La Kirkissée : Le Cyclope par

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Side Story / Aventure / Amitié

5 "Mon esprit dans ton esprit" et autres complications

Catégorie: T , 4158 mots
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Une poignée de créatures disparates aux longues jambes venait de se matérialiser derrière eux quasiment comme par magie et sans aucun signe annonciateur. Le quatuor ne se le fit pas dire deux fois et piqua un sprint échevelé vers son point d'extraction.

Mais rien n'était gagné.

Le moins qu'on pouvait dire, c'était que le terrain semblait particulièrement hostile à leur course effrénée, et relativement "capricieux". Spock comprenait qu'ils avançaient non seulement à la surface mais également dans l'histoire de la planète. Il n'avait pourtant pas le loisir de leur expliquer cette hypothèse. Les géants sur les talons, ils remisaient leur stupeur de côté et fonçaient à perdre haleine, tandis que sous leurs pieds le chemin se transformait presque à chaque minute : ouvrant des cratères pleins d'eau boueuse où ils glissaient et tombaient, hérissant des forêts de roches inclinées aux arêtes coupantes, alternant sans transition différentes météos... A un moment, des sifflements de bombes et des explosions les obligèrent à marquer une pause abritée durant une brève pluie d'obus... C'était un non-sens effrayant pour n'importe quel cerveau habitué à la linéarité temporelle… Plus ils avançaient, plus leur destination semblait reculer et le vieux bâtiment à moitié enseveli à son sommet se faisait gigantesque, environné de tombes sur lesquelles il semblait avoir poussé…

Régulièrement, le capitaine Kirk vérifiait par-dessus son épaule l'avancement de leurs poursuivants mais ceux-ci disparurent alors qu'ils arrivaient, en laissant la place à une verte prairie bucolique baignée par un chaud soleil radieux.

— Est-ce que quelqu'un peut me dire ce qui se passe ? ahana Ross, la main posée sur un pan du bâtiment cubique qu'ils venaient enfin de rejoindre.

Spock s'approcha de la structure. Ils avaient eu tort de considérer que c'était un immeuble, cela ressemblait plutôt à une large tour carrée dont le sommet s'ornait de fenêtres brisées. Il toucha précautionneusement une paroi, découvrant qu'elle était en bois et très légèrement tiède. Ses paupières fermées frémirent et un bref moment de surprise flasha sur ses traits. "Hello, sweetie". Il retira sa main, un peu perplexe, levant la tête vers le haut, puis fit face à ses camarades.

— Il faut grimper. Il y a là un esprit multidimensionnel en fin de vie. Il est à bout de forces et son "contenu" s'échappe en causant toutes ces anomalies perceptives. Il semble que notre arrivée l'ait rendu un peu curieux et... il me souffle "nostalgique". Aussi étrange que cela paraisse, il sait que vous êtes humains et moi vulcain. Loin d'être hostile, il a essayé de nous aider mais clairement notre présence est un problème... Il fait ce qu'il peut pour tenir et me montre les images de ce qui va se passer lorsqu'il mourra, dans quelques minutes. Tout l'espace et le temps accumulés depuis des centaines d'années à l'intérieur de sa forme physique (il tapota le mur bleu) vont s'échapper et dévorer la planète qui se dissoudra dans le néant quelques secondes… Il répète que n'appartenant pas à cette dimension, nous devrions échapper à la dissolution, ce qui ne nous empêchera cependant pas de tomber dans le vide sidéral, sans oxygène, si l'Enterprise n'est pas à même de nous récupérer...

— Je ne comprends rien du tout à ce charabia ! protesta le botaniste. Comment ça "se dissoudra dans le néant" ?

— Plus tard, Ross ! coupa le capitaine. Considérez que c'est une bombe et que nous devons filer avant qu'elle explose. Regardez, le bois est abîmé, et il offre des prises… Par ici, dépêchez-vous !

Les quatre hommes entamèrent une courte ascension en s'aidant de la décrépitude de la surface. Évitant de leur mieux les échardes, ils se hissèrent à la force des bras en utilisant les trous visibles et tâchèrent d'arriver en haut de cet inhabituel mur d'escalade. Les premiers arrivés donnèrent un coup de main aux seconds pour se hisser sur le toit où trônait une sorte de gyrophare.

Ils époussetaient encore les genoux de leurs uniformes ruinés quand un rugissement les fit sursauter juste derrière eux :

— Personne ! Je te maudis ! Tu finiras ton existence dans une prison éternelle, loin de chez toi, seul et abandonné de tous ! [1]

A quelques mètres d'eux, s'élevait la terrifiante silhouette échevelée d'un Pauly bien trop proche à leur goût. Ses deux bras dépareillés levés au-dessus de la tête, le cyclope aveugle et rageur transportait un énorme rocher sous lequel il avait, d'évidence, l'intention de les écraser pour se faire vengeance. Les yeux rivés sur lui, Jim tâtonna pour trouver son communicateur. Il sentit McCoy qui lui glisser le sien dans la main, le seul à n'être pas tombé pendant l'escalade.

— Kirk à Enterprise ! Scotty, téléportez-nous immédiatement et dès que nous sommes à bord, sortez de l'orbite à distorsion 8 !

Bien capitaine !

Ils n'étaient pas sûrs de pouvoir parier dessus, mais quand le tintement délicat de la téléportation se déversa sur leur anxiété maximale, ce fut pour eux comme un baume auquel ils s'abandonnèrent tous, dans un long soupir de soulagement.

Sur la planète Trenzel, le rocher de Pauly percuta la grande construction bleue désertée.

En des temps immémoriaux, elle avait été le fier vaisseau conscient du dernier représentant d'une race altière maîtrisant l'espace et le temps. La masse pierreuse creva la coque qui n'offrait désormais plus de résistance. Le cœur gigantesque d'un être ancien et rare, en perpétuelle expansion depuis toujours, céda dans un feu d'artifice de lumière dorée.

Pendant quelques secondes, l'espace de cette orbite planétaire resta vide. Et puis la planète réapparut mystérieusement, à la fois neuve et intacte.

.


.°.

ÉPILOGUE

So you do feel?

Spock se présenta à la porte de la salle de repos qui s'ouvrit devant lui. Plusieurs personnes s'y détendaient avant de devoir reprendre leur quart. Sur toutes les tables, il y avait du fromage de brebis découpé et des grains de raisin rouge gros comme des prunes. Dans un angle, assise sur un tabouret et entourée d'un modeste public, le lieutenant Uhura chantait l'une de ses douces ballades mélodieuses, qui donnaient parfois l'envie au commandeur d'aller chercher sa harpe pour l'accompagner.

Christine était là également, pour écouter son amie. En l'apercevant entrer, elle se leva discrètement pour le rejoindre. Spock la regarda venir sans rien manifester mais il lui arrivait encore d'éprouver une cuisante honte à l'idée qu'il l'avait blessée quand il était en proie à ce maudit pon farr...

— Où est Jim ? demanda-t-elle gentiment. Est-ce qu'il va bien ? Il ne s'est pas présenté à l'infirmerie…

— Le capitaine a dû prendre un appel sécurisé prioritaire de Starfleet, et je crois qu'il est encore avec le Pr Argolis auquel il est tenu de faire de plates excuses...

Elle ne se permit aucun commentaire mais son visage désappointé parla pour elle.

— Pourriez-vous être assez aimable pour le tirer de ce mauvais pas ? Dites-lui qu'il est attendu en salle des machines ou ce que vous voudrez, pourvu qu'il vienne faire un petit détour par ici. L'équipage a besoin de le voir... Et nous voulons faire un service à la mémoire de nos camarades qui n'en sont pas revenus… Quelque chose de simple...

— Bien sûr… je m'en occupe de suite, acquiesça-t-il avec son habituelle raideur.

— Merci… Et… M. Spock ? Leonard vous cherche lui aussi.

Le Vulcain hocha courtoisement la tête pour la remercier en se gardant bien de commenter.

.

Il se rendit directement en salle de briefing où il tomba sur le Pr Argolis, comme drapé dans une impalpable toge de pouvoir, qui pérorait devant un capitaine stoïque, fixant un point invisible sur le front de son interlocuteur. Starfleet avait appelé, Starfleet avait tapé sur les doigts du plus grand capitaine du fleuron de sa flotte… Comment ce petit homme ne se serait-il pas senti gonflé de vanité ?

Un soulagement indescriptible se fit jour dans la ligne d'épaules tendue du capitaine lorsqu'il fit son entrée. Le second officier, n'aurait pas avoué sous la torture qu'il aimait cette partialité et cette magnanimité dont Jim faisait constamment preuve envers lui... En retour, il considéra le Pr Argolis avec une froide politesse pour déclarer, à sa façon, qu'il l'avait "monopolisé" depuis trop longtemps :

— Professeur, nous arriverons près de l'étoile naine dans vingt-deux minutes et treize secondes. Si vous avez terminé, le capitaine est attendu sans délai en salle des machines et à l'infirmerie depuis une heure quarante-sept…

Argolis leur jeta un regard surpris un rien méprisant et sortit avec la précipitation de l'homme d'importance qui avait mieux à faire, mais qui avait été heureux de remettre ce capitaine de pacotille à sa place. Il trouvait sa réputation très surfaite.

Une fois qu'ils furent seuls, Jim se leva avec lassitude, prêt à faire ce qui était attendu de lui.

— Capitaine, l'arrêta-t-il, en fait, je dois vous dire que… M. Scott n'a pas spécifiquement besoin de vous. Une bonne partie de l'équipage est réunie au mess et souhaite votre présence pour parler des hommes qui sont tombés…

— Oh Spock, vous auriez donc menti pour sauver l'humble chauffeur de taxi que je suis, tout juste bon à convoyer des esprits supérieurs ! grinça-t-il avec humour, pourtant sincèrement heureux que ça ne soit pas plus grave.

Ils échangèrent un de ces regards amusés où Spock s'efforçait de ne pas communiquer que « humble » n'était pas le terme auquel il pensait spontanément à son propos, mais seulement si, bien sûr, son capitaine ne le prenait pas comme une offense, auquel Kirk répondait tacitement qu'il doutait que l'autre puisse faire quoi que ce soit dans le but de l'offenser… Ce qui lui fit repenser à la brouille entre lui et McCoy.

— Vous êtes allé voir Bones pour parler de ce qui s'est passé dans les geôles de Claudius Marcus?

— Pas encore…

— Il est entendu que je ne devrais pas avoir à me mêler de vos relations et qu'elles ne devraient pas affecter la bonne marche du vaisseau mais… si vous voulez que je fasse office de médiateur…

— Non, capitaine. J'y vais de ce pas. C'est... que je n'étais guère pressé d'envenimer la situation par méconnaissance de vos méandres irrationnels...

— Voudriez-vous me dire de quoi il retourne ? demanda le capitaine d'un ton patient.

— Je crains que ça ne soit un peu personnel…

— Et c'est pour ça que vous marchez sur des œufs, j'ai compris. Essayez de m'expliquer simplement.

— Je ne marche pas sur…

— C'est une expression qui veut dire que vous êtes prudent et mal à l'aise, le coupa-t-il. Alors ?

Les bras croisés, Spock s'adossa à un mur et il ferma les yeux. Une partie de son esprit lui soufflait qu'il ne devait pas percevoir cela comme une curiosité envahissante un peu mal venue. Pas du tout. Le capitaine voulait l'aider, voulait les aider tous les deux, très certainement, par amitié ou par sollicitude. Et oui, il avait une petite idée de ce que ces mots voulaient dire.

— Après le combat, quand j'ai neutralisé le gladiateur qui allait le tuer, le Dr McCoy a tenté de me remercier et je n'ai pas malheureusement pas eu la réaction qu'il attendait... Il s'est alors montré plus agressif... m'accusant d'insensibilité et de froideur – ce qui, dans sa bouche, ne se présentait pas comme un compliment pour mon sang-froid. Je me suis figuré qu'après avoir cru mourir dans cette arène, il n'était peut-être pas lui-même mais...

— Spock ! Il ne le pensait pas… Leonard est profondément interpellé par la personne différente que vous êtes. Je le suis aussi… Mon opinion est qu'il a beaucoup plus d'intérêt pour vous que vous ne le croyez. Ce n'est que mon avis, mais je pense que votre impassibilité le chagrine. Nous autres, nous ne manifestons pas la réserve que vous montrez après plusieurs années à travailler ensemble. Si cela arrive, cela veut juste dire, qu'on n'apprécie pas ses collègues ou pire qu'on les méprise. Depuis le temps que dure notre mission, il vous considère comme l'un des nôtres maintenant en tant que membre d'équipage, et pas "juste un Vulcain"… Et certainement qu'une part de lui s'attend à ce que vous soyez davantage... hum, j'allais dire humain… Disons plutôt… ouvert et... en confiance, après ce qu'il estime être une période normale d'adaptation. Vous voyez ?

— Je sais tout cela, capitaine. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il oublie que je suis éminemment satisfait de mon patrimoine génétique vulcain et que je n'ai nulle envie de d'y renoncer pour lui convenir !

Kirk sourit en silence face à cet aveu surprenant. Toujours conciliant, il inclina la tête de côté pour poursuivre :

— Ce n'est pas cela. Intellectuellement, Bones sait bien que vous vous considérez comme Vulcain. Cela ne signifie pas qu'il l'intègre comme vous… Il pensera plutôt que vous ne le trouvez toujours pas digne d'être votre ami, que vous n'en avez rien à faire de lui et, tel que je le connais, cela le rend amer parce que la réciproque n'est pas vraie.

Spock exhala un profond soupir. Il rouvrit les yeux (contrariés ? impatientés ? désabusés ?) pour les plonger dans ceux de son officier supérieur.

— Un jugement d'une grande approximation, capitaine. Mais avec son tact habituel, il a minimisé mon geste en affirmant que je n'avais pas peur de mourir parce que j'avais bien plus peur de vivre… Je n'ai pas su quoi répondre à cela. Vous autres avez ce dicton : "on ne prête aux autres que les sentiments que l'on a"... Comment suis-je supposé réagir en sachant qu'il s'était résigné à mourir ? Suis-je sensé faire un rapport sur son état mental alarmant ?…

— En sachant ? releva Kirk.

Et donc Jim l'écoutait toujours très attentivement… Spock déglutit et s'humecta les lèvres – ce qui, chez n'importe qui d'autre, aurait été perçu comme un signe évident de nervosité. Il ouvrit la bouche, sans proférer un son ni même respirer, avant de céder.

— Et bien… pendant qu'il m'assénait son opinion sur ma simple lâcheté, il a... initié un bref contact au bras et à l'épaule ; ce n'était pas prémédité, et je ne crois pas qu'il ait eu conscience de ce qu'il faisait…

Il s'interrompit comme s'il était incapable d'en dire davantage. Kirk heureusement fit très vite le lien, les sourcils haussés au-dessus d'un regard plein de sympathie, il opina plusieurs fois lentement avant de compléter pour lui :

— Et vous avez donc perçu et ses émotions et ses pensées, et accédé de cette façon à des informations d'ordre privé. C'est déjà beaucoup plus clair…

— Je suis content que ça le soit au moins pour vous, capitaine…

Pensif, Kirk ne le quittait pas des yeux qu'il plissait comme s'ils avaient le pouvoir de mieux pénétrer ses murailles. Un petit sourire hésitant flottait sur ses lèvres.

— Ah c'est donc ça… vous pensez qu'il est déprimé et doutez de sa capacité à occuper son poste dans cet état ? Vous l'avez aussi entendu dire à terre qu'il n'était « pas assez désespéré » pour sortir avec moi… Je blaguais bien sûr… Comme vous le savez (et je vous soupçonne d'avoir mémorisé l'alinéa) le règlement de la flotte interdit à tout officier supérieur de tirer avantage de sa position hiérarchique pour solliciter ou recevoir des faveurs de quiconque se trouvant sous ses ordres… Mais pas lui. Enfin, je veux dire, que lui ne blaguait pas à ce moment-là…

— C'est justement le point ou ma méconnaissance de la psychologie humaine et de vos seconds degrés me contraint à éviter toute forme de spéculation hâtive…

Jim l'arrêta d'un geste.

— Leonard ne sera pas suspendu car l'obtention d'informations par voie télépathique s'apparente à des écoutes illégales.

— Compris, capitaine.

Ce dernier le considéra encore un moment, cherchant sans doute les mots les plus diplomatiques de son répertoire.

— Hum, ces choses que vous m'obligez à faire !… Bon… Je me doute que ça ne vous sautera pas aux yeux mais sur certains points, lui et vous êtes bien pareils ! Vous êtes aussi peu doués l'un que l'autre pour exprimer ce que vous ressentez… et ça vous pose des problèmes pour vous comprendre. En essayant de vous témoigner sa gratitude, que vous avez pris de haut pour des raisons qui vous sont propres, vous lui avez infligé une cuisante blessure d'amour propre, là où il n'en a pas énormément de réserve. Vous ne faites pas mystère de ce que vous pensez de nous : que nous autres sommes à peu près des « incontinents » sentimentaux et émotionnels et que c'est inconvenant. Mais pas lui. Parce qu'il est marqué par plusieurs échecs relationnels significatifs qui ont saboté durablement une partie de sa confiance, la seule chose que McCoy a dû comprendre ce jour-là, c'est que vous l'avez frappé pile au moment où il a enfin consenti à se montrer vulnérable et conciliant, alors qu'il essayait de faire amende honorable et d'améliorer votre entente – de son point de vue. Il s'est senti rejeté, trahi et déçu, et c'est pour ça qu'il a réagi par de la colère. J'imagine que votre réaction était tout aussi instinctive… que sa présence vous obligeait à ressentir ou ses émotions ou les vôtres, ce qui vous plaçait vous-même en position difficile…

— Si j'ai eu tort, capitaine, croyez que je le regrette…

— Ne me le dites pas à moi. Allez le voir, excusez-vous, faites valoir au besoin ce contact involontaire et combien il vous a perturbé, sans entrer dans les détails. Il n'est pas complètement idiot, vous savez, il connaît le phénomène de « contamination ». Euh… Ne lui dites pas que j'ai dit ça. Et si je peux me permettre un dernier conseil, si vous voulez éviter qu'il ne vous saute à la gorge à la première occasion, ne lui faites surtout pas savoir que vous connaissez maintenant potentiellement d'autres de ses faiblesses. Parce que l'un comme l'autre, vous êtes quand même sacrément fiers et entêtés…

Puis, après un court silence de part et d'autre, il activa la porte qui s'ouvrit et se retourna vers lui pour lui demander :

— Vous m'accompagnez quand même un bout de chemin ?

.

Ils sortirent d'un même pas, sans prononcer aucun autre mot pendant quelques minutes. Kirk se doutait que son second ruminait ce qui venait d'être dit.

Cela ne se prolongea pas, pourtant. Arrivant à l'ascenseur, le Vulcain changea de sujet et se risqua à lui demander s'il avait envie d'une partie d'échecs un peu plus tard. Les traits du capitaine s'illuminèrent de taquinerie quand il affirma qu'il n'aurait pas complètement perdu sa journée si au moins une personne l'invitait à prendre un dernier verre… Pour la première fois, Spock ne le prit pas au premier degré et se demanda encore si cette attitude n'était pas ce qu'il appelait « un mécanisme de défense », face au fait que des hommes étaient morts sous son commandement, et qu'il n'avait rien pu y faire…

Il découvrit avec surprise qu'il avait parlé à voix haute quand Jim lui répondit :

— M. Spock, vous apprenez la psychologie désespérément vite !… Ah, pardonnez-moi. Je ne sais que trop ce que je vous dois et particulièrement sur cette mission encore. Une nouvelle preuve s'il en faut qu'il nous fallait bien descendre en même temps, quoi qu'en disent tous les règlements de Starfleet… Rassurez-vous, ce ne sont pas les premiers hommes que je perds... Non, c'est aux paroles de cette pauvre créature que je réfléchissais. A sa malédiction.

— Capitaine, je sais que de nombreuses légendes terriennes confèrent aux aveugles des dons de prophétie mais vous n'êtes pas du genre à accorder du crédit à de telles superstitions...

— Ce n'est guère de la superstition que de supposer que je mourrai un jour. Je suis assez content toutefois de savoir que ça ne sera pas demain ! Mais ne parlons plus de cela. Vous-même vous n'avez pas à vous en faire... Vous serez toujours un fringant Vulcain dans la force de l'âge quand je ne serai plus qu'un vieux crouton entêté dont vous avez déjà eu, malheureusement, un aperçu trop précoce…[1]

Ils finirent les derniers mètres silencieusement côte à côte, le sérieux de leur conversation précédente ayant fini par les rattraper encore. Spock l'avait courtoisement escorté jusqu'au mess avant de se résigner à faire face à McCoy.

— Je ne suis pas très sûr de cela, capitaine.

— Pas sûr de quoi, exactement ? Que je vais vieillir ? Moi si ! confia Kirk en esquissant un geste du pouce pour pointer ses contractures lombaires.

Kirk n'entrait pas tout de suite pour rejoindre les autres, pressentant que la conversation n'était pas complètement terminée. Les bras le long du corps, Spock cligna les paupières avec un infime mouvement de tête en signe de dénégation. Il dit à voix plus basse :

— Sur cette planète, avant de mourir, l'entité m'a montré des images de mon futur. Elle m'a mis en garde, soulignant que ce n'était qu'un des futurs possibles auxquels elle avait accès… Mais j'ai beau y réfléchir, j'admets que je ne suis pas sûr de comprendre.

— Et bien, c'est une première ! Quoi donc, Spock ?

Malgré la bienveillance de son vis-à-vis, le premier officier lui lança un regard hésitant, calculant à la virgule près le risque auquel il s'exposait de parler d'abord d'une expérience si foncièrement intime à un non-télépathe et ensuite à quelqu'un d'aussi impitoyable et férocement plaisantin que Jim... Fallait-il évoquer l'émotion et, n'en déplaise au bon docteur, l'afflux de sentiment chaleureux et (majoritairement) décent, ressentis au moment précis où ils seraient remis en présence, après ce qui avait semblé de longues années ? Par Surak, non ! Toute son éducation s'y opposait. Quelques troublantes qu'aient été ces images, elles n'étaient rien de plus qu'un futur des plus hypothétiques…

— Elle a cru bon de me montrer que vous et moi, nous nous reverrions quand je serai… hum… largement moins fringant, comme vous dites. Et pour votre gouverne, j'étais seul et loin de chez moi, sur une froide planète inhabitée… Mais ce qui ne fait pas sens, c'est que dans cette vision, vous apparaissiez bien juvénile. J'ai eu pourtant la certitude qu'il s'agissait – ou s'agira – bien de vous... et cette pensée est on ne peut plus…

— Non, ne dites pas "fascinante" ! M. Spock, voilà ce que vous gagnez à pratiquer aussi témérairement des fusions mentales avec toutes les entités aliènes que vous croisez… plaisanta le capitaine. Ai-je donc une si mauvaise influence sur vous ? J'avais plutôt l'impression que c'était mon créneau, ça, non ? acheva-t-il avec un clin d'œil fort peu protocolaire.

Insondable, Spock pinça les lèvres en refusant de lui donner le plaisir de le voir sourire à ses bêtises et insinuations parfaitement injustifiées…

Il le regarda entrer au mess et puis s'en retourna à pas lents en direction de l'infirmerie. Affronter le dragon.

Le capitaine avait raison sur un point pourtant, se disait-il en arpentant les couloirs. Ce que l'entité de Trenzel lui avait montré était hautement illogique. Car comment saurait-il jamais revoir en sa vieillesse un James T. Kirk étourdissant de jeunesse ? C'était impossible et n'avait absolument aucune chance de se produire un jour.

Sans parler de la fusion mentale qui avait suivi.

.

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FIN

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Notes

[1] Malédiction de Polyphème lancée à Ulysse. Voir aussi Star Trek Generations, où Kirk ne finit pas vraiment "seul" dans le Nexus mais sous les yeux de Picard.

[2] Saison 2, épisode The Deadly Years

Merci d'avoir lu cette fanfiction. S'il y a des fans de Doctor Who qui ont réussi à dépasser la saison 4 (sait-on jamais) qui aimeraient comprendre plus ce qui se passe avec la planète Trenzel (Trenzalore) et pourquoi Pauly est mi-Dalek, mi-Cyberman, qu'ils visent la boîte en bas à droite...

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