De vices et de justice

Chapitre 2 : De sang et de neige

Par Hellth

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Kwanliso 22,

Corée du Nord,

Dix ans plus tôt.


Aujourd’hui encore, je remercie le Grand Leader Kim Il-Sung et le Cher Dirigeant Kim Jong-Il qui m’ont offert la vie. Sans Leur bonté infinie, je ne pourrais pas respirer Leur air, ni voir Leur lumière. Sans Leur générosité illimitée, je ne serais pas de Leur monde… Aujourd'hui, je reconnais que je n’ai pas travaillé assez vite aux champs…

La gifle cueillit la joue droite de Gyun-Hyeong et la petite fille se coupa la langue sur ses dents. L’âpre goût du sang envahit sa bouche.

Mais elle continua.

J’ai ralenti le groupe et cela est une grande faute. Je promets de servir deux fois plus rapidement demain… Aujourd'hui, j’ai laissé la vanité envahir mon cœur…

Le poing percuta sûrement la mâchoire de Gyun-Hyeong et sa lèvre se fendit. Un chaud filet cramoisi macula son menton.

Mais elle continua.

J’ai douté de l’insignifiance de mon existence et cela est une grande faute. Je promets d’être plus humble demain… Aujourd’hui, j’ai eu de mauvaises pensées envers le Leader…

La badine s’abattit sur les mains jointes de Gyun-Hyeong et la fine peau gelée de ses phalanges craqua. Le fluide écarlate, dont la moindre goutte était précieuse, s'écoula de cette nouvelle plaie.

Mais elle continua.

J’ai osé imaginer qu’Il ne voulait pas mon bien et cela est une grande faute. Je promets de ne pas laisser d'idées impures envahir ma tête demain… Aujourd'hui, j’ai senti la faim et j’ai voulu voler du pain…

Le fouet lacéra une unique fois le dos nu de Gyun-Hyeong. Le liquide perla de la déchirure avant de former de sinistres lignes sinueuses gouttant au sol sur lequel la petite fille était agenouillée.

Mais elle continua.

J’ai pensé à moi avant de penser au Dirigeant et cela est une faute grave. Je promets de ne pas écouter mon ventre demain… Je suis une poussière et le Grand Leader est le soleil. Je suis une goutte et le Cher Dirigeant est l’océan. Je dois me purifier chaque jour pour être digne de vivre sur Leur Terre. Je suis une enfant du Parti et je dois obéir à chacun de Ses ordre. Mourir pour le Grand Leader et pour le Cher Dirigeant serait mon plus grand honneur. Merci au Grand Leader ! Merci au Cher Dirigeant ! Merci au Parti qui nous protège pour toujours !

Tremblant de tous ses membres, à genoux dans une neige empourprée, Gyun-Hyeong termina son saenghwal chonghwa, son compte-rendu de vie quotidien. Tous les enfants de son baraquement formaient un cercle autour d’elle et quatre d’entre eux avaient été nommés pour infliger les sévices qu'elle méritait à l’aveu de ses fautes du jour. Son propre grand frère, Ssang-Gwang, tenait le fouet que les gardiens lui avaient fourni pour corriger sa petite sœur, l'obligeant à crier haut et fort à quel point il était heureux et honoré d'exécuter la sentence du Parti.

Le sourire béat du garçon était figé sur son visage en une comédie de joie. Eût-il manifesté la moindre réticence qu’il aurait aussitôt été abattu sans sommation, et ce devant ses camarades, pour l'exemple. D'ailleurs, les gardes guettaient avec un malin plaisir le plus petit signe qui aurait pu justifier la mise à mort. Ils n'auraient été que trop heureux d’assouvir leur besoin de tuer.

Totalement inféodés au Parti du Travail Coréen, les soldats qui surveillaient le camp de détention 22 étaient fiers de leur statut de bourreaux. Ils pouvaient s’en donner à cœur joie, en toute impunité, et même être récompensés pour leur empressement zélé à sanctionner les dissidents, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, ces derniers étant considérés comme ni plus, ni moins que des “traîtres héréditaires”. Armés, bien nourris, en bonne santé, les gardes n'avaient aucun mal à mater les prisonniers faméliques et souffreteux du kwanliso, épuisés par les tâches qui leur étaient imposées de cinq heures du matin à huit heures du soir.

Gyun-Hyeong, du haut de ses dix ans, était préposée aux champs. Son travail consistait à parcourir sans cesse les terrasses étagées de maïs, de pommes de terre, d’orge, de millet, de soja, de haricots secs et de choux, afin de ramasser les bouses laissées par les quelques bœufs dont les forçats disposaient pour cultiver les ressources destinées au pays. Quinze heures par jour, la fillette arpentait les plantations, chargeait son panier dorsal de déjections et allait le vider sur les tas de fumier en formation. Avant de s’en retourner, elle le remplissait à nouveau, cette fois de fumier bien fait qu’elle devait rapporter aux champs pour en fertiliser le sol. Aucun trajet ne devait se faire à vide et nul panier partiellement rempli n’était toléré. Les sanctions encourues étaient terribles, allant de la bastonnade à la mort, en passant par le viol selon l’humeur des gardiens.

Même si l’on parvenait à mener à bien ses tâches, il fallait s’inventer des manquements, le soir venu, quand il était temps de procéder au saenghwal chonghwa. L’humilité, même fausse, était de mise au kwanliso. Après avoir récité la propagande du Parti, il fallait obligatoirement participer à ses séances d’autocritique mortifiée et de glorification exaltée. Celui qui ne trouvait aucun défaut à sa journée était sévèrement battu, parfois à mort, car considéré indigne de profiter de la magnanimité du Parti, lequel offrait généreusement une place dans la société à des êtres qui avaient pourtant comploté contre Lui. Révéler des manquements personnels, qu’ils fussent avérés ou inventés, ne protégeait pas des coups, car ils devaient être sanctionnés, mais gardait au moins de l’exécution… le plus souvent.

Ce jour-là, Gyun-Hyeong obtint son ticket pour vivre une aube de plus.

Sans gémir, car se plaindre de la souffrance expiatrice de ses punitions l’eût offerte à d’autres brimades, elle ramassa le haillon rapiécé, élimé et souillé qui lui servait de tunique. Elle la passa et s’en recouvrit le haut du corps, la teintant au passage du sang qu’elle perdait. Ce n'était pas la première fois que le tissu épongeait ses blessures, comme en attestaient les innombrables auréoles brunâtres et croûteuses qui le parsemaient.

Lorsque vint le tour de l’enfant suivant, Ssang-Gwang rejoignit sa petite sœur et ils assistèrent en silence au reste de la cérémonie. Impossible de se tenir la main. Impossible pour lui de se faire pardonner de l’avoir frappée. Impossible pour elle de lui assurer qu’elle ne lui en voulait pas. Son esprit trépignait de pouvoir exprimer quelque émotion que ce soit et de pouvoir accueillir celles de son adelphe. Elle n’entendait même pas les confessions des autres, son ouïe étouffée par le sang bouillonnant et bourdonnant dans ses tempes. Le flot turbulent, comme désireux de s'échapper de son crâne, pulsait de plus en plus vite sous l’effet de la répression forcée des sentiments. Il semblait à Gyun-Hyeong que l’agitation de sa circulation sanguine compensait sa propre impavidité de surface. La dissociation entre l’immobilisme de son corps et les turpitudes de son sang menacèrent ses équilibres physique et psychologique. La fillette faillit vaciller mais son instinct de survie la fit se reprendre. Elle perçut l’infime soupir de soulagement de son frère.

Sous le regard avili, concupiscent et sadique des geôliers à l'affût de la moindre raison de faire valoir la violence, les enfants finirent par rallier leurs baraquements, marchant au pas dans la neige boueuse qui dissimulait traîtreusement des blocs de glace. Un garçonnet trébucha et s’écroula. Aussitôt, deux matons accoururent et molestèrent l’infortuné pour le corriger de sa maladresse.

Gyun-Hyeong, Ssang-Gwang et les autres restèrent concentrés sur ce qui les préserverait du même sort.

Ne pas réagir. Ne pas ralentir. Ne pas se retourner. Ne pas se détourner. 

Rester maître de ses émotions. Rester maître de ses expressions. Rester maître de son rythme. Rester maître de ses pas. 

Montrer la force du Parti. Montrer la puissance de Son conditionnement. Montrer l’efficacité de Sa remédiation. Montrer la supériorité de Son enseignement.

Petit à petit, dans une indifférence essentielle, la troupe se répartit dans les différents bâtiments de Saul, le village des détenus du camp. Partageant avec des adultes leur longue cabane de bois pourri et de briques déchaussées, au toit de tôle trouée et rouillée, Gyun-Hyeong et son groupe retrouvèrent leur piaule, une section réservée aux enfants. Ils s’y entassèrent sur des planches de bois nu, les plus chanceux profitant d’une natte de paille moisie, en plus de leur fine couverture de toile infestée de poux et de puces.

Il faisait froid. L’hiver était rude et le baraquement trop peu isolé. Dans le silence de la nuit glacée résonnaient les gémissements des plus jeunes et la toux des plus âgés. Pourtant, Gyun-Hyeong n’avait d’ouïe que pour le pouls de Ssang-Gwang contre lequel elle s'était allongée. Le sang fraternel circulait encore et elle aimait en imaginer les hématies filer à travers artères, capillaires et veines. Combien de temps encore leur symphonie allait-elle l’aider à s’endormir ? Car ce n'était pas la chaleur qu’il dégageait trop faiblement qui lui permettait de s’assoupir, mais bien la preuve qu’il était encore en vie.

Rares étaient les jeunes qui survivaient au-delà d’une quinzaine d’années. Les seuls adultes étaient ceux que le Parti incarcérait avec leur famille, jusqu'à trois générations quand c'était possible. Aucun n'était le fruit d’une croissance entièrement passée dans le camp. Ssang-Gwang avait quatorze ans, un vétéran parmi les enfants nés, comme elle, ici, dans le kwanliso. Leurs parents – elle ne se rappelait même pas leurs visages – avaient été arrêtés seize ans plus tôt pour déloyauté envers le Dirigeant. Ils étaient morts quand leur fils aîné avait sept ans. Gyun-Hyeong en avait alors trois.

C'était donc Ssang-Gwang qui l’avait élevée, sacrifiant sa santé et sa morale pour lui permettre de grandir. Il s'était privé pour elle. Il s'était affamé pour elle. Il avait saigné pour elle. Il s'était vicié pour elle. Combien de fois avait-il provoqué, collaboré ou participé à l’exécution d’un mutin pour le bien de Gyun-Hyeong ? Il avait accepté de trahir, de battre, de tuer, et dernièrement de violer, jouant le jeu des gardiens qui profitaient de ce qu'il était prêt à faire pour permettre à sa petite sœur de vivre.

Les liens du sang plus forts que le sang versé : c'était son credo. 

Pourtant, il n'en retirait rien pour lui-même. Son corps donnait de plus en plus souvent des signes de faiblesse et ce n'était pas les trois-cents grammes quotidiens de maïs bouilli qui suffisaient à requinquer ses forces.

La fillette, habituée depuis toujours au rythme cardiaque de Ssang-Gwang, percevait cette dégradation : de semaine en semaine, le pouls de l’adolescent devenait plus filant. Parfois, il lui semblait même qu’il manquait des battements de cœur. Et puis, il y avait ce sang, glaireux et noirâtre qu’il crachait ou qui teintait ses selles. Les privations et les conditions déplorables du kwanliso avaient peu à peu raison de lui. Mais dans l’immédiat, il était encore en vie et, pour la fillette, le doux bruissement du flux sanguin adelphique au cœur de la nuit était la plus précieuse des berceuses.

Son endormissement fut néanmoins interrompu par des murmures. Ce n'était pas inédit en soi, quoiqu’assez rare pour troubler le sommeil, mais cela restait un bruit qu’elle connaissait et qui n’aurait pas dû l'empêcher de sombrer. Non, ce qui retenait son attention était l’intonation des chuchotis. Elle identifia bien vite les précautions caractéristiques d’un complot. Ouvrant les yeux, elle vit un groupe d'adultes assis dans la pénombre. Penchés les uns vers les autres, ils préparaient visiblement quelque chose. Gyun-Hyeong n'était pas si loin d’eux et les sons portaient aisément jusqu'à elle, amenés par la bise glaciale qui s'insérait dans les multiples ouvertures du bâtiment.

Il était question d’évasion et la tentative était prévue pour le lendemain soir. Le plan était ficelé : quitter Saul, le village des détenus ; longer les usines de Haengyong, le centre administratif regroupant les bâtiments d’habitation des surveillants et les quartiers de torture ; passer les hangars de soutien logistique de Namsok ; traverser la zone agricole de Naksaeng ; parcourir les mines de charbon de Jungbong ; atteindre les forêts sylvicoles de Kulan…

— Il faut profiter de cette occasion, murmura Ssang-Gwang en interrompant l'écoute de sa sœur.

La fillette sursauta. Elle était persuadée qu’il était profondément endormi. Il se redressa péniblement sur un coude.

— Tu… tu veux fuir avec eux ? chuchota-t-elle, incrédule.

Ces gens faisaient partie des personnes qui avaient souffert des exactions de son frère. Les disputes entre détenus étant proscrites, ils n’avaient jamais pu lui faire payer la sanction ou la perte de leurs proches, mais Gyun-Hyeong n’imaginait pas une seconde qu’ils puissent les laisser les accompagner impunément.

— Non. Leur plan ne fonctionnera pas. Il leur manque des informations indispensables, dont ils ne disposeraient qu’en se rapprochant des gardes. Mais ils vont provoquer une agitation que nous allons pouvoir utiliser.

— Mais… si tu partages tes informations avec eux, nous pourrons peut-être tous nous échapper ? rétorqua Gyun-Hyeong.

— Je m'en fous d’eux. Tu es ma priorité et…

Une quinte de toux le secoua. Les voix se turent et Gyun-Hyeong put presque sentir le poids des regards inquisiteurs sur son frère et elle. La fillette se força à ne pas se retourner, afin de ne pas éveiller les soupçons, tandis que l’adolescent simulait un demi-sommeil souffreteux, comme s'il toussait en dormant. Quand ils furent certains de ne pas avoir été surpris à écouter le plan d'évasion, il poursuivit à mi-voix :

— Gyun-Hyeong, je ne pourrais plus te protéger très longtemps. On va profiter de la confusion pour tracer notre propre chemin. Je connais des accès. Je les ai repérés et préparés à l'insu des gardiens que j’ai… assisté. Je pense que pendant qu'ils s’occuperont des fuyards, nous aurons le champ assez libre pour tenter notre chance.

— Mais… ils vont…

— Mourir. Oui, sœurette. Mais mieux vaut eux que nous. Chacun sa merde. S’il y a bien une chose que j'ai apprise dans ce camp, c’est que seuls les opportunistes s’en sortent. Je ne suis plus à ça près, de toute façon. Mon âme et ma vie sont déjà condamnées. Alors si je peux sauver les tiennes, chaque goutte de sang que j’ai fait couler, indirectement ou non, en vaudra la peine. Si nous parvenons au Tumen, nous pourrons le franchir et passer en Chine. Là-bas, nous serons libres… tu seras libre.

Gyun-Hyeong frémit. Son frère n'était pas optimiste sur ses propres capacités de survie à court terme. L'évasion épuiserait ses forces déclinées, surtout en plein hiver. Même s'ils réussissaient à quitter le kwanliso, à berner les brigades canines et à passer les miradors ainsi que les clôtures de barbelés électrifiés, les sept kilomètres qui les séparaient du fleuve marquant la frontière entre la Corée et la Chine seraient un parcours du combattant. La neige jouerait contre eux. Le relief jouerait contre eux. Le vent jouerait contre eux. Les marécages glacés, les patrouilles de soldats, les habitants des quelques villages du coin, les animaux sauvages… tout jouerait contre eux.

Ils avaient le choix entre une vie de peine et de labeur à la merci de l'humeur des surveillants ou une potentielle mort brutale mais libératrice.

L’œil de Gyun-Hyeong capta la lente chute de flocons de neige passés par un trou du toit. Elle les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils viennent recouvrir le caillot de sang que son frère avait expectoré. Le glaviot carmin ressemblait à présent à l’une de ces pâtisseries saupoudrées de noix de coco qu’elle avait vues, un jour qu’elle participait au service, lors d’un dîner avec des officiels du Parti. Comment s’appelaient-elles, déjà ? Des gyeongdan ou bien des chapssaltteok ? Elle tenta de se rappeler ce qu’elle n’avait pu qu’imaginer de leur saveur.

Puis la poudreuse rosit, se fondit dans la petite masse sanguinolente et la magie disparut, ce qui ramena Gyun-Hyeong à la réalité. Ssang-Gwang n’avait plus beaucoup de temps et il voulait le consacrer à la sauver, elle,… ou à précipiter sa mort pour raccourcir sa souffrance.

La fillette serra la main de l’adolescent en guise d’assentiment.

Ce fut également les doigts entrelacés que la nuit suivante les trouva, courant vers leur salut. C'était le chaos. Partout les projecteurs des tours de guet balayaient leurs rayons lumineux dans le camp, éclairs d’un orage factice, sans autre tonnerre que celui des aboiements féroces des mâtins, ni autre pluie que celle des balles des armes automatiques. Comme Ssang-Gwang l’avait prédit, les rebelles s'étaient vite fait repérer, mais ils avaient attiré l’attention sur eux et c'était tout ce que l’adolescent avait espéré. Il guidait sa sœur avec assurance. Comme s'il avait un sixième sens, il les faisait s’arrêter juste avant qu'un faisceau de lumière ne les éclaire, qu'une patrouille ne les aperçoive ou qu'un chien ne les hume, n'hésitant pas à les faire se cacher dans les recoins les plus repoussants ou à plaquer Gyun-Hyeong violemment contre le sol ou un mur. 

Peu importait la présence de clous rouillés, d’échardes affilées ou de rocs acérés. Peu lui chalait de faire couler un sang pourtant précieux, des larmes potentiellement aveuglantes ou une sueur susceptible d’accélérer une délétère hypothermie. Maintenant qu'ils étaient lancés, il n'était pas question de faire marche arrière et il ne souffrirait pas d'être découverts. Arrêtés, torturés, exécutés… le prix à payer était trop grand en cas d’échec. Ssang-Gwang les menait tous deux à un train d’enfer. Gyun-Hyeong avait du mal à suivre, mais son frère ne lâchait pas sa main et elle se faisait violence pour ne pas le ralentir. 

Probablement qu’il refusait d’accepter qu’elle n’aurait peut-être jamais la force de fuir jusqu'au bout. Sûrement que cette simple idée l'empêchait de faire preuve d'empathie envers elle, de peur qu’admettre ses difficultés ne l’encourage à ralentir… ou pire, à abdiquer. Tant qu’il la tenait, elle était avec lui et, dût-il la traîner, il l’emmènerait… il la libérerait. Si pour cela il devait la faire souffrir, qu’il en soit ainsi.

Gyun-Hyeong percevait l'état d’esprit de Ssang-Gwang et se maudissait d'être à l’origine de sa souffrance morale. Si elle n’existait pas, il n’aurait jamais eu à subir une telle peine.

Comme si lui aussi avait capté les remords de sa sœur, l’adolescent raffermit sa poigne sur elle, véritable promesse de ne pas la lâcher. Elle décida d’y faire honneur, réfutant la brûlure de ses muscles, les tiraillements de ses poumons, le goût de sang dans sa bouche sèche et irritée par le froid.

De proche en proche, ils parvinrent à la zone boisée servant à la sylviculture. Là, Ssang-Gwang se dirigea sans hésitation entre les arbres, slalomant entre les pins de Corée, les mélèzes de Dahurie, les chênes de Mongolie et les ormes de Mandchourie. Il semblait connaître le coin comme sa poche. Gyun-Hyeong sifflait et sa main était molle et moite entre les doigts de son frère. Ses jambes flageolaient et ne la portaient plus que par un ultime effort de volonté… et de nécessité. Pur instinct de survie. Des points noirs dansaient devant ses yeux, une bave visqueuse, presque mousseuse, maculait ses lèvres gercées et de l’acide circulait dans ses veines.

La rumeur des fusillades, la clameur des aboiements et la vigueur des imprécations étaient lointaines dans leur dos. Dans la forêt, seul le craquement de la neige brisait le faux silence de la nuit. Ils étaient loin du tumulte mais rien n'était encore gagné. Les patrouilles allaient bientôt redoubler et s’éparpiller pour couvrir plus de terrain. Une fois les dissidents neutralisés, les baraquements seraient vidés, les détenus comptés et interrogés. D’ici peu, la disparition de Ssang-Gwang et de Gyun-Hyeong serait connue et quiconque retiendrait ses informations serait impitoyablement tué. L’adolescent savait ce qui allait se passer : trahisons, délations, fabulations… tout serait bon pour prouver sa bonne foi et son engagement envers le Parti.

La fillette tituba et s’effondra à plat ventre, la chute de son corps épuisé imprimant un terrible à-coup à son frère, qui en lâcha sa prise.

— Gyun-Hyeong ! Non, non, non, non, non ! Relève-toi. On est presque arrivés à la clôture. Courage ! la tança Ssang-Gwang, laissant libre cours à sa panique.

Il remit sa sœur sur le dos mais elle ne répondit pas. Elle grelottait de partout. La sueur gelait directement sur sa peau et les larmes imbibaient ses cils de givre.

— Je… balbutia-t-elle. Peux plus… ‘mande pardon…

Ssang-Gwang regarda désespérément autour de lui. Il perdit son souffle et sa toux rauque le rattrapa, le forçant à se courber violemment. Des gouttes de sang vermeil souillèrent la blancheur de la poudreuse. Il se redressa en haletant et sans même prendre la peine de s’essuyer les lèvres. À ce moment-là, il repéra le tronc difforme qu’il appelait de ses vœux. Il soupira, ce qui se solda par une autre quinte sanguinolente.

— Le passage est juste là, prévint-il sa sœur en croassant.

Gyun-Hyeong aurait voulu lui répondre que même s'ils parvenaient à sortir du camp, même s'ils franchissaient la clôture électrifiée, elle n'aurait jamais l'énergie suffisante pour franchir les sept kilomètres qui les séparaient encore de la frontière chinoise. Et lui non plus d’ailleurs. Mais elle n’eut pas la force d'ouvrir la bouche.

Les ahans de son frère, et la sensation de glissement qui la prit alors, lui indiquèrent qu’il n’avait pas attendu de réponse. Opiniâtre, il la tracterait jusqu'au bout. Il l’amena au pied d’une souche morte qui servait de relai à une clôture d’acier, dont les cliquetis, caractéristiques dans l’humidité ambiante, révélaient qu'elle était électrifiée.

Une forte odeur de déchets organiques agressa les narines de Gyun-Hyeong.

— Voilà, c’est là ! crailla Ssang-Gwang. Des mois à empiler des seaux de cendre et de déjections. Paraît que ça ramollit le sol. La chaleur que ça dégage. La terre devrait être moins gelée. Je devrais pouvoir creuser. On sortira en passant sous la clôture avec une couche de neige sur le dos. On dit que c’est un isolant…

Il parlait sans discontinuer et Gyun-Hyeong maintenait tant bien que mal un fil de conscience accroché à ses paroles. 

L’adolescent travaillait dans la zone sylvicole du kwanliso et il avait préparé cette sortie petit à petit, en apportant à cet endroit précis, discrètement, toute matière susceptible d’ameublir la terre gelée. Un codétenu érudit, malheureusement mort depuis longtemps, lui avait appris que ça la réchaufferait directement, via la fermentation, et indirectement, en augmentant son albédo. Cela avait fonctionné. Plutôt que d'être glacée sur une quarantaine de centimètres, comme c’eût dû être le cas à cette période de l’année, la terre ne l'était que sur une quinzaine. Armé d'un bâton, Ssang-Gwang s’échinait à la désagréger.

Dans sa torpeur, la fillette entendait son frère grogner et s’activer. Des projections de neige, de compost et de matière fécale atteignait parfois son visage exsangue mais elle ne bougea pas pour autant, incapable du moindre geste. Ses oreilles captèrent également un autre son qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Lentement, avec un effort surhumain, elle tourna la tête en direction du bruit. Sa respiration s’accéléra alors qu’elle essayait de prévenir Ssang-Gwang, trop accaparé par sa tâche pour avoir pris conscience du danger. 

Cinq soldats avec leurs chiens, des bergers allemands et des alabai. 

Des geignements ridicules et inutiles franchirent les lèvres de Gyun-Hyeong. Elle voulut se retourner, ramper, agripper son frère, mais ne parvint à rien. Elle ne put qu'être le témoin pathétique de l'échec de Ssang-Gwang.

Lorsqu'il s’aperçut enfin de la présence des gardiens, l’adolescent se retourna vivement, bâton brandi. Un coup de feu bien ajusté dans cette arme improvisée et futile la lui fit lâcher. Ssang-Gwang tomba à genoux devant sa sœur, sidéré.

Sur un ordre bref de leurs maîtres, les chiens se déployèrent en arc de cercle en grondant, les babines retroussées sur des crocs étincelants. Ils avaient soif de sang… de sang humain… et ils n'attendaient que le signal de la curée. Une mort atroce que d'être dévoré vivant par de tels molosses. Gyun-Hyeong perdit tout espoir.

— Tiens, tiens, mais ne serait-ce pas là le petit vicelard de la baraque 14 ? s’amusa l'un des soldats.

— Oui, je le reconnais, enchérit un autre.

— Celui qui n’hésite devant rien dès qu’on menace de s’en prendre à sa sœur ? demanda un troisième.

— Lui-même, confirma le premier. On joue très bien avec, d’ailleurs.

— Mais ça va s’arrêter, maintenant qu’il tente de s’évader, railla un quatrième. La punition est la mort. Ce sont les ordres. On dirait bien qu’il ne vous divertira plus, les gars.

— Oh, si… On va s’amuser encore une dernière fois avant de s’en débarrasser, rassura le cinquième.

La voix de ce dernier respirait l’autorité dont il était investi en tant que chef de la patrouille. Il s’avança vers Ssang-Gwang qui ne broncha pas, toujours agenouillé, des larmes de haine et de frustration s'écoulant sur son visage. C'était fini. Dans leur situation, aucun échappatoire n'était possible. Le gradé dépassa le garçon et se pencha sur Gyun-Hyeong. Un large sourire sardonique envahit le champ de vision de la fillette, toujours tétanisée, dos contre terre, les yeux vides et hagards. Il sortit un couteau et entreprit de taillader les vêtements déjà bien abîmés de la condamnée.

Dans un élan d’indignation, Ssang-Gwang se releva et voulut intervenir, mais l'un des gardes lui frappa la tempe de la crosse de son fusil. L’adolescent gémit et s’écroula. Le chef retira la portion de guenille de Gyun-Hyeong, ne lui laissant que la fine couche de tissu coincée entre le sol et son dos.

— Non, ne lui faites pas de mal, implora Ssang-Gwang en voyant sa sœur ainsi dénudée.

Le soldat ricana, son sadisme repris en chœur par ses subalternes.

— Oh non, mon garçon. Je ne vais pas besogner une gamine aussi famélique et crasseuse. Toi, par contre... tu vas t’en charger.

L'état second de Gyun-Hyeong lui interdit de prendre la mesure de ces paroles. Mais Ssang-Gwang, lui, en comprit toute la portée. Il se mit à gémir et à supplier. L'un des gardes le remit debout et le tourna vers sa sœur, l’obligeant à la regarder en lui tenant fermement le menton. Un autre sbire émit une note avec sa bouche et les chiens s’avancèrent d’un pas.

— Tu n’avais pas autant de réticences, la dernière fois ? lui rappela graveleusement le soldat en ricanant. Alors tu as le choix, comme nous te l’avons toujours donné, petit. Soit ta sœur est dévorée vivante sous tes yeux, et nos bêtes prendront leur temps si nous le leur imposons. Soit tu la baises et, après, nous lui tirons simplement une balle dans la tête, rapide et efficace.

Un rire gras se répandit dans les rangs. Les chiens firent un deuxième pas, puis un troisième. Une autre note les arrêta. Les geôliers dévêtirent brutalement l’adolescent et le poussèrent violemment. Il s’affala sur Gyun-Hyeong, encore allongée dans la neige. Il se mit aussitôt à quatre pattes, rejetant l’indécence du contact de leurs peaux nues et adelphiques. Il tremblait et ses membres flageolants menaçaient à tout moment de flancher et de le faire retomber sur sa sœur, ce qu'il se refusait résolument.

Des moqueries sur son impotence résonnèrent autour des deux victimes. Puis des encouragements salaces, pervers et obscènes plurent. Enfin, l'impatience les gagna face à l’obstination du garçon qui gâchait leurs attentes et leurs fantasmes.

Ils frappèrent Ssang-Gwang. Son crâne se fêla.

Le sang coula de l’arrière de son crâne sur son visage déformé par la peur, la douleur et la rancœur .

Ils frappèrent à nouveau. Son crâne se fendit.

La transpiration exsuda de son front et cascada le long de ses tempes jusqu'à son menton crispé sous l’effort.

Ils frappèrent une dernière fois. Son crâne se brisa.

Les larmes jaillirent de ses yeux exorbités par la prise de conscience que ce coup serait le dernier.

Le cœur de Ssang-Gwang s’arrêta.

Définitivement. 

La fillette perçut l'instant exact où le dernier battement retentit dans la poitrine de son frère. Le corps de l’adolescent se raidit, refusant même dans la mort l'affront de s’effondrer nu sur sa sœur idoine.

S'écoulant le long de son arête nasale, sang, sueur et larmes s’entrelacèrent en une cascatelle rosée et salée qui perla dans les yeux effarés de Gyun-Hyeong.

Le liquide aveuglant, brûlant et piquant se répandit sur ses conjonctives et sa vision devint floue. Elle eut alors soudainement l'impression de flotter. Elle ne pesait plus rien, ne percevait plus rien, n’était plus rien. Elle évoluait dans une dimension irréelle où le temps était figé. Elle se savait encore dans les bois du kwanliso, tétanisée, sur le dos, dans une neige souillée de sang, le devant de son corps dénudé, son frère au-dessus d’elle formant un vain bouclier contre des gardiens acharnés et des chiens affamés. Mais elle était également là, dans les limbes, perdue entre deux secondes de l'horloge temporelle, la précédente étant passée alors que la suivante n’avait pas encore commencé.

Puis, une silhouette apparut devant elle. Un être de la même taille que Ssang-Gwang mais terriblement émacié, presque squelettique, venait vers elle. Quand il devint plus net, elle remarqua son horrible visage, orné d’yeux creux et brillants, au-dessus d’un nez fendu et d’une bouche minuscule. Sa peau, cendreuse et rougeâtre, était tirée au possible sur des os saillants, semblant sur le point de la perforer. Son abdomen, lui, était énorme. Ses pieds et ses mains arboraient des doigts trop longs qui se terminaient par des ongles crochus.

La peur blanchit les cheveux de la fillette des racines jusqu’aux pointes.

Le monstre s’avançait d’une démarche hésitante et courbée, comme s’il voulait minimiser son apparence cauchemardesque. Une odeur de pourriture émanait de lui. La fillette ne bougea pas lorsqu’il tendit un bras vers elle. Quand il la toucha, un unique battement de cœur retentit dans les limbes. Le son s'étira indéfiniment dans cette dimension inexplicable. Il ne se répétait pas, non. C'était plutôt comme s’il se poursuivait même après s'être arrêté. Une unique et perpétuelle itération.

Elle le reconnut. C'était le dernier battement du cœur de son frère.

— Ssang-Gwang ? demanda-t-elle plaintivement.

La créature hocha la tête tristement. Et pour cause, il était devenu un ak-gwi, l’un de ces spectres à jamais prisonniers des vices de leur vivant et en proie à une faim insatiable. Ils étaient connus pour parasiter les vivants.

— Gyun-Hyeong, coassa-t-il d'une voix méconnaissable. Je peux t’offrir le pouvoir de te venger. De nous venger. L’acceptes-tu ?

Il tendit deux griffes au-dessus du visage de sa sœur. De chacune d’elles pendait une goutte aux reflets aigue-marine, grenat et howlite qui oscillait hypnotiquement à l’aplomb des yeux de la fillette. Dans les mots qui suivirent, il semblait investi d’une connaissance que seul son nouvel état d'être surnaturel avait pu lui octroyer.

— Ceci réveillera l’énergie de ton univers intérieur… ton cosmos. Mais cela te permettra aussi de discerner les vices de ceux qui t’entourent… et de les absorber comme s’ils avaient toujours été les tiens. Ils nourriront ta puissance, d’autant plus grandement que la dépravation de tes victimes sera profonde. Tu cumuleras ces vices et ton éthos en sera à jamais avili. Tant que ce monde sera ainsi que nous l’avons connu, tu seras invincible… mais également la personne la plus dévoyée sur Terre. Cependant, je dois te prévenir, la vertu des autres t’affaiblira… si tant est qu’il en existe encore.

Ne jamais pactiser avec un ak-gwi, se rappela Gyun-Hyeong. C’était une règle d’or du folklore coréen. Mais celui-ci était son propre frère. Ssang-Gwang lui-même ! Il ne pouvait pas lui vouloir du mal, n’est-ce pas ? Et qu’avait-elle à perdre ? La vie ? Elle était déjà sur le point de s’éteindre.

Sans mot dire, la fillette saisit la main de son démon de frère et abaissa les griffes jusqu’à ce que les gouttes entrent en contact avec ses yeux.

La salinité des larmes et de la sueur se combina à l’âcreté du sang. Ses iris brûlèrent comme si une multitude de crocs y plongeaient. Ils devinrent saphir et aptes à refléter les pires vérités de l’univers.

Alors, Gyun-Hyeong revint à la réalité. Ssang-Gwang n’était plus au-dessus d’elle, les matons l’ayant basculé sur le côté pour se pencher sur elle avec lubricité. Son regard tomba directement sur eux. Ses yeux nouvellement bleus cramoisirent et elle vit. Elle vit leur abomination. Elle vit leur corruption. Elle vit leur subversion.

Elle hurla et le monde, autour d’elle, éclata.




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