Mustafar brûlait.
À perte de vue, les volcans éventrés vomissaient des torrents de lave qui dévalaient leurs flancs avant de se perdre dans les profondeurs de la planète. Des gerbes de feu jaillissaient des cratères avec une violence inouïe, illuminant par intermittence les nuages de cendres qui obscurcissaient le ciel. Le sol tremblait sans relâche sous les grondements, comme si un gigantesque monstre s'agitait dans les entrailles de ce monde condamné aux flammes.
Mustafar ne connaissait ni le silence ni le repos.
Son souffle était celui d'une bête furieuse en proie à d'éternels tourments sous la chaleur insoutenable et, à travers les immenses baies de sa forteresse, le Seigneur Vador contemplait ce spectacle sans fin. Les reflets rougeoyants de la lave glissaient sur son armure noire et se perdaient dans les courbes sombres de son casque. Derrière les parois transparentes, les fleuves de magma semblaient courir jusqu'à l'horizon, comme autant de cicatrices incandescentes ouvertes sur la surface de la planète. Comme celles qui parcouraient le propre corps du Sith sous sa cuirasse Obscure.
Vador se sentait étrangement en harmonie avec cette planète. Il l'avait choisie comme base lorsque son Maître lui avait offert la possibilité de prendre possession du système planétaire de son choix, une récompense pour avoir ramené la paix et la souveraineté de l'Empire au sein de la galaxie. Le Seigneur Sidious n'avait fait aucun commentaire sur sa décision, mais le jeune Sith avait senti l'étonnement de son Mentor parcourir brièvement le flux Obscur de la Force. Il aurait en effet pu haïr cet endroit : Anakin Skywalker y était mort dans d'atroces souffrances sous les coups du Jedi et traître Obi-Wan Kenobi, et Vador avait alors vu le jour dans un tourbillon de supplices non moins terribles. Mais cette torture avait fini par le façonner dans la noirceur et la flamme, à l'image de cette planète désolée et stérile dont il se sentait désormais si proche : sous son armure sombre à l'allure imprenable, chaque respiration n'était que tourments. Chaque mouvement rappelait à son corps ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu. Ses poumons carbonisés peinaient à accomplir leur tâche, secondés par le respirateur artificiel qui leur insufflait continuellement l'oxygène nécessaire à sa propre survie. Les douleurs fantômes de ses membres disparus remontaient parfois le long de ses nerfs comme des fleuves en fusion, et les brûlures qui couvraient ce qui restait de son corps semblaient ne jamais vouloir guérir. Et la colère, dévorante, permanente, qui parcourait ses veines tel des torrents de lave menaçant de détruire son être. Mais rien n'était finalement comparable à l'ultime souffrance qu'il cachait au plus profond de lui.
Padmé.
Le nom traversa son esprit avec la brutalité d'une lame incandescente, transperçant sa chair et son cœur avec la violence du désespoir.
Dark Sidious lui avait un jour promis que le Côté Obscur le mènerait là où aucun autre Jedi n'avait osé s'aventurer. Son nouveau Maître lui avait parlé de secrets anciens, de connaissances interdites et de pouvoirs capables de vaincre les limites imposées par la mort elle-même, transmises par les générations de Sith qui s'étaient succédées depuis la nuit des temps.
Il lui avait promis qu'Anakin Skywalker pourrait alors sauver celle qu'il aimait d'une mort certaine, s'il choisissait de devenir son apprenti.
Mais Padmé n'était plus, alors que lui-même était revenu au monde sous l'armure de Vador.
Et il n'y avait alors plus eu que le manque.
Et le vide sidéral dans la Force.
Un vide plus froid que l'espace, plus profond que les ténèbres, plus cruel qu'aucun supplice.
Celle qui lui avait ravi son cœur autrefois, la femme qu'il avait tant aimée et qui avait porté leur enfant, n'était plus. Il avait été incapable de protéger Padmé contre l'inéluctabilité de la mort et surtout, il avait été incapable de la protéger de lui-même.
Cette pensée, Vador la repoussait chaque fois qu'elle surgissait, mais en vain. Elle revenait dans les silences de sa forteresse, dans le grondement perpétuel de Mustafar, dans les cauchemars qui le hantaient nuit après nuit, et même dans les rares instants où la fureur qui l'habitait cessait d'assombrir le souvenir de sa bien-aimée.
Le poing ganté du Sith se serra sous le coup d'un nouvel accès de rage. La fureur monta en lui tel le magma prisonnier au cœur de la planète, menaçant de tout emporter sur son passage. Le Seigneur Noir se détourna alors de la baie et du spectacle volcanique au-dehors, et son regard se posa sur l'artefact.
Sur l'unique table de pierre qui trônait au centre de la salle Obscure reposait en effet un casque ancestral, dernière relique d'un guerrier Sith que Sidious lui avait offert en même temps que le commandement de Mustafar. L'objet était inerte et pourtant, une vague ténue dans la Force, comme un discret appel, émanait de lui. Sa silhouette évoquait le crâne d'un homme, avec une longue ouverture étroite qui occupait l'emplacement des yeux et une autre, plus mince, pour celle de la bouche. Son métal poli portait les marques du temps et des conflits depuis longtemps oubliés : plusieurs brèches témoignaient en effet de l'âpreté des combats qu'il avait traversés, dont le dernier lui avait été fatal.
Vador connaissait l'histoire de ce guerrier. Dark Momin avait été un Jedi Noir, sculpteur et bâtisseur de son temps, passionné par l'art, la douleur et la torture. Il avait semé la terreur sur les mondes avant d'être définitivement stoppé par le Temple Jedi il y avait des centaines d'années de cela. De nombreux Chevaliers de la Force avaient d'ailleurs péri sous sa lame, mais le Sith n'avait pas pas pu rivaliser face à leur grand nombre. Son casque était aujourd'hui tout ce qu'il restait de lui, ultime vestige de sa cruauté et de sa grandeur passée.
Mais Vador avait immédiatement senti l'étrange présence générée par l'artefact de Momin, comme si le crâne de métal était doté d'une vie propre. Un léger frisson parcourut à cet instant la Force, à l'image d'une vague enveloppante, et une lueur étrange parcourut la surface lisse du casque, un miroitement rougeoyant qui reflétait les coulées de lave en fusion du dehors.
Vador tendit brusquement sa main gantée devant lui et, utilisant la Force, il souleva l'antique objet dans les airs.
La terrible certitude que Padmé était morte par sa faute déferla à nouveau en lui comme un poison brûlant, et la rage explosa en même temps que la table de pierre qui alla s'écraser contre le mur opposé dans un fracas assourdissant.
Et pendant un court instant, Vador resta face au casque de Momin toujours en lévitation devant lui, tel un étrange spectre fantomatique. Lentement, le Seigneur Sith resserra ensuite ses phalanges dans un geste d'anéantissement total. La relique sembla gémir sous la puissance de Vador, et une des fissures déjà présentes s'élargit dans un craquement sinistre. Le Jedi Noir intensifia encore sa pression, soumis à la rage et au désespoir qui dévastait son cœur en cet instant.
Comme en écho à sa douleur, un grondement plus intense que les autres secoua Mustafar et un torrent de lave jaillit hors d'un des cratères proches. Des scories et un nuage de cendres s'abattirent sur la forteresse, faisant à peine trembler son vitrage blindée.
< Je sens une grande puissance en vous. Et une telle colère. Ensemble, nous pourrions redessiner la galaxie à notre image >
Surpris, Vador relâcha la pression qu'il maintenait sur le casque de Dark Momin, cherchant dans la Force l'origine de ces paroles. La voix avait semblé résonner dans la vaste salle, venant de partout et nulle part à la fois.
À moins que...
Le Seigneur Sith s'avança, sa longue cape noire tourbillonnant derrière lui. Le casque suspendu au centre de la pièce était inerte, inoffensif, flottant inutilement dans les airs...
< Non Seigneur Vador, je suis loin d'être inutile >
Vador n'eut plus aucun doute : les mots provenaient de la Force, générés par l'artefact lui-même.
-Comment est-ce possible, demanda enfin le Seigneur Sith dont la voix mécanique retentit entre deux respirations artificielles.
< Aah. Vous vous demandez comment le casque d'un Seigneur Sith disparu peut entrer en communication à travers la Force ? >
Vador resta silencieux, maintenant toujours l'artefact en lévitation face à lui. La rage continuait à bouillir au fond de son être dévasté, et il hésitait désormais à broyer définitivement cette relique de pacotille qui venait d'interrompre le flux de ses pensées.
< La réponse est pourtant simple : lorsque les Jedi sont venus me débusquer, il y a des siècles de cela, ils ont réussi à terrasser mon enveloppe corporelle, faible et vulnérable. Mais mon esprit avait d'ores et déjà transcendé les limites de la mort, grâce à mes recherches et à l'approfondissement du Côté Obscur sur lesquels j'ai œuvré toute ma vie durant >
Un nouveau frisson parcourut la Force et ébranla profondément Vador. Les cicatrices de son être se contractèrent sous l'effet de cette révélation, et il fixa le casque de Momin avec intensité, n'osant croire à ses paroles.
-Vous avez trouvé le moyen de vaincre la mort, demanda enfin le Seigneur Sith de son timbre métallique.
< En effet. Et je pourrais vous aider à la vaincre également. Je pourrais vous aider à ramener votre épouse dans le monde des vivants >
Les mots de Momin vibrèrent dans la salle Obscure, au rythme des tremblements volcaniques qui secouaient perpétuellement Mustafar. Dark Vador resta à nouveau silencieux, troublé que la mystérieuse entité puisse lire en lui aussi facilement, et plusieurs questions s'imposèrent à son esprit. : était-il seulement possible qu'un tel pouvoir existe ? Son Maître, le Seigneur Sidious, connaissait-il les véritables facultés de l'artefact de Momin ? Était-ce pour cette raison qu'il lui en avait fait don ? Était-ce enfin la réponse à la promesse qu'il lui avait faite autrefois pour sauver Padmé ?
Les deux casque des Seigneurs Sith se tenaient là, face à face et parfaitement immobiles, séparés par les siècles, façonnés par la haine, deux guerriers prisonniers de leurs propres armures.
À l'extérieur, une énième éruption déversa un flot de magma incandescent hors d'un cratère, créant un profond fossé sur la terre arride et desséchée face à la forteresse. Vador serra à nouveau le poing, sur le point de céder à un nouvel accès de fureur : et si Momin lui mentait ? Et si ses paroles n'étaient qu'un nouvel écran de fumée ?
Mais il ne le permettrait pas, il ne supporterait pas de perdre Padmé une fois encore. Alors le Sith resserra encore sa poigne de fer et le casque métallique gémit à nouveau sous la pression exercée.
< Je ressens vos doutes. Je ressens votre colère. Vous avez peur, tellement peur de ne plus jamais la revoir. Mais je suis pourtant là devant vous, preuve indiscutable de ma réussite à vaincre la mort >
-Comment ? Comment comptez-vous vous y prendre pour me la ramener ?
< Vous connaissez une partie de la réponse à cette question. Vous n'avez pas seulement choisi Mustafar comme quartier général au hasard, ni parce que cette planète vous a vu naître en tant que Sith. Vous sentez au fond de vous-même et au sein de la Force que cette planète renferme un puissant portail. Assez puissant pour conquérir des mondes, pour anéantir des civilisations... et pour tromper la mort elle-même >
Vador ne pouvait nier ce discours. Il savait au fond de lui que ces paroles étaient exactes. Il avait en effet ressenti, dès ses premiers pas sur cette planète, qu'une puissance inouïe dormait en son cœur, ne demandant qu'à être utilisée pour accomplir des faits extraordinaires.
L'espoir revint alors en Vador, infime mais terriblement dangereux. Car avec lui venait également la peur de l'échec, et la rage qui s'ensuivrait en cas de défaite serait alors sans limite.
Le Seigneur Sith s'avança encore d'un pas, ne laissant que quelques centimètres entre lui et le casque de Momin. Les tremblements de Mustafar redoublèrent à l'image des émotions qui bouillonnaient derrière l'armure Obscure de Vador, faisant vibrer la forteresse toute entière.
-Si vous me mentez, je vous détruirai de mes propres mains.
< Cela va de soi, Seigneur Vador. Bien. Commençons. >