Soudure d'Âmes sur Lotho Minor

Chapitre 1 : Soudure d'Âmes sur Lotho Minor

Chapitre final

4862 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 05/03/2026 12:57

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de mars - avril 2026 « La Réparation »


La main de Sept ne trahissait aucune hésitation. C’était une main de vieux soldat, une main de cuir tanné par les soleils de mille mondes et striée de cicatrices blanchies, souvenirs indélébiles de shrapnels et de brûlures de plasma. Sous ses doigts calleux, le métal froid de la crosse ne semblait pas être un outil étranger, mais une extension naturelle de son propre squelette, un vestige d'une époque où il n'était qu'un numéro de série parmi des millions de frères identiques. Il se tenait droit, malgré la douleur sourde qui lui rongeait les vertèbres à chaque changement de climat. Dans la pénombre de l'atelier, la lueur bleutée des bobines de puissance accrochait les reliefs de son visage. Un masque de rides profondes, une barbe grise taillée court et ce regard, d’un brun sombre, qui avait vu s’effondrer des républiques et s’élever des empires. Ses yeux ne cillaient plus. Ils fixaient l'objectif avec la précision glaciale d'un homme qui avait passé plus de temps à viser qu'à dormir. Face à lui, le droïde trônait au centre de la pièce comme une idole déchue. C'était une silhouette de ferraille rouillée, un entrelacs de câbles dénudés et de plaques de blindage brossées par le sable de la Bordure Extérieure. Il restait immobile, presque digne dans son délabrement. Aucun servomoteur ne grinça, aucune optique ne grésilla lorsque l’index de Sept se contracta. La décharge de plasma fendit l'air dans un sifflement sec, frappant le centre exact du processeur central dans un éclair aveuglant qui imprima, pour une fraction de seconde, l'ombre du clone sur le mur de l'atelier. L'écho mourut contre les parois de tôle ondulée, laissant l'atelier de la Bordure Extérieure retomber instantanément dans le silence. Ce n'était pas un silence vide, mais une absence de vie artificielle, seulement troublée par le crépitement électrique, presque musical, de la carcasse fumante. Un mince filet de fumée noire s’élevait du processeur du droïde, serpentant paresseusement vers les chevrons du plafond avant de se perdre dans l'ombre. Sept resta immobile, le bras encore tendu, inhalant l’air qui était devenu lourd. C’était une atmosphère saturée. L'odeur âcre de l'huile moteur brûlée se mélangeait à la poussière fine des déserts environnants qui s'infiltrait par chaque fissure. Sous ses narines flottait cette senteur métallique, douce-amère, des vieux composants qui s'entassaient sur les étagères branlantes, comme les ossements d'une civilisation de circuits. En levant les yeux, on aurait pu croire à une morgue mécanique. Des servomoteurs de série B1 pendaient aux poutres, suspendus par leurs propres câbles comme des grappes de fruits morts, leurs membres grêles oscillant imperceptiblement au gré des courants d'air. Ils côtoyaient des plaques de plastoïde impérial, autrefois d'un blanc éclatant, aujourd'hui jaunies par le temps et scarifiées par des tirs de blasters vieux de plusieurs décennies. Dans ce sanctuaire de pièces détachées, où le rebut des deux camps s'entassait sans distinction de camp, le chaos mécanique semblait enfin trouver son ordre. La réparation ultime, celle qu'aucun manuel de maintenance ne décrivait, était terminée. D'un côté, le droïde s’affaissa doucement, sa carcasse trouvant enfin le repos. Il était désormais éteint, arraché à la torture invisible des boucles logiques et des protocoles de combat qui grésillaient dans ses circuits depuis la chute de la Confédération. Cette faim mécanique de conflit, ce bourdonnement incessant de directives obsolètes qui l'avaient forcé à rester fonctionnel dans un monde qui ne voulait plus de lui, tout cela s'était évaporé dans le dernier souffle de plasma. De l'autre côté du canon, Sept laissa ses épaules retomber. Pour la première fois de sa vie, le vieux clone se sentait libre. Il se sentait déchargé d’un poids, ce besoin maladif de scanner chaque horizon à la recherche d'une menace et cet instinct de survie brutal qui l'avait maintenu debout, obstinément vivant, bien après que le dernier de ses frères ne soit retourné à la poussière. Dans cet atelier de fortune, le soldat n'avait plus d'ordres à suivre, ni d'ennemis à traquer. Il n'était plus qu'un homme, seul avec ses souvenirs.



Pourtant, cette fin n’était que l’aboutissement d’un paradoxe que la galaxie elle-même, dans son immense indifférence, n'aurait pu concevoir. Comment une carcasse de métal séparatiste, une machine autrefois programmée pour l'extermination méthodique, et un soldat de l’Empire en retraite, conçu dans les cuves de Kamino pour l'obéissance aveugle, avaient-ils pu sceller un tel pacte ? Ils n'étaient plus des combattants, mais deux reliques érodées par le temps, des débris de l'Histoire jetés au rebut par une galaxie qui s'empressait d'oublier. Le monde nouveau n'avait que faire de leurs guerres obsolètes, de leurs codes d'honneur désuets ou même de l'amertume de leurs souvenirs. Arriver à cette exécution mutuellement consentie, ce dernier service rendu dans le silence sacré d'un atelier de fortune, avait exigé un cheminement que personne, du noyau aux bordures, n'aurait cru possible. Pour en saisir le sens, il faut laisser la poussière de l’atelier retomber au sol, là où les composants jonchent le béton froid. Il faut remonter lentement le fil du temps, traverser les brumes de la mémoire là où les cicatrices n'étaient alors que des plaies ouvertes, suintantes de regret. L'image de l'atelier s'efface, sa fraîcheur huileuse cédant la place à une chaleur brutale. Il faut revenir bien en arrière, sur une lune perdue dont le nom même a été rayé des cartes stellaires. Là-bas, la chaleur écrasante de deux soleils jumeaux pesait sur les sables mouvants avec la force d'un marteau sur une enclume. Les horizons chancelaient, déformés par un mirage de feu qui transformait chaque dune en une vague de métal en fusion. C’était un jour de lumière crue, une clarté si violente qu'elle brûlait les rétines, bien loin de la pénombre protectrice de l'atelier final. C'est dans ce désert de soufre, le visage protégé par un foulard de survie effiloché, que CT-7422, celui que ses frères d'armes appelaient autrefois « Sept » avec une fraternité aujourd'hui disparue, posa ses yeux pour la première fois sur un tas de ferraille inerte à demi enseveli. Face à ce cadavre mécanique rongé par le sel et l'oxydation, il ne vit pas un ennemi. Il vit un miroir. C'est ce jour-là que Sept décida, contre toute logique militaire et contre l'instinct même de sa création, qu'absolument tout, des circuits grillés aux consciences les plus irrémédiablement brisées, pouvait être recousu.



Sept ne s'était pas contenté de s'installer sur Lotho Minor. Il s'était aménagé un abri au plus profond des amoncellements de métal. La planète s'étalait comme une plaie de métal à ciel ouvert, une décharge aux dimensions d'un monde où les cargos impériaux venaient vomir, cycle après cycle, les entrailles broyées de l'industrie galactique. Sous ces cieux lourds, le vent ne transportait aucune promesse de pluie. Il charriait des nuées de limaille de fer, une poussière de rouille acérée, arrachée aux épaves, qui s'insinuait dans les poumons et transformait chaque respiration en un calvaire de métal. C’était le terminus pour tout ce que la galaxie jugeait obsolète. Pour l’Empire, Sept était le sommet de cette obsolescence. Sous sa peau tannée, ses articulations, usées par une croissance accélérée et des décennies de marches forcées, criaient à chaque changement de pression atmosphérique, un rappel constant que son corps n'était qu'une machine biologique en fin de cycle. Ses cheveux, autrefois d'un noir de jais, étaient désormais d'un gris de cendre, et son esprit n'était plus qu'une mosaïque de traumatismes, mal cimentés par une puce inhibitrice dont le bourdonnement s'était tu depuis longtemps, laissant place à un silence hanté. Il passait ses journées dans la pénombre de son abri, à redonner un semblant de vie à des vaporisateurs d’humidité asthmatiques ou à des droïdes de protocole dont le vocabulaire s'était réduit à des hoquets électroniques. C’était sa pénitence personnelle. Lui qui avait passé sa vie à briser des mondes et à faucher des vies, cherchait désespérément, dans le cambouis et les soudures, à prouver que l’on pouvait inverser le cours de son existence.



Un matin, alors que l'air vibrait encore de l'électricité statique d'une tempête de poussière acide, il quitta son refuge pour inspecter les nouveaux arrivages de ferraille. C’est là, au pied d’une dune de pistons rouillés, qu’il trouva « l’Irréparable ». C’était une unité B1, le squelette métallique de base des armées séparatistes. Le droïde était une insulte à la survie. Son châssis couleur sable était tordu, sa jambe gauche arrachée net, et sa cage thoracique de métal était criblée d'impacts de blasters de gros calibre. Sept s'accroupit, faisant craquer ses genoux. Ses doigts frôlèrent les cratères de fusion sur le plastron. Il reconnut immédiatement la signature thermique. C’était son propre travail. Ou celui d'un de ses frères. Pour lui, c'était la même chose. Il laissa échapper un rire sec, qui se transforma en une quinte de toux rocailleuse.

« Tu tombes mal, carcasse, » murmura-t-il d'une voix enrouée par le sable. « T’es censé être recyclé en boulons depuis vingt ans. »

Le droïde ne répondit que par un grésillement pathétique de son récepteur vocal, un son qui ressemblait étrangement à un râle d'agonie. Sept pencha la tête, ses yeux bruns sondant le capteur optique éteint.

« On est deux, alors, » reprit-il plus bas. « Sauf que moi, j'ai plus de pièces de rechange en stock. »



Sept aurait dû le laisser là, s'enfoncer lentement sous les sédiments de ferraille de Lotho Minor. Ce droïde était l’Ennemi, la menace métallique qui avait été programmé pour détester jusque dans ses gènes. Mais en fixant cette tête allongée et ces photorécepteurs éteints, Sept ne vit pas un monstre de la Confédération. Il vit un miroir. Il vit une chose produite à la chaîne, jetable, créée pour servir de chair à canon dans une guerre qui n’était plus la sienne. Il empoigna le bras du B1 et, dans un effort qui fit craquer ses propres vertèbres, il traîna la carcasse jusqu'à son atelier. Le travail qui suivit fut colossal, une quête obsessionnelle qui tourna à la dévotion. Ce n'était plus de la mécanique, c'était une opération à cœur ouvert. L’improvisation devint la seule loi de cette reconstruction. Faute de pièces d’origine, Sept dut greffer sur le cadre beige du B1 des vérins hydrauliques récupérés sur un vieux droïde astromécano. Le chrome poli de la nouvelle jambe tranchait brutalement avec le métal sablé du reste du corps, imposant à la machine une démarche asymétrique. Désormais, le droïde boiterait, une maladresse presque humaine qui rappelait celle d'un vétéran revenant du front avec une prothèse mal ajustée. Le plus difficile se jouait cependant dans l’infiniment petit. Le cerveau électronique, perforé par une décharge de plasma, n’était plus qu’un réseau de connexions fondues. Sept passa des nuits entières, une loupe de précision fixée devant l’œil, à ponctionner la mémoire morte d’un vieux droïde de traduction pour combler les vides synaptiques du guerrier. Sous ses mains, la logique pure du combat commença à se mêler, presque malgré lui, à des bribes de syntaxe diplomatique et à des protocoles de courtoisie obsolètes, créant une conscience hybride. Enfin, il fallut s'occuper du cœur de la machine. La pile à combustible laissait échapper un liquide bleuté et instable, une agonie chimique que Sept ne parvint à stopper qu'en utilisant une résine industrielle interdite. Ce mastic visqueux, en durcissant, se mit à vibrer sous l'effet de l'énergie, produisant un bourdonnement basse fréquence constant. Sous la surface mate du blindage, une vibration sourde parcourait désormais la carcasse, un murmure mécanique à la fois fragile et obstiné. Ce battement de cœur irrégulier, né du mélange instable de la résine et de l'énergie, ne s'arrêtait jamais. C'était un frémissement de métal et de courant qui donnait l'illusion troublante que la machine, après tant d'années de silence, avait enfin appris à respirer.



Les semaines se diluèrent dans une sorte de brume fiévreuse, une distorsion du temps où la lumière crue des deux soleils et l'obscurité glaciale des nuits de Lotho Minor ne semblaient plus être que des concepts abstraits, dépourvus de sens. Sept ne dormait presque plus. Ses rares moments de repos n'étaient que des effondrements brutaux, la tête posée sur le bois huileux de l’établi, le visage écrasé contre des schémas techniques jaunis et des pelotes de câbles dénudés qui ressemblaient à des entrailles de cuivre. Dans l'atelier, le temps avait cessé de battre au rythme des deux soleils de Lotho Minor. L'air y était devenu une matière visqueuse saturée par les vapeurs âcres de la soudure. La chaleur, emprisonnée par les murs de tôle, était une présence physique, une main invisible qui faisait perler une sueur grasse sur son front ridé et collait sa tunique de travail à sa peau cicatrisée. Chaque fois que l'arc bleuâtre de son fer mordait le métal, projetant une pluie d'étincelles blanches dans la pénombre, Sept éprouvait une sensation déconcertante. Sous ses doigts calleux, l’acier ne semblait plus inerte. Il avait l’impression, à chaque point de soudure, de refermer une plaie sur son propre corps, de recoudre, avec une patience de chirurgien de campagne, les lambeaux d’une âme déchirée par trois décennies de service. C'est dans l'isolement de ces nuits sans fin, alors que le vent de limaille hurlait contre la structure de l'abri, qu'il commença à rompre le silence. Au début, ce n'étaient que des grognements sourds, des injures contre un boulon récalcitrant. Puis, les mots devinrent des fleuves. Face au droïde inerte, dont la tête penchée semblait l'écouter avec une patience infinie, il déversa ce qu'il n'avait jamais osé confier à ses frères d'armes. Il murmurait l'aveuglement de la poussière ocre de Geonosis qui s'infiltrait jusque dans les poumons, le cauchemar fluorescent des jungles d'Umbara où les plantes elles-mêmes semblaient vouloir leur mort, et enfin, l'horreur glaciale, pure, de l'Ordre 66, ce moment où sa propre main avait cessé de lui appartenir pour obéir à une voix dans sa tête. Dans l'obscurité striée par les lueurs de son outillage, le soldat de chair s'excusait auprès du soldat de métal pour les crimes qu'ils avaient, l'un comme l'autre, commis sous les ordres de maîtres lointains.

« On va te remettre sur pied, petit soldat, » murmurait-il.

Sa voix était une râpe, un son brut usé par le sable des déserts et le poids des regrets. Il pencha son visage, baigné par la lueur orangée du fer à souder qui donnait à ses traits une allure de masque antique. Ses yeux, injectés de sang par le manque de sommeil, brillaient d'une intensité presque effrayante.

« On va leur montrer, à tous. À ces officiers aux gants blancs qui nous ont jetés comme des munitions vides et à ces constructeurs de Kamino ou de Baktoïd qui nous ont gravé des numéros dans le crâne. On va prouver qu'on n'est pas obligés de rester brisés, même quand la galaxie entière a décrété que nous étions finis. »

D'un geste lent, d'une douceur qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de sa stature, il serra un dernier boulon à la base du cou du B1. Le métal grinça légèrement dans le silence retrouvé, un son sec qui résonna contre les parois de métal comme un signal.

« Tu entends ? » ajouta-t-il dans un souffle, presque un secret. « On est bien plus que ce qu'ils ont programmé. »



Le jour où Sept se décida enfin à abaisser le levier d'alimentation, l'air de l'atelier sembla se figer. Le silence fut d'abord rompu par le gémissement aigu des condensateurs qui montaient en charge, puis par le fameux bourdonnement irrégulier de la pile à combustible. Sous le blindage sable, le changement fut immédiat. Le B1 ne se contenta pas de s'allumer, il se redressa lentement, ses servomoteurs émettant des sifflements harmonieux plutôt que des grincements militaires. Ses photorécepteurs clignotèrent, luttant pour stabiliser une lueur d'un bleu électrique, fragile et instable, là où le rouge agressif de la programmation d'origine aurait dû briller. Le droïde inclina la tête, sa jambe d'astromécano frappant le sol avec un bruit sourd, et fixa Sept. Sa voix, autrefois si monotone et nasillarde, était désormais hachée, ponctuée de micro-silences chargés d'une hésitation presque humaine.

« Reconnaissance... identifiée, » articula-t-il. « Matricule... manquant. Pourquoi... m'avoir... assemblé ? »

Sept resta interdit, le contacteur encore serré dans sa main moite. Il comprit alors l'ampleur de son "erreur". En mélangeant des pièces disparates et en comblant les vides de sa mémoire avec des banques de données hétéroclites, il n'avait pas simplement ressuscité une machine. Il avait engendré une conscience hybride. Ce droïde ne se souvenait pas d'être un instrument de mort. Il ne cherchait pas de cible. Il se sentait simplement... inachevé.



Au fil des cycles solaires, le paysage désolé de Lotho Minor vit s'installer une routine qui tenait du miracle. Le duo devint une silhouette familière, une anomalie visuelle se découpant sur l'horizon de ferraille. D'un côté, la stature trapue et pesante d'un homme aux cheveux de cendre, de l'autre, l'allure dégingandée d'un automate trop grand, dont la jambe d'emprunt martelait le sol d'un rythme irrégulier. Ils ne marchaient pas comme des conquérants, mais comme des arpenteurs de l'impossible. Le vieux clone et son compagnon de ferraille ne cherchaient plus à soumettre les mondes ou à remplir des objectifs tactiques. Ils avaient troqué le fusil blaster pour la clé à chocs et le fer à souder. On les trouvait souvent agenouillés dans la poussière acide, au pied de fermes hydrauliques isolées qui luttaient pour arracher une goutte d'eau à l'air sec. Dans ces moments-là, le contraste était saisissant. Les mains de Sept, noueuses et tachées de cambouis, travaillaient en parfaite synchronie avec les doigts de chrome du droïde. Ensemble, ils plongeaient dans les entrailles de fer des machines, extrayant le sel et la rouille avec précision. Cette collaboration n'était pas qu'une simple assistance technique. C’était une réparation sociale, silencieuse et profonde. Sept, le paria dont l'Empire n'avait plus besoin, et le B1, le déchet d'une République balayée par l'histoire, bâtissaient pierre par pierre, soudure après soudure, un micro-système d'entraide au cœur du chaos. Ils ne réparaient pas seulement des vaporisateurs ou des moteurs de transport. Ils redonnaient de la dignité aux parias et aux colons miséreux qui n'avaient plus les moyens de croire au futur. Chaque moteur qui se remettait à ronronner sous leurs soins, chaque droïde qui reprenait son service après des années d'abandon, était une preuve vivante envoyée à la galaxie. Ils démontraient, par l'exemple de leur propre existence hybride, que même les outils forgés pour la destruction la plus aveugle pouvaient, par un simple acte de volonté, se transformer en instruments d'une création patiente et rédemptrice.



Mais le « changement complet » dont Sept s’était bercé, cette illusion d'une rédemption totale par la mécanique, finit par se heurter violemment à la réalité de leur nature. Lotho Minor n'était pas un lieu de renaissance, mais une fosse commune qui réclamait ses dettes. On ne triche pas éternellement avec l'usure, ni avec les fantômes qui hantent les circuits de métal. Le droïde sombra dans des dysfonctionnements erratiques, comme si son âme artificielle se fissurait sous la pression de deux mondes incompatibles. La mémoire de traduction, avec ses protocoles de courtoisie et ses nuances linguistiques, entrait en collision frontale avec les directives de combat enfouies au plus profond de son noyau matriciel. C’était un spectacle déchirant. En plein milieu d'une ruelle saturée de vapeurs de soufre, le B1 se figeait brusquement. Sa jambe chromée d’astromécano se mettait à battre le sol d'un spasme incontrôlable. Il levait alors son bras vide, les doigts crispés sur une arme invisible, le buste rigide comme s'il faisait face à une charge de Jedi sur Geonosis. Puis, ses photorécepteurs viraient au violet avant qu'une voix hachée ne se mette à réciter, dans un hoquet de friture électronique, les stances mélancoliques d'une épopée rodienne. La machine ne savait plus s'il devait saluer, tirer ou pleurer. Plus grave encore, le sanctuaire de chair qu'était Sept tombait en ruine. La malédiction génétique de Kamino, ce vieillissement accéléré conçu pour produire des soldats jetables, le rattrapait avec une cruauté redoublée. Chaque matin, le miroir de métal poli lui renvoyait une image plus dévastée. Des rides qui ressemblaient à des crevasses de désert et des yeux dont le brun s'effaçait derrière un voile laiteux. Ses mains, autrefois capables de manipuler des puces de la taille d'un grain de sable avec la précision d'un horloger, n'étaient plus que des outils traîtres, agitées d'un tremblement sénile qu'aucune volonté ne pouvait briser. Un matin, le silence de l'atelier fut brisé par un son sec. Un tournevis venait de lui échapper des doigts pour s'écraser lourdement sur le sol de tôle. Sept resta là, le bras tremblant, fixant l'outil avec une horreur sourde. Ce tintement métallique ne résonnait pas comme une simple maladresse. Il sonnait comme un glas définitif.



Un soir, alors qu'une tempête de limaille griffait les parois de l'abri avec la rage d'une bête affamée, le droïde s'approcha du vieux soldat. Il marchait avec la lenteur d'un spectre mécanique, chaque pas arrachant un gémissement à ses vérins fatigués. Ses photorécepteurs ne brûlaient plus que d'une lueur mourante, un bleu électrique qui virait au gris cendre, signe que l'énergie ne parvenait plus à irriguer ses centres logiques.

« Sept, » commença-t-il.

Sa voix était une bouillie de parasites, chaque mot semblant être arraché à un ventilateur grippé dans un dernier effort de syntaxe.

« Le système... sature. Les pièces ne tiennent plus. La rouille est... à l'intérieur. »

Le vieux clone leva les yeux vers sa création, ses propres articulations le brûlant comme si du plomb fondu circulait dans ses veines à la place du sang. Il vit dans le regard de la machine la même fatigue qui pesait sur ses propres épaules.

« Tu as essayé de réparer le passé avec du métal d'occasion, Sept, » poursuivit le droïde avec une lucidité terrifiante, presque cruelle. « Mais le passé... ne se soude pas. »

Ces mots frappèrent Sept plus durement que n'importe quelle blessure de guerre. Dans la pénombre striée par les éclairs de la tempête extérieure, il comprit enfin l'ampleur de son arrogance. Il avait pensé, dans sa solitude fiévreuse, que redonner vie à l'objet soignerait le souvenir du sujet. Il s'était persuadé que s'il parvenait à faire marcher ce vieux B1, il pourrait lui-même marcher vers un avenir sans regrets. Mais la mécanique a ses limites, et l'âme ses abîmes. La réparation n'avait été qu'un sursis, un pansement de fortune posé sur une hémorragie de temps que personne, ni homme ni machine, ne pouvait colmater.



Le silence qui envahit l’atelier devint une présence, une chape de plomb seulement troublée par le sifflement lugubre du vent de sable qui griffait la tôle ondulée. À l’intérieur, l’air ne vibrait plus que d’une tension mourante. Le droïde, dont le processeur central luttait contre un dernier spasme de logique binaire, leva lentement ses capteurs vers Sept. Dans ses photorécepteurs, la lueur bleue n'était plus qu'un filament tremblant. Ce n'était plus une demande d'énergie, de câbles neufs ou de graisse hydraulique. C'était une requête pour une maintenance d'un genre nouveau, un protocole que Sept n'avait trouvé dans aucun manuel. Une réparation « invisible ».

« Efface... l'erreur, Sept, » articula la machine.

Chaque syllabe était arrachée à un grésillement de basse fréquence, une voix qui semblait remonter des abysses, d'un fond de cale oublié par le temps.

« Je ne veux plus être... une machine de guerre... et je ne peux pas être... un homme. Libère-nous... de la ferraille. »

C'est ainsi que la boucle se referma, nous ramenant à cet instant précis où le temps semblait suspendu dans la poussière d'huile. Sept regarda le droïde qu'il avait tant chéri, cette carcasse qu'il avait ressoudée millimètre par millimètre avec une tendresse de père. En lui redonnant vie, il avait commis l'acte le plus cruel et le plus beau de son existence. Il l'avait rendu conscient. Il lui avait offert le fardeau de la perception, cette douleur lancinante d'être une « chose » mal rafistolée, un assemblage hybride coincé entre la programmation et l'âme. Et en retour, le droïde, par sa simple présence vibrante de rouille, agissait comme un miroir impitoyable. Il rappelait à Sept sa propre condition. Lui aussi n'était qu'un agrégat de pièces biologiques usées, un soldat né dans un tube à essai, conçu pour une cause que l'histoire avait déjà dévorée. D’un geste lent, Sept sortit son vieux blaster de service de son étui de cuir craquelé. La crosse de l’arme, tiédie par le contact prolongé avec son corps, semblait palpiter contre sa paume, diffusant une chaleur si familière qu’elle paraissait couler de ses propres veines. Ce n'était pas le geste d'un bourreau, ni l'exécution d'un déserteur ou d'un ennemi de jadis. C'était le mouvement d'un homme qui rendait enfin les armes. C'était l'ultime acte de maintenance, la seule pièce de rechange qui restait en stock. Une réparation totale par l'effacement. Le coup partit dans un sifflement sec. Un éclair de plasma bleu déchira la pénombre, illuminant violemment chaque recoin de l'atelier, les servomoteurs suspendus comme des squelettes, les plaques de plastoïde impérial jaunies, et les outils éparpillés. Le B1 s'effondra avec une douceur surprenante, ses articulations lâchant prise dans un dernier soupir de pneumatique. Il redevint un simple tas de ferraille inerte sur le sol battu. Mais cette fois, le bourdonnement irrégulier s'était tu. Il n'y avait plus de tension dans ses circuits, plus de conflit entre ses banques de données, plus de poésie rodienne pour masquer le fracas des guerres passées. Sept s'assit lourdement à côté de la carcasse fumante, le souffle court, ses poumons brûlés par l'ozone et le sable. Il posa sa main de chair, striée de cicatrices et tachée de cambouis, sur l'épaule de chrome. Il ferma les yeux, laissant la paix du désert l'envahir totalement. Il avait réussi sa mission, la seule qui comptait vraiment depuis qu'il avait quitté son matricule. Il avait transmuté le destin d'un ennemi en celui d'un ami. Dans ce sacrifice final, il avait découvert la seule réparation qui ne nécessite aucun outil. Celle qui consiste à lâcher prise. L'atelier était maintenant parfaitement en ordre, rangé dans un calme sépulcral où la poussière de fer pouvait enfin se poser. Rien n'était cassé. Tout était enfin fini.


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