INT. SALLE DE RÉCEPTION – STATION DIPLOMATIQUE DE SIGMA VULPES II – SOIRÉE PROTOCOLAIRE
Une lumière douce éclaire la salle, reflets cristallins dans les coupes levées, étoffes chatoyantes des uniformes d’apparat. Le Docteur Leonard McCoy – impeccable dans sa grande tenue d’officier médical en chef de la Fédération – se tient à l’écart du bruit, un verre à la main, l’air vaguement exaspéré. Il échange une plaisanterie amère avec un ambassadeur traléen avant de pivoter brusquement, tiré par une sensation étrange – comme si l’air lui-même changeait de densité. Un battement sourd, une distorsion du champ visuel, puis... "Mais qu’est-ce que–"
TELEPORTATION. Pas celle, nette et vibrante, de Starfleet. Non. Celle-ci est instable, douloureusement silencieuse, comme un vol arraché au réel.
***INT. SALON D’UN DOMAINE INCONNU – LUMIÈRE TAMISÉE
Il arrive à genoux, déséquilibré, le souffle court. Tout autour, un espace somptueux, presque théâtral : tentures veloutées, meubles anciens, une lumière chaude et artificiellement apaisante. Il lève les yeux – et elle est là. ELENYA, silhouette élancée dans une robe longue, yeux brillants d’un feu doux, fébrile et éperdue.
ELENYA (à mi-voix) « Enfin. Vous voilà. »
MCCOY (furieux, en se redressant)
« Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Qui a autorisé ce transfert ? »
ELENYA ne répond pas tout de suite. Elle l’observe, comme on contemple une œuvre fragile et magnifique, les doigts tremblants, le souffle court. Ce moment, elle l’a rêvé tant de fois.
ELENYA « Je suis désolée pour la manière… mais je ne pouvais plus attendre. Je vous ai vu sur Delios IV. Ce discours que vous avez fait sur la médecine et l’éthique… Vous êtes… lumineux. » McCoy serre les poings. Il tente de garder sa voix basse, mais une colère sourde gronde en lui.
MCCOY « Je suis médecin. Officier. Mon devoir est à bord de l’Enterprise. Ce que vous avez fait est un crime. Vous m’avez enlevé ! »
ELENYA fait un pas vers lui, bouleversée.
ELENYA « Ce n’est pas un crime d’aimer. Pas quand on comprend vraiment l’autre. Vous êtes toujours au milieu du chaos, de la douleur, à vous donner pour des gens qui ne vous voient même pas. Ici… ici vous serez libre. Protégé. Je vous veux… sans le monde. » McCoy recule d’un pas. Il ne sait plus s’il est plus choqué par les mots, ou par la conviction avec laquelle ils sont dits. Il est habitué à l’admiration, parfois à la reconnaissance. Mais ça… c’est autre chose. Une prison dorée.
MCCOY (murmure, rauque) « Vous m’avez volé ma place. Ma fonction. Ma vie. Vous ne m’aimez pas. Vous aimez ce que vous croyez voir. Une version idéalisée. Je ne suis pas une relique à contempler. Je suis un homme. » Un silence. Elenya baisse la tête, mais son regard reste fixe.
ELENYA « Et si… je voulais juste vous soigner, moi aussi ? » McCoy rit, amer, douloureusement lucide.
MCCOY « Alors commencez par me rendre. » Mais déjà, il sait que les champs de confinement sont activés. Qu’il n’a pas encore trouvé l’issue. Qu’il va falloir négocier, ruser, comprendre ce qu’elle attend… et qui elle est vraiment. Pour survivre. Et pour rentrer.
***INT. DOMAINE ISOLÉ – QUARTIERS LUXUEUX MAIS FERMÉS – PLUS TARD McCoy marche lentement, mains croisées derrière le dos. Sa démarche est mesurée, comme dans une infirmerie qu’il inspecterait. Mais ses yeux, eux, fouillent chaque recoin. Il compte les angles, évalue la technologie derrière les murs. ELENYA entre avec un plateau – repas chaud, une nappe, deux couverts. Tout est raffiné, pensé pour lui plaire.
ELENYA (doucement) « Vous n’avez rien mangé depuis ce matin. Vous avez besoin de force. »
MCCOY (acide) « Je mange quand je veux. Et surtout, où je veux. » Elle pose le plateau, garde le silence. McCoy s’assoit, lentement. Il croise son regard. Elle tient bon, mais ses mains trahissent une tension fébrile.
MCCOY « Vous m’avez vu comme un homme de principes, n’est-ce pas ? Alors pourquoi me priver de tout ce qui me définit ? De l’Enterprise ? De mon serment ? » Elle ouvre la bouche, hésite, puis :
ELENYA « Parce que je savais que vous ne viendriez jamais de votre plein gré. Vous auriez refusé de ralentir. Vous vous servez des autres comme d’un prétexte pour fuir. Mais ici… vous pourriez être en paix. Vraiment. » MCCOY (dur) « La paix n’a aucun sens quand elle repose sur une cage. » Un silence. Elle vacille. Il le sent. Alors il adoucit sa voix. Il glisse, presque imperceptiblement, dans un ton plus empathique.
MCCOY (plus calme) « Elenya… je ne suis pas ce héros de conférence. Je suis fatigué, je me trompe, je râle, je bois trop de café, je dors mal. Je suis profondément humain. Et je suis médecin. Je dois retourner là-bas. » Elle s'approche, s’accroupit lentement devant lui.
ELENYA « Je n’ai jamais voulu vous faire du mal. Je voulais seulement… suspendre le temps. Vous garder. Ici. Hors du bruit. Hors du sang. Juste… vous. » McCoy pose une main sur son avant-bras. Geste feint d'empathie, mais son regard reste vigilant.
MCCOY (murmure) « Alors aidez-moi. Aidez-moi à repartir. Vous avez le pouvoir. C’est votre choix maintenant. » Elle ferme les yeux. Elle vacille. Elle veut croire. Il le sent. Mais il sait aussi que ce genre de croyance, malade et tendre, peut tout aussi bien se refermer sur elle-même.
ELENYA (plus dure) « Vous dites ce qu’il faut. Vous êtes très doué. Mais je vois aussi les jeux derrière vos yeux. Vous me testez.»
MCCOY (sincère cette fois) « Non, Elenya. J’essaie de vous sauver de vous-même. »
***McCoy se lève, la laisse seule avec le plateau intact. Il sait qu’il n’a pas gagné. Pas encore. Mais il a planté une faille dans son fantasme. Et dans cette faille, il compte bien semer l’idée de sa libération.
INT. DOMAINE – SALON DE NUIT – LUMIÈRE DOUCE, MUSIQUE BASSE Elenya est assise près d’un piano ancien, une coupe intacte entre les mains. McCoy est debout à quelques mètres, bras croisés, silhouette sombre et tendue dans la lumière dorée.
ELENYA (voix calme) « Vous m’avez sauvée, il y a huit ans. Vous ne vous souvenez pas. Station médicalisée sur Pergos Beta. Épidémie de varentrax. Vous étiez en combinaison de quarantaine, les yeux rouges de fatigue, les gestes d’une précision presque cruelle. » McCoy plisse les yeux, cherche dans sa mémoire.
MCCOY « Pergos… Oui. Je me souviens du virus. Je n’étais là que deux jours. »
ELENYA (hoche la tête) « Et vous avez tout changé. Pour moi, vous avez été l’instant suspendu où la peur s’est arrêtée. Pas par magie. Par intelligence, par volonté. J’étais une statisticienne. Invisible. Et pourtant… vous m’avez regardée. Vraiment regardée. » Elle tourne les yeux vers lui, vulnérable. C’est l’enfant blessée qui parle maintenant, pas la geôlière.
ELENYA « Après ça, je vous ai suivi. Les articles. Les conférences. Les enregistrements. J’ai vu l’homme sous le médecin. Et j’ai voulu… le ramener au calme. » Un silence lourd. McCoy s’assied lentement face à elle. Il parle plus doucement, avec une sincérité crue.
MCCOY « Je comprends ce que c’est… de chercher une ancre. Quelqu’un qui rend le monde supportable. Mais ce que vous voyez en moi, Elenya, c’est pas tout moi. Et vous ne pouvez pas me garder pour combler votre vide. C’est injuste. Pour vous. Et pour moi. » Elle serre la coupe, les jointures blanchies. Puis elle se lève, quitte la pièce en silence.
***INT. QUARTIERS PRIVÉS – QUELQUES JOURS PLUS TARD
McCoy explore son espace – tout est contrôlé à distance, sauf la bibliothèque. Elle contient des ouvrages, de vieux terminaux de lecture non connectés, mais un système d’enregistrement désuet. Et c’est là qu’il commence.
MCCOY (voix basse, enregistrant un message) « Journal de bord, officier médical en chef Leonard McCoy. Je suis retenu contre mon gré. Station inconnue. Si ce message trouve son chemin… » Il sait que ce système n’est pas surveillé comme le reste. Il repère une connexion résiduelle à un ancien relai de communication passif. Il lui faudra plusieurs jours pour l’activer. Et gagner du temps.
***INT. SERRE CENTRALE – JOUR – QUELQUES JOURS PLUS TARD McCoy se laisse aller à la routine imposée. Il commence à jardiner avec elle. Il la complimente subtilement, lui pose des questions, l’écoute parler de ses rêves. Il devient, pour elle, ce qu’elle veut voir… mais laisse perler par touches son propre manque.
MCCOY (pendant qu’ils plantent des graines) « Parfois je rêve de l’infirmerie. Pas des patients… juste le bip tranquille des scanners. Cette paix-là, c’est la mienne. » Elle baisse la tête, confuse. Il voit qu’elle doute. Il creuse.
***INT. COULOIRS TECHNIQUES – NUIT Quand elle dort, McCoy retourne au terminal. Le message est presque prêt à être envoyé, en taches comprimées à travers le relai. Mais un bruit. Elle est là. Silencieuse. Elle l’a suivi.
***INT. COULOIRS TECHNIQUES – NUIT Le message est prêt. McCoy est penché sur le terminal, doigts tremblants mais précis. Il insère le module d'envoi dans l'ancienne interface, quand soudain…
VOIX DERRIÈRE LUI (calme, glacée) « Tu ne devais pas mentir. Tu avais promis. » McCoy se fige. Il referme le cache lentement, puis se retourne. Elenya est là. En peignoir pâle, les cheveux dénoués, une arme discrète dans une main — un petit désactivateur neural. Ce n’est pas une arme létale, mais dans sa main, tout semble dangereux.
MCCOY (voix basse) « Je n’ai jamais promis de rester. J’ai seulement essayé de rester humain. »
ELENYA (haletante, blessée) « Tu m’as fait croire que tu me comprenais. Que peut-être tu pourrais… aimer ce lieu. M’aimer. »
MCCOY (triste, sincère) « J’ai voulu t’aider. J’ai essayé. Mais ce que tu veux, ce n’est pas moi. C’est une image. Une projection. Et je ne peux pas vivre dans un mensonge, même doux. » Elle avance. L’arme tremble dans sa main.
ELENYA « Si tu pars… je redeviens invisible. Je redeviens personne. »
MCCOY « Non. Tu redeviens libre. Comme moi. C’est ça, la vérité. » Elle baisse l’arme une seconde. Juste une seconde. Les larmes montent. McCoy fait un pas.
MCCOY (doucement) « Donne-la-moi. Tu peux encore choisir. Ce moment peut être le début. Pas la fin. » Mais quelque chose se brise en elle. Un éclat dans son regard – désespoir et rage mêlés. Un geste brusque, un refus aveugle de l’abandon.
ELENYA (en criant) « NON ! Tu dois rester ! » Elle presse la détente. McCoy s’effondre. Silence.
***INT. SALLE D’OBSERVATION – QUELQUES HEURES PLUS TARD
Il est allongé sur une couche, inconscient. Le désactivateur neural l’a frappé en surcharge. Le choc, combiné au stress prolongé, a provoqué une crise cardiaque neuro-induite. Elenya est assise près de lui. Immobile. Vide.
ELENYA (chuchote, voix brisée) « Je voulais juste… que tu sois heureux. » Les lumières du domaine clignotent — le message d’appel d’urgence a été envoyé. Trop tard pour McCoy. Mais pas trop tard pour la vérité.
***EXT. ORBITE – QUELQUES JOURS PLUS TARD
L’Enterprise récupère le corps de son médecin-chef. Le capitaine Kirk ne parle pas. Spock, impassible, referme lentement les mains sur le rapport. Dans les quartiers de McCoy, sur une étagère, un petit enregistreur clignote encore.
VOIX DE MCCOY (journal, posthume) « On ne sauve pas toujours les gens en leur disant ce qu’ils veulent entendre. Parfois, on ne les sauve pas du tout. Mais on essaie. On essaie. »
FIN.
***EXT. OBSERVATION STELLAR – L'ENTERPRISE EN ORBITE – SILENCE
L'espace autour du vaisseau est calme. Rien ne trahit ce qu'il transporte à présent : une absence lourde.
***INT. INFIRMERIE – VIDE, RANGÉE, SILENCIEUSE Christine Chapel s’assied à son bureau. Le fauteuil de McCoy est vide. Son manteau d’uniforme est encore accroché au portemanteau. Elle le regarde sans bouger.
CHRISTINE (chuchote) « Vous râliez pour tout… mais vous étiez toujours là. Toujours. » Elle ouvre un tiroir. Une fiole, une vieille blague écrite à la main, un stéthoscope hors d’usage. Elle referme doucement, sans un mot.
***INT. PONT – QUARTIER DU CAPITAINE Kirk tient le rapport entre ses doigts. Il n’a pas bougé depuis une heure. Spock entre, silencieux. Kirk ne le regarde pas.
KIRK (voix rauque) « Il m’avait prévenu. Il sentait quelque chose. Il déteste ce genre de soirées… il disait qu’un jour, ça lui coûterait la vie. »
SPOCK « Il n’était pas un homme de prémonitions, Jim. Il était un homme de principes. Et de responsabilités. » Kirk pose enfin le rapport.
KIRK « On a perdu bien des membres d’équipage. Mais Bones… » « Il était... le cœur. » Spock hoche la tête. Juste une fois. Sobre. Profondément affecté.
SPOCK « Il nous manquera. » Kirk se lève, se tourne vers l’observation de l’espace.
KIRK (bas) « Préparez une cérémonie. Privée. Il aurait détesté les discours. »
***INT. SALLE DE COMMÉMORATION – PLUS TARD L’équipage est réuni. Pas d’uniformes noirs, pas de musique solennelle. Juste le silence, et l’écran qui projette une image : McCoy, sourire en coin, bras croisés, appuyé sur une table d’opération, fatigué mais vivant. Chekov essuie une larme, discrètement. Sulu serre les mâchoires. Uhura s’approche du pupitre.
UHURA « Il nous engueulait plus souvent qu’il nous soignait. Mais il était là. Il connaissait nos noms, nos douleurs. Il avait la main rude, et le cœur grand. » Un silence.
UHURA (sourit tristement) « Il appelait l’Enterprise une "maison de fous". Il en était l’âme. » Elle s’écarte. Puis Kirk s’avance. Il ne parle pas longtemps.
KIRK « Il a sauvé des vies. Plus que nous ne saurons jamais. Mais plus encore, il nous a rappelé ce que signifie être humain. Et aujourd’hui… c’est à nous de nous rappeler qui il était. Et ce qu’il laisserait derrière lui. » Il marque une pause.
KIRK (voix basse) « Leonard Horatio McCoy. Médecin. Ami. Frère. »
***EXT. ESPACE – URNE PROJETÉE DANS LE VIDE Une capsule est doucement éjectée du sas. À l’intérieur, ses effets personnels, son journal de bord, et un flacon de bourbon du siècle précédent. L’espace la prend. Sans retour.
***INT. ENTERPRISE – INFIRMERIE – PLUS TARD Un nouveau médecin est assigné. Jeune, compétent, poli. Il entre, dépose ses affaires. Mais sur le bureau, il trouve une note manuscrite. « Ne touchez pas au café. C’est le mien. — McCoy » Il la lit. Sourit un peu. Et la laisse là.
***INT. ENTERPRISE – POSTE D’OBSERVATION – NUIT ARTIFICIELLE L’espace défile lentement au-dehors. Des étoiles muettes, indifférentes. Le capitaine Kirk est debout, un verre intact dans la main. Spock entre sans bruit. Ils restent silencieux longtemps.
KIRK (sans se retourner) « Vous ne dormez pas non plus. »
SPOCK « Le sommeil me paraît... superflu. Ce soir. » Kirk hoche la tête. Il ne regarde pas Spock, mais il est soulagé de sa présence. C’est ce qu’ils ont appris à faire, avec les années : être là. Sans parler. Puis, après un long silence :
KIRK « Vous croyez qu’il a souffert ? »
SPOCK (pause) « Non. Son cœur a cédé avant que son esprit ne flanche. Et il avait accompli ce qu’il estimait nécessaire. Il avait envoyé son message. » Kirk ferme les yeux. Lâche enfin le verre sur la console.
KIRK (amer) « Il était censé mourir vieux. Avec des rides et une bouteille de bourbon à moitié vide. Pas dans un rêve tordu, enfermé dans un piège qu’il n’aurait jamais vu venir. »
SPOCK (calme, posé) « Il n’a pas été pris dans un piège. Il a été pris pour ce qu’il était : un homme profondément humain. Capable de susciter l’obsession, la gratitude… et parfois, la perte de raison chez les autres. » Kirk serre les dents. Il hait la logique de Spock ce soir. Et en même temps… il s’y raccroche.
KIRK « Tu vas me dire que c’est la condition humaine. Que c’est… inévitable. » Spock s’approche, doucement. Son ton change. Moins analytique. Presque tendre.
SPOCK « Non, Jim. Je vais te dire que c’était Leonard McCoy. Irritant, bruyant, passionné. Inévitable. Il n’aurait pas voulu mourir autrement qu’en tentant de sauver quelqu’un — même celle qui l’a détruit. » Un long silence.
KIRK (voix rauque) « Il nous manque déjà. »
SPOCK (très bas) « Oui. Il me manque. » Et là, pour la première fois, Kirk s’assied. Le poids de la perte le rattrape. Spock reste debout à ses côtés. Deux hommes. Deux survivants. Et entre eux, l’ombre d’un troisième. Toujours là.