Chapitre 1 — Le siège vide
La nouvelle arriva avant l’aube.
Le message officiel fut transmis au domaine Polaekys sur une fréquence prioritaire du bureau sénatorial. Teren était déjà éveillé, il travaillait souvent avant le lever du soleil, lorsque le silence rendait les chiffres plus supportables que les voix. Il lut le communiqué une première fois, puis une seconde, comme si les mots pouvaient changer.
Le sénateur Vidar Kim était mort dans la nuit, lors du retour d’une réception privée à Coruscant. Une défaillance sur l’un des modules de sustentation de son speeder. Perte de contrôle. Impact contre une tour. Aucun survivant.
Teren resta longtemps immobile devant l’écran.
Puis il appela sa femme.
Liora Polaekys entra dans le bureau encore vêtue de sa robe de nuit, une main instinctivement posée sur son ventre déjà lourd. Elle comprit à son visage que quelque chose s’était brisé avant même qu’il parle.
— Vidar est mort, dit-il simplement.
Le silence qui suivit fut plus violent que des cris.
Liora s’assit sans un mot. Ses yeux restèrent fixés sur la fenêtre, vers les jardins noyés dans la brume du matin. Elle connaissait Vidar depuis presque dix ans. Il avait été exigeant, parfois sévère, mais juste. Un homme trop prudent pour mourir dans un simple accident.
Teren éteignit l’écran.
— Les autorités parlent d’une panne.
Liora tourna lentement la tête.
— Tu y crois ?
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Il n’y croyait pas, mais il n’avait aucune preuve du contraire.
Le palais sénatorial de Theed fut plongé dans une agitation feutrée dès la matinée. Le deuil sur Naboo avait ses codes : vêtements sombres, voix basses, protocoles impeccables. Même la mort semblait y suivre des règles anciennes.
Teren passa les heures suivantes dans les bureaux de Vidar à inventorier les dossiers sensibles. Les comptes de campagne, les accords commerciaux, les correspondances privées. Chaque document devait être scellé, archivé ou transmis au conseil provisoire.
Ce qui le troubla, ce ne fut pas le chaos.
Ce fut l’absence de chaos.
Les formulaires de succession administrative étaient déjà prêts. Certains transferts avaient été anticipés. Des signatures apparaissaient sur des dossiers datés de la veille, comme si plusieurs personnes avaient su que la place serait libre avant l’annonce officielle.
Il n’en parla à personne.
Le soir, il rentra plus tard que prévu.
Liora l’attendait sur la terrasse, assise face au lac. Le vent agitait doucement les lanternes suspendues sous les arches. Elle tenait une tasse de thé entre ses mains, mais n’avait pas bu.
— Tu as vu ? demanda-t-elle.
Teren la regarda.
— Vu quoi ?
Elle détourna les yeux.
— Les assistants. Les conseillers. Personne n’était surpris. Tristes, oui. Mais pas surpris.
Il posa sa veste sur le dossier d’une chaise.
— Les gens réagissent différemment.
Liora secoua la tête.
— Non. Ils savaient déjà.
Teren ne répondit pas. Parce qu’au fond, il avait eu exactement la même pensée.
Le lendemain, les annonces officielles commencèrent.
Le nom de Sheev Palpatine fut proposé par trois maisons nobles avant même la cérémonie d’hommage à Vidar. Son dossier circulait déjà. Soutiens validés. Parrainages obtenus. Le tout présenté comme une évidence.
Un homme jeune, mesuré, issu d’une lignée respectée. Parfait pour représenter Naboo au Sénat galactique.
Lorsqu’il entra dans les bureaux de Vidar pour rencontrer l’équipe restante, il portait une expression presque humble. Pas trop grave. Pas trop sereine. Juste ce qu’il fallait.
Teren fut chargé de lui remettre l’état des dossiers en cours.
Palpatine le salua comme un vieil ami.
— Monsieur Polaekys. On m’a dit que rien ici ne fonctionnait sans vous.
Teren inclina la tête, légèrement embarrassé.
— Le sénateur m’accordait sa confiance.
Palpatine posa un regard calme sur les bureaux encore encombrés.
— Et Naboo aura encore besoin d’hommes loyaux.
Il parla longtemps avec les équipes. Chacun se sentit écouté. Compris. Rassuré. Il évoqua la continuité, la stabilité, le devoir envers la planète. Ses mots glissaient avec une aisance troublante, comme s’ils avaient été répétés cent fois avant cet instant.
Liora le rejoignit plus tard, lors d’une réunion avec les représentants des maisons du district nord.
Elle resta debout à l’écart, observant les échanges.
Et quelque chose l’inquiéta.
Chaque intervention semblait ouvrir exactement la voie à la suivante. Chaque objection recevait une réponse préparée. Chaque hésitation était déjà anticipée. Même les désaccords paraissaient intégrés au déroulement.
Comme une pièce dont les acteurs connaissaient le texte.
Palpatine leva alors les yeux vers elle.
Il n’aurait pas dû pouvoir la voir à travers la foule. Pourtant il la regarda directement.
Son sourire fut poli.
Parfait.
L’enfant bougea dans son ventre, si violemment qu’elle en perdit presque l’équilibre.
Une douleur traversa ses flancs, brève mais nette. Liora porta la main à son ventre et inspira profondément.
Quand elle releva la tête, Palpatine parlait déjà à quelqu’un d’autre.
Comme si rien ne s’était passé.
Ce soir-là, de retour au domaine, elle trouva Teren dans le bureau familial, entouré de piles de dossiers.
Il écrivait encore, malgré l’heure.
Elle referma doucement la porte derrière elle.
— Teren.
Il leva les yeux.
Elle hésita. Elle se sentait absurde. Presque superstitieuse.
Puis elle dit malgré tout :
— Je crois que tout cela était prévu.
Teren posa son stylet.
Il ne se moqua pas. Ne soupira pas.
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis, pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés, il répondit quelque chose qu’elle ne l’avait jamais entendu dire :
— Moi aussi.
Au même instant, dans les profondeurs oubliées sous le palais de Theed, bien au-delà des salles officielles, des portes de pierre anciennes s’ouvrirent dans le noir.
Et quelqu’un attendait déjà le nouveau sénateur.