Immersion

Chapitre 7 : Loup y-es-tu ?

Par lemoutondemars

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Franck est contraint de lâcher la main de Wendy pour couvrir ses yeux. Cette lumière est atroce. Entre ça et la brume, impossible de voir quoi que ce soit. Aveugle, il refuse de s’immobiliser pour autant. Il faut dire que le jeune garçon est d’un naturel têtu, doublé d’un certain goût pour l’aventure et la prise de risque. C’est un casse-cou, même si dans ces contextes effrayants, cette aptitude n’a pas dû sauter aux yeux de ses congénères. Sa mère serait ravie de constater qu’il sait être parfois prudent. Enfin, ici, faire trop attention pourrait rimer avec déglutition, s’il avance, il sera un appât moins facilement saisissable !  Il ne risque rien de pire en progressant dans l’inconnu qu’en s’arrêtant dans ce milieu incertain.

Au début, le jeune adulte ne prenait pas cela au sérieux. C’était un jeu. Les morts de ces deux femmes dans le cabanon ne l’ont pas ému plus que cela. Il ne les connaissait pas de toute façon, elles ne représentaient rien pour lui. Pire que cela, les disparitions de ces deux femmes ont fait naître en lui un sentiment de puissance. Il s’est momentanément senti intouchable ! On décédait à côté de lui, mais lui était toujours là ! Il éprouve ce sentiment-là également lorsqu’il joue en équipe sur les réseaux aux jeux-vidéo, lorsque ses coéquipiers perdent, c’est dommage pour eux, mais il préfère que ce soit eux plutôt que lui !

Seulement, la donne a changé depuis le supermarché. Le départ de Johnny a changé sa perception. S’il avait éventuellement pensé que son âge pouvait être un facteur protecteur, il se trompait. La jeunesse ne compte pas. Johnny était le cadet de Franck, un gamin innocent qui n’avait rien à se reprocher. En y repensant, quand une personne perd dans un jeu, elle a toujours sa part de responsabilité, non ? En ce sens, Johnny n’était peut-être qu’un faible qui n’a pas lutté pour sa propre survie. En conclusion, ceux qui restent en vie ne sont que les méritants ! Donc Franck doit prendre les devants, redoubler de vigilance et surtout, ne pas être inactif.

S’il pense à un univers de jeu-vidéo, en vérité, Franck espère rêver, ou plutôt cauchemarder. Ces décors, ces déguisements, ces créatures, ces morts, ces intervenants, tout est si surréaliste. Dans un jeu, les détails seraient plus cohérents entre eux et une certaine logique pourrait être visible. Cauchemar ou jeu, en prenant la situation comme de la fiction, il se protège d’une peur paralysante. Si rien de tout cela n’existe, alors Johnny n’est pas réellement mort, ce qui amoindrit sa peine et ses regrets. Car le problème est bien là, Franck culpabilise de ne pas avoir aidé Johnny. Mais face aux monstres et à cette brume, il n’avait pas été capable d’agir. Il s’était contenté d’adopter une position de spectateur regardant, impuissant, son nouvel ami disparaître dans le brouillard.

Avait-il eu peur ? Est-ce par lâcheté ou par égoïsme qu’il a abandonné son camarade à son triste sort ? La terreur n’est pourtant pas dans son habitude. Pour se défier et toujours repousser ses limites, il collectionne les sports extrêmes. Il adore toutes les activités pouvant lui provoquer des pics d’adrénaline. Sports de glisse, ski hors-piste, sessions d’escalade sauvage, plongeons dans des zones de baignades interdites… Pour ses 18 ans, sa mère lui a même offert un saut en parachute ! Franck trépigne d’impatience à l’idée de pouvoir jouir de cette expérience sensationnelle.

Pour l’heure, il doit rester concentré sur cette expérience-ci. S’il vit un rêve, alors ce dernier le met à rude épreuve. Son propre inconscient le teste. Toutefois, l’avantage d’un cauchemar, c’est qu’il a une fin. Mais il faut admettre que ce délire est interminable…

Depuis l’arrivée dans les bois, Franck n’a pas eu l’occasion de se reposer, sans ressentir de fatigue. Il ignore depuis quand il dort, dans ce cauchemar, il n’a aucune notion du temps. Comme dans ses divagations nocturnes habituelles, il n’a pas faim, pas soif et pas besoin d’aller aux toilettes. Ici seule l’action compte.

Avec un peu de chance, la sonnerie de son réveil va le tirer de là. Peut-être avant même de découvrir où cette mystérieuse porte est sensée les conduire. Malheureusement, il faudra attendre pour le retour au réel. Cette horrible lumière s’atténue peu à peu. Le brouillard se lève sur un nouveau paysage. Visiblement, cette issue les a menés directement en dehors du magasin.

Franck est dans une rue qui lui est inconnue. Il se retourne et découvre que cette voie se prolonge derrière lui ! Pas de trace de la grande surface qu’il vient de quitter ! Il a traversé une porte pour se retrouver magiquement dans un nouvel endroit ! Ce rêve est fou.

Pour ne rien arranger à la situation, ses amis se sont volatilisés ! Il est seul dans la nuit, dans une ville dont il ignore tout. Franck essaye de ne pas céder à la panique, c’est inutile dans un cauchemar.

D’ailleurs, c’est amusant que son imagination lui ait créé des copains. Ces personnes qu’il ne connaît pas, entièrement fabriquées par son esprit. Enfin, sauf Wendy, mais ça, c’est le bonus, le doux fantasme pour faire avaler la pilule. Mais si ces entités sont présentes avec lui dans ce songe, alors autant ne pas rester seul ! Franck décide de chercher ces compagnons. Il crie dans l’obscurité, pas de réponse.

Le jeune homme ne s’y connaît pas du tout en rêve. Est-il possible de choisir ses fictions nocturnes ? De les orienter ? De les contrôler ? Est-on acteur de ses chimères ou seulement spectateur ? S’il décide de retrouver ses amis, son imagination va-t-elle s’adapter à son désir ? Franck réfléchit, si le vécu influence les rêves, il aimerait beaucoup se souvenir de ce qu’il a fait avant d’aller se coucher pour mériter de vivre un tel cauchemar !

La rue est désespérément vide, pas un chat, pas un bruit. Même si rien n’est vrai, tout cela n’en est pas moins oppressant.

L’éclairage public permet de voir convenablement. Définitivement, Franck ne connaît pas cet endroit. Cette rue, ces maisons, cela ne lui évoque rien.

Des pavillons encadrent la route goudronnée. Ces résidences sont chics, le genre de quartier bien différent des tours dont il a l’habitude. Ici, les gens se payent même le luxe de décorer leurs jardins. Citrouilles, squelettes en plastiques, fantômes suspendus aux arbres… Franck n’est ni fou ni sot, ici, on fête Halloween. Pourtant, il est sûr de lui, Halloween est en automne et ils sont actuellement en janvier. Enfin, avant de se mettre au lit et de rêver, il venait de passer les fêtes de fin d’année.

Franck est impressionné par le pouvoir de l’inconscient et de sa capacité à mettre mal à l’aise. Cette faille temporelle accentue son impression d’être perdu.

Pourquoi Halloween ? Franck n’aime pas cette fête. Même enfant, il ne se déguisait pas. Il ne comprenait pas ce qu’il y avait de drôle à faire peur à des inconnus, pour espérer récolter cinq bonbons immangeables achetés en lot. Le tout en transpirant dans un costume sentant le plastique de mauvaise qualité. Lui, il aime les vraies sensations, les expériences réalistes ! Faire semblant n’a aucun intérêt. La gloire c’est quand on se surpasse, pas de faire sursauter une mamie qui vous dit qu’elle n’a jamais vu un monstre aussi mignon. 

Halloween ou pas, quitte à être coincé dans un tel environnement, autant le visiter ! Peut-être que son inconscient le remettra face à ses compagnons blancs. En tout cas, lui n’a pas changé de tenue. Au moins, son cerveau ne lui fait pas subir l’insulte de porter un déguisement de sorcière bas de gamme ou de suffoquer sous un drap troué.

Pour lui, cette tenue blanche ne constitue qu’un argument supplémentaire pour appuyer l’idée du rêve. Mais si cet ensemble est mieux qu’un costume de vampire, il ne porterait jamais ces habits de son plein gré. Le pull est moulant, c’en est gênant. Ce pantalon blanc est trop salissant, impossible de se sentir à l’aise avec ça. Et ces chaussures fines, ce n’est pas possible. Franck aime s’habiller large, en jean ample et porter de grosses baskets.

Finalement, le seul élément agréable de cette aventure c’est la présence de la grande Wendy Sweet. Certes, rêver d’une célébrité qu’il suit sur les réseaux sociaux n’a rien d’exceptionnel, cette influenceuse avait déjà fréquenté ses nuits. Seulement là, à certains moments, Franck aurait pu croire que c’était bien plus qu’un simple rêve. Son imagination a été assez puissante pour lui donner l’impression qu’elle était là, pour de vrai. Les interactions avec la star étaient fluides, les échanges spontanés, comme si Wendy lui répondait réellement. Quand il était avec elle, il sentait son propre cœur battre d’excitation. Même endormi, même dans son rêve, l’intimidation au contact de Wendy est forte.

Habituellement, quand il rêve de personnes célèbres, Franck sent tout de suite qu’il ne s’agit que de fiction. Les discussions sont étranges, loufoques, téléphonées ou vont dans le sens qu’il souhaite. Wendy ne lui dit pas ce qu’il veut entendre et n’a pas non plus un comportement prévisible ou illogique. Elle a juste des réactions normales et plausibles. Les réflexions de la starlette n’auraient pas pu être anticipées par Franck. Par exemple, il n’aurait jamais pu concevoir tout seul cette crainte d’être enlevée dans le but d’être placée dans un film à son insu. Ou peut-être que si ? Si c’est un rêve, cela provient forcément de lui…

Revoir Wendy lui ferait plaisir. Que cela ne soit qu’un rêve ou non. Mais Franck reste désespérément seul dans cette rue.

Son imagination se donne du mal, mais ce décor est bien moins intéressant que les deux précédents. Au moins, dans la forêt ou dans le magasin brumeux, il y avait du suspense, là, c’est terriblement ennuyeux. Ce n’est qu’une vulgaire rue dans un quartier résidentiel, il n’y pas de quoi vibrer.

Pour accentuer l’ennui, Franck se retrouve réduit à la condition de piéton. Lui qui est toujours sur des roues, il trouve le service dur. Il se traîne à pied ! Pour aller au lycée ou rejoindre ses amis, il réalise tous ses déplacements en skate, trottinette ou rollers. Il aime la vitesse, piéton, il perd son temps. Rien ne l’ennuie plus que la platitude de la marche. Quand il est forcé de marcher, il a l’impression d’avoir trente ans de plus.

Pour rester fidèle à lui-même et à son amour du danger et de l’insubordination, Franck exploite le seul pseudo-danger à sa portée : il progresse sur la route et non pas sur les trottoirs. C’est un maigre risque, personne ne va lui foncer dessus, il entendrait ou verrait le véhicule bien avant l’impact. Que cette partie du rêve est monotone. Vivement le réveil !

Soudain, un léger craquement se fait entendre derrière lui ! Franck se retourne mais ne voit personne. Il est déçu, pendant un instant, il avait imaginé vivre enfin de l’action.

La rue est toujours aussi dépeuplée. Pourtant, Franck ne saurait expliquer rationnellement cette sensation, mais il sent une présence. Ces décorations sont peut-être efficaces. Regarder voler ces faux fantômes dans les arbres pourrait faire naître en lui un semblant de paranoïa…

Ne voyant rien, Franck reprend sa route. A quelques mètres devant lui, il repère une maison éclairée de l’intérieur, contrairement aux autres habitations dont les volets sont clos, là il semblerait qu’il y ait de la vie.

Depuis ce bruit, Franck n’est plus si à l’aise que ça dans cet univers. Sans stresser autant que dans le chalet ou dans le supermarché, il ressent comme une pression. Il plane ici un parfum lourd indescriptible. Rien n’est objectivement menaçant, tout est désespérément banal, pourtant, l’atmosphère est particulière.

Franck décide de se diriger vers le perron de cette maison et d’y demander asile. Cela pourrait l’apaiser de ne plus être dehors.

Si son imagination éclaire cette maison, c’est certainement un signe. Il pourrait y trouver ses amis, surtout Wendy et peut-être même revoir Johnny, qui sait ?

Arrivé dans l’allée, Franck hésite. Ici, pas de décorations extérieures. Les vitres sont recouvertes d’un revêtement flou, impossible de voir ce qu’il se passe à l’intérieur. La lumière permet de deviner des ombres et du mouvement. Il y a du monde là-dedans, c’est certain.

La bâtisse est assez grande. Il doit y avoir deux, voire trois étages si les combles sont habitables. Lui qui habite dans 40m2 avec sa fratrie et sa mère, c’est écœurant de savoir que des familles ont l’opportunité de vivre dans autant d’espace.

Franck gravit les quatre marches qui séparent la porte de l’allée, il se positionne devant la porte, inspire un grand coup et toque. Après plusieurs minutes d’attente, personne ne vient lui ouvrir.

Franck se retourne, il a cru entendre un nouveau craquement derrière lui ! Encore une fois, ce n’est rien. La rue est toujours déserte.

Sentant le stress monter, le jeune homme frappe de nouveau à la porte, en y mettant plus de conviction. Il veut entrer et se mettre à l’abri ! Plus il reste dehors, plus son mauvais pressentiment grandit.

Il perçoit des sons de l’autre côté de la porte. Des personnes parlent, le ton monte. Peut-être que les habitants ne sont pas d’accord sur le fait de le laisser entrer ou non. Si cela continue, il essayera de forcer la porte lui-même, tant pis pour la politesse !

Mais Franck n’aura pas besoin d’en arriver là. Il entend des pas. La porte s’ouvre lentement. La personne qui se trouve à l’intérieur a peur de ce qu’elle s’apprête à découvrir à l’extérieur.

Soulagement ! C’est Laure ! Elle tient fermement une béquille en l’air ! Mais quand elle comprend à qui elle a affaire, elle baisse son arme ridicule et rit nerveusement.

Franck entre. Il est soulagé et se sent en sécurité. Laure lui frotte amicalement le bras et se dit heureuse de le revoir.

-         Pourquoi ça ? interroge Franck en montrant la béquille.

-         Les autres ne voulaient pas ouvrir. Mais comme les toc-tocs se faisaient insistants, contre leurs avis, j’ai voulu vérifier qui pouvait bien vouloir entrer. Je savais qu’il pouvait s’agir de Bruce ou de toi, vous pouviez être en danger ! J’ai vu ces deux béquilles dans l’entrée, j’en ai pris une, au cas où ils aient raison et que ce soit un méchant derrière cette porte.

-         Les autres ?

-         Oui, viens, Tom et Wendy sont dans le salon, dit Laure en souriant et prenant la main de Franck.

Le jeune homme est tout excité à l’idée de revoir la jolie blonde ! Ce cauchemar a du mauvais, bien sûr, Wendy est une sacrée compensation !

 

Laure replace la béquille à côté de sa jumelle, dans un gros pot placé à côté de la porte d’entrée. Puis elle dirige Franck, en boitillant. Ces douleurs à la cheville ne se sont pas calmées visiblement.

Les deux compagnons arrivent dans le salon où Tom et Wendy sont assis face à face, sur d’énormes canapés en velours. Wendy sourit en voyant Franck. Il est subjugué par sa beauté.

Tom se lève et se dirige vers Franck, il lui fait même une accolade. Le jeune homme est surpris par cet élan de sympathie, mais cela ne le dérange pas, c’est plutôt apaisant. Il en oublie le léger stress ressenti dehors.

Laure va s’assoir à côté de Wendy. Tom se remet à sa place initiale et propose à Franck de le rejoindre, Franck s’exécute.

Le jeune adulte aurait voulu que Wendy l’étreigne elle aussi, mais il peut de nouveau la voir, il ne va pas se plaindre ! Même s’il est dans un rêve, il ne se sent pas le courage de s’approcher de trop près d’elle. Elle reste une star.

Franck se sent perdu ici. Il n’a pas l’habitude de fréquenter des endroits aussi riches. Ces tapis, ces bibelots, ces gros meubles, ces immenses fenêtres… Tout cela fait décor de film américain, quand les héros déambulent dans des propriétés avec de la place perdue, compensée par des objets inutiles. Un intérieur sans poussière, entretenu par des agents d’entretien.

En tant que bon chef de famille, Tom prend la parole et fait un résumé de la situation pour Franck. C’est rigolo se dit le jeune homme, c’est comme s’il était dans une escape game et que Tom représentait le game-master.

Tout d’abord, selon le docteur, ils auraient été une nouvelle fois drogués pour être transportés dans ce lieu-ci. Franck se retient de sourire, il trouve sa propre imagination incroyable. Même dans son rêve, la logique essaye de s’immiscer afin de rendre le tout crédible. Il serait fier de ce que son cerveau peut créer ! Dommage que son intellect ne soit pas aussi pertinent en classe ! Sa professeure de français hallucinerait de le voir capable d’inventer de telles histoires !

La mère de Franck lui a toujours dit que des symboles se dissimulaient dans les rêves. Tom doit représenter la sagesse ou la raison, en tout cas, c’est un personnage charismatique en qui Franck a confiance.

Le médecin continue son laïus. Ce dernier explique avoir directement déboulé dans cette maison par la porte d’entrée. Pour lui, la drogue utilisée par leurs ravisseurs est très puissante, car dans ses ressentis, il a traversé la porte de sortie du magasin pour entrer dans cette maison, sans passer par un état second. Tom est bluffé par ce tour de passe-passe. Il affirme qu’ils sont face à des professionnels aux talents et matériaux plus qu’efficaces. D’après lui, la seule faille est la continuité physique : ils sont trop nombreux, impossible de les faire se réveiller simultanément, debout, tous au même endroit après une anesthésie ou autre technique d’endormissement. Franck ne saisit pas très bien ce dernier argument, mais ce n’est pas grave. Les détails trop savants le fatiguent, il ne va pas se mettre à étudier la métaphysique en rêve !

Seul dans un nouvel endroit, Tom dit avoir eu le choix entre : sortir vers un extérieur inconnu, peu accueillant et cet intérieur, tout aussi inconnu, mais chaleureux. Il opta pour une visite de la maison. C’est ainsi qu’il tomba sur Laure et Wendy, qui se tenaient toujours par la main. Les deux femmes semblaient sortir d’une chambre de la maison, pourtant, pour elles, elles quittaient seulement la grande surface embrumée.

Tom précise que le reste de la maison est inhabité et que les lignes téléphoniques sont toutes saturées. Pas d’ordinateur, ni de téléphone portable accessibles.

Franck prend à son tour la parole et résume son arrivée. La rue déserte, le quartier résidentiel, la nuit, bref, rien de sensationnel. Puis il conclut son récit avec l’anecdote des décorations d’Halloween hors saison. Mais si cette précision amuse Franck, cela semble ne distraire que lui. A cette annonce, les autres affichent des visages perplexes, pour ne pas dire inquiets.

Tom regarde Laure et lui dit qu’il devance ses propos et qu’elle peut les garder pour elle. Franck ignore où Tom veut en venir. C’est curieux d’ailleurs, il est dans son propre rêve mais n’est pas omniscient pour autant.

Wendy réagit d’une façon surprenante. Elle rit en frappant dans ses mains. L’influenceuse se dit fière d’avoir enfin une référence cinématographique commune avec le reste du groupe ! Franck l’interrompt, la félicite mais précise que lui ne voit pas où ils veulent tous en venir.

Laure échange un rapide regard avec Tom, comme pour attendre son approbation, mais c’est Wendy qui se lance dans l’explication. Ils seraient toujours dans une référence horrifique, mais ils auraient changé de film. Ils se trouveraient désormais dans la saga Halloween[1].

La blonde confesse n’avoir vu que le remake du premier volume de la saga, lors d’un 31 octobre bien arrosé. Elle se souvient d’une histoire de serial killer le soir d’Halloween. Elle dit avoir eu peur, mais aussi avoir été écœurée par autant d’hémoglobine à l’écran. Elle précise que ce genre de cinéma n’est pas à son goût.

Laure intervient, dans ce contexte, le terme exact n’est pas « serial killer » mais plutôt celui de « slasher[2] ». Franck ne s’y connaît pas trop en septième art, il demande des précisions. Peut-être que son esprit saura lui pondre une explication.

Laure développe. Un film avec un slasher mettrait en scène un individu qui décime de façon plus ou moins atroce les autres personnages. Laure explique que le premier film Halloween[3] de John Carpenter avec Jamie Lee Curtis serait un modèle classique du genre. Tout cela est bien intéressant mais le jeune homme n’a pas tout retenu, encore moins les noms donnés par Laure.

Une nouvelle fois, il est impressionné par son imagination : ces noms existent-ils ? Sont-ils bien associés à la bonne œuvre ? Si oui, son subconscient a su ressortir des identités qu’il aurait lues ou entendues une fois par le passé. Décidément, quel dommage que ces prouesses ne soient possibles qu’en rêve !

Franck est déboussolé par ce flot d’informations. Son désappointement doit se lire sur son visage car, Tom intervient et prend de haut Laure et Wendy. Il explique au jeune homme que les filles pensent qu’un psychopathe armé d’un couteau de cuisine va venir les trucider un à un. Si cette précision semble amuser Tom, ce n’est pas le cas de Franck. Ce dernier repense à la présence qu’il a cru sentir à l’extérieur. Et si son rêve avait une cohérence ? Si ce spectre invisible aux craquement perceptibles n’était autre qu’un assassin en sommeil ?

-         Tu sais… ose Franck d’un ton hésitant, quand j’étais dehors, j’ai eu l’impression de ne pas être véritablement seul…

-         Ecoutez, reprend Laure, je sais que je vais passer pour une folle, mais je m’en moque : dans la forêt, je vous ai dit que le contexte me faisait penser à l’univers créé par Eli Roth et deux femmes sont mortes d’une façon spectaculaire, ressemblant aux morts du film Cabin Fever. Dans le magasin, cette brume et ces monstres m’ont clairement rappelé The Mist. Résultat ? Johnny a disparu dans ce brouillard. Je n’affirme rien, je dis juste que l’on ne prend pas beaucoup de risques en s’armant et en se préparant psychologiquement à une éventuelle attaque d’un psychopathe

-         Comme Michael Myers[4], demande Tom.

-         Comme Michael Myers, répond Laure.

-         Comme qui ? intervient Franck.

-         Michael Myers, reprend Tom, c’est le nom du tueur sanguinaire dans la saga Halloween.

-         Moi je suis pour ce plan, lance Wendy. Laure a raison, prendre les devants et s’armer ne nous coûte rien, c’est excitant même !

Tom attend une réaction de la part de Franck. Le médecin a l’air dépité par les propos des filles. Mais il n’aura pas de solidarité masculine. Impossible pour le jeune homme d’aller contre l’avis de Wendy ! Il se range du côté de sa belle. Tom lève les yeux au ciel et se résigne dans un « après tout, pourquoi pas ? Nous ne sommes plus à ça près ! ».

Les filles proposent d’aller fouiller la cuisine, à la recherche d’objets du quotidien pouvant être détournés en armes de défense ou d’attaque.

Tom suggère à Franck de l’accompagner, il pense avoir repéré une porte qui doit mener au garage. Ils pourraient y dénicher des outils intéressants.

Franck acquiesce, tout cela l’enchante : enfin de l’action ! Il suit Tom jusqu’à une porte cachée au fond du couloir, sous des escaliers. La porte est équipée d’une fenêtre. C’est fou tout de même d’imaginer une architecture pour des lieux inconnus. Pour la troisième fois consécutive, l’esprit du jeune homme a été capable de créer des lieux agencés de manière réaliste.

Tom ouvre la porte : bonne pioche ! Il s’agit en effet du garage. Pas de voiture, juste un établi et divers rangements. Franck voit un interrupteur et l’actionne. La lumière est blafarde mais efficace.

Les deux hommes farfouillent les tiroirs, caisses et étagères. Des bombes insecticides, des outils de bricolage, des ustensiles de jardinage… Plusieurs objets pourraient être détournés de leur fonction première en cas de nécessité. D’ailleurs, l’utilité de beaucoup de ces outils est totalement inconnue du jeune homme.

Franck voit une tronçonneuse en hauteur. S’il est dans un rêve, autant prendre l’arme la plus dingue ! Mais l’engin est trop haut. Franck pose un genou sur l’établi mais ce dernier ne supporte pas une telle charge et craque sous son poids dans un vacarme monstre ! Le jeune homme regarde Tom et s’excuse. Le docteur lève les yeux au ciel.

Ce tintamarre semble avoir dépassé les murs de cette maison ! Franck entend distinctement son prénom être prononcé et ce n’est ni la voix de Tom, ni celles des filles !

Le médecin regarde autour d’eux, lui aussi a entendu comme un chuchotement. C’est une voix masculine qui émet de nouveau. De toute évidence, la personne se trouve dehors !

On toque sur la porte du garage. L’homme appelle une nouvelle fois, pas de doute : c’est Bruce !

Franck se précipite à la porte du garage, déverrouille le loquet et fait coulisser le mécanisme sur un mètre.

Bruce est là ! Il rit et prend Franck dans ses bras, puis le relâche rapidement, un peu gêné de cette manifestation de joie spontanée.  

Bruce entre et salue Tom. Les deux hommes sont contents de se retrouver. C’est curieux pense Franck, habituellement, lorsqu’il rêve, il ne voit pas avec autant de précisions les émotions de ses compagnons oniriques. Là, les expressions des autres sont très réalistes. Même quand Franck n’est pas directement concerné par l’échange.

Franck se retourne pour fermer la porte mais une main l’empoigne par le cou ! Son agresseur est à l’extérieur de la maison et a profité du fait que la porte du garage soit ouverte pour se faufiler !

Franck est à plusieurs centimètres au-dessus du sol. Aucun son ne peut sortir de sa bouche, ses cordes vocales sont broyées.

L’assaillant entre dans le garage, toujours en portant Franck. C’est un homme immense, plus de deux mètres de haut. Il porte un masque. Mais le modèle utilisé pour le masque est familier, Franck a l’impression d’avoir déjà vu ces traits… Mais oui ! Le masque est une imitation du visage du vieil homme dans le magasin, le fou qui voulait assassiner Johnny et la gamine !

Tom et Bruce viennent au secours de Franck ! Ils essayent de libérer leur camarade mais l’homme est trop fort, il ne lâche pas sa cible. Franck commence à manquer d’oxygène !

Curieusement, en plus de la peur, c’est une forte déception qu’éprouve Franck. Quand il meurt dans ses cauchemars, il se réveille, or, s’il se réveille, plusieurs questions qui pouvaient être passionnantes vont rester sans réponses ! Ce rêve était captivant finalement !

Bruce disparaît du champ de vision de Franck, puis il revient très vite avec un sécateur à la main. Le quarantenaire menace l’agresseur et finit par lui planter l’arme dans la cuisse droite.

Le masqué desserre sa main, Franck chute lourdement sur le sol. L’homme blessé assène un violent coup de sa main gauche à Tom qui est propulsé en arrière et tombe sur les fesses en se cognant le crâne sur le mur. Le médecin ferme les yeux. 

Bruce est resté debout, en position d’attaque à côté du colosse. Ce dernier retire le sécateur de sa jambe et le lance au fond du garage. Bruce suit du regard le projectile en quittant des yeux l’assaillant quelques secondes. Le forcené en profite et sort un couteau de cuisine de sa ceinture et frappe Bruce !

Bruce tombe à son tour, il a une coupure qui parcourt son torse en diagonale de gauche à droite ! Le quarantenaire est à genou, il regarde sa blessure et se laisse tomber sur le flanc droit.

Un son provient alors de l’intérieur de la maison, l’homme qui s’apprêtait à achever Bruce s’interrompt, relève la tête et part en direction du bruit.

Franck est sous le choc, ce n’est que lorsque l’agresseur quitte le garage qu’il repense aux filles ! Wendy et Laure, ce sont elles qui ont fait ce bruit dans la maison ! Les deux filles sont en danger !

Le jeune homme tente de se relever mais il a encore des vertiges. Tant pis si cela attire l’assassin vers lui ! Il ose le tout pour tout en criant pour avertir les filles ! Pas de réponses, l’homme va les trouver ! Franck doit aller à leur rescousse. Il sera le héros de ce rêve ! Avec un peu de chance, Wendy lui offrira un doux baiser pour le récompenser de son courage !

Franck laisse ses deux compagnons au sol. Tom devrait se relever et il pourra aider Bruce et le soigner.

Ses deux amis vont s’en sortir, ils n’ont pas besoin de lui. L’action se déroule à l’étage. C’est là que la gloire l’appelle ! Il doit prouver à Wendy qu’il tient à elle et être son preux chevalier.


[1] Saga composée de 13 films, le premier étant celui de John Carpenter de 1978 (La nuit des masques) et le dernier étant Halloween Ends de David Gordon Green en 2022.

[2] Le slasher est un sous-genre du cinéma d’horreur où un individu assassine un grand nombre de victimes, souvent de manière impressionnante, sanglante et/ou grotesque

[3] Carpenter, J. (1978). La Nuit des masques [Film]. Compass International Pictures / Falcon International Productions

[4] Personnage central, le slasher de la saga Halloween.




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