« Vous n'avez pas le droit d'être vulnérable aux yeux de l'équipage.
Vous ne pouvez pas être moins que parfait. » Spock
(Star Trek TOS, S1 E5 L'imposteur / The enemy within)
Vaisseau Enterprise, en route vers Thessalis, salle de téléportation
À peine rematérialisé après son entrevue finale avec Etess sur Kolcid, le capitaine Kirk descendit d’un petit bond du plot de téléportation avec une certaine satisfaction... qui ne dura pas. Son humeur détendue s’effaça quand, face à lui, le visage tendu de Christine Chapel montrait plus que des signes d’inquiétude. Un pli marquait ses lèvres et dans ses yeux graves, il y avait de l’anxiété. Elle se racla la gorge en battant des paupières quelques fois. Il la connaissait suffisamment pour deviner qu’elle s’agaçait de ce qu’elle aurait taxé elle-même de sentimentalisme déplacé, parfaitement incompatible avec ses fonctions. Rien de bien surprenant au fait qu’elle trouve l’impassible Spock des plus admirables...
— Capitaine, je dois vous informer que je suis de nouveau le premier officier médical de l’Enterprise. Le Dr McCoy est malade. Il a contracté la maladie de Thessalis.
— Quoi ?!
— Il est déjà saisi d’une forte fièvre et d’une grande faiblesse dans les membres qui l’oblige à rester alité. Son caractère s’en ressent, ajouta-t-elle avec un petit sourire sans joie.
— Je dois le voir immédiatement.
Elle le retint par le bras avec une étonnante fermeté. Interloqué, il regarda sans comprendre sa main fine aux ongles courts et polis qui enserrait sa manche d’uniforme. Sans geste brusque pour autant, il essaya de se dégager de cette poigne insoupçonnée.
— Allons-y, Christine. Que faites-vous ? Si la santé de Leonard est en jeu, je dois le voir et lui parler.
Elle tint bon avec patience et secouant la tête en signe de dénégation pour le retenir un instant sur place. Tandis qu’elle cherchait brièvement ses mots, le ronron discret des ordinateurs emplit un instant le silence un peu inconfortable qui venait de s’insinuer entre eux. Prenant conscience de son geste, elle retira sa main ostensiblement.
— Je sais que c’est votre ami. Mais les protocoles de sécurité sanitaire sont clairs. En cas d’épidémie à bord, les patients zéros sont isolés et vous, moins que tout autre, ne pouvez approcher des malades. Il faut maintenir la chaîne de commandement la plus saine possible. M. Spock est déjà dans ses quartiers sous surveillance médicale, l’infirmerie a été déménagée, et je dois vous consigner également avec des examens réguliers durant tout le temps que dure la période d’incubation. Jusqu’à ce que je sois sûre que vous n’ayez rien. Vous comprenez, naturellement ?
Le capitaine savait que son premier officier médical habituel était coulant avec lui, alors qu’il enfreignait des protocoles vraiment trop souvent. Le vieux bougon disait que c’était un miracle qu’ils n’aient pas « tous ramassé plus tôt des saletés de microbes, à force de se promener sans complexe – et sans combinaison ! – dans le moindre monde de classe M »...
Au contraire du Dr McCoy, Christine avait une tout autre façon de vouloir le protéger, plus « logique » : en ne l’exposant pas inutilement. Elle venait d’endosser de lourdes responsabilités et elle entendait s’en montrer digne. Il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça.
La question de son isolement imminent étant établie entre eux, elle l’invita à la suivre. Ils quittèrent la salle de téléportation en direction du premier turbolift. Une fois dans la cabine exiguë, Kirk ne s’avoua pas vaincu et essaya de temporiser. Il faisait ça très bien d’ordinaire.
— Ne pas l’approcher, je peux comprendre, mais le voir au moins, derrière une vitre ? Qui est avec lui, si Spock est consigné ?
— Actuellement, c’est le Dr Aeson. À date, il reste le meilleur spécialiste que nous ayons. À mon avis, M. Spock pourra sortir très bientôt, sa constitution vulcaine semble prendre le pas sur son héritage génétique humain plus fragile.
— Je sais que Jaeson s’est inoculé de l’aurifera mais ça reste dangereux ! Et il est le Praseidon de Thessalis maintenant, il ne doit pas s’exposer inconsidérément.
Elle inclina sa tête blonde en sursautant à moitié, un sourcil levé et une expression de surprise un peu moqueuse alors que les portes s’ouvraient enfin devant eux.
— Étonnant de voir que quand il ne s’agit pas de vous, vous retrouvez le sens du protocole...
— Et des proportions aussi ! Moi, je ne préside pas aux destinées d’un monde entier ! répondit-il du tac-au-tac.
Silencieusement, elle s’en voulut aussitôt de sa pique. Même médecin chef et sous pression, elle lui devait le respect. Mais McCoy se gagna auprès d’elle encore un peu plus de sympathie alors qu’elle comprenait mieux son quotidien au contact de son supérieur hiérarchique...
— Il n’en reste pas moins que les quatre cents âmes de l’Enterprise vous sauraient gré de rester en bon état, capitaine... Venez avec moi. Nous devons passer tous les deux en décontamination. Après seulement, nous irons voir brièvement le Dr McCoy.
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Kirk soupira et accepta le masque à filtration moléculaire qu’elle lui tendait d’autorité. Il l’ajusta sur son visage de mauvaise grâce.
Il y avait certes pire que de prendre une douche décontaminante en compagnie aussi charmante que celle du Dr Chapel, mais cette perspective ne l’empêchait pas d’avoir l’estomac noué par la façon brusque dont la maladie avait mystérieusement atteint Leonard.
Les membres de l’équipage portaient des masques eux aussi et les laissaient passer en s’écartant bien. Il y voyait seulement l’œuvre de Miss Chapel dont les méthodes suivaient les règles.
Bones, rien ne le désarçonnait vraiment. Il avait suffisamment d’expérience pour savoir ce qui était de l’ordre du possible pour lui, et ce qui ne l’était pas. Comble de « malchance », il avait tendance à reculer ses limites et à accomplir l’impossible, même au détriment de sa santé.
— Mais est-ce qu’on sait au moins comment il l’a attrapée ? Serait-ce Jaeson qui la lui a transmise, en étant une sorte de porteur sain ?
— Nous penchons plutôt pour la navette qu’ils ont louée mais n’en sommes pas certains. Le Dr Aeson a été protégé mais pas le Dr McCoy. Il aura suffi qu’il touche une simple surface contaminée ou finisse par consommer en toute innocence de la nourriture mal préparée. La navette qu’ils ont empruntée est dans le hangar 3 qui a été bouclé. Elle est en cours d’examen bactériologique approfondi... M. Spock coordonne cela à distance.
— Et qui est aux commandes du vaisseau ?
— Scotty et M. Sulu se relaient depuis votre départ.
— Ah. Mais est-ce qu’on a encore besoin de moi, alors que tout tourne aussi rond, que je sois là ou pas ? plaisanta-t-il à moitié.
Elle lui rendit un regard sans équivoque.
— Oui, capitaine.
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Quand il se présenta devant l’infirmerie, les portes refusèrent absolument de s’ouvrir. Il essaya deux ou trois fois avant d’activer l’intercom pour se faire reconnaître. Comme il n’obtenait pas de réponse, il utilisa le code de sécurité réservé à son grade, ce qu’il n’avait pas eu l’occasion de faire depuis qu’on lui avait confié ce commandement.
Christine était sur ses talons et n’avait pas l’air ravie de voir qu’il ne l’avait pas attendue. Quand il entra dans l’infirmerie désertée, il se trouva dans un sas mobile qu’il franchit impatiemment. Les lieux étaient effectivement exempts de tout patient, et il frissonna en constatant que la température avait été abaissée de plusieurs degrés. En l’apercevant faire ainsi irruption, Jaeson referma aussitôt la bulle de confinement transparente où il restait près de Bones. Un petit chuintement marqua la confirmation du scellement étanche et la mise en service des circuits de filtration d’air autonomes.
Le capitaine afficha un brave sourire en cognant au carreau pour attirer l’attention de Bones. Le patient ne dit rien, se contentant d’un regard mécontent qui n’était adressé à personne, en réalité, mais uniquement en réaction à l’absurdité de cette situation. Même affaibli, il était le visage même de la frustration.
— Je ne comprends pas, murmura Kirk les yeux rivés sur le malade. Vous m’avez dit que la période d’incubation était très rapide, alors comment le Dr McCoy a-t-il pu rester en bonne santé pendant tout le voyage et ne manifester des signes que maintenant ?
Christine soupira pendant qu’elle surveillait fébrilement tout ce que faisait Jaeson. Il n’était pas sûr qu’elle ait entendu sa question. Il changea de tactique en demandant quel était le traitement que Bones recevait par intraveineuse. Du reste, rien que ça, devait suffire à l’irriter. Leonard considérait le procédé comme inutilement barbare. Hors de l’hypospray rapide et indolore, point de salut...
Elle choisit de répondre plutôt à la première question.
— M. Spock a une théorie intéressante là-dessus. Il dit que le téléporteur a probablement interféré de la meilleure façon. Si le Dr McCoy a été contaminé vers la toute fin de son voyage, il n’aura pas eu le temps de développer des symptômes sur Kolcid. Et en remontant à bord, c’est son empreinte numérique saine prise au moment de son départ vers 10LC05, qui a été employée pour sa rematérialisation. Alors, si contamination il y a eue, c’est donc depuis son retour ici. Cela pourrait signifier qu’il n’a donc pas bénéficié d’un délai d’incubation aussi rallongé qu’on pourrait le croire. Nous cherchons encore à identifier avec quoi il a pu entrer en contact.
— Que ce soit le téléporteur qui l’ait remis d’aplomb, ce serait le comble de l’ironie.
— Il en a conscience et ça ne le met pas de meilleure humeur...
Le capitaine cogna à la vitre de la bulle de confinement et fit signe au Thessalien qu’il voulait lui parler. Ce dernier acquiesça et sortit aussitôt.
— Je sais, je sais, je ne devrais pas être là et je rejoins aussitôt mes quartiers. Mais est-ce que vous avez une explication sur son état... Qu’est-ce que vous lui administrez ? De l’aurifera ?
Le jeune homme secoua sa tête bouclée avec un air navré.
— C’était mon intention première, mais pour une raison que le Dr Chapel et M. Spock tentent de diagnostiquer en étudiant à fond son dossier médical, le Dr McCoy semble réfractaire au traitement qui pourtant a soulagé beaucoup de personnes comme lui à un stade très précoce.
— Ha. Pas de quoi être vraiment surpris. « Réfractaire » est son deuxième prénom, essaya-t-il de plaisanter.
— Jim, je vous entends ! vitupéra le réfractaire dans son bocal. Et virez vos fesses de mon infirmerie ! C’est un truc que vous n’aimeriez pas du tout attraper !
Laissant transparaître un vague amusement, le capitaine fit mine de se rendre, mais se replia avec le Dr Aeson dans le sas installé à l’orée de la pièce. Christine interrompit son travail et revint tenir compagnie à Leonard.
— Est-ce qu’il souffre beaucoup ?
— Probablement oui. Je pensais que les génomes humains et thessaliens étaient suffisamment proches, mais il semble qu’un seul brin d’ADN change complètement la donne. Et ce n’est pas du tout une bonne nouvelle. Car dans ce cas, l’aurifera ne serait peut-être d’aucun secours thérapeutique concluant pour les extratessaliens déjà atteints dans le système de Marenostre ou ailleurs. Il nous faudrait plus de chercheurs !
— Qu’est-ce que vous lui donnez pour l’aider à tenir ?
— Des calmants.
— Vous êtes sérieux ?
— Complètement. Quand il s’énerve, sa température corporelle augmente. Et plus le milieu est chaud, plus le virus se développe.
— Donc c’est pour ça qu’il fait froid ici...
— Oui. Il reçoit aussi des doses élevées d’antidouleurs.
Le teint du capitaine vira au gris. Il était loin d’être expert mais à vue de nez, ça voulait dire qu’ils n’avaient pas de moyen de le soigner et qu’il ne ferait que décliner rapidement si l’aurifera ne fonctionnait pas sur lui.
— Co... combien de temps lui reste-t-il si la maladie évolue au même rythme ?
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Le sifflement caractéristique de l’intercom les interrompit et la voix de M. Sulu résonna, annonçant l’approche d’un petit vaisseau de conception kolcidienne et qui avait réussi à les rattraper en vitesse de distorsion 7. Il ajouta très vite qu’il s’agissait de Mayde Etess demandant l’autorisation de monter à bord, et qu’elle était seule si on en croyait les scanners.
Bien malgré lui, le visage du jeune homme s’éclaira de soulagement en entendant cette nouvelle, peut-être la seule qui fût bonne de toute sa journée.
— Elle a bien réussi à s’enfuir, Amphitrite soit louée ! Elle va pouvoir m’aider !
— Répondez d’abord à ma question. De combien de temps dispose vraiment le Dr McCoy ?
— Plus que je ne croyais. Ses anticorps sont performants. Sur Thessalis, il faut une demi-journée avant les premiers symptômes alarmants. Le lendemain, le patient peut déjà difficilement tenir debout et il doit en général s’aliter. C’est moi qui ai obligé Leonard à s’arrêter dès que j’ai vu qu’il manifestait les premiers signes que je connaissais bien. Il devrait être brûlant de fièvre actuellement et proche du coma. Mais son organisme continue à combattre le virus, et sans aurifera ! A mon avis, si je peux compter sur l’aide du Dr Chapel, de M. Spock, de Mayde, et peut-être de vos ordinateurs pour les simulations, nous devrions pouvoir faire un essai clinique dans vingt-quatre heures terriennes.
— Mais est-ce qu’il tiendra jusque-là ?
— Il le faudra. Christine... je veux dire, le Dr Chapel, travaille également sur une autre piste.
— Laquelle ?
La question avait fusé de ses lèvres avec un peu d’espérance avide, face à la gravité de ces nouvelles qui lui broyaient les tripes. Il savait évidemment que leur mission était par essence aventureuse et pleine de dangers potentiels... mais lorsqu’ils découvraient de nouveaux mondes étranges ! Cela ne devrait pas être en navigant dans des territoires balisés et connus de la Fédération...
Jaeson baissait les yeux en regardant par terre.
— Elle a découvert dans mes cellules sanguines une anomalie très singulière. C’est extrêmement déconcertant parce que je fais un bilan tous les ans et, pour autant que je sache, rien ne sortait de l’ordinaire dans le dernier. Mais elle m’a montré les résultats et la composition de mon sang n’est répertoriée nulle part où nous avons pu chercher... On a refait les tests plusieurs fois. Inutile de vous dire que ça n’a aucun sens pour moi.
— Et... ? l’encouragea le capitaine qui ne voyait hélas pas encore le rapport.
— On y a découvert un autre type de leucocytes, radicalement différents. Et je suis certain qu’ils n’étaient pas là avant.
— Serait-il possible que ce soit les inoculations de pollen en suspension qui auraient pu créer une mutation inattendue ?
— Eh bien, nous ne le savons pas, mais je vous en parle parce qu’il semble que mes globules surnuméraires attaquent le virus thessalien avec une redoutable efficacité.
— Mais c’est une nouvelle formidable ! s’éclaira Kirk. Vous avez peut-être en vous une solution. Pourquoi vous faites cette tête, alors ?
— Parce que j’espère qu’il n’y aura pas d’autre mauvaise surprise. Le Dr Chapel a lancé un séquençage de génome pour M. Spock qui est lui aussi immunisé, le Dr McCoy et moi-même. Nous avons besoin de mesurer les différences d’ADN dont d’infimes divergences influent considérablement sur l’efficacité du traitement...
La gorge nouée, il s’arrêta pour respirer profondément et se reprit.
— Je suis désolé. Ce genre de travaux prend en général des années et toute l’histoire de l’épidémiologie est pleine des accidents survenus sous la pression de l’urgence et du nombre des victimes...
— ...et il y en a parmi eux que vous connaissez personnellement... Écoutez, vous allez avoir tout le renfort que nous pourrons apporter. Je vais demander à ce que toute personne du bord ayant le bagage médical requis, soit affectée au suivi de nos autres patients et, s’il y en a une dont le profil vous paraisse adéquat, je ferai en sorte qu’elle soit détachée de ses missions pour qu’elle rejoigne votre équipe de recherche.
— Je vous remercie, capitaine. Et si je puis me permettre d’insister... faites-le depuis votre cabine. Avec notre vitesse de croisière, il nous reste quelques jours avant de rejoindre ma planète et que je ne sois investi du Trident. Il faut que j’avance sur ces recherches.
Kirk hocha la tête, et lui tapa gentiment sur l’épaule, arborant la mine confiante qu’il se devait d’afficher devant l’équipage. Mais alors qu’il regagnait ses quartiers au pas de course, son instinct lui soufflait sans relâche qu’il y avait un autre problème qu’on lui taisait.
Il n’aimait pas cela, quelle qu’en fut la raison, bonne ou pas bonne, il devait être mis au courant.
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Délégant à Christine Chapel la surveillance de Leonard encore quelques minutes, Jaeson s’était convenablement protégé avant de quitter l’infirmerie pour rejoindre le hangar, où l’élégant petit vaisseau princier personnel de Mayde avait abordé. Il était en train de subir toutes les vérifications requises par la situation exceptionnelle. Autour de lui, des hommes d’équipage en tenues de protection pulvérisaient à tout va sur les délicats motifs d’aurichalque brillant ornant la coque, et scannaient sans relâche pour traquer la moindre bactérie suspecte.
Mayde était encore à l’intérieur, en attente de pouvoir passer à la décontamination. Il pouvait distinguer son visage aimé, encadré de sa masse épaisse de boucles brunes, observant tout d’un œil soucieux à travers le hublot de l’habitacle.
N’ayant aucune intention d’alarmer davantage l’équipage en criant juste devant eux pour se faire entendre, il lui fit signe en indiquant sa propre navette rangée à quelques mètres de là et il grimpa à bord pour ouvrir une fréquence.
— Jaeson, mais qu’est-ce qui se passe ? Est-ce un entraînement en vue de l’arrivée sur Thessalis ?
— Oh, j’aurais préféré ! Non, le Dr McCoy est infecté. Tous les déplacements dans le vaisseau sont réglementés, et les douches de décontamination obligatoires dès qu’on change de pont. Les Terriens ne réagissent pas de la même manière que les Thessaliens. Ils bénéficient de vingt heures de plus mais ça reste très virulent...
— Vingt heures ?... Et il y a beaucoup d’autres gens atteints ici ? J’ai emporté avec moi tout l’aurifera que j’ai pu. Ce n’est pas beaucoup, mais je ne pouvais décemment pas démunir mon peuple. Mon échantillon est pur. Il devrait y en avoir bien assez pour synthétiser une molécule et l’administrer en micro-doses à un grand nombre de malades, en le couplant avec des boosters immunitaires classiques. On va s’y mettre tout de suite.
— Merci Mayde, vraiment.
— Mais c’est normal ! dit-elle avec un sourire audible.
Jaeson interrompit la communication après lui avoir dit qu’il l’attendait à l’infirmerie dès qu’elle aurait l’autorisation de quitter sa navette. Il sauta souplement au sol non sans lui adresser un petit salut et un sourire qu’il voulait, lui aussi, rassurant.
C’était là une bonne leçon que lui avait offert le capitaine, et qui lui servirait en tant que souverain. Quand tous les regards convergeraient vers lui dans l’attente d’une décision éclairée. Avec tristesse, il songea à son père auprès de qui il aurait dû apprendre tout cela. Il s’était détourné de son héritage pour devenir médecin, et maintenant qu’il était, il avait quand même échoué à le sauver. En arpentant les couloirs pour retourner à l’infirmerie, il serrait les poings dans les poches de sa blouse blanche, la mine sombre.
Penser à son père, le forçait à tourner dans sa tête une information dérangeante que ni lui ni Christine n’avaient encore divulguée, faute d’en comprendre l’origine et la portée exacte. Non contents de s’attaquer au virus thessalien, les petits pentagones agressifs qui se trouvaient en son sang éradiquaient aussi la majorité des constituants du pollen d’aurifera... Protéines, acides aminés, tous les principes actifs étaient détruits instantanément, comme s’ils étaient évalués au même titre que le virus. Ses xénoleucocytes ne laissaient d’eux que de l’eau et un peu de glucose. C’était la raison pour laquelle il ne pouvait partager l’optimisme du capitaine ou celui de Mayde.
Christine s’était montrée mesurée et rassurante. Elle avait fait valoir qu’il était peut-être normal pour son système immunitaire de considérer le pollen comme un corps étranger hostile, vu qu’il entendait modifier en profondeur les cellules de ceux qui en consommaient... Il comprenait sa logique.
Mais les Kolcidiens étaient saturés d’aurifera jusqu’à la moelle, et ils étaient d’une santé éblouissante. À ce qu’en rapportait Mayde, les malades qui arrivaient dans les temples de soin étaient des personnes vivant dans des régions reculées, avec un accès moins aisé au pollen, et qui de ce fait cicatrisaient plus lentement après une blessure ou une fracture malencontreuse. En fait, il y avait plutôt des patients atteints de troubles psychologiques, mais comme dans toute civilisation soumise à des évolutions rapides. Ceci mis à part, physiquement, tout le monde était en pleine forme.
Pourquoi les Terriens et lui-même rejetaient-ils le pollen ?
L’aurifera, si chèrement gagnée, pourrait-elle seulement soigner quelqu’un, en dehors des Thessaliens l’ayant reçue précocement ? Ce doute commençait à le miner sourdement.
Et d’où lui venaient ces globules ? Ils n’appartenaient à aucun peuple de Marenostre. Ni même aucun peuple répertorié dans la base de Starfleet, M. Spock l’avait confirmé. Leur forme même, à cinq côtés, improbablement régulière, lui avait fait penser plus spontanément à des nanites. Mais les tests du Dr Chapel avaient démontré qu’ils étaient organiques. Or seules certaines plantes avaient des cellules qui pouvaient adopter parfois cette forme.
Jamais il ne s’était senti plus perdu face à une énigme aussi complète. Il avait en effet besoin de cerveaux moins impliqués que lui pour l’aider.
Une part de lui était pourtant heureuse de savoir qu’il allait pouvoir se rendre sur sa planète, approcher sans crainte son peuple souffrant, et rester en bonne santé pour travailler, sans fuir comme son oncle. Une autre restait fixée sur le fait irréfutable qu’une telle mutation – si c’en était une – faisait de lui le premier représentant d’une autre espèce, et comme il doutait que ce fût une mutation, cela le questionnait donc sur son ascendance : sa mère était-elle Thessalienne ? Appartenait-elle à un autre peuple ?
Suis-je un hybride, comme M. Spock ? lui soufflait une petite voix. Après tout, lui aussi était un être dont la biologie n’était répertoriée nulle part ailleurs que dans l’infirmerie de l’Enterprise...
Rejetant cette idée, il secoua la tête avec scepticisme. Si ses parents l’avaient recueilli et adopté, ils le lui auraient dit une fois sa majorité atteinte, sans tabou. Et ça ne remettait même pas en cause sa légitimité au Trident. Cela arrivait. Des enfants que leurs parents ne pouvaient élever étaient confiés à l’adoption. Les Thessaliens n’y voyaient aucune source de honte, ni pour les parents reconnaissant qu’ils n’avaient plus les ressources pour assurer la survie de leur progéniture, ni pour les adoptants qui ne faisaient aucune différence parmi ceux qu’ils éduquaient.
Leur culture regorgeait de légendes sur les premiers colons très unis par leur long périple dans les étoiles. Pendant le voyage, qui avait duré au moins trois générations, tous les enfants avaient été élevés ensemble, chaque adulte était appelé à participer comme il le pouvait à leur éducation, en leur prodiguant les connaissances et compétences qui leur seraient utiles une fois adultes, lorsqu’ils atteindraient enfin une planète viable. À l’exception de Pelias, les Thessaliens pensaient « collectif », même longtemps après avoir cessé d’être littéralement « dans le même bateau ».
Il n’y avait pas philosophie plus différente que celle des Kolcidiens, sur ce point. Ces derniers n’étaient qu’hautement préoccupés par un savoir enfoui au cœur des lignées génétiques, et qui ne se partageait pas en dehors des familles. Selon lui, cela favorisait un dommageable système de castes.
Mayde avait nuancé en lui rappelant que chaque Kolcidien se savait indispensable à la société toute entière et reconnu comme tel. Personne n’était « meilleur ». Le travail du plus humble fermier assurait la survie de tous. A ses yeux, les dirigeants avaient la plus mauvaise part, souffrant de beaucoup de pression. Elle lui rappelait que leurs traditions ne valorisaient en rien le pouvoir arrogant et égoïste qu’avait incarné son propre oncle. « Nous devons à tous et à nous-mêmes d’être exemplaires, tout le temps. J’ai entendu ça toute mon enfance ». Il mesurait ainsi le sacrifice qu’elle faisait en le rejoignant par amour pour régner à ses côtés sur une terre lointaine aux mœurs si étrangères.
Ce fut seulement à ce moment qu’il pensa aux conséquences du choix de la jeune femme mais pour Kolcid. Avec une fille coupable de haute trahison en fuite, ayant abandonné ses responsabilités en emportant leur précieux élixir de jouvence... Etess allait-il seulement pouvoir rester roi ?
Non, soufflait la petite voix.
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