Les Enfants de Kiffu

Chapitre 1 : Les Enfants de Kiffu

Chapitre final

2568 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/01/2026 10:47


Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de janvier - février 2026 《 On en a gros ! 》








Guenlan Deros n’enseignait pas l’histoire galactique ni les sciences spatiales.

Il enseignait la mémoire.

À Azurbani, capitale de la planète Kiffu, on ne racontait pas les guerres pour les glorifier, mais pour apprendre aux enfants à les reconnaître lorsqu’elles revenaient frapper à la porte de la planète. Et elles revenaient toujours.


Les dix élèves âgés de sept à neuf ans étaient sagement assis derrière leurs pupitres de bois sombre, écoutant leur professeur avec une dévotion et une admiration évidente.

D'une constitution athlétique, le teint halé, les cheveux et le regard sombres, les Kiffar tatouaient leur visage d'un motif linéaire jaune, symbole d'appartenance à leur famille et clan.

Et chaque petite figure ornée étaient actuellement tournée vers lui, buvant ses paroles et écoutant ses instructions pour développer le don.


Les Kiffar étaient un peuple fier dont la mémoire portait l'ensemble des souvenirs de leur race, portés par leur aptitude de psychométrie. En effet, ils possédaient la capacité de lire les objets ou les êtres vivants par un simple contact cutané, leur permettant ainsi d'accéder à des réminiscences et de retrouver des souvenirs datant de plusieurs générations.

Cet extraordinaire pouvoir était plus ou moins étendu et prononcé en fonction des individus et il se travaillait dès le plus jeune âge. Aussi Guenlan, maître dans cet art, veillait à transmettre à ses pupilles tout son savoir à ce sujet.


Le soleil venait à peine de passer le zénith et éclairait la vaste salle d'apprentissage, ses rayons traversant les hautes baies vitrées qui donnaient vue sur l'ensemble de l'illustre cité de pierres. Le firmament était bleu et clair, promesse d'une journée sans tempête ni orage pourtant habituels dans la région.


Guenlan Deros déambulait entre les bureaux de ses apprentis, les guidant dans la lecture de la relique qu'il leur avait apportée ce jour: un manuscrit datant de l'ancienne République qui contenait une myriade d'informations et de souvenirs précieux.


La chute du Sénat Galactique, suivie de la prise de pouvoir par l'Empire, avaient laissé ses marques sur Kiffu dont les habitants avaient été brimés et avaient dû faire face à de nombreux conflits. Plus récemment, le Premier Ordre avait organisé plusieurs incursions sur la planète, exigeant toujours plus de taxes et de jeunes recrues enlevées au berceau pour garnir leurs armées de clones. Tous ces événements devaient être consignés et étudiés ici, dans les classes de l'académie de Kiffu, afin de faire en sorte que ces souvenirs ne s'estompent jamais et qu'aucunes morts de Kiffar n'aient été vaines.


Guenlan surveillait les jeunes enfants qui s'approchaient à tour de rôle du livre ancien, essayant de faire parler l'objet pour s'approprier ses secrets, quand un bruit inattendu fit brusquement relever la tête du professeur. C'était comme si le ciel, malgré sa pureté, avait soudainement tonné en faisant sursauter toute la classe.


Guenlan fixa alors la baie en face de lui et ne put qu'assister, impuissant, à l'horreur qui tombait du firmament à toute allure.


Les immenses vitres de la classe vibrèrent lorsqu'un souffle puissant déchira l’air, suivi d’un craquement monstrueux.



-Au sol!, hurla Guenlan à ses jeunes disciples tout en se projetant lui-même sous le bureau le plus proche.



Un énorme vaisseau avait surgi de l'horizon tel un monstre blessé, traînant derrière lui une colonne de fumée noire et épaisse qui masqua instantanément le soleil. Le transport rebelle, trop endommagé pour fuir, trop lent pour manœuvrer, s’écrasa au cœur d'Azurbani, arrachant un quartier entier de la magnifique cité sur son passage. Les murs anciens s’effondrèrent comme un château de cartes sous la violence du choc, et la poussière engloutit la ville dans un brouillard suffocant. Il n'y avait plus de ciel ni d'astre au dessus de Kiffu, plongeant ses habitants dans une semi-obscurité angoissante. Les cris des témoins et des passants s'élevèrent alors à l'extérieur devant l'horreur de ce cataclysme.

L'immense épave finit par ralentir et s'arrêta à une trentaine de mètres de l'académie, épargnant miraculeusement Guenlan et ses disciples.



Le professeur se releva lentement et regroupa rapidement ses élèves dont les yeux suppliants et apeurés étaient dans l'attente d'un ordre ou d'une consigne de sa part.



-Par ici, tenez-vous par la main et suivez-moi!, ordonna le maître d'une voix légèrement tremblante.



La leçon avait cessé d'en être une, la violence de la réalité avait une nouvelle fois rattrapé Kiffu. Comme toujours.

Le jeune homme guida ses petits élèves vers le sous sol où ils seraient en sécurité relative, et leur exorta:



-Surtout ne bougez pas. Restez ici, restez cachés, à couvert. Ne sortez sous aucun prétexte. Je reviendrai vous chercher lorsque tout danger sera écarté!



Guenlan sentit son coeur se serrer à l'idée de laisser ses protégés seuls et livrés à eux-même. Mais il devait aller voir de ses propres yeux la catastrophe et apporter son aide à ceux qui en auraient besoin.


Il remonta donc à la surface au pas de course et sortit dans la rue totalement détruite qui s'ouvrait devant lui. Les fumées et la poussière le firent tousser, et il couvrit son nez et sa bouche avec le haut de sa tunique dans une vaine tentative pour se protéger. Le brouillard épais tourbillonnait autour de lui, cachant et découvrant par intermittence des scènes d'épouvantes.


Des parents appelaient leurs enfants dans des cris désespérés. Des enfants couverts de sang, incapables de tenir debout, pleuraient en réclamant les bras de leurs mères. Des blessés hurlaient à demi ensevelis sous les gravats. Guenlan ne savait pas où donner de la tête ni vers qui se tourner en premier pour offrir son aide.


Le gigantesque vaisseau avait laissé un sillon de mort et de destruction sur son passage, mais certains de ses occupants semblaient s'en être sorti indemnes. Des silhouettes, oranges et rapides, sautèrent de la carlingue et coururent se réfugier dans les ruines d'un bâtiment proche.


Une vague de haine se répandit dans l'esprit de Guenlan. Les guerres pour la République, pour l'Empire, pour le Premier Ordre, pour la Rébellion... et que de morts au nom de leurs revendications. Que de planètes réduites en cendres pour défendre leurs idéologies. Que de souffrances causées aux peuples pour faire et défaire l'histoire de la galaxie. Il n'y avait pas de "bons" ni de "méchants" à ses yeux, uniquement la violence et la destruction causées sciemment par quelques puissants, qu'ils soient d'un camps ou de l'autre.


Comme pour appuyer les pensées du professeur, des hurlements stridents résonnèrent par dessus le brouhaha de la catastrophe. Des chasseurs Tie firent leur entrée dans l'atmosphère de Kiffu, leurs silhouettes fines et rapides fendant l'air à grande vitesse. Les vaisseaux ouvrirent immédiatement le feu, canardant d'abord l'épave inerte et fumante. Plusieurs rebelles s'écroulèrent et allèrent heurter le sol avant d'atteindre le couvert de leur cachette, leur sang gorgeant le sable ocre de la planète. Puis les Tie décrochèrent et entamèrent un virage serré pour revenir à la charge.


Les chasseurs noirs ouvrirent à nouveau le feu, tirant cette fois indifféremment sur le vaisseau en perdition et sur la population Kiffar. Les passants valides couraient et hurlaient, abandonnant leurs blessés, décuplant encore la tension et l'horreur de la situation.


Guenlan prit alors une décision.


Il sprinta, profitant de la manœuvre de demi-tour des Tie pour atteindre l'épave rebelle encore fumante. Il arracha un blaster au main d'un cadavre en combinaison orange et se mit à tirer sur les petits chasseurs, mais en vain. Leur vitesse et leur bouclier l'empêchaient de les atteindre, rendant son attaque inefficace.


Mais le jeune professeur ne s'avoua pas vaincu. S'il ne pouvait désarçonner les vaisseaux du Premier Ordre, il tuerait les Rebelles cachés dans les ruines d'Azurbani. Il les tuerait jusqu'au dernier pour avoir apporter une nouvelle fois la guerre sur Kiffu pour une cause depuis si longtemps perdue.


Guenlan mit alors en joue les ruines du bâtiment dans lesquelles les rebelles avaient trouvé refuge, puis il ouvrit le feu. Les traits de blaster fendirent l'air, éclatant la roche du muret à moitié éboulé, et un cri perçant suivi d'un bruit mou témoigna de sa réussite: un homme avait déjà péri sous son assaut.

Mais le précepteur n'eut pas le loisir de s'approcher plus avant. Un violent coup à l'arrière du crâne le propulsa à terre, le sonnant à moitié, puis il sentit une poigne puissante le redresser pour l'agenouiller face aux nouveaux arrivants.


Un bataillon de stormtroopers mené par son Capitaine avait atterri sur Azurbani pour mettre fin à la fuite rebelle. Le gradé, reconnaissable grâce à son épaulette rouge, le toisait derrière la visière de son casque immaculé et plusieurs troopers le visaient déjà avec leur arme, rendant toute fuite impossible.



-RZ-7514, abattez-le.



L'ordre, froid et direct, résonna entre les ruines et l'épave, faisant courir un frisson sur l'échine de Guenlan.

C'était donc ainsi que tout finissait, dans la poussière et le sang, parmis les décombres de sa ville bien-aimée.

Un soldat se détacha du groupe et se plaça en face de lui, prêt à ouvrir le feu.


Le cœur du jeune homme battait à tout rompre, comme s'il voulait s'échapper de sa poitrine pour fuir cette mort imminente. Guenlan ferma les yeux et pensa alors à ses petits disciples, terrés dans les sous-sols de l'académie, attendant son retour avec impatience.


Jamais il ne les reverrait. Et pourtant, la mort ne venait pas. Il rouvrit les yeux et fixa le trooper qui lui faisait face, une expression de défi mêlé d'appréhension sur son visage tatoué de jaune.



-Qu'attends-tu pour tirer, lâche?!, s'exclama alors Guenlan dans un dernier élan de courage.




***




Qu'est-ce que j'attends pour tirer, suis-je lâche?



Les mots de l'homme de Kiffu résonnèrent en RZ-7514, l'ébranlant totalement.



Qui suis-je réellement? Ai-je toujours été un pion parmis les rangs du Premier Ordre? Serait-il seulement possible que...?



-RZ-7514, tirez, abattez ce rat, qu'on en finisse. Ne me forcez pas à le répéter. J'ai tué des soldats sous mon commandement pour moins que cela.



L'ordre de son Capitaine était simple, direct, une demande claire et inéluctable. Une sentence prononcée pour la mort de cet inconnu. Mais pourquoi était-ce si compliqué d'appuyer sur la détente ?



Est-ce parce que cet homme porte les mêmes marques jaunes que moi sur son visage?



RZ-7514 fixait l'individu avec intensité, tiraillée entre ce qui devait être accompli et ce qu'elle était à priori incapable de faire. Ses doigts relachèrent leur prise et son fusil glissa entre ses mains, tombant sur le sable avec un bruit mat.

Lentement, RZ-7514 retira son casque qui alla choir, inerte, à côté de son arme.


La haine et la peur sur le visage de l'homme de Kiffu se transformèrent en stupéfaction. La soldate n'enlevait jamais son casque de trooper, sauf dans ses rares moments de repos, lorsqu'elle était seule dans la petite cellule qui lui servait de chambre. Personne n'avait vu son visage depuis des années, comme elle-même ne connaissait pas le visage de ses frères et soeurs d'armes au sein du Premier Ordre.

Cet inconnu était le premier à la voir réellement telle qu'elle était sans son attirail de soldat du Premier Ordre. Et elle ne s'était pas trompée. Elle n'était pas un trooper ici. Elle n'était pas une étrangère.

Elle était simplement chez elle.


RZ-7514 sourit malgré elle, réflexe simple qu'elle avait pourtant abandonné au fil du temps, rendu inutile derrière le casque immaculé qui la couvrait habituellement. Son visage fin au teint sombre était orné d'un tatouage jaune et de longs cheveux bruns tombaient en cascade dans son dos. Et cet inconnu en face d'elle lui donnait l'impression de regarder son reflet dans un miroir.


Le jeune homme agenouillé ouvrit soudain la bouche en un cri muet, mais trop tard. Le trait de blaster du Capitaine la traversait déjà, et RZ-7514 s'écroula sur la terre ocre de Kiffu. La soldate roula sur le dos, la douleur transperçant son abdomen de part en part. Elle entendit au loin des bruits de tirs, des cris, puis un silence de mort.


L'inconnu de Kiffu avait-il été abattu? Le reste de son régiment avait-il accompli la tâche que son supérieur lui avait ordonnée et qu'elle n'avait pas pu accomplir?


La fumée se dissipait lentement au dessus d'Azurbani, laissant apparaître des pants de ciel bleu par intermittence. Soudain, le visage du jeune homme apparut au dessus d'elle, et une main se posa sur son front. Il était là. Il l'avait reconnue. Il lui souriait à son tour, et il pleurait en même temps.


RZ-7514 était incapable de parler, mais elle put légèrement tourner la tête pour apercevoir le corps inerte du Capitaine au sol. Et ses frères et soeurs stormtroopers étaient debout auprès d'elle, leurs casques jetés à bas, leurs fiers visages halés barrés de jaune tournés vers elle. Tous des soldats du Premier Ordre. Et tous des enfants de Kiffu arrachés à leur planète et leur famille bien des années auparavant.


A travers la brume de sa douleur, RZ-7514 les voyaient échanger des regards hébétés comme après un long sommeil, comme si eux aussi retrouvaient lentement leur individualité et leurs pensées propres.

Leurs mains gantées tenaient encore leurs blasters, puis après un instant d'hésitation, ils se dispersèrent pour anéantir les rebelles et les forces du Premier Ordre. Les tirs pleuvaient sur les résistants en combinaison orange, tandis que d'autres s'emparèrent de la navette du Premier Ordre pour abattre les derniers Tie qui survolaient l'espace aérien. Kiffu appartiendrait à nouveau à son peuple. Et même si la planète était en deuil, elle avait retrouvé plusieurs de ses enfants aujourd'hui.


RZ-7514 fixait désormais le visage du jeune homme qui devenait de plus en plus flou tandis que la vie s'échappait lentement de son corps en un flot rouge et tiède.

Une sensation s'insinua doucement en elle, comme des souvenirs qui se succédaient en flash dans son esprit. De belles images. Des moments heureux. Lui appartenaient-ils? Ou venaient-ils d'ailleurs? Lui étaient-ils transmis par cet inconnu agenouillé auprès d'elle ?


RZ-7514 s'endormit en souriant avant même d'avoir pu répondre à cette question.



Les Jedi avaient dit que c’était pour l’équilibre.

L’Empire avait parlé d’ordre.

La Nouvelle République avait promis la paix.

Et maintenant, le Premier Ordre parlait de nécessité.

Les mots changeaient. Les morts, elles, avaient toujours le même visage.

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