de sang de la Première Vallée et qui se termine ici, à la Grande Cascade de sang, au-delà de la Troisième Vallée.
Sa silhouette se déplia et il descendit de son promontoire.
— Et à qui ai-je l’honneur ? Ce n’est pas tous les jours que des morts sortent de leur calvaire par leurs propres moyens et parcourent librement les Enfers.
— Nous sommes Fukuryu et Shinadekuro, chevaliers noirs du Dragon.
Une lueur d'amusement et de compréhension passa dans le regard de Li Jun.
— Des dragons noirs ? Je comprends mieux. Il n’a pas pu s’en empêcher, considérant peut-être que vous teniez plus de la bête que de l’humain… comme lui en son temps. Il a dû être déçu. Vous ne lui arrivez visiblement pas à la cheville niveau bestialité. Violents, certes, du fait que vous vous soyez retrouvés dans l’étang de sang, mais toujours humains.
Il fut soudain à leur côté, son visage effleurant presque le leur.
— Je sens pourtant autre chose que de la violence… comme si… oui, c'est ça… comme si juste avant de mourir, l’inémotivité avait tenté de faire place à une émotion inconnue… ou, plutôt, non reconnue jusqu’alors. Un sentiment comme… l’amitié, c’est ça ?
Le coup vint sans prévenir. Le Spectre frappa avec une puissance que les jumeaux n’avaient encore jamais subie. Ils furent propulsés contre la falaise bordant la cataracte sanguine.
— Des chevaliers noirs… des ersatz de Saints qui s’opposent à Athéna. Vous pourriez être prometteurs dans l’inframonde. Mais vous vous faites trop facilement contaminer par les idéaux grandiloquents de ces fauteurs de trouble ! Vous êtes faibles, non-aboutis et minables !
Il fonça sur eux et chacun de ses poings s’enfonça dans le buste de l’un des jumeaux. La roche dans leurs dos se fendit et leurs corps semblèrent s'enfoncer dans la pierre.
— Je vous remettrai moi-même dans votre Prison. Nul besoin de Squelettes inutiles en ma présence. D’ailleurs, je me chargerai d’eux après vous et j’espère que ceux qui survivront à cette leçon seront plus efficaces en cas de nouvelle évasion.
Il voulut frapper de nouveau, se focalisant sur Shinadekuro, mais la main de Fukuryu stoppa net le coup.
— Je suis fier de ce en quoi mon frère a voulu croire avant de mourir ! Il ne s’est pas fait contaminer par le chevalier d’Athéna, il s’est laissé convaincre ! Shiryu n’a pas hésité à mettre sa vie en jeu pour aider ses compagnons. Il a démontré que l’amitié fraternelle peut donner la force d’aller jusqu'au sacrifice ! C’est ce sentiment même qui a su inspirer Shinadekuro et lui a permis de se relever après avoir été terrassé. C’est pour tester le pouvoir de cette amitié qu’il a sauvé la vie de notre adversaire ! C’est grâce à lui que Shiryu a pu survivre et je suis sûr qu'il deviendra un grand chevalier ! Oui, grâce à Shin !
Le cosmos de Fukuryu flamba et il repoussa Li Jun. Le Spectre augmenta le sien bien au-delà du niveau du dragon noir aveugle, ce qui n’empêcha pas ce dernier de se positionner devant son frère.
— Fukuryu, qu’est-ce que tu fais ! s'exclama Shinadekuro en se relevant difficilement. Il va t’achever !
— Shin, je sais que nous nous sommes promis de ne pas mourir l’un pour l’autre. Mais, comme toi, je veux croire en les valeurs de l’amitié et de la fraternité. Je n’ai pas pu m’y essayer dans ma vie, alors autant que ça soit dans la mort !
Les mots de Fukuryu se firent le miroir de ceux que Shiryu avait prononcés lors de son ultime offensive, aussi désespérée que décisive, lors du combat qui les avaient opposés, Shinadekuro et lui.
« Dragon noir ! Peut-être ne peut-on croire en rien sur cette Terre… Aussi, nous qui n’avons jamais connu l’amour d’un père ou d’une mère, avons-nous envie de croire en l’amitié. En tout cas, moi, je veux y croire, même si cela me conduit à ma perte ! »
Li Jun concentra son énergie dans son poing et se rua sur les jumeaux. Le frère aveugle fit écran de son corps, bras écarts et jambes campées sur le sol devant Shinadekuro.
— Fukuryu, non ! hurla le cadet en agrippant son frère et en commençant à le retourner.
— Dìyù Lóng Xiōngyǒng Qìxí ! [Souffle turbulent du dragon de l’enfer] clama Li Jun.
Un flux de cosmos sombre frappa de côté les jumeaux et tous deux furent emportés par une onde effervescente et déchirante. Ils terminèrent dans le flot vertical de la Grande Cascade de sang. Il leur sembla que l’oblitération de leurs âmes aurait pu être une délivrance comparée à ce qu'ils ressentaient. La force de la cataracte les ramena dans le bassin à son pied. Toujours d’huile, le fluide visqueux et écarlate les portait. Allongés sur le dos, leurs sens écorchés au point de ne plus savoir s'ils souffraient ou s'ils étaient anesthésiés, ils dérivèrent.
— Voilà où mène un tel sentimentalisme ! railla le Spectre avant d'éclater d’un rire franc et moqueur.
C'était fini. Li Jun allait les reconduire dans le lac de sang où ils connaîtraient les pires affres pour l'éternité. Ils s'étaient débattus pour rien, démenés inutilement pour tenter d'échapper à une punition inéluctable. Qu’importaient les regrets ou la repentance.
— Que vous arrive-t-il, chevaliers ?
La voix n'était pas celle du Spectre, mais la même qui avait résonné quand ils avaient été pris par la cascade auparavant.
— Un vrai chevalier n'abandonne jamais, reprit-elle.
Un vrai chevalier ? Qu'est-ce-que ça pouvait bien vouloir dire ? Ils n'étaient pas de vrais chevaliers. Ne l’avaient jamais été. Et ne le seraient jamais…
— Vous qui désirez croire à ce que vous vous êtes refusés, à ce dont vous vous êtes privés, soyez en digne et relevez-vous !
Un remous insolite se propagea sous eux, onde sirupeuse et sinueuse. Ils se sentirent soulevés. Une pression comme une pince les enveloppa et les porta jusqu’au sol rocailleux de la berge, sans douceur, mais sans brusquerie non plus.
— Relevez-vous, dragons noirs ! ordonna la voix.
Portés par une force qui semblait provenir du tréfonds de leurs êtres, Shinadekuro et Fukuryu se remirent sur leurs jambes chancelantes. Le rire de dément de Li Jun cessa de suite et une expression mauvaise assombrit son visage. Mais ce ne fut pas aux jumeaux qu’il s'adressa.
— Cela fait deux fois que tu leur viens en aide… Explique-toi ! ordonna le Spectre.
Derrière les deux chevaliers noirs, l'ombre colossale du dragon de la Grande Cascade de sang les recouvrit. Sa voix, profonde et ancienne, se répercuta sur les reliefs alentour.
— Li Jun, cela fait très longtemps qu’on se connaît. Si je ne me trompe, nous nous respectons.
Le Spectre acquiesça.
— Oui, Dragon Millénaire, nous nous respectons. Depuis que le seigneur Hadès t’a accordé la Grande Cascade de sang comme Prison particulière, nous avons appris à nous connaître. Jamais tu n’as ingéré dans les affaires des Enfers. Alors pourquoi maintenant ?
— Comme tu le sais, Li Jun, je ne suis qu’un humain qui a sombré dans la bestialité, il y a treize siècles de cela. Je me suis enfermé dans la voie de la violence et du combat, ce qui m’a transformé en dragon noir. Quand je me suis ôté la vie il y a deux cent cinquante ans, je pensais retrouver mon humanité en étant accepté dans l’une des Prisons du royaume des morts. Mais même Hadès n’a pas pu m’accorder cela. La cascade des Wu Lao Feng ayant été ma geôle de mon vivant, il m’a proposé son penchant infernal dans la mort, la Grande Cascade de sang des Enfers. Toi, Li Jun, tu m’as autorisé à occuper ton domaine, sans jugement, par simple respect de la décision de ton seigneur. Tu as su me laisser à ma rédemption, l’animalité en moi me condamnant à la solitude éternelle. En contrepartie, j’ai toléré toutes tes exactions envers mes anciens semblables.
— Un statu quo duquel est né notre respect mutuel, Dragon Millénaire, confirma le Spectre. Alors pourquoi interférer maintenant, au risque de le bafouer ?
— Ces humains ont porté un emblème à mon effigie et veulent adopter ce que j'ai abandonné. Ils ont sauvé la vie de Shiryu, le disciple de mon élève Dohko. Je ne peux pas rester insensible à leur sort. Puis-je te demander de les laisser en paix ?
— Tu sais bien que je ne le peux pas. Je suis un fidèle soldat d’Hadès. Tout humain défunt doit se conformer aux décisions de notre seigneur. Il en est ainsi depuis les temps mythologiques. Je vais les ramener dans la Première Vallée de la Sixième Prison, là où ils appartiennent dorénavant. Et tu ne pourras m’en empêcher.
— Je ne t’en empêcherai pas moi-même, Spectre du Dragon des Rivières Turbulentes, de l'Étoile Céleste de la Longévité.
— Alors qui ? Eux ? Dans leur état ? Et sans armure ?
Les jumeaux, qui avaient suivi l’échange d’abord dans un état second, puis de plus en plus alertes, n’en croyaient pas leurs oreilles. Ce dragon noir était le mentor du Vieux Maître des Cinq Pics ! Et il désirait les aider ! Comment le pourrait-il s’il refusait de combattre Li Jun ? Le Spectre avait raison, ils n’avaient eux-mêmes aucune chance, car ils étaient plus morts que morts.
— Tu oublies une chose Li Jun, rétorqua le Dragon Millénaire. Ils se sont débarrassés de leurs armures mortes dans l'étang de sang. Et une énorme quantité de sang est nécessaire pour en ressusciter une. Les débris ont été emportés par le torrent et où crois-tu qu’ils aient fini ?
Dans le dos du grand dragon noir, des petites formes s’élevèrent. Épaulettes, jambières, ceintures, casque, bustes, boucliers, gantelets. Des morceaux d’armures noires disparates se mirent à léviter, en suspension au-dessus de bassin de réception de la Grande Cascade de sang.
— Imposs… commença Shinadekuro.
— Du sang qui ne provient que des larmes incessantes des pécheurs ! se moqua Li Jun, en coupant l’exclamation du chevalier noir d'une voix qu'il voulait assurée, mais dans laquelle perçait comme de l’incertitude.
— Du sang néanmoins, objecta le Dragon Millénaire. Mais tu as raison sur une chose : il manque à ces débris un élément important pour pleinement ressusciter. Ce sont des armures noires… il leur faut du sang noir.
La créature se mordit alors sévèrement une patte et déversa son ichor charbonneux sur les bouts d'armure. Une aura sombre et luisante enveloppa les fragments et ils se rassemblèrent. Un totem d'une noirceur rutilante, rappelant l’obsidienne la plus obscure, se forma. Un dragon chinois noir rugissant, aux reflets bleus et violets foncés, ses écailles hirsutes lui donnant un aspect féroce et tenant dans une patte une grosse perle d’une sombritude infinie. Un seul totem. Une seule armure.
Shinadekuro la fixa sans y croire. Son regard se porta sur son frère dont les yeux aveugles semblaient paradoxalement observer intensément la scène. Allaient-ils devoir entrer en concurrence pour la possession de cette protection inespérée ? Après avoir osé croire en la fraternité, allaient-ils devoir la mettre à mal en décidant arbitrairement qui serait le plus digne d’avoir une chance de survie ? Qui mériterait d’obtenir cette nouvelle armure ? Ce fut cette dernière qui décida d’elle-même.
Le totem se dissocia, ses constituants vibrèrent un instant, semblant hésiter, puis fusèrent vers Fukuryu… et Shinadekuro. L’armure vint recouvrir les deux frères. Une seule armure pour deux porteurs. Du jamais vu !
— Le Dragon Noir reconnaît votre gémellité et votre intégrité, apprécia le Dragon Millénaire.
Une énergie impossible se dégagea de leurs armures et investit les jumeaux. Ils se sentirent revivre, même si, en ces lieux, cette sensation n'était qu’un mirage. Ils étaient bel et bien morts, à jamais, mais dorénavant en capacité de se défendre. Les armures jumelles résonnèrent et les cosmos de Shinadekuro et Fukuryu se mirent au diapason.
— Cela ne changera rien ! rugit Li Jun. Dìyù Lóng Xiōngyǒng Qìxí ! [Souffle turbulent du dragon de l’enfer]
Les deux chevaliers noirs se placèrent côte à côte et brandirent leurs boucliers. Le bras droit de Fukuryu et le bras gauche de Shinadekuro absorbèrent la terrible attaque… et résistèrent, sans accuser la moindre fissure ni la plus petite fêlure. Le Spectre perdit soudainement de sa superbe, toute arrogance envolée, toute assurance effacée, toute condescendance noyée.
— C’est fini, Li Jun, trancha le Dragon Millénaire. Quand Hadès te ressuscitera, reviens nous rendre visite. La Grande Cascade de sang sera notre domaine, comme celle de Lushan l’est des dragons sur Terre.
Shinadekuro et Fukuryu joignirent leurs mains dont les gantelets formèrent une tête de dragon. Leurs cosmos flamboyèrent.
— Chi Daibakufu Sōryū Shōten ! [Ascension des dragons jumeaux de la grande cascade de sang]
Deux vagues de cosmos emmêlées en double hélice jaillirent des poings entrelacés des deux frères. La projection d'énergie emmena Li Jun dans le rideau descendant de la Grande Cascade, dont le flux s'inversa. Deux dragons de sang s’élevèrent à contre-courant et emportèrent le Spectre dans les cieux infernaux. Sa Surplis se fragmenta en mille morceaux et son corps fut brisé. Il était mort avant d’atteindre le firmament de l'inframonde.
— Voilà la véritable force de l’amitié fraternelle, petits dragons noirs. Celle qui vous permet de réaliser des miracles. En utilisant l'énergie des sentiments, vous venez d’adopter une sainte voie qu'il n’est jamais trop tard pour emprunter, même dans la mort… celle des vrais chevaliers d’Athéna, statua solennellement le grand dragon sombre qui fut autrefois un homme.
Les deux chevaliers noirs du Dragon restèrent un instant interdits face à leur exploit. Le Dragon Millénaire se posta derrière eux. Tous trois faisaient face à la haute cataracte vermeille, rideau grenat chutant des cieux carmin de l’Enfer, nourrie par une pluie incarnate, les gouttes rubis comme autant de larmes empourprées, versées par des générations de pécheurs en quête de repentir. Le déluge s’atténua. Ce ne fut pas flagrant, mais l’averse se fit plus éparse et plus fine. En inversant le courant de la cascade, ils avaient allégé, l’espace d’un instant, les souffrances des vivants. La révélation les pénétra. Depuis les Enfers mêmes, les trois parias avaient en réalité le pouvoir de soulager l’humanité en dissipant ses pleurs.
De ce jour, dès qu’une ondée se présentait, Shinadekuro et Fukuryu, sous la guidance du Dragon Millénaire, y opposaient un dragon de sang et de cosmos qui s’élevait dans l’empyrée hadéen… flambée d’espoir dans la nuit noire.