Laure se réveille. Elle est assise sur des pavés, dehors, adossée à un muret. A sa gauche, un trottoir et une route. A sa droite, une maison pavillonnaire. Il fait jour, un grand soleil illumine la rue. La présence de quelques nuages timides agrémente ce beau ciel bleu.
Encore une fois, Laure ne connaît pas l’endroit où elle se trouve. Même si cet espace est plutôt agréable, elle pense être toujours piégée. Sa vie n’a plus aucun sens. Elle est fataliste et emplie de lassitude. Les doutes et incertitudes ne l’atteignent plus. Elle agit robotiquement dans ce monde qui lui est étranger. Elle n’a plus aucun espoir. Elle erre de tableau en tableau. La vraie vie qu’elle pensait mener ne doit plus exister, si toutefois, elle a déjà réellement existé…
Laure se lève doucement. Son corps est de plus en plus endolori et engourdi. Elle n’a pas vraiment de douleur en soi, il s’agit d’une sensation de lourdeur, comme une pesanteur extrême. Son corps est là, mais ce n’est plus le sien. C’est un outil de transport pour sa pensée. Un véhicule endommagé et marqué par les précédentes épreuves qu’elle a traversé.
Une sonnette retentit derrière elle. Un facteur à vélo s’approche de la maison. Laure reconnaît immédiatement le vieil homme du magasin dont le visage avait également servi de modèle pour le masque du colossal tueur pour couvrir le visage de Johnny. Elle prend l’information, sans réagir. Inutile de paniquer ou d’en tirer des conclusions. Cet homme est une nouvelle fois face à elle. Il a une casquette bleue vissée sur la tête. Ce dernier agit comme s’il ne la connaissait pas. Elle aussi fait comme si tout était normal. De toute façon, même si elle interrogeait ce monsieur, elle n’aurait pas de réponses à ses questions.
Le facteur la salue et lui tend le journal. Laure prend l’objet. Le vieil homme s’en va, ne laissant pas le temps à Laure de lui dire quoi que ce soit. Elle sourit amusée. Tout ça, toute ces bizarreries, à quoi bon essayer de chercher une cohérence ? Quand elle regarde ce facteur pédaler au loin, elle a l’impression de regarder un film. Elle se sent désormais spectatrice de sa propre vie. Elle est dans son cinéma et elle assiste à la projection d’un film dont elle est actrice.
Laure garde le journal en main, elle le lira plus tard. Elle voudrait d’abord en savoir plus sur ce décor qui semble si artificiel. Tout cela ressemble à un studio Hollywoodien. La maison qui lui fait face est charmante. Les façades sont d’un blanc pur, les vitres sont propres. La pelouse et les haies sont parfaitement entretenues. Les habitants de ce foyer doivent être à l’aise financièrement et bénéficier d’une main d’œuvre efficace.
La jeune femme avance dans l’allée. Autant essayer d’entrer dans ce pavillon, elle y trouvera peut-être ses amis. Si Laure est sûre de retrouver Tom dans ce tableau, elle garde aussi le secret espoir de revoir Wendy. Tom et elle n’avaient pas retrouvé leur camarade dans la précédente maison, mais ils n’ont pas trouvé son corps sans vie pour autant ! Alors Laure n’abandonne pas l’idée que son amie puisse être toujours de ce monde.
Laure frappe à la porte. Cette dernière est en plastique et en verre. Les vitres sont recouvertes d’un revêtement semi-opaque, impossible pour elle de voir l’intérieur de la demeure. Après quelques secondes d’attente, elle toque à nouveau. Personne ne répond. Elle saisit la poignée. La porte s’ouvre facilement. Après une courte hésitation, elle entre. Elle n’est plus à une effraction près.
Le standing de cette maison est plus rupin que la précédente. Un sol en marbre blanc étincelant, de somptueux escaliers en colimaçon, des miroirs partout, des meubles de bois nobles et clairs. L’ensemble est lumineux et vaste.
Laure ne se sent pas à l’aise dans ce genre de décoration. Ce n’est pas son univers. Elle ne gagne pas suffisamment bien sa vie pour prétendre à un tel niveau d’exigence. Pour elle, c’est un intérieur où tous les gestes doivent être calculés pour ne pas salir ou dégrader quoi que ce soit. Dans ses préjugés, elle considère les personnes qui vivent dans ce genre de maison comme faux et superficiels.
Le hall donne sur un salon. La décoration est aussi élégante qu’impersonnelle. Comme dans la précédente maison, rien ne permet d’identifier les propriétaires de l’endroit. Et bien sûr, lorsque Laure demande si quelqu’un est présent en ces murs, personne ne lui répond.
Dans les précédents tableaux, Laure trouvait rapidement des indices lui faisant penser à un film, mais ici, pour l’instant, elle ne voit pas du tout si ce lieu fait référence à une œuvre cinématographique ou non. Elle pourrait être n’importe où, chez n’importe qui. Mais il est inutile d’avoir des indices sur le septième art pour savoir que le cauchemar continue. La présence du vieil homme grimé en facteur et sa tenue blanche ne laissent pas de place au doute : elle est toujours prise dans ce jeu cruel et surréaliste.
Usée, aussi bien physiquement que psychologiquement, Laure s’assoit sur un des deux fauteuils en cuir blanc du salon. Le cuir grince lorsqu’elle s’assoit. Elle déteste les canapés en cuir. Et ce blanc, elle ne peut plus voir cette couleur, cela la rend complètement dingue.
Laure n’a plus envie de se battre, plus envie de fouiller ou de visiter. Elle est lessivée. Si ses amis sont ici, ils sauront la retrouver. Si des monstres ou tueurs viennent à elle, alors elle se laissera faire. Elle en a tout simplement marre.
Pour le moment, tout est calme. Ni menace, ni ami à l’horizon. Laure est seule dans un silence de cimetière. Dépitée, face à l’ennui, elle se résout à feuilleter le journal qu’elle n’a pas lâché des mains. Quitte à patienter, autant le faire en lisant.
Le journal n’est pas daté, mais il existerait depuis le 30 septembre 2015, soit dix ans plus tôt. A cette date-là, Laure avait déjà repris le cinéma de son oncle et était déjà à son compte depuis trois ans. Son divorce lui coûtait cher, au sens propre, comme au sens figuré d’ailleurs.
Le journal s’intitule « La presse de la Belle-Etoile », comme la ville dans laquelle était censé se trouver le supermarché du deuxième tableau. Le nom qui faisait écho au nom de son cher et tendre cinéma. Si l’appellation l’avait interpellée quand ils étaient dans la brume, cela ne l’atteint plus. Les informations glissent sur elle.
Sur la une, deux titres sont inscrits en gras et mis en évidence. Le premier est un article nommé « Le brave septuagénaire victime d’un inconscient ». Une photo sous le titre montre le visage du vieux, désormais bien connu de Laure. Cette fois-ci, le papy n’a pas de casquette de facteur, non, Laure devine des habits militaires de camouflage, une tenue de chasse. Toujours seule, elle lit l’article. Un vieil homme se rendait en voiture à la chasse avec son fils. Alors qu’ils traversaient la ville, un adolescent les a doublés par la droite en skateboard. Le fils, passager, dit revoir en boucle le sourire fier du gamin, ultime vision qu’il ait vue avant que son père ne braque le véhicule et fonce dans un muret. Le vieil homme est mort sur le coup. Le fils exige réparation, mais le gamin à l’origine de l’accident est introuvable. En dessous de l’article figure un appel à témoin. Le portrait-robot dépeint par le fils est bien insuffisant pour retrouver qui que ce soit. Un gamin sûrement au lycée, un sourire narquois sous un casque de protection. Tout cela est bien subjectif, se dit Laure. Le journaliste n’est pas impartial et doit connaître personnellement la victime. La suite de cette histoire prend d’ailleurs une tournure étrange lorsque le journaliste évoque l’impressionnante assurance vie dont va hériter le fils. Le ton de l’auteur vire au sarcasme et à la méfiance. Le changement est si soudain que Laure se demande s’il s’agit du même rédacteur pour le début et la fin de ce récit ! A présent, le journaliste suspecte le fils de la victime d’avoir inventé la présence d’une tierce personne dans l’accident. Selon des experts, le passager aurait très bien pu, lui-même, donner un coup de volant et ainsi causer la mort de son père, afin de récupérer le montant de l’assurance. Mais Laure reste dubitative face à cette conclusion. Même pour de l’argent, tuer son père est un acte plutôt extrême. Par ailleurs, rien ne pouvait certifier au fils qu’il se sortirait indemne d’un tel accident. L’article se termine sur ces horreurs très partiales. Cet écrit n’est pas signé.
C’est fou comme il possible d’avoir un avis sur un fait divers sans en connaître tous les éléments nécessaires et sans en avoir les capacités professionnelles associées. Laure n’est ni avocate, ni juge, ni policière, mais elle serait prête à défendre un homme après la lecture de vingt lignes. C’est pour ça qu’elle n’aime pas les faits divers et leur appropriation par le public. Lorsque les individus se font leur propre vision des évènements et de la justice, cela n’augure rien de bon.
Le deuxième article est tout aussi lugubre : « Le procès de la clinique : bavure, incompétence ou malchance ? ». Cette fois, l’article est illustré par la photo d’une fillette, juste sous le titre. L’enfant sourit, elle est radieuse. Les pensées de Laure se bousculent et deviennent de plus en plus confuses. Cette petite aurait des airs de la campeuse, en beaucoup plus jeune évidemment. Laure a une sensation de déjà-vu. Il faut dire qu’elle en a tué de la randonneuse dans le bar. Certes, elles avaient de sacrées dents pointues, mais elles représentaient cette lépreuse de la forêt.
Sous la photo en noir et blanc, l’article explique comment la jeune Louise est décédée à l’hôpital. La famille de la défunte, appuyée par divers spécialistes, claironne que les médecins sont responsables de la mort. Un interne est particulièrement visé. Le personnel soignant se défend en promettant avoir tout essayé. Selon ces derniers, le mal de la petite était incurable. L’article se conclut par une seconde photo. Un sous-titre froid contextualise : « Louise, 7 ans ». La fille est étendue sur un lit d’hôpital, vêtue d’une blouse bleue. Le journaliste insiste lourdement sur l’intense tristesse ressentie par les parents et le grand frère, devenu subitement enfant unique.
Sur la page suivante, le ton du journal ne s’allège pas. Il est évoqué le cas d’un jeune lycéen qui, victime de harcèlement depuis son plus jeune âge, a tenté de mettre fin à ses jours. Fort heureusement, l’intoxication médicamenteuse a pu être traitée à temps, l’adolescent est sain et sauf. Pas de photo pour illustrer cet article.
Ensuite, sans transition, Laure découvre un encart consacré aux sorties culturelles à ne pas manquer. Selon eux, il ne faut surtout pas passer à côté du premier film d’un natif de la ville, un « film d’horreur révolutionnaire et captivant », sobrement nommé « La Poule tueuse ». Le titre fait rire Laure. Décidément, elle se dit qu’elle est abonnée aux maniaques fétichistes de la basse-cour. Tout cela est vraiment ridicule.
C’est alors que Laure sent une vive douleur dans le bras droit. Cette douleur passe rapidement, supplantée par un mal de crâne terrible.
Pendant quelques secondes, la jeune femme est contrainte de fermer les yeux et d’arrêter sa lecture. Elle continue de tenir le journal de la main droite, mais elle se masse les tempes avec sa main gauche.
Laure secoue la tête pour reprendre ses esprits. Elle est déboussolée, se sent bizarre, mais n’arrive pas pour autant à identifier précisément ses maux. Elle est vaseuse, a envie de vomir. Ça tape dans son crâne. Elle donnerait tout pour pouvoir prendre un cachet. Rester les yeux fermés et caresser son front ne change rien, la douleur est toujours aussi vive.
Quand le mal se dissipe enfin, Laure est encore plus perdue qu’avant. Elle a l’impression d’avoir perdu connaissance un court instant.
Dans sa main, Laure voit le journal. Dans la douleur, elle n’a pas lâché l’objet. Il ne lui reste plus qu’une page. Constatant qu’elle est toujours seule, elle se résigne à finir sa lecture. De toute façon, elle n’est pas en état de bouger.
La dernière page n’est pas plus joyeuse que le reste, il s’agit de la rubrique nécrologique. Pensant qu’elle ne va connaître personne, Laure guette tout de même les noms des défunts. Effarée, elle constate que les causes des décès apparaissent :
Ø Hélèna R. : virus
Ø Franck H. : assassinat
Ø Bruce C. : explosion
Ø Wendy S. : noyade
Ø Laure K. : suicide
Laure se met à trembler et à transpirer. Elle jette le journal sur la table basse et tente de calmer son rythme cardiaque. Elle a des palpitations. Des picotements envahissent ses lèvres et ses doigts.
Ces prénoms sont ceux de ses amis ! Mais elle, elle s’appelle Laure Krug ! Ce sont ses amis et elle qui sont inscrits dans ces lignes !
Dans son esprit, les questions s’enchaînent aussi vite que ses peurs. Pourquoi n’y a-t-il pas les prénoms de Tom et de Johnny ? Pourquoi, quand et comment Wendy se serait-elle noyée ? Pourquoi son nom à elle figure-t-il ici ? Un suicide ? Elle a évoqué son envie de se tirer une balle dans le crâne mais ne l’a pas fait !
La pression est trop forte, Laure sent des fourmillements envahir ses membres, tout son visage est paralysé. Elle se sent partir. Elle va s’évanouir.
La voix de Tom la maintient alors éveillée ! Tom est là ! Il arrive devant elle, lui prend la main, essaye de la rassurer et la redresse. Laure voit flou mais entend les propos de son ami. Elle est incapable de lui répondre.
Tom se montre patient, il s’assoit à côté d’elle et attend qu’elle aille mieux. Mais Laure ne sait plus. Elle ignore si elle se sent véritablement bien avec son ami ou non. Est-ce vraiment son ami d’ailleurs ? Elle est complètement perdue et ne parvient pas à déchiffrer ses propres émotions et ses propres ressentis. Elle se sent usée nerveusement, moralement et physiquement. Tant pis pour les avertissements de Tom, Laure se redresse lentement.
Debout, Laure regarde Tom, il est toujours assis sur le canapé. Elle parvient à lui demander s’il a vu une salle d’eau en venant dans le salon. Ce dernier semble étonné, avant de lui préciser qu’à côté des escaliers se trouve une porte donnant sur des toilettes avec un évier. Il aurait visité la maison plus tôt. Cette justification n’intéresse pas Laure. Elle se moque de Tom, elle se fiche de là où il vient et ce qu’il a fait auparavant. Elle n’a plus confiance en personne. Elle a peur, elle se sent seule.
Laure va en direction du hall. Tom l’interpelle, il veut la dissuader d’entrer en contact avec l’eau de cette maison. Laure sourit et lui dit de ne pas s’inquiéter, elle ajoute qu’elle ne mourra pas ainsi. Il n’y avait pas écrit « intoxication » ou « empoisonnement » pour son décès. Tom semble surpris, il demande à Laure de répéter mais elle l’ignore et continue son chemin.
Les indications de Tom étaient justes. Arrivée dans les toilettes, Laure se penche au-dessus du lavabo et fait couler l’eau froide. Elle boit en s’aidant de sa main. Puis, de sa main mouillée, elle se frotte le visage.
Rassasiée, elle s’agrippe à l’évier et lève la tête. Elle se retrouve face à un miroir. Elle voit son reflet, elle a une sale tête. Son teint est pâle, coloré uniquement par des cernes immenses. Son regard est fatigué. La queue de cheval improvisée avec l’élastique de cuisine ne ressemble plus à rien. Des cheveux fous sont collés à ses joues avec l’eau qu’elle s’est appliquée sur la face. Ses lèvres tremblent. Elle peine à focaliser son attention. Peu à peu, le reflet évolue. L’arrière-fond devient sombre, puis noir. Terrifiée, Laure ne parvient pourtant pas à quitter le miroir des yeux. Elle aimerait vérifier ce qui se passe réellement derrière elle, mais elle reste scotchée à son reflet. Dans le miroir, elle voit son expression de visage changer à son tour. Son reflet adopte une posture sérieuse, limite agressive. Puis elle se voit esquisser un sourire, un sourire angoissant. Sa tête effectue une rotation à 180° se disloquant du reste du corps ! En voyant sa tête dans le mauvais sens par rapport à son buste, Laure vomit.
Tom arrive à toute vitesse. Il a certainement entendu les régurgitations. Laure relève la tête, le reflet est redevenu normal. Elle se rince et s’essuie la bouche, sans répondre aux questions inquiètes de Tom.
Laure retourne dans le salon et se place debout, face à la baie vitrée, les bras croisés. Le jardin est verdoyant. Chaque brin d’herbe semble mesuré. Dans cet univers, tout paraît exister avec une telle précision.
Laure entend Tom marcher dans le salon. Puis elle reconnaît le bruit caractéristique du cuir. De dépit, Tom s’est donc assis. Le médecin lui demande si elle a lu le journal. Laure se retourne et regarde son ami. Il précise ne pas avoir tout lu. Il n’aurait survolé que les trois premières pages et s’est arrêté lorsque cela parlait « d’un navet avec une poule tueuse ».
Un « navet » ? Laure ne peut s’empêcher de rire. Tom la fixe, il est à la fois circonspect et inquiet. Présente physiquement mais sentant son esprit ailleurs, Laure demande à Tom s’il veut bien écouter une histoire. Tom hésite avant de déclarer sur un ton ironique qu’il n’a rien de mieux de prévu pour l’instant.
Laure explique qu’un lundi après-midi, elle venait de finir sa journée. Les lundis, son cinéma ne diffuse pas de films au-delà de 18h. Elle rangeait son matériel et allait rentrer chez elle, lorsqu’un chauve trapu à lunettes arriva devant elle. Cet homme avait un manuscrit entre les mains, le scénario d’un film. Selon lui, c’était le film d’horreur du siècle, cela bousculerait le monde du septième art. Curieuse, Laure avait écouté cet original. Il lui raconta le synopsis de son film : une poule (en réalité la réincarnation d’une femme bafouée) prendrait sa revanche en assassinant les individus qui l’avaient mal traitée de son vivant. L’animal tuerait violemment à coup de bec et de pattes. Bien sûr, Laure crut à une blague, mais l’homme insista et voulut absolument qu’elle le subventionne. Elle refusa et avait poliment expliqué à l’inconnu que, même pour un bon projet, elle ne bénéficiait pas d’assez de fonds pour être mécène, alors ce n’était pas pour financer « un navet ». L’homme lui tendit son manuscrit. Laure jeta le projet à la poubelle devant son auteur, avant de congédier ce dernier. Le chauve devint agressif, l’insultant copieusement. Après avoir été violent envers elle, il la laissa sur le trottoir, la cheville en vrac.
Laure regarde Tom, ce dernier a les yeux ronds. Il se lève, son regard s’illumine, il sourit. Laure est étonnée de voir autant de jovialité en lui dans ce contexte. Il s’exclame que Laure est un génie et qu’elle vient de tout résoudre ! Mais elle reste perplexe.
Laure peine à se concentrer, elle a tout donné lors de son récit. Elle entend un martèlement continu dans le jardin. Agacée, elle fronce les yeux puis finit par se retourner. Dehors, derrière la vitre, elle voit Wendy ! Laure hurle en voyant son amie trempée, livide, la peau flasque. Wendy tape à la fenêtre, elle lui demande de l’aide ! Quand la blonde pose ses mains sur la vitre, un halo de buée est accompagné de gouttelettes d’eau. Laure touche les parois de la vitre et s’exclame qu’il faut ouvrir ! Elle demande à Tom de chercher l’ouverture de la fenêtre !
Tom pose sa main sur l’épaule de Laure et la prie de se calmer. Laure s’énerve et montre Wendy à Tom en lui disant qu’il n’a pas de cœur ! Mais Wendy a disparu !
Laure insulte Tom. Elle lui reproche d’avoir mis en fuite leur amie. Si Wendy est partie, c’est à cause de la négligence de Tom ! Le docteur saisit alors la deuxième épaule de Laure et lui assure que Wendy n’est pas là et n’a jamais été là.
Laure regarde de nouveau dehors. Les vitres ne comportent aucune trace. Wendy n’aurait jamais été là… Elle ne se sent pas bien du tout.
Sur les conseils de Tom, elle va s’asseoir sur le canapé. Tom est resté près de la fenêtre, comme pour s’assurer que Wendy était bien absente.
Une fois assise, Laure se relève subitement : elle a entendu un cri ! Une personne est là avec eux !
Tom court vers elle et lui demande de souffler, de respirer, de se calmer. Une nouvelle fois, il n’a rien entendu. Ou fait-il semblant de ne rien entendre ? Le docteur aide Laure à se remettre assise. Elle tremble comme une feuille.
Laure n’est pas sereine. Est-ce elle qui imagine tout cela comme veut lui faire croire Tom ? Est-ce Tom qui n’entend rien ? Est-ce que Tom lui ment ? Voudrait-il lui nuire ?
Laure reste sur le bout du canapé, elle se tient prête à se relever et partir en courant s’il le faut. Tom essaye de l’enlacer de son bras droit et tient des propos qui se veulent apaisants. Laure ne l’écoute pas.
Tom change alors de stratégie et pose des questions à Laure sur l’homme qui était venu la solliciter dans son cinéma. Il change de sujet ! Laure sait que c’est pour lui changer les idées, mais elle ne peut s’empêcher de penser que cela peut aussi être une technique pour la rendre moins vigilante ! Et pourquoi Tom lui parlerait de ça ? Et d’ailleurs, comment sait-il pour cette histoire d’auteur venant lui demander des subventions ? Qui lui a raconté cela ? Comment peut-il connaître cette histoire ?
Tom ne se démonte pas. Il insiste et dit que l’homme du cinéma est en lien avec ce qu’ils vivent actuellement. Apparemment, ce serait Laure elle-même qui lui aurait parlé de cet homme ! Tom ose tout ! Pour qui se prend-il ? Et quel serait le rapport entre cette maison et ce chauve ? Serait-ce sa maison ?
Le docteur retourne la situation et questionne Laure, quel culot ! Il peut lui demander ce qu’il veut, elle est incapable de répondre. Impossible pour elle de se souvenir du nom de cet individu chauve. A part quelques caractéristiques physiques, elle ne se souvient pas de lui. D’ailleurs, plus elle réfléchit, plus ses souvenirs se brouillent. Elle ne parvient plus du tout à organiser ses pensées.
Laure voit le journal sur la table basse. Celui-ci est ouvert sur les pages du drame à l’hôpital et des sorties culturelles. La trentenaire a un flash ! Dans un élan de lucidité, elle regarde Tom et lui demande si ce récit médical lui est familier.
Tom devient pâle. Laure pense d’abord que son ami est surpris par sa question, avant de le soupçonner. Timidement, Tom commence à marmonner une réponse que Laure ne comprend pas. D’ailleurs, plus son ami parle, moins elle le comprend. Elle voit ses lèvres bouger et elle entend des sons sortir de sa bouche, mais rien n’arrive à son cerveau. Elle est déconnectée. Son crâne lui fait mal, terriblement mal.
Sous la douleur, Laure se penche en avant, pose ses coudes sur ses genoux et prend sa tête dans ses mains. Elle entend la voix de Tom comme de l’écho, un son lointain qui chante dans son esprit.
Laure sent la main de son ami la caresser chaleureusement dans le dos, mais cela la crispe nerveusement. Puis elle entend le bruit du cuir, son camarade se lève. Elle redresse la tête et voit son camarade observer la pièce. Ses sens redeviennent à peu près opérationnels.
Laure entend de nouveau ce que dit son camarade. Ce dernier cherche, il réfléchit à quel film, à quel univers le tableau dans lequel ils se trouvent peut bien correspondre. Laure s’interroge sur l’utilité de cette recherche. Elle a du mal à articuler.
Selon Tom, trouver des indices permettrait d’anticiper et de rester en vie. Il énumère les références des précédents tableaux. Pour lui, il existe une logique. Ils ont été confrontés à la pandémie, à l’isolement, à un slasher, aux créatures et à une pression de thriller psychologique. Selon son raisonnement, les personnes qui les détiennent prisonniers balayent le spectre des menaces classiques horrifiques. Laure se met à rire. Si Tom a raison, alors elle ne voit plus beaucoup de sous-genre d’horreur possibles.
- Qu’est-ce qui t’amuse autant ? demande Tom agacé.
- Qu’anticiperais-tu comme moyen de défense si on était dans un torture porn[1] ? Epate-moi, vas-y ! Quelle serait ta stratégie ? demande Laure sur un ton ironique perturbé par des spasmes douloureux à l’abdomen.
- Non, rétorque Tom après une courte hésitation, pas dans cette maison, pas dans ce contexte. Nous ne sommes pas dans ce genre de film, j’en suis persuadé.
- Tu en es persuadé, ou tu souhaites ne pas y être ?
Soudain, la lumière se coupe, tout devient noir. Tom n’a pas le temps de répondre à Laure. Elle hurle, tape des pieds au sol, se frappe la tête avec les paumes de ses mains. Dans l’obscurité, elle voit des yeux jaunes percer au loin ! Elle se recule dans l’assise du canapé, appelant Tom à l’aide ! Elle pleure et gémit ! Elle n’en peut plus.
La lumière revient, une ombre recouverte d’un capuchon noir est en train d’éviscérer Tom sous ses yeux ! Laure hurle de nouveau, met la tête dans ses mains et se recroqueville sur le canapé !
La voix de Tom résonne. Il l’appelle. Laure sent des mains sur elle. Elle se lève par réflexe mais garde les yeux clos. Elle finit par comprendre que Tom la secoue dans tous les sens. Elle ouvre les yeux. Tom est bien là, indemne. Pas de trace d’une autre personne dans la salle. Elle touche le ventre de son ami, il est intact.
Laure explose en sanglots dans les bras de son ami. Tom l’enlace, mais ses mains deviennent crochues et ses ongles pénètrent dans son dos. Elle recule en criant.
Tom place ses mains devant lui pour faire signe à Laure de se calmer. Les mains de son ami sont normales.
Sautillant sur place, transpirante, la respiration haletante, incapable de fixer Tom dans les yeux, persuadée que le danger peut lui sauter dessus à chaque instant, Laure pointe le journal de son index droit. Puis elle s’avachie de nouveau sur un canapé. Ce bruit de cuir, quelle horreur ! Ce grincement tourne dans sa tête.
Tom s’assoit lentement et prend la feuille de chou. Laure lui fait signe de tourner la page. Elle voit son compagnon rester interdit face à la nécrologie. Elle attend une réaction de la part du docteur. Elle a peur, tellement peur. Ses mains collent sur le cuir. Elle a l’impression d’être dévorée par le meuble.
Tom répète le mot « suicide » avant de marquer un arrêt. Puis il demande à Laure si elle a bien des visions ou des hallucinations. Il affiche un regard grave.
Laure ne peut pas répondre, sa langue est lourde, ses lèvres ont fusionné. Elle se contente d’hocher frénétiquement la tête de haut en bas.
Tom se lève subitement et prend les épaules de Laure pour la maintenir droite devant lui et avoir toute son attention. Il lui répète que rien n’est réel, qu’elle doit rester concentrée. Ils ne sont pas dans un torture porn. C’est la possession, les esprits, le satanisme, voilà ce qui manquait dans leurs tableaux !
Laure n’a pas le temps d’être rassurée, des guêpes sortent de la bouche de son ami ! Tout un essaim provient de la gorge de Tom et lui fonce dessus ! Les insectes tournent autour d’elle !
Violemment, elle se dégage de son ami. Elle entend Tom l’appeler mais elle ne peut pas lui répondre ! Elle court en hurlant se réfugier dans la cuisine.
Laure est assise au sol, cachée derrière le bar. Elle sanglote et crie d’énervement et de fatigue. Elle se frappe la tête contre le placard, espérant chasser de son esprit ces visions horribles.
Cette cuisine lui paraît immensément grande, elle n’avait pas remarqué la taille de cette pièce avant. Pourtant, cette cuisine est ouverte sur le salon, elle l’a en visu depuis plusieurs minutes, ou plusieurs heures, ou plus ! Elle ne sait plus, elle perd toutes notions de base, elle n’a plus aucun repère.
Face à elle, un meuble est un peu moins haut que les autres. Laure voit les couteaux de cuisine, soigneusement rangés, à côté des plaques de cuisson. Elle se met debout et choisit le couteau le plus à gauche.
Laure sort de la cuisine et fixe Tom, tout en maintenant son couteau pointé sur lui. Tom adopte une position de défense.
L’esprit de Laure devient clair, ses souvenirs ressurgissent et sa pensée est limpide. Et si c’était Tom qui avait tout manigancé ? Pourquoi avoir tué son double aussi sauvagement ? Pourquoi son nom n’apparaît pas dans la nécrologie ? Pourquoi ses explications quant à l’article sur la bavure de l’hôpital n’étaient-elles pas claires ? Tom essaye encore de se justifier, il veut convaincre Laure que cela n’est pas vrai. Elle voit bien que son ami a peur. Il affirme que ses sens seraient tronqués. Tout cela l’arrangerait bien, monsieur le docteur ! Il ose prétendre ça, il suggère qu’elle est folle pour se protéger !
Des sifflements crissent dans les oreilles de Laure. Elle souffre terriblement. Tom continue de déblatérer des sottises mais elle s’en moque, elle ne le croit plus, ça ne prendra pas, elle l’a démasqué ! Il est responsable de tout cela !
Laure n’est pas folle ! Depuis le début, ils sont projetés dans des cauchemars où rien n’est réel. Tom n’est pas là, il n’existe pas. Il n’est que le fruit de son imagination. Si son imaginaire veut la pousser au suicide, alors la solution pour sa libération se trouve dans la mort ! C’est d’une logique imparable ! Elle doit se tuer pour revivre, pour mieux se réveiller !
Dans un cauchemar, on se réveille toujours avant de mourir. La mort est impossible à vivre dans un rêve, si elle meurt, elle se réveille, c’est évident !
Tout lui est insupportable ici, elle ne tiendra pas une minute de plus dans ce chaos ! La lumière devient blafarde. Dehors, le vent se lève et des feuilles frappent la baie vitrée dans des sons puissants. Des coups de feu ont été tirés.
Tom continue d’implorer Laure, mais elle ne l’écoute pas. Il parviendrait à être convaincant mais elle ne le croit plus.
Laure fixe cet homme qu’elle avait considéré comme un ami. Elle lève son bras droit, tourne la lame en direction de sa tempe et sans la moindre hésitation, elle précipite sa main vers sa tête.
[1] Sous-genre très violent et sanglant du cinéma d’horreur, apparu début des années 2000, où des personnages se font torturer à l’écran.