Chapitre 3 — Le souffle imprévu
Les jours suivants auraient dû reprendre leur cours.
Les bureaux du palais retrouvaient leur agitation ordinaire. Les équipes du nouveau sénateur s’installaient dans les anciens locaux de Vidar Kim. Sheev Palpatine enchaînait audiences, réunions et déclarations publiques avec une aisance presque parfaite. Dans les salons de Theed, son nom revenait désormais comme une évidence, comme si personne n’avait jamais imaginé un autre avenir.
Tout semblait normal.
Mais rien ne l’était pour Liora Polaekys.
La première nuit, elle rêva qu’elle marchait dans un couloir qu’elle connaissait. Celui du palais, celui qu’elle avait emprunté en apportant les dossiers. Les mêmes pierres claires. Les mêmes lampes murales.
Mais il n’y avait pas de portes.
Seulement un corridor qui s’étirait sans fin, et un vent froid qui soufflait en sens inverse. Un vent impossible, dans un espace clos. Il glissait sur sa peau, soulevait ses cheveux, portait avec lui des murmures trop lointains pour être compris.
Des voix.
Pas des mots.
Plutôt l’impression de plusieurs conversations tenues derrière un mur trop épais.
Elle avançait quand même.
Et devant elle, au bout du couloir, se tenait une silhouette.
Grande. Immobile. Sans visage.
Elle savait qu’elle l’observait.
Au moment où elle tendit la main vers son ventre dans le rêve, l’enfant bougea avec une telle violence qu’elle se réveilla en sursaut.
Sa respiration était courte. La chambre plongée dans le noir. Le jardin derrière la fenêtre silencieux.
À côté d’elle, Teren Polaekys ouvrit les yeux.
— Encore ?
Elle se redressa lentement, la main posée sur son ventre.
Le mouvement à l’intérieur était encore perceptible, comme un écho retardé.
— C’était différent.
Teren alluma la petite lampe de chevet. Sa lumière douce révéla son visage inquiet.
— Tu fais des rêves. Ça arrive. Tu dors peu.
Liora ne répondit pas.
Ce n’étaient pas seulement des rêves.
Le lendemain, elle sentit la même chose en pleine journée.
Dans le jardin du domaine, alors qu’elle lisait une lettre sur la terrasse, une certitude l’envahit soudain : quelqu’un allait appeler son nom. L’impression fut si nette qu’elle leva les yeux avant même que le majordome n’apparaisse au détour des arches.
Deux heures plus tard, elle savait qu’un vase allait tomber sur la table du salon juste avant que le serviteur maladroit ne le heurte.
Et chaque fois, l’enfant bougeait une seconde avant. Comme s’il percevait les événements avant qu’ils ne se produisent.
Elle tenta de l’ignorer. Mais au bout du quatrième jour, elle ne put plus.
Le soir, elle rejoignit Teren dans son bureau. Il était penché sur une série de documents budgétaires, lunettes posées bas sur le nez, absorbé comme toujours.
Elle s’assit en face de lui.
— Il sait.
Teren leva lentement les yeux.
— Qui ?
Liora posa une main sur son ventre.
— Le bébé.
Le silence dura plusieurs secondes.
Puis Teren retira ses lunettes et soupira doucement.
— Liora…
— Avant que les choses arrivent. Il bouge. Comme s’il sentait.
Teren resta calme. Il s’était préparé à cette conversation dès le premier rêve.
Il contourna le bureau, s’agenouilla devant elle et prit ses mains.
— Tu dors mal. Tu traverses un deuil. Tu travailles trop. Et tu es enceinte de sept mois. Ton corps amplifie tout.
Elle voulait le croire.
Il parlait avec cette assurance tranquille qui avait souvent dissipé ses peurs.
Mais cette fois, cela ne suffisait pas.
— Et si ce n’était pas moi ?
Teren la regarda longtemps.
Puis il posa sa main sur son ventre. Au début, rien. Puis le mouvement. Un coup sec, net.
Au même instant, quelqu’un frappa à la porte.
Teren retira sa main. Le bébé s’immobilisa.
Aucun des deux ne parla pendant quelques secondes.
Puis Teren se releva, plus lentement. Il ouvrit la porte. Un coursier du palais attendait.
Une convocation administrative pour le lendemain matin. Rien d’anormal.
Quand il referma, Liora l’observait.
Il évita son regard.
— Une coïncidence, dit-il.
Mais sa voix n’avait plus la même certitude.
Pendant ce temps, sous les fondations oubliées de Theed, Dark Plagueis poursuivait son propre travail.
La salle souterraine avait été vidée. Les torches remplacées. Les symboles retracés dans une poudre noire venue de mondes interdits. Plusieurs instruments anciens reposaient sur la pierre : cristaux de focalisation, aiguilles biologiques, fragments osseux.
Plagueis travaillait seul.
Il revivait mentalement chaque seconde du rituel. Le point exact où le flux s’était divisé. La déviation. Cette sensation d’aspiration.
Il tendit ses perceptions encore et encore, balayant les environs du palais, les quartiers de Theed, les collines, les lacs.
Rien.
Pas de présence formée. Pas de signature consciente.
Mais il finit par comprendre autre chose. Ce n’était pas une entité active. Ni une intrusion extérieure. La perturbation avait eu lieu pendant la création même du courant. Elle était née du rituel. Comme une onde secondaire. Une bifurcation. Une résonance.
Il ouvrit les yeux.
Son visage demeura impassible, mais sa voix, lorsqu’il parla seul dans le silence de pierre, se fit plus basse.
— Une résonance parasite.
Le mot resta suspendu.
Pas encore une menace. Pas encore un échec. Simplement une anomalie. Une chose née sans intention. Mais les accidents n’existaient pas dans ce qu’il étudiait.
Dans la Force, tout laissait une trace. Il finirait par la trouver.
À des kilomètres de là, dans sa chambre ouverte sur les jardins de Naboo, Liora dormait enfin. Le vent remuait doucement les rideaux. Et dans son rêve, le couloir revenait. Plus sombre.
La silhouette au bout n’avait toujours pas de visage. Mais cette fois, elle n’était plus seule. Quelque chose marchait derrière elle.
Et au moment où Liora voulut reculer, une voix d’enfant résonna dans le vent. Pas une voix entendue. Une voix ressentie. Une seule pensée. Claire comme un murmure dans son propre esprit : « Ne crains rien ».
Elle se réveilla en larmes, avant même de comprendre que ces mots ne venaient pas d’elle.