Cœur de Diamant

Chapitre 1 : Partie 2

Par Andromedaleslie

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30 septembre 2010…

« Maïa ! »

À l’appel de son nom, elle se retourna vivement, faisant onduler sa longue chevelure bleutée dans son sillage. Son regard parcourut fébrilement la ruelle sans qu’il ne trouve finalement celui qu’elle espérait revoir depuis si longtemps.

« Maïa ! »

La voix chaleureuse du vieil homme résonna de nouveau dans l’étroite ruelle qu’elle remontait d’un pas pressé.

Sous ses sandales, les pavés de pierre claire, polis par les années et les innombrables passages des habitants, renvoyaient encore la chaleur du soleil.

Les modestes maisons de pierre volcanique se succédaient le long de la ruelle. Leurs façades, brun sombre ou gris anthracite, portaient les marques du temps, de l’air marin et des fines poussières que le volcan déposait inlassablement au gré des vents. Des fenêtres entrouvertes s’échappaient les conversations animées des familles, le cliquetis de quelques ustensiles et le parfum d’un repas en préparation.

Plus loin, des enfants couraient entre les maisons en riant, tandis que plusieurs villageois échangeaient quelques mots en s’arrêtant au détour de la ruelle.

Tout respirait une quiétude simple, celle d’un village où chacun connaissait le nom de l’autre.

À l’embranchement de deux ruelles, elle s’immobilisa, laissant son regard courir d’un côté, puis de l’autre. Alors qu’elle croyait devoir continuer ses recherches, une silhouette familière se dessina enfin au détour de la rue.

À peine l’aperçut-elle que ses yeux d’un bleu tropical s’illuminèrent, bientôt voilés par quelques larmes de joie qui perlèrent au coin de ses paupières.

« Apo ! » [ « Grand-père ! » ]

En trois grandes enjambées, elle combla la distance qui les séparait et se jeta dans ses bras.

Le vieil homme éclata d’un rire franc, bientôt rejoint par celui de sa petite-fille. Leur joie résonna d’une maison à l’autre, emplissant la ruelle d’une chaleur communicative. Quelques habitants levèrent brièvement les yeux dans leur direction avant de sourire en les voyant enfin réunis.

Aucun des deux ne cherchait à retenir son bonheur. Ils étaient simplement heureux de se retrouver.

Après quelques instants, le vieil homme passa doucement un bras autour de ses épaules et l’entraîna vers la porte de son modeste baraquement.

Maïa franchit le seuil en promenant lentement son regard sur les lieux.

Rien n’a changé…

La même pièce aux murs de bois patinés par les années. Les mêmes meubles modestes, usés par le temps mais entretenus avec soin. La même odeur mêlée de bois chauffé par le soleil et d’air marin qui lui rappelait tant de souvenirs.

Pendant cinq longues années, elle avait imaginé cet instant. Chaque année, seul le jour de son anniversaire lui permettait de retrouver son grand-père pendant quelques précieuses heures. Et pourtant, tout lui semblait exactement à sa place.

« Alors, ma chérie… Que fais-tu ici ? » demanda le vieil homme en lui caressant doucement les cheveux. « Aurais-tu déjà réussi l’épreuve que ton maître Ikki t’a confiée ? »

« Pas encore, Apo… », répondit Maïa avec un léger sourire en prenant naturellement place sur les genoux de son grand-père. « C’est justement pour cela que je suis venue. Ce matin, maître Ikki m’a annoncé que je devais entreprendre un pèlerinage afin d’obtenir mon armure. »

Le vieil homme haussa légèrement les sourcils.

« Il pense donc que tu la trouveras ici ? »

Maïa secoua doucement la tête.

« Tu n’as pas l’air d’être au courant… Pourtant, maître Ikki m’a dit que tu savais déjà. »

Un sourire amusé passa sur le visage ridé du vieil homme.

« Je savais qu’il t’enverrait accomplir un pèlerinage. En revanche, il ne m’a jamais dit qu’il commencerait sur Orona. »

« Pourtant, il m’a laissé entendre que c’était ici que je devais venir. »

« Vraiment ? »

Maïa acquiesça.

« Avant mon départ, il m’a posé une drôle de question… »

Elle prit une voix plus grave pour imiter son maître.

« “Quand es-tu née, Maïa ?” »

Le vieil homme esquissa un sourire.

« Puis il a ajouté : “Une naissance ne se résume pas à une date.” »

Elle leva les épaules.

« Alors j’ai réfléchi… J’en ai déduit que je devais revenir sur l’île où je suis née. Mais il m’a aussi laissé entendre que l’heure de ma naissance avait son importance… »

Elle soupira.

« Je sais que je suis née à dix heures dix… mais je ne comprends toujours pas ce que cela peut bien changer. »

Le vieil homme demeura silencieux.

Son regard d’un bleu tropical, identique à celui de sa petite-fille, semblait s’être perdu bien au-delà des murs de la petite maison.

Les profondes rides qui marquaient son visage racontaient une existence entière consacrée aux siens. Ses longs cheveux, devenus d’un blanc immaculé au fil des années, retombaient jusqu’au milieu de son dos, soigneusement attachés en une épaisse natte. Malgré son âge avancé, sa stature demeurait droite, presque imposante, comme celle d’un patriarche que le temps avait marqué sans jamais parvenir à courber.

Deux fins points vermillon ornaient toujours son front. Les années n’en avaient ni terni la couleur, ni effacé la signification. Ils témoignaient silencieusement d’un héritage ancestral qu’il portait avec la même dignité naturelle que les lourdes étoffes tibétaines enveloppant ses épaules.

Dans la douceur tropicale d’Orona, cette épaisse tunique de laine, recouverte d’un ample manteau aux teintes safran et brun sombre, paraissait presque incongrue.

Pourtant, jamais personne ne l’avait connu vêtu autrement. Pas plus qu’on ne l’avait entendu se plaindre un seul jour de la chaleur que ces vêtements pouvaient lui imposer.

Pendant un long moment, il continua d’observer sa petite-fille sans dire un mot.

Comme si, à travers cette simple énigme, il venait déjà d’entrevoir le chemin que le destin avait choisi de lui faire emprunter.

« Je vois… », répondit-il après un long silence. « T’a-t-il donné d’autres informations ? »

Maïa croisa ses fins bras sur sa poitrine et baissa légèrement les yeux, replongeant dans le souvenir de son entretien avec son maître.

Elle repassa chacun de ses mots, chacune de ses intonations, espérant y déceler un indice qui lui aurait échappé. Mais, malgré tous ses efforts, rien d’autre ne lui venait à l’esprit.

Elle releva finalement les yeux vers son grand-père.

« Désolée, Apo… Je ne vois rien d’autre. »

Le vieil homme s’adossa lentement au dossier de sa chaise, laissant Maïa confortablement installée sur ses genoux.

Le silence reprit doucement sa place entre eux. Chacun poursuivait sa réflexion, cherchant dans les paroles d’Ikki ce qui avait pu leur échapper.

Les secondes s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce que les yeux du patriarche s’écarquillent imperceptiblement, comme si un souvenir oublié venait brusquement de refaire surface.

« Atsi… Kyema… », murmura-t-il, un sourire amusé éclairant son visage ridé. « Ce garçon n’a vraiment pas changé… Toujours à parler par énigmes. »

Intriguée, Maïa pencha légèrement la tête.

D’un geste aussi naturel qu’affectueux, il passa une main sous le bras de sa petite-fille et la souleva doucement de ses genoux avant de la déposer sur le sol.

« Attends-moi un instant, ma chérie. »

Il se dirigea ensuite vers un petit buffet de bois sombre installé dans un renfoncement de la pièce. Malgré son âge avancé, chacun de ses pas demeurait étonnamment silencieux, presque aussi légers que ceux d’un homme de plusieurs décennies son cadet.

Il ouvrit délicatement l’un des tiroirs et en sortit une petite boîte de bois noirci par les années.

Lorsqu’il revint près de sa petite-fille, une lueur malicieuse brillait au fond de ses yeux.

« Qu’est-ce que c’est, Apo ? » demanda Maïa en venant aussitôt se placer à ses côtés. Son regard ne quittait plus la mystérieuse boîte.

Le vieil homme posa délicatement celle-ci sur la table.

« Ça, ma chérie… »

Il effleura le couvercle du bout des doigts avec une infinie précaution.

« …c’est une partie de notre héritage. »

Son sourire s’élargit encore.

Chaque fois qu’il souriait ainsi, ses yeux d’un bleu tropical semblaient retrouver l’éclat de leur jeunesse, brillant avec une intensité presque irréelle.

Maïa adorait cet instant.

Elle ne se souvenait pas avoir vu un autre ancien du village afficher un sourire aussi lumineux.

Peut-être réservait-on cette expression du bonheur à ceux que l’on aimait plus que tout.

Ou peut-être était-ce simplement lui ?

Haussant légèrement les épaules, elle abandonna cette réflexion pour reporter toute son attention sur ce que son grand-père venait de déposer sur la table de bois devant eux.

Le coffret était d’une étonnante sobriété.

Taillé dans un bois sombre, presque noir, il ne portait ni gravure, ni arabesque, ni le moindre ornement. Sa surface, polie par les années, semblait avoir été façonnée dans une seule pièce de bois. Même le petit loquet qui en maintenait le couvercle fermé était taillé dans la même essence.

Rien ne laissait supposer qu’un objet d’une quelconque valeur reposait à l’intérieur.

Ce qui surprit davantage Maïa fut sa taille.

Le coffret n’était guère plus grand que la paume de la main de son grand-père.

Ce qui s’y trouve ne peut être que minuscule…

Lentement, elle releva les yeux vers le vieil homme.

Il lui adressait ce même sourire bienveillant qu’un instant auparavant, celui qui faisait toujours pétiller ses yeux d’un bleu tropical.

Puis un léger clic de bois attira aussitôt son attention : le petit loquet venait d’être libéré.

Son regard revint aussitôt sur le coffret.

Avec une infinie précaution, le patriarche souleva le couvercle.

À l’intérieur reposait… une simple pierre noire.

Une pierre ?

Maïa cligna plusieurs fois des yeux.

Toutes ces précautions pour… une simple pierre ?

Son regard se fit plus attentif.

Non. Elle n’avait rien d’ordinaire au première regard.

Sa surface était aussi noire que le jais, mais d’une perfection presque irréelle. Aucune aspérité ne venait rompre sa rondeur délicate. Polie avec une précision infinie, elle possédait l’éclat soyeux du métal le plus pur, sans pourtant en avoir le moindre reflet.

La lumière semblait s’y perdre au lieu de s’y refléter.

Pourtant… au plus profond de cette obscurité, quelque chose vivait.

Elle le voyait, le sentait même.

De lentes vagues de couleurs s’y dévoilaient avec une infinie discrétion. Des nuances d’émeraude, de bleu pétrole, de turquoise et de violet apparaissaient puis disparaissaient aussitôt, comme portées par un courant invisible.

Ce n’était pas une pierre mais une profondeur. Un fragment de nuit dans lequel semblait dériver un océan de lumière.

Plus Maïa la contemplait, plus elle avait l’étrange sensation que ce monde minuscule n’était pas enfermé dans la pierre.

Pourquoi se disait-elle cela ? Elle n’en avait aucune idée.

Pourtant, elle aurait mis sa main à couper que ce n’était pas la pierre qui renfermait cet étrange spectacle mais elle qui semblait ouvrir une fenêtre sur un ailleurs.

Un ailleurs… ?

Oui… Un ailleurs où les couleurs ne demeuraient jamais immobiles.

Peu à peu, elles s’ordonnèrent en un ballet silencieux où chaque nuance guidait la suivante avec une précision infinie. L’émeraude frôlait le bleu profond avant de disparaître derrière un voile de turquoise, puis revenait enlacer une lueur violette dans une ronde lente et majestueuse.

Rien n’était laissé au hasard.

Chaque mouvement répondait au précédent avec une harmonie si parfaite qu’il semblait avoir été répété depuis l’aube des temps.

Et plus elle contemplait cette danse, plus elle avait la sensation de ne plus observer une simple pierre mais de contempler…

Une mémoire ? Serait-ce ça ?

Oui… pour elle, elle aurait dit une mémoire ancienne dont chaque mouvement semblait répondre au précédent avec une précision infinie.

L’émeraude ondoyait avec une lenteur majestueuse avant de s’abandonner aux profondeurs d’un noir d’obsidienne, si dense qu’il semblait engloutir jusqu’à la lumière elle-même. De cette obscurité renaissait un bleu abyssal, bientôt enveloppé par un voile de turquoise aux reflets mouvants. Puis, comme guidée par une volonté invisible, une lueur violette venait enlacer l’ensemble, entraînant chaque nuance dans une ronde silencieuse dont l’harmonie semblait défier le temps.

Rien n’était laissé au hasard.

Cette chorégraphie paraissait exister depuis l’aube des temps, poursuivant inlassablement son œuvre bien avant sa propre naissance.

Sans qu’elle ne sache pourquoi, Maïa eut alors la certitude que cette mémoire n’était pas seulement en train de se dévoiler.

Elle semblait l’avoir attendue et, désormais, l’invitait à la rejoindre.

Son regard s’enfonçait peu à peu au cœur de cet océan miniature, incapable de s’en détacher. Les couleurs se mêlaient les unes aux autres, tournoyant lentement jusqu’à former un vaste courant dont elle ne distinguait plus les limites.

Elle eut l’étrange sensation que cette profondeur s’ouvrait devant elle.

Ou peut-être… qu’elle s’y enfonçait.

Le monde autour d’elle semblait lentement se dissoudre. Le craquement discret du bois, le souffle du vent venant de l’océan, la respiration calme de son grand-père… chaque son s’éloignait un peu plus, comme absorbé par cette étrange profondeur qui l’enveloppait désormais. Il ne subsistait plus que cette danse silencieuse, dont elle ne parvenait plus à détacher son regard.

Sans même en avoir conscience, son corps réagit de lui-même.

Ses doigts se crispèrent instinctivement sur le rebord de la table. Sans qu’elle en ait conscience, ses ongles s’enfoncèrent dans le bois, cherchant désespérément un point d’ancrage tandis que son esprit s’abandonnait peu à peu à cette attraction irrésistible.

En face d’elle, le vieil homme laissa lentement son sourire s’effacer. Son regard d’un bleu tropical se posa avec attention sur sa petite-fille. Ses yeux étaient devenus étrangement vitreux. Bien qu’ils demeurent grands ouverts, ils ne voyaient plus ni la pièce, ni le mobilier qui les entourait.

Ils contemplaient un ailleurs auquel lui-même n’avait pas accès.

Autour de son jeune corps, une imperceptible pulsation commençait à troubler l’air, semblable aux premières ondulations qu’une goutte d’eau fait naître à la surface d’un lac parfaitement calme.

Le patriarche ne manifesta, pourtant, aucune inquiétude.

Bien au contraire !

Le sourire qui avait quitté ses lèvres laissa place à une expression empreinte d’un profond recueillement. Sans détourner les yeux de sa petite-fille, il observa longuement son visage, comme s’il cherchait à reconnaître, derrière ses pupilles devenues vitreuses, ce phénomène qui le dépassait dans sa totalité.

Son regard glissa ensuite vers la pierre.

Pour lui, elle n’avait rien d’exceptionnel. Toujours aussi noire, toujours aussi lisse, elle demeurait parfaitement immobile au fond de son coffret, ne laissant rien transparaître de ce qui semblait pourtant captiver entièrement Maïa.

« Ainsi… »

Le murmure s’éteignit presque aussitôt, emporté par le silence de la pièce.

Avec une infinie précaution, il posa l’index et le majeur contre le flanc du coffret. Son geste était d’une délicatesse presque cérémonielle, comme s’il craignait de troubler l’équilibre invisible qui venait de s’établir entre la pierre et sa petite-fille.

Sous cette légère impulsion, le coffret glissa lentement sur la table, laissa échapper un discret chuintement tandis qu’elle était avancée de quelques centimètres avant de s’immobiliser juste devant Maïa.

À aucun moment son regard ne vacilla.

Ses yeux suivirent le moindre mouvement de la pierre avec une fidélité absolue, comme si le reste de la pièce avait cessé d’exister.

Du côté de cette dernière, son regard demeurait irrémédiablement accroché à cette danse silencieuse. Chaque mouvement semblait la conduire un peu plus loin, comme si la mémoire enfermée dans la pierre l’entraînait toujours davantage au cœur d’elle-même.

Puis, sans qu’elle ne sache pourquoi, quelque chose changea.

Le ballet ralentit imperceptiblement. Les couleurs, jusque-là si libres dans leurs mouvements, perdirent peu à peu de leur éclat. L’émeraude s’effaça la première, bientôt suivie du turquoise, du violet puis du bleu abyssal, chacun disparaissant dans une obscurité si profonde qu’elle semblait les engloutir sans jamais les laisser renaître.

En quelques instants, il ne subsista plus qu’un noir absolu.

Maïa eut alors la troublante sensation que ce n’était plus elle qui observait cette obscurité, mais qu’elle en faisait désormais partie. Autour d’elle, toute notion d’espace semblait avoir disparu. Plus de lumière, ni de pierre, ni de table. Ni même de maison.

Son cœur accéléra brutalement, bientôt rejoint par une respiration devenue irrégulière. Elle chercha instinctivement à retrouver son calme, à reprendre le contrôle de son souffle, mais plus elle s’y efforçait, plus sa poitrine se soulevait rapidement. Son propre corps semblait avoir cessé de lui obéir, comme s’il répondait désormais à une présence invisible dont elle ignorait encore l’existence.

Son cœur continua son accélération malgré elle.

Elle inspira profondément, espérant retrouver un semblant de calme, mais sa poitrine refusait de suivre le rythme qu’elle lui imposait. Chaque respiration devenait plus courte que la précédente, tandis qu’un poids invisible se resserrait lentement autour d’elle.

Ce n’était pas le noir qui l’effrayait, c’était l’impression grandissante d’être seule... complètement seule.

Comme si elle venait d’être abandonnée dans un endroit où plus personne ne pourrait jamais la retrouver.

Cette pensée s’imposa à elle avec une telle violence que son cœur s’emballa de plus belle, frappant contre sa poitrine sans qu’elle ne parvienne à le ralentir. Sa respiration suivit le même rythme, devenant de plus en plus rapide, de plus en plus irrégulière, jusqu’à lui donner l’impression que l’air lui manquait, que sa poitrine était comprimée dans sa totalité.

Apo…

Elle voulait retrouver son calme. Elle voulait sortir de cette obscurité. Elle voulait simplement revoir la lumière, entendre la respiration de son grand-père ou le craquement du vieux plancher sous leurs pieds.

N’importe quoi… du moment que cela lui rappelait qu’elle n’était pas seule.

Alors que la panique avait déjà pris possession de son corps, une peur plus insidieuse encore naquit au plus profond de son esprit. Elle ne craignait plus seulement cette obscurité. Elle craignait ce qu’elle finirait par devenir si personne ne venait jamais l’en arracher.

Combien de temps un être humain pouvait-il rester seul avant que son esprit ne se fracture ? Une heure ? Une journée ? Une éternité ? Elle sentit cette simple pensée ébranler les dernières certitudes auxquelles elle se raccrochait encore.

Alors que les dernières barrières de son esprit semblaient vaciller, une voix grave s’éleva soudain des profondeurs de sa mémoire. Une voix qu’elle aurait reconnue entre mille.

« Le véritable ennemi n’est jamais celui qui se dresse devant toi, Maïa. C’est celui que tu laisses naître en toi. »

Les mots résonnèrent dans cette obscurité avec une netteté troublante. Ils furent aussitôt suivis d’un autre souvenir, tout aussi vivant.

« Un chevalier qui laisse ses émotions guider son souffle offre déjà la victoire à son adversaire. Avant de vouloir maîtriser le monde qui t’entoure, apprends d’abord à maîtriser celui qui est en toi. »

Son cœur continuait de s’affoler. Sa respiration demeurait irrégulière, incapable de retrouver un rythme apaisé.

Puis la voix d’Ikki retentit une dernière fois, plus calme encore qu’auparavant.

« Écoute ton souffle. Tant que tu resteras capable de le retrouver… tu ne te perdras jamais. »

Pendant des années, Maïa avait entendu ces paroles sans réellement en comprendre la portée. Elles n’étaient alors que les enseignements exigeants d’un maître envers son élève. Mais, au cœur de cette obscurité où toute chose semblait avoir disparu, elles prenaient enfin leur véritable sens.

Ce n’était pas le monde qu’elle devait apaiser, c’était elle-même !

Lentement, malgré les battements affolés de son cœur, elle chercha à reprendre le contrôle de sa respiration.

Chaque inspiration devenait un peu moins hésitante que la précédente, chaque expiration semblait emporter avec elle une infime partie de cette angoisse qui l’envahissait.

Son cœur refusait encore de retrouver un rythme normal, mais elle cessa progressivement de lutter contre lui. Plus elle acceptait ce silence absolu, plus elle sentait son esprit s’apaiser.

Peu à peu, une évidence commença à se frayer un chemin au milieu du tumulte qui agitait encore son esprit.

Depuis qu’elle avait été plongée dans cette obscurité, elle n’avait cherché qu’une seule chose : en sortir. Chaque battement de son cœur, chaque respiration précipitée, chaque pensée n’était qu’une lutte désespérée contre ce vide qui l’entourait.

Pourtant… ce vide ne lui avait jamais fait le moindre mal.

Il ne l’avait ni blessée, ni menacée. Il s’était contenté d’exister, immuable, silencieux, patient. C’était elle qui, incapable d’en accepter la présence, avait laissé la peur lui prêter des intentions qu’il n’avait peut-être jamais eues.

Dans cette étreinte silencieuse, l’immensité qui l’entourait sembla perdre toute froideur. Ce qui, quelques instants auparavant encore, lui paraissait vide et sans fin, révélait désormais une présence d’une sérénité presque irréelle.

Elle ne distinguait ni voix, ni visage, ni souffle. Pourtant, quelque chose avait changé. Pour la première fois depuis que les ténèbres l’avaient enveloppée, elle ne ressentait plus cette solitude qui lui broyait le cœur. Ce silence ne l’écrasait plus. Il l’entourait avec une douceur inattendue, comme si cette obscurité l’avait reconnue bien avant qu’elle n’apprenne, elle-même, à la reconnaître.

Cette présence n’avait jamais cherché à l’effrayer. Elle était simplement là, patiente et immuable. Elle n’attendait ni courage, ni force. Seulement qu’une âme cesse enfin de la craindre pour accepter de cheminer à ses côtés.

Pour la première fois depuis que cette obscurité l’avait enveloppée, elle ne lui inspira plus la moindre crainte. Elle lui offrait simplement ce qu’elle réclamait depuis le début : son abandon le plus sincère.

Au même instant, une résonance parcourut son être tout entier. Elle n’était ni lumière, ni chaleur, ni même une voix. C’était une présence aussi silencieuse qu’ancienne. Une présence qui ne venait pas de l’obscurité, mais qui semblait s’éveiller en elle, comme si les ténèbres n’avaient fait que lui révéler ce qui avait toujours existé.

Au cœur de ce silence absolu, quelque chose lui répondait enfin.

Alors, des profondeurs de son âme jaillit une infime étincelle. Elle n’éclairait rien. Son éclat était d’un noir si absolu qu’il semblait engloutir jusqu’à l’obscurité elle-même, comme si les ténèbres avaient trouvé leur origine en ce point unique.

Le Noir Abyssal venait de naître.




Ses paupières frémirent avant de battre plusieurs fois. Son regard, d’abord absent, retrouva peu à peu la pièce qui l’entourait, comme si son esprit peinait encore à quitter cet ailleurs dont il venait tout juste de s’extirper. Durant quelques instants, elle demeura immobile, incapable de comprendre ce qui venait de se produire.

Puis l’air emplit de nouveau ses poumons.

Une profonde inspiration, presque douloureuse, tant elle lui sembla vivante. Elle retint un sanglot au fond de sa gorge. Après cette immensité silencieuse où rien ne respirait, sentir à nouveau l’air circuler en elle relevait du miracle.

Pourtant, ce ne fut pas l’air marin qui la frappa en premier mais la fragrance d’une douceur presque irréelle qui flottait encore autour d’elle : la délicate essence de jasmin mêlée à une légère note sucrée, évoquant les premiers jours du printemps.

Une senteur paisible, presque réconfortante, qui jurait étrangement avec l’horreur de cette obscurité absolue dont elle venait à peine de s’arracher.

Elle inspira une seconde fois, persuadée qu’elle s’était dissipée. Mais elle était toujours là, discrète, comme suspendue autour d’elle.

Maïa fronça légèrement les sourcils sans parvenir à en comprendre l’origine. Elle dut pourtant se contenir pour ne pas laisser éclater un cri de joie, tant le simple fait d’être revenue lui paraissait soudain précieux.

En tournant lentement la tête vers son grand-père, elle s’apprêta à croiser son regard mais rien. Tout ce qu’elle vit fut que la chaise voisine était vide.

Surprise, elle balaya la pièce des yeux avant d’apercevoir sa silhouette à travers l’ouverture donnant sur le jardin. Assis à sa petite table de bois, il contemplait paisiblement le paysage, comme s’il n’avait jamais quitté sa place.

Maïa baissa les yeux vers la pierre noire qui reposait toujours au creux du coffret. Elle demeura quelques secondes à l’observer en silence, incapable de la regarder comme un simple morceau de roche. Avec une infinie délicatesse, elle la reprit entre ses doigts, la déposa dans son écrin, puis rabattit lentement le couvercle, comme on referme un trésor dont on mesure enfin la véritable valeur.

Ce n’est qu’alors qu’elle se détourna et franchit les quelques pas qui la séparaient du jardin pour aller rejoindre son grand-père.

« Apo… pourquoi es-tu dehors ? » demanda Maïa en franchissant le seuil de la maison.

Une légère brise venue du port l’accueillit aussitôt. Chargée d’embruns et de cette odeur familière de sel qui imprégnait l’île, elle fit danser les longues mèches de sa chevelure autour de son visage. Après l’immobilité absolue qu’elle venait de quitter, le simple contact du vent sur sa peau lui semblait presque irréel.

Ses yeux cherchèrent instinctivement son grand-père. Assis à sa petite table de bois, les mains posées l’une sur l’autre, il contemplait paisiblement l’horizon, comme si le temps n’avait eu aucune prise sur lui.

Sans détourner le regard du paysage, il répondit avec un sourire tranquille.

« Cela fait un moment que je t’attends. »

Les sourcils de Maïa se froncèrent légèrement.

« Un moment ? »

Elle tourna instinctivement la tête vers l’intérieur de la maison. La cuisine était toujours là, baignée par la lumière du jour, exactement comme elle l’avait laissée… ou du moins le croyait-elle.

« Mais… nous étions encore devant la table il y a quelques minutes. Nous regardions cette pierre… »

D’un geste machinal, elle leva le petit coffret qu’elle tenait entre ses mains, comme si celui-ci pouvait confirmer ses souvenirs.

« Et tu as ensuite disparu avant que je ne te vois ici par l’encadrement de la porte. »

Le vieil homme tourna enfin les yeux vers elle. Son regard, empreint d’une infinie douceur, ne trahissait pourtant aucun amusement.

« Il n’y a eu que quelques minutes pour toi, peut-être… »

Son sourire demeura inchangé.

« Mais pour moi… près de dix-sept heures se sont écoulées. »

Un rire léger échappa à Maïa, plus par réflexe que par véritable amusement.

« Dix-sept heures ? Apo, c’est impossible. Tu plaisantes. »

Mais son rire s’évanouit presque aussitôt. Le visage de son grand-père n’avait pas changé. Il la regardait avec le même calme, sans chercher à la convaincre, comme s’il se contentait d’énoncer une évidence.

Le silence qui suivit pesa soudain plus lourd que ses paroles.

« Attends… »

Son regard glissa lentement vers le ciel. La position du soleil… la longueur des ombres… Quelque chose n’était plus comme dans son souvenir. Une étrange sensation lui serra la poitrine.

« Tu es sérieux ? »

« Très. »

Les doigts de Maïa se crispèrent malgré elle sur le coffret. Une foule de pensées se bousculait dans son esprit sans parvenir à former une réponse cohérente.

« Mais… je n’ai pas bougé… »

Sa propre voix lui parut lointaine, presque étrangère. Comme si elle formulait tout haut une question qu’elle se posait à elle-même.

Le vieil homme acquiesça d’un simple mouvement de tête.

« Non. »

Son regard se posa quelques instants sur la porte ouverte de la maison avant de revenir vers sa petite-fille.

« Ton corps est resté debout devant cette table tout ce temps. »

Une onde glacée parcourut l’échine de Maïa.

Dix-sept heures…

Elle revit la pierre noire, les couleurs qui s’y étaient animées, puis cette obscurité infinie qui avait fini par l’engloutir. Pour elle, tout cela n’avait duré qu’un instant.

Si ce qu’il dit est vrai, alors… nous ne sommes plus le 30 septembre mais le 1er octobre ?

Elle secoua la tête frénétiquement, pensant que son grand-père avait décidé de lui faire une blague. Pourtant… il ne changeais toujours pas de regard la concernant.

D’un petit souffle, elle lâcha la question qui lui traversait la pensée sur la seconde même.

« Alors… où étais-je ? »

Le regard du vieil homme descendit lentement vers le coffret qu’elle serrait toujours contre elle avec précaution, comme s’il renfermait désormais quelque chose de bien plus précieux qu’une simple pierre.

« Ici, tu n’as jamais quitté cette maison. »

Il marqua une légère pause, laissant le chant lointain des vagues emplir le silence.

« Mais ton esprit, lui… a voyagé bien plus loin que tu ne l’imagines. »

Le vieil homme baissa lentement les yeux vers le coffret que Maïa tenait toujours contre elle. Son sourire s’effaça peu à peu, laissant place à une expression où se mêlaient la stupeur, le respect et une profonde émotion.

« Toute ma vie, j’ai entendu parler de cette légende… »

Sa voix se fit presque absente, comme s’il revoyait les récits que lui racontaient autrefois ses propres anciens.

« Une histoire si ancienne que plus personne ne savait distinguer ce qui relevait du mythe de ce qui appartenait réellement au passé. Avec les siècles, beaucoup avaient fini par croire qu’elle n’était qu’un conte destiné à transmettre les traditions de notre peuple… »

Il releva lentement les yeux vers Maïa.

« Et pourtant… il semblerait qu’elle ait toujours été vraie. »

Son regard se posa de nouveau sur le coffret.

« Bien avant que les Saints d’Athéna ne parcourent ce monde, bien avant même que le Sanctuaire ne soit ce qu’il est aujourd’hui, exista une civilisation dont il ne subsiste aujourd’hui que quelques fragments de mémoire… »

Il s’interrompit un bref instant, comme s’il prenait conscience qu’il était en train de raconter une histoire que Maïa connaissait déjà depuis son enfance.

Ce qui se confirma par la réponse instantanée de la jeune fille.

« Mais ça, je le sais, Apo… c’est notre héritage. Tu me l’as souvent raconté avant que je ne parte m’entraîner sur Death Queen Island. »

Le vieil homme ne releva pas. Son regard demeura perdu vers l’océan, où les derniers reflets du soleil semblaient se dissoudre dans l’immensité du Pacifique.

« Ce que je ne t’ai jamais raconté… », reprit-il d’une voix calme, « …c’est qu’avant de forger les premières Armures d’Athéna, les Atlantes léguèrent un héritage. Un héritage qu’ils ne destinèrent ni à un dieu, ni à un guerrier… mais à une âme dont le cœur serait assez pur pour en révéler le pouvoir. »

Son regard s’échappa vers l’immensité du Pacifique, où les dernières lueurs du jour se perdaient lentement dans l’horizon.

« Comme tu l’as si bien dit, cela fait partie de notre héritage. Ce sont nos ancêtres, en ligne directe, qui façonnèrent les premières Armures d’Athéna. Ils ne les forgèrent pas uniquement à partir des métaux les plus rares de la Terre, mais grâce à un savoir que les siècles ont presque entièrement effacé. »

Il s’interrompit.

Lorsque ses yeux revinrent vers Maïa, ils s’attardèrent un bref instant sur son visage. Une lueur fugace les traversa, si discrète qu’elle disparut avant même d’avoir pu être comprise. Puis son expression retrouva sa sérénité habituelle.

« Sais-tu pourquoi ce savoir s’est perdu ? » demanda-t-il finalement.

Maïa cligna des yeux, surprise par cette question.

« Mais… tu le sais déjà, grand-père. Pourquoi me le demandes-tu ? »

« Parce que je veux entendre ta réponse. »

Sa voix demeurait douce, sans la moindre insistance. Il croisa lentement les mains sur les plis de son épaisse robe de laine immaculée.

C’est alors seulement que Maïa remarqua ce détail.

Lorsqu’ils s’étaient retrouvé dans la ruelle, ils s’était dirigé vers la cuisine. A ce moment là, son grand-père portait encore sa tenue de laine recouvert de son éternelle manteau couleur safran, non adaptée à la douceur tropicale d’Orona. À présent, il était revêtu de l’une de ces longues robes blanches qu’il réservait aux soirées plus fraîches et qui semblait plus à adéquation avec la température environnante.

Son cœur se serra pourtant.

Ce simple changement suffisait à confirmer ce qu’elle refusait encore d’admettre.

Pendant qu’elle croyait s’être absentée quelques minutes, une journée entière avait presque suivi son cours.

Elle s’approcha en silence et prit place sur la chaise qui faisait face à la sienne. Le fin coussin couleur océan s’affaissa légèrement sous son poids tandis qu’elle cherchait ses mots.

« Tu m’as toujours raconté que nos ancêtres avaient péri lorsque la cité fut engloutie par la colère de Poséidon… après qu’il eut perdu son premier Général durant la guerre contre Athéna. »

Le vieil homme acquiesça d’un lent mouvement de tête.

« Et pourquoi perdit-il son premier Général ? Dans quel contexte cela arriva-t-il ? »

Maïa fronça légèrement les sourcils.

D’un simple geste de la main, il l’encouragea à poursuivre.

« La réalisation des Armures destinées aux Chevaliers d’Athéna… »

Sa réponse se termina presque en murmure. Elle ne comprenait toujours pas où son grand-père voulait la conduire.

« Exact. »

Il se redressa légèrement sur son siège avant de laisser échapper une discrète grimace, ses vieux rhumatismes lui rappelant une fois de plus le poids des années.

« Mais cette histoire est incomplète. Tandis qu’une branche de notre peuple consacrait tout son savoir à la création des Armures d’Athéna, une autre poursuivait une œuvre bien différente. »

Il marqua une pause.

« Elle façonnait des Armures qui ne devaient appartenir à aucun dieu en particulier… mais être capables de servir chacun d’eux. »

Maïa sentit son souffle se bloquer.

« Mais… grand-père… ce n’est pas possible. »

Toutes les leçons qu’elle avait reçues, de lui comme du Chevalier d’Or du Bélier, digne héritier lui aussi du savoir Atlante, affirmaient la même vérité : une Armure naissait liée à son destin. Elle reconnaissait un dieu, sa protection et sa volonté. Jamais elle ne pouvait changer d’allégeance selon celui qu’elle devait protéger une fois qu’un serviteur à la cause venait à la revêtir.

Le vieil homme soutint calmement son regard.

« Dans ce cas précis… si. »

Maïa resta figée quelques secondes.

« Mais… comment ? »

« Avant que ces Armures ne choisissent leurs porteurs, les Atlantes avaient créé un ultime héritage. Une pierre capable de reconnaître une âme dont le cœur demeurait parfaitement pur. »

Maïa baissa instinctivement les yeux vers le coffret.

« Cette pierre… »

« …est restée endormie durant des siècles. Peut-être des millénaires. Personne n’est capable de le dire. Elle attendait simplement celui ou celle qui saurait l’éveiller. »

Un frisson parcourut la jeune fille.

« Et… je l’ai réveillée ? »

Le vieil homme acquiesça lentement.

« Oui. »

Le silence revint quelques instants, seulement troublé par le bruissement des feuilles.

« Que va-t-il se passer maintenant ? »

Le grand-père esquissa un léger sourire.

« Maintenant… elle va t’éprouver. »

Maïa releva brusquement la tête.

« M’éprouver ? »

« Les anciens du temps où j’étais encore un jeune homme fringuante », dit-il en oscillant sur place pour l’effet d’amusement pour reprendre sur son ton sérieux du moment, « racontaient que cette pierre n’offrait jamais son héritage. Elle le révélait, morceau après morceau, à travers un chemin initiatique. À chaque étape, elle conduisait son élu dans un lieu qui n’appartenait ni tout à fait au monde des hommes… ni entièrement au Cosmos. Là, il devait affronter une épreuve destinée à révéler une qualité enfouie au plus profond de lui-même. »

Il posa doucement une main sur le coffret.

« Lorsque l’épreuve est surmontée, la pierre se transforme. Une nouvelle couleur apparaît en son sein. Ce n’est pas un simple changement d’apparence… c’est la preuve que l’âme de son porteur s’est élevée. »

Maïa observa la pierre noire en silence.

« Elle n’a pourtant pas changer de couleur… »

« Et pourtant si. », répondit simplement le vieil homme avec un petit sourire. « Elle n’est plus noir comme l’obsidienne mais elle est… »

« Elle est juste noir grand-père. »

« Faux. », lâcha-t’il en posant son index sur le bout du nez de la jeune fille. « Il y a une subtile différence entre ce qu’elle était quand l’on a ouvert le coffret et maintenant. »

Maïa l’a prit entre ses doigts et la leva pour que les rayons du soleil viennent s’y refléter.

On dirait un reflet verdâtre… couleur algue…

Elle restait subjuguée par les reflets dansant qui s’opérait à la surface de la pierre. Pourtant, elle dû arrêter rapidement sa contemplation.

« Maïa… », lança le grand-père en prenant le poignet de la jeune fille pour que la pierre se retrouve entre elle et lui. « Le noir est… »

Un sourire finement heureux se dessina sur les lèvres du vieil homme, dessinant ses rides autour de ses lèvres.

« … la première couleur. »

Le il hocha doucement la tête, faisant glisser une mèche de cheveux le long de son visage.

« Oui ma chérie. Cette couleur que tu viens d’éveiller en acceptant la solitude absolue n’est autre que le Noir Abyssal. »

Le Noir Abyssal…

Il leva ensuite un doigt, reprenant la concentration de la jeune fille par la même occasion.

« D’après la légende, il en existerait neuf autres. Chacune serait liée à ce que les anciens appelaient une dissonance. »

« Une dissonance ? » répéta Maïa en fronçant les sourcils.

Une pointe de déception traversa son regard. Elle s’était attendue à ce que la légende évoque des vertus, des idéaux ou des valeurs auxquelles aspirer.

Le mot choisi par son grand-père lui semblait au contraire porter en lui l’idée d’un déséquilibre.

« C’est quoi une dissonance ? »

Le vieil homme la regarda lentement, sans un mot. Doucement il respira l’air ambiant, emplissant ses poumons de cet iode qui enivrait le village avant de répondre.

« Les Atlantes considèrent que toute âme porte en elle des tensions invisibles. Des épreuves que la vie impose à chacun. »

« Comme ? »

« La peur. La douleur. Le doute. Le renoncement… », déblatéra le vieil homme l’un à la suite de l’autre. « Beaucoup passent leur existence à les combattre sans jamais les comprendre. »

Il posa une main sur le coffret.

« Celui qui porte cette pierre ne peut, par contre, pas les fuir. Il doit les traverser jusqu’à ce qu’elles cessent d’être des dissonances pour devenir une harmonie avec son propre Cosmos. »

Maïa demeura silencieuse face à une telle description.

Le vieil homme l’observa quelques instants. Quand il vit qu’il y eut assez de temps

De passer, il parla d’une voix calme.

« Qu’as-tu ressenti, là-bas ? »

La question l’a surpris plus qu’elle ne le pensait. Doucement, elle baissa les yeux vers le coffret qu’elle tenait encore entre ses mains.

« Au début… j’ai cru que j’allais devenir folle. »

Sa voix n’était guère plus qu’un souffle.

« Il n’y avait rien. Ni lumière… ni bruit… ni même la sensation du temps qui passait. J’étais seule. Complètement seule Apo… »

Elle marqua une pause, cherchant les mots les plus justes. Lui voyait bien que l’épreuve qu’elle avait subie avait encore énormément de répercussions sur sa psyché.

« Mais… ce n’était pas ce vide qui me faisait peur. »

Son regard se perdit un instant.

« C’était l’impression qu’il était… vivant. Comme si cette obscurité possédait une présence. Plus je cherchais à lui échapper, plus elle semblait m’entourer. Elle n’était pas vide… elle était trop pleine. Une immensité si dense qu’elle en devenait presque réelle. J’avais l’impression qu’elle pesait sur moi sans jamais me toucher. »

Le vieil homme demeura parfaitement immobile.

« Puis… j’ai compris que je devais cessé de lutter. »

Un léger sourire apparut sur les lèvres de Maïa, presque malgré elle.

« À partir de cet instant… tout a changé. Cette présence n’était plus oppressante. Elle est devenue… apaisante. Comme si elle avait simplement attendu que j’accepte d’être seule pour m’accueillir. »

Elle inspira lentement.

« Et lorsque je suis revenue dans la cuisine… »

Ses doigts se resserrèrent légèrement autour du coffret.

« Il y avait une odeur. Très légère… mais je la sentais parfaitement. Du jasmin… mêlé à une douceur sucrée. C’était étrange. Cette fragrance avait quelque chose de paisible, presque printanier. Elle jurait complètement avec les ténèbres dont je venais de sortir… et pourtant, j’avais l’impression qu’elle les accompagnait. »

Un long silence s’installa entre eux. Seul le murmure du vent dans les rares palmiers survivants de la région venait troubler la quiétude du jardin.

Le vieil homme ne répondit pas tout de suite.

Son regard demeurait posé sur Maïa, mais il semblait voir bien au-delà d’elle, comme si les récits transmis par ses ancêtres prenaient enfin forme sous ses yeux.

Lentement, il inclina la tête.

« Je vois… C’est pour cela que tu as réussi à traverser la Première Dissonance. Celle de la solitude et de l’isolement. »

Maïa sentit un léger frisson parcourir ses épaules.

L’image de cette immensité noire lui revint aussitôt. Cette présence oppressante, impossible à décrire, qui semblait l’observer sans jamais posséder de visage.

Oui… cette définition collait parfaitement à ce moment.

« Tu crois vraiment… que c’était cela ? » souffla-t-elle, encore troublée. « J’avais pourtant la sensation qu’il y avait… quelqu’un. »

Le vieil homme esquissa un léger sourire.

« C’est précisément ce que produit une dissonance. Elle prend la forme de ce que ton esprit est capable d’accepter. Tu lui as donné une présence parce que ton cœur cherchait une explication à ce qu’il ne pouvait comprendre. »

Il marqua une courte pause avant d’ajouter du même ton calme que depuis le début de leur conversation.

« Mais il n’y avait personne. Seulement toi… face à la part de toi-même que tu refusais encore d’accueillir. »

Les mots résonnèrent longuement dans l’esprit de Maïa.

« Tu n’as pas vaincu l’isolement », conclut-il. « Tu as cessé de le considérer comme un ennemi. Tu l’as simplement… compris. »

Maïa sentit ses doigts se resserrer instinctivement autour du coffret.

« C’est donc à moi de retrouver les neuf autres Dissonances ? »

Le vieil homme acquiesça d’un simple mouvement de tête.

Le silence retomba quelques instants. Maïa observait la pierre, perdue dans ses pensées.

« Mais… comment ? »

Elle releva les yeux vers son grand-père.

« Maître Ikki ne m’a aidée qu’une seule fois… avec son énigme. À part ce moment-là, il n’a plus rien ajouté d’autre…»

Une nouvelle réflexion traversa son esprit.

« Tu crois… que c’est cela qu’il attend de moi ? Que je trouve seule le chemin vers les autres Dissonances ? »

À mesure que les mots franchissaient ses lèvres, le regard de Maïa s’illumina. Une lueur nouvelle vint faire pétiller ses grands yeux bleus, comme si une pièce du puzzle venait enfin de trouver sa place.

L’espace d’un instant, elle revit le visage impassible d’Ikki et comprit que son silence n’avait peut-être jamais été un refus de l’aider, mais une manière de l’obliger à avancer par elle-même.

Le vieil homme, de son côté, prit quelques secondes avant de répondre.

« C’est fort possible. »

Il croisa doucement les mains sur ses genoux.

« Si cette légende est fidèle à ce qu’ont transmis nos ancêtres de part le temps, alors personne ne peut te montrer le chemin. S’il existait une méthode pour atteindre ces lieux, elle se serait transmise jusqu’à nous. Or, il n’en reste rien. »

Son regard se posa sur le coffret.

« Cette pierre est aujourd’hui la seule héritière de ce savoir disparu. »

Maïa suivit instinctivement son regard.

« Tu veux dire qu’elle sait où je dois aller ? »

Le vieil homme esquissa un léger sourire.

« Je l’ignore. »

Il marqua une courte pause.

« Mais si les anciens lui ont confié ces dix dissonances, il serait logique qu’elle soit également capable de guider celui ou celle qu’elle a reconnu. »

Maïa caressa machinalement le bois sombre du coffret du bout du pouce.

« Et comment lui demander ? »

« Je n’en ai aucune certitude. »

Son regard se fit songeur.

« Toutefois… si j’étais à ta place, je commencerais par méditer en sa présence. »

Il désigna discrètement le coffret.

« Tu as établi un lien avec cette pierre. Peut-être qu’en apaisant ton esprit, elle finira par t’indiquer la prochaine étape de ton pèlerinage… comme elle t’a déjà conduite vers la première. »

Maïa baissa de nouveau les yeux vers le coffret. Sans savoir pourquoi, cette idée lui paraissait soudain évidente.

Au même instant, une légère démangeaison lui picota l’œil droit. Elle le frotta vigoureusement du poing avant de cligner plusieurs fois des paupières.

L’heure du sommeil avait sonné et son corps le lui rappelait.

« Bien… » déclara-t-elle en se relevant, le coffret toujours lové entre ses mains. « Je méditerai d’ici une heure ou deux. J’ai besoin de dormir un peu, grand-père. »

Le vieil homme secoua lentement la tête.

« Je crains que cela ne soit pas possible, nyingdug. Tu vas devoir t’y mettre sans tarder. »

Maïa fronça les sourcils. « Pourquoi dis-tu ça ? »

« N’as-tu pas regardé l’heure en revenant de la cuisine ? »

Déconcertée, elle leva les yeux vers l’horloge. Les aiguilles indiquaient bientôt midi. Elle se retourna aussitôt vers son grand-père, l’incompréhension se lisant sur son visage.

« Lorsque tu es sortie de la cuisine… il était exactement dix heures dix. »




Lexique :


Apo (ཨ་པོ་) : Appellation tendre et naturelle dans plusieurs régions tibétophones, désignant le mot grand-père et plus proche de notre « Papy ! ».


Atsi (ཨ་ཙི།) : C’est une exclamation très crédible lorsqu’on retrouve soudain la mémoire. Ce mot est l’équivalent de : « Ah ! », « Tiens donc ! », « Mais oui ! »


Kyema  (ཀྱེ་མ།) : Prononcé Kyié-ma, c’est une exclamation très courante en tibétain. Selon le contexte, elle peut signifier : « Mince ! », « Bon sang ! », « Par les cieux ! », « Comment ai-je pu oublier ça ! »


Nyingdug (སྙིང་སྡུག) : Signifie "mon cœur" ou "trésor de mon cœur". Ce terme fonctionne aussi parfaitement pour un enfant que l'on chérit profondément.






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