Immersion

Chapitre 8 : La dernière fille

9059 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/09/2026 16:29

Ce n’est sans doute pas un fait anodin qu’ils ne se réveillent pas au même endroit dans chaque nouveau lieu. La séparation affaiblit les groupes. Laure désapprouve cette idée saugrenue, Tom ne s’en rend certainement pas compte qu’il les met en danger. Faire deux groupes de deux est une idée stupide face à une potentielle menace. Ils sont en territoire inconnu, dépossédés de leurs effets, marqués par leurs précédentes aventures et Tom suggère une scission du groupe ? Si elle était une tueuse assoiffée de sang, elle profiterait de cette occasion pour éliminer plus facilement les survivants éparpillés. La règle primordiale dans un film d’horreur est bien de rester groupé. Enfin, par lâcheté, pour éviter le conflit et ne pas passer pour une froussarde, elle a préféré ne rien dire et a laissé la division s’opérer. Les garçons ne sont pas loin et devraient trouver rapidement des outils utiles dans le garage. Ils ne tarderont pas à les rejoindre. Pour sa part, elle doit mener Wendy jusqu’à la cuisine. Elle avait repéré cette pièce en allant ouvrir la porte à Franck plus tôt. C’est sans hésiter qu’elle y accompagne l’influenceuse.

Là, Laure sait qu’elles trouveront forcément de quoi se défendre, si le besoin s’en faisait ressentir. Malheureusement, elle est quasiment certaine que s’armer est essentiel. Elle n’a qu’un seul souhait : que l’avenir lui donne tort…

De prime abord, la projectionniste semble calme, timide et avenante, mais c’est une femme qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle est plus forte qu’il n’y paraît. Pour elle, cette fragilité apparente est une merveilleuse défense, créant ainsi un effet de surprise bénéfique lors de situations conflictuelles. Quand elle est attaquée, la pauvre brebis égarée se transforme en loup féroce. Devant un tel changement, le chasseur est choqué et laisse tomber son fusil d’étonnement face à une Laure frêle devenue puissante.

Pour la seconde fois depuis le début de cette épopée, Laure se retrouve seule avec l’influenceuse. Les sentiments de Wendy sont faciles à apercevoir. La blonde apprécie Laure, mais sans plus, certainement par manque d’estime pour la projectionniste.

Toutefois, Laure reconnaît que Wendy baisse la garde et évolue. Cette dernière est passée du stade de la gamine orgueilleuse égocentrique à soutien potentiel. Laure avait été agréablement surprise par la réaction de la blonde dans la brume, lorsque celle-ci l’avait aidée à se relever. Finalement, ce côté fille indépendante et hautaine de Wendy n’est qu’une carapace, un jeu d’actrice permanent visant à camoufler des aspects plus sensibles. Tout comme Laure, Wendy n’est pas totalement ce qu’elle laisse paraître et c’est bien là que se situe le problème !

Laure a un mauvais pressentiment quant à la survie de Wendy. Dans ces contextes horrifiques qu’ils vivent depuis plusieurs heures, il vaut mieux être une fausse sensible qui cache une battante, plutôt qu’une fausse solitaire qui cache un oisillon perdu. Laure doit prendre la situation en main et faire en sorte que Wendy gagne en confiance. Elle en est certaine, si rien ne change, l’influenceuse sera trop fragile pour rester en vie ici.

L’impression d’évoluer dans un film d’horreur est encore plus présente dans la tête de Laure quand elle pense aux victimes. Hélèna, cette commerçante avait une certaine lubricité dans le regard. Laure avait bien vu que cette femme était sexuellement attirée par Bruce. Un adage du genre horrifique dit que « la première fille qui fait l’amour est la première à mourir », Hélèna constituait logiquement l’idéale victime initiale !

Quant à Johnny, Laure fut assez étonnée qu’il soit le suivant, avant de trouver cela cohérent. Elle aurait plutôt parié sur Tom pour le deuxième décès. En général, dans certains films (américains surtout), il ne fait pas bon être noir. Les acteurs à la peau chocolat disparaissent assez rapidement. Pourtant c’est Johnny, l’innocent enfant qui a été décimé. Cela a créé un effet de surprise ! Un gamin ! Ce sont les personnages que les réalisateurs bichonnent pour créer de l’attachement, entretenir un suspens, accentuer des scènes stressantes où le spectateur craint de voir le plus jeune tomber ! Là, Johnny est parti tellement vite, beaucoup trop vite… Cependant, en y réfléchissant bien, les réalisateurs et scénaristes qui n’ont pas peur du politiquement correct s’adonnent volontiers à l’infanticide. Cette mort peut envoyer un signal fort : tout peut arriver.

C’est avec ce genre de raisonnement que Laure en arrive à la conclusion suivante sur le sort de Wendy. Être faible en fait la future victime parfaite. Elle pleure facilement, se plaint constamment et surtout, elle est très superficielle. Laure la voit mal être capable de se défendre réellement face à l’ennemi. Cette fille sera tétanisée par la peur et aura une mort rapide.

Ce genre de pensées effraie Laure. Elle craint de ne pas pouvoir aider sa camarade si celle-ci était en danger. Elle-même n’est pas habituée à se battre, elle place tous ses espoirs dans son courage. Un courage qui pourrait suffire pour l’auto-défense, pas nécessairement pour un acte héroïque.

Les filles fouillent dans les placards et les tiroirs de cette cuisine aménagée. Le frigo est énorme, les meubles sont en bois massif. Rien d’alimentaire ici. En fait, il n’y a aucun produit doté d’étiquettes ou d’emballages. En clair, pas d’écriture. Impossible de savoir où elles se trouvent car elles ne bénéficient d’aucun indice véritable sur la langue usitée par les propriétaires des lieux. Néanmoins, le mobilier et l’agencement de l’espace serait plutôt des arguments pour situer l’action dans un pays d’Europe, d’Amérique ou d’Océanie.

Les deux camarades tombent rapidement sur des couteaux, poêles, briquets, allume-gaz et autres ciseaux pouvant s’avérer utiles et rassurants dans un milieu hostile.

D’ailleurs, Wendy interroge Laure quant à la réelle dangerosité de cet endroit. Peut-être s’affolent-elles pour rien ? Après tout, aucune source de menace n’a été repérée pour l’instant. Seul Franck dit avoir ressenti une présence dans la rue. Cela ne signifie pas qu’un malade va forcément entrer pour les éviscérer !

Wendy se dégonfle. Pourtant, celle-ci avait elle-même émis l’hypothèse d’un tueur en série. Laure doit intervenir, elle tente de rassurer sa comparse. Elle lui affirme qu’en effet, la présence ressentie par Franck est un indice à ne pas négliger. Selon elle, il faut également prendre en considération la description des décorations extérieures du jeune homme. Ils sont en janvier, pas en octobre. Des ornements d’Halloween n’ont pas de sens, si ce n’est de les mettre sur la voie. Ce détail a été conçu pour augmenter leur panique et les aiguiller vers un univers précis. Et puis, Laure évoque le souci du téléphone… L’influenceuse est dubitative face à cet ultime argument et demande des précisions.

Laure reprend alors les propos que Tom a tenus plus haut.  Quand il a résumé le plus vite possible la situation, le docteur a dit à Franck que toutes les lignes étaient saturées. Mais, Laure sait que ce n’est qu’une partie de la vérité. Quand Tom a essayé d’utiliser le téléphone, Laure se trouvait à côté de lui, elle était assez proche pour entendre ce qui se tramait dans le combiné. Le médecin a appelé la police, la tonalité exprimait bien que la ligne était saturée. Wendy ne comprend pas en quoi Tom aurait dissimulé une information. Mais Laure insiste, il a appelé la police ! Toutes les lignes ne sont peut-être pas saturées ! Mais celle des secours ne peut plus recevoir d’appels tellement elle a de situations d’urgences à gérer. En d’autres termes, quel que soit le lieu où ils ont atterri, les forces de l’ordre sont débordées et ça, c’est inquiètant.

Wendy met alors en doute l’intégrité de Laure en lui demandant pourquoi elle et Tom n’ont pas essayé de contacter d’autres numéros. Laure sourit, Wendy est peut-être plus maligne qu’il n’y paraît. Elle continue son histoire en expliquant que Tom a essayé un autre numéro. Par deux fois il a tenté le même numéro, l’hypothèse d’une erreur dans la composition peut donc être exclue. Le médecin a certainement voulu téléphoner à sa maison ou à un proche. Peu importe, la tonalité a été celle d’un numéro non attribué. L’explication la plus cohérente, mais non la moins vertigineuse, serait d’en conclure qu’ils sont dans un univers qui n’est pas le leur habituellement.

Wendy blêmit et reste muette. Laure ignore si la blonde ne comprend pas toutes ses explications ou si ce sont ces dernières qui la laissent sans voix. Elle prend le parti de laisser à Wendy le temps de digérer l’information. Elle garde pour elle ses autres réflexions, notamment sur le fait qu’ils pourraient vivre une réalité parallèle à la leur.

Laure a abandonné l’hypothèse d’un film tourné à leur insu. Le budget serait pharamineux, ne serait-ce que pour les décors.

Dans la cabane, l’idée d’une expérience scientifique a été évoquée, mais Laure peine à deviner quelle expérience pourrait être testée ainsi. Une étude sur la peur ? La folie ? L’adaptation à divers contextes ? La vie socio-affective du groupe ? Non, il y aurait trop de variables parasites et surtout, qui pourrait investir autant dans de telles recherches ? Et dans quels buts ?  

Résignée, Laure a décidé de vivre tout ceci sans trop se poser de questions et en répondant à la demande de façon logique. S’ils sont dans un univers fait pour rappeler des films d’horreur, alors elle va se plier aux règles du film d’horreur visé.

C’est alors que Laure a un éclair de génie ! Et si Wendy avait, finalement, une chance de pouvoir s’en sortir ? Si toutes les deux pouvaient retourner tout cela à leur avantage ? Elle s’étonne même de ne pas y avoir songé avant !

En ayant une idée de la réponse de sa camarade, Laure demande à Wendy si celle-ci connaît le mythe de la dernière fille. Sans surprise, le vide intégral se lit dans le regard de l’influenceuse. Laure développe alors ce grand principe du genre horrifique.

Dans les films d’horreur, surtout les slashers, c’est le plus souvent une femme qui triomphe du mal. A la fin du film, il ne reste qu’une seule fille, une battante qui sera la survivante. Une fille qui a su se surpasser pour éradiquer un assassin, un monstre, un démon ou une maladie. Alien[1], Halloween[2], Scream[3], Vendredi 13[4], Massacre à la tronçonneuse[5], Les griffes de la nuit[6], Hellraiser[7] et tant d’autres fonctionnent ainsi. Il peut arriver qu’un homme vainque la menace, mais dans ces situations, c’est grâce à une femme qu’il y parvient.

 

Wendy écoute attentivement mais ne semble pas deviner où Laure souhaite l’emmener. La projectionniste fait un geste des mains pour se montrer et désigner Wendy comme des évidences. Elles sont les dernières filles du groupe. Laure refuse de subir encore longtemps cette mascarade. Elle veut se battre, se plier aux lois de ces mondes, ne pas être passive et dans l’attente du clap de fin. Elle sera une « final girl[8] » ! Fière d’elle, elle demande à Wendy si elle souhaite l’accompagner dans ce délire, mais la blonde hésite. Visiblement, sa collègue a besoin de concret avant de se lancer.

 

Laure réfléchit. Si le cinéma d’horreur peut sembler féministe en plaçant une femme dans un premier rôle qui serait plus rusée, plus forte et plus endurante que les hommes, le genre se rattrape en filmant, de manière très suggestive, les attributs de son héroïne. La dernière fille est une gagnante, mais une gagnante sexy.

 

Déterminée, Laure se retourne et saisit une paire de ciseaux, pendue sur la faïence. Elle dirige les lames en direction de son buste. Wendy crie et implore Laure de ne pas faire de bêtise ! La trentenaire comprend que Wendy redoute qu’elle ne se suicide, cela l’amuse un peu. En réalité, elle réalise un trou sur son pull, au-dessus de la poitrine. Ainsi, elle se crée un décolleté improvisé, mettant en valeur ses seins.

Wendy est interloquée, mais Laure lui tend les ciseaux. Elle lui explique clairement que le corps féminin est mis en avant dans l’horreur. Une femme dénudée en partie, aux formes flattées ou suggérées avec finesse, voilà ce que les réalisateurs montrent régulièrement. Elle conseille à sa camarade de montrer un peu plus sa peau, si elle veut prétendre au titre de survivante.

Toutefois, Laure précise à sa nouvelle amie que pour maximiser ses chances de survie, il ne faut pas sombrer dans le trop. Une actrice vulgaire sera uniquement filmée pour ses courbes et se retrouvera réduite à l’état de victime dans de brefs délais. Alors qu’une femme belle, dont le corps sera mis en valeur plus subtilement aura plus facilement le meilleur rôle.

Wendy écoute religieusement les conseils de Laure. Puis, dans un sourire malicieux, elle attrape l’ustensile de découpe et transforme son pull en crop-top, dévoilant ainsi son ventre, ses hanches et ses reins. Mais la blonde ne s’arrête pas là, elle en profite pour cisailler les manches au niveau des épaules.

Complices, les deux filles rient en regardant leurs tenues customisées. Laure comprend que Wendy jubile en voyant les lambeaux de ses vêtements au sol.

L’influenceuse ajoute qu’elle est heureuse de se sentir enfin elle-même, elle n’en pouvait plus de cet uniforme.

Wendy n’est pas la seule à être satisfaite. En modifiant leurs habits, Laure a le sentiment de reprendre la main, de pouvoir agir sur son destin, de ne plus être une simple marionnette. Si la blonde est si euphorique, c’est que l’auto-persuasion via cette modification vestimentaire a également jouée sur son moral ! Laure a réussi son coup.

Laure déniche des élastiques. Elle se sent plus à son aise les cheveux liés. Elle en propose un à Wendy qui décline l’offre. Celle-ci n’a pas tort : au moment venu, retirer une telle attache de sa chevelure serait l’assurance de s’arracher des cheveux au passage ! Mais Laure prend ce risque et se fait une queue de cheval. Elle confesse à son amie ne jamais avoir compris pourquoi les femmes gardent les cheveux lâchés dans les films d’action et d’épouvante. Pour elle, c’est une faille scénaristique énorme ! Des cheveux longs sont trop contraignants à gérer s’ils ne sont pas noués ! L’influenceuse a une coupe au carré, elle ne devrait pas être trop incommodée par ces derniers. Et puis, des cheveux lâchés gardent une connotation sexy, peut-être que Wendy a raison de faire ce choix. Laure se dit que l’avenir lui dira si elle a pris la bonne décision ou non. En attendant, elle ne s’imagine pas être active avec des cheveux qui se collent sur son front ou ses joues, vont dans sa bouche ou lui cachent la vue !

Momentanément, Laure oublie le contexte, elle est sur un nuage. Elle qui est si seule d’habitude, elle entrevoit la possibilité d’avoir une amie. Wendy pourrait très bien être sa petite sœur. Laure n’ayant ni amie ni sœur, elle ne sait pas vraiment qu’elle est la différence entre les deux.

La projectionniste a grandi seule. Elle habitait dans une maison isolée à la campagne. Quand elle était jeune, les réseaux sociaux n’existaient pas, elle ne parvenait pas à entretenir une amitié hors des murs de l’école. Ses parents l’ont poussée à être vite autonome. Il se trouve que le frère de son père tenait un humble cinéma indépendant. Laure passait l’essentiel de son temps libre auprès de cet oncle qui allait la chercher le soir après les cours. Quand ce dernier eut un accident vasculaire-cérébral, Laure avait 19 ans. L’AVC ne fut pas mortel mais avait affaibli l’oncle qui ne pouvait plus gérer son entreprise seul. Adorant sa nièce, il proposa à Laure de devenir sa stagiaire, puis de reprendre le cinéma quand il partirait en retraite anticipée. Elle accepta sans hésiter, mais cette vie-là la coupa encore plus du monde. Paradoxalement, elle croisait de nombreux clients, mais elle était très occupée. Elle devait gérer seule le guichet, la projection et l’entretien des locaux. Les horaires n’étaient pas compatibles avec des sorties ou soirées entre amis.

Pourtant, alors qu’elle avait 21 ans, un client parvint à la séduire. Ensemble, ils vécurent une idylle de trois ans, ils s’étaient même mariés. Mais son époux eut une opportunité de carrière qu’il ne pouvait pas refuser. Il proposa à Laure de le suivre. Il pouvait gagner largement assez d’argent pour qu’elle cesse toute activité, mais elle ne put se résoudre à lâcher le cinéma familial. Ne se comprenant plus, les deux amants divorcèrent. Lui ne pouvait pas laisser passer une telle occasion de carrière et elle, ne pouvait pas vendre une institution qui s’héritait depuis plusieurs générations dans sa famille.

Aujourd’hui, Laure le sait, elle a pris cette décision par fierté. Elle voulait prouver à son père et à son oncle qu’elle était digne d’assumer un tel legs. Peu importe ce qu’elle perdait dans la bataille, elle ne voulait pas être jugée comme n’étant pas à la hauteur. Pour faire plaisir à certains membres de sa famille, elle s’est empêchée de fonder la sienne…

Laure ne s’est jamais vraiment remise de cette séparation. Tous les jours elle a ruminé, se demandant si elle n’avait pas fait le mauvais choix. Cette guerre d’ego lui fit beaucoup de mal. Elle qui aurait rêvé avoir des enfants pour égayer son quotidien, la solitude a fini par être l’unique compagne de ses journées et de ses nuits.

Même si les deux femmes sont différentes, quand Laure regarde Wendy, elle a l’impression de se voir dans un miroir. Wendy est le reflet de ce qu’elle était plus jeune : une fille dotée d’un orgueil surdimensionné qui pousse à prendre des décisions malheureuses. Laure éprouve de la tendresse envers celle qui peut encore éviter de commettre les mêmes erreurs qu’elle.

Alors, avec une affection sincère, Laure se dit qu’elle va tout faire pour protéger son amie. Peu importe qu’ils soient des rats de laboratoire, des acteurs d’un jour, les dindons d’une farce ou les victimes d’une faille temporelle, elle s’engage solennellement à prendre soin de sa protégée. Elle en fera une dernière fille.

Un bruit sourd vient perturber ce moment de grâce. Par réflexe, Laure attrape un couteau de cuisine. Wendy suit le mouvement et empoigne une poêle à frire.

Dans cette cuisine, Laure ne voit pas de cachette possible. Elle espère que la source de ce bruit provenait du garage et de facéties de la part de Tom et Franck. Cela pourrait n’être qu’une chute anecdotique d’un des garçons et ne pas forcément signifier qu’un sociopathe va venir les démembrer.

La maison est silencieuse. Laure regarde Wendy et opine du chef. Elle veut rassurer son amie en lui montrant un air déterminé. Il est temps de quitter cette pièce. Elle progresse vers le hall et évalue rapidement la situation. Rien n’a bougé, personne à l’horizon.

Les garçons sont encore dans le garage. La lumière qui s’échappe de la lucarne en témoigne. Et si Tom et Franck étaient en danger ? Laure juge plus prudent de ne pas les appeler, ni d’aller à leur rencontre. Il est préférable d’attendre qu’ils reviennent vers elles.

Dans le doute, Laure veut mettre toutes les chances de son côté pour sauver sa peau et celle de Wendy, plutôt que de se jeter dans la gueule du loup. Et avec un peu de chance, toutes ces suppositions alarmistes sont exagérées ! Pourquoi les garçons iraient-ils mal ?

Les filles examinent les options. Retourner au salon ? Cette salle n’était pas propice à affronter une potentielle attaque. Pas de cachette et une vue dégagée, elles n’y seraient pas en sécurité, mêmes armées. Sortir dehors ? C’est la décision la plus sotte et farfelue qui soit. Les filles se retrouveraient seules dans un monde inconnu, de nuit et sans abri. De plus, les garçons n’auraient jamais l’idée de partir à leur recherche dans la rue.

Alors, Laure met son doigt devant sa bouche pour signifier à Wendy de ne pas faire de bruit et indique les escaliers. Aller à l’étage pourrait être le plus judicieux.

Sans se retourner, Laure sent que Wendy la suit sans broncher. Être la meneuse, voilà un rôle grisant ! Elle apprécie ce momentané pouvoir de persuasion qu’elle exerce sur sa cadette.

L’ascension n’est pas facile pour Laure, sa cheville est encore capricieuse. Brave, elle se pince les lèvres et crispe son visage pour surmonter ces douleurs. Ce n’est pas le moment d’abandonner. Si un ennemi rôde, ce handicap pourrait causer sa perte.   

Alors que les filles montent en tentant d’être les plus silencieuses possible, des bruits métalliques proviennent du garage. Une personne toque à une porte.

Laure culpabilise. Peut-être scelle-t-elle le sort de Tom et Franck en fuyant ainsi ? Pour se donner bonne conscience, elle se dit que cette décision peut être aussi vue comme protectrice envers Wendy. Ne s’est-elle pas promis de protéger cette fille ? Dans tous les cas, la blonde ne semble pas lui en vouloir de laisser les garçons, cette dernière est pétrifiée et suit Laure avec admiration. Laure souffle de soulagement, elle n’est pas égoïste puisqu’elle aide quelqu’un.

Les garçons ne sortent toujours pas du garage et n’appellent pas les filles. Pour Laure, ce n’est pas bon signe, mais elle garde cela pour elle. Elle ignore ce qui se passe en bas, mais elle pressent une menace poindre.

Les filles sont arrivées dans cette maison par le haut, sans avoir pris le temps de visiter l’étage pour autant. Elles avaient laissé Tom s’en charger, préférant descendre directement se reposer au salon.

Une fois en haut, Laure se retrouve face à trois portes. Au hasard, elle en ouvre une, il s’agit d’une chambre. La pièce comporte un lit double, des rideaux épais, une armoire, un bureau et une chaise. Autrement dit, plusieurs cachettes envisageables !

Toujours silencieuse, Laure explique à Wendy en mimant qu’elle peut se mettre sous le lit. Quant à elle, elle referme la porte de la chambre avant de se diriger vers l’armoire. Ainsi, elle sera face à la porte, elle pourra voir aisément si quelqu’un pénètre dans la pièce, via le trou de serrure du meuble.

Tout en prenant soin de ne pas trop s’appuyer sur sa cheville, Laure avance vers l’armoire et y entre. Mais au moment de fermer les portes, un bruit de casse la fait sursauter ! En prenant appui sur la table de chevet pour aller sous le lit, Wendy a fait tomber une lampe ! L’objet de porcelaine s’est brisé au sol avec fracas. Un lourd silence suit ce vacarme. Wendy fait comprendre à Laure qu’elle est désolée, avant de se glisser sous le lit.  

Pendant quelques secondes, Laure essaye de calmer son esprit et de se raisonner. Elle ferme les portes de l’armoire et ressasse le bruit de la lampe qui chute. Cela va attirer l’ennemi ! Mais quel ennemi ? Elle se trouve ridicule. Et si elle en faisait trop ? Rien ne prouve qu’elles soient en danger. Ces armes et ces cachettes sont probablement inutiles !

Finalement, une expérience psychologique ce n’est pas si bête. L’objet d’étude serait de tester la réaction des cobayes dans des situations effrayantes. Les références évidentes à des films d’horreur accentuant la peur en évoquant des contextes reconnus comme anxiogènes et stressants. Dans ce cas, Laure aurait été choisie justement pour ses connaissances cinématographiques. Les testeurs pourraient compter sur elle pour augmenter la panique générale, sachant bien qu’elle expliquerait à ses camarades le symbolisme des lieux choisis ! 

Laure entend du mouvement ! Quelqu’un monte dans les escaliers et assez vite ! Elle entend des chuchotements, sans réussir à comprendre ce qui est dit. Et si ce n’était pas les garçons ?

Terrifiée, le stress à son apogée, Laure reste tapie dans son armoire et essaye de respirer le moins possible, afin de limiter au maximum le volume sonore. La main droite serrant son couteau de cuisine, la gauche sur sa bouche et l’œil rivé sur le trou de la serrure.

La porte s’ouvre… C’est Franck ! Le jeune homme se porte bien, même s’il paraît essoufflé. Il se tient à l’encadrement de la porte.

Heureuse de voir son ami, Laure entrouvre les battants de l’armoire et se montre. Franck est inquiet. Il essaye de parler mais son souffle est encore trop rapide pour pouvoir articuler distinctement. Il se contente de faire des signes à Laure pour lui signifier de rester dans l’armoire.

La projectionniste frémit, si le jeune homme réagit ainsi, c’est qu’ils sont en danger ! Elle reste avec un pied dans l’armoire et un au sol. Elle prend bien garde à mettre tout son poids sur le pied non blessé.

Franck a vu Wendy et lui dit de rester sous le lit. Il peut parler de nouveau. Il chuchote quelques explications. Laure entend les mots « tueur », « masque » et « couteau ».

Laure interrompt Franck en poussant un cri d’effroi ! Elle a vu une ombre arriver derrière lui !

Malheureusement, Franck n’a pas le temps de réagir que Laure entend le coup fatal. Les yeux du jeune homme s’écarquillent, sa bouche s’ouvre, il crache du sang en toussant. Puis il s’élève, ses pieds se décollent du sol, avant de tomber lourdement sur les genoux. Son corps bascule, sa face s’écrase sur la moquette.

Wendy hurle. Laure est tétanisée et ne parvient ni à bouger, ni à crier. L’assassin de leur ami est dans le couloir, difficile de bien voir son visage.

Laure pense à Wendy. De son emplacement sous le lit, la jeune femme doit être aux premières loges avec le corps de Franck à quelques centimètres d’elle !

Laure reste figée. Elle fixe le meurtrier qui entre dans la pièce avant de s’immobiliser. A présent, elle voit parfaitement l’inconnu, ou du moins, ce qu’il consent à dévoiler.

C’est un homme, très grand, costaud, portant un masque représentant un visage qui lui est familier… Mais oui ! Le masque représente le papy dément du supermarché !

La projectionniste est totalement scotchée par ce détail, plus rien ne passe dans sa tête, plus aucune pensée, elle est vide. Elle ne comprend pas.

Toujours incapable de se mouvoir, Laure voit l’agresseur s’avancer vers elle, d’un pas lent et pesant.

Le cœur de la jeune femme bat la chamade. Pour la première fois de sa vie, elle se voit mourir. Elle entend les cris de Wendy qui lui demandent de bouger mais elle ne réagit pas.

Le meurtrier arrive devant Laure, il lève son bras armé. Laure fixe la lame, elle croit y voir son reflet tellement l’outil est bien aiguisé. Wendy crie une ultime fois.

C’est alors que Bruce surgit dans la pièce ! Le quarantenaire est suivi de Tom ! Les deux hommes attrapent le tueur masqué et l’empêchent d’user de son arme sur Laure.

Sauvée de sa tétanie par l’arrivée des garçons, Laure sort totalement de l’armoire. Bruce lui hurle dessus et lui réclame son couteau ! Elle avait oublié qu’elle tenait, elle aussi, une arme !

Voyant ses deux amis peiner à maintenir le géant, Laure ne réfléchit plus ! Elle fonce sur l’agresseur et lui plante l’arme dans la gorge !

Laure lâche le manche du couteau, Bruce et Tom lâchent l’inconnu. Ce dernier tombe dans un bruit glaçant, le couteau toujours enfoncé dans son corps.

Laure regarde cette masse tomber. Elle vient de tuer quelqu’un… Elle recule d’un pas, tout en fixant son œuvre. Les garçons ne réagissent pas.

Wendy sort de sa cachette. Laure regarde son amie, mais cette dernière se rue sur Franck. La blonde le prend dans ses bras et lui parle, tout en pleurant. Il ne répond pas. Wendy continue à faire les questions et les réponses, comme si Franck pouvait encore l’entendre.

Tom rejoint Wendy, prend le pouls de Franck et déclare qu’il n’y a plus rien à faire. Wendy hurle un « non » désespéré, avant d’exploser en sanglots. L’influenceuse enlace Franck qu’elle tient fermement contre elle.

Laure trésaille, elle sent une main sur son épaule, c’est Bruce. Il lui tient amicalement le bras. Son compagnon lui demande si ça va et lui dit qu’elle a fait au mieux, que c’était la meilleure solution, que cette brute allait tous les tuer. Il fallait le neutraliser, Laure vient de leur sauver la vie. Elle entend ces propos. Même si cet assassin venait de tuer son ami sous ses yeux, elle a tué quelqu’un !

Laure laisse aller sa tête contre l’épaule de Bruce et pleure. Il continue de la rassurer. Laure ignore depuis quand Bruce les a rejoints mais elle est contente qu’il soit de nouveau parmi eux. Cet homme a une présence rassurante.

Ils ont débuté cette aventure à sept. Ils ne se connaissaient pas mais ils commencent à développer des sympathies les uns envers les autres. Ils voient leurs camarades partir un à un. Maintenant, ils ne sont plus que quatre…

Tom se relève et d’un ton sévère et accusateur, il s’adresse aux murs, au plafond et aux meubles. Le docteur demande si tout cela en vaut la peine. Laure comprend que son ami tente désespérément d’arrêter ce jeu grotesque en apitoyant leurs ravisseurs sur leur sort. Mais cet énervement ne change rien. Pas de réponse, pas de clap de fin. Ils ne sont que les quatre dans cette pièce. Pas d’indices visibles qui attesteraient de la présence d’un grand manitou, d’une équipe de tournage ou d’un groupe de scientifiques.

Laure est usée, elle s’assoit sur le lit. Elle est face au torse de Bruce et voit que le pull de ce dernier est déchiré. De belles traces de sang encadrent le trou, mais elle ne voit pas la peau de son camarade, des bandages sont dissimulés sous son pull. Bruce minimise sa blessure et change de sujet en montrant la cheville de la trentenaire. Il lui demande si elle souffre toujours. Elle réalise que sa cheville ne lui fait plus mal ! Dans son malheur, c’est toujours ça de gagné.

La jeune femme est très fragile de la cheville, par deux fois elle s’est fracturé cette articulation. Dans sa jeunesse, Laure était championne de patin à roulettes. Lors d’une course acharnée, la petite fille qu’elle était avait perdu un duel contre une gamine de l’école. Poussée par son adversaire dans la dernière ligne droite, Laure fit une mauvaise chute. Sa cheville ne supporta pas le choc. Elle avait eu des béquilles pendant plusieurs semaines. Suite à cet évènement, elle n’a plus jamais osé rechausser des patins. Son père, son fidèle entraîneur avait été très déçu de cet échec. Leur relation s’est ensuite détériorée, ils n’avaient plus de passion commune. Cet incident a éloigné davantage Laure de ses camarades de classe, elle était raillée par eux, réduite à celle qui tombe lamentablement et se blesse facilement. 

Un second incident plus récent fragilisa, lui aussi, sa cheville. Il y a quelques années, Laure était tombée dans les escaliers de son cinéma. Un client mécontent l’y ayant aidée. Enfin, ce n’était pas vraiment un client. L’homme avait été terriblement vexé que Laure refuse de financer son projet. Elle ne roule pas sur l’or, elle ne pouvait pas se permettre d’aider cet ambitieux. L’individu l’avait insultée de tous les noms. Elle restait polie face à cet hargneux et l’avait accompagné vers la sortie. L’homme la pressa, elle reculait au fur et à mesure que ce dernier avançait. Elle finit par chuter dans les quelques marches du perron du cinéma. Sur le trottoir, Laure s’aida de ses mains pour se relever, elle mit malencontreusement ses doigts dans une déjection canine, cadeau écœurant d’un chien appartenant à un maître peu respectueux. Hilare, l’homme partit en la laissant en plan. Selon lui, elle n’avait eu que ce qu’elle méritait. Laure se souvient du rire cruel de cet homme. Autant de méchanceté gratuite l’avait fascinée. La pauvre peina à se relever seule et fut contrainte de porter une attelle plusieurs semaines. Elle avait pensé à porter plainte mais elle ne connaissait même pas le nom de cet homme et ignorait tout de lui. Un rire ne suffit pas pour identifier un individu.

Depuis, les os de Laure éprouvent des difficultés à se remettre correctement. Néanmoins, elle a été surprise de souffrir autant après sa chute dans le brouillard. Habituellement, lorsqu’elle se blesse, sa cheville enfle, rougit et un hématome apparaît, là, aucun signe extérieur visible. Elle avait bien compris que cette absence de symptômes avait perturbé Tom. Mais en tant que bon docteur et peut-être aussi pour protéger ce groupe fragile de soupçons internes inutiles, il n’avait rien dit. Tom s’était contenté d’une moue circonspecte et fixait attentivement Laure quand elle déambulait avec difficulté.

D’ailleurs, Tom vient s’assoir à côté de Laure. Il a fini de s’égosiller, comprenant que c’était vain. S’ils étaient observés par des âmes compatissantes, leurs camarades ne seraient pas morts.

Toutefois, si aucun marionnettiste n’est visible, ils ne sont pas isolés pour autant. Que cela soit dans le cabanon, dans le magasin ou dans cette maison, d’autres individus ont croisé leur route. Des gens vêtus normalement, ou du moins, pas avec cet uniforme blanc. Seulement, ces individus qu’ils rencontrent sont particuliers. Cette femme dans le supermarché qui ressemble à la campeuse du lac. Et maintenant, cet assassin gisant au sol, portant un masque à l’effigie du vieil homme du magasin. Toutes les personnes qu’ils rencontrent sont des copies des uns et des autres.

Laure se lève et se dirige vers l’homme qu’elle a poignardé. Si le masque rappelle le visage du vieux fou, ils ignorent à quoi ressemble leur agresseur sous cet artifice.

Laure s’accroupit à côté du géant. Bruce la questionne sur ses intentions. Elle répond qu’elle souhaite voir qui se cache sous ce masque. Tom intervient d’un ton blasé et précise que cela ne changera rien à la situation, mais elle est trop curieuse pour accepter cela.

Wendy interrompt ses sanglots pour participer au débat. Elle aussi veut voir le visage du monstre qui a sauvagement et gratuitement tué Franck.

Tremblante, Laure saisit le manche du couteau, l’arme dérangera pour retirer le masque, il faut la retirer. Difficilement, elle tire la lame. En sortant, un jet de sang accompagne l’arme, Laure est écœurée.

Le défunt est allongé sur le ventre, le visage à moitié sur la moquette. Laure doit le retourner et le mettre sur le dos, ce sera plus simple pour retirer le masque. Péniblement, elle parvient seule à faire rouler l’imposante masse, non sans pousser de gémissements. Bruce et Tom ne l’ont pas aidée. Laure sent que les deux hommes sont restés derrière elle et qu’ils la regardent avec attention. Wendy s’est levée et a lâché Franck pour l’occasion. Elle aussi suit scrupuleusement la scène. 

Laure attrape le dessous du masque, au niveau du cou. Ses doigts baignent dans le sang du cadavre. C’est tout collant et chaud. Elle commence à retirer le faux visage en le roulant sur lui-même.

Alors qu’elle arrive au menton, Bruce presse Laure, elle ne va pas assez vite selon lui ! Il l’accuse de jouer avec ses nerfs. Agacé, il s’agenouille lui aussi, saisit le masque et tire un grand coup dessus !

Simultanément, Laure et Bruce découvrent avec stupeur le visage de l’agresseur ! Laure a le souffle haletant. Elle se laisse tomber sur les fesses et recule en poussant sur ses pieds jusqu’à arriver dos aux jambes de Tom, toujours assis sur le lit. Elle voulait s’éloigner le plus vite possible de cette vision horrifique !

La vue étant dégagée, Wendy hurle à son tour ! Tom se lève brusquement sur le coup de l’étonnement.

Debout à côté de l’armoire, Bruce ne cesse de répéter en boucle « ce n’est pas possible, cela ne peut pas être lui… ». Le visage de l’agresseur est celui de Johnny ! Laure a tué le pauvre petit Johnny ! Le masque dissimulait le visage rond et angélique du jeune garçon de douze ans qui les accompagnait plus haut !

C’est trop ! Laure ne peut pas accepter cela ! Elle met ses mains sur sa tête et répète à voix haute qu’elle n’a pas pu le tuer, que c’est un cauchemar.

Tom met fin aux élucubrations de chacun en apportant la voix de la raison. Johnny était petit, plus petit qu’eux tous, cet assassin fait au moins 2 mètres ! Quant au poids, Johnny était de corpulence normale, cet homme pèse dans les 110kg au minimum ! De plus, dans le garage, les garçons se sont battus avec ce géant et ce dernier a prouvé qu’il possédait une grande force, ce qui n’était pas le cas de Johnny ! Pour Tom, c’est la surprise de trop ! On se moque d’eux, on joue avec leurs nerfs, cela suffit !

Mais le problème reste toujours le même : qui est ce « on » qui leur veut du mal ? Pourquoi eux ? Comment ces faits et illusions sont-ils possibles ? Sont-ils drogués en permanence ? Dans ce cas, comment peuvent-ils vivre la même hallucination collective ? Le docteur avoue ne pas pouvoir apporter de réponses à ces questions.

Laure reste silencieuse. Elle se sent honteuse, mais elle garde toujours en tête qu’il puisse aussi s’agir d’une réalité surnaturelle !

 Le médecin motive la troupe à quitter cet endroit maudit ! Il sort de la pièce et demande à tous de le suivre.

Wendy se baisse et caresse tendrement le crâne de Franck. Elle a les larmes aux yeux quand elle envoie un baiser à leur ami décédé, puis elle se redresse, essuie ses larmes et rejoint Tom dans le couloir.

Laure ne peut pas bouger. Elle les regarde impuissante. C’est facile pour eux, ils n’ont pas planté un gosse ! Bruce s’approche d’elle et lui tend la main. Sur un ton protecteur et doux, il affirme que Tom a raison : elle n’a pas tué Johnny. Leur Johnny a disparu dans la brume. Cet homme n’est qu’une copie de leur ami, cela ne peut pas être la même personne. C’est une blague de mauvais goût.

Laure écoute son ami. Mais si elle n’a pas tué Johnny, elle a tout de même assassiné quelqu’un ! Qui est cette personne ? Elle inspire profondément et se résigne à sourire à Bruce. Elle accepte de lui prendre la main et se laisse guider pour se relever. Ensemble, ils quittent la pièce. Laure regarde Franck au sol. Wendy a pensé à lui fermer les yeux, elle trouve l’attention touchante et délicate. Un de plus mort au combat, encore un de trop se dit Laure.

Tom place paternellement sa main sur l’épaule de Laure. Le docteur et elle n’ont pas toujours été d’accord, mais son soutien est apaisant.

Puis Laure regarde Wendy. La blonde ne semble pas lui en vouloir non plus. Apparemment, ils sont tous sur la même longueur d’ondes : cet homme ne pouvait pas être Johnny. Mais alors, qui était-il ? Par quelle magie ce colosse pouvait-il ressembler autant à leur compagnon ? Un second masque était-il sous le premier ?

Le groupe se rassemble naturellement autour de Tom. Tous le désignent implicitement comme leader. Laure perçoit que Tom n’est pas très à l’aise avec cette position, mais dans un échange de regards brefs, elle comprend que le docteur est désormais prêt à tout, y compris accepter ce rôle de chef. Après tout, il doit diriger des gens à l’hôpital, peut-être même un service ! Là, ils ne sont certes pas dans un contexte professionnel, mais ils sont tous prêts à le suivre lui.

Depuis le début de cette aventure, c’est Tom qui paraît le plus calme. Il est apaisant. Sa voix est rassurante, il sait trouver les mots justes. Il semble posé et intelligent. Oui, il a pu s’emporter une fois ou deux, mais il avait vite repris le dessus sur ses émotions.

Tom prend la tête. Il conduit ses trois compagnons au rez-de-chaussée, ouvre la porte d’entrée et incite à la sortie. Laure suit le mouvement, tout en observant silencieusement ses camarades. Ce qu’ils vivent les transforme, ou permet de voir leurs vraies natures.

Curieusement, Bruce qui prenait beaucoup de place initialement, s’efface peu à peu. Dans la cabane, il avait paru fier et moqueur, un homme solitaire se méfiant de tous. Ce dernier devient altruiste et prévenant.

Laure a déjà pu constater les changements chez l’influenceuse. En compagnie des autres, elle voit bien que Wendy est définitivement plus agréable. Ses réactions face aux décès de Johnny et de Franck montrent sa grandeur de cœur.

Tom est déterminé, le doute ne semble plus qu’un lointain souvenir pour lui. Devant tant d’assurance, il serait aisé de penser que Tom possède des informations que les autres ignorent. Mais Laure en doute, elle croit tout simplement que ce médecin n’en peut plus de se faire manipuler. Il préfère prendre le contrôle, ou du moins croire qu’il peut contrôler certains éléments de son sort.

Laure sent qu’elle a changé, elle aussi. Elle n’aurait jamais été capable de tuer un homme il y a encore quelques heures, aussi méchant soit-il. Elle ne doit pas laisser la culpabilité prendre le dessus. Il faut avancer.

Dehors, les rues sont désertes. Franck avait raison, c’est Halloween ici. Les décorations suspendues aux arbres se balancent au gré du vent, créant une atmosphère angoissante et pesante. Ces fantômes qui flottent dans les branches obnubilent Laure qui peine à regarder devant elle.

Bruce la ramène sur Terre en demandant aux filles ce qu’elles ont fait de leurs vêtements. Le quarantenaire ne se plaint pas de voir des tenues un peu plus stylées, mais il est tout de même intrigué par cette appropriation, plutôt sexy, de ces pulls. Wendy se contente de rire gênée. Laure explique sa théorie de la dernière fille.

Pour la plus grande surprise de Laure, Tom intervient dans la discussion et dit approuver cette initiative. Il ne rebondit pas sur le côté cinématographique et mise en scène, non, pour lui, avoir opté pour ces retouches est un bon signal pour le moral. Il pense qu’adopter un état d’esprit de guerrière est le meilleur moyen de mettre toutes les chances de leurs côtés pour s’en sortir.

Bruce regarde son propre abdomen et touche sa blessure. Dans le feu de l’action, Laure n’avait pas insisté pour demander des explications à son ami. Il la rassure, la coupure n’est que superficielle. Il explique l’altercation qu’ils ont eue avec le colosse dans le garage. Franck a été étranglé, Tom éjecté et lui a reçu un coup de lame. Lorsque Tom s’est relevé, il a eu peur en voyant le ventre de Bruce. Inquiet, le médecin s’est précipité vers une trousse de premiers secours qu’il avait repérée dans le garage. Sans laisser le choix à Bruce, Tom a désinfecté la plaie, puis il a enroulé un bandage autour de son ventre. Il a agi avec des gestes sûrs qui ont bluffé le blessé. En moins de deux minutes les soins étaient terminés, mais Bruce s’en veut. Ce sont ces deux minutes précieuses qui leur ont manqué pour sauver Franck…

Laure comprend le sentiment de son camarade. Elle le console. Ils sont arrivés à temps pour elle et Wendy. De plus, Tom a eu raison de vouloir le soigner rapidement. Ce n’est pas lui le responsable de la mort de Franck, seul cet assassin abject est coupable.

Bruce sourit, il passe la main à travers le trou de son pull. En riant, il dit apprécier le fait que l’aspect uniforme de leurs habits se dissipe au fur et à mesure des tableaux.

Des « tableaux », voilà un mot judicieusement trouvé ! Bruce est génial ! Ils naviguent depuis plusieurs heures entre différents tableaux !

Pour l’instant, ils ont voyagé dans trois mondes différents : la cabane dans la forêt, le supermarché embrumé et cette maison dans un quartier résidentiel désert. Dans chaque endroit, l’un des leurs a disparu tragiquement. Laure ne croit pas que ces morts étaient prévues. En tout cas, pour ce qui est de Franck, il était impossible d’anticiper ces conditions exactes de décès. Un autre d’entre eux aurait très bien pu mourir dans cette maison, à la place de Franck ou en plus de celui-ci… 

Tout en errant dans les rues avec ses amis, Laure s’interroge à voix haute : et s’ils avaient été réellement choisis ? Et s’ils n’étaient pas ici par hasard ? Certes, ils ne se connaissaient pas entre eux, mais cela ne signifie pas que le chef d’orchestre de tout cela ne les connaissait pas non plus ! Devant l’absence de réponses de ses amis, elle ose une ultime interrogation : et si tout cela ne servait qu’à assouvir une vengeance ?

Tom s’arrête. Il met en avant son statut de médecin et de père modèle. Il affirme n’avoir jamais rien fait de mal. Wendy opte pour une moue plus hésitante, elle avoue avoir pu se comporter de façon désagréable avec plusieurs individus, mais rien qui, selon elle, mériterait une telle punition ! Quant à Bruce, il réfléchit avant d’en arriver à la conclusion d’être sans ennemi. Mais Laure n’est pas convaincue par la réponse de ce dernier. Il n’avait pas l’air sincère.

Tom mentionne alors Franck et Johnny. Comment d’aussi jeunes gens auraient-ils pu avoir un ennemi capable d’une telle vengeance ? Puis il fixe Laure et lui retourne la question en lui demandant si elle pense avoir commis une faute quelconque pouvant expliquer sa présence dans un jeu si machiavélique ! Elle a beau chercher, elle ne voit pas non plus.

Bruce clôt le débat en affirmant cyniquement qu’ils ne sont que les victimes d’un malade mental. Tom précise que cette piste est discutable. Selon lui, un homme seul est incapable de manigancer un tel plan. Laure est d’accord avec le médecin. Elle prend aussi cela comme un ultime contre-argument concernant une hypothétique vengeance. Même profondément blessé, personne ne peut organiser cela seul.

Ils reprennent leur marche. Wendy est fatiguée et le fait savoir. Elle demande à Tom jusqu’où il compte les emmener. Tom le concède, il l’ignore. Ce dernier espère juste tomber sur un bâtiment public, des voitures en circulation ou des passants.

Bruce explose de rire. Tous s’arrêtent et observent l’homme hilare reprendre son souffle. Il s’assoit sur le macadam, essuie les larmes qu’il a aux bords des yeux et s’excuse de cette sortie nerveuse. Pour lui, s’ils sont dans un monde créé pour eux par une ou plusieurs personnes, alors ils n’y trouveront que ce que leurs ravisseurs souhaitent qu’ils y trouvent.

Laure comprend où Bruce veut en venir et reformule. Elle voit bien que Wendy est perdue. Si l’univers dans lequel ils évoluent est créé de toute pièce par un esprit malin, alors ils auront beau chercher une échappatoire, ils n’en trouveront pas.

Tom s’agace. Il demande à Bruce et Laure ce qu’ils doivent faire selon eux ! Le médecin est à bout de forces, que cela soit physiquement et psychologiquement ! Il craque. Laure s’approche de lui et essaye de le calmer, mais ce dernier se referme sur lui-même.

C’est alors qu’une détonation résonne ! Bruce se lève subitement et suggère à tous de courir ! Ils se font violence et passent outre leur fatigue extrême afin de courir le plus vite possible !

Une lumière artificielle éclaire le ciel, ils sont éblouis mais continuent leur fuite. Bientôt, Laure ne voit plus rien, ni la route, ni les maisons, ni ses compagnons.

Dans l’air, Laure entend encore les encouragements de Bruce et les plaintes de Wendy. Peu à peu, ces sons s’estompent pour se transformer en souffles, puis en murmures, puis le vide.

D’un coup, Laure tombe en avant, comme si elle venait de louper la marche d’un escalier. Elle s’étale sur le sol, ayant à peine le temps de poser ses mains en premier, afin d’éviter à sa tête d’heurter un obstacle.

Usée, stressée, Laure capitule et refuse de se battre davantage. Dans un défaitisme résigné, elle étend ses bras, pose son visage contre le sol et ferme les yeux. Elle craint que, lorsqu’elle ouvrira les yeux, elle ne soit pas chez elle dans son lit douillet, mais dans un nouveau tableau…

 


[1] Scott, R. (1979). Alien, le 8ème passager [Film]. Brandywine Productions

[2] Carpenter, J. (1978). Halloween, la nuit des masques [Film]. Compass International Pictures, Falcon International Productions

[3] Craven, W. (1996). Scream [Film]. Woods Entertainment, Dimensions Films

[4] Cunningham, S. S. (1980). Friday the 13th [Film]. Georgetown Productions, Sean S. Cunningham Films

[5] Hooper, T. (1974). The Texas Chain Saw Massacre [Film]. Vortex

[6] Craven, W. (1984). A Nigthmare on Elm Street [Film]. New Line Cinema, Media Home, Entertainment, Smart Egg Pictures, The Elm Street Venture

[7] Barker, C. (1987). Hellraiser [Film]. Cinemarques Entertainement BV, Film Futures, Rivdel Films

 

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