Saint Seiya : Défis du Site

Chapitre 1 : Dissolution d'Hiver

Par Andromedaleslie

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Le soleil venait à peine de franchir la ligne de l’horizon, étirant sur les terres enneigées une lueur d’un bleu pâle qui semblait ne jamais vouloir se transformer en véritable lumière du jour. Depuis près de deux heures déjà, cette clarté irréelle demeurait suspendue entre la nuit et le matin, figée dans un équilibre presque surnaturel où le froid de la nuit polaire refusait obstinément de céder sa place.

Bientôt, dix heures sonneraient, et pourtant rien ne semblait annoncer le réveil du monde. Autour des vestiges du foyer, dont les dernières braises laissaient encore échapper un discret crépitement, chacun demeurait profondément endormi, blotti contre cette chaleur fragile, chèrement conquise au cœur de l’immensité glacée de Hautuumaasaari.

Là-haut, le ciel semblait hésiter entre deux mondes.

Malgré la présence du soleil, encore prisonnier de l’horizon, quelques voiles d’aurore boréale persistaient, presque effacés, comme les ultimes traces d’un songe refusant de disparaître. Leurs rubans diaphanes, teintés d’émeraude et d’azur, ondulaient avec une lenteur majestueuse avant de se dissoudre peu à peu dans l’immense clarté bleutée qui baignait l’île tout entière, donnant au paysage l’impression fugace que le ciel lui-même retenait son souffle.

À une dizaine de mètres du foyer presque éteint, là où les eaux sombres du lac, prisonnier d’une glace encore incomplète, venaient mourir contre une rive de galets dans un discret murmure, Ichi était assis, les jambes repliées contre son torse, les bras refermés autour d’elles comme pour conserver la moindre parcelle de chaleur que le froid tentait inlassablement de lui arracher.

Immobile, il avait relevé le visage vers les derniers voiles d’aurore qui dérivaient encore dans l’immensité du ciel. Son regard se perdait au cœur de ces lueurs chimériques dont les arabesques, toujours plus ténues, semblaient flotter à la frontière du réel et du rêve. Durant quelques instants, le monde n’était plus qu’un silence de glace, une respiration suspendue entre la terre et les cieux, où même le temps paraissait avoir oublié de poursuivre sa course.

Il ne paraissait guère avoir plus de dix ans.

Sa silhouette, encore celle d’un enfant, semblait pourtant déjà ployer sous un fardeau bien trop lourd pour des épaules aussi étroites.

Lentement, il quitta sa contemplation, se redressa et s’engagea vers l’extrémité septentrionale de la petite plage de galets, avançant d’un pas calme, presque mécanique.

Arrivé au bord de l’eau, il s’arrêta. Les faibles vaguelettes du lac, ralenties par les plaques de glace qui dérivaient encore en silence, venaient mourir à ses pieds avant de lécher délicatement le cuir de ses bottes rembourrées, sans qu’il leur accorde la moindre attention. Le regard toujours tourné vers le nord, il demeurait absorbé par l’horizon, là où les derniers voiles d’aurore achevaient de se dissoudre dans l’immense lumière bleutée du matin.

Il y resta quelques instants, immobile. Ses bras retombaient naturellement le long de son corps, tandis que ses genoux demeuraient légèrement fléchis, comme si la fatigue avait fini par devenir sa posture la plus naturelle. Rien, dans son attitude, ne rappelait l’insouciance que l’on aurait dû trouver chez un enfant de son âge. Au contraire, chaque mouvement semblait empreint d’une économie presque instinctive, celle d’un être ayant appris depuis longtemps à préserver le peu d’énergie que lui laissait un quotidien éprouvant.

Son visage conservait encore les rondeurs de l’enfance, mais sa peau, d’une pâleur presque cireuse, renforçait l’impression de fragilité qu’il dégageait. Sous des paupières perpétuellement mi-closes, deux yeux d’un noir profond contemplaient le monde avec une gravité déconcertante. On n’y retrouvait ni la curiosité, ni la malice propres à son âge. Son regard semblait constamment attiré vers un horizon invisible, inaccessible aux autres, comme si les deux années d’épreuves qu’il venait de traverser avaient déjà consumé une part de son innocence.

Rien, en apparence, ne le distinguait des autres enfants. Rien… à un détail près.

Sa chevelure constituait sans doute ce qui attirait immédiatement l’attention. Les côtés de son crâne étaient glabres, mettant en valeur la finesse de son visage, tandis qu’une épaisse masse de cheveux d’un blanc immaculé s’élevait depuis le sommet de sa tête avant de retomber en mèches indisciplinées. Aucune ne semblait accepter de demeurer en place. Elles se dressaient ou s’inclinaient au gré d’un vent presque imperceptible, donnant l’étrange impression que cette blancheur irréelle possédait sa propre volonté.

Lentement, il baissa les yeux vers lui-même. Ses mains se levèrent avec une lenteur presque hésitante. Du bout de ses pouces et de ses index, il saisit le tissu de sa tunique de chaque côté de sa poitrine avant de l’écarter légèrement de son corps. Son regard s’y attarda de longues secondes, silencieux, comme s’il redécouvrait cette tenue qu’il portait pourtant chaque jour, ou qu’il cherchait, dans ses fibres usées, une réponse que personne ne pouvait lui offrir.

Il portait la sobre tenue d’entraînement des disciples du Nord qui consistait en une tunique de laine bleu ardoise, maintenue à la taille par une large ceinture de cuir et qui descendait jusqu’au haut de ses cuisses sans entraver le moindre de ses mouvements. Un pantalon épais, renforcé aux genoux, complétait l’ensemble et disparaissait dans une paire de bottes de cuir sombre adaptées aux terrains gelés. Des bandes de tissu soigneusement enroulées autour de ses avant-bras et de ses mollets protégeaient ses membres des entraînements quotidiens, autant que du froid mordant de la Laponie. Rejetée derrière ses épaules, une courte pèlerine de laine claire frémissait sous les légères rafales venues du lac, achevant de fondre sa silhouette dans les paysages enneigés de Hautuumaasaari.

Pourtant, au-delà de cette apparence fragile, quelque chose résistait encore. Ce n’était ni la force, ni l’assurance que dégagent les guerriers accomplis, mais une ténacité silencieuse, presque imperceptible. Semblable à une braise profondément enfouie sous des couches de cendre, cette volonté persistait envers et contre tout. Il avait tendance à se dire qu’il appartenait à cette catégorie d’êtres que les épreuves avaient brisés sans jamais parvenir à les faire renoncer, avançant un pas après l’autre sans même savoir où ils trouveraient la force de poursuivre.

Relâchant lentement le tissu de sa tunique, il laissa ses mains retomber avec une mollesse résignée le long de son corps.

Durant quelques instants, il demeura parfaitement immobile, comme s’il hésitait à quitter les pensées qui l’avaient retenu prisonnier jusque-là. Puis il releva doucement la tête et tourna son regard en direction du foyer, dont les dernières braises venaient de s’éteindre, abandonnant le campement à la seule froide lumière du matin.

Bon anniversaire…

Ces deux mots résonnèrent en silence au plus profond de son esprit, tandis que ses yeux parcouraient les silhouettes de ses neuf compagnons d’entraînement, tous encore profondément endormis, bercés par le sommeil du juste après les épreuves de la veille.

Un à un, il les observa sans prononcer le moindre mot, avant que son regard ne s’arrête sur leur maître. Enveloppé dans une épaisse couverture confectionnée en peaux de loup, celui-ci dormait tout aussi profondément, son visage à demi dissimulé par une épaisse barbe blanchie par le givre de la nuit.

Aucun d’entre eux ne remua. Seuls leurs souffles, réguliers et paisibles, s’élevaient en de fins nuages de vapeur avant de disparaître dans l’air glacial. Le silence qui enveloppait le campement n’était troublé que par le murmure des vaguelettes venant s’échouer contre les galets et le gémissement discret du vent s’engouffrant entre les pins recouverts de neige.

Ichi demeura ainsi plusieurs longues secondes, immobile, les lèvres imperceptiblement entrouvertes. Ses yeux glissèrent d’un visage à l’autre. Chacun d’eux portait encore les marques des entraînements imposés depuis leur arrivée dans ce centre d’entraînement du Sanctuaire : ici une pommette tuméfiée, là une arcade encore violacée, plus loin des mains couvertes d’écorchures à peine refermées.

Aucun n’avait été épargné et aucun ne s’en était plaint.

Un sourire presque invisible étira alors le coin de ses lèvres avant de s’effacer aussitôt.

Deux années… deux longues années s’étaient écoulées depuis que leurs chemins s’étaient croisés sur cette île oubliée du monde. Deux années de neige, de glace, de douleur et d’efforts incessants. Deux années durant lesquelles chacun d’eux avait laissé derrière lui une part de l’enfant qu’il était autrefois.

Son regard revint se poser sur le maître.

Même dans son sommeil, l’homme semblait imposant. Son corps demeurait parfaitement immobile sous l’épaisse couverture de peaux, comme s’il ne faisait qu’un avec la terre gelée qui le soutenait. Il était difficile d’imaginer que cet homme, dont la respiration semblait si paisible, pouvait quelques heures plus tard les pousser jusqu’aux limites de leur corps et de leur esprit avec une rigueur qui ne connaissait ni faiblesse ni compassion.

Il détourna lentement le regard et tenta d’estimer l’heure.

En vain!

Sous ces latitudes, le ciel semblait avoir oublié la manière dont les jours devaient commencer. Le soleil demeurait toujours prisonnier de l’horizon, incapable de s’élever véritablement, tandis qu’au-dessus de lui subsistait encore une immense voûte d’un bleu profond où quelques étoiles obstinées scintillaient toujours, pareilles à d’infimes éclats de diamant suspendus dans le silence de l’aube.

Un souffle glacé balaya son visage.

Ses pensées s’éloignèrent alors du rivage, du campement. Sans même qu’il en prenne conscience, son esprit dériva vers des souvenirs qu’il croyait pourtant avoir enfouis depuis longtemps.

Ils le ramenèrent à une époque où il n’était encore que l’un des cent orphelins recueillis par la Fondation Graad.

Ce jour-là aurait dû demeurer le plus beau souvenir de son enfance. À la Fondation Graad, les anniversaires étaient toujours des journées à part. Dès le matin, les cent orphelins étaient gagnés par une excitation contagieuse. Les sourires remplaçaient les inquiétudes, les rires résonnaient dans les couloirs et, le temps d’une journée, chacun retrouvait le droit d’être simplement un enfant.

Lui aussi aurait dû conserver de cette journée un souvenir lumineux. Pourtant, ce qu’il découvrit ce jour-là vint lentement dissoudre le bonheur qui l’avait envahi, jusqu’à n’en laisser qu’un souvenir teinté d’amertume.

Alors que la plupart des enfants couraient dans tous les sens, profitant de cette journée d’exception avec toute l’insouciance propre à leur âge, d’autres avaient déjà rejoint le gymnase, refusant de s’accorder le moindre répit comme l’un des plus vieux d’entre eux, Ikki. Le vieux Mitsumasa Kido leur avait appris qu’un futur chevalier ne suspendait jamais son entraînement, pas même le jour de son anniversaire.

Lui, pourtant, avait choisi un tout autre chemin.

Profitant de l’agitation qui régnait dans le manoir de la Fondation Graad, il s’était discrètement éclipsé afin d’en explorer les interminables couloirs. Il savait parfaitement que, si le vieux Tatsumi venait à le surprendre, il risquait habituellement une sévère réprimande. Mais en ce jour particulier, il nourrissait l’espoir que cette parenthèse de bonheur lui vaudrait une indulgence exceptionnelle.

Ses pas le guidèrent au hasard des vastes corridors jusqu’à une porte demeurée légèrement entrouverte.

Par simple curiosité, il ralentit.

Une plaque de cuivre, discrètement fixée à hauteur des yeux, indiquait qu’il s’agissait du bureau de Tatsumi.

Ichi hésita quelques secondes avant de jeter un regard à l’intérieur.

La pièce reflétait à la perfection la personnalité de son propriétaire. Rien n’y semblait laissé au hasard.

Une vaste bibliothèque de bois sombre occupait tout un pan de mur, ses étagères parfaitement ordonnées accueillant d’épais registres, des classeurs reliés de cuir et plusieurs ouvrages consacrés à l’administration de la Fondation.

À proximité des hautes fenêtres donnant sur les jardins, un imposant bureau en chêne massif dominait la pièce. Son plateau, habituellement d’une rigueur irréprochable d’après les dires de ses compagnons de chambrée, présentait cette fois un désordre inhabituel.

Plusieurs dossiers cartonnés y avaient été ouverts à la hâte, leurs pages soigneusement annotées dépassant les unes des autres. Quelques photographies, des cartes du monde constellées d’épingles colorées et plusieurs documents portant le sceau de la Fondation Graad étaient dispersés parmi des stylos, une règle métallique et une vieille lampe de bureau dont la lumière était restée allumée malgré le jour.

Cette vision surprit immédiatement le jeune garçon.

Jamais il n’avait imaginé Tatsumi quitter son bureau en laissant derrière lui un tel désordre.

Sa curiosité, désormais impossible à contenir, prit définitivement le dessus. Il se pencha légèrement en arrière, tourna lentement la tête de chaque côté du couloir afin de s’assurer que personne ne s’y trouvait, puis, sur la pointe des pieds, franchit silencieusement le seuil de la pièce.

Chaque pas semblait résonner dans son esprit bien davantage que sur le parquet ciré. Le souffle retenu, il s’approcha du vaste bureau avant de laisser son regard courir sur les dossiers éparpillés à sa surface.

Tiens… c’est le dossier de Nachi…

Avec une infinie précaution, il pinça l’un des coins de la chemise cartonnée entre son pouce et son index, puis la souleva juste assez pour découvrir ce qu’elle recouvrait.

Un second dossier apparut.

Celui de Jabu…

Son cœur accéléra aussitôt.

Il n’osait pas laisser échapper le moindre souffle, persuadé qu’au moindre bruit, Tatsumi surgirait derrière lui pour lui infliger la plus sévère des corrections.

D’une main hésitante, il repoussa délicatement les deux dossiers, faisant apparaître un troisième.

Le nom inscrit le percuta directement : ICHI.

Son souffle se figea.

La curiosité, désormais plus forte que la prudence, acheva de balayer ses dernières hésitations. Lentement, il approcha son visage du bureau et posa ses yeux, sombres comme une nuit sans lune, sur les premières pages déjà ouvertes de son propre dossier. Elles semblaient raconter une histoire dont il ignorait jusqu’à l’existence.

Au fil des lignes, son expression changea imperceptiblement.

L’étonnement laissa d’abord place à l’incompréhension, avant que ses traits ne se figent peu à peu. Ses paupières s’élargirent, sa respiration se fit plus courte et ses lèvres, entrouvertes quelques instants plus tôt, se mirent à trembler sans qu’il puisse les maîtriser.

Non…

Le mot, lâcher en pensée, ne franchit jamais ses lèvres comme elle aurait dû l’être.

Instinctivement, il recula de quelques centimètres, comme si les feuilles posées devant lui étaient soudain devenues dangereuses. Ses mains, jusque-là immobiles sur le plateau du bureau, s’en détachèrent lentement, tandis qu’un frisson parcourait tout son corps.

Pris d’une panique aussi brutale qu’incompréhensible, il tourna vivement la tête vers la porte, cherchant du regard une échappatoire. D’un mouvement précipité, il ramena ses jambes sous lui, glissa de l’assise sur laquelle il s’était agenouillé et retomba lourdement sur le parquet. Il se redressa aussitôt, puis quitta le bureau presque en courant, oubliant jusqu’à refermer la porte ou à remettre les dossiers dans l’ordre où il les avait trouvés.

En trombe, il dévala les larges escaliers de marbre, manquant à plusieurs reprises de perdre l’équilibre tant ses jambes refusaient de suivre le rythme imposé par sa panique. Il traversa le vaste hall sans ralentir et franchit les lourdes portes du manoir dans un souffle précipité.

Dehors, l’agitation qui régnait dans les jardins se figea un instant. Les autres enfants de la Fondation interrompirent leurs jeux pour suivre du regard cette silhouette qui filait sans un mot, le visage décomposé, comme si quelque chose d’invisible la poursuivait.

Un peu à l’écart, un jeune garçon ne le quittait pas des yeux : Meï.

Immobile, il observait la scène avec une intensité déconcertante. Ses iris, d’un bleu profond rappelant l’éclat d’un saphir sous la lumière du soleil, semblaient chercher à percer le tumulte qui agitait son camarade. Sa chevelure, d’un blanc immaculé, était aussi lumineuse que celle d’Ichi, au point qu’on aurait pu croire que tous deux avaient été façonnés par la même neige qui recouvrait les plus hauts sommets.

Pourtant, il ne s’arrêta pas. Ichi continua de courir à en perdre haleine, s’enfonçant toujours plus profondément dans les méandres du vaste parc, dont les allées sinueuses formaient à ses yeux un véritable labyrinthe.

Les massifs, les haies soigneusement taillées et les bosquets défilaient sans qu’il leur accorde le moindre regard, comme si seule comptait la nécessité de mettre le plus de distance possible entre lui et cette pièce.

Ce ne fut qu’après de dix longues minutes de course intensive que ses jambes finirent par céder sous l’effort.

À bout de souffle, il s’immobilisa contre le tronc d’un ancien cerisier.

L’arbre, encore prisonnier de l’hiver, étendait au-dessus de lui ses innombrables branches nues dont l’écorce, sombre et légèrement argentée, semblait avoir été sculptée par les années. Ici et là, de minuscules bourgeons, encore étroitement refermés sur eux-mêmes, gonflaient déjà à l’extrémité des rameaux, promesse silencieuse d’un printemps qui tardait encore à venir.

Sous son imposante ramure dépourvue de fleurs, le cerisier projetait sur le sol une dentelle d’ombres délicates, offrant au jeune garçon un refuge aussi paisible que solitaire.

Ichi appuya son dos contre le tronc rugueux, cherchant désespérément à reprendre son souffle. Pourtant, ce n’était ni la course ni le froid qui lui oppressaient la poitrine.

Ses yeux remontèrent lentement le long des immenses ramifications du cerisier.

Dépouillées de leur feuillage, elles s’offraient au ciel sans le moindre voile, dévoilant chaque embranchement, chaque cicatrice, chaque imperfection que les fleurs du printemps dissimulaient habituellement. Rien ne pouvait s’y cacher.

À cet instant, il eut l’étrange impression que sa propre existence venait, elle aussi, d’être mise à nu.

Les quelques lignes qu’il venait de lire étaient imprimée sur ses rétines et ne semblaient pas vouloir disparaître :

Date de naissance : 10 janvier.

Non… c’est impossible…

Depuis toujours, on lui avait affirmé qu’il était né un 10 février. Chaque année, c’était ce jour-là que les éducateurs de l’orphelinat, avant son adoption par la Fondation, célébraient son anniversaire, au même titre que ceux des autres orphelins concernés.

Alors… pourquoi cette autre date figurait-elle dans son dossier ?

Sa respiration se fit plus irrégulière avant qu’une seconde phrase lui revint en mémoire, aussi nettement que si elle était encore écrite sous ses yeux.

Découvert le 10 février devant l’entrée de l’orphelinat. Âge estimé : un mois.

Ses jambes semblèrent perdre toute leur force.

Le dix février…

Ces trois mots, qu’il avait toujours associés à son anniversaire, prenaient soudain une tout autre signification.

Ce n’était pas le jour où il était venu au monde… ce n’était même pas la date de sa naissance. Cette date était seulement celle où quelqu’un - sa mère peut-être ?- l’avait déposé, encore nourrisson, sur le seuil d’un orphelinat… avant de disparaître à jamais.

Le souffle du jeune garçon se brisa.

Pendant huit longues années, il avait cru célébrer le jour de sa naissance. En réalité, il fêtait, sans le savoir, l’anniversaire de son abandon…

Un léger bruissement le ramena brusquement à la réalité.

Ses longues mèches blanches, jusque-là abandonnées au gré de la légère brise venue du lac, glissèrent doucement sur les côtés nu de son crâne, les plus longues venant se perdre sur son visage lorsqu’il tourna la tête vers le campement. D’un mouvement presque machinal, il les rejeta en arrière du bout des doigts avant de poser son regard sur son maître

Celui-ci venait simplement de se retourner dans son sommeil en resserrant instinctivement l’épaisse couverture de peaux autour de ses épaules, avant de retrouver son immobilité.

Ichi l’observa quelques instants. Ses grands yeux d’obsidienne demeuraient aussi impénétrables que la surface du lac Inari figé par le gel.

Puis, sans un mot, il détourna lentement la tête pour reporter son attention vers l’horizon, où les derniers voiles d’aurore s’étaient désormais entièrement dissipés.

Depuis ce jour fatidique, une même pensée revenait inlassablement le hanter.

Qui aurait cru qu’un simple mois pouvait bouleverser toute une existence ?

Trente et un jours… rien de plus…

Et pourtant, cet infime décalage avait suffi à faire voler en éclats tout ce qu’il croyait savoir de lui-même. Durant huit longues années, il s’était imaginé être un enfant de la onzième Maison du Zodiaque. Huit années à croire que son destin était intimement lié au Verseau.

Mais la vérité était tout autre. Sa naissance le rattachait, depuis cette découverte, à la dixième Maison, celle du Capricorne.

Cette simple idée continuait de le troubler.

Soudain, les paroles de son maître lui revinrent alors en mémoire, comme si elles avaient été prononcées la veille.

Au cours d’une leçon consacrée aux douze Maisons du Zodiaque, leur maître leur avait expliqué que la dixième Maison était celle du Milieu du Ciel. Elle incarnait l’ambition, le sens du devoir, la discipline, la responsabilité et cette capacité rare à porter le poids d’une existence sans jamais vaciller.

Le plus parfait représentant de ces vertus était, selon lui, l'actuel Chevalier d’Or du Capricorne, Shura.

À ses yeux, nul autre n’incarnait avec autant de justesse la droiture, la rigueur et le sens absolu du devoir qui caractérisaient la dixième Maison. Un homme prêt à sacrifier jusqu’à sa propre vie si cela servait Athéna et la justice.

« Enfin… c’est ce que dit le vieux… »

Mais le vieux maître qu’il avait ne s’était pas arrêté aux seules qualités des douze signes. Il leur avait également appris qu’une lumière, aussi éclatante soit-elle, projetait toujours une ombre.

Et c’était précisément cette ombre qui continuait de le hanter.

Poussée jusqu’à son extrême, l’énergie du Capricorne cessait d’être une force d’élévation pour devenir une prison. La discipline se changeait en rigidité, le sens du devoir en obsession, la raison étouffait les émotions et le cœur finissait par céder toute sa place à une logique froide, méthodique et implacable. Peu à peu, l’empathie disparaissait, laissant derrière elle un être capable d’avancer sans plus accorder la moindre importance aux souffrances de ceux qui l’entouraient.

Le maître ne s’était toutefois pas contenté d’évoquer les qualités propres de ce signe zodiacal. Sa voix résonnait encore avec une étonnante netteté dans la mémoire du jeune japonais qu’il était.

« N’oubliez jamais qu’une lumière, aussi éclatante soit-elle, projette toujours une ombre. Il en va de même pour les douze Maisons du Zodiaque. »

Il le voyait encore marqué une brève pause tout en se grattant la barbe, avant de reprendre.

« Poussée jusqu’à son extrême, l’énergie du Capricorne cesse d’être une force d’élévation. Elle devient une prison. La discipline se transforme en rigidité, le sens du devoir en obsession, tandis que la raison étouffe peu à peu les émotions. Le cœur finit par céder toute sa place à une logique froide, méthodique et implacable. L’empathie disparaît, jusqu’à faire naître un être qui ne croit plus qu’en l’efficacité de ses actes… un être dont la vision du monde finit par devenir profondément nihiliste. »

Le souffle venu du lac glissa entre les pins enneigés, faisant doucement frissonner les longues mèches blanches d’Ichi.

À bien des égards, cette description lui ressemblait davantage qu’il ne souhaitait l’admettre.

Cette dernière phrase, plus encore que toutes les autres, refusait de quitter son esprit.

« …un être dont la vision du monde finit par devenir profondément nihiliste… »

Le vieux maître n’avait prononcé ce mot qu’une seule fois au cours de leur apprentissage. Pourtant, il avait ensuite illustré sa pensée par une légende que jamais Ichi n’était parvenu à oublier.

Instinctivement, ses yeux remontèrent vers la voûte céleste, où quelques constellations résistaient encore à la lumière naissante.

Parmi elles, l’une semblait encore serpenter dans les dernières ténèbres : l’Hydre.

Il se souvenait parfaitement de la légende à laquelle elle était rattachée et que leur maître leur avait racontée il n’y a pas encore si longtemps.

« L’Hydre de Lerne était un monstre que nul ne pouvait vaincre par la seule force. Chaque fois que l’une de ses têtes était tranchée, deux nouvelles renaissaient aussitôt de la blessure. Plus on cherchait à l’abattre sans comprendre sa véritable nature, plus elle devenait redoutable… »

Le vieux maître avait alors esquissé un léger sourire. Ce qui avait suivis ressemblait à un détail qui semblait être le plus important de toute cette histoire.

« Pourtant, rares sont ceux qui connaissent la fin de cette légende. Lorsque l’Hydre ne posséda plus que dix têtes, celle que l’on tranchait cessait de donner naissance à une jumelle. Elle repoussait seule, inlassablement. La blessure demeurait… mais elle ne se multipliait plus. »

Son regard demeura suspendu à cette constellation.

Il y avait quelque chose de profondément dérangeant dans cette créature. Elle ne cherchait ni la gloire, ni la vengeance. Elle persistait simplement, inlassablement. Comme si toute tentative de l’anéantir ne faisait que nourrir davantage son existence.

Sans même s’en rendre compte, Ichi y voyait le reflet de ses propres pensées.

Depuis deux ans, chaque fois qu’il croyait être parvenu à enfouir la vérité sur ses origines, celle-ci revenait le hanter avec une force nouvelle. Il avait beau tenter de la repousser au plus profond de lui-même, elle renaissait sans cesse, plus envahissante encore, à l’image des têtes de l’Hydre que rien ne semblait pouvoir faire disparaître.

Peut-être était-ce cela, finalement, le véritable poison du nihilisme : non pas cesser de croire mais finir par croire que certaines blessures ne guériront jamais.

Son regard s’abaissa légèrement.

Parmi les derniers astres encore visibles, l’un d’eux attirait irrésistiblement son attention. Son éclat n’avait rien de la blancheur limpide des étoiles. Une lueur terne, presque plombée, semblait absorber la lumière au lieu de la diffuser.

Pourtant, cette présence lui parut étrange.

Cet astre ne devait pas se trouver là, à proximité de l’Hydre.

« C’est l’Étoile de la Mort… »

La voix grave du vieux maître s’éleva derrière lui, paisible malgré le froid mordant.

Ichi se retourna.

Enveloppé dans ses épaisses peaux de loup, le vieil homme venait de quitter le camp. Ses pas s’arrêtèrent à quelques centimètres de son disciple avant qu’il ne lève lui aussi les yeux vers la voûte céleste.

« Le fait qu’elle se montre aujourd’hui n’augure rien de bon pour l’avenir… »

Ichi reporta silencieusement son attention vers cet astre à l’éclat maladif.

Quelque chose dans cette lumière froide le fascinait. Elle semblait avoir renoncé depuis longtemps à toute chaleur, comme si elle n’avait conservé que le poids du temps et une froide détermination à poursuivre inlassablement sa course.

À cet instant, Saturne ne lui apparaissait plus comme un simple astre. Sa lueur blafarde semblait porter en elle une vérité que le jeune japonais qu’il était pressentait sans encore parvenir à la formuler.

Aucune émotion…

Aucune compassion…

Aucun jugement…

Seulement une présence immuable, indifférente à tout ce qui pouvait naître, souffrir ou disparaître sous son regard.

Le vent s’engouffra entre les sapins enneigés, faisant onduler les pans de sa courte cape sans qu’il y prête la moindre attention.

Pour la première fois, Ichi eut le sentiment que cette lumière ressemblait au monde lui-même. Un monde où les plus faibles étaient abandonnés sans explication, où les dieux demeuraient silencieux face aux larmes des hommes, et où chacun finissait inévitablement par se retrouver seul devant son destin.

Si tel était l’ordre véritable de l’univers… alors, peut-être que les sentiments n’étaient qu’un fardeau supplémentaire. Peut-être que seule la force permettait de continuer à avancer.

Son regard demeura perdu dans les profondeurs du ciel, mais ce n’était plus Saturne qu’il voyait réellement. Derrière cette pâle lumière se superposaient désormais d’autres images, bien plus douloureuses. Les visages des enfants de la Fondation Graad, les interminables couloirs du manoir, le bureau de Tatsumi, puis ce dossier qu’il n’aurait jamais dû ouvrir.

Et enfin, cette date qui avait fait voler en éclats tout ce qu’il croyait être. Le dix janvier. Son véritable jour de naissance. Puis le dix février. Celui où il avait été abandonné.

Depuis ce jour maudit, il avait attendu. Attendu qu’une explication surgisse enfin. Qu’un parent franchisse un jour les portes de la Fondation avant son départ pour la Finlande. Qu’une lettre oubliée lui soit parvenue et révèle une vérité cachée. Qu’un dieu, s’il en existait réellement un, daigne lui offrir la moindre réponse.

Pourtant, rien n’était jamais venu. Ni les hommes, ni les dieux n’avaient rompu le silence qui entourait son existence. Seul le temps avait poursuivi sa marche, implacable, emportant avec lui les derniers fragments d’espoir auxquels il s’était obstiné à croire.

Peu à peu, une conviction s’était insinuée au plus profond de lui, aussi discrète qu’inexorable.

Les promesses n’étaient que des mots. Les sentiments ouvraient la voie aux blessures. L’attachement engendrait inévitablement la souffrance, tandis que l’espérance ne faisait que prolonger l’attente de ceux qui refusaient encore d’accepter la cruauté du monde.

Peut-être n’existait-il finalement qu’une seule manière de ne plus souffrir : ne plus rien attendre de quiconque.

Alors, sans même qu’il en mesure encore toutes les conséquences, quelque chose bascula au plus profond de son cœur. Ce ne fut ni sa volonté de vivre, ni son désir de poursuivre son chemin qui s’éteignirent, mais cette part de lui qui croyait encore que les autres pouvaient lui apporter les réponses qu’il cherchait. Les hommes l’avaient abandonné. Les dieux étaient demeurés silencieux. Quant au destin, il ne lui avait offert que des blessures.

En cet instant, Ichi prit une décision dont il ignorait encore les conséquences futures.

Puisque personne ne viendrait jamais le sauver, il deviendrait suffisamment fort pour n’avoir plus jamais besoin de personne. Puisque le monde ne lui promettait que la souffrance et les désillusions, il cesserait d’attendre de lui la moindre compassion. Il ne placerait plus jamais sa confiance entre les mains d’autrui, pas plus qu’il n’abandonnerait son avenir à la volonté des dieux.

À compter de ce jour, il ne croirait plus en rien ni en personne. Il laisserait son cœur se dissoudre dans le néant, jusqu’à n’y conserver qu’une seule chose : la force brute indispensable à sa survie… et à sa victoire.

Oui… il ferait de son âme une entité aussi froide que le sang de l’Hydre, cette créature mythique dont il convoitait l’Armure, persuadé qu’elle seule saurait accueillir un cœur désormais vidé de toute illusion.

Une légère toux rompit soudain le silence.

Presque aussitôt, une main large, calleuse et étonnamment chaleureuse vint se poser avec douceur sur le sommet de son crâne.

Ichi tressaillit à peine avant de tourner lentement la tête.

Son vieux maître se tenait à ses côtés. Une barbe rousse et touffue recouvert de givre encadrait un sourire d’une bienveillance désarmante, dont les dents d’un blanc éclatant contrastaient avec les rigueurs du climat nordique.

« Bonjour, Ichi. »

« Bonjour, maître… »

Le vieil homme vint se placer un peu plus aux côtés du jeune japonais, son autre main dissimulée dans l’épaisse fourrure qui le protégeaient du froid.

« Tu es déjà debout… ? »

A la question posée, Ichi n’y répondit que par un simple hochement de tête, trouvant que cela suffisait.

Aucun des deux ne prononça le moindre mot par la suite. Ils demeurèrent simplement immobiles, contemplant le soleil qui gagnait lentement l’horizon tandis que les derniers voiles bleutés de l’aurore s’effaçaient peu à peu. Seul le murmure du vent dans les pins venait troubler cette quiétude.

De longues secondes s’écoulèrent ainsi avant que le vieux maître ne rompisse enfin le silence, sans quitter l’horizon des yeux.

« Si je ne me trompe pas… c’est aujourd’hui que tu fêtes ta première dizaine… Alors… joyeux anniversaire, Ichi. »

Le jeune garçon demeura silencieux quelques instants avant d’incliner lentement la tête.

« Merci… maître. »

C’était tout. Il était tout simplement incapable de trouver d’autre mots.

Puis il reporta son regard vers l’horizon.

Le soleil achevait lentement son ascension, dissipant les derniers voiles bleutés qui avaient accompagné la fin de la nuit polaire.

Le temps semblait s’être accordé au rythme de ses pensées, comme si chaque événement, chaque souvenir, chaque révélation l’avait conduit jusqu’à cet unique instant.

Ses yeux glissèrent machinalement vers la montre se trouvant au poignet de la main cachée sous la peau de bête.

Les aiguilles indiquaient exactement dix heures.

Dix heures… le dixième jour du second mois de la dixième année de ma vie d’enfant…

Intérieurement, il laissa un sourire fendre l’intérieur de son âme.

Dix était aussi le véritable chiffre de la véritable maison à laquelle il appartenait…

Mais elle était aussi la première à commencer l’année et la dernière à la finir…

Dix était aussi celle des nombreux dessins représentant les têtes de l’Hydre de Lernes…

Mais, plus que tout, ce chiffre resterait à jamais celui où l’enfant qu’il était s’était dissous, laissant seul subsister l’homme qu’il avait choisi de devenir.

Le profond silence qui s’était installé entre le maître et son disciple se rompit lorsque le plus âgé tapota doucement l’épaule du jeune garçon.

Tous deux quittèrent leur immobilité, cessant de contempler le soleil qui achevait de chasser les derniers voiles bleutés de l’aube.

Pour Ichi, détourner le regard de ce spectacle revenait presque à quitter un monde qui venait d’être le témoin d’une décision dont il lui serait désormais impossible de revenir.

Le vieux maître laissa encore passer quelques instants, son regard voilé par ses épais sourcils demeurant plongé dans les yeux d’obsidienne de son jeune disciple.

« Viens, Ichi… Il est temps pour nous de commencer cette journée. Et pour tes compagnons… », dit-il avec un sourire amusé qui étira sa barbe rousse, « …de cesser de faire trembler la forêt avec leurs ronflements et d’aller se discipliner. »

 

 

Lexique :

Hautuumaasaari : En Laponie finlandaise existe un lieu sacré où personne ne peut y déposer les pieds. Ce lieu est appelé « l’île-cimetière » et recevait tout être passant dans l’autre monde. De peur que leur reste soit dévoré par la nature sauvage, les vivants se dirigeait vers ce lieu éloigné et y enterraient leurs défunt.

 

Lac Inari : Elle est la plus grande étendue d’eau de la Laponie finlandaise et le troisième plus grand lac de Finlande.

 





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