Dégâts collatéraux, slime inclus (non remboursable)
Chapitre 1 : Dégâts collatéraux, slime inclus (non remboursable)
4560 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/01/2026 14:43
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de janvier - février 2026 « On en a gros ! »
Maurice Feldman relisait l’article 7-b du règlement pour la troisième fois. La feuille avait jauni sur les bords, comme si elle aussi avait vieilli trop vite à force d’être brandie lors de réunions houleuses. L’encre, pourtant nette, semblait se moquer de lui. Maurice suivait chaque ligne du doigt, fronçait les sourcils, puis recommençait depuis le début. Il le relisait lentement, en bougeant les lèvres, articulant chaque mot avec une application quasi religieuse, comme si la diction pouvait influencer la réalité. Comme si, à force d’insister, les phrases allaient finir par s’excuser et devenir, enfin, utiles.
« Article 7-b : Tout occupant s’engage à ne pas provoquer de nuisances sonores, olfactives ou structurelles susceptibles de troubler la jouissance paisible des autres résidents. »
Maurice leva les yeux de son classeur. Le geste était mécanique. Il ajusta ses lunettes rectangulaires, dont une branche était légèrement tordue depuis « l’incident de la porte coupe-feu », puis contempla le hall de l’immeuble avec l’expression lasse d’un homme qui avait déjà perdu ce combat avant même de savoir qu’il existait. Le hall, autrefois propre et vaguement accueillant, un lieu de passage neutre, beige, fonctionnel, ressemblait désormais à une mise en scène ratée d’un film de science-fiction à petit budget. La jouissance paisible, à cet instant précis, prenait la forme d’une flaque de slime verdâtre au pied de l’escalier, épaisse, luisante, palpitante par endroits, comme si elle respirait très lentement. Elle s’étalait sans hâte, avec l’assurance tranquille d’une chose qui savait qu’aucun règlement ne la concernait ; d’un ascenseur bloqué entre le cinquième et le sixième étage, dont les portes refusaient de s’ouvrir et qui émettait, à intervalles irréguliers, un soupir humide. Un bruit mou, spongieux, qui donnait l’impression qu’il digérait quelque chose, ou quelqu’un ; et d’une odeur persistante de guimauve brûlée, sucrée et âcre à la fois, qui refusait obstinément de quitter les lieux. Elle s’accrochait aux murs, aux tapis, aux narines. Une odeur absurde, déplacée, comme un souvenir traumatique doté d’un sens de l’humour douteux et d’une rancune tenace. Maurice soupira. Un soupir long, profond, réglementaire. Il était syndic depuis douze ans. Douze années à gérer des conflits de voisinage pour des problèmes de bruit, de poubelles mal sorties et de plantes mortes dans les parties communes. Douze ans à tenter d’expliquer calmement que non, le hall n’était pas une extension du salon de qui que ce soit. Il avait survécu à la guerre du tapis d’entrée de 2019. À l’affaire du barbecue clandestin sur le balcon du 3B. Même à l’invasion de pigeons du printemps dernier, quand il avait dû apprendre, à ses dépens, qu’il existait plusieurs tailles réglementaires de pics anti-volatiles. Mais ça ? Il fit un vague geste de la main en direction du slime, de l’ascenseur, de l’odeur. Ça, ce n’était écrit nulle part. Il tourna une page avec précaution, comme si le classeur risquait de se refermer sur lui par dépit.
« Article 9-f : Les parties communes ne doivent en aucun cas être obstruées par des objets, liquides ou substances non identifiées. »
Maurice fixa la phrase. Il la relut. Deux fois.
« Substances non identifiées… » murmura-t-il.
Sa voix résonna légèrement dans le hall vide, absorbée par les murs et étouffée par l’odeur sucrée. Il hocha la tête, comme s’il venait de trouver un allié inattendu. Il nota mentalement. Slime probablement non identifié. Puis il raya mentalement la note, parce que probablement n’était pas un terme juridique, et qu’il avait appris, au fil des ans, que les adverbes étaient les ennemis naturels de toute procédure valable. Il posa le classeur sur la petite table pliante installée au centre du hall. La table tremblait légèrement, car l’une de ses jambes reposait directement dans la flaque. Un petit bruit visqueux accompagna le contact, et Maurice détourna les yeux, refusant catégoriquement de réfléchir à la question. Maurice avait convoqué une réunion exceptionnelle de copropriété. Exceptionnelle, car la précédente datait d’à peine trois semaines. Apocalyptique, aurait été plus juste. Les chaises en plastique se remplirent lentement. Elles raclèrent le sol avec des couinements plaintifs. Des résidents arrivaient par petits groupes, évitant soigneusement le slime, reniflant l’air avec méfiance, jetant des regards inquiets à l’ascenseur bloqué. Maurice les observa s’installer. Il savait déjà, au fond, qu’aucun article du règlement n’était prêt pour ce qui allait suivre. Mais il était syndic. Et il allait essayer quand même.
La première à arriver fut Mademoiselle Kowalski, du 2A. Elle avançait à petits pas précautionneux, comme si le sol pouvait se dérober sous ses pieds à tout instant. Femme menue, presque fragile, elle semblait s’être perdue à l’intérieur de son propre manteau. Un long manteau gris, trop grand pour elle, dont les manches avalaient ses mains et dont le col remontait jusqu’à ses oreilles. Il exhalait une odeur discrète de naphtaline et de linge ancien, celle des vêtements qu’on conserve trop longtemps « au cas où ». Mademoiselle Kowalski s’arrêta à l’entrée du hall. Son regard se posa immédiatement sur le slime. Elle le fixa longuement, la tête légèrement penchée sur le côté, avec cette prudence mêlée de dégoût qu’on réserve aux choses mortes… mais qui n’en ont pas tout à fait l’air. Ses lèvres se pincèrent, et elle recula d’un demi-pas, comme si l’objet de son observation pouvait soudainement se lever et réclamer une explication.
« Bonsoir, Maurice. »
Sa voix était douce, un peu tremblante, mais parfaitement polie. Le genre de voix qui s’excusait presque d’exister.
« Bonsoir, mademoiselle Kowalski, » répondit Maurice sans lever les yeux de son classeur.
Il ajouta aussitôt, d’un ton professionnel :
« Attention où vous mettez le pied. »
Elle s’arrêta net. Son pied, suspendu dans les airs, resta immobile une seconde de trop. Puis elle le ramena lentement contre elle, comme si le sol avait changé de statut et était devenu hostile.
« Il… ça… »
Elle déglutit.
« Ça respire ? »
Le slime eut, à cet instant précis, une légère ondulation. Maurice, sans réagir, consulta rapidement son classeur. Il tourna deux pages, ajusta ses lunettes, puis lut à voix basse avant de répondre :
« D’après l’article 12-c, les parties communes ne sont pas censées respirer. »
Il referma le classeur avec un petit clac sec, définitif, comme si la question venait d’être réglée pour de bon. Mademoiselle Kowalski hocha la tête. Un hochement lent, appliqué, satisfait. Comme quelqu’un à qui l’on venait de confirmer une information importante, mais rassurante.
« Très bien, » dit-elle. « Je voulais juste vérifier. »
Elle contourna la flaque avec précision, tira une chaise en plastique à bonne distance de toute substance non réglementaire, puis s’assit prudemment, sans jamais quitter le slime des yeux. Ses mains restèrent serrées sur son sac, posé sur ses genoux, prête à se lever au moindre mouvement suspect. Maurice nota intérieurement que, pour une fois, quelqu’un avait posé la bonne question.
Arriva ensuite Jake, du 4C. Il déboula dans le hall avec l’assurance nonchalante de quelqu’un qui considérait la catastrophe comme une opportunité. Étudiant en cinéma, cela se voyait immédiatement. Sweat à capuche noir légèrement élimé, baskets fatiguées, sac en bandoulière trop plein, et surtout ce regard perpétuellement à l’affût, comme si chaque couloir était un plan potentiel. Son téléphone était déjà à la main, caméra activée, angle soigneusement choisi. Il filmait en marchant, commentant à mi-voix, manquant de peu de glisser sur le slime avant de se rattraper dans un rire nerveux.
« Franchement, c’était quand même incroyable, non ? » lança-t-il à la cantonade, sans viser personne en particulier.
Il balaya la pièce du regard, ravi.
« J’ai tout filmé avant que mon portable ne fonde un peu. »
Il leva le téléphone à hauteur de visage, comme pour prouver son point, et zooma légèrement sur la flaque verdâtre qui pulsa mollement en réponse, ou du moins, c’est ainsi que Jake choisit de l’interpréter. Mademoiselle Kowalski émit un bruit de désapprobation. Ce n’était pas exactement un soupir. Plutôt une petite expiration contrariée, coincée entre l’indignation morale et la fatigue chronique. Elle serra son sac un peu plus fort sur ses genoux et détourna ostensiblement le regard, comme si filmer la chose la rendait plus réelle. Maurice se racla la gorge. Un raclement soigneusement calibré, celui qu’il utilisait lors des assemblées générales quand une phrase allait devoir être à la fois ferme et inutile.
« Euh… bonsoir, Jake. »
Il leva enfin les yeux de son classeur.
« Nous allons essayer de garder un ton… constructif. »
Jake leva les yeux de son écran. Il sourit, un sourire large, sincère, parfaitement inadapté à la situation. Il rangea son téléphone, à contrecœur, dans la poche de son sweat, mais continua de balayer la scène du regard, manifestement incapable de s’en détacher.
« Oh, totalement, » répondit-il.
Puis, après une courte pause enthousiaste :
« Mais vous savez que cet immeuble est probablement historique maintenant ? »
Il fit un geste vague de la main, englobant le slime, l’ascenseur bloqué, l’odeur sucrée.
« Genre… vous vous rendez compte ? Personne n’a jamais eu ça dans son hall. »
Maurice baissa les yeux. Il ouvrit son classeur à une page vierge et nota, avec son stylo bleu à pointe fine. Risque de hausse des loyers ? Il observa la phrase une seconde, plissa les yeux, puis la raya lentement. Ce n’était pas le moment.
Nadia, du 6B, entra à son tour, tenant la porte d’une main tandis que son fils Samir, huit ans, la suivait de près. Il tenait fermement un dessin roulé dans sa main, serré comme un trésor ou une preuve irréfutable. Le papier était froissé aux extrémités, témoignant d’un long trajet dans des poches trop petites et d’un besoin évident de le protéger de tout, y compris du réel. Nadia avait l’air fatiguée. Pas « j’ai mal dormi ». Pas « la semaine a été longue ». Fatiguée façon j’ai vu le monde finir et maintenant je dois expliquer ça à un enfant, tout en pensant au dîner, aux devoirs, et au fait que l’ascenseur ne fonctionnait toujours pas. Ses épaules étaient voûtées, son manteau ouvert malgré le froid, comme si elle avait renoncé à se protéger correctement. Une mèche de cheveux s’échappait de son chignon approximatif, et ses yeux portaient cette lueur particulière des adultes qui n’ont pas eu le luxe de paniquer. Maurice leur adressa un sourire. Un de ces sourires administratifs, appliqués, tendus au maximum de ses capacités. L’enthousiasme forcé d’un homme dépassé qui savait que son rôle était d’accueillir, même quand il n’avait absolument aucune idée de ce qui se passait.
« Bonsoir… euh… installez-vous, je vous en prie. »
Il accompagna sa phrase d’un geste vague vers les chaises, évitant soigneusement de désigner quoi que ce soit de précis, au cas où l’une d’elles deviendrait subitement non conforme. Samir, lui, ne regardait pas les chaises. Il fixait l’ascenseur. Ses portes closes, le panneau lumineux figé entre deux étages, et surtout ce léger soupir humide qui s’en échappait de temps en temps, comme un animal blessé.
« Il est cassé pour toujours ? » demanda-t-il.
Sa voix était calme, sincère, sans peur. Juste curieuse. Les enfants avaient cette capacité étrange à accepter l’impossible, pourvu qu’on leur donne une règle claire. Maurice hésita. Une vraie hésitation. Il consulta brièvement le plafond, le panneau de l’ascenseur, puis le classeur, comme si la réponse pouvait se trouver dans l’un de ces endroits.
« Disons qu’il… »
Il chercha ses mots.
« … réfléchit à sa condition. »
Samir acquiesça gravement. Un lent hochement de tête, solennel, comme si cette explication confirmait une hypothèse déjà formulée. Il serra un peu plus fort son dessin roulé, satisfait. Nadia lança à Maurice un regard bref, fatigué mais reconnaissant. Parfois, une réponse absurde était exactement ce qu’il fallait.
Enfin, Monsieur Bernstein, du 5D, arriva. Il n’entra pas vraiment dans le hall. Il y pénétra comme on entre en territoire hostile, le pas lourd, les épaules raides, déjà en train de maugréer avant même que la porte ne se referme derrière lui. Grand, large, le visage perpétuellement fermé par une contrariété ancienne, il portait un manteau sombre trop rigide et une écharpe mal ajustée qui semblait l’étrangler presque autant que la situation.
« J’espère que c’est rapide, » lança-t-il sans saluer personne.
Son regard balaya la pièce, s’arrêta une fraction de seconde sur le slime, puis sur l’ascenseur bloqué. Sa mâchoire se crispa.
« J’ai appelé mon assureur. »
Il marqua une pause, comme pour laisser la phrase produire son effet.
« Il a raccroché. »
Le silence qui suivit fut dense, lourd, presque respectueux. Même le slime sembla ralentir son imperceptible mouvement. Maurice sentit une goutte de sueur lui glisser lentement dans le dos, traçant un sillon glacé entre ses omoplates. Il ne bougea pas. Toute tentative pour l’essuyer aurait été interprétée comme une faiblesse, ou pire. Comme un aveu. Il jeta un coup d’œil au classeur. Les pages, soudain, lui parurent bien fines. Quand tout le monde fut assis, ou à peu près, Maurice se leva. Certains résidents étaient perchés sur le bord de leur chaise, prêts à fuir. D’autres gardaient leur manteau sur eux, comme si la réunion n’était qu’une escale temporaire avant un départ précipité. Mademoiselle Kowalski n’avait pas lâché son sac. Jake s’était discrètement remis à filmer sous la table. Samir balançait doucement ses jambes, l’air pensif. Maurice se redressa et serra son classeur contre lui. Il le tenait comme un bouclier dérisoire, un rectangle de papier et de règlements face à quelque chose qui n’en avait strictement rien à faire des paragraphes numérotés. Il inspira profondément. Puis il ouvrit la bouche.
« Bien. Merci d’être venus. »
La voix de Maurice résonna dans le hall, légèrement trop fort, comme s’il avait surestimé la capacité d’écoute de l’assemblée, ou tenté de couvrir les soupirs humides de l’ascenseur. Il ajusta sa posture, se racla la gorge, puis poursuivit avec une prudence verbale extrême :
« Comme vous le savez, nous avons… traversé un événement… inhabituel. »
Il marqua une pause. Une pause longue. Le silence s’installa, pesant, chargé d’odeur de guimauve brûlée et de méfiance collective. Personne ne parla. Personne ne rit. Même Jake retint son commentaire. Le slime, lui, pulsa doucement, indifférent.
« Conformément au règlement de copropriété... »
Un soupir collectif parcourut la salle. Un soupir large, coordonné. Il y eut des épaules qui s’affaissèrent, des regards levés au ciel, et un froissement général de manteaux, comme si chacun se préparait à une épreuve inutile mais inévitable. Maurice leva une main. Un geste pacificateur, appris au fil des années.
« Je sais. »
Il tenta un sourire.
« Mais c’est important. »
Il ouvrit à nouveau son classeur, le bruit sec des anneaux rompant brièvement le silence.
« L’article 3 stipule que toute dégradation des parties communes doit être signalée au syndic dans un délai raisonnable. »
Monsieur Bernstein explosa. Il se redressa brusquement sur sa chaise, faisant grincer le plastique sous son poids.
« Raisonnable ! »
Sa voix claqua contre les murs.
« Un dieu en guimauve a marché sur mon étage ! »
Il pointa un doigt accusateur vers le plafond.
« C’est quoi, un délai raisonnable pour ça ? »
Maurice feuilleta frénétiquement son classeur. Les pages se succédaient trop vite, comme si le texte lui-même tentait de fuir la situation.
« Ce n’est… pas précisé, » admit-il finalement, la voix un peu trop calme pour être honnête.
Jake leva la main. Un geste enthousiaste, presque scolaire.
« Techniquement, » commença-t-il, « c’était pas un dieu en guimauve. C’était une manifestation psychokinétique sous forme de... »
« Taisez-vous, Jake, » dit Mademoiselle Kowalski sans lever les yeux.
Elle n’éleva pas la voix. Elle ne sembla même pas en colère. Elle énonça simplement un fait nécessaire à la survie du groupe. Jake se tut. Maurice inspira profondément. Il gonfla ses poumons, les vida lentement, comme on le lui avait appris lors d’un stage de gestion de crise qui n’avait absolument rien prévu pour ce genre de scénario.
« Nous allons procéder par ordre. »
Il consulta ses notes.
« Premièrement : le slime. »
Il désigna la flaque d’un geste prudent, à distance respectable.
« Il est… présent. »
Nadia prit la parole, calmement. Sa voix était posée, celle d’une personne qui avait déjà intégré l’absurde dans son quotidien.
« Il remonte parfois les murs chez moi. »
Maurice nota quelque chose. Son stylo grinça légèrement sur le papier.
« Verticalité du slime. D’accord. »
Samir leva la main. Bien droite. Bien haut.
« Il fait des bruits la nuit. »
Maurice ferma les yeux une seconde. Juste une seconde. Le temps de rassembler ses forces.
« Très bien. »
Il rouvrit les yeux.
« Bruits nocturnes. »
Mademoiselle Kowalski ajouta, sans détour :
« Il a mangé ma plante. »
Maurice releva la tête.
« Votre ficus ? »
Elle hocha la tête, grave.
« Il était très cher. »
Maurice écrivit lentement, avec application, appuyant un peu trop fort sur le stylo. Plante dévorée. Il s’arrêta un instant, contempla les mots. Puis hocha la tête, comme si tout cela commençait, enfin, à entrer dans une case.
« Deuxièmement : l’ascenseur. »
Maurice prononça le mot avec une prudence particulière, comme s’il évoquait un animal sauvage ou une institution susceptible de se vexer. À peine avait-il terminé sa phrase qu’un grondement sourd résonna dans la cage d’ascenseur. Un bruit profond, étouffé, qui vibra dans les murs et fit trembler légèrement les vitres du hall, comme si la machine répondait à l’appel. Maurice sursauta. Plusieurs résidents se retournèrent d’un même mouvement vers les portes closes.
« Il refuse de descendre depuis… » commença Maurice, consultant ses notes.
« Depuis qu’un rayon lumineux est passé à travers, » précisa Nadia sans hésiter.
Elle parlait comme on parlerait d’une fuite d’eau ou d’une panne de chauffage. Un fait établi. Jake sourit aussitôt. Un sourire large, ravi, presque attendri.
« C’était stylé. »
Maurice tapa sur le classeur. Le bruit sec résonna comme un coup de marteau, disproportionné mais nécessaire.
« Ce n’est pas stylé. »
Il appuya sur chaque mot.
« L’ascenseur est soumis à des normes strictes. Très strictes. »
Il marqua une pause, cherchant l’adhésion du groupe. Personne ne sembla convaincu.
« Il me parle, » annonça soudain Monsieur Bernstein.
Silence. Un vrai. Un de ceux qui aspirent l’air et figent les mouvements. Même Jake cessa de sourire. Maurice leva lentement les yeux. Il le fit avec la lenteur calculée d’un homme qui espérait, très fort, avoir mal entendu.
« Pardon ? »
Monsieur Bernstein haussa les épaules.
« Il me dit que je dois “accepter le changement”. »
Il fit des guillemets avec les doigts, agacé. Maurice baissa les yeux vers son classeur. Son stylo hésita, puis traça quelques mots, penché sur la page comme s’il rédigeait un rapport sensible : ascenseur philosophe ? Il entoura la phrase d’un cercle incertain. Il s’éclaircit la gorge.
« Nous allons… »
Il chercha ses mots.
« … contacter quelqu’un. »
« Qui ? » demanda Nadia, simplement.
Maurice hésita. Il regarda l’ascenseur. Puis le slime. Puis son classeur, comme si la réponse s’y cachait entre deux articles obsolètes.
« Eh bien… les… spécialistes. »
Jake se pencha en avant, les yeux brillants.
« Les Ghostbusters ? »
Maurice sursauta violemment.
« On ne dit pas ce mot ici. »
Jake cligna des yeux.
« Pourquoi ? »
Maurice baissa la voix, comme on le ferait pour évoquer une malédiction.
« Parce que chaque fois que quelqu’un le prononce, le slime bouillonne. »
Un silence incrédule suivit. Puis, comme pour lui donner raison, la flaque émit un blop discret, une petite bulle verdâtre éclatant à la surface. Samir ouvrit de grands yeux.
« C’est vivant. »
Maurice hocha lentement la tête. Résigné.
« Oui. Apparemment. »
La réunion dégénéra doucement. Pas en cris. Pas en insultes. En plaintes. Un glissement lent, inévitable, comme une fuite d’eau qu’on aurait décidé d’ignorer trop longtemps. Les voix se chevauchaient sans jamais vraiment s’affronter, chacune portant son propre fardeau, son petit bout de fin du monde personnel. Mademoiselle Kowalski voulait une compensation pour son ficus. Elle en parlait avec une gravité presque funéraire, décrivant la plante comme on évoque un proche disparu. Sa taille, ses feuilles brillantes, le soin qu’elle y apportait chaque semaine. Maurice nota le mot ficus trois fois, de peur d’en minimiser l’importance. Monsieur Bernstein exigeait une baisse de charges. Il tapotait nerveusement du pied, énumérant déjà les lettres recommandées qu’il comptait envoyer, les clauses obscures qu’il était prêt à invoquer. Le slime, selon lui, n’était pas une charge récupérable. Jake proposait de vendre des tickets de visite. Il parlait d’« expérience immersive », de « patrimoine paranormal », de potentiel viral. Son téléphone avait réapparu dans sa main, prêt à documenter l’histoire avant même qu’elle n’existe vraiment. Nadia, elle, demandait juste qu’on nettoie. Avant que son fils ne fasse des cauchemars toute sa vie. Avant que l’odeur ne s’infiltre jusque dans leurs vêtements. Avant que le normal ne devienne un souvenir trop lointain pour être rassurant. Maurice essayait de tout noter. Son stylo courait sur le papier, traçant des mots qui ne semblaient appartenir à aucun formulaire connu. Il hochait la tête, murmurait « d’accord », « je vois », « noté », tandis que la page se remplissait et que sa propre écriture devenait de plus en plus illisible. Il était noyé sous les mots. Puis Samir déroula son dessin. Le geste était lent, solennel. Le papier se déplia avec un léger froissement, attirant l’attention sans qu’il ait besoin de dire quoi que ce soit. Il le posa bien à plat sur la table. Un immeuble, reconnaissable malgré les traits enfantins. Des gens devant, minuscules mais nombreux. Et, dominant l’ensemble, un énorme bonhomme en guimauve, barré d’un panneau rouge, épais, sans ambiguïté.
« C’est pour interdire, » expliqua-t-il simplement.
Le silence tomba. Les voix s’éteignirent d’elles-mêmes. Même le slime sembla se figer, comme s’il observait la scène. Maurice regarda le dessin longtemps. Il ne le commenta pas. Il ne sourit pas. Il se contenta de le contempler, comme on contemple une évidence qu’on n’avait pas su formuler autrement. Puis il referma doucement son classeur. Le clac résonna plus fort que prévu.
« Bon. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
« Le règlement ne prévoit pas la fin du monde. »
Personne ne protesta.
« Il ne prévoit pas non plus les dieux sumériens, les slimes vivants, ni les ascenseurs qui donnent des conseils de vie. »
Un léger souffle parcourut la salle. Quelque chose entre un rire et un soulagement. Jake sourit.
« Mais ? »
Maurice inspira. Un vrai souffle. Profond.
« Mais il prévoit une chose. »
Il leva les yeux vers l’assemblée.
« L’obligation de vivre ensemble. »
Il regarda la salle. Les manteaux encore sur les épaules. Les chaises mal alignées. Les peurs, les colères, les idées absurdes et le dessin posé au centre.
« Alors voilà ce que je propose. On arrête de faire semblant que tout est normal. On fait une liste. On appelle les Ghostbusters, oui, j’ai dit le mot, et on exige qu’ils nettoient. Pas en héros. En responsables. »
Un murmure d’approbation s’éleva. Pas enthousiaste. Mais sincère. Maurice ajouta, avec un soupir fatigué mais presque soulagé :
« Et en attendant… on met un panneau “attention slime”. »
Un court silence. Puis Mademoiselle Kowalski applaudit la première. Un applaudissement timide, mais déterminé. Un à un, les autres suivirent.
Plus tard, bien plus tard, le hall retrouva un semblant de calme. Les chaises avaient été empilées à la hâte contre le mur. Les voix s’étaient tues. Les résidents étaient rentrés chez eux, emportant avec eux leurs plaintes, leurs peurs, et l’étrange sensation d’avoir assisté à quelque chose d’important sans vraiment savoir quoi en faire. Maurice était resté. Seul dans le hall, sous l’éclairage blafard des néons, il nettoyait maladroitement la flaque avec une serpillière inutile. Le tissu s’imbibait de vert, laissait derrière lui des traces visqueuses, puis glissait à nouveau, incapable de réellement venir à bout de la substance. À chaque passage, le slime semblait se reconstituer, lentement, avec une patience presque moqueuse. La serpillière fit un splorch découragé. Maurice s’arrêta un instant, appuyé sur le manche, le dos légèrement voûté. Il essuya son front du revers de la manche, laissant une trace humide sur son pull. Il pensa à son règlement. À ses pages soigneusement numérotées. À ses articles précis, rassurants, conçus pour encadrer un monde logique où les problèmes avaient des causes claires et des solutions imparfaites mais possibles. Il pensa qu’il allait devoir ajouter un avenant. Un de plus. Il imagina déjà la formulation, neutre, impersonnelle, aussi absurde que nécessaire :
« Article 27-z : En cas d’apocalypse, prière de prévenir le syndic. »
Il esquissa un sourire. Faible. Fatigué. Mais réel. Sauver le monde avait eu des conséquences. Pas les grandes, spectaculaires, celles des films ou des livres. Non. Les petites. Les collantes. Celles qui restent dans les coins, dans les ascenseurs, dans les règlements intérieurs qu’on croyait définitifs. Et cette fois, elles seraient consignées par écrit. Noir sur blanc. Slime inclus. Non remboursable.