Attention :
Londres puait. La Mort et le Désir. Une odeur écœurante que tous pouvaient percevoir mais sans en reconnaître les effluves. Miasmes corrompant tout sur leur passage, peste invisible et incolore, rongeant ceux les respirant à pleins poumons. La capitale était devenue un cimetière à ciel ouvert.
Hob, le corps perclus de douleur, frappé par une pluie battante, s’immobilisa subitement, hagard, perdu, après avoir erré pendant des heures dans la ville agonisante. Il leva les yeux vers le ciel. Le jour et la nuit se confondaient et le ciel obscur, dépourvu de soleil et de lune, enveloppait la ville d’un sombre linceul. L’immortel enveloppa ses bras autour de ses épaules tremblantes, les frictionna pour tenter de se réchauffer. Ses vêtements trempés lui collaient au corps comme une seconde peau et ne le protégeaient plus de ce froid grignotant ces vieux os. Ces os qui avaient trop vécu…
Un pompier l’aperçut et quitta ses collègues pour s’approcher de lui. Prisonnier dans un perpétuel bourdonnement entremêlant bruissements impatients des mouches, cacophonie de cris, fracas de l’eau se déversant et bruits de sirènes, Hob n’entendait pas ce mortel qui tentait de lui faire entendre raison. Il esquissa un curieux sourire. Poli. Inquiétant. Et lorsque ce dernier, exaspéré, lui conseilla de « foutre le camp », l’immortel se contenta de reprendre son errance. Indifférent à ce cadavre allongé sur un brancard, tenant entre ses mains serrées, un parapluie couleur soleil. Sourd aux cris de désespoir d’une population mourante. Aveugle au spectacle des cadavres des rats recrachés par les bouches d’égout et se répandant sur les trottoirs en une vague putride. Le monde expirait et Hob Gadling l’immortel poursuivait sa quête insensée, chef d’orchestre de cette valse destructrice et délirante entamée par la Mort et le Désir. Une danse entraînant Londres et bientôt le Monde Éveillé, dans une nouvelle spirale de désespoir.
Le bourdonnement vrillant ses tympans s’intensifia. Son corps mortel se retrouva assailli par un brouillard pestentiel. La nuée invisible et bruyante devint nuage de mouches grasses s’abattant sur lui, suçant sa peau avide d’autres caresses, de leurs trompes vengeresses. Hob porta la main à sa joue et tenta de les chasser mais ces mouches aux abdomens gonflés par de précédents festins, n’étaient pas de celles dont on pouvait facilement se débarrasser.
Une ombre se détacha de la brume et se plaça face à lui. Hob esquissa un pauvre sourire et lança un « bonjour » à cette mère depuis longtemps disparue.
Celle-ci s’avança vers lui de son pas traînant, les vêtements en lambeaux, le visage ravagé par des bubons purulents. Elle tendit sa main aux doigts rongés par la décomposition et s’adressa à lui de cette voix qu’elle prenait jadis pour lui parler des fées et du Seigneur.
– Renonce, mon fils, à cette quête qui te conduira à ta perte.
– Abandonne cet Infini qui n’est plus et qui doit nous payer son tribut, murmura une autre voix, celle d’une jeune femme blonde au visage pâle, parsemé de quelques taches de son, déformé par une éternelle grimace douloureuse.
Elle se tenait à la droite de sa vieille mère, sa longue robe blanche maculée de taches sombres. Des traînées de sang coulaient le long de ses jambes.
– Renie ta foi envers celui qui fut roi, souffla une troisième silhouette, celle d’un jeune homme flottant dans une blouse d’hôpital trop large, dévoilant une poitrine couverte de lésions.
L’immortel contempla, longuement, ces trois êtres appartenant à son passé. Il esquissa un pas vers ses fantômes et, sans proférer le moindre son, reprit sa marche en direction de cette maison qui était devenue un sanctuaire. Un lieu sacré, loin de ce monde qu’il était prêt à sacrifier.
Les voix de ses chers disparus se changèrent en sifflements aigus tandis que la nuée vrombissante se mit à battre ses ailes menaçantes. Sans tenir compte des avertissements lancés et des châtiments promis, l’immortel pénétra dans le sanctuaire, aux allures de tombeau, plongé dans la pénombre. Quelques mouches tentèrent de le suivre mais lorsqu’elles franchirent le seuil de la maison, elles tombèrent, mortes. Il claqua la porte, sans entendre – ou prétendant ne pas entendre – le bruit sinistre, le crissement des lames d’une paire de ciseaux coupant un fil de soie, qui accueillit ce dernier refus de se soumettre au Destin.
Hob appela Dream. Seul un silence salua ce cri d’amour. Pygmalion frotta sa tête contre sa cheville. L’immortel le caressa d’un geste mécanique, dépourvu de la moindre tendresse. Sa douceur, il la réservait à cet homme qu’il avait juré de sauver d’une destinée tissée d’avance. Il jeta un regard vers la cuisine où son téléphone ne cessait d’émettre des bruits de notification. Il n’esquissa pas un geste vers ce dernier lien avec l’humanité. Abandonnant le vieux chat, il monta l’escalier, s’arrêtant à chaque marche pour gratter sa peau couverte de petits boutons.
Parvenu à l’étage, Hob prit la direction de l’atelier et s’y enferma, s’ensevelissant sous cette chape de désirs qu’il avait lui-même bâtie. Il se saisit du briquet traînant par terre et alluma les bougies entourant la statue. La relique de son amour infini. Il retira son tee-shirt trempé et ne put réprimer un petit froncement de nez lorsqu’il sentit sa propre odeur: il empestait la mort.
L’immortel eut un petit rire désinvolte avant de s’agenouiller devant la statue, ses genoux tremblants posés sur le drap rapiécé dont il avait oublié de la recouvrir. Il laissa ses doigts s’égarer sur ce corps d’argile qu’il aurait voulu être de chair. Sa main caressa le visage dépouillé de traits avant de se déposer contre une cuisse qu’il pressa avec envie, cherchant à reproduire la texture de la peau de Dream entre ses doigts avides. Cette cuisse accueillante contre laquelle il aurait aimé glisser ses jambes… Il ferma les yeux et s’inclina vers l’objet de son désir pour en effleurer les lèvres inexistantes de sa bouche proférant des prières impies.
Une fois ses caresses assouvies, Hob, saisi par la torpeur créatrice, entama cette étrange cérémonie dont il était l’unique prêtre et fidèle. Il attrapa la bassine, changea l’eau, fit ses ablutions en se nettoyant les mains et les bras jusqu’aux coudes avec soin, avant de préparer l’argile. Il s’agenouilla devant l’ idole et se saisit de l’argile, imitation imparfaite de la chair, devenue molle qu’il pétrit entre ses doigts dévoués, afin qu’elle prenne la forme du pied dont sa paume avait conservé le souvenir. Il recouvrit les os argentés d’argile et façonna d’abord les chevilles, faisant rouler la matière entre ses doigts pour leur donner la forme arrondie tant désirée, l’étira ensuite afin de lui faire prendre la cambrure élégante du pied de Dream. Il prit son temps — le temps ne comptait plus de toute façon — pour reproduire ces pieds qui s’étaient abandonnés entre ses mains et contre ses lèvres. Il dessina à l’aide de ses ongles, les traits délicats parant la plante qu’il avait chatouillée avec douceur. Il termina par les orteils fins qu’il avait eu envie de prendre à pleine bouche pour en goûter la peau humide de rosée. Il se libéra de cette pensée obscène pour se concentrer sur sa création insensée. Indifférent à la nuit qui avait dévoré le jour, aux bruits de mort régnant autour de son sanctuaire. Indifférent à la nuée de mouches grasses collées contre l’œil-de-bœuf l’épiant de leurs yeux vengeurs.
Une fois les pieds de la statue achevés, Hob s’allongea près de son amant d’argile et se serra contre lui. Une mâchoire de feu lui dévorait les entrailles. Il avait faim de sexe. Écrasé par ce parfum de désir corrompant son sanctuaire, il voulait plus que tout, étancher cette soif de luxure enivrant ses sens et sa raison. Il noua ses bras autour du cou de la sculpture, appuyant sa poitrine dénudée contre celle qui était encore squelette de fer. Un fil argenté s’enfonça dans sa chair, tout près de son cœur. Insensible à la douleur, il se pressa davantage contre ce corps inachevé qu’il se désespérait de posséder, ses pieds chatouillant ceux nouvellement créés.
Un souffle frôla sa nuque. L’odeur entremêlant celle de la mort et du désir se dispersa, remplacée par celle entrelaçant le pétrichor et l’armoise. Le souffle descendit le long de son dos, soulageant, un peu, ses douleurs et atténuant les démangeaisons de sa chair meurtrie.
– Je ne suis pas prêt à renoncer, murmura Hob dans le secret de l’obscurité. Je ne renoncerai pas.
Le souffle se perdit au creux de ses reins avant de remonter le long de ses épaules. Hob se retourna et fit face à l’ombre de Dream. Il plongea sa main dans la poitrine nébuleuse, caressa le cœur d’argent qui frémit à son contact.
– Toutes ces années, reprit Hob en rivant son regard à celui de son amant, j’ai défié la Mort et vécu nombre d’aventures pour avoir des histoires à te raconter lors de nos rencontres. Je suis fou, n’est-ce pas ? Tenter de rivaliser avec celui qui créait les rêves et les cauchemars ! Quelle folie !
Dream se rapprocha de lui, intouchable et pourtant présent. Il effleura les joues de Hob de son souffle pour en soulager les piqûres.
– Je ne peux pas abandonner, Dream.
Le souffle se perdit sur ses lèvres, lui offrant un baiser au goût amer.
– Je suis terrifié à l’idée de vivre dans un monde où tu n’existerais plus, confessa Hob en repliant ses doigts contre le cœur cosmos.
Il vit la stupeur teintée de tristesse se peindre sur les traits de celui qui fut roi et qui n’était plus qu’une ombre. Dream pressa son corps fait de néant contre le sien. Hob sentit le vide s’insinuer en lui. Un vide qu’il ne savait comment combler pour le changer en chair véritable. Ce qu’il ressentait pour Dream, c’était bel et bien du désir. Il crevait d’envie de le baiser. Il retira sa main du cœur dont le curieux tic-tac, un son ressemblant au chant des planètes, résonnait dans l’ atelier. Son amant s’écarta de lui afin de faire glisser le drapé recouvrant ses épaules, dévoilant entièrement sa poitrine composée de vide et des débris de rêves s’accrochant encore à lui.
Le désir engloutit l’immortel. Il se pencha vers le Maître des Rêves et, imitant son geste tendre, souffla sur ses mamelons. Le corps translucide frémit sous cet attouchement. Hob esquissa un sourire malicieux, le premier sourire depuis des heures, et baisa de son souffle le torse répondant à ses caresses. Dream rejeta la tête en arrière, les paupières mi-closes, les lèvres entrouvertes sur un gémissement silencieux.
Hob s’écarta. Le regard de Dream s’assombrit, devenant nuit dépourvue d’étoiles. Du désir, reconnut Hob en effleurant ce corps immatériel de ses lèvres. Mais bien plus que cela. Tellement plus… songea-t-il lorsque leurs souffles se rencontrèrent dans un nouveau baiser. Tellement plus…
Dream se dépouilla de son vêtement, mettant à nu, ce corps qui n’en était pas vraiment un, avant de se tourner sur le flanc, laissant son amant admirer sa non-chair composée de néant et de songes. Hob se pencha, examina les fragments de rêves dansant sur le corps de Dream, le nimbant d’une lueur surnaturelle : des parcelles de fantasmes ou de peurs, débris de secrets tus ou de vérités qu’on n’ose dévoiler.
– Tu es stupéfiant, murmura l’immortel avant de déposer un nouveau baiser soufflé au creux du flanc souverain.
Le corps de Dream s’arc-bouta sous cette caresse. Il esquissa un sourire. Hob sut à cet instant qu’il était prêt à damner son âme immortelle pour ce sourire qu’il n’aurait jamais imaginé voir apparaître sur les lèvres impassibles. Il repoussa les voix se confondant dans son esprit, le suppliant de renoncer à sa chimère, et se dénuda à son tour, libérant cette chair marquée par la vie, imparfaite, mortelle.
Leurs souffles se mêlèrent à nouveau, chargés de frustrations et de désirs.
– Tu es sûr ? s’enquit Hob d’une voix tremblante comme celle d’un puceau s’apprêtant à goûter pour la première fois aux plaisirs charnels.
Dream, tout en plongeant son regard dans le sien, étendit ses doigts vers lui, traçant le cheminement de sa cicatrice de ses doigts dépourvus de chair. Hob ne put réprimer un gémissement, terriblement humain, lorsque cette main polissonne caressa son sexe. Dream, lui adressa un sourire empreint d’orgueil et esquissa une petite arabesque à l’aide de ses doigts. Hob laissa échapper un juron entre ses dents serrées avant de se laisser emporter par le plaisir. Ses gémissements devinrent râles. Il ferma les yeux, abandonnant son corps aux caresses de son compagnon d’éternité…
***
Une odeur entremêlant celles de la sueur humaine, du pétrichor et de l’armoise flottait dans l’atelier devenu leur sanctuaire. Une odeur de Petite Mort et de Désir. Une odeur apaisante pour les deux amants reposant sous le drap couleur de deuil souillé de la semence du mortel. Effluves d’amour qu’eux seuls pouvaient percevoir, annihilant toute raison. Parfums de sexe et d’amour imprégnant leurs êtres, vague invisible et odorante, faisant taire crainte et culpabilité.
Le Monde Éveillé se mourait, mais pour la première fois depuis une éternité, l’ancien Maître des Rêves goûtait au repos aux côtés de son amant immortel.