La Trilogie de l'Expansion par

0 point(s) avec 1 review(s) sur 0 chapitre(s), moyenne=0/10
Continuation / Aventure / Action

10 Une lueur dans la Nuit

Catégorie: T , 63668 mots
0 commentaire(s)

- Allez, allez, allez, grouillez !

Le ciel était rougeoyant d'explosions. Une barge à voile survolait la ville, encadrée de deux petits esquifs sur lesquels les pirates bombardaient à tout va à coups de grenades. Les miliciens ne perdaient pas de leur motivation, et continuaient leurs assauts sur les grands véhicules. À terre, une poignée d'hommes armés se cachait dans les ruines des bâtiments.

- Simms, Gotch, Drew, partez dans cette direction avec O'Rider. Schenck, Tal, Reid, vous venez avec moi. En avant !

Les deux groupes se rendirent à leurs objectifs respectifs. Canderous serra les dents. Leurs adversaires, des Esclavagistes Thalassiens, étaient en quête de chair fraîche et assaillaient les malheureux civils qui avaient demandé de l'aide à l'administration de Procopia. Le gouvernement procopien avait envoyé les gars du Régiment des Crocs d'Acier, l'une de leurs meilleures milices, pour régler le problème. De vrais durs, peu enclins à la diplomatie, mais entraînés à se battre dans des conditions ardues. Ils portaient tous des versions améliorées de l'armure azur de la milice procopienne, et brandissaient des armes laser précises et puissantes.

Les Esclavagistes avaient stationné leur vaisseau, une vieille barge à voiles rouillée, sur le toit de l'hôtel de ville. Ils avaient également deux petits esquifs antigrav qui tournoyaient autour du bâtiment principal. Le sergent Belik, commandant de l'opération de sauvetage, avait établi une stratégie audacieuse.

- Vous vous rappelez du plan ? Quand ils seront sur le toit de la caserne des pompiers, Simms et ses gars vont attirer l'attention de ces deux petites barques pendant qu'on entre dans l'hôtel de ville pour liquider les Thalassiens qui sont dedans. N'oubliez pas : branchez la vision thermique, on va utiliser les fumigènes !

Le sergent enclencha son communicateur.

- Simms, où en êtes-vous ?

- Nous sommes en position, sergent !

- Parfait ! Feu à volonté !

Les quatre Crocs d'Acier pouvaient voir les traits rougeoyants des armes de leurs camarades partir du toit de la caserne pour frapper les esquifs ennemis. Quand le sergent vit les tirs adverses se concentrer en direction du grand immeuble, il cria :

- On y va !

Et le petit groupe se précipita vers l'intérieur du bâtiment. Quelques tirs revenaient cependant vers eux, et Schenck ne franchit pas la porte.

- On a perdu Shenck !

- Pas grave, on continue ! On y arrive ! Reid !

Le caporal Reid brandit son lance-grenades et projeta une grenade fumigène par la porte. Ils se plaquèrent contre le mur, près de l'ouverture, et attendirent quelques instants. Quand ils entendirent le chuintement caractéristique de la grenade, ils se précipitèrent à l'intérieur du bâtiment. Ils ouvrirent le feu sans hésitation sur les quatre hommes dans le hall – quatre Esclavagistes aux coiffures extravagantes et aux tenues rapiécées.

L'ascenseur était bloqué, ils montèrent au pas de course à l'escalier aux parois vitrées. Alors qu'ils grimpaient les marches quatre à quatre, ils entendirent une violente explosion à l'extérieur. Soudain, la vitre éclata alors que le corps de Drew s'abattit juste devant eux. Reid glapit :

- Merde, ils ont eu Drew !

- Vous avez entendu ce bruit, les gars ? Ils ont un fusil à concussion !

Ils étaient enfin arrivés sur le toit de l'hôtel de ville. Juste au-dessus de leurs têtes, la barge flottait dans un grand vrombissement de moteur. Devant eux, une dizaine d'Esclavagistes Thalassiens se bousculaient vers la passerelle. Paniqués, ils étaient en train de fuir.

- Ils ne doivent pas nous échapper ! beugla le sergent Belik.

Les trois miliciens se dispersèrent en défouraillant à tout va, et se planquèrent derrière les cheminées et les conduits d'aération.

- Sergent, regardez ! s'exclama Reid. Le gars, à dix heures ! C'est lui qui a le fusil à concussion !

- Bien vu, caporal ! On va en profiter ! Tal, va le chercher !

Le jeune soldat n'avait pas l'expérience du terrain de Belik, mais savait se déplacer silencieusement, et était déjà un professionnel du close-combat. Rampant sur le béton, il gardait son blaster lourd à la main. Dans le vacarme ambiant, le tireur au fusil à concussion ne pouvait pas l'entendre venir. Néanmoins il suffisait d'un seul regard sur le côté pour qu'il se fasse repérer… et faire un saut en hauteur aussi spectaculaire que Drew. Mais le tireur continuait à s'acharner sur le toit de la caserne. Quand le soldat le saisit à la nuque et lui écrasa le crâne sur le rebord, il mourut sur le coup. Le jeune soldat agrippa le fusil, et courut vers le sergent. Au passage, il vit l'un des deux esquifs, et constata que Simms et Gotch étaient montés dessus, aux prises avec les pirates.

- Ho, Tal ! Tu rêves, ou quoi ?

La jeune recrue sursauta en entendant la voix du sergent éclater dans les communicateurs intégrés de son casque, et pressa le pas. Arrivé à la hauteur de Belik, le sergent lui arracha l'arme des mains.

- Regardez bien comment on règle le problème !

Avec un ricanement gras, Belik pointa le cône de quinze centimètres de diamètre qui constituait le canon du fusil à concussion vers la passerelle de la barge, et pressa la gâchette. Une torpille d'énergie pure jaillit, et éclata sur l'assemblage de métal. Les cinq Thalassiens qui étaient encore dessus volèrent dans tous les sens tels des pantins désarticulés, et allèrent s'écraser en hurlant en contrebas. Le sergent ne s'en tint pas là. Il braqua l'arme vers la barge elle-même, et ouvrit encore le feu. Une fois, deux fois, trois fois… mais il grommela de frustration.

- Cette vacherie est plus solide qu'elle n'en a l'air !

- Sergent !

- Quoi, caporal ?

- Regardez Simms et Gotch ! Ils sont sur l'esquif !

Le sergent repéra la barque volante qui se rapprochait d'eux. Il hésita un peu avant de répondre :

- Bien observé, Reid. Ca me donne une idée.

La jeune recrue, qui n'avait toujours pas dit un mot, ne crut pas ce qu'elle vit lorsque Belik pointa le fusil vers la petite embarcation. Le projectile meurtrier frappa de plein fouet l'esquif qui s'abîma sur l'énorme barge à voiles. Comme le sergent l'avait espéré, cette « arme improvisée » avait traversé la coque, déstabilisant le navire. Tout un enchaînement d'explosions illumina le ciel, pendant que la barge à voile perdait de l'altitude. Belik leva les bras, triomphant.

- Ouais ! On l'a eu !

En effet, le réacteur de la barge à voiles explosa, et l'énorme véhicule dégringola lentement, et s'effondra dans le parc voisin, exaltant un déluge de fer et de flammes. Les Esclavagistes restants prirent la fuite, et l'autre esquif quitta précipitamment le secteur, sous les hourras de la foule et des hommes d'armes.

Les trois camarades redescendirent dans la ruelle, rapidement rejoints par O'Rider, blessé à la jambe, et par plusieurs dizaines de témoins enthousiastes. Le maire de la ville, revenu d'un déjeuner d'affaires qui lui avait sans doute sauvé la vie, félicita les membres du Régiment des Crocs d'Acier pour leur professionnalisme. Le sergent, fayot à souhait, se lança dans un flot de réponses faussement modestes sur un ton insolent de servilité.

Les survivants de cette patrouille des Crocs d'Acier étaient revenus près de leur véhicule d'intervention, prêts à rentrer à la base. Ils riaient, plaisantaient sur les « acrobaties » de leurs victimes, et eurent quelques paroles un peu nostalgiques envers Drew et Schenck.

Un seul soldat ne partageait pas l'allégresse générale, le plus jeune d'entre eux. Il retira lentement son casque, et appela :

- Sergent Belik ?

- Quoi ? Et alors quoi, Tal ? T'es pas heureux ? On a donné une bonne leçon à ces enflures. Ils ne sont pas près de revenir !

- Et Gotch ? Simms ?

Le sergent Belik regarda avec étonnement le soldat, puis il éclata de rire.

- Oh, allez, Tal, tu ne vas pas me faire un frometon pour ces mecs ?

- C'était mes amis…

- Ici, on n'est pas des amis, Tal. On est les Crocs d'Acier. Une seule et même entité. Tu sais ce que ça signifie ? Pas d'amis, seulement toutes les cellules d'un seul et même corps d'armée. Tu chiales quand tu perds un bout d'oreille ou un doigt ?

- La barge, elle est tombée dans le jardin public, non ? Il y avait des gens…

- Dommages collatéraux, Tal. Notre objectif a été accompli, c'est tout ce qui compte. Il fallait un maximum de dégâts chez ces anarchistes, c'est ce qu'on a fait.

- Mais ç'aurait pu être moi sur l'esquif…

- Arrête de te poser des questions, ta tronche va imploser, mec ! répliqua le sergent en mettant une grande claque dans le dos de Tal. Bon, les gars, aujourd'hui, c'est la fête ! Nous allons…

Mais le sergent Belik ne put terminer sa phrase. La jeune recrue, sans ajouter un mot, lui balança son casque sur la mâchoire, et s'en alla en jetant son fusil, sans se retourner, sous les regards médusés de ses ex-camarades.

Le sifflement du réveil tira brusquement Canderous Tal de son sommeil. Il était sept heures, et la lumière du soleil déjà levé laissait un fin rai entre les épais rideaux. Il se leva, et s'étira en grommelant.

Dix minutes plus tard, en se séchant, il vit son propre reflet. Il se rappela alors son rêve, et fit la grimace. Plus de quinze ans s'étaient écoulés depuis cette journée fatidique où il avait fait ses adieux à l'armée régulière. Depuis, il en avait fait, des sales boulots. Mais sa renonciation à tout idéal, à toute partialité, son seul attrait pour l'argent avaient définitivement effacé ses doutes sur sa conduite à tenir.

Il y avait cependant autre chose. Bien sûr, nombre de ses victimes l'avaient supplié de l'épargner, principalement celles qui avaient le plus d'actes répréhensibles sur la conscience, bien sûr, beaucoup de gens le détestaient, même si très peu avaient eu le cran de lui reprocher ouvertement sa conduite, mais jusqu'à présent, personne n'avait réussi à ébranler la lourde armure d'insensibilité que ces années de mercenariat avaient forgé autour de son âme. Et pourtant, ce matin, il sentait quelque chose. Pratiquement rien, quelque chose d'insignifiant… mais pourtant, il y avait bien une très, très légère parcelle de doute. Il fit une moue désabusée.

Je n'ai fait que mon boulot. L'Empire est constitué de bouchers. Ces gens-là auraient payé de toute façon.

Mais il avait beau s'accrocher à cette idée, il n'était plus tout à fait sûr de lui. C'est alors que l'image de Liam lui revint en tête. Il associa rapidement le jeune padawan à cette gêne, et cette idée fit un déclic dans sa tête.

Non, non ! Ca ne s'est pas passé comme ça ! Belik était le dernier des connards ! Je ne vais pas me mettre à regretter ce que j'ai fait, ça ne me ressemble pas !

La voix de Dankin le tira de ses réflexions.

- Hé, Canderous ?

- Ouais ?

- Bientôt fini ? Y a une bagnole… ambassade Pelagia… attend dans la cour.

Avec un soupir agacé, Canderous finit de s'habiller, puis sortit de la salle de bain. Le Togorien y entra.

- Va retrouver, je rejoins.

- D'accord, mon pote. Fais vite, t'auras pas le temps de te tresser la crinière.

Il passa sa combinaison, rassembla ses armes, et quitta la chambre d'hôtel où lui et Dankin avaient posé leurs valises en attendant de trouver un autre logement de fonction chez un autre employeur. Il descendit l'escalier, s'engagea dans un étroit corridor sombre. Mais alors qu'il approchait de la porte donnant sur la petite cour intérieure, il s'arrêta net lorsqu'il vit à quelques pas de lui la silhouette menue et rondelette de Chi'ta Koskaya.

Elle l'attendait, immobile, drapée dans une houppelande verte. Ses moustaches frémissaient, ses mains croisées sur son abdomen tremblaient, ses oreilles étaient couchées, et son regard avait quelque chose que le mercenaire n'avait jamais vu. C'était ce qui inquiéta le plus le Mandalorien, une étincelle dans ses yeux, une lueur brûlante. Il se rapprocha, et se pencha pour se mettre à la hauteur de la petite Drall.

- J'ai fait ce que j'avais à faire, et je n'ai pas l'ombre d'un regret. Je ne pensais pas que ça t'atteindrait comme ça.

La jeune fille répondit par une cinglante gifle. Canderous en fut surpris au plus haut point. Pour la première fois depuis qu'il la connaissait, il venait de voir Chi'ta laisser parler sa colère. Elle dit d'une voix blanche :

- C'est pour leurs souffrances.

Le mercenaire se massa la joue, et répondit sans le moindre remords dans la voix :

- Les Impériaux auraient trouvé une excuse pour déclencher cette attaque, de toute façon. Tout ce que j'ai fait, c'est leur donner l'occasion de faire leur exercice plus tôt que prévu. Le reste n'a aucune importance.

- C'est précisément ça, le problème, Canderous Tal ! Vous ne pensez à rien d'autre qu'à vous, et tant pis pour les conséquences ! Que le Grand Fouisseur me pardonne, c'est monstrueux d'être égocentrique à ce point-là !

La jeune fille avait crié, et martela la poitrine de Canderous de ses petits poings. En d'autres circonstances, celui-ci aurait immédiatement plaqué au sol son assaillant, mais il n'en fit rien. Il n'avait pas la moindre envie de déboîter l'épaule de la petite Drall. Comme c'était à peine s'il sentait les coups, il se laissa faire. Puis, au bout d'une dizaine de secondes, elle se laissa tomber sur lui en bredouillant entre deux hoquets :

- Pardon… pardon…

- Pas de lézard, petite puce.

Un peu plus indisposé qu'apitoyé, le mercenaire la prit délicatement dans ses bras, et attendit. Il n'avait pas envie de répondre, sachant très bien que leurs divergences de point de vue n'amèneraient jamais un accord mutuel sur cette discussion.

Halbret avait raison… plus le temps passe, et plus elle frôle la crise de nerfs…

Ils ne dirent rien de plus pendant une petite minute, puis Chi'ta se calma un peu.

- Bon… nous devons y aller.

- D'accord. Où ça ?

- Le docteur Lohrn nous attend à l'ambassade Calipsa.

- Liam est déjà dans le speeder, je suppose ?

- Oui.

Le mercenaire franchit la porte, mais Chi'ta n'eut pas la force de le suivre. Elle s'assit par terre, et respira profondément, essayant tant bien que mal de méditer un peu. La grosse voix grave et douce du Togorien la fit sursauter.

- Petite puce a un problème ?

Chi'ta se redressa, s'essuyant promptement les yeux.

- Non, maître Dankin, mais je vous remercie pour votre sollicitude.

- Je comprends toi. Dralls ont cœur tendre et fragile. Derniers jours ont été difficiles.

- Je sais, maître Dankin. Je fais de mon mieux, mais parfois j'ai vraiment envie de me réfugier dans un trou sur Drall, et ne plus en sortir.

- Chi'ta très compatissante. Douleur des autres provoque douleur sur petite puce.

- Si seulement j'étais aussi forte et solide que vous… ça m'aiderait beaucoup.

Le Togorien inspira profondément, et baissa la tête.

- Cœur compatissant n'est pas toujours une faiblesse. Dralls sont aimés, et répandent joie et confiance partout où ils vont. Dankin ignore la compassion. Mais Togorien inquiète. Non-guerriers ont peur de Dankin, et la peur devient vite haine viscérale.

- Oh… je vois où vous voulez en venir. Alors… ça vous rend triste ?

- Dankin ignore la compassion, répéta le Togorien. Femelle Mecetti nous attend dans l'espace.

La jeune fille renifla un petit coup.

- Vous avez raison. Ne les faisons pas attendre davantage.

C'était l'heure de pointe. La limousine roulait lentement, zigzaguant entre les nombreux speeders. Ils s'étaient rendus à l'ambassade Calipsa, où Ezra les avait attendus près d'une autre limousine. Toujours de mauvaise humeur, Canderous ronchonna :

- Mais pourquoi faut-il qu'on fasse ça ?

- Parce que nous avons reçu une convocation officielle de la Chambre du Grand Conseil de Procopia. Vaskel Savill compte présenter les contre-preuves pour être dédouané des crimes de complicité avec le R.A.J. qu'on lui a imputé.

- Mais c'est bien un de leurs complices, non ?

- Oui, mais il veut prouver que leurs cibles n'étaient pas civiles. C'est surtout ça qui l'a mené à sa perte.

- Ce ne sont pas nos affaires. On a des trucs plus importants sur le feu !

- Tu oublies que je suis moi-même engagée auprès de la Maison Calipsa. Ce serait malvenu de ma part de ne pas assister à ce temps de parole.

- Mais justement, on n'a pas le temps ! Ce pendard de Melantha, avec ses ambitions à deux balles, va tout flanquer en l'air !

- « Pendard » ? J'ignorais que tu connaissais ce mot, Canderous.

- J'en ai d'autres à ta disposition, cocotte !

La jeune doctoresse préféra ne pas répondre, de peur de choquer les deux padawans. Canderous n'insista pas, et préféra changer de sujet.

- Hé, Ezra, je voulais…

- T'as un autre mot, alors ?

- Lâche-moi, il ne s'agit pas de ça. En fait… Dankin et moi, on est un peu à la rue en ce moment. Enfin, j'ai encore un peu de blé pour payer l'hôtel, mais…

- C'est bon, j'ai pigé. Depuis que Stern vous a virés, vous êtes sans emploi.

- Est-ce que… la Maison Calipsa ne recrute pas ?

Le docteur Lohrn ne réfléchit qu'un court instant.

- La Maison Calipsa a toujours besoin de gens comme vous deux pour les missions d'exploration ou d'escorte. Cependant, si je n'ai rien à dire sur vos talents de gros bras, j'avoue que sur le plan de la discipline, ça risque de coincer. Ne le nie pas, tu as quand même un caractère plutôt tête brûlée.

- Tout de suite les grands mots !

- Justement, aux grands maux les grands remèdes ! Je mets les choses au point tout de suite : je peux parler au Baron Turel de vous deux, et peut-être qu'il acceptera de vous embaucher, mais si jamais vous faites encore des vagues, je risque d'avoir des problèmes moi aussi. Le Baron Turel n'aimerait pas beaucoup risquer l'incident diplomatique à cause de gens que je lui aurais présenté.

- D'accord, mais est-ce que tu peux quand même faire quelque chose ?

- Je vais voir ce que je peux faire, mais je parlerai au Baron de vos antécédents. Tous ceux que je connais, y compris l'histoire du Gantelet. Je refuse de mentir à mon supérieur, ou de jouer au jeu de l'omission. Ensuite de quoi ce sera à lui de choisir s'il vous embauche ou pas. Est-ce que c'est clair ?

- Oui, très clair.

Chi'ta se rendit alors compte qu'il manquait quelqu'un.

- Docteur Lohrn, où est maître Grennan ?

- Grennan ? Je n'en sais rien.

- Ah bon ? s'étonna Liam.

- Il m'a dit qu'il avait une « affaire personnelle » à régler, c'est tout ce que je sais. Il ne faudra donc pas compter sur lui, cette fois.

- Il… il lui est arrivé quelque chose ?

- Chi'ta, nos relations appartiennent uniquement au plan professionnel. Il est sympa, mais ce n'est ni mon grand frère, ni mon amant, ni mon chaperon personnel. Je ne connais pas grand-chose de sa vie, mais je sais qu'elle n'a pas été très agréable.

- Oh… vous croyez que je pourrais…

- N'y pense même pas. Il est parfaitement capable de se débrouiller tout seul. Je ne connais aucun chasseur de primes qui a eu une enfance heureuse et une vie sans histoire, alors dis-toi bien que ce n'est pas un rigolo. Pour survivre jusqu'ici, crois bien qu'il a dû en baver, et faire baver les autres. J'ignore comment il a fait pour embrasser cette carrière, mais tout ce qu'il veut, c'est qu'on lui fiche la paix à ce propos. Et du coup, quand il est sur une affaire personnelle, je ne m'en occupe pas.

La limousine s'arrêta. Quand la petite bande en descendit, la jeune Drall constata :

- Mais… nous ne sommes pas à l'astroport de Procopia !

- Tout juste. Nous n'avions pas besoin de nous y rendre. Nous sommes plus précisément devant l'un des hangars à marchandise de la Maison Calipsa. C'est là que nos meilleurs techniciens ont pris soin de faire un relooking complet à un vieux tas de ferraille qu'on a ramassé il y a quelque temps.

Liam comprit, comme les autres, de quoi il s'agissait vraiment, et cela emplit son cœur d'impatience. Le petit groupe était rassemblé devant la grande porte coulissante du hangar.

- Alors, est-ce qu'il est aussi beau que je l'espère ? demanda Liam.

- Non, petit gars, répondit Ezra avec un grand sourire. Il l'est trois fois plus.

La jeune femme appuya sur le bouton d'ouverture. La porte s'ouvrit dans un grand bruit, et les néons s'allumèrent un à un. Canderous, Liam, Dankin, et Chi'ta poussèrent des cris et des sifflements d'admiration. L'Espoir Éternel n'était maintenant plus qu'un lointain souvenir par rapport à la merveille intersidérale qui sommeillait au milieu de la piste de stationnement.

- Mademoiselle, messieurs, permettez-moi de vous présenter le Vandread.

Le petit groupe se rapprocha de la carlingue. Tout l'extérieur avait été repeint, il brillait désormais d'une magnifique couleur bronze. Le cylindre tribord n'avait plus la moindre bosselure. Le hublot du cockpit flambant neuf était maintenant d'une forme plus aérodynamique. Sur le toit, le canon rotatif était rutilant, d'un modèle dernier cri.

- Incroyable…

Liam avança timidement, tendit la main, osa toucher le métal.

- Quel magnifique vaisseau… Alors, c'est vrai ? Ce n'est pas une location, un prêt, n'importe quoi de ce genre ? Il est bien à nous ?

- Petite correction, Liam, sans vouloir démolir ton rêve. Ce vaisseau n'est pas « à nous ». En tout cas, pas officiellement. Le nom de son possesseur est celui indiqué sur cette petite carte.

La jeune femme présenta alors une carte de la taille d'un passe d'identité standard, mais aux tons argentés, caractéristique d'un acte de propriété. Elle la fit passer de mains en mains jusqu'à ce qu'elle s'arrêtât entre les mains de Canderous qui ouvrit de grands yeux.

- Le seul propriétaire légal, et par conséquent le capitaine, est notre ami Canderous. Après avoir bien étudié la question, je me suis dit qu'il était le plus à même d'avoir cette responsabilité. Obéir aux ordres, c'est pas ton truc, mais en donner, c'est différent, n'est-ce pas ?

Les lèvres du Mandalorien se plissèrent en un rictus de satisfaction. La jeune doctoresse continua :

- Et voici le meilleur !

Le bip de réception d'un appel radio résonna dans le hangar. Cela venait du communicateur intégré dans le gant gauche de Canderous. Le Mandalorien appuya sur le bouton de mise en marche. Une tête conique en acier apparut sur le petit écran. Le droïd prononça quelques mots d'une voix éraillée plutôt cocasse.

- Salutations, Capitaine Tal ! Je suis M-R-V6, votre assistant au pilotage du vaisseau Vandread, mais vous pouvez m'appeler Mister V ! C'est un plaisir de travailler pour vous !

La rampe d'accès s'abaissa en un clin d'œil. Les cinq compères s'empressèrent de monter à bord, et les exclamations reprirent de plus belle. L'intérieur aussi avait été entièrement refait, du sol au plafond. Plus une seule trace d'huile, plus un câble ne dépassait. Il y avait même de la moquette. Entre la douche et la porte du vestibule, les ingénieurs avaient même ajouté une troisième cabine pour le capitaine. Enfin, dans le poste de pilotage, les sièges rembourrés avaient des ornementations dignes de la chambre d'une Duchesse de Drall. Et, branché sur l'ordinateur, le droïd de pilotage de modèle V6 pivota et salua la cantonade.

C'était un petit droïd d'un mètre de haut. Il ressemblait à un modèle de droïd astromécano R2, à quelques différences près : son corps était un cylindre étincelant recouvert de motifs peints sur la carrosserie, il était soutenu par deux jambes fixées sur ses flancs, ses pieds étaient pourvus de roulettes, mais sa tête, au lieu d'être en forme de dôme, faisait penser à un cône dont on aurait sectionné le sommet en biais. Un objectif de caméra sortait de la surface plane. Curieuse, Chi'ta s'approcha, pencha la tête sur le côté, étonnée de découvrir un modèle de droïd qu'elle ne connaissait pas. Celui-ci dit alors :

- Bonjour, Monsieur ! Je suis enchanté.

- Euh… je crois qu'il y a erreur sur la personne, répondit Chi'ta, éberluée, alors que les autres éclatèrent de rire.

- Hé, j'espère qu'il est encore sous garantie ! ricana Liam.

- Bon, ce n'est pas le tout de rigoler, reprit Ezra. Damara nous attend, elle m'a laissé les coordonnées du relais spatial où se trouve son vaisseau. Capitaine, c'est l'heure du baptême du feu.

Avec un grognement de satisfaction, le Mandalorien s'assit dans le fauteuil principal. Une fois tout le monde bien attaché, il posa délicatement ses doigts sur le levier de démarrage, avec un frisson de plaisir. Puis il mit les gaz.

- Et c'est parti !

Les deux padawans crièrent de peur et d'excitation lorsque le Vandread sortit du hangar et s'envola jusque dans la stratosphère. Très vite, le ciel bleu s'assombrit, et des myriades d'étoiles apparurent à travers la surface vitrée. Le mercenaire se retourna avec un sourire narquois.

- Tout le monde est entier ?

Chi'ta avait rabattu la capuche de sa houppelande sur sa tête, et tremblait de partout. Liam avait l'impression d'être descendu d'un grand huit. Ezra et Dankin, plus habitués à ce genre d'expérience, étaient tout de même surpris par la puissance de l'appareil. Mister V s'écria, enjoué :

- Félicitations ! Un décollage de premier ordre !

- Merci, bas de plafond. Bon, je vais envoyer le signal.

Canderous pressa le bouton de communication. Un instant plus tard, il y eut une réponse. La silhouette de Damara apparut sur le petit écran holographique.

- Salut les gars ! Waouh ! Sacrée bestiole !

- N'est-ce pas ? Bon, alors, la destination ? Talorande, c'est bien ça ?

- C'est cela même. Normalement, on y sera dans dix-huit heures.

Dix-huit heures… ça veut dire qu'on en a au moins pour trente-six heures d'aller-retour. Ca, plus notre témoignage, plus le voyage vers Obulette… ça va être juste !

- Hé, Liam ?

- Hein ? Oh, je…

- Ca ne va pas ?

Il vit les grands yeux noirs de Chi'ta, qui le regardaient avec anxiété.

- C'est rien, c'est rien… je pensais au timing. Tout va être extrêmement serré.

- Raison de plus pour ne pas traîner, fiston. On fonce ! Mister V, calcul des coordonnées pour Talorande.

- Tout de suite, mon capitaine !

Un instant plus tard, quand le Mandalorien eut les coordonnées, il tira le levier de passage en hyperespace. Les étoiles se muèrent en une pléthore de traînées lumineuses, et le Vandread bondit dans le couloir de transit hyperluminique.

Les premières heures de vol s'étaient déroulées sans accroc. Le nouveau capitaine s'était réfugié dans sa cabine pendant une bonne partie du voyage, puis avait invité l'équipage à le rejoindre au petit salon. Une fois que les cinq compères furent assis sur les canapés, le mercenaire demanda de but en blanc :

- Vous vous souvenez des documents du docteur Akanseh ?

- Et alors ?

- Je viens de les relire, et pour moi, il y a des trucs qui ne sont pas très clairs.

- Du genre ?

- Tenez, je vous relis le passage :

Canderous sortit son petit bloc de données palmaire, et lut :

« Je viens d'entendre parler d'expérimentations particulièrement sournoises apparemment, les Précurseurs ont fait des mélanges, en intégrant leur ADN à la structure d'autres êtres viv… »

- Oui, c'est vrai, je m'en souviens ! réalisa la petite Drall.

- Je me demande s'il n'y aurait pas des sujets d'expérience en vadrouille dans le secteur Tapani ?

Liam plissa les yeux, anxieux.

- Tu crois ? Tu penses à quelqu'un en particulier ?

- Ouais, à notre ami Don Nycator de Mecetti.

- Nycator ?

L'adolescent avait haussé un sourcil.

- Je pense de plus en plus qu'il est de mèche avec les Précurseurs de Kathol. Il compte sans doute sur cette cérémonie pour faire quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais à mon avis, ça va craindre un maximum.

- Tu penses à quoi ? Un bain de sang ?

- Peut-être pas, fiston. Je pense plutôt à un rassemblement de Jedi, genre ils veulent en capturer le plus possible pour je ne sais quel projet. Et Liryl serait sa première victime. D'ailleurs, puisqu'on parle de ça, les padawans, Jessa Halbret…

- Eh bien quoi, Jessa Halbet ?

- Skywalker nous a dit qu'elle avait été… soumise à ce genre d'expérience, non ?

- Attends, attends, coupa Ezra. Tu peux répéter ? Qui a été soumis à quoi ?

Le Mandalorien toussota devant la mine défaite des deux padawans, pas vraiment prêts à se remémorer les crises d'Halbret. Cependant, il continua :

- Jessa Halbret, l'un des quatre maîtres du Conseil, a sans doute des molécules de Kathol plein la bidoche.

- Sans blague ? Comment ?

- Skywalker n'en a pas parlé.

- Peut-être, mais nous, on devrait lui en parler à notre tour.

Quand le Vandread regagna l'espace normal, ce fut devant une gigantesque planète couleur de cuivre. Chi'ta contempla ce spectacle, impressionnée.

- Oh… je… je n'avais jamais vu ça.

- Ce n'est pourtant pas la première fois que tu vas d'une planète à l'autre !

- Oui, bien sûr, docteur Lohrn, mais… pas une géante gazeuse.

La sonnerie du communicateur la tira de sa rêverie. Canderous se réinstalla dans le fauteuil.

- Vandread, j'écoute.

- Canderous ? Ici Damara. Vous avez été plus rapides que je pensais !

La navette Mecetti apparut dans le champ de vision du pilote pendant que la voix de la jeune femme continuait de parler.

- Bon, suivez-moi, nous y serons dans quelques minutes.

- Je te colle au train. Mais je te préviens pour la dernière fois : si c'est un piège, t'auras pas le temps de le regretter.

- Et je te réponds pour la dernière fois : ce n'est pas un piège. On se retrouve sur la piste.

Les deux vaisseaux entrèrent dans l'atmosphère de Talorande. La petite Drall fut encore plus ébahie par le spectacle : rien que des nuages, pas la moindre surface de terre. Des nuages dorés grands comme des montagnes au milieu desquels elle se sentait véritablement minuscule. Le mercenaire s'en rendit compte, et eut un petit sourire.

- C'est autre chose que les tunnels de Drall, pas vrai ?

- Je ne vous le fais pas dire. Oh ! Regardez !

Elle montra du doigt quelque chose en contrebas. L'équipage vit un incroyable spectacle. Il y avait un petit groupe de créatures pour le moins surprenantes ressemblant à des méduses grandes comme le vaisseau. Ces animaux flottaient placidement dans les cieux de Talorande.

- Qu'est-ce que c'est que ces drôles de machins ? demanda Liam.

- Des beldons, Liam, répondit Ezra. Il y en a aussi sur Bespin, ils vivent dans l'atmosphère des géantes gazeuses. Ils se nourrissent des algues aériennes en suspension dans les nuages, et ne s'approchent pas des sources d'énergie artificielle.

- Donc, on ne risque rien ?

- Ils émettent de l'électricité statique, mais même s'ils étaient dangereux pour nous, nous n'aurions aucun mal à les semer, ils ne peuvent pas voler très vite. Ah ! Nous y voilà.

Une incroyable construction venait d'apparaître entre deux bandes nuageuses. Au premier abord, les deux padawans crurent voir un dôme métallique de la taille d'une grande ville, mais la structure de cette île flottante était plus complexe que cela. C'était un conglomérat de plates-formes reliées entre elles par une multitude de passerelles. Et d'autres vaisseaux allaient et venaient dans les cieux orangés. Sur le sommet, ils pouvaient voir les immeubles. Une patrouille de véhicules célestes les croisa. Sur leurs indications, les deux vaisseaux se posèrent sur la piste d'atterrissage numéro 27.

Damara Decrilla attendit les autres devant le Vandread. Pour l'occasion, elle avait laissé la combinaison de moulante au placard pour passer un tailleur. Elle tenait une mallette métallique.

- Bienvenue sur Talorande ! Vous avez fait bon voyage ?

- Incroyable ! Je ne pensais pas voir un tel spectacle ! s'émerveilla Chi'ta. Mais… je dois vous avouer que ça me donne un peu le vertige…

- Abrégeons, nous avons un travail à accomplir !

- Tout à fait, docteur Lohrn. Je connais un jardin public un peu plus loin, nous y serons à l'aise pour récapituler le plan.

Canderous choisit de ne pas les accompagner. Il préféra profiter de ces quelques instants de solitude pour fouiller intégralement le vaisseau, en quête d'éventuels micros. Les autres suivirent Damara, franchirent une grande passerelle qui séparait l'astroport du reste de la cité. Chi'ta se força à marcher le plus au centre possible en regardant droit devant elle en réalisant que le pont surmontait directement le vide. Quelques minutes plus tard, ils évoluaient au milieu de buissons fleuris et d'allées de terre blanche. Tous assis sur des bancs disposés en cercle, ils s'assurèrent une dernière fois que personne ne faisait mine de les écouter, et Damara commença son exposé.

- Ce n'est pas la première fois que je fais ce genre de course pour Don Nycator. On ne sera donc pas surpris de me voir à la banque, j'ai même mon nom et ma signature dans leurs registres.

- Comment ça se passe, d'habitude ?

- Très simple, Liam : j'entre dans la banque après avoir passé le guichet. Le directeur me fait entrer dans la salle des coffres avec son passe, puis nous ouvrons ensemble le petit coffre personnel de Don Nycator. Il sort en fermant la grille derrière moi, me laisse faire ce que j'ai à faire, puis quand j'ai terminé, je le rappelle, il rouvre la grille, on referme le coffre, et on sort, et c'est tout.

- La procédure habituelle dans n'importe quelle banque, quoi.

- Jusqu'à présent je me suis contentée de déposer des objets, des documents, des bibelots dans ce coffre. Je n'ai jamais rien emporté, c'est Don Nycator qui vient lui-même chercher ce dont il a besoin. Mais aujourd'hui, c'est un peu différent : je vais embarquer le plus de trucs possible.

- Ne risquez-vous pas de vous faire percer à jour ?

- C'est bien possible, Chi'ta. C'est pour ça que je vais faire vite, histoire que le directeur ne se pose pas de question. Comme je n'ai qu'une petite mallette, je ne vais pas pouvoir vider tout le contenu du coffre, vous pensez bien. Je vais me fier à mon instinct pour prendre le plus intéressant. Cependant, nous ne devons rien laisser au hasard. Il y a de fortes chances que nous ayons été suivis.

- C'est pourquoi il faudrait nous disperser tout au long du parcours allant d'ici à cette banque, je suppose.

Après une brève analyse d'un plan de quartier, la répartition se fit ainsi : Chi'ta allait attendre devant la passerelle, près de l'arrêt de taxis. Liam et Dankin proposèrent de se poster à l'un des bars situés à mi-chemin entre l'astroport et la banque. Sur le plan, Ezra avait repéré un banc dans un petit square, juste en face de la banque.

- On répète une dernière fois : j'entre dans la banque, je ramasse ce qu'il y aura de plus croustillant, je sors, et je laisserai dans la poubelle du coin de la rue le double du ticket de la consigne de l'astroport.

- T'as le ticket alors que tu n'as rien déposé dans l'astroport ?

- J'ai déposé mes armes, et j'ai pu en faire un double avec mon ordinateur de poche.

- Quelle organisation !

- J'échangerai mes armes avec ma mallette, et je m'en irai de mon côté. La consigne est assurée par des droïds. Ils ne feront pas attention, même si deux personnes différentes leur montrent deux fois de suite le même ticket. Autre chose : dès que je serai dans la banque, je ne prêterai plus aucune attention à vous, quoi qu'il arrive. Vous non plus, vous ne vous soucierez plus de moi. Je ne dois surtout pas me trahir, ou vous attirer des problèmes. Ce sera chacun pour soi. Des objections ?

Personne ne dit rien, quoique Chi'ta fit une petite moue triste. Damara s'en rendit compte et lui dit avec un petit clin d'œil.

- Ne t'en fais surtout pas pour moi. Que ce soit sur Vilhon, ici ou sur Obulette, je sais me débrouiller. N'oublie pas que je suis une chasseresse professionnelle, le frisson de ce genre, ça me connaît ! C'est même mon carburant !

- Très bien. Allons-y.

- Bonne chance, les amis.

- Que la Force soit avec vous, Dame Decrilla.

La jeune chasseresse se releva, se craqua les phalanges, empoigna sa mallette, et quitta le parc. L'un après l'autre, les autres gagnèrent leurs postes stratégiques respectifs. Ezra fut la dernière à prendre place sur le banc du square. De l'autre côté de la rue, elle vit Damara franchir les lourdes portes ouvragées de la Banque Centrale Talorienne.

Quelques longues minutes s'écoulèrent. Les citoyens de Talorande allaient et venaient, vaquaient à leurs occupations, sans se douter de ce qui se tramait devant eux. Cette pensée amusa un peu la jeune femme.

Peut-être que le sort de l'univers se joue ici et maintenant, et ils ne le soupçonnent même pas. Qui sait, peut-être que ça m'est déjà arrivé d'être à leur place… et peut-être que je me fais de fausses idées. Bon, qu'est-ce qu'elle fabrique ?

Au moment où elle allait se lever pour voir ce qui se passait, elle perçut la silhouette athlétique de la Mecetti sortir de l'établissement et repartir vers l'astroport comme si de rien n'était. Ezra attendit encore une minute avant de la suivre. Quand elle estima avoir assez attendu, elle se mit en route. En chemin, elle vit la poubelle, et ramassa au passage le petit ticket de plastique numéroté. Elle regarda discrètement aux alentours, et ne vit rien d'anormal.

Un peu plus loin en avant, elle distingua Liam, sorti du bar. Et quand elle dépassa la porte à tambour, elle repéra du coin de l'œil la haute et large forme du Togorien. Enfin, la passerelle fut à nouveau en vue, et la petite Chi'ta avec, en train d'acheter un cornet de glace à un marchand ambulant. Damara, en revanche, n'était nulle part. N'y prêtant pas attention, la doctoresse continua d'avancer comme si de rien n'était. Elle dépassa Chi'ta qui ne l'avait même pas regardée.

Liam avait l'habitude de ce genre d'exercice. Après des années passées à détrousser les touristes naïfs de Coruscant venus chercher de l'exotisme dans les niveaux inférieurs, déambuler sans laisser transparaître sa tension était quelque chose qu'il faisait aussi naturellement que de respirer. Il était arrivé à mi-chemin de la passerelle, tout se passait pour le mieux… jusqu'à ce qu'il arrivât quelque chose qui n'était jamais arrivé auparavant.

Pendant quelques instants, il eut une vision, une hallucination : il se vit, lui, Liam Kincaid, marchant sur la passerelle, puis s'arrêtant subitement. Une voix bourrue marmonna :

- Allez, avance, petite limace… Un pas de plus et à moi le fric ! Qu'est-ce que t'attends, allez ! Encore un pas !

Il réalisa avec horreur qu'il apparaissait dans le collimateur d'une arme à système de visée électronique. Et au moment où la frêle silhouette en combinaison un peu trop grande se tourna vers le tireur embusqué…

Ses sens redevinrent cohérents. Et ses yeux étaient fixés sur l'un des échafaudages qui surplombaient l'accès à la passerelle. Subitement pris de panique, il tourna des talons et s'enfuit à toutes jambes dans le sens inverse.

Ezra n'eut pas le temps de se demander ce qui se passait. Elle vit un toupet de fumée partir de l'échafaudage pour s'écraser directement sur le pont et ébranler la structure d'une violente explosion.

Liam courut se cacher derrière une benne à ordures, rapidement rejoint par Ezra, Dankin et Chi'ta.

- Bon sang, Liam, c'était moins une !

- Quelle chance tu as eue !

- Plutôt une vision, Chi'ta.

Dankin leva la main.

- Écoutez !

Tous firent silence. Chi'ta sentit ses oreilles pivoter vers sa gauche alors qu'elle distingua un grondement qui se rapprochait. Le rugissement caractéristique des réacteurs des vaisseaux de combat de l'Empire. Une ombre passa en trombe au-dessus de la passerelle, et s'arrêta juste au-dessus de la porte de la section 4. Le docteur Lohrn écarquilla les yeux, stupéfaite.

Dans le ciel orangé flottait un bombardier TIE. Le modèle impérial qui avait ravagé tant de villes, et causé la mort d'innombrables victimes innocentes. Deux personnes étaient à bord, installées dans les cockpits jumelés. Chi'ta poussa un petit cri effrayé en reconnaissant le pilote, le seul visible à travers le hublot renforcé. Celui-ci mit le haut-parleur en marche, et une voix furibonde ricocha sur les parois d'acier environnantes.

- Tu croyais peut-être me doubler, petit crétin, mais Themion Hejaran de Mecetti n'a pas dit son dernier mot !

Liam jura à son tour. L'infâme frère cadet de la Lune de l'Orbe de la Nuit avait donc rallié la cause de Don Nycator, et s'apprêtait à pulvériser son ex-rival et ses camarades.

- Décidément, il a la rancune tenace !

- Et il n'est pas venu seul !

En effet, des complices sortirent de leurs cachettes, sur les toits des bâtiments situés de l'autre côté. Outre la brute au lance-missiles, il y avait quatre autres Humains, dont deux d'entre eux installaient un Blaster Lourd à Affût Fixe. Le docteur Lohrn grinça.

- De mieux en mieux !

Adossée au container, Chi'ta sortit son communicateur.

- Canderous ? Canderous ? Je vous en prie, répondez !

Canderous finissait de remettre en place les coussins de la couchette du capitaine, satisfait. Il avait balayé chaque pièce du Vandread à l'aide du scanner du docteur Lohrn, et n'avait trouvé aucune signature énergétique anormale, ou d'ondes radios. Il s'allongea sur son lit, et respira un bon coup. Il pensait faire une petite sieste, lorsque la voix de Mister V éclata dans les haut-parleurs.

- Capitaine, capitaine ! Urgent, recevons communication à fréquence courte !

En grommelant, le mercenaire se leva d'un bond. En arrivant dans le cockpit, il brancha le micro. Il se boucha vite les oreilles en entendant la petite voix affolée de Chi'ta.

- ...erous ? S'il vous plaît, je sais que vous m'entendez ! C'est une urgence !

- C'est bon, petite puce, je te reçois ! Arrête de crier et dis-moi ce qui se passe !

Il fronça les sourcils en entendant en arrière-plan un bruit de moteur et de canons laser.

- C'est Themion Hejaran ! Il est à bord d'un vaisseau bombardier, il essaie de nous exterminer !

- Themion ? C'est pas vrai ! T'es où ?

- La passerelle sud de la section 4 !

- Restez planqués, j'arrive !

Puis, se tournant vers le droïd :

- Mister V, décollage immédiat !

- À vos ordres, capitaine !

Tout en enclenchant les différentes fonctions de l'appareil, le Mandalorien vit passer dans le ciel des voitures volantes de police.

- Dans quelle direction aller, capitaine ?

- On suit les condés !

Il régla sa radio, trouva la fréquence utilisée par les patrouilles de Talorande, et lança cet appel :

- Hé, les poulagas ? Y a du barouf sur la passerelle sur de la section 4 ! Un fou furieux qui pilonne à bord d'un bombardier volé !

- Si c'est une plaisanterie, c'est pas la peine, répondit l'un des agents.

- Non, attendez ! en répondit un autre. D'autres appels nous avertissent, cet inconnu ne plaisante pas !

- Bon, bien reçu, nous y allons, reprit le premier agent. Restez à l'abri, terminé.

Canderous coupa la radio.

- Tu parles que je vais rester à l'abri ! Mister V, on y va !

À la passerelle, la situation était de plus en plus tendue. Ezra visa la figure écarlate du Mecetti et tira. Le rayon frappa le vaisseau pile dans le cockpit, coup de chance inouï pile dans l'un des recoins moins renforcés du plexiglas. Elle retourna vite se caler derrière un lampadaire, évitant sans difficulté le déluge d'énergie verte crachée par le canon du bombardier. Elle vit Liam se jeter dans la benne à ordures sans hésiter.

Dankin s'était mis devant Chi'ta, et avait sorti son arbalète à carreaux explosifs. Esquivant l'attaque de l'un des malandrins, il riposta, envoyant valser l'assaillant qui dégringola dans le vide sous le choc. Les deux artilleurs au blaster lourd avaient fini de préparer leur arme, et s'apprêtaient à s'en servir. Le canonnier visa en direction du Togorien, et ricana en pressant la gâchette. C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu : ayant mal calculé son coup, il fut renversé par la force de recul de l'arme, et la rafale de feu partit non pas vers la passerelle et les fuyards, mais bien vers le bombardier TIE, en plein dans la vitre blindée. Le plexiglas explosa sous le choc. Le petit vaisseau perdit peu à peu de l'altitude, puis explosa en tombant comme une pierre, avant de s'abîmer dans les profondeurs du cœur gazeux de Talorande.

- Police de Talorande ! Rendez-vous, vous êtes cernés !

- On se barre ! Au milieu de la foule, on les sèmera !

Ezra se mit à courir vers le centre-ville, suivie par Liam qui sortit de la poubelle. Dankin rangea son arbalète, et jeta la petite Drall sur son épaule. En se retournant, Liam distingua les tireurs lever les bras en signe de reddition, alors que les voitures de patrouille étaient en suspension autour de la passerelle. Les quatre compères virent alors le Vandread passer juste au-dessus de la rue. Le communicateur de Chi'ta bourdonna.

- Petite puce ? Petite puce, où es-tu ?

- Je… suis… sur l'épaule… de maître… Dankin !

- Vous êtes suivis ?

- Non… les gardes… ont arrêté… nos agresseurs !

Ezra se brancha à son tour sur le canal sécurisé.

- Ca va sentir le roussi quelque temps, ici. Écoute, il y a un autre astroport, ici ?

- Ouais, de l'autre côté de cette citadelle.

- Parfait. Tu nous y attends, on t'y rejoint. Après on ira récupérer la mallette.

- Bien reçu. Ne traînez pas !

Et le Vandread s'éloigna vers le soleil couchant.

- Quelle frayeur !

Ils avaient pris le monorail public, et atteint l'astroport est en moins d'une heure. Canderous n'avait pas quitté le Vandread, trop préoccupé par l'aménagement de sa cabine. Aussi ne prit-il même pas la peine d'accueillir les autres quand ils montèrent à bord.

- J'ai un peu honte… J'ai fui comme un lâche ! Tu parles d'un futur Jedi Gardien !

- Allons, ne sois pas si dur avec toi-même, Liam. Je n'ai pas fait mieux. Seul un Jedi confirmé aurait pu tenir un assaut face à une telle force de frappe. Et puis, n'oublions pas qu'il y aurait pu avoir des blessés si le combat avait duré.

- Finies les leçons de morale ! aboya Canderous en entrant dans le salon. On a encore du boulot. D'après les radios de la milice, la pression est retombée, et les alertes ont été suspendues. Nous pouvons retourner à l'astroport ouest.

Ce qu'ils firent. Une fois arrivés, Liam insista pour aller chercher la mallette lui-même, et seul. Armé du ticket, il se rendit jusqu'au comptoir, en marchant d'un pas rapide. La consigne était un comptoir sur lequel était greffé un droïd en forme de torse humain, avec bras et tête. L'adolescent donna le carton plastifié à la machine. Le tapis roulant du comptoir défila, jusqu'à ce que surgisse la mallette de Damara. Le padawan s'en saisit, remercia le préposé artificiel, et regagna vite le vaisseau.

- Désolé de vous avoir fait attendre, mais il fallait que je rattrape ma fuite éperdue.

- Épargne-nous les mauvaises excuses, on n'a pas le temps. Avant de décoller, j'ai bien envie de savoir si ce n'est pas une bombe ou un mouchard.

- On n'a qu'à l'ouvrir maintenant. Si c'est un contenu qui craint, on balance le tout dans le vide.

- Attends, avant qu'on ne l'ouvre… tu sens quelque chose de malsain en émaner ?

Liam posa les mains sur la valise, ferma les yeux… Chi'ta s'y mit aussi.

- Non, il n'y a rien.

- À moins que cet attaché-case ne soit fabriqué dans une matière isolante à la Force, ce dont je doute grandement, il n'y a aucune puissance à l'intérieur.

- Dankin, tu sens une odeur louche ?

Le Togorien prit la valise, et la renifla à plusieurs reprises. Il la posa sur la table en secouant la tête.

- Pas d'odeur d'explosifs.

- Bon… mais à tous les coups elle est quand même piégée.

- C'est là que j'entre en jeu ! déclara fermement Ezra.

Ezra sortit alors d'un placard le senseur amélioré qu'elle avait utilisé avant d'entrer chez Niklas Veiler. Elle passa pendant une longue minute le cône senseur sur toute la surface polie… mais ne vit rien de plus que les signatures énergétiques du verrou électronique. Puis elle pressa délicatement le bouton d'ouverture. Un réjouissant déclic se fit entendre. Très doucement, la jeune femme ouvrit la valisette. À l'intérieur, il y avait trois cartouches. Trois petites cartouches de données, de format standard. Il y avait bien quelque chose d'écrit sur les étiquettes, mais c'était un langage de symboles compliqués, et personne ne sut de quoi il s'agissait vraiment.

- Bon, nous savons que ce n'est pas dangereux, à première vue. On se casse. Évacuez le sas, on va se débarrasser de cette valise. Mister V, décollage !

- Tout de suite, mon capitaine !

Le vaisseau de transport spatial décolla et s'éloigna de la cité de Talorande. Au passage, Canderous ouvrit le sas, balançant la mallette dans le vide.

Le Vandread reprenait sa route vers l'espace, laissant derrière les cieux cuivrés de Talorande. À moitié concentré sur les commandes, Canderous pesta :

- Poursuivis par Themion Hejaran jusqu'ici… Cette Mecetti de malheur aurait osé…

- Non, Canderous ! interrompit le padawan Gardien en levant la main. Nous l'avons tous vu suivre le trajet prévu, et elle a bien laissé la mallette à la consigne !

- Je l'ai quand même perdue de vue en arrivant à la passerelle.

- Elle n'a pas emprunté celle où je vous attendais, docteur Lohrn, mais celle qui se trouvait un peu plus au nord. J'ai senti sa présence la franchir.

Le Mandalorien restait soupçonneux, mais finit par hausser les épaules.

- Bon, ne traînons pas, le temps nous est compté. Mister V ? Cap sur Procopia !

- À vos ordres, mon capitaine !

Et le vaisseau entra derechef en hyperespace. Canderous quitta son siège et s'étira. Ezra desserra un peu sa combinaison.

- Super, on va pouvoir souffler un peu. « Capitaine », dit-elle avec un soupçon d'ironie. Je vais prendre une douche, je te déconseille de me suivre.

- Arrête de fantasmer, répliqua le Mandalorien avec un petit ricanement.

Il resta à fixer amoureusement le tableau de bord de son nouvel appareil pendant de longues minutes, puis quitta la cabine. Il alla prendre une bière dans le bar de la salle de détente. Du coin de l'œil, il vit les deux adolescents assis à la table d'holo-échecs, serrés l'un contre l'autre.

- Quand même, c'est comme ça que ça se termine ? Si cette scène avait eu lieu dans un film, le spectateur aurait clamé au remboursement ! Le grand combat entre les gentils et l'affreux usurpateur qui se déroule comme ça, c'est carrément minable !

- Oui, mais on n'est pas dans un film, et j'aimerais bien te voir jouer les héros devant une demi-douzaine de tueurs dont deux avec un B.L.A.F. et un autre avec un lance-missiles, le tout soutenu par un bombardier TIE ! protesta Liam, visiblement indigné. Excuse-moi si ça te choque de penser à sauver ma peau plutôt que crever avec panache !

Encore secoué par cette rencontre, l'adolescent tremblait de partout.

- C'est bon, c'est bon, je te charriais. Sûr que la baston ne s'annonçait pas très bien. Si j'avais été là, ça se serait passé autrement. Mais je pensais qu'avec tes pouvoirs de Jedi, tu aurais pu arracher le lance-missiles du gars et t'en servir sur le TIE !

- Mes pouvoirs de Jedi ne me permettent pas encore de faire ce genre de chose. Je peux me battre, mais jongler avec les objets, c'est beaucoup plus hasardeux. Dans une situation de stress, arracher une arme lourde des mains d'un agresseur est plus dur que de soulever un caillou. Sans compter qu'il y avait des dizaines de gens aux alentours et qu'il aurait pu y avoir des blessés. Et accessoirement, je n'ai jamais utilisé de lance-missiles.

La doctoresse sortait alors de la cabine sanitaire, propre et détendue dans une combinaison de rechange. Elle prit les devants en sentant la tension monter.

- Du calme, les gars. On a eu une grosse frayeur, mais tout s'est bien terminé pour nous. Maintenant, détendons-nous, car à mon avis, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Il est inutile de se prendre la tête maintenant.

Le mercenaire acquiesça d'un petit signe de tête en buvant une gorgée de sa bière.

- Je me demande ce que sont ces fameux documents ? s'interrogea Chi'ta.

- Justement, on va voir ça, répondit la Calipsa en posant son bloc de données.

Tous s'installèrent sur les canapés autour d'elle. Elle prit l'une des trois cartouches.

- Attendez, je vérifie que les données dessus ne soient pas protégées… elles le sont, mais pas assez pour moi. Voilà.

Une icône unique apparut sur l'écran de l'ordinateur portable du docteur Lohrn.

- C'est un fichier audio. D'après la date, il a été enregistré il y a environ six mois.

Le docteur monta le son et cliqua sur le bouton de lecture. Deux voix retentirent dans l'habitacle. Deux voix horriblement familières.

- Je vous salue, très cher.

- Alors, Dauphin… comment les choses évoluent-elles ?

- À merveille, je dois dire.

- En êtes-vous sûr, Dauphin ? Un module a été activé.

- Accidentellement, par un sinistre personnage devenu fou qui croupit désormais en prison. Il n'y a plus aucun danger.

- Vous avez donné un de nos modules à ces arriérés !

- C'est tout ce que j'ai pu trouver pour amadouer Dame Bathos. À cause de cette petite larve de Klytus, la Maison Mecetti est passée à deux doigts du scandale. Tant que nous ne sommes pas prêts, nous ne pouvons nous permettre de trop attirer l'attention.

- Votre inconscience risque de nous perdre.

- J'ignorais qu'il était encore opérationnel. Mais ne vous en faites pas, c'est un Nalroni ignorant qui le détient, maintenant. Je doute qu'il en fasse quoi que ce soit d'intéressant. De toute façon, nous en avons d'autres, n'est-ce pas ?

- Y a-t-il eu des témoins ?

- Oui, malheureusement.

- Voilà qui risquerait de compromettre nos relations !

- Non, non, non ! Je vous rassure ! Il s'agissait d'une poignée de mercenaires loués le temps d'une journée. Ce ne sont que des vagabonds de bas étages, ils ne représentent aucun vrai danger.

- Vous allez devoir surveiller ces individus de très près.

- Déjà fait, très cher. L'Ordre Mecrosa a déjà implanté un traceur sur le gros lion.

- Nous ne pouvons nous permettre de laisser filer une quelconque information.

- Oui, je sais, mais ils n'en valent pas la peine.

- Ils ont vu la technologie DarkStryder. Ils représentent un danger.

- Ne vous inquiétez pas, je maintiens que ce ne sont que des touristes. Ils ne peuvent rien contre moi, et ne sont pas méchants. De plus, ils connaissent Dame Liryl, et je n'ai pas envie qu'elle se fâche avec moi, je l'aime ! Le vrai danger vient des Impériaux. Je crois qu'ils sont à votre recherche. Ils ont déjà tenté de me compromettre, et je sais qu'ils vont faire de même avec les Melantha.

- Êtes-vous sûr de vos paroles ?

- Même s'il ne travaille pas pour l'Empire, Klytus travaille pour quelqu'un de puissant et riche. Je suis sûr qu'il n'a jamais fait partie de mon administration.

- Redoublez de prudence.

- Soyez sans crainte. Bientôt, les choses vont changer. En grand.

- L'étape suivante s'effectuera sur l'île Crispos.

- J'enverrai Sheffield. Ne vous en faites pas, il est parfaitement inoffensif.

- Vu votre acharnement à laisser des témoins, nous ne garantissons pas sa survie à cette entrevue.

- Aucune importance. L'univers se portera mieux sans cet imbécile peureux. Terminé.

- Eh bien, le voilà, le message entier !

Tous avaient reconnu la conversation enregistrée entre Don Nycator de Mecetti et un mystérieux interlocuteur, celle sauvegardée par SE-2-4. Canderous regarda son compère, l'air amusé.

- « Le gros lion »… pas mal, même venant de cette folle guêpe.

- J'ai entendu pire. Quoi c'est, cet « Ordre Mecrosa » ?

- Euh… d'après ce que j'ai entendu, répondit Ezra, il s'agit d'un réseau d'espions particulièrement performants formés par la Maison Mecetti. Tellement performants que beaucoup pensent que ce n'est qu'une rumeur destinée à dissuader les arrivistes de bousculer les hautes autorités Mecetti et de prendre le risque de se retrouver avec les Mecrosa au train.

- Et… c'est vraiment une rumeur, n'est-ce pas, docteur Lohrn ?

- C'est ce que je croyais jusqu'à il y a une dizaine de secondes, Chi'ta. Il va sans doute falloir que je te scanne de fond en comble, Dankin.

- Pas la peine, le droïd de protocole de Skywalker l'a enlevé.

- Toujours pas d'idée sur qui peut être le gars qui cause avec Nycator ?

- Je pencherais pour Bodé Leobund.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça, Canderous ?

- Le fait que ce soit le numéro un des Mecetti, à qui il doit être difficile, voire impossible de cacher quoi que ce soit, s'il a un service d'espions aussi efficace. Il doit être de mèche avec Nycator. D'ailleurs, si Nycator a accès à ces Mecrosa, ça en dit long sur les relations qu'il peut entretenir avec le grand manitou.

- Dans le message, la voix dit « nos modules », « nos relations », ils veulent rester discrets… je ne crois pas que ce soit logique.

- Tu penses à autre chose, petite puce ?

- DarkStryder était un ordinateur qui contrôlait les Krakraï et autres… et si cet interlocuteur s'avérait être une… « nouvelle génération » ?

- DarkStryder 2.0, ou quelque chose comme ça ? Ce n'est pas impossible.

Liam montra les deux autres cartouches d'un signe du menton.

- Bon, et la suite ?

- Allons-y.

La deuxième cartouche contenait une série de documents qui étaient familiers à la jeune Calipsa.

- C'est un dossier médical. Date de naissance, mensurations, groupe sanguin… il y a cependant quelque chose qui cloche. Ce diagramme, là.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda le padawan.

- La représentation d'une chaîne d'acide désoxyribonucléique.

- ?

- Un brin d'ADN, si tu préfères. Tu sais ce que c'est ?

- Oui, quand même ! J'ai pas été à l'université de Coruscant, mais je ne suis pas non plus un ignare ! Et qu'est-ce qu'il a, ce brin ?

- Tout individu intelligent répertorié, à ma connaissance, a une chaîne d'ADN composé de deux segments qui forment une hélice. Or, si tu regardes ce diagramme, combien tu comptes de segments ?

- Six ! s'exclama Chi'ta. Il y en a six !

- Et après ? C'est peut-être l'ADN d'une créature qu'on ne connaît pas encore, c'est tout, suggéra Canderous en haussant des épaules avec désinvolture.

- À qui est ce dossier ?

- T'as raison, Dankin, je n'ai même pas vérifié. Ce diagramme a retenu mon attention trop vite.

Ezra fit défiler les données, jusqu'à tomber sur un portrait : celui de Don Nycator de Mecetti.

Un silence de mort plana dans la cabine. Le docteur Lohrn n'en revenait pas.

- Alors ça… c'est le pompon.

- Je le savais ! Je savais que ce type n'était pas clair ! Je l'avais bien senti !

- Relax, Liam. À votre avis, on a affaire à quoi ?

- N'avez-vous aucune idée de ce que c'est en regardant à nouveau le diagramme, docteur Lohrn ?

Ezra repositionna le curseur sur le schéma.

- Je dirais que… je vois bien deux segments comparables à ceux des Humains, mais pour les autres…

- Est-ce qu'il n'y aurait pas des points communs avec de l'ADN d'insecte géant ?

- Bien raisonné, Canderous, je vais comparer avec les données d'Akanseh.

Une minute plus tard, les cinq compères durent se rendre à l'évidence. L'ADN de Don Nycator de Mecetti présentait bel et bien des similitudes avec certains éléments des Kathols. Cette constatation jeta un grand froid dans la cabine.

- Bon… et à votre avis c'est quoi ? Un clone ? Un mutant ? Un autre sujet d'expérience ?

- Tu penses qu'il y aurait eu un « vrai » Don Nycator qui aurait été remplacé par ce… cet être ?

- Ca fait combien de temps qu'on entend parler de ce type ? Deux ans, je crois ? Deux ans qu'il fait des manœuvres de plus en plus audacieuses. Qu'est-ce qui a bien pu se passer il y a deux ans pour que ça change ?

- Ben, ça… Les Kathols sont passés par là.

Canderous fit une moue cognitive.

- C'est quand même curieux, ce qui nous arrive. On vient sans doute de dénicher l'un des secrets les mieux gardés de la Maison Mecetti – en tout cas pour leur représentant de Procopia. Je trouve quand même qu'on l'a eu bien facilement.

- Facilement ? Avec Themion ? Ne me fais pas rire ! répliqua Liam, irrité.

- Sans Themion, tout ce qu'on avait à faire, c'était d'aller dans cette banque et trouver ce dossier. Pourquoi Nycator n'a-t-il pas gardé ça chez lui ?

- Réfléchissez, Canderous : nous ne sommes pas censés savoir que ces documents étaient ici. S'il avait laissé ces fichiers à l'ambassade, nul doute qu'un réseau d'espions ou un autre aurait pu les récupérer. Or il a décidé de les entreposer dans une banque située hors du secteur Tapani, et Damara doit être la seule à avoir les autorisations pour récupérer ces dossiers en dehors de lui. Si elle ne nous en avait pas parlé, nous n'aurions jamais pensé à nous rendre jusqu'ici. Je parierais même que ce compte bancaire n'a aucune existence officielle sur Procopia ou Obulette.

- Hum… tu as peut-être raison, petite puce.

Mais le mercenaire semblait peu convaincu. Ezra, elle, parut plus nerveuse encore.

- Un individu avec des cellules de ces bestioles… je préfère ne pas penser à ce dont il est capable. Peut-être que ça ne change rien, et peut-être qu'il peut se régénérer à toute vitesse, faire des bonds de trente mètres de long, et communiquer par la pensée avec les Krakraï et les Mantes. Quoi qu'il en soit, nous devons en informer immédiatement les plus hautes sphères. La présidente Leïa, et les principaux dirigeants des Maisons.

- T'es malade ? Si jamais on file ça aux Mecetti, ils vont nous faire rôtir à petit feu avant de disperser nos cendres dans le cosmos !

- Je ne pensais pas aux Mecetti, Canderous, mais à Weston Warsheld de Calipsa, même si je ne pense pas que Bodé Leobund de Mecetti soit impliqué là-dedans.

- Euh… t'es sûr que la discrétion n'est pas de mise ?

- Non, Liam. Je suis une Calipsa, et j'ai des devoirs envers ma Famille.

- Serais-tu prête à ce qu'on te casse la tête pour t'empêcher de parler à ta Famille ? demanda Canderous en la regardant d'un air soupçonneux.

- Canderous ! Vous ne pensez pas à ce que vous dites ! s'écria la jeune Drall.

- Mais non, mais non… vous commencez à avoir vraiment les nerfs en pelote, les padawans ! Une bonne retraite de six mois chez les nonnes de Toredid vous ferait le plus grand bien ! Évidemment que je me doute que le vieux Warsheld va d'abord penser à ses fesses… enfin, ce qu'il en reste.

- Comment ça, « ce qu'il en reste » ? demanda Liam.

- Le Haut Seigneur Weston Warsheld est âgé de plus de cent quinze ans, expliqua Ezra. Il ne peut plus se déplacer qu'en fauteuil antigrav, et son droïd médical le suit partout où il va. Et donc, Canderous a raison, mon Haut Seigneur va vouloir privilégier la Maison Calipsa. Si nous lui apportons les preuves comme quoi au moins l'un des Mecetti devient une menace, il ne va sûrement pas rester sans rien faire, encore moins collaborer avec leur Famille, sauf pour balayer ladite menace.

- Même s'ils font pression sur lui ou sur d'autres membres de votre Famille ? Ne risque-t-il pas de nous évincer, nous, pour sauver son statut ?

- Ce n'est pas le genre de la Maison, Chi'ta. Les Calipsa ne cèdent jamais au chantage, et surtout pas Weston Warsheld. Bon, en attendant, il nous reste un troisième document.

Une fois encore, le docteur Lohrn analysa et copia le document. Il s'agissait d'un autre fichier audio. Si l'on en croyait la date, il avait été enregistré trois jours auparavant. C'était donc la dernière communication apportée par Damara, et aussitôt récupérée. Quand le docteur cliqua sur l'icône, le programme de lecture audio s'ouvrit, et une suite de grésillements et de chuintements résonna à travers le petit haut-parleur du bloc de données. Les sons étaient réguliers, et comportaient plusieurs nuances… mais il était totalement impossible de distinguer le moindre mot cohérent. Ezra soupira d'agacement.

- Il fallait bien s'y attendre. C'est crypté, ou bien… c'est une langue que je n'entrave pas. Sans doute la même qui est écrite sur ces cartouches.

- Hé, écoutez ! s'exclama soudain Dankin. C'est des Kathols qui écrivent, des Kathols qui parlent, aussi.

- À quoi tu penses, Dankin ?

- Ezra a dans sa boîte à données la clé de la langue des Kathols, non ?

La jeune femme se frappa le front avec un sourire navré.

- Je devrais être morte de honte de ne pas y avoir pensé plus tôt ! Évidemment, les données d'Akanseh et le logiciel de traduction de Maître Halbret devraient nous aider à y voir plus clair.

- Ce ne sont que des sons, docteur Lohrn. Pensez-vous pouvoir quand même faire quelque chose ?

- Ne t'en fais pas, Chi'ta, je vois comment faire. En enregistrant ces différents sons, je devrais pouvoir les convertir à un format à peu près lisible, et donc traduisible. Ca va demander quelques minutes.

Ezra fit les quelques manipulations nécessaires à ce plan. En repassant plusieurs fois le message audio, le programme de simulation parvint à le synthétiser. Une première petite suite de signes, une deuxième, une troisième… Finalement, le programme détermina vingt-sept groupes de représentations sonores. Vingt-sept mots.

- Et maintenant, la traduction. J'applique le logiciel…

Elle lança l'application. Le disque dur du bloc de données cliqueta. Au fur et à mesure que le logiciel traduisait le message, chaque syllabe apparaissait, dévoilant peu à peu la signification de ces étranges sons. Comme tout le monde ne pouvait pas voir l'écran, Ezra lisait à haute voix les mots s'écrivant dans le désordre:

- « Nous »… « Nous tiendrons »… « Rituel »… « Vœu »… « signal »… « Liryl » ?

Liam sursauta en entendant prononcer le nom de la Dame de Sérénité. Il sentit grandir son appréhension en voyant le docteur Lohrn écarquiller les yeux et murmurer :

- Par le blason de la Maison Calipsa…

La traduction était maintenant complète. La signification, sans ambiguïté, glaça d'effroi tout l'équipage, plus encore que le dossier médical.

« Nous nous tiendrons à l'écoute du rituel nuptial, et nous interviendrons lorsque Liryl aura prononcé le vœu. Le son de sa voix sera le signal du débarquement »

La petite Chi'ta fut la première à réagir. Affolée, elle cria :

- Par le Grand Fouisseur ! Il faut prévenir Dame Liryl, vite !

Elle se mit à secouer le docteur Lohrn comme un prunier. Liam la dégagea de sa faible étreinte.

- Du calme, pas de panique. Nous avons encore quelques jours devant nous. On va pouvoir mettre une stratégie au point.

- Et puis il ne faut pas oublier que nous sommes attendus devant le Grand Conseil, rappela Ezra.

- Mais tu n'y penses pas ! s'indigna Canderous. On n'a pas le temps pour les ronds de jambe ! Il faut qu'on parte pour Obulette sans tarder !

- Si nous nous défilons, ça paraîtra suspect, et nous risquons d'être retardés par les autorités. Je ne serais pas surprise que Savill nous fasse une pendule si nous ne respectons pas ses directives. Et puis je vous rappelle que moi, je suis officiellement une Calipsa, je manquerais à mes obligations envers ma Maison si je ne venais pas témoigner publiquement.

Dankin gronda, irrité. Ezra insista :

- Réfléchissez, on sait maintenant qu'il ne lui arrivera rien tant qu'elle n'aura pas été devant l'autel, autrement leur plan tombe à l'eau. Nycator a tout intérêt à la protéger d'ici là. Cela nous laisse le temps d'agir sans attirer les regards des hautes autorités du secteur Tapani. De toute façon, le Vandread n'aura pas assez de carburant pour faire le trajet d'une traite, on va être obligés de faire le plein à Procopia. On va juste s'arrêter une petite journée le temps d'accomplir notre devoir de citoyens et on repart vite fait, nous arriverons dans les temps sur Obulette. Le Vandread est un vaisseau rapide.

Comme pour souligner cette affirmation, le signal sonore annonçant l'arrivée imminente se fit entendre.

- Bon, nous revoilà à Procopia, constata Canderous. Et dans les temps !

Liam se renfrogna sur la banquette, déjà ennuyé par la tâche qui les attendait, sans doute pénible.

- Voilà, emballé, c'est pesé !

- Qu'est-ce que tu viens de faire ?

- J'ai transmis au Commando Page une copie des documents du coffre de Nycator par réseau holonet. Et je viens de recevoir un message de confirmation de sa part. Espérons qu'il prenne bien le temps de les lire d'ici le mariage.

- Êtes-vous sûre que le système de communication de la planète soit sécurisé ?

- Je suis au moins sûre que Ciro sera le seul à pouvoir décrypter ces informations, j'ai utilisé son canal personnel. Ne t'en fais pas, Chi'ta. Même si quelqu'un nous surveille, il aura du mal à suivre précisément nos mouvements.

Canderous était de plus en plus troublé.

- Je finirais par croire que tout le monde est contre nous. Les Nazzars de Don Nycator sont contre nous, les hommes de Bodé Leobund sont contre nous, je crois qu'il n'y a que nous qui sommes avec nous, en fait.

- Admirable raisonnement, Canderous !

- Alors quoi ? La seule façon de nous sortir de ce merdier va être de nous allier avec l'Empire ? On a le choix entre Gustavu et Thorn…

Tout le monde regarda le mercenaire d'un œil noir. Dankin marmonna même :

- Imbécile !

Quand le Vandread se posa sur la piste d'atterrissage indiquée par la tour de contrôle, le capitaine fit la grimace.

- J'ai l'impression qu'il y a un comité d'accueil surprise…

- Oh non !

Le docteur Lohrn jura en reconnaissant une patrouille de gardes de Maison. La demi-douzaine d'hommes d'armes menée par un officier attendait devant un grand véhicule blindé peint en gris métallisé. Une fois les moteurs coupés, le mercenaire alluma le micro.

- Bon, nous sommes dans un terrain neutre, je n'ai rien à me reprocher, et vous n'avez rien à faire ici. Je peux savoir ce que vous foutez devant mon vaisseau ?

L'officier rentra dans le véhicule, en ressortit avec un porte-voix.

- Le seigneur Vaskel Savill vous attend !

- Ah ouais ? Vous le saluerez pour moi, j'ai pas besoin d'un taxi !

La porte de la camionnette blindée s'entrouvrit, et quelqu'un passa la tête puis fit un signe engageant. C'était Savill. L'officier lui passa le porte-voix.

- Écoutez, nous sommes tous pressés. Je vous en prie, ne perdons pas de temps !

À l'intérieur, ils se regardèrent les uns les autres.

- Il a raison. Plus vite on aura expédié ça, plus vite on repartira, soupira Ezra.

- Je n'aime pas cette sensation d'être contraint à suivre quelqu'un tel un fauve en cage, gronda Dankin. Mais nous pourrions en profiter pour ravitailler le vaisseau ?

- Voulez-vous que je demande au Haut Seigneur Paddox de faire le plein de carburant ? demanda Chi'ta. Ce sera sur la facture de l'Ordre Jedi, évidemment.

- Laisse ton Ordre en dehors de ça. Savill ? demanda-t-il en reprenant le micro.

- Oui ?

- On descendra quand votre meilleure équipe d'entretien sera arrivée pour faire un check-up complet à l'appareil et le plein. À vos frais.

Le seigneur Melantha fit une grimace contrariée, mais prit son communicateur et dicta quelques instructions.

- Ils seront là dans un quart d'heure. Allez, venez, maintenant !

Quelques instants plus tard, les cinq compères quittèrent le Vandread pour monter à bord du véhicule blindé. Une fois à l'intérieur, Savill les invita à s'asseoir sur les banquettes molletonnées.

- Veuillez excuser ce « ramassage », mais pour moi, votre venue était capitale, et je ne voulais pas prendre le risque qu'il vous arrivât quelque chose en cours de route.

- Trop aimable ! pesta Canderous.

- Un check-up complet, quand même… Vous êtes dur en affaires, maître Tal !

- Rappelez-vous que c'est pour vous qu'on est ici au lieu de faire ce qu'on a à faire.

- T'as pas peur que leur équipe sabote ton vaisseau ou le truffe de mouchards, non ? demanda ironiquement Liam.

- Non, parce que si on devait trouver quelque chose de ce genre, notre ami le seigneur Savill s'en mordrait les doigts jusqu'à les sectionner.

Le Mandalorien avait prononcé cette phrase lentement, sans quitter Savill des yeux. Puis il ouvrit spontanément le réfrigérateur et saisit une canette de bière. Le Melantha décida de ne pas y prêter attention et expliqua :

- Laissez-moi vous expliquer ce qui s'est passé ces derniers jours : Paddox m'a laissé l'accès aux documents de Sprax qui me compromettaient. Il y a eu le message truqué, pour commencer. L'original a été finalement retrouvé, et il a été prouvé que je n'ai jamais parlé d'une cible précise où le R.A.J. allait frapper. Mais il y en a eu d'autres : des comptes en banque falsifiés, des messages de communications entre Sprax, Klytus et d'autres encore. Les véritables activités de ce satané Nalroni sont apparues. Bien sûr, le grand public ne sera jamais au courant, mais pour moi, ça n'a pas d'importance. L'essentiel est d'avoir les preuves concrètes pour me réhabiliter.

- Eh bien tout s'arrange pour vous, alors ! Pourquoi nous retenir ici ?

- Parce que maintenant les membres de la Chambre du Grand Conseil ont besoin d'entendre notre témoignage sur ce que nous avons vu. Ils ont besoin de la version de gens complètement extérieurs – enfin, dans une certaine mesure, vu que je suis une Calipsa. Les Jedi, notamment, auront toute l'attention.

- Sauf ton respect, Ezra, je crois que tu te goures.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Liam passa doucement un bras sur l'épaule de sa condisciple.

- Nous sommes déjà passés devant la Chambre du Grand Conseil, et ça ne s'est pas très bien passé, pour nous deux, en tout cas.

- Ce n'était pas vous, les plus à plaindre ! protesta Savill, irrité.

- Chi'ta n'était pas préparée à se faire humilier par Don Nycator de Mecetti devant tout un amphi, Savill ! rétorqua Liam.

- C'est vrai, ça ? Mince.

- Oui, docteur Lohrn, et j'ai présenté mes regrets auprès de cette jeune personne. Et j'aimerais mettre les choses au point tout de suite : même si ça n'a pas encore été rendu public, j'ai récupéré mon titre de Seigneur. Donc, on m'appelle « seigneur Vaskel Savill », je vous prie !

- Je vais t'appeler « viande froide » si tu joues à ça avec moi ! gronda Dankin.

Le véhicule s'arrêta net. La voix du chauffeur retentit dans l'habitacle.

- Seigneur Savill ? Nous sommes arrivés.

- Parfait. Maintenant, tâchons de tous bien nous tenir. Nous n'avons pas droit à l'erreur, c'est un grand moment.

- Pour vous !

La Chambre du Grand Conseil était pleine à craquer de sénateurs des deux sexes et de tous âges, tous Humains. Les Grands Conseillers étaient installés sur la scène. Chi'ta reconnut le Premier Conseiller qui avait tenté de les soutenir. On leur indiqua la barre des témoins, comme la dernière fois. Mais contrairement à l'assemblée consécutive au Vor-Cal, Savill avait l'air confiant. Pendant trois bons quarts d'heure, il exposa chaque document en argumentant consciencieusement. Chaque élément, soigneusement décortiqué, sembla satisfaire l'auditoire, même si certains des sénateurs exprimaient leur scepticisme sans retenue.

- Je pense que nous sommes maintenant tous d'accord sur l'idée comme quoi nous avons été manœuvrés par une puissante éminence grise. Le problème n'est cependant pas là. J'aimerais maintenant que nous laissions parler mes témoins.

Un brouhaha monta dans l'assemblée, mais Savill ne se laissa pas démonter. Levant les bras, il insista :

- Je vous assure que ces gens sont dignes de confiance ! Directement ou indirectement, ils ont apporté les preuves que j'ai pu vous présenter aujourd'hui. Ils ont été confrontés à une véritable menace, et sauront vous convaincre de prendre les bonnes décisions. Mesdemoiselles, messieurs ?

Les cinq intéressés s'avancèrent. Ce fut Ezra Lohrn, sûre d'elle dans son uniforme de rechange impeccablement repassé, qui prit la parole.

- Honorables membres de la Chambre du Grand Conseil, n'allons pas par quatre chemins : Savill s'est fait couillonner.

Il y eut des exclamations choquées et indignées. Canderous se leva à son tour et haussa le ton.

- Il vient de passer quarante-cinq minutes à vous le prouver, bande de bourges ! Et maintenant vous allez ouvrir vos esgourdes et bien écouter ce message ! Liam ?

Avec un sourire entendu, l'adolescent, installé au pupitre de la régie, lança la lecture d'un document. C'était la version édulcorée de la conversation entre Don Nycator de Mecetti et le mystérieux interlocuteur, celle enregistrée par SE-2-4, amputée de sa première partie. Une fois le message diffusé, le Mandalorien reprit :

- Bon, alors ? Qu'est-ce que vous dites de ça, les nantis ? Vous avez été menés en bateau, et Savill le premier. En enquêtant, nous avons trouvé de qui il s'agissait. Ce sont les Kathols ! Des non-Humains pourvus d'une technologie vachement évoluée qui sont prêts à bouffer tout cru votre secteur !

L'un des sénateurs demanda :

- Y a-t-il quelque chose à voir avec le cas Sprax ?

- Non, coco. Sprax faisait partie d'une organisation malveillante qui cherche à faire son beurre avec la technologie des Kathols. Mais pour le moment, ils sont au point mort, vu que Sprax l'est complètement. Le vrai danger vient des Kathols.

- Jusqu'à quel point sont-ils dangereux, ces « Kathols » ? demanda une autre voix.

- Eh bien…

- Non ! cria une autre voix. Nous voulons l'avis des Jedi !

- Oui, les Jedi !

- Ce sont les plus à même de nous dire ce qui se passe !

Devant la rumeur grandissante, Ezra soupira en jetant un petit coup d'œil en direction des deux padawans. Liam, qui avait regagné sa place, se décida. Il se leva, et s'installa au pupitre. Subitement intimidé par les regards pesants de l'assemblée, il se concentra, et parla dans le micro.

- Je dois admettre que… nous avons affaire à du gros gibier. Cela est plus important que les problèmes vis-à-vis de l'Empire, ou de tout ce que vous avez pu connaître. Les Kathols sont des êtres dangereux. Ils ont des armes redoutables, et ils se sont déjà infiltrés dans le secteur. Je les ai combattus plusieurs fois.

Devant l'hésitation de l'auditoire, toujours silencieux, il continua :

- Nous ne savons pas encore combien ils sont, ni quel est leur véritable but. Cependant, pour ce que nous savons déjà d'eux, je dirais… que nous aurons besoin de tous les bras, toutes les mains, pour lutter contre eux. Et donc, à mon avis… le plus mieux… enfin, la meilleure chose à faire, c'est de… tous vous allier !

Cette déclaration embrasa l'amphithéâtre.

- Il est fou !

- C'est du délire !

- Moi, m'allier avec ces vauriens de Reena ?

- Qui qualifiez-vous de « vauriens », espèce de vomissure pro-impériale !

De tous les recoins de la salle fusèrent des cris, des vociférations, des insultes. Ezra dégagea doucement Liam du pupitre et reprit le micro.

- Mesdames, messieurs, un peu de bon sens ! Je parle pour la Maison Calipsa, et je confirme ce que vient de dire ce jeune homme. Nous devons choisir entre la coopération et l'annihilation. Allions-nous, ou nous serons détruits !

Mais elle n'avait pas fini sa phrase qu'elle ne parvenait même plus à s'entendre. Tous les sénateurs protestaient vivement, s'invectivaient, certains semblaient même prêts à en venir aux mains.

- Évacuez ces vauriens !

- Hé, c'est des complices de Savill ! Qui se ressemble s'assemble !

Piqué au vif, Vaskel Savill se leva, et descendit dans la salle, prêt à aplatir le nez de celui qui avait parlé. Le Premier Conseiller entraîna les cinq camarades en coulisses, suivi par ses confrères.

Dans les coulisses, ils n'avaient pas l'air fiers. Liam, en particulier, faisait grise mine.

- Tu as fait ce que tu as pu, lui dit Ezra d'un ton qui se voulait consolateur.

- Ouais… dommage que ces gens-là ne voient pas plus loin que leur portefeuille ou leur fierté personnelle.

Canderous ne cacha pas son déplaisir au Premier Conseiller.

- Si c'est pour ça que vous nous avez fait venir, c'était pas la peine, mon vieux !

- Et nous sommes pressés ! râla Dankin.

Le Premier Conseiller s'arrachait les cheveux.

- Ils sont désespérants.

- Bon alors, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

- J'ai une idée ! s'exclama Chi'ta.

Elle allait regagner la scène, quand Ezra la tira par la manche.

- Attends, ne te fatigue pas ! Tu vois bien qu'ils n'écouteront rien !

- Peut-être qu'ils ont juste besoin qu'on leur donne envie d'écouter.

- Rappelle-toi ce qui s'est passé la dernière fois que tu as parlé devant ces gens !

- Justement, Liam, c'est l'occasion ou jamais de leur montrer que j'ai changé. Ils vont sûrement s'attendre à revoir la pauvre petite fille écrasée par leur mépris et leur crainte, mais je compte bien mettre un terme à cette croyance !

C'est à ce moment-là que le docteur Lohrn se rendit compte que quelque était effectivement différent chez la petite Drall. Jusqu'alors, Chi'ta n'avait jamais caché son empathie, et une telle débauche de violence verbale aurait dû la mettre trop mal à l'aise pour parler, mais cette fois, elle semblait animée d'une énergie nouvelle, et ses yeux étaient étincelants d'assurance. Soit que son inconscient occultât son inquiétude, soit qu'elle n'éprouvât plus la moindre crainte envers des Humains parfaitement ordinaires, elle avait l'air disposée à affronter tout l'amphithéâtre à elle seule.

- Tu es sûre de toi, Chi'ta ? demanda encore la doctoresse.

- Faites-moi confiance, docteur ! répondit-elle avec un petit clin d'œil.

Peu convaincue, Ezra lâcha la jeune padawan qui monta sur l'estrade, et se plaça avec difficulté devant le micro. Elle se racla la gorge, et un sourire malicieux étira ses bajoues.

Dans les gradins, les sénateurs, nobles et autres autorités n'en finissaient pas de se disputer. Vaskel Savill était monté parmi eux, parlait avec rudesse à deux Reena. Soudain, une petite voix claire retentit dans les haut-parleurs, insistant sur chaque syllabe avec la conviction d'une conteuse de Bimmisaari.

- Il y avait, la semaine dernière, un oiseau, un serpent et un Drall au bord d'une rivière. Sur l'autre rive, ils ont vu une grande table sur laquelle on avait dressé un somptueux repas. Tous les trois ont eu envie d'y goûter.

Peu à peu, toute la salle se tut, tous les spectateurs se détournèrent de leurs conflits, et regardèrent à nouveau vers la scène, surpris par cette intervention inattendue. Chi'ta continua :

- L'oiseau a franchi la rivière en volant, le serpent a traversé la rivière en nageant…

Puis, toujours avec un sourire malicieux, elle se tut, descendit du podium, et marcha à petits pas de long en large sur la scène, mains croisées derrière le dos. Il y eut des murmures étonnés, interrogateurs. Sur scène, Chi'ta souriait toujours, et attendait. Son oreille pivota, et elle sut qu'elle avait gagné quand elle entendit une voix demander :

- Et… comment a traversé le Drall ?

En regardant en direction de l'amphithéâtre, elle vit un Humain brun de taille moyenne, debout, un peu corpulent, au visage rond, avec des lunettes comme l'avocat Derice, qui levait une main hésitante, et la regardait, avide de connaître la suite. Elle n'eut même pas besoin du micro pour se faire entendre quand elle répondit, toujours enjouée et souriante :

- Bien ! Voilà ! Maintenant, vous suivez ! Mais pensez-vous que c'était plus intéressant que le sort du Secteur Tapani ? L'Empire est à nos portes, les Précurseurs de Kathol cherchent à tous nous éliminer, et vous ne pensez qu'à vous quereller entre vous pour de mesquines raisons de voisinage ! Pensez-vous que Shey Tapani souhaitait cela, quand il a unifié le Secteur il y a six mille ans ?

Derrière le rideau, Liam serra les dents. Dankin grogna doucement d'excitation. Le Premier Conseiller murmura :

- Elle prend un sacré gros risque en évoquant notre plus grande figure historique alors qu'elle n'est même pas du secteur.

- Elle va se faire rembarrer ! craignit Canderous

- J'ai confiance en elle, répondit Ezra. Regardez-les.

L'assistance ne disait plus un mot. Tous les yeux étaient posés sur la jeune Drall, mais il n'y avait ni moquerie, ni mépris, ni irritation. Au contraire, le silence se faisait de plus en plus admiratif. Bientôt, quelques voix chuchotèrent, et les expressions se firent de plus en plus ouvertes. Dans le public, la voix du seigneur Savill cria :

- Elle a raison ! Cette jeune personne a raison !

Le Melantha se précipita sur scène.

- Je sais ce que vous pensez de moi, tous autant que vous êtes ! Je ne suis qu'un fichu complice de Daymon Thorn et de ses sinistres agents ! Mais comment avons-nous pu être aussi aveuglés par nos ambitions, alors que c'est le Secteur Tapani tout entier qui est en danger ? Écoutez, vous tous ! Je renonce à tout contact avec l'Empire ! J'en ai assez de faire des courbettes à ces gens. J'ai cru que je pourrais minimiser ainsi leur influence, je me suis trompé, alors je vais changer de stratégie, et les affronter directement ! Et j'invite tous les Melantha qui seraient dans la salle, et les autres qui m'entendent, à en faire autant ! Nous n'avons pas besoin de traiter avec eux, nous ne faisons que les aider dans leur entreprise de conquête. Et nous devons cesser de nous battre entre nous ! Bien sûr, je sais que trop de rivalités nous déchirent pour que nous fassions la paix, mais au moins, le temps de cette crise, mettons une trêve à nos conflits et unissons-nous contre l'Empire et les Kathols ! Moi, en tout cas, je suivrai la Dame Koskaya !

Ayant dit, il fit face à la jeune Drall qui le regardait un peu surprise, et posa un genou à terre devant elle. Dans la salle, quelqu'un battit des mains lentement, puis de plus en plus vite, puis quelqu'un d'autre applaudit en cadence, puis une troisième personne, et puis une autre, et une autre, et encore une autre, et bientôt tout l'amphithéâtre en délire acclamait Chi'ta, qui sentait ses joues s'enflammer. Elle se dépêcha de retourner en coulisses, et quand Savill la suivit, il s'arrêta en voyant Canderous lui barrer la route.

- Une seconde ! Où est votre badge d'accès aux coulisses ?

- Écoutez, je dois absolument lui parler ! S'il vous plaît !

- C'est ça ! Ils ont tous leur copine à l'intérieur !

- Mais je suis sérieux !

- Moi aussi. Vous attendrez votre tour !

- Non, je veux vraiment vous parler, à tous ! Vous ne pouvez pas m'en empêcher ! Je suis à nouveau un seigneur Melantha, et si vous voulez que je crée des problèmes, je peux en créer !

Le mercenaire soupira d'agacement.

- D'accord, mais je reste avec vous, et à la moindre connerie, seigneur ou pas, je vous vire à coups de pompe dans le train !

- Je n'ai pas l'intention de faire des… enfin, ce que vous avez dit.

De mauvaise grâce, Canderous l'accompagna jusque dans les coulisses où déjà Ezra, Liam et Dankin entouraient la jeune Drall. Le Togorien, resté en arrière-plan, souffla de colère alors que ses oreilles se couchèrent. Canderous leva les bras.

- Ce rigolo a voulu entrer, mais au premier faux-pas, il sort, de son plein gré ou pas.

- Allez, pas de brutalité, je vous prie, personne n'a besoin de cela. Voilà ce que j'avais à vous dire : vous êtes formidables, et je vous dois beaucoup. La Maison Melantha saura vous exprimer sa reconnaissance par mon intermédiaire, car c'est toute notre réputation que vous m'avez aidé à laver.

- Grand bien vous fasse, seigneur, répliqua le docteur Lohrn. Maintenant, si vous le permettez, nous sommes un peu pressés.

- Oui, je sais, vous avez à faire… encore d'autres aventures à vivre. Mais je sais aussi qu'à cause du check-up complet, vous ne pourrez partir que demain matin.

- C'est notre problème, seigneur, pas le vôtre.

- Bien sûr, mais ça ne m'empêche pas de vouloir fêter notre victoire, n'est-ce pas ?

Tous affichèrent des visages surpris. Avec un grand sourire, Savill dit :

- N'ai-je point été assez explicite ? Je vous invite tous à dîner !

- Non ?

- Si, maître Dankin.

- Où est le piège ? demanda Canderous, la voix chargée de méfiance. Comme assaisonnement, ce sera l'arsenic ou le cyanure ?

- Il n'y a aucun piège, maître Tal. J'ai mes entrées au Chandler. C'est le meilleur restaurant de tout Procopia. Et j'insiste pour que vous y dégustiez les spécialités du chef les plus recherchées en ma compagnie.

- Enfin une bonne idée ! s'exclama Liam en se frottant les mains.

Mais comme personne ne dit rien de plus, il demanda :

- Quoi, vous n'êtes pas d'accord ?

- Euh… si, bien sûr ! répondit Chi'ta. J'avoue que je ne serais pas contre un petit moment de répit.

- Soyons clairs, seigneur Savill, c'est vous qui invitez ! déclara fermement Ezra.

- Ainsi que je l'ai dit tantôt. Je vous y retrouverai à huit heures ce soir.

Ils avaient quitté la Chambre du Grand Conseil sans plus trop craindre une éventuelle tentative d'assassinat – leur témoignage avait été rendu public au moins dans les hautes sphères, il n'y avait donc plus aucun intérêt à les liquider pour le moment, du moins pour la majorité des Maisons du Secteur. Bien sûr, il allait en être autrement pour les Mecetti, mais ils comptaient bien sur leur plan pour prendre de vitesse Don Nycator et le mettre hors d'état de nuire. Pour parler de leurs projets, Ezra Lohrn avait proposé d'aller aux Jardins d'Alaphoe. Ils trouvèrent un petit kiosque au milieu d'une clairière où ils purent discuter. Dankin surveillait les alentours, confiant mais concentré.

Liam était surexcité.

- Je ne suis jamais allé dans un grand restaurant ! Enfin… le restaurant Chandler, ce n'est pas un fast-food, au moins ?

- Tu veux rire ? C'est le restaurant le plus chicos de toute la planète ! Au moins, Savill ne mythonne pas là-dessus.

- Je veux, oui ! bougonna Canderous. Déjà qu'on va être obligé de se le coltiner toute la soirée… il a intérêt à ce que la bouffe soit à la hauteur !

- Si vous le souhaitez, Canderous, je peux lui expliquer que d'autres obligations pressantes vous ont contraint à changer vos projets à la dernière minute.

- C'est très gentil, petite puce, mais ne te bile pas pour ça. Je ne vais pas vous laisser vous empiffrer aux frais de ce triste sire sans moi !

- C'est mesquin, ce raisonnement, Canderous !

- Je ne profiterai pas du repas du mariage, autant me rattraper sur la reconnaissance de Savill !

Puis il éclata de rire. Liam rit avec lui. Mais Ezra semblait ne pas partager cet enthousiasme.

- Hé, Ezra ? Un problème ?

La jeune femme se tourna vers Canderous et Dankin.

- Je crois qu'on devrait y aller franco, maintenant.

- T'as raison.

Le mercenaire avait repris immédiatement son sérieux. Ce détail n'échappa pas aux padawans. Chi'ta émit un petit sifflement d'anxiété.

- À quel propos, docteur Lohrn ?

La jeune femme parut mal à l'aise. Elle réfléchit quelques instants, puis expliqua :

- Bon, les enfants, ce que j'ai à dire n'est pas facile. Voilà : nous avons parlé entre nous, et nous avons pris une décision vous concernant. Une décision qui risque de ne pas vous plaire.

- Laquelle ? demanda Liam, sentant monter une inquiétude.

Ezra inspira profondément.

- Depuis ces quelques mois qu'on voyage ensemble, on a appris à tous se connaître plus ou moins, même si je suis parfois encore surprise par l'attitude de l'un ou l'autre d'entre nous. Je ne compte plus le nombre de fois que vous m'avez impressionnée, les padawans. Chaque jour, vous vous dépassez. Chaque fois qu'on quitte Procopia, vous affrontez des dangers plus terribles que la fois précédente, et pourtant vous avez toujours su faire face. Malgré votre jeune âge, vous avez fait preuve à maintes reprises de votre maturité. Malheureusement, cette fois-ci, il ne s'agit plus d'un jeu. C'est du lourd, du très lourd. Nous allons affronter le pouvoir Mecetti, et probablement une tripotée de Kathols.

- Sans doute. Et donc ?

- Eh bien…

Ezra eut du mal à trouver les bons mots.

- Nous avons décidé, Canderous, Dankin et moi, que vous ne viendriez pas avec nous cette fois.

- Hein ?!

Liam était abasourdi.

- Tu… tu n'es pas sérieuse ?

- Je suis tout ce qu'il y a de plus sérieuse.

- Mais pourquoi ?

- C'est trop dangereux.

- Dangereux, dangereux, mais c'est notre boulot !

- Vous êtes des Jedi, pas de simples kamikazes, répondit Canderous.

- Il y a au moins deux raisons pour lesquelles nous ne pouvons pas nous permettre de vous emmener, reprit Ezra. Premièrement, même si on ne finit pas en taule, nous serons déclarés hors-la-loi, et obligés de fuir les lois de pas mal de planètes. Moi, je saurai refaire ma vie sur un autre monde, d'ailleurs avec le Soleil Noir, il y a des chances pour que je quitte le secteur Tapani de toute façon. Quant à Canderous et Dankin, ils ont l'habitude de bourlinguer, et n'ont pas d'attaches ici.

- Nous non plus ! rétorqua Liam. Nous dépendons de Yavin IV !

- Oui, mais on vous repérera sans doute ! répliqua Canderous. Deux Jedi dont une Drall dans un secteur où il n'y a ni l'un ni l'autre, ça se retrouvera facilement. Et quoi que vous fassiez, ça vous poursuivra toute votre vie ! Et à votre âge, avoir des démêlés avec la justice, ça va vraiment ficher votre existence en l'air !

- Même si le Conseil des Jedi pourrait…

- Ne mets pas tous tes œufs dans le panier du Conseil ! coupa Canderous. Est-ce que tu sais comment ils gèrent des situations embarrassantes ?

Liam ne sut quoi dire. Le docteur Lohrn en profita pour continuer :

- Deuxième raison : il y a de très grandes chances pour qu'il y ait sur place une tripotée de créatures de Kathol. Et dans ce cas, ça va être deux fois plus dangereux, car il y aura de sacrés courants d'air dans la Force !

- Raison de plus pour qu'on vienne avec vous ! Ezra, tu ne vas pas…

- Liam, je t'en prie, dit alors Chi'ta en posant sa main sur l'épaule de l'adolescent.

Elle n'avait pas prononcé un mot jusqu'alors. Liam fixa la jeune fille d'un air navré.

- Chi'ta… ne me dis pas que tu es dans leur camp !

- Il n'est pas question d'un camp ou d'un autre entre nous, Liam. Seulement, le docteur Lohrn a raison. Je ne me sens pas prête à faire face à ces créatures. Si elles sont nombreuses, peut-être qu'elles pourraient nous faire frire les neurones rien qu'en nous regardant ! N'as-tu pas constaté que leurs facultés de brouillage croissent avec leur nombre ? Nous ne sommes encore que des apprentis, Liam, ne l'oublie pas, nous risquons de ne pas être à la hauteur !

Liam voulut protester, mais le regard suppliant de la petite Drall le retint. Elle murmura, la gorge serrée :

- Je… je ne veux pas te voir mourir.

- Que diraient nos Maîtres s'ils apprenaient que nous nous sommes défilés ?

- Ils vous diraient qu'il ne faut pas confondre bravoure et masochisme ! lança Canderous, excédé. Quand on est un maître réglo, on n'envoie pas des gamins de votre âge dans une mission-suicide où l'on finit pirate dans le meilleur des cas !

- Et puis, il y a autre chose de plus important que tout le reste, reprit Ezra.

- Quoi ?

Le docteur Lohrn posa ses mains sur les épaules de Liam, et le regarda dans les yeux avec gravité.

- As-tu saisi ce qui s'est passé cet après-midi à la Chambre du Grand Conseil ? N'as-tu pas vu l'importance que cela revêt ? Désormais, toi et Chi'ta êtes les premiers Jedi modernes du Secteur Tapani. Même si votre formation n'est pas encore terminée, les gens vous assimilent désormais comme les messagers de la Force. D'accord, ça fait vraiment pompier, comme formule, mais c'est vrai. Vous représentez l'espoir d'une union telle que le secteur n'en a pas connu depuis Shey Tapani. En conséquence, votre place est ici, à Procopia. Et nous n'avons pas le droit de vous laisser risquer vos jeunes vies sur une affaire interne.

L'adolescent digéra peu à peu les paroles de la doctoresse. Le contact de la main duveteuse de Chi'ta sur ses doigts finit de le convaincre.

- T'es sûre qu'on ne passera pas pour des lâches aux yeux de Dame Liryl ? Ou de l'esprit de mon maître, Duncan Blackstorm ?

- Je suis même sûre qu'ils approuveraient.

- J'ai quand même l'impression de rater le bouquet final. Vous allez sauver le secteur, et les deux gosses restent en retrait…

- Tu parles comme si on allait à une fête, mais ce n'est pas le cas.

- J'aurais aimé prévenir Liryl du danger qu'elle court. Elle va l'épouser !

- Ils n'auront sans doute pas le temps de beaucoup en profiter, va ! Sérieusement, Liam, il ne s'agit plus d'une simple mission d'infiltration, de diplomatie ou d'exploration, cette fois. C'est Obulette, la capitale de la Maison Mecetti ! martela Ezra. Et pour ce qui est de Dame Liryl, nous nous chargerons d'elle. On va devoir jouer serré, de toute façon, je te rappelle que nous ne sommes pas officiellement invités. J'ajoute qu'il y a même sûrement un avis de recherche sur nos pommes !

L'adolescent eut alors une idée.

- Eldon !

- Qui ?

- Eldon Hejaran de Mecetti ! Je lui ressemble comme un frère, non ? Je parie qu'il n'est jamais allé sur Obulette, lui non plus. Il a été probablement invité, et avec son accord, je n'aurai aucun mal à me faire passer pour lui !

Canderous se frotta le menton.

- Pas bête. Je n'y avais pas pensé.

- Non, écoutez, ce n'est pas raisonnable ! protesta le docteur Lohrn. Liam, Chi'ta, vous resterez ici, point barre !

- Les padawans doivent rentrer auprès des leurs, articula Dankin, qui n'avait rien dit jusqu'alors.

Suivit un petit flottement silencieux que Chi'ta rompit.

- Vous avez raison, maître Dankin, répondit la petite Drall. Docteur Lohrn, je suis très touchée par ce que vous venez de dire au sujet de notre nouvelle position dans la balance politicienne de Procopia. Peut-être avez-vous raison. Néanmoins, nous ferions sans doute mieux de repartir pour l'Académie, au moins le temps d'exposer tous les nouveaux indices que nous venons de découvrir. Devant ces preuves supplémentaires, les Maîtres du Conseil ne pourront rester sans rien faire.

- Excellente idée. Ainsi ils nous enverraient peut-être un ou deux chevaliers confirmés en renfort.

- C'est ce dont à quoi je pensais, docteur Lohrn.

- Et au pire, si jamais ça tourne mal dans le secteur Tapani, vous serez en sécurité, c'est ce qui compte le plus. Surtout ne le prenez pas mal, les enfants, mais je maintiens que…

- Ouais, j'ai compris, coupa Liam avec amertume. C'est un coup trop gros pour nous, faut pas qu'on fasse tout foirer. Les gosses à la crèche, et basta !

- C'est pas seulement ça, Liam. Je pense surtout à vous deux. S'il devait vous arriver quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais !

Cette déclaration coupa court aux négociations. Il était temps, d'ailleurs, car six heures sonnèrent au beffroi de la cathédrale de Procopia. Comme deux heures n'allaient pas être de trop pour se préparer pour le dîner, ils décidèrent de rentrer chacun dans leurs quartiers.

Une brise soufflait, balayant les quelques nuages rosâtres qui planaient dans les cieux cuivrés. Le speeder de luxe de la Maison Calipsa s'arrêta devant l'ambassade Pelagia. Le chauffeur ouvrit la porte arrière, laissant descendre le docteur Ezra Lohrn. Une fois de plus, elle avait su se mettre sur son trente et un, même si elle préférait de loin sa combinaison de terrain. Le soleil finissait de se coucher, et ses rayons déclinants donnaient à l'ensemble du parc de la propriété un magnifique éclat doré. Elle rajusta ses longs gants qui protégeaient ses avant-bras de la fraîcheur, et se présenta aux deux gardes. Après avoir montré sa carte, elle put franchir la grille.

En approchant du bâtiment de l'ambassade, la jeune femme circula dans le parc, ne pouvant s'empêcher d'admirer le travail du paysagiste et des jardiniers. Vraiment, cela la changeait des champs de bataille qu'elle parcourait au plus fort de son activité professionnelle. Elle pensa à ce qui risquait de se passer prochainement sur Obulette, et ça ne la rassura guère. En se remémorant leur conversation aux jardins, elle ne put s'empêcher d'être un peu appréhensive.

Chi'ta l'a bien pris, mais le gosse avait quand même l'air contrarié… j'espère qu'il ne va pas nous forcer à l'emmener en nous hypnotisant…

Elle vit alors un curieux spectacle qui la tira de ses pensées. : Liam était assis en tailleur, et lévitait à un demi-mètre au dessus de la pelouse. Autour de lui, plusieurs cailloux de bonne taille gravitaient lentement. Sentant monter son anxiété, la jeune doctoresse s'avança. L'adolescent tourna alors la tête, et lui fit un éclatant sourire, qui soulagea grandement Ezra.

- Salut !

- Euh… bonsoir. Est-ce que ça va ?

Les cailloux descendirent doucement, et Liam se retrouva debout, paumes jointes. Ezra remarqua alors qu'il avait passé un costume, moins recherché que celui du Gala, mais sans doute plus confortable.

- Comme sur des roulettes. Je t'attendais.

- Ah… Euh… je vais être directe : est-ce que tu m'en veux, Liam ?

- Bien sûr que non ! répondit l'adolescent avec un éclat de rire.

- Écoute, je peux comprendre que tu sois déçu. C'est vrai, tu es si motivé, tu…

- Laisse tomber, Ezra. Ca me frustre encore un peu de ne pas vous aider, mais être quelqu'un de sage, c'est aussi connaître ses limites, et ne pas les franchir quand ça ne peut créer que des ennuis.

- J'espère que tu as compris que si on a pris cette décision, c'est pour vous protéger.

- C'est quand même pas pour la politique de ce secteur, aussi, un peu ? demanda Liam d'un ton un peu ironique. « Messagers de la Force », etc.…

- Non, vraiment. Lis mes sentiments, si tu le souhaites. Je n'aurais pas parlé comme ça à un padawan dont je me ficherais.

- Pas la peine de lire, Ezra, je te crois. Bon, on est partis ?

- La limousine nous attend, avec Savill, Canderous et Dankin.

- D'accord, je vais chercher Chi'ta.

- J'y vais. Va rejoindre les autres, qu'ils puissent profiter de ta bonne humeur.

- Elle crèche dans la suite numéro cinq.

Préalablement avertis par Paddox, les gardes ne posèrent pas de question en voyant arriver la jeune doctoresse, malgré l'énorme broche Calipsa qui ornait le revers de sa robe du soir. Trouvant son chemin grâce aux indications de l'un des valets, elle arriva bien vite dans le couloir où se trouvaient les suites réservées aux invités de marque. Elle repéra la porte sur laquelle brillait un grand « 5 » de cuivre, et frappa.

Personne ne répondit.

Ezra frappa à nouveau, et tendit l'oreille. Toujours rien. La doctoresse sentit son front se creuser d'inquiétude. Soudain, il lui sembla entendre un petit bruit, comme un sanglot étouffé. N'y tenant plus, elle ouvrit doucement la porte. Elle vit Chi'ta, vêtue d'un joli kimono rose aux motifs représentant des oiseaux, assise devant sa coiffeuse, qui gémissait doucement.

- Chi'ta ?

La petite Drall sursauta, et rangea précipitamment quelque chose dans un tiroir du meuble avant de se tourner vers l'Humaine.

- Oh, c'est vous !

- Je suis désolée, j'ai frappé, mais tu ne répondais pas.

- Ce n'est pas grave, je n'avais pas entendu. Je vous en prie, entrez, docteur Lohrn.

La jeune femme entra.

- Quelque chose ne va pas ?

- Oh… ce n'est rien, docteur Lohrn… Juste un petit… un petit problème. Ma mère vient de m'envoyer une cartouche, elle dit que mon père a eu un accident.

- Mince !

- Ses jours ne sont pas en danger, mais il va… il va devoir garder un plâtre pendant quelques mois. C'est une importante fracture.

- Il n'y a pas de cuves bacta sur Drall ?

- Elles sont bien rares, et très chères, et ma famille n'a pas les moyens de disposer d'un tel traitement. Cela dit, il en a vu d'autres, il s'en remettra.

- Bon, tu me rassures. Allons-y, les hommes nous attendent.

- Je vous suis.

Chi'ta se leva, rajusta la ceinture de soie de son kimono, et suivit docilement la Calipsa jusqu'aux grilles de l'ambassade.

Le restaurant Chandler était le plus huppé de toute l'île d'Estalle. Chaque ambassade y avait ses entrées. Le seigneur Vaskel Savill était venu avec deux jeunes gens qu'il présenta comme ses deux fils, tous deux majeurs, et deux couples d'amis qui lui étaient restés fidèles malgré sa déchéance provisoire – son épouse n'était cependant pas venue, « il est encore trop tôt », avait-il dit. De leur côté, Ezra, Chi'ta, Liam, Canderous et Dankin avaient convenu de ne faire aucune allusion à leur départ du lendemain.

Comme au Vor-Cal, Liam fut impressionné par la richesse et la variété des plats que les serveurs amenaient l'un après l'autre. Savill, d'humeur généreuse, n'avait pas lésiné sur la quantité, encore moins sur la qualité, et avait stimulé le chef cuisinier à grand renfort de pourboires plus que conséquents. Les amis de Savill se réjouissaient du retour du seigneur dans les grâces de la Maison Melantha, ses deux enfants l'avaient félicité pour son courage devant l'assemblée. Les trois grands baroudeurs, de leur côté, savaient que c'était très probablement la dernière occasion qu'ils auraient de profiter d'un tel festin, et Liam dévorait sans ménagement le contenu de son assiette.

Bref, tous étaient heureux d'être à cette table… à l'exception de Chi'ta. Elle restait pratiquement immobile sur sa chaise, mangeant par petites bouchées. On avait eu beau la complimenter à plusieurs reprises pour son audace et son argumentation simple mais efficace dans la Chambre du Grand Conseil, elle ne répondit que par de petits signes de tête discrets. Sa voisine s'était poliment enquise de son état. Elle avait parlé avec un petit sourire gêné de ses tracas familiaux. Dès lors, on la laissa tranquille.

Enfin, alors qu'ils terminaient le dessert, il se passa quelque chose qui prit tout le monde au dépourvu. Quelqu'un s'était mis à jouer au piano. C'était un air que personne ne connaissait, mais qui saisit tous les cœurs. Un air lent, un peu mélancolique, mais réconfortant, le genre dont chaque note était comme la marche d'un escalier qui conduisait l'âme à la félicité. Ce qui surprit le plus Ezra, Canderous et les autres était de voir que celui qui était installé derrière le clavier d'ivoire n'était autre que Liam. Chi'ta s'était levée, et était restée debout près du piano pour ne pas en perdre une miette, littéralement envoûtée par la musique. Quand il eut terminé, toute la salle avait applaudi.

Il était tard quand la limousine Calipsa s'arrêta devant la grille de l'ambassade Pelagia. Les deux adolescents et la doctoresse en descendirent. Ils restèrent quelques instants à ne pas trop savoir comment conclure la soirée. Tous les trois étaient parfaitement conscients que c'était sûrement la dernière fois qu'ils se voyaient. Comme à son habitude, le docteur Lohrn privilégia le geste à la parole. Elle fit une longue accolade aux padawans, et quitta les lieux sans traîner.

Les deux adolescents, à nouveau seuls, regagnèrent leurs suites. Chemin faisant, ils croisèrent le Haut Seigneur Theus Paddox.

- Jeunes gens, je vous félicite ! J'ai passé la journée à répondre à des courriers de la plupart des Maisons qui parlaient d'alliances, de nouvelles négociations… je n'y comprenais rien, jusqu'à ce que l'un de mes conseillers me parlât de votre intervention à la Chambre du Grand Conseil ! J'ai regardé un enregistrement… et là, j'avoue que je suis vraiment resté coi ! Vous pourriez sans doute faire une brillante carrière dans la politique, mademoiselle Koskaya.

- Oh, je… ne pense pas. Je ne sais pas si j'aurais de l'inspiration tous les jours…

- Haut Seigneur, nous devions justement vous demander quelque chose.

- Je vous écoute.

Liam se mordit la lèvre… Comment présenter la chose le plus simplement sans compromettre les autres ?

- Nous allons devoir établir un nouveau rapport auprès du Conseil des Jedi. Dans les plus brefs délais. Or, pour cette fois, nous n'avons pas de vaisseau, le prochain charter pour Yavin IV part dans une grosse semaine, et…

- Inutile de continuer, j'ai compris. Dès demain matin, j'affrète une petite navette rapide qui vous emmènera à l'Académie à la première heure.

- Ah… bon… euh, merci, répondit l'adolescent, surpris de voir les choses se dérouler aussi simplement.

- Je vous en prie. Je vous souhaite une bonne nuit.

Ils se séparèrent sur ces quelques paroles. Les deux padawans étaient fourbus, entre le voyage, la commission et le dîner, la journée avait été longue. Liam, en particulier, était impatient de pouvoir aller dormir. Quand ils furent arrivés devant la porte de la suite numéro 5, il dit juste :

- Eh bien… ç'aura été une bonne… dernière… soirée, non ?

Mais la jeune Drall ne répondit pas. Elle venait de prendre conscience de cette réalité, et n'en fut que davantage perturbée. Le jeune Humain ne s'en rendit pas compte.

- Plus ça va et plus tout ça me dépasse. Ezra a peut-être raison sur cette histoire de politique, mais je me sentirais plus à l'aise s'il y avait des Chevaliers confirmés avec nous. J'aimerais en parler à Tahé quand on sera à l'Académie. Il me paraît assez fort pour nous épauler sur ce coup-là. Qu'est-ce que t'en penses ?

Toujours pas de réponse. Cette fois, Liam remarqua son état, et demanda :

- Hé, y a un souci ?

La jeune fille articula péniblement :

- Je… Oh, Liam !

Elle sauta prestement au cou du padawan Gardien, se serrant contre lui quelques secondes en étouffant un sanglot, puis disparut précipitamment et ferma la porte de sa chambre, plantant Liam dans le couloir. Sans même oser frapper, il demanda à travers la porte :

- Chi'ta ? Chi'ta ? Qu'est-ce qui t'arrive, tu es malade ?

Elle ne répondit pas. L'adolescent haussa les épaules, estimant qu'elle n'avait besoin que d'un peu de repos, après toutes ces émotions. Il dit encore :

- D'accord, c'est pas grave. Je comprends, repose-toi bien ! À demain !

Puis il rentra dans sa suite en sifflotant pour se remonter le moral, sans se douter que dans la suite, la petite Drall était effondrée sur son lit, le visage enfoui dans l'oreiller.

Pardonne-moi, Liam, je t'en supplie !

Une nouvelle journée commençait sur Procopia. Le ciel était lourd de nuages, des nuages noirs, menaçants, chargés d'électricité. Les navettes allaient et venaient, les gens vaquaient à leurs occupations habituelles, se bousculaient pour aller au travail, ou finissaient de s'y préparer.

Quand Liam ouvrit les yeux, il vit par la fenêtre les nuages qui planaient au-dessus du parc de la propriété Pelagia. Le jeune homme se leva péniblement, se traîna vers la douche pour s'ablutionner et se réveiller complètement. Il y resta plus d'un quart d'heure. Quand enfin il était propre, sec et habillé, il se dirigea vers la grande salle à manger et prit son petit déjeuner. Au passage, il entendit le beffroi de l'île d'Estalle sonner huit coups. Il fut rejoint par la bibliothécaire.

- Oh, mais c'est notre petit chevalier attitré !

- Bonjour, m'dame Mal-Roh.

- Toutes mes félicitations ! C'était une magnifique joute oratoire, hier !

- Oui, c'est possible, mais c'est surtout Chi'ta qu'il faut féliciter.

- Allez, vous vous êtes défendu, vous aussi ! Tiens, d'ailleurs cette brave petite n'est pas avec vous ?

Liam fit tomber sa cuiller dans le bol de céréales. Il la ramassa un peu nerveusement.

- Non, je croyais qu'elle était déjà debout ? D'habitude, elle se lève tôt.

L'adolescent fronça les sourcils, et ajouta :

- Elle avait l'air assez fatiguée, hier. Déjà, au restaurant, elle n'avait pas l'air dans son assiette, si je puis dire… Peut-être que c'est le stress ? Ou un plat qui aurait du mal à passer.

- Peut-être… Ah, j'aimerais bien qu'Ari soit là ! Son absence se fait ressentir à la bibliothèque.

- Est-ce que ça vous attriste ?

- Non, bien sûr. C'était une très bonne petite assistante, mais je préfère la savoir en sécurité jusqu'à ce que les choses se tassent. Je vais prendre une autre personne. Vous ne seriez pas intéressé, non ? demanda la responsable, pince-sans-rire.

- Mhhh… nan, répondit Liam avec un petit rire. Classer des bouquins me semble moins rigolo que de classer des seigneurs Sith !

- C'est aussi moins dangereux. Et puis, je ne serais pas contre d'avoir un charmant petit assistant comme vous…

Liam éclata de rire, finit sa limonade et se leva.

- Houlà ! Encore un peu, et ça va se finir par une invitation à dîner !

- Et si je vous prenais au mot, chevalier ?

- Bien, je vais aller faire préparer mes affaires.

- Vous nous quittez ?

- Quelques jours, le temps d'aller faire mon rapport aux profs.

- Bonne journée !

L'adolescent sortit du bâtiment, et se dirigea vers l'aile des habitations. Il frappa à la porte de la suite numéro 5 et dit de sa voix la plus enjouée :

- Chi'ta ? Bonjour ! Ca va mieux ?

Aucune réponse. Repensant brièvement aux Krakraï et autres tentatives d'assassinat sur eux, l'adolescent prit le risque de se montrer indiscret en faisant un rapide scan mental de la chambre. Il espérait sentir une ondulation de Force vers le centre de la pièce, là où se trouvait le lit, mais il n'y avait pas le moindre être vivant. Sentant une petite goutte de sueur perler à son front, il ouvrit la porte. La suite était vide, le lit fait, et il comprit que la situation était très grave quand il remarqua sur le drap une enveloppe cachetée. Son nom était délicatement écrit sur le papier. Il déchira plus qu'il n'ouvrit l'enveloppe.

Canderous se leva, et s'étira avec des grognements de soulagement. Jetant un petit coup d'œil vers le radio-réveil, il vit qu'il était un peu plus de dix heures du matin. Il avait encore le temps. Il allait quitter la chambre, quand une voix féminine un peu ensommeillée demanda :

- Oh, tu pars déjà ?

- Non, je voulais juste me faire un café. Je t'ai réveillée ?

- Un peu, mais c'est pas grave.

Le Mandalorien alluma la cafetière, se remit au lit, et la Wroonienne lui caressa amoureusement la poitrine.

- Tu sais, Toréa, je suis vraiment navré pour hier soir.

- On en a parlé des dizaines de fois. Ton boulot, c'est de protéger les riches. Ca t'oblige souvent à te rendre dans des endroits snob où tu ne prends pas forcément plaisir à aller. Moi aussi, j'ai un boulot qui me fait me promener dans les bras de vieux cochons pleins aux as, et ça ne me plaît pas plus. Et pour ce qui est de cette sortie-là, je ne regrette pas du tout que tu y sois allé sans moi pour deux raisons : la première, c'est que tu méritais d'y aller, plus que moi, la deuxième, c'est que j'y suis déjà allée plusieurs fois, avec des « clients », et j'aurais pas voulu qu'on nous y voit ensemble, ç'aurait été mauvais pour mes affaires.

- J'ai vraiment du pot d'être tombé sur une nana qui est aussi futée qu'elle est canon !

- Là où je te suis vraiment reconnaissante, c'est de continuer à prendre autant soin de moi. La preuve, à peine sorti du resto, tu me rejoins immédiatement, alors que d'autres auraient fait la fête ailleurs.

- J'allais pas te laisser te morfondre toute seule dans ton grand lit ! Mais tu voudras pas que je t'emmène en croisière sur le Paradis Stellaire un de ces jours ?

- Ce rafiot de richards ? Tu veux rire ? Ils risquent de me prendre pour une traînée !

- Je t'ai déjà dit qu'avec un peu de maquillage, deux coups de peigne et une belle robe, tu serais bien mieux que la plupart des tas de saindoux que j'ai pu croiser chez ces noblaillons !

- C'est vraiment sympa, mais ça aussi, ce serait mauvais pour les affaires…

- Faudrait peut-être que tu changes de métier, un jour… ?

- C'est pas une mauvaise idée, tiens !

Ils échangèrent un langoureux baiser passionné. C'est alors que le communicateur du mercenaire sonna. En maugréant, Canderous le saisit, et regarda sur l'écran. Son front se creusa d'inquiétude.

- Merde, c'est pas vrai !

- Un problème ?

- Faut que je me barre !

- Déjà ? Ta navette n'est pas à onze heures ?

- Si, mais il y a du suif !

Liam se réveilla. Il se rendit compte qu'il avait perdu connaissance pendant un temps qu'il ne sut déterminer, littéralement renversé par quelque chose d'invisible, et se retrouvait allongé sur un lit aux draps roses, tenant un papier dans sa main crispée. Il relut lentement chaque mot de la lettre.

Très cher Liam,

Cela me brise le cœur de partir ainsi, comme une voleuse, mais je n'ai pas eu le courage de te parler de cela en face, de peur de ne pas pouvoir aller au bout de mon plan devant tes possibles réactions. Le docteur Lohrn avait tort, je n'ai pas la moindre once de bravoure. J'espère avoir au moins la force d'assumer mes actes. La tristesse de laisser Dame Liryl affronter seule les Kathols et ma révolte devant cette injuste situation ont été trop fortes, et m'ont poussé à agir.

Après l'assemblée, j'ai reçu une cartouche mémorielle contenant un message vidéo de Dame Liryl. Elle m'a avoué avoir de sérieux doutes sur qui était vraiment Don Nycator de Mecetti, et ce que nous avons trouvé sur Talorande ne fait que confirmer mes craintes. Sa force de caractère et sa foi inébranlable lui permettront d'affronter son futur époux, mais elle m'a demandé d'être son témoin le jour du mariage, devant l'autel et le Grand Prêtre. Don Nycator ne vous a pas invités, toi et les autres, mais il a fermé les yeux en ce qui me concerne.

Au moment où tu liras ces lignes, tu l'auras compris, je serai en route vers Obulette, à bord d'une navette express Mecetti. Là-bas, les préparatifs touchent à leur fin. J'ignore complètement ce qui va se passer à l'issue de la cérémonie. Sans doute me fais-je trop de fausses idées, et peut-être même qu'en fin de compte, les intentions de Don Nycator de Mecetti sont pures. Ou alors, Ezra et Canderous ont raison, auquel cas Dame Liryl court à sa perte. Si tel est le cas, je ne sais comment te le dire autrement, mais je ne peux définitivement pas abandonner ma bienfaitrice, la laisser seule face à un tel danger.

Sois certain que c'est la décision la plus difficile à laquelle j'ai été confrontée de toute ma vie. J'ai dû mettre de côté tous les tendres sentiments que je ressens envers toi depuis notre première rencontre dans cet entrepôt des bas quartiers de l'île d'Estalle. J'ai préféré ne pas te mêler à cette histoire, car je ne veux pas que tu paies pour mes choix et mes erreurs. En tant qu'aspirante Jedi Consulaire, je dois aider les gens dans le besoin par les paroles, et c'est sans doute ce qui comptera le plus sur Obulette. En revanche, toi, futur Jedi Gardien, tu es le bras armé de la Justice, et dois protéger ceux qui souffrent déjà de cette guerre en te battant à leurs côtés. C'est sur les champs des batailles futures que tu sauras te montrer meilleur Jedi que je n'aurais jamais pu être.

Je suis sans doute très mal placée pour te donner des leçons ou des conseils, mais avant de m'en aller, j'aimerais te dire une dernière chose : continue sur cette voie, persévère, et le Côté Obscur de la Force n'aura plus jamais la moindre emprise sur ton âme.

Salue Canderous, maître Dankin, le docteur Lohrn, Taava et maître Grennan pour moi. Tous autant qu'ils sont ont été des compagnons exceptionnels, et je suis fière d'avoir mené notre mission aux côtés de ces personnes aussi valeureuses. Les événements vont sans doute nous séparer définitivement dans les prochains jours, alors dis bien ceci à tous : vous êtes grands dans ce que vous entreprenez, et que la Force soit avec vous tous.

C'est le moment le plus difficile… celui de te dire au revoir.

Merci pour tout, Liam. Merci d'avoir été toi-même avec moi, et de m'avoir acceptée telle que je suis.

Peu à peu, il revécut une à une les vives émotions qu'il avait encaissées d'un seul coup.

- Oh… Oh… Oh ! Oh non… non… NOOOOOOOOON !

Paniqué, il ne vit qu'une seule chose à faire : prévenir ses amis et les obliger à l'emmener par tous les moyens. Il regarda l'horloge, et constata avec horreur qu'il était bientôt l'heure pour eux de quitter la planète. Lançant la Force, il se mit à courir, aussi vite qu'il put. Une tempête éclatait dans son crâne. Il n'entendait plus que les ricanements de Don Nycator de Mecetti, des cris de peur, des explosions, et le monde entier n'était plus qu'une gerbe rouge et floue. Au bout d'un temps qu'il n'avait su déterminer, il était arrivé devant l'ambassade Calipsa.

- Hé, que faites-vous là ?

- Je le reconnais ! C'est le jeune Jedi de la Maison Pelagia !

- Ah oui, c'est lui. Jeune homme, que vous arrive-t-il ?

- Oh, regarde, il tourne de l'œil ! Hé, vous ne vous sentez pas bien ?

- Bon sang, il tombe ! Appelle vite l'infirmerie !

Mais l'adolescent avait déjà sombré dans l'inconscience, ses membres brutalement lacérés par une douleur aiguë.

- Alors, comment va-t-il ?

- En trente-quatre ans de carrière, c'est bien la première fois que je vois ça, chère consœur. J'ignore exactement ce qui s'est passé, mais… enfin, l'explication la plus logique est elle-même invraisemblable.

Il n'y avait que les voix. Rien que les voix qui résonnaient, à moitié étouffées par l'état semi-comateux dans lequel était plongé Liam. Il ne sentait plus qu'un léger chatouillement dans tout le corps, mais comprit qu'il ne pouvait qu'à peine remuer un doigt ou un orteil, sans doute sous l'effet d'un puissant anesthésiant. La voix masculine qu'il pensait être celle du médecin continuait à parler à Ezra.

- Certaines personnes peu habituées au sport qui font un marathon du jour au lendemain ressentent par la suite des choses désagréables : courbatures, douleurs, et autres petites gênes. Quand elles insistent, y vont fort, cela peut provoquer des claquages. Ce gaillard-là me paraît plutôt sportif, mais quand on me l'a amené, on m'a expliqué qu'il était venu en courant. Quand je vois l'état dans lequel il est…

- C'est grave, docteur Haus ?

- J'ai l'impression de voir quelqu'un qui aurait couru à la vitesse d'un chasseur stellaire sur plusieurs kilomètres ! Or, à ce que je sache, c'est impossible !

- Plus d'une fois, il s'est surpassé, et les résultats ont été surhumains ! ajouta Ezra.

- Eh bien vous pourrez dire à ce champion que ce record de vitesse lui a carbonisé les muscles ! Maintenant, vu à quel point ils sont brûlés, ça va prendre des mois, peut-être un an pour que son organisme les reconstitue. Et encore, après une telle course, je doute qu'il puisse sautiller comme un cabri. Déjà qu'un type normal n'aurait pas survécu…

- Bon sang de bonsoir… murmura Ezra. Y a pas à dire, ce môme, c'est du solide !

- Oui, enfin faudra qu'il y aille mollo sur le destroy s'il s'en sort ! Enfin, le destroy, j'en sais rien. D'après l'analyse toxicologique, à part une limonade, il n'y avait rien de particulier dans son système sanguin.

- Faut croire que les limonades ne sont plus ce qu'elles étaient, doc ! plaisanta la voix grave de Canderous.

Sapristi, je ne peux pas bouger !

Liam ouvrit péniblement les yeux. Il distinguait maintenant les visages de Canderous, Dankin, et Ezra, tous autour de sa couchette. Le Mandalorien se pencha vers lui.

- Hé, fiston, mais qu'est-ce que t'as encore foutu ?

- Canderous… C'est… Aaaaaarrgh !

L'adolescent hurla. Son corps entier semblait prendre feu, il toussa et cracha du sang. Les amis de Liam étaient catastrophés. Le médecin aboya à toute vitesse des directives. Les infirmiers enfoncèrent des perfusions, serrèrent solidement les courroies.

- Mademoiselle, messieurs, je vais devoir vous demander de…

- Non ! Docteur, non ! On perd… du temps !

- J'essaie justement de t'en faire gagner, petit inconscient ! Et vous, arrêtez de traîner dans mes pattes, vous m'empêchez de faire mon travail proprement !

- Je vous rappelle que je suis docteur, moi aussi, et je ne bougerai pas d'ici !

- Vous êtes peut-être de la famille ? ironisa le docteur Haus.

- Parfaitement ! Je suis sa cousine !

- Première nouvelle, miss Calipsa.

- Hé, doc, on ne va pas laisser ce genre de barrière nous pourrir la communication, n'est-ce pas ? suggéra Canderous.

- Oui, bien sûr, vous êtes un génie de la diplomatie, ça saute aux yeux ! rétorqua le médecin. Maintenant, je vous conseille de me laisser faire mon boulot avant que j'en sois à appeler la sécurité !

- Allez, cher confrère, on peut bien lui parler deux minutes ! Juste deux minutes.

Pendant un temps, Liam n'entendit plus rien. Enfin, avec un soupir exaspéré, le docteur Haus répondit :

- Deux minutes. Pas une seconde de plus. Le temps pour moi d'aller chercher une autre injection.

Les pas du docteur s'éloignèrent, Liam entrouvrit un œil. Dankin, Ezra et Canderous étaient bien penchés vers lui. La doctoresse Calipsa avait l'air contrariée.

- Pourquoi cette panique ? C'était tellement urgent qu'un appel ne suffisait pas ?

- En plus, ça risque de retarder les opérations ! maugréa Canderous. Théoriquement, on part dans moins d'un quart d'heure !

- Chi'ta n'est pas avec… Blast ! Il se passe quelque chose avec Chi'ta, n'est-ce pas ? réalisa le docteur Lohrn.

De la seule main qu'il arrivait à remuer, l'adolescent attrapa la Calipsa par le gilet.

- Ezra ! Il va lui arriver quelque chose d'effroyable !

- Holà, calme-toi ! Respire lentement, et détends-toi.

- Oui, qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le Mandalorien. Tu as eu une vision ?

- Non ! J'ai eu… une lettre.

- Une lettre ? Et alors ?

- Chi'ta… Chi'ta est…

- Quoi, quoi ? Allez, accouche ! s'impatienta Canderous.

Liam inspira, se concentra, et dit d'une traite :

- Elle est partie sur Obulette, au mariage de Liryl…

Il y eut des exclamations étonnées, des râles indignés, et toute la chambre résonna de leurs cris. Ezra leva les bras et dit d'une voix puissante :

- Du calme, tout le monde ! Ca suffit.

Le silence revint. La jeune femme se pencha vers le lit de Liam, et demanda avec douceur :

- Avec la Force, tu devrais pouvoir accélérer ta guérison, non ?

- Oui… je pense.

- Ca va prendre des jours comme pour l'appendicite de Chi'ta ! pesta le Mandalorien.

- Non, mon vieux… Soigner les blessures, c'est la première chose que m'a apprise Duncan Blackstorm.

- Il te faudra combien de temps pour être à nouveau en pleine forme ?

- Je sais pas… peut-être quelques heures… une journée maximum. Je me sens déjà un peu mieux par rapport à mon réveil. En méditant, ça devrait aller plus vite.

- Parfait. Les mecs ? demanda-t-elle aux deux compères avec un sourire inquiétant.

- Et alors, elle m'a répondu : « mais ne me regardez pas comme ça, j'ai vraiment l'impression d'avoir affaire à ma gouvernante ! »

- Oh la la ! Mais quel culot, cette grosse dondon !

- Alors moi, tu comprends, j'en ai vraiment eu marre. Je lui ai dit comme ça : « Madame la Baronne, dans la tombe, on n'en ai rien à faire que vous soyez la dixième maîtresse du Haut Seigneur de Melantha ou la dernière des sans-abri, quand vous êtes dedans, vous êtes dedans, point ! » Et elle a fait une de ces têtes !

- Ca devait pas être joli à voir !

- Ah ça, Siverna, je te le fais pas dire ! Elle s'est mise à ressembler à un vieux Hutt en train de s'étouffer avec un bol de salade de Barnaba !

Les deux aides-soignantes déambulaient dans le couloir en riant de concert, quand quelque chose attira l'attention de la première, qui posa sa main sur l'épaule de la deuxième.

- Siverna…

- Quoi, Cadmiom ?

- T'entends rien ?

Une série de claquements sonores, caractéristiques des bottes qui résonnaient dans des couloirs vides, se fit de plus en plus proche. Les deux aides-soignantes virent alors une scène pour le moins surprenante. Un groupe de personnes traversa brièvement le couloir perpendiculaire. Cadmiom distingua en vrac deux Humains et une grande créature velue, large d'épaules qui poussaient un lit monté sur roulettes dans lequel était recroquevillée la petite silhouette d'un adolescent Humain. L'instant d'après, il n'y avait plus rien.

- Hé, c'est quoi, ce délire ?

Le trio se précipita vers les escaliers.

- Et l'ascenseur ?

- Ils pourraient le bloquer !

- Mais il va tomber du lit !

- Je te rappelle qu'il est attaché !

Et c'était heureux, car Liam voyait les marches se rapprocher, de plus en plus près… il s'attendait à descendre, mais fut surpris en voyant que ses amis l'embarquaient en montant. Il comprit quel était le plan quand il entendit Canderous dire dans le communicateur de son gantelet :

- Mr. V ? Amène le Vandread sur le toit de l'hôpital Tera Sawa. Au galop !

L'adolescent sentit à peine les secousses provoquées par la montée forcée du lit sur les marches de béton. Arrivés au dernier étage, les trois adultes enfoncèrent plutôt qu'ils n'ouvrirent la porte qui donnait sur l'extérieur. Un bruit de réacteur qui approchait, le souffle des rétrofusées… un instant plus tard, Liam sentait qu'ils étaient montés à bord. Mais il avait de moins en moins conscience de ce qui l'entourait.

- On a réussi ! Et maintenant ? demanda la voix grave de Dankin.

- Je reste près de mon patient. Tu peux le transporter dans la cabine principale ?

- Je ferai gaffe.

- Ah non ! Pas ma cabine ! protesta Canderous.

- Tais-toi et pilote ! rétorqua le Togorien.

- Okay, okay… Mister V ! Calcule la route vers le secteur Mecetti. On fonce !

Abruti par la douleur et par les injections de morphine, Liam sentit à peine les lourdes mains de Dankin le soulever et le porter jusqu'au lit du capitaine. Il n'entendait que vaguement les voix de ses camarades.

- Il ne nous gênera pas trop dans le vaisseau, mais on devrait le déposer en lieu sûr.

- Et le planter sur le premier caillou venu ? T'es pas sérieux !

- Je croyais qu'aller sur Obulette, ce ne n'était pas la fiesta ?

- Je sais ce que j'ai dit, Canderous. Seulement, les circonstances ont changé. Personne ne fera du mal à Chi'ta tant que je peux l'empêcher ! Tu n'es pas d'accord ?

- Bien sûr que si ! Le premier qui pose la main sur la petite puce risque de se le rappeler longtemps. Et si c'est un Mecetti, il ne se le rappellera pas longtemps, je l'abats sur place !

- On est d'accord. Et il n'est pas question de laisser le gosse en arrière !

- T'es sûre ? Et si jamais il merde ?

L'adolescent distingua un soupir agacé de la jeune femme.

- Vraiment, il y a des moments où je ne sais pas quoi penser de ce que t'as dans le cigare, Canderous. T'as pas encore compris, non ? Ces deux mouflets sont amoureux l'un de l'autre !

- Et… ?

- Et alors, même si on ne l'avait pas emmené, tu peux être certain que Liam serait venu sur Obulette en volant un vaisseau si nécessaire ! Nous savons que la fille qu'il aime est dans la mélasse jusqu'au bout des moustaches, je ne me sens pas le droit d'empêcher un chevalier d'aller sauver la dame de ses pensées ! Ce serait un coup de poignard dans le dos !

- Ce genre de romantisme te pétera au blair un jour ou l'autre, ma jolie.

- Je suis certaine que Liam serait d'accord avec moi s'il était en état de parler.

Mais le padawan Gardien n'entendait désormais plus rien de ce qui se passait autour de lui. Les injections eurent raison de sa conscience, et son esprit dériva dans les limbes, traversant l'espace et le temps…

Liam eut une sensation vraiment inhabituelle, la même que celle qu'il avait pu éprouver dans le Tombeau du Veilleur sur Fedrana : l'impression d'assister à des événements en direct, comme s'il voyait par les yeux d'une toute autre personne. De temps en temps, ses « pieds », ses « mains » entraient dans son champ de vision, mais ce n'étaient pas les siens. Il était dans le corps d'un individu un peu plus grand que lui, à la peau dorée, et aux membres musclés. Il était vêtu d'une tunique légère par-dessus une fine combinaison beige.

Blast ! Je parierais que je suis à l'intérieur d'un Précurseur !

Il entendit une voix, réalisa que c'était la sienne : quand il parlait, il entendait le son de sa propre voix, mais un autre timbre beaucoup plus grave articulait les mêmes mots en superposition.

- Ces Humains sont aliénés !

L'être dans lequel était l'esprit de Liam se déplaçait dans des couloirs hauts de plafond, éclairés par des cristaux flottants près des murs, dont émanait un doux éclairage. Il s'arrêta devant une porte, et chantonna une seule note longue et grave. La lourde porte s'ouvrit sur un immense escalier qui montait jusqu'à un chemin de ronde. C'est là qu'avançait dans sa direction un autre être, sans doute de la même race que celui qu'incarnait Liam, à quelques petites subtilités près. Celui-ci était plus grand que lui, plus filiforme, moins en chair. Il avait un visage lisse, à peine rehaussé de deux narines, et de grands yeux inquiets. Il portait par-dessus sa toge blanche de nombreux colifichets brillants. Sur sa tête trônait une impressionnante coiffe cerclée de plumes multicolores. Liam dit :

- Jakel !

- Keltan ! Enfin, je te retrouve !

Ainsi, je m'appelle Keltan, pensa l'adolescent. Étrange, j'ai déjà entendu ce nom.

Il fut surpris de voir à quel point ces deux-là étaient proches quand ils se serrèrent dans les bras l'un l'autre. Puis les deux Précurseurs redescendirent l'escalier en pressant le pas. Pendant le trajet, Liam entendit la voix de Keltan parler à Jakel.

- J'ai eu peur que les Humains ne t'aient tué, frère.

- Ne t'en fais pas. Il y a bien eu des explosions, mais elles ont eu lieu seulement en surface. Ils n'atteindront jamais le cœur de la citadelle.

- Tout est en place, frère ?

- Oui, frère. Le dispositif DarkStryder est en activité. Le Puits de Vie est bien protégé. Les âmes de nos morts seront à l'abri pendant les hostilités.

- Espérons que leur guerre absurde ne dure pas trop longtemps…

- Mes frères ! s'exclama une autre voix.

Liam vit arriver un autre Précurseur.

- Qu'y a-t-il, Kyrim ?

- C'est épouvantable ! Venez voir, vite !

Les trois Précurseurs coururent à l'unisson vers un autre balcon. Dans le ciel, ils pouvaient voir un gigantesque anneau artificiel qui cerclait la planète entière, tel un bracelet. Mais de multiples explosions éclataient sur l'un de ses segments. Keltan regarda Jakel, puis Kyrim. Tous deux semblaient épouvantés.

- Que nos ancêtres nous protègent, mais qu'ont-ils fait ?

- Ils ont… non, c'est impossible ! Ils n'ont quand même pas…

- Si, frère ! Ils ont détruit le portail de téléportation !

Une onde de choc émana alors de l'immense structure. La terre trembla, et les bâtiments vibrèrent de plus en plus fort, et le balcon tout entier céda d'un coup sec. Jakel n'eut que le temps de se jeter sur Keltan pour l'éloigner du trou, mais Kyrim, trop affolé, ne put trouver la force de bouger, et dégringola avec la grande surface de pierre. Keltan sentit un étau de glace lui broyer le cœur quand il entendit crier le malheureux alors qu'il fit une chute de plusieurs dizaines de mètres.

- Ne perdons pas de temps, mon frère ! Filons vite rejoindre nos souverains !

- Allons-y !

Les deux hommes coururent de plus belle, descendant les escaliers, alors que le monde entier semblait se renverser. Ils sortirent de l'aile du palais, juste à temps pour éviter que le plafond ne s'écroule sur eux.

- Nous l'avons échappé belle !

- Je ne te le fais pas dire, mon frère !

Keltan n'avait pas plus tôt prononcé cette phrase qu'une énorme colonne se fendit et chuta sur Jakel. Le Précurseur se retrouva broyé sous le granit. Son poitrail et sa tête émergeaient encore, mais il n'arrivait pratiquement plus à respirer. Keltan cria de désespoir.

- Jakel !

- Keltan…

- Jakel, non !

- Désolé, mon frère… mais j'ai l'impression… que tu vas devoir… continuer… sans moi.

Keltan serrait contre lui la tête de Jakel. Celui-ci articula de plus en plus de mal :

- J'ai lu les signes, Keltan… nos âmes sont… liées… Un jour, dans dix ans, dans cent ans… dans mille ans, peut-être… nous nous retrouverons… et nous serons… à nouveau… ensemble. Et cette fois… rien… ne nous… sépa…re…ra.

- Jakel… Non ! Nooooon !

Une lumière blanche éblouit les yeux de Liam. Sans transition, il se retrouva au chevet d'un autre Précurseur. C'était une femme, couverte de bandages, allongée sur un matelas, qui était dans un état semi comateux, et marmonnait des syllabes inintelligibles au lieu de parler. Il n'y avait plus de tremblements pour le moment. Encore une fois, l'adolescent entendit une voix grave parler avec la sienne en surimpression.

- Je suis désolé, ma Reine… les radiations de ces bombardements ont détruit tes organes de reproduction. Je ne sais comment le dire autrement, mais il t'est désormais impossible de procréer. Et même notre médecine est impuissante.

La femme répondit seulement par un long cri suraigu de bête blessée à mort. Un troisième Précurseur debout de l'autre côté de la couche hurla aussi, mais de rage, et quitta la chambre. Keltan le suivit en courant.

- Mon Roi !

- N'essaie pas de m'en empêcher, Keltan !

Les deux Précurseurs descendirent le long d'un grand escalier en colimaçon. Ils arrivèrent dans une grande salle au plafond bas. Une Humaine flottait dans une colonne de lumière. Martouf la saisit à la gorge.

- Jamais je n'aurais un enfant de mon épouse, notre Magicien Ta-Ree est mort, notre civilisation va sans doute être détruite d'ici quelques heures, nos rêves sont brisés, mais cela encore, j'aurais pu te le pardonner. Ce qui me met vraiment en colère, c'est de savoir que tout est de la faute d'insectes ingrats comme vous ! Nous vous avons aidé à progresser, nous avons cru en vos capacités, nous vous avons apporté une technologie pour vous permettre de quitter vos planètes et partir à la conquête de l'espace, et c'est ainsi que vous nous remerciez ?

- Nous… nous ne voulions pas…

- Jamais nous n'aurions dû vous considérer autrement que comme de misérables cloportes ! C'est vous qui avez saboté notre système de téléportation !

- Nous avons cru que c'était une arme… les Sith allaient sans doute en faire autant.

- Il suffit ! Nous allons disparaître dans les limbes pendant très, très longtemps… mais tu auras tout le loisir de partager notre douleur. Je vais te faire connaître le sort qui nous attend, maudit microbe ! Pendant que nous serons plongés dans le néant, tu nous accompagneras, et tu pourras méditer sur ton outrecuidance !

Et d'une main ferme, le Précurseur qui avait parlé tira un levier. Le champ de lumière autour de la femme se solidifia, l'emprisonnant dans un champ de stase. C'est alors que Liam sursauta, alors qu'il « vit » Keltan quitter la pièce avec le « Roi », le laissant seul avec cette prisonnière. Il était maintenant suffisamment près pour voir son visage, un visage familier.

- C'est… c'est impossible ! Maître Halbret ?!

C'était bien les traits de Jessa Halbret qui se découpaient dans la lumière.

- C'est… non ! Bien sûr ! C'est Halbret, la Jedi qui a mené les forces de l'Ordre contre les Sith, il y a quatre mille ans ! Je suis… Alors, c'est vrai… Autrefois, mon âme a vécu une vie antérieure ici. J'étais ce Keltan… C'est bizarre, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu ce nom. Mais où ?

- Aucune importance ! répondit une voix que Liam connaissait bien.

- Maître !

Sans transition, Liam se retrouva assis sur les restes d'une colonne, alors que tous les bâtiments autour de lui n'étaient plus que ruines et gravats. Le fantôme de son mentor était bien devant lui.

- Êtes-vous bien réel, ou encore une illusion d'un soi-disant « guide » ?

- Non, c'est bien moi, cette fois. Enfin, libre à toi de me croire ou non. Cela fait quelques minutes que je te vois assis sur cette colonne, complètement immobile.

Liam sursauta plus qu'il ne se leva, en se rendant compte qu'il était assis sur la colonne qui avait tué Jakel. C'est alors qu'il se rappela de ce qu'il venait de voir.

- J'ai vu… J'étais quelqu'un d'autre. Quelqu'un m'a dit que j'avais vécu ici, il y a très, très longtemps.

- C'est possible, qui sait par quels méandres peuvent bien passer les âmes des morts ? Peut-être qu'elles vont et viennent à travers la galaxie, transportées par de nombreux corps. Mais la question n'est pas là, Liam. Le passé est le passé, mais c'est pour te parler du présent que je suis devant toi.

L'adolescent attendait, la mâchoire serrée avec détermination. Le grand homme blond le considéra, bras croisés, puis lui dit :

- Tu as fait d'énormes progrès depuis que tu avais l'air perdu, sur Yavin IV.

- Oui, Maître. Je le sens bien.

- Bientôt, tu ne seras plus le petit voyou de Coruscant, mais bien un homme, courageux et responsable. Le chemin pour y parvenir est encore long et semé d'embûches, mais tu as les ressources nécessaires pour le suivre jusqu'au bout.

- Tout comme j'ai les ressources de venir en aide à la fille que j'… enfin, à la fille à laquelle je tiens.

- Tu sais qu'il y a un énorme cafard sous cette couche de vernis, mon garçon.

- Je le sais, mais je sais aussi que Chi'ta et Liryl ne sont pas les seules dont les vies sont menacées. Les Précurseurs vont s'en prendre à tout le Secteur Tapani, et sans doute au reste si on ne les arrête pas. Il est peut-être encore temps de faire quelque chose avant que ça ne devienne trop grave.

Duncan Blackstorm approuva du chef.

- Je n'en attendais pas moins de toi. Maintenant, tu vois au-delà de ton simple intérêt, ou de celui de tes proches. Tu perçois les choses à l'échelle interplanétaire.

- Disons que j'ai eu un bon prof.

- Et de bons camarades d'étude.

- Peut-être, oui…

- Je vais devoir te laisser. Sur ce coup-là, tu devras te débrouiller seul.

- Non, je ne serai pas seul.

Duncan eut un sourire bienveillant.

- Tu ne pourras pas toujours compter sur tes amis, c'est un fait. Mais tant qu'ils sont à tes côtés de leur plein gré, rends-leur la confiance dont ils font preuve à ton égard, et fais-leur honneur.

- Je le ferai !

Liam se dressa d'un bond sur sa couchette.

- Je le ferai ! Je le ferai !

- Liam ? demanda la voix d'Ezra. Ca va mieux ?

- Ouais, Ezra ! Je suis vivant ! Je suis Liam Kincaid, et je suis vivant ! Je suis en pleine forme ! Je ne sens plus rien !

Le docteur Lohrn regarda en vitesse le petit oscilloscope relié à l'adolescent, et ouvrit de grands yeux surpris.

- Mais oui ! Incroyable ! Douze heures de sommeil, et tu es entièrement rétabli ! Si tous les patients étaient aussi motivés que toi, je devrais changer de métier !

- Douze heures ? J'ai dormi douze heures ?

- Oui, apparemment.

Liam bondit du matelas, et se livra même à quelques manœuvres d'arts martiaux exagérément exécutées comme dans les mauvais holofilms d'action. Dankin, attiré par les cris de joie de l'adolescent, était arrivé, et regarda Liam d'un air ahuri. Canderous cria du cockpit :

- On y est ! Lastelle est en vue !

Quand la rampe d'accès s'abattit sur la piste d'atterrissage, il y eut un grondement sourd qui fit écho dans la cour déserte. Chi'ta descendit lentement. Le temps était magnifique, il n'y avait que quelques nuages blancs dans le ciel doré, mais elle n'eut aucun plaisir à ressentir l'air pur de l'extérieur. D'habitude, elle adorait contempler le ciel, le soleil… aujourd'hui, la nuit qui tombait peu à peu était porteuse d'une terrible menace, la jeune fille le sentait. Son cœur se serra quand elle vit une petite silhouette vêtue d'un ample habit de cérémonie qui l'attendait sur le pas de la porte. Encore hésitante, elle jeta un bref coup d'œil derrière elle. Les deux gardes en armure Mecetti qui tenaient leurs fusils blasters en main ne bougèrent pas, et la petite Drall frissonna en sentant une vague de méfiance et d'agressivité dans sa direction.

- Soyez la bienvenue sur Obulette, mademoiselle Koskaya ! salua alors la voix de la personne qui s'approchait de la navette, bras ouverts et sourire aux lèvres. Je me présente, Quelm, maître de cérémonie au service de la Maison Mecetti.

C'était un Mrlssti, au plumage bariolé à dominance bleue. Son sourire engageant réchauffa un peu le petit cœur de Chi'ta, qui eut le courage de descendre. Le silence était presque total, seulement troublé par le claquement que de grands drapeaux représentant le blason Mecetti émettaient au gré du vent.

- Bonjour, maître Quelm. C'est très… étrange. Je m'attendais à ce que les pistes d'atterrissage soient bondées.

- Elles le sont, mademoiselle. Cependant, nous ne sommes pas sur l'une des pistes principales, mais dans une petite cour dérobée où nous pouvons recevoir en toute discrétion nos plus prestigieux invités.

- Ah… bon.

- Vous aurez l'occasion de briller en société, je vous le promets.

- C'est très aimable mais je ne cherche nullement à m'afficher.

Le majordome eut une petite crispation dans le sourire, puis fit un geste vers la porte.

- Je vous prie de me suivre, je vais vous mener à votre appartement.

- Mon… quoi ?

- Vous ne pensez pas que la demoiselle d'honneur de la future Dame Liryl de Mecetti va devoir loger à l'hôtel ou dans un dortoir commun ? plaisanta Quelm.

Cette appellation de la Dame de Sérénité fit frissonner Chi'ta, mais elle prit sur elle et fit abstraction. Docilement, la jeune fille suivit le petit non-Humain qui était à peine plus grand qu'elle. Il marchait avec vivacité, la guidant à travers de longs corridors décorés du sol au plafond de sculptures complexes feuilletées d'or pur. Des tapisseries holographiques représentant d'innombrables personnalités de la Maison Mecetti rivalisaient d'éclat avec d'immenses fresques brodées dans les tissus et les soies les plus fins. Chi'ta se sentait écrasée, aussi bien par les dimensions du couloir large de plus d'une dizaine de mètres et presque aussi haut, que par les regards sévères des ancêtres représentés sur les murs qui semblaient la dévisager avec mépris un à un. Elle prenait garde à surtout ne pas croiser le regard de l'un ou l'autre des soldats en armure azur frappée du symbole du Griffon d'Émeraude, l'âme de la Maison Mecetti. Par l'une des portes-fenêtres, elle put voir un cloître, et d'autres bâtiments de la propriété. Contrairement aux mondes tels que Coruscant ou Procopia, la capitale de la Maison Mecetti avait conservé un style austère, post-médiéval, du moins dans le secteur où habitaient les membres les plus éminents de la Famille.

- Je ne savais pas que l'architecture d'Obulette pouvait être aussi impressionnante !

- N'est-ce pas ? répondit Quelm avec un sourire de fierté.

- Est-ce que toute la planète suit le même genre ?

- Effectivement. Les Mecetti sont modernes dans les idéologies, mais conservent leurs racines dans leur manière de vivre. Ils honorent ainsi leurs ancêtres jusqu'à garder intacts les trésors patrimoniaux qui nous ont été légués. N'êtes-vous jamais venue sur la planète mère de notre Maison, mademoiselle Koskaya ?

- Je dois avouer que non. Où sommes-nous exactement ?

- Dans le périmètre du Palais Seigneurial, plus précisément au pavillon des invités.

- Le Palais Seigneurial ? Celui où vit le Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième ?

- En personne, mademoiselle Koskaya. Vous le verrez demain, à la cérémonie.

- La cérémonie… aura donc lieu… demain ?

- Tout à fait. Cela vous laisse donc quelques heures pour vous détendre après ce long et fatigant voyage. Auparavant, avec votre permission, le tailleur prendra vos mesures afin de confectionner une robe digne d'une Dame.

- Une… une robe ?

Le sourire du Mrlssti s'allongea sans malice.

- Hé oui ! Je n'ai rien contre votre kimono, mais Don Nycator de Mecetti insiste pour que tout soit fait dans les plus grandes pompes possibles. Un tel habit ne siéra pas à une Dame de votre envergure pour un événement aussi important !

- Une Dame ? Moi ?

- Bien évidemment. Don Nycator de Mecetti m'a dit que vous travaillez pour l'Ordre Jedi. Vous êtes la première représentante de l'Ordre que j'ai le privilège de rencontrer. J'ajoute que c'est un honneur que je ne pensais pas vivre un jour.

- Tout l'honneur… est pour moi, maître Quelm, marmonna la jeune fille.

Mais elle n'avait pas le cœur à se sentir flattée. Autour d'elle, les serviteurs, valets et autres membres du personnel allaient et venaient joyeusement, ordonnés comme les danseurs d'un ballet classique, et la bonne humeur était générale, cependant elle n'en profita pas cette fois, car son estomac était trop noué par l'angoisse. Pour une fois, elle n'avait pas pensé ce qu'elle venait de dire, mais le Mrlssti ne s'en était pas rendu compte.

- Et le Haut Seigneur Bodé Leobund a fait venir un orchestre symphonique, le meilleur du Secteur Tapani. Le dîner sera tout simplement royal !

- Et… savez-vous s'il y aura beaucoup d'invités ?

- Ils se compteront par milliers, Dame Koskaya, mais si l'on excepte le Haut Seigneur lui-même, aucun ne sera aussi prestigieux que vous, j'en suis sûr.

Quelm rit maladroitement de sa plaisanterie, et cessa vite en voyant que la jeune fille ne se joignit pas à lui.

- Enfin bref, ce sera le mariage le plus grand, le plus important, le plus magnifique de toute l'histoire de la Maison Mecetti, et vous serez aux premières loges ! Oh, je suis tellement content ! Si j'osais, je…

- Quoi ?

Quelm toussota.

- Je vous inviterais à dîner après la cérémonie !

Chi'ta sursauta.

- Seulement en tant qu'invitée prestigieuse, ma Dame. Je n'ai aucune arrière-pensée, surtout pas envers une personne de votre rang !

- Je… suis flattée…

Elle sentit ses intestins faire un nœud supplémentaire.

Que le Grand Fouisseur m'aide à garder mon calme, au moins encore un peu !

La lumière tamisée du petit appartement grésillait. Dehors, des speeders fonçaient bruyamment dans la nuit, et des ricanements résonnaient à travers la ruelle. Le quartier le plus mal famé de la capitale de Lastelle, la première planète du secteur Mecetti sur la route entre Procopia et Obulette, était une véritable décharge. Une zone de non-droit où les forces de l'ordre n'osaient plus aller depuis longtemps. Bref, une planque idéale pour quelqu'un qui n'avait pas froid aux yeux.

Liam, Ezra, Canderous et Dankin avaient retrouvé Eldon Hejaran dans un squat au quatrième étage d'un vieil immeuble à moitié en ruines. Avant de débarquer, ils avaient envoyé un message urgent à la baronnie de Pella via une ligne sécurisée du Commando Page. Eldon avait répondu par la même fréquence, acceptant immédiatement de porter son aide toutes affaires cessantes. Pendant que Canderous et Dankin faisaient un nouveau plein à l'astroport, Ezra peaufinait leur stratégie, et Liam mettait ce temps à profit pour parachever son rôle.

- C'est vraiment gentil de ta part de nous aider comme tu le fais.

- La Maison Mecetti et le Haut Seigneur courent un danger, si j'ai la possibilité de faire quelque chose pour aider, ce n'est pas seulement ma volonté, c'est un devoir que j'ai envers les miens.

Les deux jeunes hommes s'étaient isolés dans une petite pièce, et le baron Eldon avait prévu tout un nécessaire de maquillage.

- Je suis bien content de connaître au moins un Mecetti digne de son titre.

Pendant qu'il appliquait la pâte dermique sur le visage du padawan, Eldon eut un sourire un peu grinçant.

- Tous les Mecetti ne sont pas comme ceux de Pella. Pour commencer, Rodoric ne m'a pas déçu pour le moment. Ensuite, comme dans toutes les grandes Familles, il y a des canards boiteux, mais il y a aussi des gens intègres. Peut-être même que tu en as déjà rencontré, même si tu ne t'en es pas forcément rendu compte.

- J'ai sympathisé avec deux Mecetti, des cousins de Don Nycator, ils ne tenaient pas rigueur de mon rang social inférieur au leur.

- Inférieur ? Un Jedi ?

- Ils n'étaient pas au courant.

- D'accord. Bon, arrête de bouger, j'en arrive au moment un peu délicat. Ca tiendra les quelques heures du voyage et pour toute la journée du mariage, mais il faut au moins que ça sèche. Ca ne prendra que quelques minutes.

Dans la pièce à côté, Ezra attendait, assise sur un divan crevé par endroits. Elle entendit la voix de Liam l'appeler :

- Ezra ? Tu peux venir voir ?

La doctoresse Calipsa franchit la porte de bois, et vit les deux « cousins » assis côte à côte, chacun sur un tabouret. Elle en resta ébahie.

- Alors, docteur Lohrn, qu'est-ce que vous en dites ?

Il n'était plus question de ressemblance. Deux clones, deux reflets… une analyse ADN aurait pu déterminer qui était qui, mais avec les techniques de grimage d'Eldon et sans la Force, pas moyen de faire la différence à l'œil nu. Et comme Liam s'était changé, impossible de le reconnaître à ses vêtements.

- Avouez que c'est plutôt bluffant, non ?

Elle se tourna vers celui qui avait parlé.

- Oui, j'avoue qu'un non-Jedi comme moi ne pourrait vraiment rien repérer. Bien sûr, il y aurait la cicatrice que Liam a eue de la part de votre parent Themion, mais à part ça…

- Tu veux dire « feu son parent », Ezra ! répondit « Eldon » avec la voix de Liam.

L'autre éclata de rire devant la mine de la jeune femme qui s'allongea encore. Grâce à la Force, Liam pouvait même imiter à la perfection la voix d'Eldon. Celui-ci dit alors :

- Ah oui, j'ai entendu que Themion avait eu un regrettable accident sur Talorande.

- Il a voulu tous nous bombarder, répondit le docteur Lohrn d'un ton sans réplique.

- Je n'ai jamais dit que j'y voyais quelque chose de mal.

- Nous sommes d'accord.

La jeune femme remarqua alors un petit détail.

- Liam, tes cheveux…

Pour avoir la même coiffure que le baron, l'adolescent était passé sous la paire de ciseaux. Ses cheveux n'étaient désormais plus que de longues mèches. Il avait dû sacrifier la queue de cheval…

- C'est un moindre mal. Avec la Force, ils repousseront plus vite !

- Oh, tu sais… j'aime autant que tu restes comme ça. Non, franchement, ça te va bien. Enfin, je dis ça… je préfère les cheveux courts, même chez les filles.

- Docteur, je crains fort que l'heure ne soit pas à l'exposition de vos préférences capillaires, dit évasivement le véritable Eldon Hejaran.

- Oui, Baron, vous avez raison. Allons rejoindre Canderous et Dankin.

Quelques minutes plus tard, ils étaient revenus au Vandread. Canderous finissait de remplir la facture. Quand il vit arriver les deux sosies, il fit un petit sifflement admiratif.

- Joli ! On voit que t'as eu affaire à un pro ! Bien, partons !

- Attendez ! Je vais vous accompagner !

Dankin souffla d'irritation, ses oreilles se couchèrent et son pelage se hérissa quand le Seigneur Vaskel Savill entra à son tour sur la piste. Ezra le salua :

- Ah, seigneur Savill, nous n'attendions plus que vous !

Canderous ne cacha pas son déplaisir.

- Qu'est-ce qu'il fiche ici, celui-là ?

- Il a beaucoup insisté pour venir, Canderous.

- J'ai autant de raisons que vous de contribuer au renversement de Don Nycator.

- Pourquoi l'avoir amené ? insista le Mandalorien. Le gosse, c'était pas assez ?

- N'oublions pas que c'est lui qui fournit la navette pour que vous arriviez à Obulette pendant qu'Eldon garde le Vandread. On lui doit bien ça.

- Je ne suis pas invité, mais je ferai comme maître Canderous : avec une armure de garde, je pourrai me joindre à la cérémonie.

Dankin se dressa devant toute sa hauteur devant Savill. Il pointa un index griffu vers le visage du seigneur et gronda :

- Si Melantha trahit, Melantha périt.

- Je n'ai nullement envie de faire ni l'un ni l'autre, maître chasseur. J'ai au moins le même désir que vous de mettre Don Nycator de Mecetti dans une situation embarrassante, et je n'ai aucun intérêt à me jouer de vous. J'ajouterai même que je risque ma vie aussi. La Maison Melantha est en guerre contre la Maison Mecetti, ne l'oubliez pas. Si je suis percé à jour avant d'avoir pu communiquer avec Bodé Leobund, soyez sûr que Nycator me fera exécuter sur-le-champ.

- Je crois qu'il a compris, Vaskel, coupa Canderous. Je ne vous fais pas confiance, mais Liam croit en vous, alors je la ferme. Mais si vous tentez de nous doubler, c'est moi qui vous descends. C'est clair ?

- Limpide, maître Tal.

- Montons à bord du Vandread, j'aimerais vous parler de quelques-uns des acteurs-clefs de cette journée.

Le jeune baron sortit de sa poche une cartouche de données qu'il agita pour appuyer ses dires. Tous entrèrent dans le vaisseau.

- Les amis, en plus de Don Nycator de Mecetti, il y a au moins quatre personnes que nous devrons avoir à l'œil pendant toute la durée de la cérémonie, et des festivités. Le premier, bien sûr, est le Haut Seigneur Bodé Leobund de Mecetti.

Le portrait holographique du Haut Seigneur apparut au-dessus de la table d'holo-échecs.

- Soyons francs, un homme dans une telle position a forcément quelques squelettes dans son placard, autrement il se serait fait renverser par quelqu'un de moins scrupuleux. Mais je ne crois pas qu'il soit de mèche avec les Précurseurs de Kathol. Que ce soit de gré ou de force, ce n'est pas dans la philosophie des Mecetti de s'allier avec de telles créatures. Cela dit, nous ne devrons pas le quitter des yeux plus d'une minute, que ce soit pour le protéger… ou tenter de l'arrêter. Bon, maintenant, le deuxième.

Une énorme figure ronde aux joues flasques tournoya au-dessus de l'échiquier.

- J'ai le désavantage de vous présenter le Grand Prêtre Horlog. Il assure le respect des traditions religieuses sur Obulette depuis une quarantaine d'années.

- Quelles sont vos croyances ?

- Le Culte des Ancêtres, Liam. Il faudra que je t'en explique les bases pendant le trajet, que tu ne sois pas trop pris au dépourvu En gros, il s'agit de rappeler les règles édictées par les fondateurs du secteur Tapani, Shey Tapani en tête. Ce prêtre suit la branche de la Sainte Parole de Shey Tapani. Vous devez cependant savoir qu'il y a des zones d'ombre dans son histoire personnelle. Durant sa longue carrière de prélat, il a souvent changé de diocèse, et chaque fois, il y avait un fait divers assez louche qui s'était produit peu de temps avant. Une banqueroute, un meurtre, un suicide…

- Ouais, autrement dit, il s'est mouillé dans de sales histoires. Et on ne l'a jamais coincé ?

- Non, maître Tal. La générosité de ses dons, les nombreux banquets destinés au petit peuple, son taux admirable de conversion de sceptiques dissipent les malentendus. Ses sermons sont empreints de conviction, et certains croient entendre Shey Tapani quand il prêche. Seulement, contrairement à ce dernier, le Grand Prêtre Horlog vit dans le luxe et ne dédaigne pas les plaisirs de la table, ni ceux de la chair.

- D'accord… Je le vois bien en complice des Précurseurs, celui-là.

Eldon passa au troisième fichier. Cette fois, le portrait représentait un Mrlssti. Petit, le plumage bleu, l'œil vif.

- Quelm, le Grand Majordome du palais du Haut Seigneur. Il est l'exemple type de la politique de tolérance du Secteur Tapani. Bien qu'il refuse obstinément de le reconnaître, il est parfaitement conscient qu'il ne serait pas là où il est s'il n'y avait pas ces réglementations de quotas de non-Humains dans les hautes fonctions.

- Comment il les assure, ces fonctions ?

- Comme tous les représentants de son espèce, docteur Lohrn. Il est d'un naturel ouvert, énergique, et très bavard. Il est également d'un perfectionnisme maladif, et est capable de faire une crise de nerfs s'il voit un parterre de fleurs non conforme au reste de l'allée.

- Donc, ce monsieur veut que tout soit organisé au mieux. Et dans le cas contraire ?

- En cas de sale affaire, docteur Lohrn, son obstination à suivre le protocole et le règlement, son incapacité à prendre des initiatives, et son manque évident de courage le placent systématiquement au-dessus de tout soupçon. S'il y a un traître dans les hautes sphères, ça ne peut pas être lui. Physiologiquement, cela se verrait immédiatement. Et maintenant, voici le meilleur pour la fin.

La quatrième personne était un Humain d'une quarantaine d'années, avec une barbe argentée et une coupe de cheveux nette. Il portait une tunique légère et sobre, avec une broche de la Maison Mecetti.

- Qui est-ce ? demanda Liam.

- Notre Sabacc pur, « cousin ». Les amis, voici le lieutenant Skee Jodo. C'est le responsable de la sécurité dans les quartiers de la haute noblesse d'Obulette.

- Responsable de la sécurité ? Un simple lieutenant ? Comment a-t-il fait ?

- Ca va peut-être t'étonner, Liam, mais de la manière la plus intègre possible. Je vous résume son histoire : né sur Obulette, fils aîné d'une famille aisée, il s'engage dans l'armée dès sa majorité, et sa détermination lui permet de grimper rapidement les échelons de la hiérarchie. Il y a cependant quelque chose qui coince : plus d'une fois, on lui reproche de ne pas obéir aux ordres, de contester les décisions, mais il a la chance d'avoir une famille proche de celle de Bodé Leobund lui-même. Aussi, quand il accuse ses supérieurs de manquements aux règles d'éthique, le père de l'actuel Haut Seigneur de Mecetti n'ignore pas de suite ses dires, et demande à son réseau de renseignements d'effectuer les vérifications nécessaires. Rapidement, on découvre que le sergent Jodo avait raison – un complot contre le Haut Seigneur d'alors est même éventé.

- Ah, quand même…

- N'est-ce pas, maître Tal ? Comme quoi, il n'y a pas que des pourris chez les Mecetti. Enfin bref, une fois les conspirateurs bannis sur une planète-prison, le Haut Seigneur Mecetti a voulu accorder à Skee Jodo la récompense de son choix. Celui-ci n'a eu qu'une demande : servir la Famille Seigneuriale – son rêve secret. C'est ainsi qu'il devint lieutenant, et responsable de la sécurité du Palais Seigneurial d'Obulette. Quand le Haut Seigneur fut assassiné, quelques années plus tard, les soupçons se sont très vite portés sur lui. Heureusement, il avait un alibi solide et confirmé – il avait des affaires familiales à régler sur Nyssa – et le nouveau Haut Seigneur, Bodé Leobund XI, a défendu âprement celui qu'il désignait comme « le plus fidèle serviteur de la Maison Mecetti ». Jodo a conservé son poste, et y est toujours, à l'heure actuelle. Ses états de service sont irréprochables, son efficacité à l'action conséquente. Il peut nous être très précieux.

- Ou tous nous balancer ! ronchonna Canderous.

- Pas si nous lui disons que nous agissons dans l'intérêt du Haut Seigneur Leobund – ce qui est le cas au moins pour moi.

- Dans ce cas, dès le prochain arrêt, j'envoie une communication à Keleman Ciro pour lui dire de prendre contact avec ce lieutenant.

- Bonne idée, Ezra. Cependant, n'oubliez pas qu'il reste avant tout fidèle à Leobund. Si jamais il vous voit agir contre les Mecetti sans en avoir donné une bonne raison, il risque de croire que nous l'aurons trompé, et dans ce cas… pas de cadeau !

- Au fait, qui est Keleman Ciro ? demanda Savill.

- Notre « suite de l'Idiot », répondit Ezra. Et c'est tout ce que vous avez besoin de savoir. Bien, à présent, répartissons-nous dans notre vaisseau et le vôtre, seigneur Savill, il est temps d'y aller !

- Je vous retrouve en orbite aux coordonnées fixées, répondit le seigneur Melantha.

- Obulette en vue !

En effet, la planète était apparue dans le cockpit après quelques heures de voyage en hyperespace.

La voix de Vaskel Savill résonna dans le communicateur :

- Je branche le sas, nous allons pouvoir effectuer le transfert.

Dans un grand cliquetis, la connexion universelle relia le Vandread à l'Orvet, le petit vaisseau de Savill. Canderous se tourna vers Eldon.

- Hé, mec, tu sais ce que tu risques, si tu es pris ?

- On ne me prendra pas.

- Si ça devait arriver, tu ne nous connais pas. On t'a obligé à nous obéir sous peine de faire sauter une bombe à concussion sur l'un des villages de Pella.

- Je resterai en contact permanent. Tant que je ne vole pas dans le périmètre de la cathédrale, je ne risque rien. Des vaisseaux, y en a des millions qui volent au-dessus d'Obulette. Mais à votre signal, je fonce vous aider.

Eldon s'avança vers Liam, lui tapota amicalement l'épaule.

- Bonne chance, « cousin ».

- Toi aussi, « cousin ».

- Je prierai pour que l'esprit de Shey Tapani anime vos âmes.

- Que la Force soit avec toi, Eldon.

Canderous et Liam montèrent à bord de l'Orvet, retrouvant Savill, ainsi que Dankin et Ezra qui étaient restés avec le Melantha. Savill rentra le sas, et le Vandread accéléra pour pénétrer dans l'atmosphère de la planète. Il disparut en quelques secondes.

- Voilà, commenta Savill. La première partie du plan est donc en place. Maintenant, selon ce que nous avons convenu, nous sommes à bord d'une navette de location affrétée par la famille Hejaran – n'oublions pas qu'ils sont en retard au niveau technologique, ils n'ont pas encore de vaisseau frappés à leur blason. Ce ne sera donc pas trop choquant de nous voir dans un vaisseau sans décoration. Vous, Liam, jouez le rôle du nouveau baron Eldon Hejaran. Monsieur Tal et moi-même sommes vos gardes. Avec nos armures, on ne nous reconnaîtra pas.

- Ils ne risquent pas de vous obliger à ôter vos casques à l'entrée ?

- Ce serait signe d'un manque de confiance envers vous, et cela relèverait de la dernière goujaterie. Non, les invités sont censés avoir des gardes sûrs, ne serait-ce que parce que si jamais il y a un problème de traîtrise de garde, il en va de la responsabilité de leur seigneur.

- Et Dankin ?

- Monsieur Dankin sera Muuurgh, un important commençant de Togoria. Sa présence n'étonnera pas outre mesure, car les habitants de la Lune de l'Orbe de la Nuit voient n'importe quel partenariat à leur avantage. Les Togoriens sont très rares dans le Secteur Tapani, et avec les petits changements esthétiques que le docteur Lohrn a faits sur sa personne pendant le voyage, nul ne le reconnaîtra.

En effet, Ezra avait profité du voyage pour faire au Togorien quelques tresses et teindre sa fourrure crème en châtain foncé par endroits. Le résultat était plus que satisfaisant, un œil non exercé n'aurait pas distingué le guerrier d'un autre. Un petit voyant du tableau de bord s'alluma. Savill eut un sourire satisfait.

- Bien ! Il est à l'heure au rendez-vous ! Maintenant, deuxième partie du plan, docteur Lohrn. Votre voiture vous attend.

Une navette portant le blason Calipsa s'arrêta devant l'Orvet.

- Vous allez rejoindre votre Haut Seigneur. Personne ne s'étonnera de le voir avec son infirmière attitrée.

- Ca ne paraîtra pas bizarre de voir une femme à la place de son droïd ?

- Pas forcément, répondit Ezra. Amener un droïd à un mariage, c'est pas top au niveau des convenances. Et puis, d'après le baron Turel, mon passage à la télé a donné une image de doctoresse bien représentative de la Maison Calipsa.

- Rustre et bornée ? ricana le Mandalorien.

- Audacieuse et professionnelle, grand cornichon, rétorqua Ezra. Va te préparer au lieu de raconter des conneries !

En ricanant encore, Canderous passa dans une cabine. Savill fit de même, se dirigeant vers une autre pièce isolée. Liam accompagna la jeune femme vers le sas. Avant de quitter l'Orvet, elle se tourna face au padawan.

- Liam… c'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons.

- Je suppose, oui.

- Tu es conscient qu'il y a un sacré paquet de chances pour que ça foire ?

- Oui.

- Et que si ça foire, on passe tous à la casserole ?

- Si ça foire, les Kathols vont rebâtir le secteur à leur façon, et dans ce cas, ou bien le Conseil des Jedi et la République nous sauveront, ou bien on ne passera pas beaucoup de temps dans les cellules Mecetti car toutes les planètes du secteur Tapani seront vitrifiées en quelques semaines, alors à quoi bon s'inquiéter ?

- Quoi ? Tu veux dire… que tu penses que ce qu'on fait ne servira à rien ?

- Au contraire. Tant qu'il y a au moins une chance pour que ça marche, on fonce. Un Jedi Gardien ne pèse pas indéfiniment les possibilités. Il agit. Même si je n'en ai pas encore le titre, je tâche de me comporter en Jedi.

- Pour moi, tu es un Jedi.

Le padawan eut un petit sourire. Le docteur Lohrn continua :

- Chi'ta a vraiment beaucoup de chance.

- Ouais, mais j'ai moi aussi cette chance. Cette chance, c'est vous tous.

N'y tenant plus, la jeune femme serra Liam contre elle, et sentit une larme émue glisser sur sa joue. Enfin, elle murmura :

- Fais tout de même très attention, je t'en prie. Ne joue pas au héros bêtement.

Puis elle s'engagea dans le sas, et dit encore :

- Que la Force soit avec toi.

- Je te dis le mot de cinq lettres !

Il faisait un temps magnifique au-dessus du Plateau d'Argent. Cette immense surface plane au sommet de la montagne accueillait le secteur le plus riche de l'aile seigneuriale du Palais Mecetti. La cathédrale était bâtie sur un piton rocheux qui se dressait fièrement au-dessus d'un immense lac scintillant de mille éclats. Toutes les terres environnantes étaient fertiles et bien cultivées. Les pistes d'atterrissage étaient bondées de navettes officielles. Des centaines de journalistes venus de tous les coins du Secteur Tapani commentaient chaque pas de chacun des invités, pendant que de petits droïds sondes filmaient les visages Humains et non-Humains.

Il y avait une très grande majorité d'Humains, c'est pourquoi les individus d'autres peuples étaient facilement repérables. Bien sûr, les Herglics et les Mrlssti restaient familiers, mais chaque non-Humain inhabituel attisait les curiosités. Aussi le grand Togorien qui dépassait d'une bonne tête et demie le reste de la foule ne passait vraiment pas inaperçu, et la plupart des gens ne retenaient pas leurs exclamations sur son passage.

Après avoir quitté la piste d'atterrissage, chaque invité était convié à se rendre à un portillon de sécurité, où les agents vérifiaient l'identité génétique. Cette pratique n'était pas spécialement bien vue, mais personne ne s'en étonna, devant le caractère particulier de cette cérémonie où tant de personnalités importantes du monde politique étaient attendues. Les nobles passaient par la porte principale, tandis que leurs gardes, intendants et autres accompagnants étaient dirigés vers une autre salle plus modeste. Une femme en uniforme d'officier de sécurité était installée à un bureau, relevant les identités.

- Vos noms, titres et fiefs ?

- Je suis Eldon Hejaran de Mecetti, baron de la Lune de l'Orbe de la Nuit dans le système Pella.

Liam avait passé la dernière demi-heure du voyage à répéter cette unique phrase, de manière à pouvoir la prononcer de la manière la plus naturelle possible, sans que la moindre émotion superflue ne le trahît. L'officier d'accueil saisit son petit scanner optique, le plaça devant l'œil du jeune homme.

Okay, cousin… J'espère que le faux dossier est arrivé à temps.

La préposée se tourna vers l'écran, lut les petits caractères, et fronça les sourcils.

- Hum… qu'est-ce que c'est ?

- Je vous demande pardon ? demanda Liam, s'appliquant à utiliser une expression soutenue.

- Je suis désolée, mais il y a un petit contretemps. Un petit souci dans le programme…

Une fois encore, Liam se félicita de porter une chemise anti-transpirante.

- Ah… et c'est grave ?

- Probablement pas, mais je dois en référer à mon chef. Je vous prie d'attendre une minute, ce ne sera pas long.

L'hôtesse d'accueil se leva, et passa dans la pièce à côté. Les gardes Mecetti ne bougèrent pas, mais l'adolescent sentait bien qu'ils ne le quittaient pas des yeux. Faisant un effort inouï pour conserver son calme, Liam sentait son sang bouillir instantanément. D'instinct, il craignit que ce « petit contretemps » fût en réalité un moyen de le retarder, et de l'avoir suffisamment longtemps à l'œil pour permettre à une patrouille d'arriver.

Blast ! Quelque chose cloche vraiment ! Ca n'a pas marché ! Ne perds pas ton calme, ne perds surtout pas ton calme. Il n'y a pas d'émotion, il y a la paix.

N'osant bouger, il laissa son regard glisser sur sa gauche, et aperçut une fenêtre… son unique sortie s'il était amené à prendre la fuite. La femme revenait avec un sourire qui se voulait rassurant, accompagnée d'un homme en uniforme de la garde Mecetti, un homme entre deux âges avec une barbe hirsute. Liam reconnut le lieutenant Jodo.

- Baron Eldon Hejaran ?

- Ou… oui ?

- Lieutenant Jodo. Tout est arrangé, soyez sans crainte. Vous savez ce que c'est, l'informatique, c'est très pratique, mais quand ça tombe en panne…

- Une panne ? C'était juste une panne ? Vous êtes sûr que ça va ?

- Certain, Baron. Comme votre nom n'a été que très récemment enregistré, toute notre base de données n'est pas encore totalement à jour. Mais nous avons pu faire un comparatif avec les fichiers de Pella. Soyez le bienvenu sur Obulette, Baron Eldon Hejaran de Mecetti, je vous souhaite de passer un séjour inoubliable.

- J'en suis persuadé, lieutenant.

Liam se retint de pousser un soupir de soulagement qui aurait pu le compromettre, se contentant d'un grand sourire, pensant à quel point la situation pouvait être ironique.

Oh oui, ça va être vraiment inoubliable !

C'est alors qu'il se rendit compte que le lieutenant venait juste de glisser quelque chose dans la poche avant de son veston. Il décida d'attendre d'être à nouveau à l'extérieur pour vérifier ce que c'était. Dankin le suivit sans difficulté. Eldon avait eu le temps de transmettre l'invitation de « Muuurgh ».

Une fois les trois portillons de sécurité franchis, l'adolescent et le Togorien se retrouvèrent dehors. Ils étaient à présent sur une longue passerelle qui enjambait un fleuve sur lequel flottaient de grands hovercrafts. Et toujours, dans tous les coins, des gardes Mecetti. Liam vit arriver Savill et Canderous. Chacun d'eux portait un fusil blaster, ainsi qu'un pistolet blaster dans un étui à leur ceinture, soit l'équipement standard réglementaire des gardes ordinaires. Pour avoir l'air d'un baron digne, il décida de jouer l'autoritaire. Se tournant vers les deux adultes, il aboya :

- Remuez-vous, tous les deux ! Ne faisons pas attendre le Haut Seigneur !

Les deux soi-disant gardes pressèrent le pas. Lorsqu'ils furent un peu à l'écart, Savill marmonna à l'oreille de Liam :

- Je vous conseille de ne pas trop profiter de la situation…

- Et pourquoi pas ? répondit narquoisement l'adolescent. C'est une bonne occasion de vous apprendre ce qu'endurent vos sujets, autant ne pas la laisser passer !

Il sourit davantage en entendant Canderous se retenir de rire avec difficulté sous son casque. Il fouilla dans sa veste, et ressortit une carte de visite au nom de Skee Jodo, au verso de laquelle il pouvait lire :

« Ciro m'a prévenu. »

L'air de rien, il remit le papier au Togorien en disant juste pour la bonne mesure :

- Tenez, n'hésitez pas si vous voulez faire appel à moi.

Le docteur Lohrn, de son côté, était restée près du Haut Seigneur Weston Warsheld. Profitant d'un instant de répit où personne ne semblait les écouter, le vieillard fit un petit signe à la jeune femme pour lui parler :

- Maintenant que nous sommes entre nous, je tiens à vous féliciter pour votre fidélité et votre dévouement envers notre Famille.

- Je ne fais que mon devoir, Haut Seigneur.

- Je me sens aussi vaillant que lorsque j'avais soixante ans ! Comme c'est excitant !

- Haut Seigneur, j'aimerais cependant vous dire ceci : il est fort probable que je me retrouve dans une situation embarrassante, voyez-vous.

- Si les documents que vous avez trouvés sont authentiques, nous serons tous dans une situation embarrassante.

- Oui, mais peut-être que nous nous sommes trompés, ou que les apparences ont joué contre nous. Dans ce cas, je vous en prie, Haut Seigneur faites donc en sorte de ne pas me connaître. Je ne supporterais pas qu'on vous considère comme un complice, et qu'il puisse vous arriver de gros ennuis.

- Le Baron Turel m'a parlé de vous en des termes très élogieux, et j'ai confiance en son jugement.

- Quoi que je puisse dire ou faire, je vous prie par avance d'accepter toutes mes…

- Laissez, laissez. Vous connaissez l'adage, jeune fille, « à époque désespérée, mesure désespérée ». J'espère cependant qu'on n'aura pas trop à attendre, j'ai horreur des messes trop longues !

Ils franchirent la passerelle au-dessus du fleuve du Griffon, et entrèrent dans le bâtiment de réception, celui qui donnait accès à la Cathédrale. Le mouvement de foule s'amplifiait dans les couloirs plus étroits. Du coin de l'œil, la jeune femme aperçut Liam accompagné de ses deux « gardes » et du Togorien. Ils avaient l'air à l'aise dans leurs rôles, ce qui rassura un peu Ezra. Prenant garde à surtout ne pas croiser leurs regards, elle s'engagea à son tour vers le portail de sortie, quand elle vit approcher d'elle un garde Mecetti en armure. En passant près d'elle, la voix trafiquée de son masque chuchota :

- Docteur Lohrn… les toilettes homme.

La jeune femme se pencha vers le Haut Seigneur Warsheld.

- Le devoir m'appelle, Haut Seigneur.

- Je vous en prie, mon enfant.

Le temps de relever la tête, le garde avait disparu. Mais la doctoresse savait déjà qui venait de l'aborder. Une minute plus tard, après s'être faufilée difficilement entre les invités, elle était dans la grande salle carrelée des toilettes communes. Le garde retira son casque à son arrivée.

- Capitaine Ciro, ravie de voir que vous êtes à l'heure.

- Je n'aurais raté ça pour rien au monde, docteur Lohrn. Bon, si vous permettez, je dois me changer.

Sans attendre de réponse, Ciro entra dans une des cabines et ferma la porte. La jeune femme l'entendit retirer les pièces de son armure une par une.

- J'ai analysé les documents que vous m'avez envoyés. Pas à dire, ça fait sacrément froid dans le dos !

- Seulement dans le dos ? Vous êtes un vrai dur ! Alors, comment voyez-vous les choses ?

- Les gardes sont très nombreux et bien armés, en outre le nombre de civils ne permet pas une opération de front. Le mieux va être de pousser Don Nycator et ses complices à se faire voir par tout le monde quand il n'aura plus d'occasion d'échapper à l'autorité Mecetti.

- Nous sommes d'accord.

- Je vais donc descendre au bureau central de sécurité, avec un de leurs uniformes. A l'heure où je vous parle, deux de mes gars ont déjà infiltré l'équipe, sous couvert de fausses identités. Je vais les rejoindre, j'avais juste besoin de faire un dernier petit tour à la surface, et de vous parler.

- Du vrai travail de pro.

- Je vais prendre le contrôle de la régie. Et je diffuserai les documents au moment de la cérémonie. Ca fera un beau spectacle !

- Non, capitaine ! Surtout pas !

Il n'y eut plus de bruit dans la cabine, traduisant la surprise de Ciro.

- Notre objectif est de fourrer les preuves sous le nez de Leobund, non ?

- Oui, mais nous ne savons pas quelles réactions ça va provoquer !

- Allons, vous ne pensez quand même pas que tous les invités vont se changer en cafards et nous dévorer ? Je doute que la planète soit sous la coupe des Kathols.

- Vous avez raison, mais le souci, c'est Dame Liryl. Tant qu'elle est encore présente à la noce, nous ne savons pas du tout ce qui peut lui arriver. Don Nycator compte sur sa présence pour mettre son plan à exécution, mais si jamais nous parvenons à le faire échouer, il risque de se venger sur elle. Notre priorité numéro un est de la faire sortir de la cathédrale et de lui faire quitter Obulette. C'est pourquoi notre plan est le suivant : d'abord, on met le bazar dans la cérémonie, en empêchant Liryl de répondre au Grand Prêtre. Ensuite, on la fait sortir par le balcon.

- Le balcon ?

- Oui, vous avez vu les plans de défense que Don Nycator de Mecetti voulait remettre à la Mante ? Il y a un balcon qui donne directement sur l'extérieur.

- Ah, vous voulez dire ce balcon-là ? L'idée est intéressante, mais il y a juste un petit détail gênant il y a plusieurs centaines de mètres de vide jusqu'au lac. Un tel plongeon vous changerait tous en omelette !

- Sauf si nous avons un taxi pour nous attendre. Eldon Hejaran à bord du Vandread, par exemple.

Ciro sortit de la cabine, il portait une combinaison beige de technicien, avec une casquette.

- Donc, voilà ce que je vous propose : à mon signal, et à mon signal seulement, vous diffusez les informations audio et vidéo. Pas avant.

- Même si je sens que vous êtes vraiment en position difficile ?

- Je préfère prendre le risque. Sans vouloir jouer les maréchales, dans notre petite bande, je suis celle qui a le plus d'expérience dans les négociations courtisanes. Si vous lancez les informations au mauvais moment, les grandes autorités risquent de n'y voir qu'un sombre canular. Il faudra les balancer au moment où nous aurons déjà réussi à faire vaciller leurs certitudes.

- Histoire que ce soit le coup de grâce.

- Exactement. Cela dit, si vous sentez que nous sommes tous sur le point d'être exécutés sans appel, on tente le tout pour le tout et vous les passez. On peut espérer que ça génère assez de confusion pour nous permettre de fuir.

- D'accord. Grâce aux caméras de télévision, je n'en perdrai pas une miette.

Pendant qu'il cachait l'armure dans le vide-ordures, Ezra se demanda à haute voix :

- Il n'était pas plus simple d'arriver directement en tenue d'opérateur de surveillance ?

- Plus je change de peau, moins on me repère facilement. C'est pas spécialement simple, mais c'est mon style.

Sur ces paroles, la jeune femme quitta les sanitaires.

- Que va-t-il se passer ? Que va-t-il arriver ?

- Je l'ignore. Sincèrement, je n'en ai pas la moindre idée.

Dans l'antichambre très cossue, Dame Liryl peaufinait son maquillage. Non loin d'elle, Chi'ta marchait de long en large. Elle s'arrêta, et considéra la Dame de Sérénité. Liryl portait à présent une robe de mariée entièrement blanche, taillée dans les étoffes les plus légères et les plus volumineuses. Pour une fois, elle avait laissé de côté sa coiffe, révélant son crâne fin et rasé de près. Autour de son cou, le décolleté laissait apparaître un énorme collier fondu dans des alliages d'or, de cuivre et de platine, serti d'énormes pierres précieuses. Ses sourcils fins avaient été soulignés au crayon d'or, tout comme le contour de ses yeux. Elle avait l'allure et la prestance d'une impératrice de contrée désertique.

Les couturiers s'étaient également appliqués pour la houppelande de Chi'ta, une grande pièce de tissu doré garnie outrageusement de rubans. Ses mains et ses pieds étaient enroulés dans des bandes de soie de la même couleur, et d'énormes boucles d'oreille de platine pendaient de ses lobes. Même ses ongles avaient été vernis avec de la poudre d'or. Un coiffeur spécialisé dans le paysagisme facial avait passé plus d'une heure à tailler et à teindre la fourrure de son visage, créant des effets de relief et de coloration très recherchés. En d'autres circonstances, elle aurait sans doute apprécié d'avoir une présentation digne d'une Grande Duchesse, mais elle n'avait pas la tête à se trouver belle. Alors qu'elle vit encore son reflet dans une glace, elle trouva juste qu'elle ressemblait à un gros tournesol. Mais ce n'était qu'un petit souci par rapport à ce qui la préoccupait pleinement.

- Même si nos amis se sont infiltrés ici, ce dont je doute fort quand je pense à toutes les sécurités, cela ne changera rien. Ils vont… ils vont tous nous massacrer !

- Mais non, voyons, ne vous en faites donc pas ! S'ils voulaient vraiment commettre de tels actes, ne croyez-vous pas que nous l'aurions pressenti ? Nous sommes capables d'avoir des prémonitions, des visions… et je n'ai rien ressenti de tel.

- Mais s'ils pouvaient justement voiler leurs intentions ?

- On ne peut rien contre les principes immuables de l'univers.

De plus en plus nerveuse, la jeune Drall s'assit dans un fauteuil. Dame Liryl ajouta :

- Que savons-nous vraiment des Kathols, à ce jour, Chi'ta ?

- Que ce sont… des créatures malfaisantes qui attaquent à vue les utilisateurs de la Force. Ils veulent débarquer ici au moment le plus chargé d'émotions de cette cérémonie, c'est-à-dire le moment où vous accepterez la main de Don Nycator.

- Mais nous ne savons pas ce qu'ils veulent exactement. De ce que j'ai pu lire sur les Précurseurs de Kathol, j'ai surtout retenu qu'ils étaient de grands savants, et qu'ils avaient développé une technologie bien plus évoluée que les autres. Ils étaient très spirituels, et cherchaient à atteindre la perfection en alliant technologie et biologie. Ils travaillaient volontiers avec les espèces moins abouties, et les aidaient à progresser. Ils ont peut-être encore de la considération pour nous tous.

- La même considération que nous pourrions avoir envers des animaux sur lesquels on pratique des expériences scientifiques !

- Contrairement à ces derniers, nous sommes suffisamment évolués pour pouvoir raisonner, et entamer un vrai dialogue avec eux. Et si c'était simplement ce qu'ils voulaient ? Je vous l'accorde, ils auraient pu prendre contact d'une manière plus fondamentalement officielle et moins théâtrale, mais je ne pense pas qu'ils aient des intentions hostiles. Ne croyez-vous pas qu'ils auraient déjà ravagé une planète ou deux, s'ils étaient intrinsèquement méchants ?

- Ils ont menacé nos vies à plusieurs reprises, ma Dame !

- Peut-être que ce n'était pas voulu. De grands conflits prennent leur source dans un défaut de communication, une méprise de langage…

La jeune Drall ne répondit pas, mais avait de plus en plus de mal à respirer. Les cloches de la cathédrale d'Obulette se mirent à sonner à travers tout le domaine.

- Bien. Je crois qu'il est temps d'y aller, maintenant.

La jeune femme se leva lentement, dans un grand froissement de tissu. Chi'ta se dégagea péniblement du fauteuil, et resta devant la fiancée. La Dame de Sérénité s'agenouilla, et prit délicatement dans ses mains les doigts duveteux de la jeune fille.

- Dame… Liryl…

- Chi'ta, tu as été la plus fidèle des amies. Je ne pense pas qu'on se reverra à l'issue de la cérémonie, au point où nous en sommes, et je n'aurai sans doute pas le loisir de t'en parler ultérieurement. C'est donc le moment ou jamais de te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi.

- Je… je n'ai rien fait !

- Si, tu m'as conduite au Conseil des Jedi, tu as été l'oreille attentive dont j'avais besoin, et tu es là, maintenant, pour me soutenir. Jamais personne n'avait fait ça pour moi, auparavant. Tous à me considérer comme une demi-déesse, une messagère de la paix, pure et parfaite, à qui rien ne fait défaut, et tant d'autres qualificatifs disproportionnés… alors qu'au fond de ton cœur, tu m'as considérée comme une véritable amie. Rien d'autre.

Depuis qu'elle avait quitté l'Académie, Chi'ta avait été soumise à de nombreuses situations où ses nerfs avaient été secoués. Plus d'une fois, elle avait senti sa gorge se nouer sous l'effet de la tristesse ou de la peur, mais avait toujours contenu au maximum ses émotions. La vue du visage tranquille de Liryl prête à affronter les pires dénouements eut raison des dernières barrières psychologiques de la petite Drall.

- Ma… ma… Dame…

L'instant d'après, Chi'ta se retrouva la tête enfouie dans les bras de Liryl, pleurant à chaudes larmes. Ce n'était plus un simple petit sanglot étouffé, mais un vrai cri du cœur sans plus aucune retenue. Toutes les peines, toutes les peurs qu'elle avait éprouvées ces derniers mois s'évacuaient dans ses pleurs. La jeune Humaine caressa doucement la tête de la padawan.

- Chut… tout va bien.

- Je ne veux pas… je ne veux pas que tu partes !

- Là, doucement, Chi'ta, ne t'en fais pas.

- Nous savons… nous savons toutes les deux ce qui t'attend si tu passes cette porte !

- Et je saurai y faire face, grâce à toi.

- Il y a sûrement une autre solution ! Tu peux encore refuser, lui échapper… Te cacher quelque part, peut-être sur Yavin IV ! Cet homme est la marionnette de ces monstrueux Kathols, et nous le savons très bien !

- C'est triste, mais c'est la meilleure chose à faire, Chi'ta. Je refuse de fuir. Si je me cache, Don Nycator de Mecetti risque de se venger sur des innocents, comme Daymon Thorn a fait sur Lynx. Je dois aller de l'avant, et accomplir ma destinée. Je dois jouer son jeu pour avoir une chance de le battre sur son propre terrain.

La jeune Drall relâcha son étreinte, et renifla bruyamment, son petit minois tout poisseux. Dame Liryl lui essuya le visage de son mouchoir, toujours en souriant avec bienveillance.

- Sèche donc tes larmes, Chi'ta. Tout ira bien, je te le promets. Je suis très touchée par ta compassion, mais j'ai choisi ma route. Tu as encore toute ta vie à vivre. Il ne faut pas que tu la gâches en te rendant malheureuse pour moi.

- Je sais, je suis ridicule, je…

- Non, c'est normal. Tu n'as pas à t'en faire.

- Mais je ne comprends pas… Serais-je trop jeune pour comprendre ? Tu sais que si tu l'épouses, tu es perdue, mais tu dis que c'est ton choix ! Comment peut-on choisir délibérément de courir à sa perte ? C'est du masochisme digne des mauvais feuilletons à l'eau de rose ! se révolta la petite Drall. Personne ne devrait vivre un mariage malheureux ! Personne !

- Je comprends très bien, Chi'ta, et je puis t'expliquer les choses, car tu as la maturité pour les comprendre. Je ne l'épouse pas à cause d'une attirance malsaine plus forte qu'une peur étouffante qu'il pourrait m'inspirer. C'est pour le Secteur Tapani que j'ai accepté sa proposition. En étant à ses côtés, je saurai mieux le connaître… et je pourrai ainsi le raisonner, je te l'ai dit. Au fond de lui, ce n'est pas un homme maléfique. Je sens de la volonté de bien faire, un esprit de faire progresser sa position et celle des gens qu'il estime. Tout ce dont il a besoin, c'est de quelqu'un pour l'aider à prendre les bonnes décisions.

- Oui, c'est vrai… mais peut-on vraiment raisonner un tel inconscient ? Quand il aura obtenu ce qu'il veut de toi, il se débarrassera de toi ! Que veut-il ? Ta vertu ? Un enfant de toi, peut-être ? Et après ? Il te jettera en pâture à ses maîtres ! Tu vas sans doute mourir, et pour rien ! Je ne veux pas laisser faire ça, mais je ne peux pas t'en empêcher, je n'en ai pas le droit, puisque c'est ta décision ! C'est affreux !

Trop triste, la jeune fille se détourna, s'assit face à la coiffeuse, et enfouit encore son visage entre ses mains en gémissant. Dame Liryl, bouleversée, prit une expression résolue. Elle posa délicatement sa main sur l'épaule de Chi'ta, inspira profondément, et dit :

- Chi'ta…

- Oui… ? bredouilla la jeune Drall.

- Il y a encore quelque chose que je ne t'ai pas révélé.

Chi'ta releva la tête, l'incompréhension filtrant à travers ses larmes.

- Je suis désolée, je n'ai pas été honnête avec toi. Il est temps que ça change.

- Que… quoi ?

Dame Liryl avait du mal à parler, la voix nouée par l'appréhension.

- En fait, si j'ai décidé de m'unir à Don Nycator de Mecetti, c'est parce que…

- Eh bien alors, quoi !? coupa soudain une voix pressante à travers la porte.

On frappa bruyamment. La future mariée ouvrit, et le maître de cérémonie Quelm entra presque dans l'antichambre.

- On n'attend plus que vous, mes Dames ! La noce s'impatiente !

- Très bien. Allons-y.

La jeune Drall s'essuya une dernière fois les yeux.

- Je… quoi qu'il se passe… je te promets d'être forte.

- Tu n'as pas besoin de promettre, Chi'ta Koskaya.

Les deux femmes suivirent le majordome. Chi'ta sentait sa fourrure se hérisser alors qu'elle entendait la musique de l'orgue de la cathédrale résonner à travers les couloirs, rediffusée par des haut-parleurs dans tout le palais.

Une fois l'arrivée de la mariée annoncée, les invités entrèrent dans la cathédrale, un à un ou par petits groupes. L'organiste, un Codru-Ji à quatre bras, jouait avec exaltation l'une des plus fameuses symphonies d'Obulette. Ezra fut l'une des premières à entrer, poussant tranquillement le fauteuil antigrav du Haut Seigneur Weston Warsheld – l'appareil était autonome, mais ainsi il n'avait pas besoin de faire ronronner le moteur dans la nef. Ils se placèrent au premier rang. Ezra n'était qu'à quelques pas du Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième, qu'elle salua poliment au passage.

Les premiers rangs étaient déjà remplis quand les quatre complices d'Ezra entrèrent dans la cathédrale. Canderous avait une vue impeccable de l'ensemble de la salle grâce aux systèmes d'amplificateurs de vision et d'audition du casque de son armure. Beaucoup de civils, mais quelques gardes étaient debout parmi les invités. Le mercenaire remarqua que tous les gardes du corps des seigneurs, barons, comtes et autres nobles n'étaient pas tous en armure high-tech comme la sienne. Selon le monde dont ils étaient issus, ils présentaient des uniformes et des armes de technologie différents – certains portaient même des heaumes antiques, des plastrons de bronze et des fusils à poudre explosive. Les gardes de Leobund, répartis aux points stratégiques de l'immense salle, en revanche, semblaient utiliser un matériel dernier cri.

Pas mal, leurs flingues. Et à tous les coups, ils savent s'en servir !

Le seigneur Vaskel Savill ne fut pas rassuré en voyant les gardes. Mais son inquiétude monta d'un cran lorsqu'il repéra une douzaine de grandes silhouettes, elles aussi debout près des sorties et dans des alcôves situées un peu partout dans la nef. Ces individus étaient très grands, le plus chétif d'entre eux devait mesurer plus de deux mètres, et tous étaient larges d'épaules à faire hésiter un Wookiee. De lourdes étoffes bleu nuit recouvraient partiellement leurs protections d'acier cuivré rutilant, et leurs casques étaient forgés avec précision, présentant des masques élaborés à l'effigie d'étoiles, de soleils, de lunes. Il ne pouvait s'agir que des membres de la Garde Astrale personnelle de Don Nycator de Mecetti.

Dankin aussi avait repéré les non-Humains. Il fut moins impressionné que le Melantha, et analysa rapidement de son œil exercé de professionnel du combat leur morphologie. Les étoffes masquaient complètement leur corps, seules leurs mains gantées étaient visibles. Pas moyen de savoir si ces toiles dissimulaient des êtres plus ou moins costauds que leur armure ne le laissait supposer. Quoi qu'il en fût, un affrontement contre l'un d'entre eux serait sans doute un défi intéressant. Il jeta un petit coup d'œil au fond de la nef, sur sa droite, et vit la grande double porte qui menait sur le balcon. Et, bien entendu, l'un des Gardes Astraux était debout juste devant, entouré par deux gardes Mecetti. C'est alors que le Togorien reconnut un visage familier, en retrait, non loin de l'autel. C'était Hassla Morgreed.

Cette fois, Don Nycator ne s'était pas amusé aux dépens du Barabel, et on lui avait laissé un costume décent. Il portait un gilet et un pantalon de cuir clouté d'or, avec un grand manteau assorti. Les bracelets et le collier de soumission lui avaient également été épargnés. Mais cela ne suffisait pas à le mettre à l'aise. La contrariété se lisait sur son faciès écailleux. Il était sans armes.

Liam était le plus nerveux d'entre tous, sans conteste. Pour la première fois de sa vie, il était suivi pas à pas par les caméras. Ce mariage entre deux célébrités était l'événement le plus médiatisé de l'année. Tous les Mecetti connaissaient au moins de réputation Don Nycator de Mecetti, et la Dame de Sérénité n'était pas moins connue. Par respect des traditions et pour ne pas nuire à la solennité de cette cérémonie, aucun journaliste n'avait eu le droit de franchir directement le portillon de sécurité entre la base et la cathédrale. Cependant, toutes les chaînes d'holovision, locales et interplanétaires, avaient eu l'autorisation d'envoyer leurs drones.

Des dizaines de petites caméras flottantes, pas plus grosses qu'une balle de nega-ball, voletaient au-dessus de la foule. Les images filmées par l'équipe de la Maison Mecetti étaient retransmises en direct sur deux écrans géants situés au fond de la nef, de part et d'autre du grand autel. Les journalistes se trouvaient dans leurs vaisseaux, à l'écart du secteur de la cathédrale, et les présentateurs pouvaient commenter les images et les retransmettre en direct. Et donc, plusieurs caméras avaient déjà focalisé leur objectif sur l'adolescent. Celui-ci, de par son enfance tumultueuse, assimilait instinctivement les caméras aux agents de sécurité, et donc aux milices avides de mettre les petits truands comme lui au trou.

Il vit alors Damara Decrilla, serrée dans une combinaison de luxe laissant transparaître ses formes sportives. La jeune chasseresse s'approchait lentement de l'autel. Sa tension empira quand Liam distingua deux personnes. Une femme mûre, blonde, à la fois émue et anxieuse, et Don Nycator de Mecetti, décontracté dans son costume à la pointe de la mode.

Ne perds surtout pas ton sang-froid ! Pas maintenant ! Respire, et continue d'avancer.

Le fiancé était radieux, et envoyait de grands sourires et des saluts amicaux aux Mecetti qui prenaient place. Et justement, Liam, Dankin, Canderous et Savill purent voir des sièges libres au septième rang. Ils s'assirent aussi calmement qu'ils purent. Ezra remarqua alors que l'orgue avait cessé de jouer. Le silence se fit progressivement. Puis, quand il n'y eut plus une parole, plus un bruit de mouvement, les portes de la cathédrale s'ouvrirent toutes grandes, laissant passer Quelm, le maître de cérémonie. Il se déplaça à pas pressés jusqu'à l'avant de la nef, et se tourna vers l'assistance. Il toussota, et parla ainsi :

- Mes Seigneurs, mes Dames, soyez les bienvenus dans la Grande Cathédrale du Mot Sacré. Le Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième, Don Nycator de Mecetti et votre très humble serviteur conjuguent leurs remerciements. Soyez certains que votre présence parmi nous est appréciée à sa juste valeur. Maintenant que nous sommes tous bien installés, je pense qu'il est temps de faire venir la mariée.

Il se retira prestement. L'organiste reprit de plus belle, et joua la marche nuptiale traditionnelle. Liam n'osa pas bouger, les chuchotements admiratifs que son ouïe accrue percevait étaient suffisamment éloquents. Elles étaient là. Derrière la mélodie de l'orgue, l'adolescent entendit même le Chant de la Sérénité, de manière presque imperceptible, mais bien réelle.

Les deux filles avançaient vers l'autel, bras dessus bras dessous, d'un pas lent et assuré. Chi'ta avait immédiatement ressenti l'émotion générale en entrant dans la cathédrale. Les invités étaient heureux, et émettaient une chaleur qui la réconfortait un peu. Soudain, elle perçut une autre sensation étrange, indéfinissable… et malsaine. Elle jeta un petit coup d'œil sur le côté. Les membres de la Famille Mecetti les regardaient, souriant avec admiration. Certains étaient déjà les larmes aux yeux. Au loin, près de l'autel, le Haut Seigneur Bodé Leobund XI attendait patiemment. Devant l'autel, le prêtre ouvrait son livre, prêt à lire les passages choisis, et Don Nycator de Mecetti suivait du regard sa fiancée, un sourire épanoui aux lèvres, tandis que sa mère restait à ses côtés, avec une expression de sympathie empreinte d'une légère amertume. Dame Damara Decrilla, témoin du fiancé, arborait un sourire crispé, et balayait nerveusement l'assemblée du regard. Quelque chose tracassait franchement la jeune femme, Chi'ta le sentait bien. Elle réfléchissait à toute vitesse, de plus en plus anxieuse, quand soudain, elle vit l'un des Chevaliers Lunaires de la Garde Astrale. Elle eut un choc terrible au cœur. Pendant une seconde, elle avait vu par transparence ce qui se cachait sous le masque argenté, et cette vision lui glaça le sang.

Ce n'est pas un Nazzar !

Mais le pire était qu'elle avait vu les yeux rouges de l'immense personnage, et était sûre que le Chevalier l'avait menacée de mourir dans de terribles souffrances rien qu'en la regardant. Elle vit alors les grandes silhouettes drapées et masquées dans tous les coins de la nef… les Chevaliers de la Garde Astrale étaient immobiles, mais la jeune fille eut la certitude qu'ils étaient prêts à bondir au moindre claquement de doigt. Le piège se refermait.

Ils n'attendent pas le signal pour débarquer… Ils sont déjà là !

Elle serra le bras de Dame Liryl en la regardant, affolée, mais celle-ci, toujours tranquille, lui fit juste un petit sourire rassurant. Chi'ta sentit encore une larme glisser le long de sa pommette.

Sauve-nous, ô Grand Fouisseur !

Liam fulminait. Il faisait un effort surhumain pour surtout ne pas laisser transparaître la moindre émotion excessive. Liryl et Chi'ta venaient juste de passer à côté de lui. En voyant la jeune Drall, magnifique dans son habit d'or, qui affichait une expression angoissée, il serra les dents de frustration derrière ses lèvres. Il n'avait qu'une envie, arrêter cette mascarade qu'il jugeait de plus en plus insupportable, tomber immédiatement le masque, et se jeter vers sa condisciple pour la rassurer, la serrer dans ses bras, mais il n'en fit rien, conscient que tout le plan risquait d'en pâtir. Il n'osa même pas tenter de lui envoyer un message télépathique.

Au mieux, je déstabilise Chi'ta et ça va mettre la pression, au pire je me fais repérer par un Kathol !

Le docteur Lohrn suivait attentivement la scène. Elle aussi était frustrée de ne pouvoir intervenir sur le moment. Elle entendit alors un petit bruit sur sa droite. Elle vit Liam, derrière elle, toujours debout et rigide, de l'autre côté de l'allée centrale. Il restait immobile. On aurait pu croire qu'il était simplement ému, mais une chose trahissait sa véritable humeur : il serrait le poing gauche à se faire éclater les phalanges. La Calipsa le vit également dégager très doucement de sous sa veste son sabre-laser. Les minutes qui allaient suivre allaient sans doute devenir violentes.

Derrière l'autel, le Grand Prêtre Horlog, représentant de l'Eglise de la Sainte Parole de Shey Tapani, finissait de tourner les pages du livre sacré posé sur le présentoir. Canderous eut un petit soupir de mépris en le distinguant mieux alors qu'il s'avançait. C'était un énorme Humain, pesant au bas mot trois cents kilos de graisse flasque. Le mercenaire pensa qu'il avait probablement un harnais antigrav dissimulé sous son imposante soutane richement décorée. Son visage pâteux était encadré d'une couronne de cheveux roux et de longs favoris. Ses petits yeux porcins scrutaient attentivement les deux femmes.

Lorsque Dame Liryl fut debout devant son fiancé, le Grand Prêtre fit signe à l'assemblée de s'asseoir, puis une fois le silence revenu dans la nef, commença son sermon. Si la situation n'avait pas été aussi critique, Canderous aurait éclaté de rire en constatant que le couinement de rat womp qui sortait péniblement de son gosier cadrait mal avec son physique de larve de Hutt.

« Le mariage… le mariage est par excellence l'engagement le plus franc, le plus sincère, le plus pur qui puisse unir deux êtres. Qu'ils partagent les mêmes gênes, qu'ils soient à l'opposé l'un de l'autre, plus rien n'a d'importance à partir du moment où le fiancé glisse au doigt de sa promise l'alliance. Ce petit anneau de métal précieux est bien plus qu'un simple bijou, c'est le symbole d'une union promise à être heureuse, passionnelle et fertile. Aujourd'hui est un jour exceptionnel. J'ai assisté à de nombreux mariages au cours de mon long sacerdoce, mais c'est un honneur pour moi que de présider une cérémonie avec des invités aussi prestigieux, et des protagonistes tellement purs, tellement divins… Connaissez-vous vraiment ces deux personnes, qui s'apprêtent à unir leurs destinées sous le regard bienveillant de nos ancêtres, en particulier Shey Tapani ?

« Vous connaissez tous Nycator, pourvu du titre de « Don » depuis maintenant deux ans. Il n'est pas forcément nécessaire de présenter l'un des plus fidèles serviteurs de notre Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième. Un homme qui emplit sa mère Jaheira de Mecetti de fierté, et qui ne déçoit pas les espoirs que son père, l'honorable Rhen de Mecetti, a placé en lui dès son plus jeune âge.

« Mais cette ravissante jeune femme se tenant maintenant devant vous… qui est-elle ? Dame Liryl vient d'un autre monde, d'un autre système situé dans un autre secteur. Cependant, elle parcourt depuis quelques années le Secteur Tapani. Certaines personnes ont le malheur de semer la guerre partout où elles passent, Dame Liryl est un ange de paix. Elle est la meilleure des ambassadrices, et je suis convaincu qu'elle sera la meilleure des épouses, douce, aimante et dévouée, et plus tard, une mère exemplaire, soutenue par un mari fidèle. »

Canderous jeta un petit coup d'œil discret vers Liam. Celui-ci avait les mains crispées sur les accoudoirs de sa chaise de bois.

Blast ! Le gosse va exploser !

Morgreed, assis non loin d'Ezra, avait repéré la jeune femme. Il adopta une expression perplexe quand il remarqua qu'elle lui fit un clin d'œil. Le Grand Prêtre Horlog se racla la gorge et sa voix aiguë résonna plus fort dans la nef.

- Et maintenant, selon notre loi, avant l'échange de consentements réciproques, je dois prononcer les paroles usuelles, bien que nous connaissions déjà tous la réponse s'il y a, dans l'assemblée, quelqu'un qui serait opposé à ce mariage, pour une raison ou pour une autre, je l'invite à se faire connaître maintenant, ou se taire pour l'éternité.

Liam sentait qu'il allait s'embraser. Son cœur battait à tout rompre, son sang était aussi brûlant que du magma, et ses tempes martelaient comme les voix d'un chœur entamant un hymne de guerre, à tel point qu'il n'eut pratiquement plus conscience du monde extérieur. Il jeta quelques coups d'œil rapides et précis aux alentours. Il vit successivement le faciès renfrogné de Morgreed, Ezra qui le fixait d'un air déterminé, la grande tête velue de Dankin, le minois duveteux et angoissé de Chi'ta, et vit enfin le visage angélique de Liryl qui attendait. Tous avaient l'air de lui dire la même chose :

C'est le moment ou jamais !

Quand, enfin, le Grand Prêtre prononça ces mots :

- Alors ? Y a-t-il quelqu'un dans cette assemblée qui contesterait ce mariage ?

Ce fut le signal. Liam se leva avec détermination, et grâce à la Force, imita sans difficulté la voix d'Eldon Hejaran.

- Oui, moi !

Comme il s'y attendait, cette déclaration provoqua de vives exclamations à travers la grande salle. Trop excité pour être intimidé, il traversa la nef d'une démarche assurée, et s'arrêta devant le Grand Prêtre, Dame Liryl et Chi'ta. Don Nycator de Mecetti demanda, sincèrement surpris :

- Mais qui êtes-vous, jeune homme ?

- B… Baron Eldon ? bredouilla la jeune Drall.

- C'est le Baron Eldon Hejaran ! cria quelqu'un dans la salle.

- Le nouveau Baron de Pella ! précisa une autre voix.

Bravement, Liam déclara en direction de l'assemblée :

- Gens de la Maison Mecetti, le secteur Tapani est sur le point d'être victime d'un ignoble complot organisé par des forces occultes. Ces forces sont les Précurseurs de Kathol, des non-Humains avides de conquêtes venus du secteur Kathol, et ils sont aidés par cet homme ! Don Nycator de Mecetti ! Il compte provoquer un indescriptible chaos dans lequel il entraînera sciemment Dame Liryl !

Liam montrait maintenant du doigt le fiancé. Toute l'assistance cria de surprise. Le Haut Seigneur Bodé Leobund XI s'était aussi levé, les traits durcis par l'indignation. Surpris et effrayé, le Grand Prêtre balbutia :

- Baron Eldon Hejaran, vous insultez l'un de vos pairs en crachant ces calomnies, et par la même occasion vous insultez le nom des Mecetti, votre nom en somme. Mais qu'est-ce qui vous prend, Baron ?

Liam pivota vers le prêtre. Il sentait l'excitation face au danger lui donner une assurance inhabituellement développée, presque de la témérité. Reprenant sa voix naturelle, il répondit :

- Il me prend que je n'ai rien à cirer des Mecetti., car je ne suis pas Eldon Hejaran !

Et il arracha son masque de latex, révélant son vrai visage furibond. Le futur marié fit une telle grimace de surprise que l'adolescent crut qu'il allait s'étouffer sur place.

- Toi ?!

Une flambée d'adrénaline embrasa Chi'ta devant ce nouvel espoir.

- Liam !

- Chi'ta, je suis là ! Je suis venu pour te sauver ! Et vous aussi, Dame Liryl !

La jeune Drall se mit à rire, à rire de soulagement… avant de réaliser la gravité de la situation. Un concert de claquements sinistres résonna à travers toute la voûte. Une fois le premier moment de panique passé, les gardes braquaient tous leurs armes en direction du padawan. Le silence se fit progressivement. Le futur marié s'avança lentement, très lentement, avec une telle expression de rage sur les traits que son visage semblait sur le point de se déchirer. Morgreed n'avait jamais vu un Humain aussi en colère.

- Voilà qui est extrêmement touchant, gronda Don Nycator de Mecetti en serrant les dents si fort qu'elles semblaient sur le point d'éclater. Touchant… et très IRRITANT ! Liam Kincaid, je vais…

- Arrête ton char, tarlouze !

Encore des cris, quand l'assistance vit l'un des gardes Mecetti serrer contre lui le Seigneur Bodé Leobund XI, le canon de son fusil blaster appliqué sur la pomme d'Adam de l'homme. Chi'ta avait reconnu la voix de Canderous Tal.

- Si vous tirez au paralysant, je suis entraîné à résister, il me restera assez de conscience pour lui faire sauter la pastèque. Si vous tirez pour tuer, vous allez l'abattre avec moi, si ce n'est pas moi qui le brûle. Alors maintenant, dégagez tous de là, et laissez-nous emprunter la porte de derrière. Et quant à toi, Haut Seigneur de mes deux, un seul mouvement brusque et je te décapsule !

- Je vous ferai bannir sur la pire des planètes-prisons si vous ne le lâchez pas sur-le-champ, rétorqua Don Nycator.

- Ta gueule ! Tu n'es pas mon seigneur, et au point où j'en suis, je ne vois pas comment je pourrais être plus dans le cambouis !

Bodé Leobund XI avait fait preuve d'un calme olympien. Il n'avait pas dit un mot, et n'avait pas montré le moindre signe de peur, de panique ou de colère. Comme il ne disait rien, le mercenaire prit ça pour une acceptation. Il poussa son otage vers la sortie.

- Personne ne remue un cil ! Vous entendez, bande de parvenus coincés ? Au premier qui bouge, vous devrez vous trouver un autre grand chef !

Ezra se rappela alors que les modules des journalistes étaient toujours en suspens au-dessus de leurs têtes, et ne put s'empêcher de sourire. Les habitants d'Obulette avaient droit à un spectacle peu banal. Don Nycator de Mecetti fit un pas en avant. Immédiatement, Liam agrippa son sabre-laser, le déploya et le brandit en avant. Les reflets de la lame bleutée illuminèrent les premiers rangs alors que le sifflement de l'arme éclata à travers la voûte.

- Pas un geste !

Le fiancé recula d'un bond, surpris sans être effrayé. Lentement, sans quitter Nycator du regard, l'adolescent marcha vers les deux filles.

- Ma Dame ? L'ambiance craint un max, on se tire. Chi'ta, emmène-la vers le balcon, je vous couvre ! Ca pue le cafard, ici.

- C'est de moi que tu parles, petite crapule ? glapit Don Nycator en faisant un pas en avant.

Liam se dressa de toute sa faible hauteur, et agita son sabre-laser, prêt à se défendre. Il fit barrage devant Chi'ta et Liryl.

- N'approchez pas, espèce de monstre !

Don Nycator était furieux. Il avança d'un autre pas. Liam leva son arme, plus haut.

- Je ne plaisante pas, Nycator ! Si vous levez la main sur elles, je vous tue !

Les modules d'holovision tournoyaient toujours au-dessus de la nef. La planète entière retenait son souffle. Morgreed s'approcha.

- Maîtresse, je pars avec vous.

Ezra hésita.

Jusqu'ici, ils n'ont rien à me reprocher, mais vais-je laisser le gosse tout prendre tout seul ? Allez, ma vieille, ça ne te ressemble pas !

Elle prit sa décision lorsqu'elle vit Nycator lever le bras, sans doute pour faire un geste à l'un ou l'autre de ses Gardes Astraux. Aussitôt, elle braqua vers le jeune seigneur le pistolet blaster que Canderous lui avait discrètement glissé au passage en approchant de Leobund.

- Ne bougez plus !

Elle se leva, et s'avança vers l'autel, sans relâcher son attention. Encouragé par tant de culot, Savill passa également à l'action. Il se dirigea vers la porte de sortie vers le balcon, et intima au Garde Astral de s'écarter d'un geste. Celui-ci ne bougea pas, attendant l'ordre de son maître. Dankin se planta devant le Garde Astral, exhibant ses crocs. Le Grand Prêtre Horlog était blanc de peur.

- Don… Nycator ? Que… qu'est-ce qu'on va faire ?

- Et que voulez-vous qu'on fasse, imbécile ? Allez, Garde, laissez-les passer !

- Don Nycator ! Doit-on les laisser partir comme ça ?

C'était le lieutenant Jodo, qui n'avait pas quitté sa place près du Haut Seigneur Warsheld. Le jeune seigneur rétorqua :

- Je ne veux pas prendre le risque de voir notre Haut Seigneur abattu, ni que mon épouse soit blessée par vos hommes ! Ne vous en faites pas, Haut Seigneur Leobund ! Nous ne vous abandonnerons jamais !

Main dans la main, Chi'ta et Liryl passèrent devant les invités jusqu'à la porte donnant sur l'extérieur, suivies par le Barabel.

- Et jusqu'où comptez-vous aller comme ça ? demanda tout de même Don Nycator.

- Jusqu'à l'extérieur, ensuite on verra.

Ezra sortit son communicateur.

- Vandread ? Allez-y !

- Confirmé.

Le petit groupe était maintenant arrivé au grand balcon qui donnait directement sur le lac. C'était un grand balcon marbré, grand comme d'une bonne dizaine de mètres carrés, avec une rambarde constituée de larges colonnes de pierre blanche, derrière laquelle s'étendait à perte de vue les collines verdoyantes des cultures seigneuriales. L'immense lac s'étendait en contrebas, reflétant sur chaque vaguelette le soleil d'Obulette. Savill ouvrit la voie, et bientôt lui-même, Canderous, Dankin, Chi'ta, Morgreed, Ezra et Liam étaient dehors, le padawan Gardien fermant la marche – aucun des guerriers armés n'avait relâché son attention. Plusieurs dizaines de caméras étaient sorties par les fenêtres, et tournoyaient une dizaine de mètres au-dessus de la petite bande.

- Personne ne sort, ou sinon… cria Canderous.

Mais à l'intérieur, c'était toujours l'agitation, et déjà plusieurs gardes apparaissaient en travers de la porte.

- Vous allez m'obliger à le buter, bande de tanches intersidérales !

Mais plus les secondes passaient, moins le Mandalorien était sûr de lui. Et si les sous-fifres de Leobund n'attendaient qu'une occasion comme celle-ci pour se débarrasser de leur Haut Seigneur en toute impunité ? Comme il hésitait un peu en se posant ces questions, deux Gardes Astraux et Don Nycator s'engagèrent à leur tour sur le balcon. Le jeune seigneur Mecetti levait les mains.

- Attendez, les amis.

- Souviens-toi que tu n'es pas notre ami !

- Non, sérieusement ! J'aimerais qu'on en parle. Vous pouvez me faire confiance, pour cette fois. Je ne suis pas armé.

- Ah ouais ? Et les trois zigues derrière toi ?

En effet, trois gardes Mecetti avaient suivi Don Nycator. Celui-ci se tourna vers eux, sans perdre son calme.

- Baissez vos armes. On va s'arranger, et tout le monde partira sans dommage.

Les gardes obéirent. Don Nycator se frotta les mains.

- Bien. Je pense que nous sommes définitivement partis dans une mauvaise direction. Mais il est possible de rattraper le coup.

- Avec un pauvre cave comme toi ? cracha Canderous, sous son masque. Mon œil !

- Jeune homme, pourrais-tu baisser ton fleuret-laser ?

Liam ne répondit rien, mais ne relâcha pas sa garde.

- Bon, au moins, j'aurais essayé. Est-ce que tu peux au moins me dire précisément ce que tu me reproches pour avoir causé un tel esclandre à mon mariage ?

- Vous le savez très bien, Don Nycator de Mecetti, ou quelque soit votre vrai nom si vous n'êtes pas lui.

- Mais je suis Don Nycator de Mecetti. J'ai toujours été cette personne, quoi que tu puisses imaginer.

- On a trouvé des preuves comme quoi vous n'êtes pas Humain. Et nous savons que vous êtes de mèche avec les Kathols.

- Bien sûr. Et je serais donc un affreux criminel prêt à sacrifier ma fiancée sur l'autel de je ne sais quel odieux projet ? Dame Liryl, si pure, si innocente, si parfaite, entre les griffes de l'ignoble Mecetti renégat. Ah, quel beau roman-holo ! Et dire que je pourrais aussi m'en prendre à ta condisciple Drall !

- La ferme !

Liam avait crié, hors de lui. Des crépitements désagréables résonnèrent dans ses tympans alors que son sang refroidissait anormalement. Conscient que le Côté Obscur lui chuchotait des idées sanguinaires, il ferma les yeux et inspira profondément. Il focalisa son esprit sur le Chant de la Sérénité, et la fureur se dissipa peu à peu. L'adolescent reprit le contrôle de ses émotions. Son changement d'expression n'échappa pas au marié.

- Tu es décidé à te montrer un peu plus raisonnable, c'est bien.

- Assez parlé, Don Nycator ! cria Ezra. Nous n'avons pas à vous écouter ! Vous êtes un traître à votre Maison et à tout le secteur Tapani, point barre !

- Et vous croyez que les choses sont si simples ? Je ne sais pas à quoi vous pensez sur moi, mais je sais que vous pensez mal sur ma fiancée.

- Comment ça ?

- Allons, ne me dis pas que vous n'aviez rien remarqué, jeune sot.

- Qu'elle soit réceptive à la Force ? Je l'ai vu dès le premier jour, gros malin ! Vous, en revanche, ça m'étonne que vous l'ayez remarqué, car la seule chose qui vous intéresse, c'est votre ego !

- C'est ton opinion. Elle a la même résonance que toi et ta copine velue, c'est un fait. Et vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi ?

- Il n'y a aucune explication. On sent la Force, ou on ne sent rien, et ça s'arrête là.

- Sans doute, mais pour ce qui est de Dame Liryl, j'ai trouvé l'explication.

- Pourquoi on devrait te croire ? aboya Canderous. Tu n'es qu'un pantin entre les mains des Kathols !

- Les Kathols, vous dites ? Comme c'est amusant !

- Leurs intentions ne sont vraiment pas amusantes, Don Nycator ! rétorqua Ezra. Vous le savez très bien.

- Ces Kathols, vous les avez déjà vus ?

- À plusieurs reprises ! gronda le Togorien.

- Bon… Et que pouvez-vous en dire ? Allez-y ! Toute la planète nous regarde ! Profitez-en ! Délivrez votre message !

- Ce sont des monstres ! Ils se servent d'une technologie de pointe pour nous détruire ! s'exclama Ezra.

- Ils ont tenté plusieurs fois de me tuer. Et ils ont failli faire mourir Chi'ta d'une façon horrible ! ajouta Liam. Je sais que les Jedi ne doivent pas éprouver de la colère, mais pour moi, c'est clair, faut les arrêter !

- Moi, je serais ravi d'en croquer un ou deux, après ce qu'ils nous ont fait ! gronda Morgreed.

- Alors pourquoi ne pas commencer par mon épouse ?

Personne ne répondit à cette question. En revanche, les visages se crispèrent peu à peu sous l'incrédulité.

- Qu'est-ce que vous racontez encore comme idiotie, Don Nycator ?

- Arrêtez de jouer à celle qui ne comprend pas, docteur Lohrn ! Vous êtes en train de m'accuser de fumisteries et en même temps, vous protégez farouchement un rejeton des Précurseurs !

- Non…

- C'est ça que tu n'as pas compris, le sale gosse ! Ni toi, le gros lézard géant ! Ta maîtresse est un Précurseur !

Un esprit plus mature aurait peut-être réussi à ne pas relâcher son attention après une telle déclaration, dite avec tant de conviction… mais malheureusement ce n'était pas le cas pour l'esprit encore juvénile de l'adolescent. La dernière phrase de Don Nycator s'abattit comme la foudre directement sur sa colonne vertébrale. Il en laissa tomber ses bras, lâcha son arme, qui tomba à terre en se rétractant avec un chuintement. Les gardes Mecetti en profitèrent pour relever leurs armes dans sa direction. Chi'ta était tournée vers Dame Liryl, complètement déboussolée. Liam se retourna, lentement, regardant la jeune femme d'un air hébété.

- Ma Dame… ce n'est pas vrai ? Dites-nous que ce n'est pas vrai !

La caméra était arrivée à hauteur du visage angélique de Dame Liryl, qui répondit sans rien perdre de sa légendaire sérénité :

- Don Nycator de Mecetti dit la vérité. Je suis effectivement envoyée par un Kathol.

Un halètement caverneux assez impressionnant retentit. Morgreed avait changé de couleur, et était devenu gris clair. Il regardait la Dame avec terreur.

- Non ! Maîtresse !? Ma Maîtresse avec les… !?

- Ne t'en fais pas, fidèle Hassla, la vérité est plus complexe qu'elle n'en a l'air.

- Ly… Liryl, bégaya Chi'ta, tu es… tu n'es pas… ?

- Quand le moment sera venu, vous saurez tout, et je suis certaine que vous l'accepterez, tous autant que vous êtes.

- S'il vous plaît ! Tout ceci est très émouvant, mais bon sang de bonsoir, je vous rappelle que vous êtes à ma merci, présentement ! trépigna Don Nycator.

- Il suffit !

C'était Dame Liryl qui venait de prononcer ces mots. Personne n'osa parler, ni bouger.

- Don Nycator de Mecetti…

- Oui, mon amour ?

- Nous savons tous deux que je ne suis pas votre « amour ». J'ai fait ce que j'avais à faire, croyant qu'il vous restait suffisamment d'humanité pour comprendre. Maintenant, je réalise qu'il n'y a pas grand-chose à espérer.

Tandis qu'elle avait prononcé ces paroles, elle avait reculé pas à pas vers le rebord du balcon. Il y eut des cris affolés. Chi'ta sentit son cœur s'affoler. Elle murmura :

- Non…

- Toute ma vie, je me suis préparée à cet instant, Don Nycator de Mecetti. Mais à présent, les choses vont devoir prendre un nouveau tournant.

- Liryl, arrête ! cria la jeune Drall.

- Ma Dame, ne faites pas ça ! s'égosilla Liam.

Liryl était maintenant debout sur le rebord de pierre. Elle eut un dernier petit sourire.

- Don Nycator de Mecetti, vous leur direz que toute la haine qui les anime ne l'emportera pas sur les espoirs que portent les Jedi. Et maintenant, il est temps.

Canderous, stupéfait, eut le réflexe de balancer sa prise sur les gardes et de pivoter vers la Dame de Sérénité. Simultanément, les deux padawans se précipitèrent dans sa direction, bras tendus pour l'empêcher de commettre l'irréparable.

- Liryl !

- Noooon !

Mais la jeune femme s'était déjà laissée tomber en arrière, toujours aussi sereine. Liam s'écrasa les côtes sur la rambarde, et sentit un goût de sang remonter sa gorge. Chi'ta était tombée à genoux, mains crispées sur le visage, les yeux exorbités. L'adolescent pouvait voir la silhouette blanche, diaphane, tomber en contrebas. Il cria de désespoir pendant une seconde, deux secondes, trois secondes… quand brusquement, son cri diminua, et resta coincé entre ses cordes vocales. Il vit la robe de la jeune femme se déployer telle une immense paire d'ailes de cygne. Elle cessa de chuter, et resta suspendue dans les airs. Dans les tribunes, les citoyens d'Obulette acclamaient et applaudissaient. Puis Dame Liryl remonta doucement, et plana de plus en plus vite à l'horizontale, le visage tourné vers le ciel. Elle vola en direction du Vandread. À l'intérieur du cockpit, Eldon Hejaran avait déjà ouvert le sas supérieur. Dans la radio, la voix de Canderous, qui avait tout vu, gueula :

- Rattrape Dame Liryl et fous le camp avant qu'ils ne te donnent la chasse !

- Mais et vous ?

- On te rejoindra ! Tire-toi vite de là, ou je te flanque mon pied au cul !

Quand il vit dans le petit écran de contrôle que Dame Liryl était bien arrivée, le jeune Mecetti verrouilla le sas, et fit une chandelle vers les cieux. Après avoir confirmé les coordonnées qu'il avait calculées juste avant de se rapprocher du château, il tira la manette des gaz, et le vaisseau s'éloigna de la surface d'Obulette, puis passa dans l'hyperespace.

Pendant ce temps, au palais seigneurial, une ambiance mortuaire planait au-dessus du peuple rassemblé. Devant la mine déconfite du seigneur Mecetti, le jeune padawan ne put s'empêcher d'éclater de rire.

- Ha ha ha ! Elle a réussi ! Elle s'est échappée ! Alors là, Don Nycator de Mecetti, vous l'avez dans le…

Liam n'eut jamais l'occasion de finir sa phrase. Un garde Mecetti lui envoya un tel coup de crosse dans la figure qu'il perdit aussitôt connaissance.

- Liam ?

- Mhh…

- Hé, Liam !

- Hein… ?

Le jeune homme sentait son visage poisseux. Une douleur fulgurante lui lacéra la joue. Il reconnut avec peine la voix d'Ezra.

- Liam, attends…

- Quoi… ?

- Avant d'ouvrir les yeux, surtout… je dois te dire quelque chose.

- Hein… ?

- Ne perds pas ton calme. Quoi que tu puisses voir, ne fais aucun geste brusque.

Liam ouvrit les yeux. Il était à genoux, fesses en l'air et face contre le marbre glacé du carrelage de la nef. Son visage était englué dans son propre sang. Quand il se redressa, la première chose qu'il vit fut une lame brillante qui reflétait la lumière du soleil. Il grimaça de douleur en plissant les yeux, et les écarquilla devant un terrible spectacle.

Ils avaient été ramenés à l'intérieur de la cathédrale, et les derniers rayons du soleil couchant passaient par les portes grandes ouvertes. De nombreux invités, notamment les femmes et les enfants, s'étaient retirés, mais les principaux acteurs de la Maison Mecetti étaient tous là. Les hommes présentaient des visages haineux. Les gardes avaient leurs fusils braqués dans leur direction, et les membres de la Garde Astrale s'étaient aussi rapprochés. Mais pour l'adolescent, le pire était ce qu'il pouvait voir devant lui.

Don Nycator de Mecetti était devant l'autel, tenant fermement contre lui Chi'ta d'une main. Son autre main serrait une longue dague ouvragée sur la gorge de la jeune fille, qui le fixait d'un regard terrifié. Une larme glissait du coin de son œil, et quelques gouttes de sang perlaient dans la fourrure claire de son cou. D'une voix mielleuse et de plus en plus nerveuse, le Mecetti articula :

- Je m'énerve rarement, jeune effronté, mais j'aime autant te prévenir tout de suite : à la moindre parole, au moindre mouvement, je découpe la carotide de ta charmante femelle. J'ajoute que si elle prononce un mot, elle meurt. Dans les deux cas, les gardes vous abattent tous sur-le-champ. C'est clair ?

N'osant parler, Liam se contenta de hocher de la tête. Il distingua mieux la triste réalité. Ezra était à genoux à ses côtés. Dankin était entouré de quatre gardes. Canderous était allongé sur le ventre et menotté, aux côtés de Savill. Quant à Morgreed, pas moins de six gardes l'entouraient, dont trois avec le canon du fusil posé directement sur son crâne. Le Mecetti se rengorgea :

- J'aimerais bien savoir qui a osé me défier. Gardes, démasquez ces deux-là.

Les gardes relevèrent de force les deux Humains. Canderous fut le premier à se retrouver à visage découvert. Don Nycator de Mecetti ricana.

- Tiens, tiens, tiens, j'aurais dû m'y attendre. Le pirate qui a abandonné l'élite de Procopia. Voyons voir qui est votre camarade…

Tout aussi brutalement, les soldats révélèrent le visage cramoisi du Melantha. Don Nycator n'en revint pas.

- Savill ! Vous avez eu l'audace de vous infiltrer jusqu'à moi ! Je peux savoir ce que vous espériez ?

- Rétablir la vérité, Don Nycator. Prouver que ce jeune homme n'affabule pas. Et au cas où vous ne seriez pas au courant, j'ai récupéré mon titre. Je suis à nouveau un Seigneur, et j'exige que vous me considériez selon le respect que vous me devez !

- Je n'ai aucune raison de faire preuve de respect envers une brebis galeuse !

Puis, se tournant à nouveau vers Liam :

- Et tu as cru pouvoir bénéficier de l'appui de ce détritus ? Quel imbécile tu fais ! Ta naïveté va te coûter très cher. Toi et tes amis, vous êtes tous finis, et pour de bon. Comme tu peux le constater, j'ai maintenant toutes les cartes en main.

Liam serra les poings de rage, et hésita même à désobéir au Mecetti et aux préceptes de ses Maîtres en utilisant la Force pour le tuer rien qu'en le regardant, comme la Dame Brigta Hejaran, mais il n'en fit rien. Non seulement il risquait de franchir le pas au-delà des frontières du Côté Obscur, mais s'il échouait dans sa tentative, Chi'ta paierait pour lui. Jetant un petit coup d'œil à sa captive, Don Nycator continua :

- Je me demande si j'ai le droit de l'épargner, moralement. Vous venez de flanquer mon mariage en l'air. Vous venez de me priver de mon épouse. Je ne vois pas pourquoi je devrais laisser en vie votre camarade.

- Peut-être parce qu'elle ne mérite pas un tel traitement, Don Nycator de Mecetti ?

Toutes les têtes se tournèrent vers celui qui avait osé parler. Une seule personne dans l'assistance était d'un statut social suffisant pour pouvoir élever la voix plus haut que celle du fiancé. Et cette personne était le Haut Seigneur Bodé Leobund XI, autorité suprême de la Maison Mecetti. Le grand homme au visage rocailleux s'approcha de Liam.

- Vous m'avez l'air étrangement équipé pour quelqu'un de votre statut. Depuis quand les stagiaires sans titre de noblesse brandissent-ils des fleurets-laser ?

- …

- Soyez sans crainte. Don Nycator de Mecetti ne fera rien à votre amie. Vous pouvez parler, je vous y autorise. Alors ?

- Haut Seigneur… je dois vous avouer que je n'ai pas dit la vérité. Je ne suis pas stagiaire pour un diplomate de Coruscant.

Le Haut Seigneur esquissa une petite moue ironique.

- En toute honnêteté, je n'y avais pas cru une seule seconde. Pouvez-vous me dire qui vous êtes vraiment ?

- Oui, Haut Seigneur. Je m'appelle bien Liam Kincaid, mais je suis un padawan.

- Un padawan… attendez, vous voulez dire un élève de l'Académie des Jedi ?

- En effet, Haut Seigneur.

Il y eut encore des exclamations. Comme les drones caméras continuaient à filmer la scène, pas un holospectateur sur Obulette ne ratait la scène. Bodé Leobund XI continuait de s'étonner.

- Un Jedi… ici, sur le monde des Mecetti ?

- Euh… en fait… il y en a deux, et l'autre est aussi menacée que moi.

- Ah vraiment ?

Liam sentit une larme glisser le long de sa pommette. Le Haut Seigneur Mecetti en eut l'air touché.

- Un ami à vous ? En mauvaise posture ? Quelqu'un vous a obligé à perturber cette cérémonie en échange de sa vie, n'est-ce pas ?

- Non, Monseigneur, ça ne s'est pas passé comme ça.

- Est-ce que je connais cette personne ?

- C'est… c'est la demoiselle d'honneur, votre seigneurie.

Nouveau flot d'exclamations. Le Haut Seigneur ouvrit de grands yeux.

- Don Nycator de Mecetti, je vous ordonne de relâcher cette jeune fille !

- Haut Seigneur, vous ne comprenez pas ? Il a déjà commencé à se servir de ses pouvoirs pour vous tromper !

- Vous osez contester mon ordre ?

- Ils vous ont pris dans leurs filets, mon Seigneur !

Il y eut quelques hésitations. L'un des conseillers chuchota alors quelque chose au Haut Seigneur Mecetti, qui fronça des sourcils.

- Qu'ils soient venus en toute amitié ou pour commettre un coup d'état, ils représentent avant tout une influence universelle dont je dois tenir compte. Peut-être que leur objectif va clairement à l'encontre des intérêts de la Maison Mecetti, et peut-être pas. Quoi qu'il en soit, ils méritent tout de même qu'on les écoute. Si je suis vraiment victime d'un enchantement quelconque, le peuple saura bien le voir et me rappeler à l'ordre. Je doute que ces deux enfants soient capables d'envoûter toute cette planète. Je réitère mon ordre, Don Nycator de Mecetti. Relâchez la demoiselle d'honneur sur-le-champ, sans discuter !

Avec hésitation, le fiancé rangea son stylet. La jeune Drall courut vers Liam, mais s'arrêta net en voyant les soldats brandir à nouveau leurs fusils. Le lieutenant Jodo intima :

- Pas de geste brusque, Jedi !

- Pax, officier, pax, intima Bodé Leobund. Cela dit, je comprends votre réaction. Je suis prêt à écouter ce que ces gens ont à dire, mais je ne dois pas en oublier la plus élémentaire prudence. Mademoiselle, je préférerais que vous restiez là où vous êtes, pour l'instant.

Elle ne répondit rien, se contenta de hocher affirmativement la tête. Le Haut Seigneur réfléchit quelques instants avant de reprendre :

- Weston, mon ami, je veux bien croire que vous aviez eu envie de remplacer votre droïd provisoirement par une infirmière ayant un certain attrait. Quant à vous, mademoiselle… mademoiselle ?

- Koskaya… Chi'ta Koskaya, pour vous servir, Haut Seigneur… bégaya la jeune Drall en s'inclinant.

- Mademoiselle Koskaya, c'est vrai, je me rappelle… Bref, vous êtes venue pour assister la future mariée. Mais je doute fort que vos trois camarades aventuriers fussent attendus à cette cérémonie, particulièrement le seigneur Vaskel Savill, déclaré ennemi des Mecetti, et je ne parle pas de vous, jeune homme, et de votre entrée dramatiquement théâtrale, quoique précipitée.

Le Haut Seigneur Bodé Leobund regarda Liam avec une insistance qui le déstabilisa davantage. Le pauvre gamin, complètement déboussolé, suppliait le Haut Seigneur du regard. Celui-ci continua sa tirade :

- En résumé, vous avez pris des risques d'une ampleur inimaginable pour arriver jusqu'ici et me dire que Don Nycator de Mecetti préparait un complot impliquant des êtres inconnus et très dangereux, et Dame Liryl en a confirmé l'existence avant de nous quitter. Deux hypothèses s'imposent alors : ou bien vous êtes tous tellement inconscients que vous ne devez pas percevoir l'univers comme la grande majorité des créatures intelligentes, ou bien il y a derrière toutes cette folie un soupçon de cohérence. Quelque chose qui vous pousse à braver l'autorité Mecetti toute entière. En tout cas, suffisamment pour que l'on puisse s'interroger sur les fondements de vos déclarations, et ne pas les considérer trop rapidement comme des divagations. Qu'en pensez-vous, Don Nycator de Mecetti ?

Le jeune Mecetti rougit comme une tomate.

- Haut Seigneur… j'ose espérer que vous n'allez pas… prendre au sérieux ces… énergumènes !

- S'ils ont eu l'audace d'en arriver à une telle extrémité, c'est peut-être que ce qu'ils prétendent n'est pas faux ? J'ai bien envie de faire la lumière sur ce sujet.

- Haut Seigneur, vous plaisantez ?!

- Ai-je l'air de plaisanter, Don Nycator de Mecetti ?

- Ce sont de dangereux conspirateurs !

- Y compris votre propre fiancée, la Dame de Sérénité que tout le secteur connaît pour son abnégation sans limite ?

- Ils ont dû la tromper, elle aussi ! Il faut les abattre !

- Vous me paraissez bien impatient de les réduire au silence, Don Nycator… à tel point que vous semblez oublier qui est le Haut Seigneur. Et vous autres, à mon commandement, vous allez baisser vos armes, mais je préviens nos invités inattendus : au cas où l'un ou l'autre d'entre vous tenterait quelque chose de stupide, mes gardes vous abattront immédiatement. Est-ce clair ?

- Comme de l'eau de roche, Haut Seigneur Leobund, répondit Ezra.

- Parfait. Gardes, baissez maintenant vos fusils. Exécution !

Les gardes obéirent. Ezra se releva, et foudroya Don Nycator du regard. Puis elle se tourna vers le Haut Seigneur Bodé Leobund XI. La jeune femme jeta un bref coup d'œil à ses amis. Tous plaçaient visiblement leurs espoirs en sa rhétorique.

Je n'ai plus le droit à l'erreur !

Elle se racla la gorge, prit une profonde inspiration, et prit la parole.

« Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième, je suis le docteur Ezra Lohrn de la Maison Calipsa. Je suis la très humble servante du Haut Seigneur Weston Warsheld, mais je n'en ressens pas moins un profond respect à l'égard des Hauts Seigneurs des Maisons avec lesquelles la Maison Calipsa collabore, y compris la vôtre. Il est vrai, nous nous sommes introduits à cette fête sans y avoir été officiellement invités, et vous avez toutes les raisons d'être en colère contre nous.

« Avant d'entrer dans les détails, je tiens à insister sur ce point : moi-même, Canderous Tal, le seigneur Vaskel Savill, Dankin, et le Jedi Kincaid, avons agi de notre propre chef, sans que l'un ou l'autre de nos supérieurs ne soit au courant de nos actions. La Dame de Sérénité et la Jedi Koskaya ne sont en rien complices, elles non plus – vous noterez d'ailleurs que ni l'une ni l'autre n'a agi de manière agressive envers qui que ce soit. Bref, nous sommes les seuls fautifs, et si nous avons commis ces actes, il y avait une raison que nous avons jugée excellente, et c'est ce que je vais vous exposer à présent.

« Comme l'a expliqué le Jedi Kincaid, le secteur Tapani est menacé par un danger insidieux et sans précédent. Une très ancienne espèce de non-Humains arrivés de la lointaine planète Kathol a émergé d'un sommeil millénaire Autrefois, ces êtres, les Kathols, constituaient un peuple particulièrement en avance. Ils possédaient une technologie bien plus évoluée que celle des Humains d'alors… et même encore, de nos jours, elle reste très performante. Hélas, ils ont passé quatre mille ans à souffrir, à assister à la destruction de leur civilisation sans pouvoir l'empêcher, et à ruminer leur déchéance. Ils se sont récemment tirés de leur catalepsie consciente, et aujourd'hui, ils sont animés d'une soif de vengeance et de destruction. Nous avons eu l'occasion d'affronter quelques-unes de leurs créatures. Elles sont malignes et dangereuses. Pire, elles sont capables de s'infiltrer parmi les populations sans se faire voir. Et elles sont dotées d'une technologie et de pouvoirs contre lesquels nous n'avons pas encore les moyens de lutter efficacement.

« Cela fait maintenant quelques mois que nos routes croisent régulièrement celle des Kathols, notre dernière rencontre s'est faite sur l'île Crispos. Oui, pendant le Gala de la Réunification, alors que nous mettions Trevas Jotane et ses hommes sous les verrous, la Jedi Koskaya a été attaquée par une de ces créatures, et a bien failli y perdre la vie. Au fur et à mesure de nos investigations, nous avons peu à peu découvert leurs intentions hostiles et leurs plans. À ce jour, nous ne savons pas précisément ce que veulent les Kathols, cependant nous avons compris qu'ils n'agissent pas encore directement, mais font confiance à des intermédiaires qui peuvent ainsi les tenir au courant de la géopolitique du secteur Tapani. Des gens en apparence parfaitement normaux, et fidèles à leurs principes et à leur hiérarchie, mais qui sont en réalité ralliés aux Kathols.

« Nous sommes venus dans l'intention de démasquer l'un de ces intermédiaires. J'accuse formellement Don Nycator de Mecetti d'agir au bénéfice des Kathols, tout en compromettant gravement la Maison Mecetti, et votre Haute Seigneurie. Je l'accuse également d'avoir voulu livrer Dame Liryl aux Kathols sous le prétexte fallacieux de ce mariage, dans un but qui nous échappe à l'heure actuelle, il est vrai, mais sans doute hautement préjudiciable à son intégrité physique et morale. Je l'accuse enfin d'être coupable d'imposture en se présentant comme un Humain alors que nous avons les preuves qu'il est un être affilié génétiquement aux Kathols. »

Canderous, impressionné par la prestation de la jeune femme, aurait aimé pouvoir l'applaudir, mais il savait que ce n'était vraiment pas le moment de se faire remarquer. Le Haut Seigneur Leobund répondit :

- Voilà qui a le mérite d'être clair et sans ambages. J'espère simplement que vous avez sur vous ces preuves que vous prétendez détenir ?

- Bien sûr, Haut Seigneur Leobund. C'est précisément pour vous les montrer que nous sommes venus ici. Logiquement, nous aurions dû passer par les voies hiérarchiques, et c'est ce que j'aurais fait dans des circonstances normales, mais le temps nous manquait, et nous ne savons pas s'il y a beaucoup de Kathols infiltrés dans la bureaucratie Mecetti qui pourraient réduire à néant nos démarches.

- Bien entendu. Alors, allez-y. Surprenez-moi.

La doctoresse leva les yeux vers les caméras.

- Ciro ? Envoyez le message que Don Nycator de Mecetti a transmis pendant le Vor-Cal.

Les haut-parleurs incrustés dans les piliers crachotèrent, et bientôt les voix de Don Nycator et de son mystérieux commanditaire retentirent à travers la nef. Pour ne pas révéler trop de choses, ils avaient jugé prudent de ne diffuser que la deuxième partie, celle enregistrée par SE-2-4. Mais cela suffit déjà à provoquer un tollé dans l'assistance.

- « DarkStryder », répéta pensivement le Haut Seigneur. C'est donc le nom de cette technologie.

- Effectivement, Haut Seigneur.

- Et comment avez-vous enregistré cette conversation ?

- Haut Seigneur, intervint alors Vaskel Savill, c'est mon droïd personnel qui l'a mémorisée pendant que nous étions sur la planète Vilhon, alors que se tenait le traditionnel Vor-Cal. Don Nycator de Mecetti n'était pas le candidat de votre Maison, il était resté à bord de ma station. C'est pendant que nous étions à la chasse qu'il a pu s'entretenir avec ces gens.

Canderous repensa à ce qu'il avait soupçonné, mais après avoir réécouté le message et entendu parler le Haut Seigneur Leobund, il reconnut s'être trompé. La voix qui donnait des instructions à Don Nycator n'était pas celle du chef suprême des Mecetti.

- Bien. Donc, Don Nycator de Mecetti parle avec une personne inconnue qui fait allusion à un plan en plusieurs étapes. Docteur Lohrn, pouvez-vous nous dire en quoi exactement consiste ce plan ?

- Nous n'avons pas encore déterminé l'objectif final de ce plan, bien que les contacts que nous ayons pu avoir avec les Kathols nous laissent supposer qu'il s'agit de plans de conquête ou d'annihilation. Nous avons compris que cette journée devait être un point décisif de ce plan. Ciro ? Envoyez le message codé.

Derrière l'autel, les images sur les deux grands écrans se brouillèrent, pour laisser place au message de confirmation que Damara leur avait transmis. Cela provoqua de très vives réactions. Chi'ta se souvint alors brutalement de la sensation désagréable émise par les Gardes Astraux. Ils n'avaient pas réagi, mais elle n'osa rien dire, de peur de les énerver.

- Ce message a été envoyé à Don Nycator de Mecetti. Nous ignorons qui est l'expéditeur, mais nous pouvons affirmer qu'il s'agit probablement d'un Kathol. En effet, quand nous avons mis la main sur cet enregistrement, il était crypté, mais nous sommes parvenus à le décoder grâce à un logiciel de traduction approprié que nous a remis le Conseil des Jedi. Il n'y a pas eu de doute, c'était une simplification de l'antique langage des Kathols.

Le Haut Seigneur Leobund se frotta pensivement le menton. Autour de lui, les Mecetti, le lieutenant Jodo, Dame Decrilla, et le Haut Seigneur Warsheld étaient de plus en plus attentifs à cette argumentation.

- Intéressant. Et comment avez-vous eu cet enregistrement ?

- Nous l'avons volé, répliqua la jeune femme sans hésitation.

Une fois encore, de nombreuses exclamations retentirent à travers la grande salle. Mais le Haut Seigneur ne perdit pas son calme pour autant.

- Bon, on ne pourra pas vous reprocher de manquer de franchise, docteur Lohrn. Et pouvons-nous savoir où ?

- Dans un coffre-fort sur Talorande, Haut Seigneur.

- Un instant ! s'exclama alors Don Nycator. Il s'agit d'un coffre personnel enregistré dans une banque dont je suis le seul à connaître… Non ! Oh, non !

Le jeune marié soupira en regardant Damara Decrilla d'un air sincèrement navré. Celle-ci était rouge de gêne.

- Damara, Damara ! Vous avez parlé ! Vous les avez aidé à fouiller dans ma vie privée ! Vous avez trahi toute la confiance que je plaçais en vous !

- Non ! s'écria Liam. C'est moi !

- Comment donc ?

- Haut Seigneur Bodé Leobund, grâce à mes pouvoirs de Jedi, j'ai lu dans les pensées de Dame Decrilla pendant le banquet de l'île Crispos. J'ai pu apprendre l'existence de ce coffre, et l'importance de son contenu. Alors, je suis allé sur Talorande et j'ai pu tromper le banquier !

Bien sûr, Liam n'avait pas encore atteint le niveau d'entraînement pour de telles manœuvres, mais il compta sur le fait d'être probablement le seul avec Chi'ta à en être conscient. Et ça marcha, le Haut Seigneur comme Don Nycator parurent accepter cette explication.

- Bien, je présume que les Jedi sont rompus à ce genre d'exercice. Dame Decrilla ne sera donc pas inquiétée.

- Merci pour elle, Haut Seigneur, répondit Ezra. Maintenant, si votre Seigneurie le permet, je souhaiterais vous montrer le troisième document, celui qui finira de vous convaincre, j'espère.

- Faites donc.

Ezra Lohrn inspira une nouvelle fois et prononça clairement :

- Ciro ? Il est temps de jouer notre dernière main. Pouvez-vous envoyer le dossier ?

Une barre de chargement apparut sur les écrans.

- Nous avons également trouvé cette pièce-là dans le coffre de Talorande. Elle est conséquente, je suppose qu'elle va demander quelques instants de patience. En attendant, je peux vous dire de quoi il s'agit : c'est la preuve que Don Nycator de Mecetti n'est pas celui qu'il prétend être. Ce n'est pas un être Humain !

- Calomnies ! Billevesées ! Foutaises !

- J'avoue que pour cette affirmation, je suis d'accord avec Don Nycator de Mecetti. Premièrement, il semble tout ce qu'il y a de plus Humain, deuxièmement, son état civil est conforme. Tout a été revérifié pour le mariage.

- J'en suis convaincue, Haut Seigneur, mais nous avons appris au cours de nos investigations que cette histoire remonte à plus loin que ça. Je ne doute pas que l'acte de naissance enregistré sur Obulette soit aux normes, mais son dossier médical a été falsifié. Quelqu'un a été sans doute grassement payé pour le faire. Et voici maintenant le véritable dossier. Vous verrez que l'ADN de Don Nycator de Mecetti n'est pas Humain à cent pour cent !

Alors que la doctoresse énonçait ses affirmations, les données du dossier défilèrent sur l'écran. Toute l'assemblée put voir les particularités génétiques, le diagramme de l'ADN, les composantes du groupe sanguin, le tout avec le portrait et l'état civil de Don Nycator.

Cette fois, il y eut un très pesant silence. Personne n'osa bouger ni parler, tout le monde guettait la réaction du Haut Seigneur. Don Nycator de Mecetti, s'il était nerveux, ne faisait rien pour le montrer, et se contentait d'afficher une expression perplexe. Canderous, Ezra, Liam et les autres ne pouvaient tous s'empêcher de prier intérieurement leur bonne étoile de briller pour eux. Quand le Mecetti prit son inspiration, sous l'objectif des caméras, toute la planète attendait le rendu de sa décision sur la conduite à tenir.

Bodé Leobund articula lentement et clairement :

- Une dernière question, docteur Ezra Lohrn de la Maison Calipsa. Dans quel camp êtes-vous, vous et vos amis ?

- Haut Seigneur, je suis toujours fidèle à la Maison Calipsa et au Haut Seigneur Weston Warsheld. Cependant, quand nous avons eu les premières craintes de voir les hiérarchies des différentes Maisons corrompues par les Kathols, nous avons préféré nous en remettre seulement à l'autorité du Conseil de l'Ordre Jedi.

- Oui, je comprends votre point de vue. Leur réputation, leur indépendance… dans une telle situation, c'était sans doute ce qu'il y avait de mieux à faire.

- Comprenez bien, Haut Seigneur Leobund, qu'il ne s'agissait pas seulement de protéger nos vies. Je ne voulais surtout pas compromettre le Haut Seigneur Weston Warsheld, et lui faire prendre des risques inutiles.

- Mais, si je puis me permettre, Bodé, intervint alors Weston Warsheld, cette jeune femme a pu finalement prendre directement contact avec moi par l'intermédiaire de son supérieur, le baron Turel, en qui j'ai toute confiance. Elle m'a mis dans la confidence, et je pense sincèrement qu'elle a agi au mieux de nos intérêts. C'est pourquoi je vous demande de bien réfléchir à ce que vous allez décider.

Cette déclaration plongea le Haut Seigneur Mecetti dans une profonde réflexion. Liam n'en pouvait plus, avait le visage poisseux de sueur. Le suspense était arrivé à son point culminant.

- Je dois avouer que je trouve tout ceci déstabilisant. Des conversations enregistrées, ce dossier médical, votre témoignage, votre opinion, Weston… Si cela ne dépendait que de moi, je vous ferais peut-être confiance, du moins en partie.

Liam n'osait pas en croire ses oreilles. Il s'apprêtait à reprendre sa respiration, mais ses poumons se bloquèrent quand Bodé Leobund continua :

- Malheureusement, ce ne sera pas encore suffisant pour vous accorder le plein crédit sur l'heure. Un enregistrement de mauvaise qualité, un message codé, un dossier volé… les preuves que vous venez de nous fournir sont issues d'investigations frauduleuses, et les faire accepter par une commission sera un processus long et sinueux, en supposant que nous y parvenions, ce qui est loin d'être sûr. Weston, mon ami, je ne mets pas non plus votre parole en doute, mais vous connaissez mieux que moi le fonctionnement des rouages de l'administration d'une Maison, et votre témoignage ne suffira pas non plus. Toutefois, j'entends faire toute la lumière sur ce sujet pour le moins troublant. En cherchant bien, mes propres enquêteurs devraient pouvoir trouver d'autres éléments probants, en toute légalité, mais cela demandera du temps. Je vais ordonner la constitution d'une équipe chargée de mener une recherche approfondie, mais avec toutes les procédures nécessaires, cela prendra probablement des semaines, peut-être un bon mois. En attendant, je vais devoir vous faire mettre au secret dans des locaux surveillés, le temps que se fasse cette enquête.

Blast ! Cette fois, les carottes sont cuites ! songea Liam, qui se sentait de plus en plus mal. Le Haut Seigneur Leobund rendit alors son verdict :

- Vous, docteur Lohrn, vous, seigneur Savill, votre camarade mercenaire, ce Togorien, et vous aussi, jeunes élèves de l'Académie, je ne puis prendre le risque de vous laisser repartir avant d'avoir le fin mot de l'histoire. Même les représentants de l'Ordre Jedi n'ont pas la même autorité dans ce secteur que dans le Noyau, et je dois avant tout veiller aux intérêts de mon peuple, même si je dois pour cela faire une entorse aux règles diplomatiques. Le serviteur de Dame Liryl devra également vous accompagner, car je suppose qu'il a lui aussi beaucoup à dire. Par égard pour sa condition, la demoiselle d'honneur sera accueillie dans le principal monastère d'Obulette, celui situé sur l'île du Dragon Condor, où elle pourra jouir d'une certaine liberté d'action auprès des résidents, dans les limites de leur domaine. J'ai dit. Gardes ! Faites votre devoir.

Et les gardes firent cercle autour des camarades. Comme lorsqu'il avait entendu parler du Soleil Noir, Liam sentit qu'il allait craquer. « Locaux surveillés », pour lui, c'était la prison, ni plus, ni moins… et sans doute de nombreuses chances d'avoir un « accident » pendant l'enquête. Furieux, Morgreed cracha dans la direction de Don Nycator de Mecetti. Dankin leva les pattes, toutes griffes dehors, mais Canderous se dressa devant lui.

- Fais pas la bête, Dankin ! Si tu t'énerves, ils vont tous te descendre ! Du calme, on va s'en sortir !

Rien n'était moins sûr. Quand l'un des soldats en armure poussa Liam vers la sortie, la petite Chi'ta, en larmes, cria :

- Non ! Liam !

Vaskel Savill, lui, ne voyait rien d'autre que le peloton d'exécution, et en échangeant un bref coup d'œil avec Canderous, le baroudeur du groupe, il comprit que celui-ci partageait son opinion. Les menottes claquèrent autour des poignets de Morgreed qui continuait à regarder Don Nycator avec colère. Ce dernier lui répondit d'une petite moue moqueuse. Deux gardes saisirent brutalement la jeune Drall folle de désespoir pour l'éloigner du petit groupe. C'est alors qu'une autre voix s'éleva par-dessus la rumeur de la foule.

- Attendez ! S'il vous plaît ! Ne leur faites pas de mal ! C'en est assez ! Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième ! Je vous en prie ! Je demande la parole !

Sur un geste de Leobund, les gardes s'arrêtèrent, sans pour autant relâcher leurs prisonniers. Toutes les voix se turent, et tous les regards convergèrent vers la mère de Don Nycator. Le Haut Seigneur fit un geste engageant de la main.

- Dame Jaheira de Mecetti… avez-vous quelque chose à nous dire ?

- Haut Seigneur, tout est de ma faute ! Je me suis tue trop longtemps, et je ne veux pas que ces gens paient de leur liberté mon péché de jeunesse !

- « Péché de jeunesse » ? répéta son mari, Rhen de Mecetti, la voix alourdie de soupçons.

La grande femme s'avança vers son fils. Tendrement, elle lui caressa la joue.

- Mon tout petit, je suis désolée, mais je préfère briser le secret plutôt que de voir des innocents être punis à tort.

- Oh, Mère, pourquoi parler de ça ? Ces gens ne sont pas des agneaux purs, mais des fous furieux, des voyous, des vandales !

- Ils ont vu ton dossier, ce n'est plus un secret. Et surtout, ils n'ont pas des projets aussi monstrueux que les « autres ».

- Les « autres » ? Quels « autres » ? Quel secret ? Parle, femme, je veux savoir !

Rhen de Mecetti s'impatientait. Dame Jaheira inspira profondément, se tournant vers le Haut Seigneur Leobund.

- Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième, je suis votre humble servante. Je porte depuis trente ans le secret d'un acte qui, s'il m'inspire encore certaine culpabilité, m'a également permis de vivre pleinement ma relation de mère vis-à-vis de mon fils unique. Des innocents vont payer si je me continue à me taire, je ne puis le tolérer. Je vais briser un serment prêté avec moi-même et mon enfant depuis des années, mais aujourd'hui, cela n'a plus aucune importance. C'est un moindre mal comparé à ce qui se passerait si je gardais le silence.

- Vous avez toute mon attention, Dame Jaheira.

La mère de Don Nycator inspira, et commença son récit d'une voix hésitante :

- Il y a trente ans, il m'est arrivé quelque chose… alors que mon mari, était encore en voyage d'affaires, me laissant seule avec ma peine, j'ai… enfin…

- Quoi donc, femme ? aboya Rhen de Mecetti d'un ton rogue.

Dame Jaheira soupira, et fit quelques pas en regardant les cieux.

- J'étais dans mes appartements, ceux où je devais rester lorsque mon mari souhaitait s'abstenir de ma présence quand il était sur Tanzis, notre monde. Après tout, comme il n'était pas là, je n'avais aucune raison d'être ailleurs. Je ne m'étais jamais senti aussi seule. Le matin même, le médecin m'avait appris que j'attendais un enfant, et je n'avais personne à qui annoncer cette heureuse nouvelle. Ni mari, ni parent, ni ami… seule sur ce monde où je n'avais aucune autre relation que Rhen de Mecetti. J'hésitais alors sur la conduite à tenir : que faire ? Que faire ? Je ne savais pas si j'allais avoir le courage de garder cet enfant. Allait-il m'apporter le bonheur que je n'avais pas ? Ou bien serait-il étouffé par le manque d'affection de son père, ou pire encore deviendrait-il aussi corrompu que lui ?

- Femme ! s'écria Rhen de Mecetti.

- Rhen ! Laissez parler votre épouse ! ordonna fermement Leobund.

Le père de Don Nycator se tut aussitôt, le visage chauffé par la gêne.

- Poursuivez, je vous prie, Dame Jaheira.

- Comme il plaira à mon Seigneur. Je… j'étais au plus profond du désespoir, prête à commettre une bêtise. Mais alors que je m'approchais du rebord du balcon, j'ai entendu un bruit de pas. Et en me tournant, je l'ai vu.

Le visage triste de la femme devint nostalgique à l'évocation de ce souvenir.

- Un étranger, venu de nulle part, était à mes côtés. Je n'avais jamais vu un être comme lui. Il était magnifique. Sa beauté était tout simplement indescriptible. Il ne s'est pas embarrassé de belles mais vaines paroles. Il a juste vu à quel point j'étais triste, et a voulu m'accorder un peu de chaleur.

- Continue, femme ! ordonna Rhen de Mecetti, qui devenait de plus en plus violet.

- En temps normal, bien sûr, j'aurais appelé la garde, mais j'étais trop désespérée pour faire quoi que ce soit. Et puis… il y avait autre chose. Impossible de l'expliquer, mais il m'a tout simplement envoûtée. Il était si grand, si beau, si doux… il aurait pu m'emmener de l'autre côté de l'univers, s'il l'avait voulu. Je me serais damnée pour lui… et quand j'y réfléchis, je me rends compte que c'est exactement ce que j'ai fait. Il m'a demandé si je voulais que mon futur enfant connaisse une destinée exceptionnelle, accomplisse de grandes choses qui éviteraient bien des souffrances. Je lui ai dit que c'était ce que je désirais le plus. C'est le rêve de toutes les mères… voir son enfant grandir heureux, aimé et faisant le bien autour de lui. Grâce à ses pouvoirs, cet étranger avait compris que mon enfant avait déjà commencé à exister, mais ce n'était pas grave, d'après lui. Il fallait juste que… que…

- Quoi ? Parle, Jaheira ! ordonna Rhen.

- Ne me bouscule pas ! C'est bien assez difficile comme ça à avouer, tu n'as pas besoin d'en rajouter !

Personne ne parlait, et la caméra voletait près du visage de Jaheira de Mecetti. Elle inspira profondément, et déclara courageusement d'une traite :

- Cet être m'a dit que je devais m'unir à lui, de façon entièrement consentante, afin que sa semence puisse fusionner avec les molécules de l'embryon, et faire de lui cet enfant au destin exceptionnel. J'ai accepté.

Il y eut des cris, des exclamations outrées. Ezra sentait venir la catastrophe en voyant Rhen de Mecetti devenir de plus en plus rouge. Et celui-ci éclata :

- Tu… Tu m'as trompé ! Tu as gobé les mensonges de cette sous-créature ?! Comment as-tu pu me faire ça ?!

- Je l'ai fait parce que je l'ai voulu ! Parce que ce non-Humain avait l'air d'être quelqu'un de bon, que j'aurais volontiers épousé s'il me l'avait demandé ! Je ne l'ai jamais revu à la suite de cette nuit, peut-être qu'il m'a raconté des mensonges et profité de mon état de faiblesse, mais apprends que je n'ai pas l'ombre d'un regret ! Cette nuit-là a été de très loin la plus merveilleuse, la plus romantique, la plus érotique des aventures qui me soient arrivées. Le temps d'une nuit, j'étais une déesse aux côtés d'un dieu ! Un dieu d'amour et de passion ! Un dieu qui m'a traité comme une vraie femme, ce que tu n'as jamais fait, Rhen de Mecetti !

- Tu as écarté les cuisses devant le premier étranger venu ! Tu n'es qu'une traînée ! Tu as plongé dans la boue le nom honorable que je porte, ce nom que tu as choisi de porter quand tu m'as épousée !

- Je n'ai jamais choisi de t'épouser, Rhen ! Et je n'ai pas eu à réfléchir longtemps pour accepter la proposition de cet être, qu'il m'eût menti ou non ! Regarde-toi ! Jamais présent quand j'ai attendu notre fils ! Jamais à mes côtés quand je l'ai élevé ! Toujours aux quatre coins du secteur à batifoler avec tes poules avec l'approbation de ta saleté de famille ! Tu crois vraiment que c'est ce genre de comportement qu'une épouse attend de l'homme qui prétend être son mari ? Tu n'es qu'un irresponsable phallocrate, et le pire, c'est que tu ne t'es jamais soucié de l'avenir de notre fils ! Et quand je vois ce qu'il a pu accomplir depuis, je comprends que ce non-Humain m'a dit la vérité !

- Notre fils… tu veux dire le fils que tu as eu de cette horreur de non-Humain !

- Il reste ton fils, Rhen ! Ses gènes ont été mélangés à ceux de cet être, mais il est bien de toi ! Et songe un peu à ce qui s'est passé, depuis ! Nycator est devenu quelqu'un de très important ! Il a eu le titre de « Don », il allait épouser une grande femme ! Mais j'ai vu qu'il était en contact avec des êtres inconnus, et ces êtres l'entraînent sur une voie dangereuse, trop dangereuse pour lui ! Je ne puis l'accepter. Tout comme je ne puis tolérer que ces aventuriers, qui ont fait leurs recherches en toute bonne foi pour préserver le Secteur Tapani d'une menace, puissent être sacrifiés au nom de la bienséance hypocrite des Mecetti !

Rhen de Mecetti frisait l'apoplexie. Tous les visages Mecetti contemplaient la scène, médusés, horrifiés. Dame Jaheira, magnifique et digne dans son désespoir, se tourna vers le Haut Seigneur.

- Tout est vrai, Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième ! Mon fils n'est pas Humain, il est bien plus que cela. Mais contrairement à ce que vous pourriez penser, il n'a pas une âme souillée par les ténèbres. Son seul tort est de vouloir porter une couronne trop lourde pour lui, et de ne point s'en rendre compte. Dans mon cœur, je sens qu'il aurait pu être le pont entre nous et ces non-Humains, mais il a été trompé, et manœuvré par des puissances noires. Ces braves investigateurs ont raison en tous points. Je me porte garante d'eux. Je vous en supplie, accordez-leur votre grande clémence. Aucun d'eux ne mérite le sort qui les attend.

La femme s'agenouilla devant Bodé Leobund XI. Celui-ci ne réfléchit qu'un instant avant de répondre :

- Malgré ce que dit votre mari, vous êtes digne du nom de Mecetti. Relevez-vous donc, Dame Jaheira. Gardes ! Relâchez les prisonniers, il est temps de tirer ça au clair pour de bon.

Les gardes obéirent, et retirèrent aux prisonniers les menottes. Le docteur Lohrn n'avait pas quitté le fiancé des yeux. C'est ainsi qu'elle remarqua qu'il avait les mains jointes, et ses doigts jouaient sur la pierre précieuse de sa plus grosse bague…

Elle n'eut pas le temps de réagir. Un cri terrible déchira le silence qui avait suivi la tirade de Dame Jaheira. C'était Liam, mains sur les oreilles, qui tomba à genoux et se tordit de douleur sur le marbre. Effrayé, Morgreed voulut s'approcher de lui, mais il paniqua davantage en voyant Chi'ta couiner et se couvrir aussi les tympans. Non loin de lui, Vaskel Savill aperçut Damara qui elle-même porta le poignet à son front, prise d'une poussée de sueur.

Liam rassembla ses dernières molécules d'énergie, et lança la Force droit devant lui. Ce qu'il sentit lui brûla presque les pupilles.

- Haut Seigneur… Haut Seigneur…

- Oui, qu'y a-t-il, mon enfant ?

Le Haut Seigneur était penché juste devant lui, le regardant l'air inquiet. Mais l'adolescent croassa en sentant une déflagration malsaine émaner du Chevalier Astral debout derrière le Haut Seigneur Leobund. Il tendit un doigt crispé vers l'immense silhouette voilée et gargouilla :

- Les Chevaliers ! Ce sont des…

Le Haut Seigneur se releva d'un bond, sentant la présence du Chevalier Astral juste derrière lui. Morgreed fut encore plus rapide. Il se jeta sur le grand personnage en armure, lui écrasa les épaules sur le marbre et s'assit sur lui. Puis il empoigna fermement le masque argenté de ses deux énormes mains écailleuses, et tira. Le Chevalier remuait, tentait de le repousser, mais le Barabel tint bon. Le masque partit, révélant un spectacle qui provoqua des cris affolés dans la foule, et un grognement de surprise chez Morgreed.

Ezra, Canderous et les autres reconnurent immédiatement la chose qui crissait sous le serviteur. Les yeux rougeâtres aux orbites donnant un regard cruel, la bouche qui se déployait, laissant passer des cris suraigus, les doigts qui s'allongèrent brutalement, déchirant net les gants pour griffer le Barabel, tant d'attributs qui confirmaient que le soi-disant Garde Astral n'était vraiment pas un Nazzar, mais bel et bien une Mante de Kathol.

Ce fut alors un grand moment de panique.

Les Mecetti n'avaient jamais vu une telle créature, et les invités peu habitués au combat essayèrent déjà de fuir. La terreur ambiante redoubla lorsque tous les autres Gardes Astraux poussèrent des grincements tout aussi effrayants, et arrachèrent leurs costumes, révélant leurs corps caparaçonnés de chitine. Canderous, Savill et Dankin en restèrent coi. Déjà Chi'ta s'était précipitée vers Dame Jaheira, la poussant vers la sortie. Les gardes Mecetti réagirent immédiatement. Réglant leurs armes à la puissance maximum, ils ouvrirent le feu sans hésitation sur les Mantes. Malheureusement, les créatures s'engagèrent immédiatement dans la foule, déchiquetant au passage les invités de leurs longues griffes, et empêchant les gardes de les toucher à coup sûr.

Sans se laisser démonter, Morgreed frappa de toutes ses forces. Il martelait de ses énormes poings la tête de la Mante, la broyant peu à peu sur le carrelage de marbre. Elle avait beau hurler, il n'arrêta pas.

Damara courut vers les portes avec Savill, écartant la foule, pour dégager un passage et guider tant bien que mal les fuyards. Heureusement que les moins courageux étaient déjà partis, ne laissant qu'à peine quelques dizaines d'hommes solides et gardant leur bon sens.

Malgré leur corpulence, les Mantes étaient étonnamment rapides. Elles tailladaient dans la foule de leurs longues griffes, et bientôt l'odeur du sang éclata aux narines. Les gardes Mecetti étaient heureusement bien équipés, et supérieurs en nombre, compensant leur infériorité en sauvagerie. Déjà une créature tomba sous les rafales laser.

Liam était le plus secoué. Le son produit par la bague, les ondes émises par les Mantes lui électrisaient encore l'épine dorsale. Et c'est ainsi qu'il ne vit pas arriver le danger. L'une des Mantes se jeta sur lui, l'agrippa, le serra entre ses pinces, et le souleva. Il se retrouva à un demi-mètre au-dessus du sol, les côtes écrasées par ses propres bras.

Le sang lui monta à la tête. Il poussa de toute son énergie, et parvint à dégager son bras droit. Il balança un coup de poing au visage de la Mante. Elle encaissa le coup avec un grognement mécontent, et cligna des yeux avec malveillance. C'est alors qu'elle étira son cou par à-coups. L'adolescent se rappela avec horreur de ce que cela signifiait. Affolé, il tenta de repousser la créature avec l'énergie du désespoir, essayant de la faire relâcher prise. Il entendit alors quelqu'un appeler sur sa droite.

- Chevalier ! Attrapez ça !

Liam reconnut Hor-lando de Mecetti, le cousin éloigné avec qui il s'était bien entendu à la réception des fiançailles. Celui-ci brandissait dans sa direction un petit objet brillant. Avec espoir, l'adolescent comprit immédiatement ce que c'était. Il tendit la main, et une demi-seconde plus tard, il tenait le fleuret-laser du jeune Mecetti. Dans un glapissement strident, l'horrible monstre déploya sa bouche, et ses redoutables mandibules s'écartèrent pour injecter sa semence. Mais cette fois, l'adolescent ne se laissa pas intimider.

- Fais-moi risette, sale cafard !

Avec un cri de bravade, Liam plongea sa main directement au centre de l'éventail muqueux. La créature, surprise, hoqueta et tressaillit d'affolement. Liam appuya sur le bouton d'allumage du fleuret-laser. La tête d'insecte du faux chevalier explosa dans un bruit dégoûtant, laissant passer la lueur argentée du fleuret. La créature s'effondra comme un pantin auquel on aurait coupé toutes les ficelles d'un coup de ciseaux. Liam se dégagea, et une fois de nouveau en pleine possession de ses moyens, lança la Force, devenant ainsi plus alerte, plus agile et plus endurant. Il bondit de banc en banc en faisant tournoyer son arme en direction des Mantes sur le passage vers la sortie.

Dankin avait carrément attrapé l'un des bancs, et s'en servait comme d'un bélier contre l'une des Mantes. Canderous l'avait rapidement rejoint, armé d'un prie-dieu, et s'y était mis aussi. À l'instar des insectes de taille habituelle, ces êtres étaient pourvus d'un exosquelette résistant aux chocs, et deux combattants aguerris n'étaient pas de trop.

De son côté, Ezra décida de passer à l'action. Elle se jeta sur le fusil blaster d'un des gardes massacrés, qui gisait sur le sol, et crispa son doigt sur la détente en direction de Don Nycator de Mecetti. Celui-ci fut plus rapide encore. Il fit un immense salto arrière et atterrit en souplesse pile derrière l'autel. La doctoresse ne relâcha pas son attention, et envoya une deuxième rafale vers le fiancé. Cette fois, il n'eut pas le temps d'esquiver, et fut atteint en pleine poitrine. Il s'écroula sur le coup.

Ezra n'en revint pas. En s'approchant de la grande table de granit, elle resta sur ses gardes. Elle se pencha par-dessus l'autel, et vit Don Nycator, sur le ventre, qui ne bougeait plus. Mais pour être sûre, elle tira une troisième fois, le rayon lumineux fouetta la tête du Mecetti. Elle décida de s'en tenir là, voyant une autre Mante approcher du Haut Seigneur Weston Warsheld, qui essayait désespérément de quitter la place. Son fauteuil antigrav n'était pas très rapide. Tout en défouraillant du côté de la Mante, la jeune femme rejoignit le vieillard. Celui-ci était plus excité qu'effrayé.

- Comme au bon vieux temps, youpi ! J'ai à nouveau cinquante-cinq ans !

- Prenez ça, mon Seigneur !

Elle lui colla le fusil dans les bras, ramassa un pistolet blaster qui traînait non loin. Avec un rire enchanté, Weston Warsheld pulvérisa la Mante en quelques longues secondes de mitraillage. Ezra cria :

- Haut Seigneur, il faut vous sortir d'ici !

- Je voudrais bien, mais je ne peux pas aller plus vite !

La jeune femme eut une idée. Avec un air un peu désolé, elle dit :

- Toutes mes excuses, Haut Seigneur, je ne vois pas d'autre solution !

Et elle saisit le fauteuil, et le poussa de toutes ses forces. La demi-sphère partit vers les portes en tournoyant sur elle-même, secouant le pauvre Calipsa. Il parvint à stabiliser la rotation de son engin en jouant avec les petites rétrofusées… juste pour se rendre compte qu'Ezra avait mal calculé son coup. Non seulement il risquait de rater de peu la porte, mais en plus une Mante se trouvait juste sur sa trajectoire ! La créature se retourna, et poussa un hululement effrayé en voyant arriver le bolide improvisé. Le choc fut brutal, mais laissa le Haut Seigneur indemne, contrairement à la Mante qui gisait broyée entre la muraille et le fauteuil.

Enfin, les cris cessèrent, les fusils se turent, le calme revint. D'autres gardes alertés par le bruit étaient arrivés en renfort, et achevèrent rapidement les Mantes encore debout. Liam éteignit le fleuret-laser en s'essuyant le front, et descendit de la carcasse de la Mante qu'il venait d'éventrer.

Plusieurs dizaines d'Humains étaient à terre, morts ou blessés, gardes et civils. Dame Jaheira et Chi'ta avaient réussi à quitter la cathédrale, et attendaient sur le parvis. Damara et Savill regagnaient la nef pour faire le bilan du désastre. Les deux compères, Dankin et Canderous, finissaient de réduire en bouillie leur adversaire – la plus grande des Mantes. Morgreed se frotta les mains rougies par les coups répétés, Ezra dégagea avec un sourire gêné le module antigrav de Weston Warsheld qui riait encore. Le lieutenant Jodo n'avait pas quitté le Haut Seigneur Bodé Leobund d'une semelle, et avait été blessé par un coup de pince, heureusement sans trop de gravité.

Quelm, le majordome, s'était caché sous l'autel avec le Grand Prêtre Horlog. Il osa sortir sa tête sous la nappe. Le Grand Prêtre demanda d'une voix tremblante :

- C… C'est fini ?

- J'en ai l'impression, Grand Prêtre.

Tous deux sortirent de leur abri improvisé. En voyant Don Nycator sur le sol, le Mrlssti gémit de chagrin.

- Oh non ! Regardez ! Don Nycator de Mecetti est…

Il sursauta en voyant le jeune marié redresser la tête d'un coup en grimaçant. Il se releva péniblement en portant la main au visage. Sa pommette gauche avait été lacérée par le tir du docteur Lohrn. Avec des grognements de douleur, il ouvrit sa veste, la laissa tomber, révélant un gilet antiblast à moitié fondu au niveau du torse.

- J'ai eu raison de sortir couvert ! Haut Seigneur Bodé Leobund, allez-vous bien ?

- Oui, très bien ! gronda le Haut Seigneur.

Le Haut Seigneur s'approcha à grands pas du marié, toujours accompagné du lieutenant Jodo. Il le foudroya du regard.

- On dirait que votre soi-disant « garde personnelle » a encore beaucoup à apprendre en ce qui concerne la discipline.

- Euh… je ne comprends pas.

- Moi, au contraire, je comprends tout. À présent, je saisis parfaitement ce à quoi le docteur Lohrn faisait allusion quand elle disait que ces créatures sont capables de se mêler à nous en toute impunité !

Peu à peu, les survivants à la boucherie avancèrent vers Don Nycator. Les visages se faisaient de plus en plus menaçants. Au passage, Liam rendit discrètement son fleuret-laser à Hor-Lando de Mecetti, avec un petit remerciement. Don Nycator était de plus en plus crispé, cependant ce n'était plus la colère qui ébranlait ses nerfs, cette fois-ci, mais la peur.

- Je vous jure que j'avais engagé des Nazzars, pas ces choses !

- Arrêtez vos salades ! Je vous ai vu jouer avec votre bague avant que ces monstres ne passent à l'attaque ! C'est vous qui leur avez donné le signal ! s'écria Ezra, qui était revenue sitôt le Haut Seigneur Warsheld en sûreté. Et je parierais que ça émettait des ondes idiotes dans la Force ! Les gosses l'ont ressenti !

- Toutes les caméras l'auront filmé ! ajouta Savill. On pourra revérifier !

Don Nycator de Mecetti pâlissait de plus en plus.

- Il va être temps de rendre des comptes, je crois bien ! grogna Morgreed.

- Cesse de jouer avec notre patience et reconnais que tu es coincé ! ordonna Canderous. On gagnera tous du temps.

Acculé, le jeune seigneur décida de donner tout ce qui lui restait.

- Ils m'avaient juré que je serais le héros de la Maison Mecetti ! Que si je les aidais, ils me confieraient un pouvoir qui dépasserait l'entendement, et qui me permettrait de faire de la Maison Mecetti la plus grande dirigeante du Secteur Tapani, puis de tout l'univers !

Il se tourna vers le Haut Seigneur Leobund, et lui dit d'un ton lamentable :

- Ce que je voulais, c'était la gloire de la Maison Mecetti, et la vôtre, Haut Seigneur. Jamais il n'a été question de vous renverser, ou de nuire à notre Famille !

- Une loyauté très touchante, Don Nycator… mais avez-vous idée de ce qu'elle a pu coûter ? Vous avez délibérément collaboré avec des êtres hostiles, et vous n'avez pas jugé bon de m'en parler, à moi, votre Haut Seigneur ! Si ces aventuriers ont raison, si vos « alliés » sont les maîtres des énergies destructrices qui se manifestent de plus en plus dans le secteur Tapani, alors vous n'aviez pas, définitivement pas à pactiser avec de tels monstres !

- Je… ils avaient l'air sincères… et j'ai vu en eux de précieux alliés. Ils voulaient que je sois leur intermédiaire pour leur retour dans notre dimension…

- Ils vous ont salement grugé, Don Nycator. Tout ce qu'ils veulent, c'est détruire tout ce qu'ils peuvent.

C'était Liam qui venait de parler. Le regard de Don Nycator de Mecetti tomba sur l'adolescent.

- Mais oui… c'est ça ! C'est bien ça ! C'est à cause de ce sale morpion qui a semé la zizanie dans notre Maison ! Tu entends ? Sans toi, tout aurait marché, et je serais devenu un héros ! Tout est de ta faute !

Ayant dit, le jeune seigneur retira prestement son gant droit, et le jeta par terre, aux pieds de l'adolescent.

- Je réclame un Kor'Shan contre toi, Liam Kincaid !

Toute l'assistance cria d'émotion. Profitant du lourd silence qui suivit, Morgreed demanda discrètement à Vaskel Savill :

- Un Kor'Shan ? Et c'est quoi, ça ?

- Une ancienne tradition du Secteur Tapani. Elle n'est jamais invoquée à la légère, et quand elle l'est, c'est pour régler un très grave contentieux où un membre d'une Maison se sent mortellement insulté. C'est un jugement par le combat.

- Si le jeune homme accepte ce défi, il ramasse le gant, et le combat aura lieu sur-le-champ, ajouta Skeya de Mecetti, la jeune cousine rondelette que les padawans avaient croisé aux fiançailles. Les lois donneront raison au vainqueur. S'il refuse, il devra reconnaître ses torts envers l'offensé, présentera des excuses, et sera définitivement banni du Secteur Tapani, où il sera proclamé hors-la-loi.

- Et… c'est un combat à mort ? bredouilla le Barabel.

- Comme il s'agit d'un duel entre les membres de deux Maisons différentes, c'est obligatoire, commenta Hor-lando de Mecetti d'un ton funèbre.

- Il défie le gosse, évidemment… pourquoi ça ne me surprend même pas ? grogna le Mandalorien.

Tout le monde attendait la réponse. Liam regarda Don Nycator de Mecetti d'un air buté, s'approcha du gant… et l'écrasa sous son talon tel un mégot de cigarette, sous les regards horrifiés de l'assistance.

- Je relève le défi.

- C'est quoi, ce système de branques ? On a les preuves que Nycator est un traître !

- Peut-être, mais les lois ancestrales ne sauraient être ignorées, en particulier devant les caméras de toutes les chaînes ! expliqua le lieutenant Jodo. Si le Kor'Shan n'a pas lieu ici et maintenant, de quoi aurions-nous l'air ?

- S'il gagne, il est blanchi, je présume ? demanda Ezra.

- Peut-être pas complètement, tout dépendra de la décision des grands juges, des régisseurs des lois Mecetti… il y aura bien une façon de le coincer, mais d'ici à ce qu'on la trouve, il aura le temps de changer d'air, c'est certain.

- Ce n'est pas ce qui m'embête le plus ! s'inquiéta Ezra. J'ai pas envie que Liam se fasse tuer !

- Le petit ne peut pas être représenté par un champion ? insista Canderous.

- Il porte un sabre-laser, a montré qu'il sait s'en servir, il est parfaitement capable d'assumer sa propre défense. Et comme il a relevé le défi, il ne lui est plus possible de se rétracter.

Pas question de se battre dans un lieu saint comme la Cathédrale du Mot Sacré. Le Kor'Shan allait avoir lieu sur la grande place qui se trouvait devant. Un lieu dégagé, suffisamment spacieux pour que l'on puisse délimiter la zone réglementaire de duel, un grand cercle d'une trentaine de mètres de diamètre.

Liam sortit escorté d'une demi-douzaine de gardes. Il comprit que le pire était à venir lorsque son regard croisa celui de Chi'ta, qui n'avait pas pu retourner à l'intérieur du charnier qu'était devenu l'intérieur de la cathédrale. Celle-ci était perplexe, et l'on pouvait lire l'angoisse monter sur son minois.

- Liam ? Qu'est-ce qui se passe ?

- Il se passe que je vais laver mon honneur dans son sang ! cria Don Nycator, rageur, lui aussi entouré de gardes.

La jeune fille poussa un cri désespéré

- Non ! Non, pas ça ! Vous ne pouvez pas faire ça !

- Oh que si, je le peux, et sous vos yeux, encore ! Et je vous enverrai ses cendres au monastère du Dragon Condor !

Déjà les gardes avaient fait un grand cercle, isolant les deux duellistes au centre. Après quoi, ceux qui accompagnaient le jeune marié et l'adolescent se joignirent aux autres, les laissant seuls. Quand le silence se fit, Quelm se racla la gorge.

- Bien, messieurs, je vous rappelle le principe : des excuses n'ayant pas été formulées, le Kor'Shan doit maintenant être accompli. Étant donné que nous avons affaire à un cas où le représentant d'une Maison affronte quelqu'un qui n'est pas affilié à ladite Maison, ce n'est pas seulement son honneur qu'il faut défendre, mais également celui du nom de Mecetti. Par conséquent, le combat devra être mené jusqu'à ce que mort s'ensuive pour l'un des deux protagonistes. Tous les coups sont autorisés, pourvu qu'ils ne soient assénés qu'avec votre corps ou l'arme traditionnelle de duel, faute de quoi le jugement sera considéré comme nul.

Don Nycator de Mecetti avait retiré son gilet, restant en livrée. Il joua des doigts sur la poignée de son fleuret-laser, visiblement impatient de s'en servir. Liam, de son côté, retira sa casaque et sa chemise, ne gardant que son maillot de corps anti-transpirant. Il porta la main à sa ceinture, mais avait oublié qu'il était désormais sans arme. Il balaya l'assistance du regard, et vit alors Skeya de Mecetti lui faire un petit signe. Il s'approcha, et elle lui dit avec un petit clin d'œil :

- Je crois que vous avez perdu quelque chose.

Liam lui rendit son sourire quand il vit qu'elle lui tendait son sabre-laser. Il l'empoigna fermement et le remit dans son étui. Puis il se craqua les articulations et entra dans le cercle.

Plus personne ne dit rien. Les amis de Liam étaient très inquiets. Le dernier duel avait failli très mal se terminer pour l'adolescent, et Don Nycator de Mecetti était sans doute au moins aussi habile que Themion Hejaran. Chi'ta se pelotonna contre le docteur Lohrn, osant à peine regarder. Damara et Canderous échangèrent un bref regard peu optimiste. Dankin savait très bien que le padawan ruminait depuis déjà quelques mois une certaine rancune à l'égard du Mecetti. Le Togorien craignait qu'il laissât ses émotions le submerger, et l'amener à commettre une erreur fatale.

Mais Liam n'avait pas l'air d'avoir peur, lui. Avoir de nouveau son sabre-laser lui avait redonné du courage, et c'était avec un air calme mais déterminé qu'il faisait maintenant face à son rival.

Don Nycator de Mecetti vit que les caméras filmaient toujours toute la scène. Il se passa la main dans les cheveux pour les redresser, et déclara d'une voix impétueuse :

- C'est ta dernière chance de t'en sortir sans violence, le gniard. Rampe à mes pieds, lèche-moi les bottes, reconnais que tu as tous les torts, quitte ce secteur et n'y reviens jamais, et à ce moment-là, j'arriverai peut-être à oublier ton insolence.

Le jeune homme ne répondit rien, mais tendit la main sur le côté. Son sabre-laser bondit hors de son ceinturon en tournoyant, et atterrit pile dans sa paume. La lame laser bleue étincela, reflétant sa lumière sur les spectateurs.

- Bon ! C'est ce que tu veux ? D'accord ! Drôle de Jedi, qui cherche la bagarre !

Encore une fois, Liam resta silencieux, conscient qu'il était complètement inutile de vouloir discuter avec le Mecetti. Il se mit en garde, prêt à frapper. Don Nycator eut un petit rire moqueur, et saisit son fleuret-laser. Dans un chuintement bref, une fine lame laser de couleur orange jaillit.

- Allez, tu me fais pitié. Je vais t'accorder un avantage. Frappe le premier !

Le visage de Liam se décrispa, laissant passer l'ombre d'un sourire, mais il ne bougea pas, attendant toujours.

- Tu vas lasser ma patience ! On ne t'a jamais appris à répondre correctement quand un adulte t'adresse la parole ?

Toujours aucune réaction de la part de l'adolescent, qui fléchissait ses jambes.

- Allez, frappe le premier !

- Non, répondit Liam d'une voix lente et calme.

Le Mecetti ouvrit de grands yeux incrédules. Il répéta :

- Non ?

- Vous m'avez très bien entendu. Je ne porterai pas le premier coup, c'est contre mes principes.

- Avoue qu'en fait, tu as peur !

- J'avoue que je vois clair dans votre jeu, Don Nycator de Mecetti. Themion Hejaran de Mecetti m'a joué la même scène. Ca révèle pas mal de choses.

- De… de quoi donc parles-tu, jeune sot ?

- Malgré les apparences, vous n'avez jamais rien obtenu de ce que vous vouliez vraiment. La seule façon pour vous d'être de bonne humeur, c'est de cracher vos saloperies sur ceux que vous estimez plus heureux que vous. Vous me rabaissez, encore et encore, mais au fond, que connaissez-vous de Liam Kincaid ?

Cette question déstabilisa Don Nycator. Mais celui-ci ne sut déterminer ce qui l'avait le plus impressionné. Était-ce la question, ou bien le ton lent, grave et d'une force incroyable qu'on n'aurait jamais cru sortir de la bouche d'un petit adolescent comme son adversaire ? Celui-ci ne s'en tint pas là.

- Vous avez sans doute accompli votre lot d'exploits, mais moi, depuis que je suis arrivé dans le secteur Tapani, j'ai affronté à plusieurs reprises les Impériaux, j'ai combattu des animaux sauvages, j'ai suivi les traces de mon bienfaiteur à travers des mondes que je n'aurais jamais pu imaginer, j'ai regardé l'Horreur tapie au fin fond de l'espace droit dans ses yeux à facettes, et je n'ai pas encore seize ans.

- Et tu ne les fêteras jamais ! rugit le Mecetti, hors de lui.

Don Nycator se jeta en avant, la lame orangée virevolta. Liam n'eut aucun mal à esquiver cette première attaque. Il fit même une roulade en s'appuyant directement sur le dos du Mecetti, lui passa par-dessus et atterrit derrière, sans le frapper en retour. Le jeune seigneur s'en rendit compte, et sa frustration augmenta d'un cran.

- Mais je rêve ! C'est comme ça qu'on vous apprend à vous battre, dans ton école ? Tu parles d'un chevalier !

Encore une fois, Liam ne prononça pas un mot. Il avait compris qu'ainsi, il ne rentrait pas dans le jeu du Mecetti, ne suivait pas ses attentes, était complètement hors de son contrôle. Non seulement il énervait son adversaire, mais en plus il amenuisait son assurance. Le Mecetti porta un coup d'estoc, puis un deuxième, et un balayage. Liam aurait pu parer chacune de ces attaques avec une main attachée dans le dos. Enfin, il décida de prendre l'initiative. Il leva son sabre, décrivant un magnifique arc de cercle bleuté. Le Mecetti avait anticipé le coup, et levé son fleuret en travers. La lame fut stoppée net, mais immédiatement, Liam balança un coup de pied dans le genou de Nycator. Celui-ci recula en fendant l'air de son fleuret, avec un geignement.

Le soleil finissait de se coucher, et la pénombre du crépuscule donnait un aspect fantastique à cette scène. Les deux lames laser projetaient des ombres colorées, et les étincelles qui jaillissaient au moindre choc crépitaient sur le marbre. Les deux adversaires, à quelques mètres l'un de l'autre, marchaient sur le côté, lentement, très lentement, suivant la circonférence de la zone de duel. Narquois, Nycator demanda :

- Tu ne te sers pas de tes pouvoirs pour me vaincre ? La foudre ? La nécrose instantanée ? Ou encore un autre mauvais tour ? Tu serais toujours aussi chevaleresque si je te promettais de massacrer tous tes copains après ta mort ?

Liam ne prêta pas attention à cette menace, parfaitement conscient qu'il ne pourrait pas la mettre à exécution. Nycator s'amusa à faire un geste brusque avec un « hou ! » pour le faire sursauter, mais les sens du combat que la Force lui octroyait n'étaient pas dupes. Une fois encore, Liam partit à l'assaut. Il fit un immense bond en diagonale vers Nycator, un deuxième dans la direction opposée, au troisième il se retrouva face au noble arrogant. Il tournoya sur lui-même, son sabre-laser fouetta l'air dans un grand vrombissement. Nycator se baissa vers l'arrière, évitant d'extrême justesse la lame bleue. En se redressant, il porta un coup en avant, et toucha au bras gauche le padawan.

Liam sentit une vive brûlure au-dessus de son coude. Ce n'était pas très grave, mais il fut surpris par la douleur. Dans le même mouvement, Don Nycator balança un grand coup de tibia dans son abdomen, et abattit la poignée de son fleuret sur son crâne. Le double choc le déséquilibra et il tomba de tout son long sur le dos. Don Nycator abattit à toute force son fleuret vers la tête de son adversaire. Liam n'eut que le temps de brandir en avant son arme. Les deux lames laser se croisèrent, à une quarantaine de centimètres du visage de l'adolescent.

Don Nycator poussa, et de son côté Liam résista du mieux qu'il put. Pendant de longues secondes, les deux duellistes restèrent ainsi, les lames croisées dans un grand chuintement. Liam sentait une crampe monter le long de son bras droit. C'est alors que le Mecetti se lança dans une nouvelle tirade. Il demanda d'un ton acerbe :

- Sérieusement, gamin, pour qui tu te prenais ? Un prince ? Un héros de conte de fées ? Regarde-toi ! Tu n'es qu'un rebut de bas-fonds voulant jouer au Chevalier de l'Univers ! Un chevalier, c'est admiré par ses concitoyens, petit. C'est entouré par de fidèles amis. Es-tu admiré ? Je ne crois pas ! As-tu des amis ? Je parie que non ! Tu n'as jamais eu d'amis, n'est-ce pas ? Ces bouseux qui t'ont traîné à travers le secteur ne l'ont fait que pour se donner bonne conscience. Et cette pauvre petite chose poilue que tu pensais sauver d'un danger dont tu as été le déclencheur, pourquoi crois-tu qu'elle a choisi de venir auprès de Dame Liryl, au lieu de rester à tes côtés ? Parce que tu n'es rien ! Et surtout pas pour elle !

Liam ne répondit pas, mais cette fois, ces paroles plombèrent brutalement son jeune cœur survolté. Il crut percevoir à travers ces moqueries un soupçon de vérité. Il avait de plus en plus mal aux bras… et cette douleur laissa le doute s'insinuer dans son esprit comme un acide violent.

Blast… Et si c'était vrai ?

Don Nycator de Mecetti continuait à cracher son venin.

- Tu n'es pas un chevalier, tu es un déchet que je me ferai un plaisir de jeter à la décharge publique ! Et on pourra lire dans les archives de ton école : « Liam Kincaid, jeune écervelé qui a fait connaissance avec la dure réalité » !

La lame orangée du fleuret-laser se rapprochait de plus en plus de son visage. Il se voyait déjà dans une fosse commune, lorsqu'il sentit soudain une vague de chaleur, une chaleur agréable, apaisante, familière. Le temps sembla ralentir, même. Et alors que les lèvres de Don Nycator bougeaient au ralenti, la voix qu'il n'entendit n'était pas celle du Mecetti, mais bien la petite voix claire de Chi'ta, qui résonna directement dans son esprit :

« Ne l'écoute pas, Liam ! Il dit toutes ces choses horribles uniquement pour t'affaiblir, mais il n'en pense pas un mot ! Cet Humain n'est qu'un misérable lâche ! Jamais il n'aurait eu le courage de voler à mon secours comme tu l'as fait. Nous croyons tous en toi, Jedi Gardien Liam Kincaid ! »

En regardant sur le côté, il la vit, coincée entre deux gardes, qui le regardait avec angoisse et espoir. Le son de sa voix et la vision de ses yeux brillants ragaillardirent l'adolescent qui sentit alors du feu liquide couler dans ses veines. La douleur dans ses côtes s'estompa, et la pression sur son bras disparut peu à peu. Il fixa le Mecetti droit dans les yeux, et parvint à sonder les sentiments de son adversaire…

Et ne vit que la peur.

La peur.

La peur.

La peur.

Cet homme, sous ses airs bravaches et sa fierté agressive, était en fait transi de peur. L'esprit du padawan eut un déclic, et tout devint évident.

Il pense que je suis plus fort que lui !

En réalisant ce fait, Liam sentit ses lèvres se retrousser en un sourire menaçant, à tel point que Don Nycator ne sourit plus, lui. Liam poussa, poussa encore, faisant un moulinet pour forcer son adversaire à pousser davantage sur la droite… puis il éteignit son sabre-laser. Le Mecetti perdit l'équilibre et tomba en avant, entraîné par sa pression. La lame orangée passa à deux centimètres de l'oreille droite de Liam. Le Mecetti ne tomba pas, car il avait réagi vivement en s'arrêtant, mais pendant une demi-seconde, il avait perdu le contrôle. Une demi-seconde, plus qu'il n'en fallait pour l'adolescent.

Liam projeta son pied en avant de toutes ses forces. Sa botte ferrée entra en contact avec l'entrejambe de Don Nycator de Mecetti. Celui-ci se tordit en deux, et poussa un couinement suraigu qui traduisait une douleur qui ne l'était pas moins. L'adolescent ne s'en tint pas là il se détendit comme un ressort, se releva d'un bond, le poing crispé vers le ciel. Ses phalanges frappèrent le menton du duelliste si violemment que celui-ci tomba à la renverse. Le fleuret-laser du Mecetti rebondit bruyamment sur le carrelage. Liam se jeta en avant en rallumant son sabre, et abattit la lame bleutée sur le petit cylindre d'argent chromé. La poignée explosa dans une gerbe d'étincelles. Sans perdre une fraction de seconde, Liam revint vers Don Nycator, et pointa le bout de sa lame laser près de son visage.

Plus personne ne parla, ni ne bougea. On n'entendait plus que le vrombissement grave de l'arme Jedi, et le petit moteur de la caméra d'holovision. En voyant cet homme odieux à sa merci, la respiration haletante, le pantalon souillé, le regard suppliant, Liam éprouva une sensation de puissance presque érotique. Approchant d'un pas, il déclara avec délice :

- Enfin tu as perdu, espèce de salaud !

Don Nycator commençait à pleurnicher. Soudain, dans la foule, quelqu'un cria :

- Tuez-le !

D'autres se joignirent à la première.

- Achevez ce vaurien !

- Punissez-le comme il le mérite !

- À mort !

- Exécutez-le !

- Mort au traître !

Bientôt, toute la foule criait « À mort ! À mort ! », mais une telle montée de colère mit Liam de plus en plus mal à l'aise. Il repensa au carnage que Canderous avait fait sur Gamorr, et comprit qu'on lui demandait de faire exactement la même chose. Mais il ne voulut pas être aussi direct que le mercenaire. Lentement, il leva la main gauche, demandant le silence. Plus personne ne parla. Sans dévier son sabre-laser, il tourna la tête vers le Haut Seigneur Bodé Leobund XI.

- Dois-je, Haut Seigneur ?

- À vous de choisir. Sachez seulement que nos lois ne vous poursuivront pas si vous faites ce que demande cette foule. Don Nycator de Mecetti vous a provoqué en duel en toute conscience, il a été vaincu, il doit en assumer les conséquences.

Pendant une minute qui sembla s'étirer sur une éternité, Liam pesa le pour et le contre.

Dois-je laisser partir cet homme qui a fait tant de mal, à moi et à mes amis ? Mais si je risquais de céder à l'attrait du Côté Obscur ? Oui, mais n'est-ce pas un service rendu à l'univers tout entier si je le fais ? Ca vaut bien un petit sacrifice, non ? Un sacrifice ? Que dirait Chi'ta si elle était obligée de m'affronter ? Mais Don Nycator de Mecetti est un complice des Précurseurs ! Mais Dame Liryl aussi ! Mais je ne vais pas le croire ! Mais elle a confirmé ! Mais…oh, et puis zut !

- Haut Seigneur Leobund, nous, les Jedi, avons nos règles de conduite. Elles interdisent d'achever un adversaire vaincu. Un vrai Jedi se sert de ses capacités pour se défendre et défendre les autres, jamais pour l'attaque.

Ayant dit, Liam éteignit son arme et la rangea. Il ajouta :

- Je préfère de loin le voir puni par les lois de votre secteur.

Le Haut Seigneur Leobund s'avança lentement vers Liam. Il posa ses mains sur les épaules du padawan, et dit avec une voix nouée de respect :

- Chevalier, j'ai du mal à croire qu'un enfant de votre âge puisse faire preuve de tellement de grandeur d'âme. C'est un petit-fils comme vous qu'il m'aurait fallu pour me succéder à la tête de la Maison Mecetti.

Puis, pointant un doigt énergique vers Don Nycator :

- Gardes ! Saisissez cet ignoble traître, et jetez-le en prison, qu'il y reste jusqu'à ce que j'aie décidé de son sort !

Don Nycator de Mecetti pleurait et braillait comme un enfant capricieux. Dans la foule, il distingua Rhen de Mecetti, son père. Celui-ci le foudroyait du regard.

- Père !

- Ne m'approche pas, ne m'approche plus ! Tu me dégoûtes !

- Papa ! Je t'en prie !

- Je n'ai plus de fils, entends-tu, misérable larve ? Je n'ai plus de fils !

- Non ! Aaaargh !

Don Nycator de Mecetti se jeta dans la foule, voulant l'étreindre, mais le grand homme le repoussa d'une gifle. Les gardes agrippèrent le jeune ex-seigneur pour l'embarquer. Le padawan Gardien les regardait s'éloigner. Tout autour de lui était flou, confus. Il n'arrivait pas à réaliser qu'il venait de damer le pion au principal agent des Précurseurs. Il ne discernait qu'une masse floue autour de lui, et un bourdonnement confus résonnait à ses oreilles. Une seule pensée lui vint à l'esprit.

Dame Jaheira a raison… C'est juste un pauvre mec dépassé par les événements.

C'est alors qu'il fut tiré de ses pensées par une petite voix aiguë mais puissante :

- Liam !

Chi'ta se faufila entre les spectateurs, s'extirpa de la masse, se précipita vers le jeune homme, et se jeta contre lui, l'agrippant fermement, ne voulant plus le lâcher. Liam, qui serra ses bras autour d'elle, en avait les larmes aux yeux. Pendant quelques instants, il ne perçut rien. Absolument rien d'autre qu'une immense vague de bonheur venant de la petite Drall. Il n'entendait plus que les battements de son cœur, et ne vit plus que son visage de rongeur.

- Liam… tu es complètement siphonné.

- Je ne pouvais pas… non, je ne voulais pas t'abandonner.

- Tu as été fantastique.

La jeune Drall donna une longue bise sur la joue de Liam qui sentit chauffer son visage. La foule applaudissait à tout rompre. Avec un petit regard malicieux, Liam fouilla dans sa poche, et en sortit la lettre.

- Tu vois ça ?

La petite Drall reconnut aussitôt le papier blanc. Prise au dépourvu, elle ne répondit rien, brutalement honteuse. Mais Liam ne prêta pas attention à la gêne de Chi'ta. D'un seul mouvement, il roula la missive en boule, et la lança en l'air. Un coup de vent l'emporta, et elle disparut complètement en quelques secondes.

- Plus de raison d'y penser !

Derechef, la jeune fille embrassa Liam, sur l'autre joue, cette fois. Très vite, Canderous, Morgreed, Ezra et Dankin rejoignirent les deux padawans, et les portèrent en triomphe. Mais le Grand Prêtre Horlog tira Morgreed par la manche.

- Et qu'est-ce que je fais, moi, maintenant ?

Le Barabel regarda l'énorme Humain sans mot dire, puis se lécha les babines avec un regard inquiétant.

- Je n'ai jamais goûté au foie de prêtre, mais ça peut s'arranger…

L'Humain avait parfaitement compris le message, et s'enfuit à toute allure.

- Eh bien ! Sacrées références pour des stagiaires !

- Haut Seigneur Leobund, je vous prie d'excuser notre subterfuge, mais tant que nous n'avions pas percé à jour la menace que nous poursuivions, nous ne pouvions révéler notre véritable identité publiquement, encore moins notre objectif.

- Et surtout pas à moi ! ajouta le Haut Seigneur Mecetti en éclatant de rire. Allons, vous êtes pardonnée, mademoiselle Koskaya. Et si je ne savais pas que vous aviez des engagements vis-à-vis du Conseil des Jedi, je vous demanderais de travailler pour moi ! Je dois cependant vous laisser, après ce qui s'est passé, j'ai un certain nombre de tâches urgentes à accomplir. Nous nous verrons plus tard dans la journée, nous parlerons de l'avenir du secteur, et du vôtre par la même occasion.

- Comme il vous siéra, Haut Seigneur, répondit la jeune fille en s'inclinant.

Liam ne répondit pas, mais salua en même temps que sa condisciple. Le Haut Seigneur prit congé des deux padawans. Restés seuls dans le couloir, ils ne surent pas trop quoi dire. Chi'ta posa sa main sur l'épaule de Liam.

- Tu ressens ce que…

- Oui !

L'une des portes du grand couloir s'ouvrit, laissant passer Eldon Hejaran et la Dame de Sérénité.

- Liryl !

Folle de soulagement, la petite Drall se jeta dans les bras de la jeune femme. Les deux « cousins » se frappèrent mutuellement la main en signe de victoire et se firent l'accolade. Ils rejoignirent les autres, rassemblés dans le grand hall. L'arrivée des padawans et de la Dame de Sérénité fut saluée de joyeuses exclamations et d'applaudissements.

- Dame Liryl ! Vous êtes saine et sauve !

- Pas à dire, c'était moins une !

Dame Liryl salua de la main les autres camarades.

- Merci à tous, les amis. Dame Decrilla m'a raconté tout ce qui s'est passé ici. Vous avez été formidables.

Le seul à ne pas partager l'allégresse générale était Canderous. Comme les autres s'en aperçurent, ils se turent. Celui-ci en profita pour dire :

- Je crois que vous nous devez des explications !

- Canderous !

- Laissez, docteur Lohrn, il a raison. Je souhaiterais que nous passions dans un lieu plus discret, nous avons à parler.

- J'ai repéré un endroit, ma Dame. C'est l'Antichambre d'Émeraude. Une petite pièce isolée à l'abri des oreilles indiscrètes. Voulez-vous que je vous y conduise ?

- Ce sera parfait, Baron Hejaran.

- Je vous y accompagne, Maîtresse.

La Dame de Sérénité s'éloigna, talonnée par le Barabel.

- Vous nous suivez ? demanda Eldon.

- On arrive, le temps de régler un truc ou deux entre nous.

Les cinq amis attendirent d'être seuls… et se jetèrent encore une fois dans les bras l'un l'autre, chacun félicitant encore son voisin. Toute la pression accumulée ces derniers mois finissait de retomber, à leur grand soulagement.

- Écoutez, écoutez ! intima Chi'ta.

Canderous, Dankin, et Ezra firent cercle autour du duo de padawans.

- Je… j'ai déjà exprimé ma reconnaissance envers Liam, mais je voudrais vous remercier, vous tous. Je suis parfaitement consciente d'avoir désobéi aux consignes en venant ici, et ce faisant je vous ai mis en danger, plus que prévu.

- Ce n'est pas grave. Tant que tu es en bonne santé, n'y pensons plus.

- Tu nous as fait une sacrée frayeur ! gronda le Mandalorien. Plus de surprise de ce genre, hein ? La prochaine fois que tu te mets dans la merde, je te laisse dedans !

- Il n'y aura pas de prochaine fois, c'est promis. Et je vous fais toutes mes excuses.

- Laisse tomber.

- Tiens, à propos… Et alors, Canderous ?

Liam s'était adressé au Mandalorien en haussant la voix. Celui-ci répondit d'un air goguenard :

- Quoi ?

- Tu pourrais peut-être t'excuser auprès du Haut Seigneur Leobund pour lui avoir mis ton fusil blaster sous la gorge, non ?

- Ca va pas, non ? Je n'ai fait que me défendre ! Et puis n'oublie pas qu'après tout ce que cette foutue Maison Mecetti a pu nous faire, il méritait pire !

Liam n'eut qu'un petit soupir de mépris. Mais il sentit monter l'appréhension quand il vit le mercenaire grommeler :

- Tiens, voilà le Petit Bantha Perdu !

Vaskel Savill, magnifique dans son grand uniforme, approcha du petit groupe.

- Chers amis, chers amis ! Vous avez tous été parfaits ! Nous l'avons eu ! Nous l'avons sonné ! Nous avons vaincu le rat womp dans sa tanière !

- Alors, vous revoilà dans la course, Savill, maugréa le mercenaire, peu satisfait.

- Normalement, je devrais vous rappeler à l'ordre, monsieur Tal, mais je ne dirai rien pour cette fois. Je suis à nouveau un Seigneur, ne l'oubliez pas.

- Grâce à nous, ne l'oubliez pas.

- Ce n'est peut-être pas aussi simple, monsieur Tal. Si j'ai été déchu, c'est à cause de vos investigations. Certes, elles étaient menées sans penser à mal, certes nous avons tous été manipulés par le Soleil Noir, mais j'ai quand même connu une période bien difficile par vos actions. J'ajouterais que des excuses seraient les bienvenues.

Ce fut le mot de trop pour le mercenaire.

- Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à vouloir me faire faire des excuses envers des dirigeants pourris à qui je ne dois rien ?!

- Monsieur Tal, veuillez surveiller votre langage en ma présence.

- J'ai perdu mes idéaux à cause des magouilleurs politicards comme vous !

- J'en suis désolé, mais en tant qu'autorité reconnue de la Maison Melantha, je…

- Je ne suis pas un Melantha, et puis va te faire foutre !

Canderous pivota sur ses talons, prêt à quitter le corridor, quand Savill le rappela :

- Monsieur Tal, je vous en prie ! Vous avez raison !

Canderous s'arrêta. Savill continua sur un ton conciliant :

- J'ai tendance à oublier que vous avez de bonnes raisons de m'en vouloir. C'est vrai, d'abord j'aurais dû prévenir cette attaque à Vilhon, et puis vous avez récupéré SE-2-4 au terme de bien des péripéties. Et je n'oublie pas ma promesse une récompense à la hauteur de vos espérances si je regagnais mon statut grâce à vous. Aujourd'hui, il est temps de tenir ma parole.

Le mercenaire se retourna lentement. Ses traits se radoucirent, son souffle ralentit, ses poings se desserrèrent. Il regarda le Melantha avec méfiance, et celui-ci fit un petit signe approbateur de la tête.

- Bon, j'y réfléchirai. Mais à votre place, je prévoirais mon plus gros portefeuille !

- J'ai maintenant largement de quoi combler vos espérances, monsieur Tal. Mais pour l'heure, je dois rentrer sur Soterios, la capitale Melantha. Ma navette part dans le quart d'heure, je dois régler les quelques formalités nécessaires pour parachever ma réhabilitation. Et je dois mettre au clair une bonne fois pour toutes la situation avec Madame Savill.

- Vous… pensez vous raccommoder avec votre dame, mon Seigneur ?

- J'aimerais, mademoiselle Koskaya. Sincèrement. Mes enfants aussi. Même si elle n'a pas hésité à m'abandonner après le procès, je suis prêt à lui pardonner si elle me le demande. Il n'est pas dit qu'elle le fera, mais je veux essayer. Nous parlerons de votre récompense dès mon retour sur Procopia.

Un groupe de personnes déboula dans le couloir. Les camarades virent passer, plus misérable que jamais dans sa tenue de prisonnier, Nycator de Mecetti, menottes aux poignets, escorté d'une demi-douzaine de gardes. Savill fit un petit geste dans leur direction, demandant qu'ils s'arrêtassent en chemin. Il se mit à la hauteur de Nycator et lui dit sur un ton cinglant, se vengeant de toutes les humiliations passées :

- Rappelez-moi qui est la brebis galeuse, Don Nycator de Mecetti !

L'autre ne répondit pas, n'avait plus l'énergie pour dire ou faire quoi que ce soit.

- Faudra surveiller ce zigoto, qu'on ne le suicide pas dans sa cellule ! ricana Ezra.

Alors que les gardes emmenèrent Nycator hors du palais, Canderous demanda au seigneur Melantha :

- Seigneur Savill, il est déchu de ses droits ?

- La Maison Mecetti vient de le renier, de par son ascendance non-Humaine et ses actes d'espionnage. Son propre père l'a publiquement répudié. Maintenant, il n'est plus rien d'autre qu'un simple prisonnier.

- Parfait.

Avec un sourire cruel, le mercenaire fit demi-tour, et se dirigea d'un pas décidé vers Nycator, qui lui tournait le dos.

- Hé, Nicky !

Le Mecetti se retourna, et le mercenaire lui décocha un direct foudroyant en plein milieu du visage. Nycator s'écroula en gémissant, le nez tout ensanglanté. Les gardes ne réagirent pas. Même Chi'ta, d'ordinaire prompte à réprimander le plus petit acte de violence, ne dit rien.

- De la part du bouseux, petit con !

La Chambre d'Émeraude portait bien son nom. Elle était tapissée de vert du sol au plafond. Les coussins et rembourrages des fauteuils étaient de la même couleur. Sur l'un des murs, un grand miroir dont le cadre d'argent était incrusté de pierres précieuses vertes. Les rideaux de la fenêtre holographique étaient lourds, et émettaient des reflets dorés. Et de nombreux objets décoratifs de jade étaient disposés sur les étagères et les meubles.

Les deux padawans, la doctoresse, le mercenaire et le Togorien entrèrent à la suite d'Eldon Hejaran. La Dame de Sérénité et le Barabel les attendaient déjà.

- Cet endroit est intime, sans micro – j'ai vérifié avec mon détecteur de poche. Vous aurez tout le loisir de parler entre vous. Je vais maintenant vous laisser, Quelm m'a dit que le Haut Seigneur Bodé Leobund souhaitait me parler en privé.

- Oh… j'espère que nous n'allons pas vous attirer des ennuis ! s'inquiéta Chi'ta.

- Non, soyez sans crainte. Si j'étais considéré comme un traître, il m'aurait envoyé un peloton de gardes ! Je pense qu'il veut juste ma version des faits.

Avant de quitter la chambre, le baron demanda à la cantonade :

- Au fait, vous savez ce qu'on a retrouvé à bord de la navette nuptiale ?

- D'autres documents compromettants ?

- Non, docteur. Une douzaine de cadavres de Nazzars à moitié dévorés.

Cette nouvelle provoqua chez la jeune Drall un grand froid dans le dos.

- C'est vraiment ce qui s'appelle « consommer la lune de miel », ironisa Canderous.

Morgreed envoya une claque sur la nuque du Mandalorien, choqué par ses propos. Dame Liryl, elle, fut navrée.

- Encore de malheureuses victimes de la folie des Kathols. Enfin… nous avons maintenant à parler de choses urgentes.

- Nous vous écoutons, Dame Liryl, dit Ezra en s'asseyant.

- Je vous laisse, je vous retrouverai tantôt.

Le baron Hejaran ferma la porte. Dame Liryl prit son inspiration.

- Avant toute chose, j'aimerais vous dire à quel point je suis navrée que vous ayez appris mon… origine de manière aussi déplacée. J'aurais préféré pouvoir tout vous expliquer, dans de meilleures conditions. Que Don Nycator respecte ma volonté de vous dire la vérité à ma façon, avec mes mots.

- Vous êtes saine et sauve, et tout s'est finalement arrangé. Le reste n'a aucune importance, déclara fermement Ezra.

- Pour commencer, je me dois de préciser que j'ai été envoyée par Ageer.

Morgreed fouilla dans sa mémoire.

- Ageer… le Maître du Maître de Liam ?

- Lui-même, fidèle Hassla.

- Oh ! Alors lui aussi, était un Précurseur ?

- En effet, l'un des plus sages d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai pu ressentir.

- Ca prouve que tous les Kathols ne sont pas méchants ! réalisa Liam.

- Si je puis me permettre : il faudrait dire « ne sont pas devenus méchants ». Quand leur civilisation était florissante, les Kathols étaient des êtres bons et généreux, prêts à partager leur science avec ceux qu'ils jugeaient nécessiteux. Ageer était un Kathol très spirituel. C'était même l'un de leurs principaux dirigeants. Quand la catastrophe est arrivée il y a quatre mille ans, il s'est plongé dans un sommeil artificiel dont il est sorti il y a environ une quarantaine d'années. Quand il a repris possession de ses moyens, il a décidé de faire bande à part. Très peu de Kathols ont survécu à cette catalepsie, et Ageer fut le seul à ne pas sombrer dans la folie.

- Comment a-t-il fait pour conserver son âme ?

- Tu connais la réponse, Chi'ta. Pendant les quarante siècles qui ont constitué son emprisonnement, il s'est répété encore et encore le Chant de la Sérénité.

- Et comment a-t-il été réveillé ? demanda Canderous.

- Il y a quarante-deux ans, quand le vaisseau pirate Liberator a atterri accidentellement sur Kathol, l'un des membres de l'équipage a remis en marche la chambre de stase d'Ageer. Pourchassés par les créatures des Kathols, en particulier DarkStryder, le bio-ordinateur de coordination, ils ont fui. Ageer a immédiatement été agressé par les émanations malsaines des autres Kathols encore en stase, il a compris qu'il ne pourrait pas les raisonner tout seul. Alors, il est parti à son tour et a décidé de transmettre son savoir à ceux qu'il jugeait dignes de l'aider à guérir les âmes de ses anciens amis. J'ai été sa dernière apprentie, je n'ai pas eu l'occasion d'en croiser d'autres, mais je suppose que votre Maître, Duncan Blackstorm, a lui-même été l'un de ces élus.

Liam se frappa le front.

- C'est pour ça qu'il n'a jamais été intéressé par une responsabilité quelconque au Praxeum ! Il s'était déjà engagé auprès de son propre Maître, et a voulu continuer son œuvre ! Peut-être même qu'il comptait m'en parler ?

- C'est bien possible. Quand Ageer nous a quittés, j'ai pris sur moi de reprendre sa tâche, moi aussi. Et à présent, je suis à la recherche d'autres personnes volontaires et sensibles à la Force qui pourraient m'aider dans cette entreprise.

- Sacrée entreprise ! s'exclama Ezra.

- Ageer appelait son projet « Renaissance », parce qu'il souhaitait voir « renaître » les idéaux de ses amis. Il cherchait des alliés potentiels pour l'assister. Et c'est ce que j'ai voulu faire avec Don Nycator de Mecetti.

- Vous vouliez mêler ce mynock malade à tout ça ? s'indigna Morgreed.

- Pour tout te dire, fidèle Hassla, il l'était déjà.

- Comment ça ?

Ici, Dame Liryl fit une petite pause. Puis elle dit lentement :

- C'est Ageer qui a donné ses gènes à Don Nycator en s'unissant à sa mère.

Une fois de plus, Chi'ta sentait qu'elle allait s'évanouir.

- Quoi ?!

- Blast ! C'est une blague ?! s'exclama Liam.

- Je le crois pas. Mais qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans ?

- Ageer savait que les autres Kathols allaient revenir, poussés par la haine et la soif de destruction. Ce qu'il a voulu, c'était se fabriquer un intermédiaire efficace qui serait son meilleur représentant envers les candidats au projet « Renaissance ».

- Mais vous l'êtes, vous ! La « Dame de Sérénité », tout ça…

- Peut-être, Canderous, mais je n'aurais pas suffi. Certes, je me suis volontairement soumise à des séances de méditation près de modules DarkStryder, c'est cela qui m'a permis de manier la Magie Ta-Ree…

- La « Magie Ta-Ree » ? coupa Canderous.

- C'est le nom que les Kathols ont donné à la Force. Peu à peu, mon organisme s'en est trouvé modifié. Physiologiquement, je ne suis plus vraiment Humaine. Mais Ageer voulait quelqu'un qui aurait pu porter sa parole à ses semblables, même bien au-delà de sa propre existence. Quelqu'un qui aurait vécu chez les Humains depuis le début de sa vie. Quelqu'un faisant partie d'un milieu de gens puissants du Secteur Tapani, qui aurait pu tirer parti de cette situation pour préserver l'harmonie de l'univers face à l'influence maléfique des Précurseurs. Il voulait d'abord lui laisser vivre une vie d'Humain normal, avant de lui ouvrir les yeux sur sa véritable nature, et sur les projets auxquels il l'avait destiné.

- Ce n'était pas un mauvais plan… s'il avait marché, Don Nycator serait peut-être un grand sage à l'heure qu'il est.

En voyant Morgreed éclater de rire, la jeune doctoresse insista.

- C'est sérieux, Morgreed ! Si les choses s'étaient passées autrement, il aurait pu participer au projet « Renaissance ».

- Malheureusement, Ageer a été assassiné avant de pouvoir révéler cette vérité à Don Nycator. Et ce sont les Kathols à l'âme noircie qui l'ont retrouvé, et influencé de leurs mauvais conseils.

- Savez-vous depuis quand Don Nycator est en contact avec les Kathols ? demanda le docteur Lohrn.

- Cela fait à peu près deux ans, maintenant. Tout comme cela fait deux ans que Don Nycator de Mecetti est l'étoile montante de la Maison Mecetti.

- Les Kathols l'ont assisté dans sa tâche. Ils ont dû lui promettre de toucher le gros lot s'il les aidait. Il n'a pas dû se rendre compte qu'il n'était que leur instrument.

- Et c'est ce que tu pensais pouvoir faire quand tu parlais de le « raisonner », n'est-ce pas ? Tu savais que c'était un envoyé des Kathols, comme toi ! Tu voulais lui ouvrir les yeux sur la véritable nature de ses « bienfaiteurs », et remonter jusqu'aux Kathols qui avaient une emprise malsaine sur lui !

- Oui, tu as compris. C'est ce que j'allais te révéler avant que tu ne m'amènes à l'autel. C'est pour ça que je suis venue dans ce secteur, et que j'ai accepté sa main. Je voulais terminer ce que mon Maître Ageer avait commencé. Mais ce qui s'est passé aujourd'hui est malheureusement trop éloquent. Il faudra sans doute de longs mois de séances de méditation pour avoir une petite chance d'évacuer le poison que les Kathols ont insufflé à son âme.

Canderous se rendit compte peu à peu de quelque chose qui ne lui plut pas.

- Si je comprends bien ce que vous dites, vous étiez au courant de tout ? Et depuis le début ?!

- Oui, maître Tal.

- Vous auriez dû nous le dire ! Pourquoi nous avoir laissé risquer nos vies alors que vous saviez très bien que tout ceci allait se passer comme ça ?

- Je n'avais pas le droit d'influencer votre jugement. Il fallait que vous preniez vous-mêmes vos décisions. En outre, je ne connais pas tout – je ne savais pas comment le mariage allait se passer. Je ne sais pratiquement rien des Kathols plongés dans les ténèbres. À présent que Don Nycator a été démasqué, je crains qu'ils ne changent de stratégie.

Il y eut un lourd silence. Chacun prit tant bien que mal le temps de digérer toutes ces informations. On frappa à la porte. Liryl répondit :

- Entrez !

C'était Eldon Hejaran. Il resta seulement sur le pas de la porte.

- Mes amis, j'ai été prié par mon Haut Seigneur de vous demander de vous rendre dans la Chapelle du Murmure dans deux heures. D'ici là, nos meilleurs esthéticiens et couturiers vont vous préparer à la cérémonie.

- De quoi tu parles, fiston ? demanda Morgreed.

- Le mariage a été annulé pour les causes que nous savons, mais il a été remplacé par un autre moment de recueillement auquel vous serez les principaux invités. Je n'en dirai pas plus. Je vous y retrouverai.

Le jeune baron disparut sur ces mots.

- Bon, deux heures… ça nous laisse le temps de prendre un thé, proposa la doctoresse Calipsa. Vous me suivez ?

Elle se leva, rapidement imitée par les autres. L'un après l'autre, ils quittèrent l'antichambre. Mais quand les trois manipulateurs de la Force se retrouvèrent entre eux, Chi'ta posa la main sur le bras de la Dame de Sérénité.

- Liryl ?

- Oui, ma jeune amie ?

- Je… j'aimerais…

La Drall peina à trouver les bons mots. Finalement, elle choisit d'aller au plus simple.

- Je voudrais faire partie du projet « Renaissance ».

Le visage si serein de Dame se plissa.

- Es-tu sûre ? N'as-tu point déjà des engagements vis-à-vis de l'Académie Jedi ?

- En effet, Liryl, mais ce que dicte mon cœur va plus loin que ce que commande ma raison. J'ai réalisé que ce projet correspondait exactement à ce dont je me suis toujours destinée. Aider les gens dans le besoin, leur montrer la voie de Lumière, la parole de la sagesse. Sortir des mondes entiers de bourbiers, redonner espoir à des peuples désespérés… je sens qu'avec le pouvoir des Kathols, s'il est utilisé judicieusement, ce n'est pas seulement un rêve.

- Moi aussi, je veux en être, ajouta Liam.

Liryl hésita encore.

- Mais que diraient Maître Skywalker et les autres ?

- Peut-être qu'ils accepteront de vous aider à trouver des collaborateurs parmi les disciples les plus compétents ? En tout cas je suggère qu'au moins vous leur parliez du projet « Renaissance ». Quant à moi, je suis fidèle au Praxeum, mais je le suis davantage à Duncan. Je veux suivre la route sur laquelle il s'est engagé, avec vous… et Chi'ta.

La Dame de Sérénité eut de nouveau un petit sourire mystérieux.

- Nous verrons ce qu'en pensera le Conseil des Jedi quand je leur dirai que j'ai deux nouveaux volontaires en qui j'ai toute confiance.

Après avoir passé une grande heure à se détendre dans le salon de thé seigneurial, Liryl et Morgreed étaient partis de leur côté, laissant les cinq autres compères gagner les quartiers des invités. En chemin, ils plaisantaient gaiement.

- Là, je crois qu'on a dépassé les limites de la honte.

- T'as raison. Héros de la Maison Mecetti, nous ! Quelle ironie !

- S'il vous plaît ?

Le petit groupe s'arrêta, et toutes les figures se crispèrent, les yeux s'écarquillèrent… car la personne qui venait de les appeler n'était autre que Jaheira de Mecetti. Personne n'osa rien dire, jusqu'à ce qu'Ezra rompît le silence :

- Que pouvons-nous faire pour vous, ma Dame ?

- Eh bien… pourrais-je parler en privé aux deux padawans ?

Ezra écarquilla les yeux, les visages de Canderous et Dankin se crispèrent de méfiance.

- Je vous assure que mes intentions sont pures.

- J'ai confiance, répondit la petite Drall d'un ton péremptoire.

- Alors je te suis, répliqua à son tour le jeune Humain.

Les deux condisciples suivirent la Dame Mecetti dans une petite antichambre, et prirent place dans les canapés. Une fois installés, la grande femme blonde leur sourit avec tristesse, et déclara :

- Mes enfants, je souhaitais vous voir, car je… je voudrais vous dire à quel point je suis désolée.

- Désolée ? Mais pourquoi, ma Dame ? Nous avons gâché le mariage de votre fils. Ce serait plutôt à nous de nous excuser.

- Non, jeune fille. Votre humilité est admirable, mais nous savons tous les trois que ce n'est pas ce qui s'est passé.

- Ben… vous ne nous en voulez pas un peu ? Votre fils est en prison par notre faute, je sais que ma mère serait sacrément en pétard !

La grande femme regarda gravement Liam.

- Jeune homme, au fil des mois, j'ai suivi de près les rapports que vous avez pu avoir avec mon fils. Vous avez toutes les raisons de le détester. Il s'est très mal comporté. Il n'aurait pas hésité à vous exécuter s'il avait gagné ce Kor'Shan. Et pourtant… vous l'avez épargné, au mépris de nos lois. Je souhaite vraiment vous remercier pour un aussi noble geste.

- Nous sommes des aspirants Jedi, ma Dame, et nous avons nos lois à respecter.

- Et puis… je suis peut-être un gamin sorti de la rue, je suis pas blanc-bleu, j'ai déjà fait des choses dont je suis pas spécialement fier, mais je suis pas un assassin !

Jaheira de Mecetti se leva, et fit quelques pas vers la fenêtre. Elle regarda pensivement vers l'extérieur, puis se tourna vers les deux jeunes gens.

- Je ne vous en veux pas. Et même si c'était le cas, je n'en aurais pas le droit. Les créatures alliées à mon fils ont causé beaucoup de mal, à vous et à vos amis. Les Mecetti vous ont fait du tort, c'est indéniable. Toutefois, je souhaiterais que vous n'en gardiez pas une trop mauvaise image. Le Haut Seigneur Bodé Leobund XI est un vrai dirigeant, dont le commandement conjugue honneur et équité. Ce qu'il vous a dit, il le pense. Tout comme il pensera ce qu'il vous dira quand il vous décorera tout à l'heure. Mais je n'assisterai pas à cette cérémonie.

- Ne vous en faites pas, je suis déjà très touchée que vous le preniez aussi bien.

- Qu'allez-vous devenir, maintenant, ma Dame ?

- Je n'en sais encore rien, jeune Liam. Il n'est pas trop tard pour recommencer ma vie, je crois. Rhen est déjà parti de son côté, et j'irai du mien. Quant à Nycator… Je n'ai pas l'intention de l'abandonner, car il est tout ce que j'aie jamais aimé. Mais en attendant la décision du Haut Seigneur, je ne peux ni le voir, ni lui parler.

- Je ne puis comprendre pleinement ce que vous éprouvez, n'étant pas encore une mère, mais je vous soutiens, ma Dame.

- Moi aussi.

- Je vous remercie. Et je n'ai aucun doute : vous ferez honneur à l'Ordre.

- Merci… ma Dame.

La grande femme blonde s'apprêta à quitter l'antichambre.

- Je vais prendre congé de vous, à présent. Je vais préparer mon retour chez mes parents, sur Pozzi.

- Mais… et votre fils ?

- Je partirai sur Pozzi quand j'aurai les documents qui confirmeront son transfert à la prison de ce monde, jeune fille.

- Et votre mari ?

- Rhen de Mecetti n'est plus mon mari. Pour tout vous dire, mon garçon, dans mon cœur, il ne l'a jamais été.

- Vous ne craignez pas qu'il… se venge ?

- Je n'ai pas peur de lui. Je n'ai plus peur, je devrais dire. Je peux vous promettre qu'il ne sortira pas en tant que grand vainqueur de la procédure de divorce. Je vais même lui faire regretter de nous avoir traité comme ça, moi et mon fils ! Je l'ai trompé, il est vrai. Une fois. Avec un vrai homme. Lui avait déjà une demi-douzaine de maîtresses superficielles, et avec le temps, ça ne s'est pas arrangé. Je ne me sens absolument pas coupable.

- Vous n'avez aucune culpabilité à éprouver, ma Dame. Je suis même admirative. Vous êtes une femme très courageuse.

Jaheira de Mecetti serra longtemps les mains de la jeune fille, puis celles de son condisciple. Elle allait franchir la porte, quand Liam l'arrêta :

- Une dernière chose, ma Dame. Vous avez pris la bonne décision. Aujourd'hui… et aussi il y a trente ans.

- Qu'est-ce qui vous rend si catégorique ?

- Cet être divin était le Maître de mon Maître, et aussi le Maître de Dame Liryl.

- Voilà qui explique tout, Chevalier, répondit-elle avec un petit sourire triste.

Puis elle quitta l'antichambre. Les deux padawans prirent leur temps pour sortir à leur tour. Ezra les attendait dans le couloir.

- Bon, les enfants, il est temps d'y aller. La cérémonie est prévue pour dans une heure, on a tout juste le temps de se refaire une beauté.

Les héros du jour attendaient dans une petite chapelle, modeste de taille mais très richement décorée. Le majordome Quelm avait expliqué qu'il s'agissait d'une salle où l'on réglait les questions juridiques, qu'elles fussent heureuses ou tragiques. Elle était carrée, bien éclairée, la lumière du soleil passait par des vitraux colorés représentant de grandes scènes de l'histoire de la Maison Mecetti. Les bancs étaient en bois verni précieusement sculpté, une nappe de soie blanche couvrait un bureau massif de métal noir. C'était une pièce préparée pour les grandes occasions. Et les compères étaient eux-mêmes à l'image de cette pièce.

On leur avait prêté des costumes neufs. Pour la première fois, Liam avait laissé tomber les habits à la mode des jeunes de Procopia ou les combinaisons diverses et variées pour des vêtements amples, taillés dans les étoffes les plus précieuses (et les plus chères, avait précisé le tailleur). La petite Chi'ta avait abandonné avec soulagement la houppelande dorée de demoiselle d'honneur pour une jolie cape brodée par-dessus un pourpoint orné de pierres précieuses. Canderous était serré dans un uniforme bleu sombre, brillant de décorations argentées, et d'épaulettes couleur de cuivre. Morgreed se sentait lamentable dans son énorme costume bouffant, serti d'une grande fraise, mais il n'y avait pas eu d'autres vêtements en stock à ses mesures. Dankin avait passé le plus long manteau qu'on avait pu trouver par-dessus sa combinaison. Eldon Hejaran de Mecetti était aussi à l'aise en habit de baron qu'en scaphandre spatial. Enfin, le docteur Lohrn avait troqué son ensemble cérémoniel pour une magnifique robe pourpre sans manches et très décolletée, et était bien consciente qu'il lui aurait fallu quinze ans de travail à plein temps pour gagner l'équivalent en crédits de tous les bijoux qu'elle portait. Quant à Dame Liryl, elle était égale à elle-même dans son justaucorps de soie blanche. Toute l'assistance attendait le Haut Seigneur Mecetti. Ezra marmonna à l'oreille de Chi'ta.

- Je me sens tout chose dans cette tenue.

- Pourquoi ? Vous êtes superbe !

- Ouais… mais pour moi, rien ne vaut une bonne vieille combi !

Un coup de gong résonna, et Quelm annonça :

- Sa Grande Magnificence, le Haut Seigneur Bodé Leobund le Onzième !

Le Haut Seigneur Bodé Leobund XI de Mecetti entra, magnifique dans son grand costume de cérémonie ceint d'une cape mauve bordée d'hermine. Quelm demanda :

- Veuillez vous avancer, mesdemoiselles, messieurs.

Les huit nommés s'alignèrent en rang. Le Haut Seigneur se racla la gorge, et marcha lentement de long en large, mains croisées dans le dos, sans quitter du regard ses invités surprise.

- Comme toutes les Maisons du Secteur Tapani, la Maison Mecetti a connu une histoire longue et tumultueuse. Certains membres de cette grande Famille ont fait honte à leur sang, mais d'autres se sont illustrés par un héroïsme hors du commun et une loyauté sans faille. Leurs noms sont consignés dans les annales de l'histoire des Mecetti, les plus marquants sont même devenus des légendes. Tous ces héros ont un point commun : ils ont reçu la médaille du Griffon d'Émeraude, l'âme de la Maison Mecetti. Il est arrivé dans des cas rarissimes que cette distinction soit accordée à une personne extérieure à la Maison Mecetti dont les prouesses ont rendu un immense service à notre Famille. Et aujourd'hui, il est de mon devoir de faire connaître à la Maison Mecetti toute entière votre héroïsme.

Le Haut Seigneur leva la main, claqua du doigt. Maître Quelm apporta un coussin, sur lequel étaient posées huit médailles d'or frappées d'un griffon.

- La Maison Mecetti n'a pas accordé cette décoration depuis plus de cinquante ans. Voilà qu'aujourd'hui, je la remets non pas à une, mais bien à huit personnes incroyablement courageuses, dont sept d'entre elles sont extérieures à la Maison Mecetti. Tous ensemble, vous avez risqué vos vies pour dévoiler le secret de la véritable identité de Don Nycator. Vous avez également fait éclater au grand jour la menace insidieuse qui empoisonnait notre Maison depuis deux ans. Qui que soient ces êtres-insectes, nous savons maintenant qu'ils existent, et comment les repérer, ce qui nous permettra d'épurer les mondes où ils auraient pu s'infiltrer. Et même si je me doute qu'hormis le Baron Hejaran, vous n'avez pas fait cela dans l'intérêt de la Maison Mecetti, vous êtes dignes de porter la médaille du Griffon d'Émeraude.

Dans un grand silence solennel, Bodé Leobund XI passa devant chacun des huit compères pour épingler une médaille sur leurs habits, mais lorsqu'il arriva devant Chi'ta, celle-ci se mit à trembler de tous ses membres et baissa la tête. Le Haut Seigneur le remarqua, et fronça les sourcils.

- Eh bien, mon enfant ?

- Je… je suis désolée, Haut Seigneur, mais je ne puis accepter un tel honneur…

- Mais pourquoi ? s'étonna sincèrement le grand homme.

- Tous mes amis ici présents sont venus porter assistance à Dame Liryl… et à moi, par la même occasion, le docteur Lohrn a parlé à votre Seigneurie, le padawan Kincaid a relevé le Kor'Shan, le Baron Hejaran a mis Dame Liryl à l'abri, et beaucoup de victimes auraient été à déplorer sans l'intervention musclée de maître Morgreed, maître Dankin et maître Tal… mais je n'ai rien fait. Je n'ai rien pu faire. Je ne suis pas une femme d'action, simplement une apprentie diplomate. Peut-être même qu'ils n'auraient pas eu à se mettre tellement en danger si j'étais restée sur Procopia, comme nous l'avions initialement convenu. Liam… enfin, le padawan Kincaid, en particulier, a pris des risques énormes à cause de ma désobéissance.

Leobund XI réfléchit quelques instants, et demanda avec un petit sourire.

- Vous dites que vous auriez dû rester sur Procopia… mais pourquoi être venue ici, dans ce cas ?

- Je voulais soutenir Dame Liryl. Quand j'ai reçu un message de sa part où elle me demandait de la conduire à l'autel, j'ai décidé de la rejoindre.

- Et vous saviez à quoi elle s'exposait en la compagnie de Don Nycator ?

- Pas avec précision, mais j'avais de fortes présomptions. Seulement, Dame Liryl m'a sauvé la vie au cours du Gala de la Réunification, et je ne pouvais pas trahir sa confiance.

Le sourire du Seigneur s'allongea.

- Et donc, vous n'avez pas hésité à embarquer pour Obulette, avec tous les risques que cela impliquait pour vous, pour vous tenir aux côtés de votre amie. J'imagine que quand vous avez franchi les portes de l'ambassade sur Procopia, vous aviez les mêmes sentiments qu'un condamné à mort se dirigeant vers le billot.

- Je… j'avoue que je ne sais plus.

- Aucune importance. Je ne sais pas comment vous interprétez vos actes, mais c'est une preuve indéniable d'une loyauté exemplaire et d'un sacré courage : vous avez surmonté votre peur légitime pour venir soutenir Dame Liryl face à son destin. Un tel comportement est héroïque. Et je m'adresse à vos compagnons, qui vous connaissent mieux que moi : est-elle digne de recevoir cette récompense ?

Ce fut Morgreed qui répondit le premier.

- Oui, Haut Seigneur.

- Et encore, vous ne savez pas tout ce que cette mouflette a encaissé depuis qu'elle a quitté son école ! renchérit Canderous.

- Haut Seigneur, s'il ne devait y avoir qu'une seule personne parmi nous à mériter cette distinction, ce serait bien elle, confirma Ezra.

Le Haut Seigneur se tourna alors vers Dame Liryl, avec un regard interrogateur. Celle-ci confirma à son tour.

- Tous se sont comportés bravement, mais c'est bien mademoiselle Koskaya qui a eu le plus de craintes à affronter.

Bodé Leobund XI revint à Chi'ta.

- Alors, vous voyez ? Nous sommes tous d'accord.

Elle ne répondit rien, mais fit un petit signe de tête approbateur. Cependant, sa gêne ne diminua pas pour autant, même après qu'il eût épinglé la médaille sur le revers de sa cape.

- Bien, maintenant que cette question de légitimité est réglée, je vais…

Mais la jeune fille n'entendait pas le Haut Seigneur. Elle éprouvait une sensation de plus en plus étouffante, ses tympans semblaient bouchés au coton. Elle entendit des craquements de plus en plus prononcés, un gémissement qui lui vrilla les tympans de plus en plus fort et vit avec horreur que des filets de sang commençaient à dégouliner du plafond, le long des murs.

- Chi'ta ? murmura la doctoresse.

La jeune fille sursauta. Il n'y avait plus rien d'anormal, les murs étaient propres, et le Haut Seigneur continuait son discours. Elle allait dire quelque chose quand, soudain, un grand bruit sourd ébranla la salle de cérémonie toute entière. Les invités se mirent à paniquer, et des cris d'épouvante éclatèrent dans la pièce quand les lumières s'éteignirent. Il ne fallut que quelques secondes à l'alimentation auxiliaire pour prendre le relais, et les lampes de secours diffusèrent une lumière bleutée. Sans perdre son calme, le Haut Seigneur saisit son communicateur personnel, et contacta le responsable de la sécurité de la fête.

- Lieutenant Jodo ? Lieutenant ?

- Haut Seigneur Leobund ? Les ancêtres soient loués, vous n'étiez pas… qui vient de…

La liaison était difficile, et le Haut Seigneur parla plus fort.

- Lieutenant Jodo, répondez !

- Haut Seigneur Leobund, c'est une catastrophe ! reprit la voix du lieutenant dans le communicateur.

- Mais que se passe-t-il, Lieutenant ?

- Haut Seigneur, nous sommes attaqués ! Un rayon laser vertical a frappé l'aile ouest du palais !

On entendit alors un grondement, léger, mais il prit rapidement de l'ampleur. Bientôt les éléments de mobilier les plus instables tombèrent l'un après l'autre. Une femme cria. À l'autre bout du communicateur, le lieutenant Jodo s'affola :

- Haut Seigneur ! Vous devez gagner la pièce de sécurité !

- Hein ?

- Cette attaque vient d'ébranler toute la montagne ! Le pan de roche sur lequel est située l'aile ouest est en train de s'écrouler ! Et toute la structure du château avec !

- Par les yeux du Griffon d'Émeraude !

Une nouvelle secousse ébranla toute la chapelle. Les vitraux se fendirent, un lustre se décrocha et faillit écraser le majordome.

- Sortons d'ici !

Aussitôt, le Haut Seigneur prit Dame Liryl par l'épaule et fonça vers la sortie, immédiatement suivi de Quelm le Mrlssti. Eldon Hejaran stimulait les invités, les poussant au passage pour les faire accélérer. Dankin porta sous chaque bras l'un des plus jeunes enfants, Morgreed flanqua sur son échine un vieil homme.

Toute l'assistance courait au plus vite à travers de longs couloir, suivant le Haut Seigneur.

- Nous devons gagner le hangar nord ! On va traverser la cour !

En effet, Ezra pouvait voir au bout du corridor une double porte vitrée donnant sur un petit jardin intérieur. Quand elle entra, elle entendit un bruit sinistre au-dessus de sa tête : les verrières étaient en train de se fissurer avec un tintement sinistre. Elle redoubla de vitesse.

Les deux padawans, main dans la main, se précipitèrent ensemble la porte. Mais à peine avaient-ils franchi le seuil qu'ils s'arrêtèrent net.

Ils n'étaient pas dans le jardin. Ils n'étaient plus sur Obulette. Autour d'eux, ils ne pouvaient voir que le vide stellaire. Ils n'entendaient plus non plus les cris de panique des invités et l'affaissement du château s'écroulant, mais seulement un grondement. Une rumeur terriblement grave qui résonnait devant eux.

Pas une rumeur… une présence !

Réalisant cela, Chi'ta hurla. Liam perçut alors quelque chose d'énorme, de gargantuesque juste face à lui. Quelque chose qui lui parlait.

- Mais qu'est-ce que vous foutez ?! Vous dormez, ou quoi ?

Canderous avait beuglé par-dessus son épaule. Ils reprirent leur course de plus belle. La verrière s'effondrait derrière leurs talons dans un fracas cristallin.

Chi'ta était de plus en plus effrayée. Des escaliers montants, des couloirs, des marches à descendre, des corridors étroits et tortueux… cela n'en finissait pas. Elle se sentait prise au piège dans un labyrinthe inextricable. D'ordinaire, habituée aux terriers de son monde natal, elle n'était pas claustrophobe, et avait déjà assisté à un ou deux petits séismes… mais l'architecture Humaine ne collait pas avec ces attributs. Pour elle, c'était aberrant.

Les secousses redoublèrent alors qu'ils étaient dans un sas reliant deux flèches du palais seigneurial. Comme dans un cauchemar épouvantable, le couloir tout entier se tordit, les murs et le plafond se crevassèrent en un instant, et dans un grand tintamarre, les parois se disloquèrent, et se séparèrent, laissant passer la lumière de l'extérieur. Liam ne prit pas le temps de réfléchir. Il se concentra, focalisa son esprit sur la porte du bout du corridor, et il sauta le plus loin possible. Grâce à la Force, il percevait les choses plus nettement, plus lentement, aussi : le monde entier tournait au ralenti. Son saut sembla durer un temps incroyablement long. Juste sous ses pieds, il put voir plusieurs centaines de mètres de vide qui n'attendaient que lui, prêts à le happer. Mais il n'eut pas le temps de crier. Il se reçut un peu plus lourdement qu'il ne l'avait souhaité de l'autre côté. Puis il se retourna, et écarquilla les yeux en voyant que Chi'ta était toujours du mauvais côté de la crevasse. Il tendit les bras.

- Vas-y, Chi'ta ! Saute !

La jeune fille sentit le monde entier basculer sous ses pieds. Elle était terrorisée par la vue du vide, mais son instinct de conservation fut plus fort. Avec un cri suraigu, elle sauta à son tour... hélas pas assez loin. Liam réussit à la réceptionner, mais elle n'avait pas touché le plancher, et elle l'entraîna dans sa chute. Liam se retrouva ventre à terre, agrippant la petite Drall qui sentait ballotter ses jambes. Leobund se jeta vers le padawan, empoignant ses mollets. Un nouveau choc ébranla derechef la montagne, et le Haut Seigneur glissa et tomba en avant. Morgreed n'eut que le temps de l'attraper par les bottes.

Chi'ta, au-dessus du gouffre, ferma les yeux, priant pour qu'elle puisse s'en sortir. Et elle comprit que sa divinité tutélaire avait décidé de répondre à sa prière une fois de plus. Aidé par Dankin et Canderous, Morgreed put remonter Leobund qui tenait toujours fermement le padawan Gardien sur lequel se cramponnait la jeune fille. C'est à ce moment-là que les choses se calmèrent. Les tremblements cessèrent, le bruit s'estompa… le cataclysme semblait fini.

- Loués soit le Grand Fouisseur… et votre intervention, Haut Seigneur.

- Remerciez plutôt vos amis, sans eux on aurait fait le grand plongeon tous les trois ! Bon, nous sommes presque arrivés au hangar d'urgence. Nous pourrons emprunter les speeders de secours jusqu'à la chambre de panique. Ne traînons pas ! On dirait que ça s'est calmé, mais nous ne sommes pas à l'abri d'un autre éboulement.

- Mais… et les autres ? Il y avait encore… quelques invités… derrière nous ?

Bodé Leobund regarda Chi'ta avec gravité.

- Souhaitons que l'esprit de Shey Tapani guide leur âme, jeune fille. Allez !

Les fuyards reprirent de plus belle leur course éperdue. Ils arrivèrent rapidement dans un petit hangar isolé dans lequel attendait une demi-douzaine de véhicules sur coussin d'air. Sous la direction du lieutenant Jodo, les invités avaient commencé à monter à bord. Chi'ta sentit le soulagement la gagner peu à peu lorsqu'elle distingua les visages de ses amis l'un après l'autre. Tous avaient échappé à la catastrophe. Sur l'un des speeders les moins encombrés, Eldon appela :

- Haut Seigneur ! Grimpez !

Mais le Haut Seigneur fit autre chose qui surprit tout le monde : il attrapa Chi'ta, la souleva, et la jeta dans les bras du jeune Mecetti.

- Les Jedi d'abord ! Vous aussi, mon garçon !

Liam ne se le fit pas dire deux fois, et se retrouva à bord d'un bond. Il donna cependant un coup de main à Eldon quand celui-ci aida le Haut Seigneur à monter dans l'engin volant. Une fois tous installés, les pilotes mirent à l'unisson les moteurs en marche et foncèrent à l'extérieur.

Canderous regarda derrière eux. C'était tout simplement cataclysmique. Il n'y avait plus qu'un gigantesque nuage de poussière. Il distingua entre deux volutes de fumée l'une des tours éventrées, qui penchait lamentablement sur le côté. Déjà des vaisseaux de patrouille tournoyaient autour de la zone. Les six speeders arrivèrent jusqu'à un petit bâtiment cubique entièrement constitué de métal blindé.

- C'est le grand ascenseur qui nous amènera à la chambre de panique du palais. La porte ne réagit qu'à mon identité génétique.

Le Haut Seigneur posa sa main sur la plaque de verre située à côté de la porte, puis il prononça son nom à voix haute tout en posant son œil sur un lecteur rétinien. La porte blindée s'ouvrit dans un grand chuintement.

- Allons-y !

La porte donnait sur un escalier qui descendait jusqu'à une grande plate-forme longue d'une trentaine de mètres et presque aussi large. Quand il n'y eut plus personne sur les marches, le lieutenant Jodo abaissa le levier, et ils se mirent à descendre. Le Haut Seigneur considéra l'assemblée il y avait une quarantaine de personnes. Il profita du répit pour tenter de rassurer la cantonade.

- Mes amis, nous l'avons échappé belle ! Nous sommes en train de descendre à plusieurs centaines de mètres sous le niveau de la mer. Nous ne courrons donc plus le risque de tomber avec le reste de la montagne. Tout cet ascenseur est entouré d'une gaine blindée épaisse de plusieurs mètres. Il faudrait que le pays tout entier subisse un séisme pour que nos vies soient en danger ici. Dans quelques minutes, nous serons dans une grande suite prévue pour recevoir plusieurs dizaines de personnes avec suffisamment de vivres pour un mois. Même si le poste d'émission d'ondes radio ultra perfectionné qui s'y trouve cessait d'émettre, nos agents de sécurité nous retrouveront, cela fait partie de leurs consignes dans ce genre de situation.

- Donc, il est a priori complètement impossible que nous nous retrouvions coincés, sans espoir de nous en sortir ou d'être secourus ? demanda Dame Liryl.

- Toutes les précautions sont prises, ma Dame.

Une fois la plate-forme à l'arrêt, tous les invités débouchèrent dans l'immense hall d'entrée de la suite de survie. Leobund dirigea toute l'assistance jusqu'à la salle de séjour.

- Cette suite est située en plein cœur de la montagne, et un blindage épais de plusieurs mètres entoure chacune de ses cloisons.

Tant bien que mal, les invités essayèrent de reprendre leurs esprits. Eldon aida une vieille comtesse à s'installer dans l'un des fauteuils. Chi'ta et Liryl rassuraient les plus jeunes. Leobund continua :

- Je pense que le danger est maintenant passé, mais nous allons attendre confirmation auprès du lieutenant Jodo avant de sortir.

On entendit alors un petit bruit de friture. Tous les regards se levèrent vers le plafond. Une trace incandescente était en train de se former. Tout le monde recula, alors que la surface dure tomba en poussière, laissant un trou parfaitement circulaire d'une vingtaine de centimètres de diamètre. Et de ce trou tomba alors un petit objet noir en forme d'œuf dont on aurait sectionné la moitié supérieure.

- Ca a percé le blindage !

- Attention, votre Grandeur ! s'écria Eldon Hejaran. C'est peut-être une bombe !

Le petit objet chatoya. Canderous comprit exactement de quoi il s'agissait quand il vit les ciselures taillées dans l'obsidienne scintiller de plus en plus fort. Il eut le réflexe d'agripper Chi'ta et Liam et bondit vers l'arrière.

- Module !

Toute l'assistance s'éloigna le plus possible, certains voulurent même quitter la chambre blindée. Avec un petit cliquetis, de petites excroissances se déployèrent de la surface de l'objet. Le module se mit à tourner sur lui-même, d'abord lentement, puis de plus en plus vite, et projeta alors deux images holographiques. Quelques invités eurent des exclamations apeurées. Liam et Canderous étaient déjà en position de combat, Morgreed s'était mis devant Chi'ta et Liryl, et Dankin pointait son arbalète vers les deux silhouettes. Ezra constata que la jeune femme avait l'air d'être inquiète, mais pas surprise.

Deux créatures humanoïdes, semi transparentes, étaient maintenant debout dans la pièce. Elles étaient d'une espèce que la jeune doctoresse ne pouvait déterminer. Il s'agissait vraisemblablement d'un homme et d'une femme. Cette dernière était grande, élancée, aussi svelte que la Dame de Sérénité. Elle portait une robe noire qui mettait en valeur ses formes athlétiques, des bracelets de chitine, et des épaulières de la même matière retenant une cape pourpre. L'homme n'était vêtu que d'un pantalon et de bottes noires, montrant ainsi une musculature très bien entretenue. Tous deux étaient chauves, hormis le duvet noir de jais qui couvrait l'arrière de leur crâne, et deux espèces de protubérances noirâtres saillaient de leurs tempes vers l'avant, telles des cornes de chair.

Ce fut Liam qui fut le plus surpris, et le plus effrayé. Il venait de reconnaître deux des créatures qu'il avait vu dans ses visions : l'être qui avait invectivé le Jedi Halbret, et la femelle auprès de laquelle il s'était tenu. Celle-ci parla :

- Liryl, nous sommes toujours là.

Canderous répondit avec insolence :

- Oh, ça parle le basic !

Le Haut Seigneur Leobund fit face à l'hologramme, et demanda avec autorité :

- Par l'esprit de Shey Tapani, qui êtes-vous donc ?

- Pour commencer, nous ne sommes pas vraiment ce que vous pourriez qualifier de « mortels », répondit le mâle avec froideur.

- Nous sommes les maîtres. Nous sommes ceux dont la volonté est sans faille. Nous sommes ceux devant qui l'univers tout entier plie selon notre bon vouloir. Nous sommes ceux que vous avez autrefois appelé les « Précurseurs ».

- Nous sommes les Kathols. Et pas n'importe quels Kathols, pitoyables rebuts sous-évolués. Nous sommes les grands dirigeants. Je suis le Roi Martouf.

- Je suis la Reine Na'toth, ajouta la femelle.

Liam et Chi'ta se regardèrent, surpris.

- Hé, mais ce n'est pas ce nom…

- …que tu as prononcé, une fois ou deux ?

- Vous connaissez ces gens ? s'étonna le baron Hejaran

- Peut-être, répondit Liam. La Force nous a fait voir de drôles de choses, ces dernières semaines.

- Drôles ou pas, j'aimerais savoir qui a le culot d'attaquer les Mecetti jusque sur leur planète-mère !

Nullement impressionné, Martouf foudroya du regard le Haut Seigneur. Il reprit, la voix chargée de mépris :

- La prochaine attaque pourrait réduire en poussière ton caillou tout entier, vermisseau !

- Mais est-ce comme ça qu'on se conduit entre gens civilisés ?

- Nous aurions pu nous rencontrer dans des circonstances bien moins désagréables, Humain. Mais vous avez préféré ignorer notre appel en rejetant notre étalon, Nycator. Il a échoué dans sa mission, et a dû en payer le prix. Comme vous ne semblez pas suffisamment évolués pour comprendre notre langage, nous avons décidé d'employer d'autres procédés autrement à votre portée.

Canderous n'arriva plus à se contenir :

- Les Krakraï, les méduses et les parasites, c'est ça que vous appelez « communications évoluées » ? Vous avez tenté plusieurs fois de nous tuer !

Na'toth, la femme, darda alors son regard de braise vers le Mandalorien.

- Crois-tu vraiment que nous voulions nuire à l'enfant Humain et à l'enfant Drall ? Nous avons juste essayé de leur ouvrir les yeux sur la conception de l'univers.

Liam repensa à toutes ces étranges images qu'il avait pu voir régulièrement. Pensant aux conseils de Corran Horn, il jugea prudent de changer d'attitude, et essaya une voie plus diplomatique.

- Écoutez, quelqu'un m'a dit que je vous connaissais… ou qu'en tout cas, je vous aurais connu dans une autre vie. Si c'est le cas, je sais que nous avons été proches. Je… je m'appelais Keltan ! Dame Na'toth, vous avez eu confiance en Keltan ! N'auriez-vous pas confiance en moi ?

- Tu es pathétique, pauvre petit Humain ignorant… Keltan était mon ami, et c'était aussi un grand sage, un Guérisseur très savant et très clairvoyant. Mais toi… Ton esprit est bien trop obtus pour entrevoir ne serait-ce que le prologue du commencement de la Vérité.

- La Vérité… encore et toujours cette Vérité dont Thorn m'a parlé ?

- Daymon Thorn croit voir la Vérité, et s'imagine que copier notre technologie fera de lui notre égal. Il se trompe lourdement, et très bientôt, il devra en assumer les conséquences.

- Puisque nous parlons de cela, sachez que nous sommes sur le point de récupérer ce qui nous revient de droit.

- Il y a dans votre entourage au moins une personne qui aura à répondre de ses actes envers nous. Quelqu'un qui devra payer pour des outrages qu'elle a pu commettre à notre égard, qu'elle ait agi de son plein gré ou non.

- Et maintenant que vous nous avez obligés à agir de manière plus directe, attendez-vous à de grands changements dans ce secteur !

Les deux hologrammes s'évanouirent. Un grand silence de cimetière étouffa l'assistance. Tous les invités se regardèrent entre eux, épouvantés, chacun semblait convaincu que son voisin était un pion des Précurseurs, au même titre que Nycator. Liam essaya tant bien que mal de se convaincre que la situation n'était pas aussi désespérée.

- Ils… enfin… nous sommes encore en vie, nous, au moins… Ils ont raté leur coup !

- Détrompez-vous, jeune homme, répondit Leobund. Ils ont tout à fait réussi. Regardez-nous.

La panique était devenue palpable. Certains Mecetti étaient même prêts à s'empoigner.

- Ils ont frappé là où ça fait le plus mal… directement dans nos cœurs.

Deux heures s'étaient écoulées sans le moindre accroc venu de l'extérieur. C'est pourquoi Bodé Leobund avait ordonné le retour à la surface. Il était d'ailleurs plus que temps, car l'atmosphère chargée de suspicion et d'agressivité était devenue irrespirable. Chi'ta s'était même sentie mal, et les paroles apaisantes de la Dame de Sérénité n'avait pas calmé les esprits. Au contraire, nombre de rescapés l'avaient considérée avec de plus en plus de méfiance, la catégorisant comme une complice potentielle des êtres qui avaient lancé l'attaque sur Obulette. Dankin et Morgreed avaient dû hausser le ton pour éviter les débordements.

Le grand ascenseur de fer ramena tout le monde à la surface. Il faisait nuit, et les vaisseaux-hôpitaux circulaient en grand nombre dans le ciel étoilé.

- Je pourrais me rendre utile ? proposa Ezra. La médecine de bataille, c'est mon job.

- Toute aide sera la bienvenue, docteur, répondit le lieutenant Jodo.

- Et nous ? On peut t'accompagner, Ezra ?

- Si tu veux, Liam.

- Maître Morgreed, maître Dankin, maître Tal, vous êtes grands et forts, vous pourrez nous aider à dégager les blessés des décombres ?

- Sans moi, lieutenant, rétorqua Morgreed. Je reste auprès de ma Dame.

Peu à peu, les invités se retirèrent, soit par navette de secours, soit par leurs propres moyens. Les autres se rendirent utiles tant qu'ils purent. Trois longues heures s'écoulèrent encore. Il était près de minuit quand tous furent priés par communicateur de se réunir dans la salle de briefing.

Quand les deux padawans et la doctoresse arrivèrent, conduits par un garde, ils virent que leurs camarades étaient déjà tous là. Le lieutenant Jodo s'affairait sur un ordinateur, retransmettant des images sur un écran géant.

- J'ai regardé ces images avant que vous n'arriviez pour les analyser, Haut Seigneur. Et ce que j'ai vu dépasse tout ce que j'ai pu observer jusqu'ici. Regardez donc, Haut Seigneur. C'est… indescriptible.

L'image montrait ce qu'une caméra de sécurité avait filmé. Le petit groupe put voir l'aile ouest du palais juché sur la montagne.

- Voilà ce que nous avons enregistré au moment de l'attaque.

Tout semblait calme, aussi bien sur le roc que dans les cieux. Soudain, un rayon bleuté surgit de nulle part, et frappa le bâtiment. C'était une colonne d'énergie pure, qui mesurait facilement une cinquantaine de mètres de diamètre. Elle illumina l'écran pendant une dizaine de secondes, et s'évanouit. L'opérateur mit la fonction d'arrêt sur image, et fit pivoter la caméra. Toute l'assistance fut épouvantée en constatant qu'il n'y avait absolument plus rien là où avait frappé la colonne. Le bâtiment avait été proprement évidé étage par étage. Puis toute la montagne s'effondra, provoquant le cataclysme auquel tous avaient échappé de peu.

Bodé Leobund XI était sidéré. Non loin de lui, Eldon entendit un sanglot étouffé. C'était Chi'ta. Elle se tordait les mains d'angoisse. Le jeune Mecetti voulut la rassurer.

- Hé, c'est passé, ils sont partis maintenant.

- Je… j'en suis sûre, Eldon… mais… cette arme… cette arme, c'est…

- Oui, je suis d'accord, c'est proprement monstrueux.

- J'espérais ne jamais voir ça un jour, et pourtant… c'est tout comme l'Étoile Noire !

Leobund entendit la plainte de la petite Drall, et répondit :

- J'ai entendu parler de cette arme construite par la flotte impériale. Son potentiel de destruction n'est pas à prouver. Cela dit, ils n'ont détruit qu'une partie du château, et l'Étoile Noire détruisait les planètes.

- Votre Seigneurie, vous pensez pas qu'ils sont suffisamment balaises pour régler l'intensité de leur rayon de la mort ? demanda Canderous. À mon avis, ils ont seulement voulu nous faire comprendre qu'ils allaient passer la seconde. Je parie que c'est avec le même appareil qu'ils ont foré le trou dans la chambre de panique.

- C'est très possible, Haut Seigneur, ajouta le lieutenant Jodo. J'allais oublier de vous parler du pire. Nous avons pu calculer où ils ont frappé grâce aux enregistrements.

- D'accord. Et où donc ?

- C'est difficile à croire, Haut Seigneur, mais le point d'impact de ce rayon d'énergie… c'est la cellule A 38. La cellule où l'on avait enfermé Nycator.

- Vous êtes sûr ?

- Au mètre près, votre Grandeur. Cette arme l'a foudroyé avec une précision terrifiante, et toute l'aile avec.

Il y eut un instant de flottement. Bodé Leobund XI murmura :

- Qui que soient ces gens, ils ne plaisantent pas.

- Haut Seigneur, de nouvelles images viennent d'arriver ! s'exclama le responsable tacticien.

Toute l'assistance se tourna vers l'écran de contrôle, pendant que le technicien continua :

- Il s'agit des images envoyées par les satellites de surveillance. Attendez, j'ouvre les fichiers…

Une image apparut sur la surface vitrée, et de vives exclamations fusèrent à travers la pièce. C'était une masse qui évoluait dans l'espace. À première vue, c'était une sorte d'énorme vaisseau spatial, comparable en taille à un petit croiseur stellaire. Mais il avait une forme particulièrement étrange : cela ressemblait à un énorme cachalot, avec une parabole géante déployée telle une nageoire dorsale.

- Étrange technologie, murmura le Haut Seigneur.

- Si je puis me permettre, Haut Seigneur, on devrait parler de « biotechnologie », murmura le lieutenant Jodo.

Ezra sentit son visage blanchir.

- Vous… vous n'êtes quand même pas en train de nous dire que cet appareil…

- Les analyses sont claires : notre « croiseur » est en réalité un animal.

Ce fut au tour de Liam d'éprouver une peur montante en entendant le général continuer ses explications.

- Les sources énergétiques, la structure moléculaire… tout laisse à penser qu'en tout cas, il s'agit d'un organisme vivant.

- Mais oui… murmura Eldon Hejaran. Regardez, à l'avant : il y a des yeux !

- Ce tuyau… une trompe ? On dirait la trompe d'un oliphant ! Comme ses oreilles !

- Et cette espèce d'énorme cavité sous la proue… sa bouche ?

- Toutes ces excroissances en cercle le long de la paroi, ce sont ses dents.

- Vous avez vu ces ailes ? On croirait celles d'une libellule !

Sur l'image suivante, le rayon lumineux sortait clairement de la gueule de l'être. Le seigneur Warsheld fronça les sourcils.

- Je ne pense pas que ce soit seulement un animal. J'ai vécu un certain nombre de choses, et même si je ne suis pas expert ès biologie et armement, je pense tout de même qu'aucune créature n'est capable d'émettre spontanément des rayons d'énergie, encore moins de cette puissance. Mon opinion est que cette monstruosité doit être équipée d'appareillages artificiels, à moins que ce ne soit une arme biomécanique plutôt qu'un léviathan interstellaire. Un monstre créé dans un laboratoire, en somme.

- J'imagine pas la taille du laboratoire, ironisa doucement Morgreed qui n'arrivait pas à sourire. Hé ? Ho ? Petit chou ?

Les deux padawans étaient pétrifiés devant l'image. Liam articula :

- C'est vivant. C'est lui.

- C'est bien lui, confirma la petite Drall.

- N'Ghazrushton

- Le Porteur de Victoire.

Ils avaient prononcé ces mots avec une voix d'outre-tombe. Canderous se pencha pour être à la hauteur des deux apprentis.

- Dites, je peux savoir de quoi vous parlez ?

Chi'ta ferma les yeux, crispant son visage. Liam reprit ses esprits.

- Ce machin nous a parlé pendant l'attaque. Il nous a détecté, et a voulu nous dire quelque chose. Il nous a dit seulement ce mot.

- Henga… truc-muche ?

- « N'Ghazrushton ». Et je pressens que ça signifie « Celui qui amène la Victoire ».

- Dans quelle langue ? demanda Ezra.

Les yeux du padawan Gardien s'animèrent, et traduisirent une indicible terreur.

- J'en sais rien. Je ne l'explique pas. Je le sais, c'est tout.

- Est-ce que ça a un rapport avec ce que tu as dit aux Kathols ? continua Ezra avec douceur. Cette histoire comme quoi vous vous seriez connus dans une autre vie ?

- Ouais, mais comment savoir si ce n'était pas un coup de bluff de ta part, la vérité, ou un fantasme envoyé par les Kathols pour vous briser l'esprit et faire de vous vos marionnettes ? soupçonna Morgreed.

Le jeune homme ne répondit pas. Il vit défiler en quelques secondes un nombre hallucinant d'hypothèses, chacune plus choquante que la précédente. Il se mit à trembler de plus en plus fort, et bientôt il se retrouva prostré face contre terre avec un « non ! » déchirant. L'assistance s'affola. Très vite, le docteur Lohrn intervint, éloignant les plus proches, intimant de les laisser passer, elle et Chi'ta qu'elle prit par le bras avec douceur.

- Je suis… désolé, ma Dame.

- N'ayez point d'inquiétude, Liam. Après toutes ces émotions, il est normal et compréhensible que votre psyché soit quelque peu ébranlée.

Les deux padawans avaient été déplacés par Ezra et Dankin dans un petit salon, rejoints par Canderous, Morgreed et Dame Liryl. Le mercenaire était appuyé sans façon dos au mur. Il regardait Liam avec un air troublé, mais celui-ci soutint son regard, réussissant presque à le déstabiliser.

- Toujours envie de me planter, Canderous ?

- Non, t'en fais pas. Même si ce qu'a dit ce gros balourd de Morgreed est vrai, vous êtes des victimes de ces saligauds de Précurseurs, pas des complices.

- À propos de victimes, on a fini de faire les comptes, intervint Ezra en regardant son bloc de données. Il y en a environ six cent cinquante. Tout le personnel de l'aile frappée par le rayon, les gardes, quelques invités qui n'étaient pas encore partis… cela dit, on a eu de la chance dans notre malheur. S'ils avaient frappé pendant la cérémonie, il y aurait eu bien plus de pertes. En fin de compte, le plus important est que…

Il y eut des cris et des pleurs qui résonnaient à travers la vitre de la fenêtre qui donnait sur la cour. Chi'ta se précipita vers le carreau, et vit quelque chose qui lui broya le cœur. Toute bouleversée, elle se jeta dans les bras de Dame Liryl.

- Ben qu'est-ce qu'il y a, petit chou ? s'exclama Morgreed.

Liam, imité par Canderous, jeta un coup d'œil à son tour. Ils virent une plate-forme d'atterrissage sur laquelle attendait une navette médicale. Trois infirmiers attendaient un aide-soignant qui poussait un brancard antigrav sur lequel était solidement attachée Jaheira de Mecetti, complètement hystérique. Le personnel hospitalier amena la Dame à bord du vaisseau, et celui-ci quitta bien vite le domaine.

- Pauvre Dame Jaheira, dit gravement Liam. Elle aura tout perdu, aujourd'hui.

- Et ça ne fait que commencer, mes amis, ajouta Dame Liryl. J'en ai bien peur.

0 commentaire(s)

Laisser un commentaire ?