Quelques semaines plus tôt.
La Guerre Sainte était terminée. Après une longue série de combats opposant les chevaliers d’Athéna, déesse de la Guerre défensive, juste et raisonnée, aux armées d’Hadès, dieu des morts et des Enfers, la réalité de l’outremonde se délitait. L'empereur de la géhenne était défait, sa divine enveloppe charnelle transpercée par le sceptre d’Athéna. Le dunamis justicier de la déesse et les cosmos vengeurs de Shiryu, Shun, Ikki, Hyoga et Seiya avaient supplanté le pouvoir d’Hadès. Elysion, lieu de l’ultime affrontement, vacillait sur ses fondations.
Mais la victoire avait eu un prix. Dans l’assaut final, le cœur de Seiya avait été traversé par l’épée ténébreuse du maître des Morts. Insensibles à l’effondrement autour d’eux, agenouillés autour du chevalier grièvement blessé, Saori, la réincarnation d’Athéna en ce vingtième siècle, et les autres chevaliers de bronze pleuraient le sort de leur ami. Ils n’eurent toutefois pas le loisir de s’éterniser sur leur recueillement. Afin de ralentir l’inéluctable et dans l’espoir de gagner du temps qui lui permettrait de trouver une solution, Saori lui insuffla à Seiya le Misopethamenos, se redressa et sourit tristement à ses compagnons d’infortune.
— Rentrons, maintenant. Rentrons vers notre merveilleux monde inondé de lumière.
Elle leva son sceptre et des bulles iridescentes, des bulles de vie, se refermèrent autour des survivants. De fines particules d’or s’immiscèrent dans les enveloppes sphériques. Avec son pouvoir, l’incarnation d’Athéna avait réussi à rassembler les atomes constitutifs des armures d’or détruites par le dieu de la Mort. Puis elle avait fait venir les sœurs desdites armures qui étaient restées au pied du Mur des Lamentations. Ces dernières avaient perdu elles aussi leur cohérence et s'étaient mêlées aux bulles salvatrices.
Les débris de la Balance, du Bélier et du Capricorne adornèrent ainsi la bulle de Shiryu. Les éclats de la Vierge et des Poissons parèrent celle de Shun. Les fragments du Verseau et du Scorpion agrémentèrent celle de Hyoga. Les résidus du Lion, du Cancer et des Gémeaux s’incrustèrent dans celle d’Ikki. Et les restes du Sagittaire et du Taureau s’ajustèrent à la bulle partagée par Saori et Seiya. Chaque sphère protectrice s’éleva ensuite dans les cieux élyséens et, guidée par le pouvoir divin d’Athéna, commença à regagner la Terre et le Sanctuaire.
Alors que l’alignement des planètes se désaxait, alors que l'éclipse ultime qui plongeait la Terre dans l’obscurité et la terreur se dissipait, Kiki, Marine, Shaïna, Géki, Ichi, Jabu, Nachi et Ban, toujours regroupés autour de Seika au Sanctuaire, se réjouissaient. Cela signifiait que les héros, leurs amis, leurs frères, avaient réussi à vaincre Hadès. La Guerre Sainte était terminée. Déjà au loin, il leur semblait entendre la liesse des habitants du village avec lequel le Sanctuaire partageait l'île sacrée d’Athéna. Rodorio. Ce petit village avait de tout temps participé à la logistique du domaine des Saints en lui fournissant les ressources indispensables à son fonctionnement.
L’allégresse atteignit son paroxysme lorsque les cinq sphères lumineuses surgirent du Puits du Tartare, seule issue encore praticable et reliant directement les Enfers au Sanctuaire, et se mirent à flotter dans les cieux, bien au-dessus de Star Hill et de l’Horloge du Zodiaque. La déesse et ses protecteurs étaient de retour. Ignorants de l’état du chevalier de Pégase, les larmes de joie et de soulagement coulaient dans les yeux de ses compagnons restés sur Terre.
Mais ce bonheur fut de courte durée.
Une âme pernicieuse attendait son heure, une âme divine et belliqueuse, avide de faire valoir sa suprématie. Arès, dieu de la Guerre offensive, conquérante et violente, profita de la débâcle de son oncle et du relâchement d’Athéna. Il était temps pour lui de saisir l’opportunité d’empêcher sa sœur, affaiblie et éplorée, de rétablir son règne de paix sur la Terre. Après tout, elle était à l'origine des maux des humains. À cause de son amour inconditionnel des mortels, la déesse aux yeux pers les avait affaiblis par sa trop grande magnanimité, empêchés d'apprendre à se défendre par eux-mêmes, habitués à l’assistanat de son Sanctuaire. Elle en avait fait une espèce bercée par l’illusion de sa propre supériorité alors que si peu de ses individus s'étaient éveillés au cosmos.
Il était temps d’offrir aux humains une véritable chance de s’élever, d’en faire d’authentiques combattants capables d’égaler les demis-dieux et de rivaliser avec le bestiaire fabuleux des légendes. Et cette voie ne passerait pas par la compassion, le pardon et l’affection. Seule l’adversité, la compétitivité et la rivalité pourraient sélectionner les meilleurs guerriers, élire les plus adaptés à la réalité de ce monde, de cet environnement cruel et implacable dans lequel dominait la loi du plus fort, du plus malin ou du plus chanceux, la loi de la guerre permanente, physique et psychologique, pour la survie, la vie et l’envie.
Il apparut soudainement au-dessus d’Athéna et de ses chevaliers.
— Tes exactions s'arrêtent ici, ma sœur ! tonna-t-il sentencieusement alors que de son dunamis, il interceptait les sphères salvatrices.
Il s’approcha et, sans ménagement, arracha Saori de la bulle qui les préservait, elle et le chevalier de Pégase inconscient.
— Tu restes avec moi, Athéna, déclara alors Arès à sa sœur trop épuisée et atterrée pour réagir. Je vais te montrer ce que régenter veut dire et tu pourras constater que ma gouvernance sera bien plus apte à guider tes protégés que ta bienveillance. Quant à tes chevaliers…
La puissance d’Arès s'empara du contrôle des sphères divines. À l’intérieur, aucun des jeunes garçons n'était en mesure de réagir. Seiya était dans un profond coma accentué par le Misopethamenos, tandis que Shiryu, Ikki, Shun et Hyoga se trouvaient dans une stase réparatrice dans laquelle leur déesse les avait plongés. Échappant à la volonté d’Athéna, les bulles se mirent à tourner sur elle-même, sans ménagement pour leurs occupants. Elles commencèrent à rougeoyer, se muant en globes mortels incandescents.
— Non ! clama enfin Athéna en sortant de sa torpeur.
Elle brandit alors sceptre et bouclier. Les bulles de vie obéirent à la déesse aux yeux pers, revenant à leur loyauté initiale, et fusèrent loin du nouvel ennemi. Athéna avait réussi à mettre en sécurité ceux qui étaient toujours accourus à sa rescousse.
— En pensant les mettre hors de ma portée, tu ne fais que prolonger leurs souffrances futures, railla Arès. Qu'importe !
Lui confisquant Niké et Ægis, le dieu de la Guerre amena alors la déesse de la Guerre vers la surface. Abattue et exténuée, Saori ne put offrir la moindre résistance. Arès était au summum de son pouvoir et Athéna avait consumé presque tout le sien face à Hadès, puis en sauvant ses fidèles compagnons. Il la dominait totalement et elle se retrouvait sous son terrible joug, dorénavant impuissante face à ses ambitions eugénistes.
Ils atterrirent devant l’autel d’Athéna et Arès claqua des doigts. Aussitôt, un voile d’obscurité impénétrable s’étendit sur l’île qui abritait le Sanctuaire. Les douze Maisons, le Long Escalier Sacré, le Colisée, les terrains d’entraînement, Star Hill, l’Horloge du Zodiaque, jusqu'à l’orée du village de Rodorio… tout fut recouvert de la nappe de noirceur. Cette opacité primordiale invoquée par Arès inerta les malheureux qu’elle surprit – Marine, Shaïna, Jabu, Nachi, Géki, Ichi et Ban – les muant en de véritables statues d’obsidienne.
Une unique étoile filante réussit à en réchapper in extremis, étincelle éperdue du jeune Kiki qui, emportant Seika dans sa téléportation, tenait désespérément sa promesse de protéger la sœur de Seiya, même si cela avait signifié abandonner ses camarades à leur triste sort.
Athéna tenta de puiser dans ses dernières forces divines, mais ce fut vain. L’obscurité engloutit le halo lumineux qui avait commencé à se déployer depuis le corps de Saori. Arès brandit alors sa hache à double tranchant, Labrys. Grâce à elle, le dieu de la Guerre forgea alors les ténèbres, y gravant et y sculptant murailles, coursives et corridors. Il leur fit prendre la forme d’un immense labyrinthe occupant toute l'île. La transformation du domaine sacré réarrangea le Sanctuaire, dispersant les douze Temples et ramifiant l’escalier jusqu’aux quatre coins du territoire athénien.
L’opiniâtreté humaine et la colère divine parvinrent alors à réveiller une force insoupçonnée et Saori se déchaîna. Une puissante vague de dunamis déferla au centre du labyrinthe où ils se tenaient, enfermant les divins belligérants dans un dôme de lumière prisonnier du sombre dédale.
— Je ne te laisserai pas agir impunément, Arès ! clama-t-elle d'une voix régalienne. Je te scelle ici, avec moi, au sein de ton propre piège et je te défie !
Niké et Ægis rallièrent les mains de leur légitime propriétaire. Stupéfait, Arès brandit son propre bouclier, remisa Labrys et dégaina sa lance.
— Qu’il en soit ainsi, Athéna. Affrontons-nous entre divinités guerroyantes. Et qu’au bout d’un affrontement de mille jours et mille nuits, la meilleure conception de la Guerre l’emporte !